100%.png

Chronique de la quinzaine - 14 octobre 1865

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Retour à la liste

Chronique n° 804
14 octobre 1865


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.



14 octobre 1865.

La saison politique va commencer partout, et cependant on ne démêle point encore le tour que pourront prendre prochainement les événemens et les préoccupations publiques. Voilà par exemple l’empereur revenu à Paris. M. de Bismark a pu le voir encore à Biarritz. La conjonction du chef de l’état et du ministre prussien a plus donné à réfléchir à nos astrologues politiques, il faut bien le reconnaître, que les visites des têtes couronnées de la péninsule ibérique, comme on dit en langage noble. Le suprême pilote et l’homme d’état qui tient aujourd’hui, en Europe les outres d’Éole se sont rencontrés : il est naturel de se demander vers quelle corne de l’étoile des vents la barque va être gouvernée ; mais poser la question est tout ce qui nous est permis ; les moyens d’y répondre nous font défaut, et nous sommes obligés de rester tous là, le nez en l’air, plantés en badauds comme des points d’interrogation.

Les alertes, les furets, ceux qui ont l’ouïe assez fine pour entendre pousser l’herbe, prétendent qu’ils démêlent, à travers les légers bruissemens qui accompagnent le retour à la vie officielle, l’intention où l’on serait de nous chercher de l’occupation intellectuelle au dehors pour nous distraire des petites agitations intérieures. Il ne s’agit, remarquez-le, que d’occupation intellectuelle et d’amusement d’esprit. On conviendra en effet qu’il faudrait des événemens doués d’une rare puissance de nécessité pour décider à l’action une politique qui n’a pu être dégourdie ni par la longue tractation des affaires de Pologne, ni par l’aventure des duchés de l’Elbe, ni par la piquante conclusion des récentes affaires d’Allemagne. Au fait, les agitations intérieures sont maussades et ne donnent lieu entre le gouvernement et l’opinion libérale qu’à un échange d’agaçantes taquineries. Ce pays commence à comprendre sur bien des points l’utilité pratique de l’autonomie municipale. Il aimerait à voir ses maires élus au sein des conseils municipaux ; il commence à dresser l’oreille à propos de l’haussmanisation de la France ; il voudrait voir accroître par une libre et franche publicité la vie de ses assemblées locales. Voilà d’importuns désirs que le gouvernement accueille d’un air chagrin, ne pensant point qu’il soit juste et sage de les satisfaire encore. De là des contrariétés mutuelles qui petit à petit grossissent l’actif de l’opposition libérale, comme on s’en aperçoit à l’occasion des élections partielles, comme on s’en apercevrait bien plus encore un jour d’élections générales. Un autre sujet d’ennui, c’est la malheureuse presse. Juste ciel ! comment la presse pourrait-elle être aujourd’hui une cause de soucis et d’alarme ? Elle est attachée par mille fils, elle bat des ailes dans une volière. Sa condition, pour ceux qui considèrent les choses de haut, est digne de pitié et fait subir à l’esprit français une humiliation douloureuse. Ses timides bourdonnemens ont pourtant encore la vertu de fâcher le pouvoir. Nous avions cru devoir accueillir comme un symptôme d’indulgence l’extension donnée au système des communiqués officiels. Voilà les avertissemens qui pieu vent de plus belle et la Gazette de France avertie une seconde fois pour avoir osé exprimer quelques réflexions touchant la première sévérité administrative qui l’avait frappée. Nous qui observons ces choses-là en curieux, nous noterons que ces avertissemens répétés donnés à la Gazette de France ont produit dans le monde impartial le moins suspect de tendresse envers la presse un effet d’étonnement. Que l’on aille un peu plus loin dans cette voie, et l’on ne tardera point à rappeler vers les journaux un intérêt et des sympathies publiques qui les avaient depuis longtemps délaissés.

Le ministre de l’intérieur a émis à ce propos une doctrine qui paraîtrait exorbitante, si elle pouvait s’établir sans contestation. Il assimile les avertissemens, ces mesures que M. de Persigny avait la franchise d’appeler des actes de pouvoir discrétionnaire, à des jugemens qu’il faudrait subir purement et simplement, et qu’il serait interdit d’apprécier et de discuter. C’est réclamer pour l’autorité administrative un privilège que n’a point et que ne voudrait point exiger la justice civile du pays. A-t-on jamais vu dans un pays civilisé qu’un arrêt pût être soustrait à la discussion et à la critique polie et modérée ? Que les arrêts soient exécutés et respectés, voilà ce qui est prescrit ; mais il n’est pas de jurisconsulte ou de magistrat qui ait jamais songé à pousser les effets légaux des décisions judiciaires jusqu’à interdire absolument l’appréciation contradictoire des principes et des motifs de ces décisions, Le pouvoir administratif montre déjà une bien grande ambition quand il place ses arrêts sur les journaux au rang des actes de la justice ordinaire, mais il ne peut raisonnablement aller au-delà et prétendre à des immunités que la justice ordinaire ne possède point et ne voudrait point revendiquer. Il faut donc féliciter la Gazette de France de l’intention qu’elle annonce de se pourvoir devant le conseil d’état contre le dernier avertissement qu’elle a reçu. Il est bon que la plus haute juridiction administrative du pays soit appelée à se prononcer sur la prétention si nouvelle, si peu conforme à l’esprit de nos lois, qui voudrait placer les avertissemens au-dessus de toute appréciation critique. L’exemple du Courrier du Dimanche, qui a fait établir une jurisprudence précise sur les suspensions, démontre que ce n’est point en vain que l’on fait appel aux lumières et à l’équité de notre premier corps administratif. Nous espérons que les efforts de la Gazette ne seront pas moins heureux.

On voit à quelles conséquences désagréables aboutissent les petites tracasseries de la politique intérieure dans un système qui n’a point pris encore le parti de s’accommoder d’un outillage suffisant de liberté. A notre sens, nous le répétons, un redoublement de sévérité envers les journaux ne serait point politique dans les circonstances présentes. Beaucoup de bons esprits très modérés, fort conservateurs, guidés ordinairement par un sens pratique exercé, commencent à être frappés des inconvéniens graves qui résultent du régime actuel de la presse. Ils s’aperçoivent que ce n’est pas seulement la vie politique qui souffre du trop rigide enchaînement des journaux, que ce système restrictif peut être exploité à l’avantage d’intérêts qu’aucun gouvernement ne doit encourager, tandis que des intérêts sains, solides, respectables, se trouvent exposés à être privés des moyens de publicité qui leur sont nécessaires. Il y a là une démonstration pratique de l’utilité et de la nécessité de la liberté de la presse qui se fait d’une façon insensible, mais sans relâche, dans le domaine des affaires publiques. Cette démonstration est déjà bien avancée. Les rigueurs contre la presse seraient donc en ce moment très inopportunes ; elles ne seraient pas accueillies favorablement par la portion prudente et réfléchie du public : elles produiraient un résultat contraire à celui qu’on aurait en vue.

Il serait puéril de dissimuler que parmi nos préoccupations intérieures la plus fâcheuse est en ce moment le choléra. Nous avons assisté, depuis 1832, à plus d’une épidémie cholérique ; jamais, ce nous semble, la terrible maladie n’avait aussi vivement frappé que cette année l’imagination des populations. En 1849, en 1854, les ravages du choléra furent longs et cruels. Le public en paraissait moins ému qu’aujourd’hui. Nous avions alors, il est vrai, de graves diversions politiques : en 1849 l’ardente lutte des partis, en 1854 les commencemens de la guerre d’Orient. Peut-être aussi, accoutumés depuis lors à un long repos, au progrès des choses qui rendent la vie plus comfortable et plus aisée, sommes-nous plus touchés de la perspective d’une de ces grandes calamités publiques que les esprits religieux appellent des visitations de la Providence. Tout semble annoncer cependant que cette fois la visite du choléra sera moins longue et moins désastreuse que ses apparitions antérieures. Le fléau semble abandonner les villes du midi, Marseille, Toulon notamment, qu’il a douloureusement éprouvées. Cette invasion du choléra et les émotions qu’elle a inspirées au public ont fait naître des questions administratives et des questions politiques, une question intérieure et une question extérieure. La question intérieure est très importante. La marche de la maladie a prouvé cette année que l’infection cholérique voyage avec ceux qui fuient les foyers où cette infection s’est déclarée. L’on a vu le choléra partir de La Mecque avec les pèlerins, s’établir en Égypte, et de l’Égypte se répandre avec les émigrans d’Alexandrie dans tous les ports de la Méditerranée qui n’ont pas su se protéger par des précautions sanitaires efficaces. C’est ainsi qu’il a atteint la France. Cette expérience toute récente est décisive. Il n’y a plus à disserter sur le caractère contagieux du choléra : il ne faut pas s’arrêter à de vaines querelles sur le sens littéral du mot contagieux ; la contagion signifie transmission, et la transmission s’accomplit manifestement par le déplacement des personnes. On ne saurait trop déplorer que l’on ait attendu cette expérience pour arriver à la conviction qui prévaut aujourd’hui sur le mode de transmission du choléra. Si cette conviction avait été imposée à l’administration dans les premiers mois de cette année, on n’eût point hésité à prendre à Marseille les précautions sanitaires que l’opinion publique de cette ville réclamait à l’égard des arrivages d’Alexandrie. Il est maintenant incontestable que ce sont des émigrans d’Alexandrie qui ont introduit le choléra à Marseille, et par conséquent en France. Ce fait, si profondément regrettable, donne une grande force aux réclamations des Marseillais demandant qu’on leur rende leur vieille institution de l’intendance de santé. Voilà un cas qui prouve bien éloquemment l’utilité des institutions vivant d’une initiative municipale et l’insuffisance souvent fâcheuse de la centralisation administrative. Si l’initiative des mesures sanitaires fût demeurée à une intendance marseillaise au lieu d’être reportée au ministère du commerce, il est permis de croire que l’accès de la France par le littoral de la Méditerranée eût pu être fermé à l’invasion cholérique. Des hommes très éminens dans la pratique médicale ou dans la science générale, un médecin marseillais par exemple, M. Bertulus, et notre illustre collaborateur M. Littré, croient à l’efficacité des quarantaines. D’autres médecins, qui ont le tort, suivant nous, de trop jouer sur le sens littéral du mot contagion, méprisent ce système de précautions ; mais dans le doute ce serait encore le système le plus prudent qui aurait dû et qui devrait l’emporter dans l’esprit du gouvernement. On s’est beaucoup récrié contre l’ancienne organisation des quarantaines, qui était accompagnée, il est vrai, de vexations odieuses et ridicules ; mais l’on est allé trop loin dans la réaction. Il est certain qu’il est des cas où, pour défendre la santé publique, il ne faut point hésiter à prendre à temps des mesures vigoureuses ; devant un tel intérêt, il est inhumain et absurde de négliger, même quand elle serait problématique, une chance de salut.

En fait de quarantaines, on est passé d’un préjugé excessif au préjugé opposé, et c’est ce mouvement contradictoire qui a entraîné les omissions funestes dont on a aujourd’hui lieu de se plaindre. Chose curieuse, pour une maladie bien moins connue que le choléra, qui frappe des animaux et non des hommes, pour le rinderpest, pour la peste de la race bovine, on n’a point éprouvé les mêmes hésitations ; on a cru à la contagion, on a prohibé l’exportation, on a ordonné la destruction des animaux affectés, on a tracé au public ses devoirs avec toute l’assurance d’une autorité qui ne connaît point le doute. On n’a pu qu’approuver à cette occasion la décision et la promptitude du ministre du commerce. La santé des hommes, grâce aux incertitudes auxquelles elle se livre elle-même dans le choc des controverses médicales, a été protégée avec moins de bonheur. Les Marseillais disent que ce n’est point au ministère du commerce que devrait appartenir la direction des établissemens et des mesures sanitaires. Ils voient là une contradiction entre l’intérêt et la fonction. Les ministres du commerce, prétendent-ils, sont les adversaires-nés des quarantaines, parce qu’ils y voient un obstacle aux mouvemens et aux intérêts commerciaux. Cette défiance des Marseillais nous paraît injuste. Il n’y a pas de ministre, quel que soit le titre de son portefeuille, qui puisse mettre un intérêt commercial quelconque en balance avec l’intérêt supérieur de la conservation de la santé générale d’une ville ou d’un pays. L’intérêt commercial n’est-il pas d’ailleurs profondément atteint à l’instant même où la santé générale est compromise ? Qu’on voie ce qui est arrivé pour Marseille. Son commerce eût été à peine gêné par des quarantaines qui eussent mis sa population à l’abri des provenances suspectes, tandis que son commerce a été gravement paralysé dès que le choléra a éclaté dans ses murs. Sans parler de l’émigration d’une grande partie de ses habitans, partout dans la Méditerranée et, chose piquante, à Alexandrie même, ses propres navires ont eu à subir la quarantaine. Au surplus, l’enseignement de l’épidémie actuelle a parlé très haut à l’esprit du gouvernement, et l’on peut être sûr qu’à l’avenir des mesures efficaces seront prises dans nos ports de mer, car notre prévoyance, aiguisée par une expérience funeste, s’étend désormais sur le foyer originel de l’infection cholérique, et veut imposer l’organisation de précautions sanitaires en Égypte et en Arabie, à Suez et à Djeddah. L’épidémie vagabonde de 1865 aura ce double honneur de faire entrer le choléra parmi les élémens de la question d’Orient et de faire du choléra l’objet d’une conférence diplomatique et le lien d’un nouveau concert européen. Le choléra est endémique parmi les populations centrales de l’Arabie ; nous en sommes informés par le beau livre que vient de publier sur ce pays un intrépide voyageur anglais, M. Palgrave, le seul Européen qui ait parcouru et visité à loisir l’intérieur de la péninsule arabique. Les diplomaties de la chrétienté vont se croiser pour atteindre le monstre dans son antre, auprès du tombeau de Mahomet, dans ces lieux où les hadjis font une si grande boucherie de bêtes de toute sorte, et renouvellent chaque année ces affreux et pestilentiels charniers qui engraissent le choléra, plus vorace et plus cruel qu’Allah. Nous souhaitons beaucoup de succès à cette honnête et courageuse entreprise de la diplomatie ; nous lui souhaitons de ne point s’arrêter trop longtemps en route, à Londres par exemple où à Constantinople. Quant à nous, moins glorieux dans nos visées, plus modestes dans notre ambition, nous nous bornons à demander que si dans l’avenir le choléra arrivant d’Orient avait encore une fois le caprice de se présenter à Marseille, il trouvât dans cette bonne ville une honnête, vigilante, énergique intendance sanitaire bien résolue à refuser la libre pratique à cet hôte épouvantable.

Il est une question que nous sommes destinés à voir renaître à peu près chaque année à la saison où nous sommes, et qui vient en effet de reparaître : c’est la question des banques. En France, en Angleterre, sur le continent, à l’automne, les transactions commerciales qui s’opèrent à propos des récoltes déterminent tous les ans des besoins particuliers d’espèces ou de moyens de circulation monétaire. C’est aux banques qu’on va demander l’argent ou les billets dont on a besoin : aussi en temps ordinaire, à ce moment-là, voit-on diminuer les encaisses métalliques et le taux de l’escompte s’élever dans la proportion des besoins extraordinaires d’argent qui se révèlent. Tel est le mouvement naturel des choses, et l’on a observé par exemple qu’en France chaque année la Banque, de septembre à novembre, voit sortir de ses caisses une centaine de millions qui lui reviennent dans le courant de l’hiver par les mille canaux entre-croisés de la circulation. Si ce phénomène périodique vient à coïncider avec quelque accident économique particulier qui entraîne des mouvemens de crédit et de numéraire, avec une mauvaise récolte, un engorgement de spéculation, des imprudences de l’esprit d’entreprise, la situation du marché monétaire se tend, et l’on assiste à ces crises passagères dont nous avons vu de fréquens exemples. Il y a donc chaque année, au moment de la sortie des espèces et du l’enchérissement du crédit, à considérer si l’on n’a affaire qu’au mouvement naturel des choses, ou si la situation normale se complique de quelque difficulté accidentelle. Cette année, rien n’indique jusqu’à présent qu’il y ait à redouter des difficultés semblables à celles de l’année dernière. La Banque d’Angleterre a eu à donner au public plus d’or et de billets qu’elle ne le fait habituellement en septembre et octobre. Quant à la Banque de France, elle reste dans les conditions habituelles de ses mouvemens d’automne. En Angleterre, la Banque a été obligée d’élever le taux de l’escompte par des motifs qui sont les effets directs d’une situation commerciale active et prospère : toutes les branches de l’industrie travaillent avec profit ; les prix des marchandises sont en voie de hausse ; les salaires sont plus élevés qu’on ne les a jamais vus. Cet état de choses crée un besoin plus grand de moyens de circulation en or ou en billets, et la Banque, se voyant demander plus d’or et de billets, a dû, pour rester dans la vérité commerciale, élever ses prix. En France, la Banque, beaucoup plus riche cette fois que sa voisine de l’autre côté de la Manche en ressources métalliques, n’a pas eu besoin de serrer l’écrou aussi fort, et a fixé l’escompte au taux très raisonnable et très modéré de 5 pour 100. Elle ne pouvait, tandis que l’argent se paie 7 pour 100 en Angleterre, 5 et 6 en Allemagne, ne le donner qu’à 3 pour 100. Une telle libéralité eût été une faute contre toutes les règles commerciales ; elle eût favorisé une sortie artificielle d’espèces ; elle eût commencé par tromper le commerce français sur l’état vrai des choses, et eût fini par lui susciter de fâcheux embarras. Quoique la situation ne présente aucun sujet d’alarme, quoique les conditions d’escompte fixées par la Banque soient modérées, les adversaires, nous ne dirons pas de la Banque, mais des lois élémentaires qui régissent le commerce des capitaux et de l’argent, les ennemis déclarés du sens commun, n’ont point laissé échapper l’occasion de renouveler leurs accusations déclamatoires contre la politique de notre premier établissement de crédit. Ces gens-là se figurent que la Banque est investie d’une faculté créatrice de crédit dont elle doit distribuer gratuitement les magiques produits. C’est une troupe de fanatiques qui veulent introduire les mystères et le surnaturel dans une chose aussi réelle et aussi prosaïque que le commerce, qui échauffent les préjugés populaires au bénéfice d’une école de spéculation très froide, point dupe du tout, et dont toute la conduite semble dire : Que mes opérations réussissent, et après moi le déluge ! Les vrais principes et les saines pratiques en matière de banque ont été cependant amplement et nettement exposés depuis la controverse de l’année dernière. Plusieurs de nos collaborateurs, MM. Bonnet, de Laveleye, Wolowski, les ont développés ici avec un grand succès. Des hommes compétens et pratiques ont présenté d’une façon complète et décisive ce qu’on pourrait appeler les conditions techniques du métier de la banque et la philosophie positive du crédit. Au point de vue professionnel, M. Coullet, à qui l’on doit aussi la publication d’intéressans extraits des enquêtes anglaises, a donné un traité qui épuise la question. Au point de vue théorique, M. Cernuschi, dans sa mécanique de l’échange, a tracé une œuvre magistrale où sont saisies et rendues avec une inflexible logique la nature et l’action du capital, du crédit, de la monnaie. Après toutes ces publications, on ne peut plus voir dans les écrivains qui ne se fatiguent point à répéter les mêmes objections ineptes contre les variations de l’escompte que d’incorrigibles fanfarons d’ignorance. Ce qui nous révolte surtout, c’est que de pareilles erreurs soient placées sous l’invocation d’un faux esprit démocratique. Étranges démocrates ! il y en a eu de semblables en Angleterre, et il faut voir, dans les écrits de M. Stuart Mill, avec quel austère dédain ils ont été désavoués par le plus grand économiste vivant de la démocratie.

Malgré notre dénûment en matière de libertés politiques, la vérité et l’honneur ne permettent point aux libéraux français de chercher des moyens détournés d’opposition dans de fausses manœuvres économiques. Nous le savons, dans les pays où l’esprit politique ne peut ou n’ose encore se faire voir, on place volontiers la lutte sur les questions de finance et d’industrie. La presse russe offre à ce point de vue un intéressant spectacle. Quant à nous, nous aimerions à voir l’esprit politique libéral se développer en Russie, puisque, sur les questions extérieures qui nous séparent, il a été impossible de rien obtenir des passions nationales de ce grand empire. La diplomatie russe, quand elle s’applique à des questions qui ne nous émeuvent point douloureusement comme la question polonaise, nous intéresse assurément beaucoup. Conduite par un homme d’esprit, le prince Gortchakof, elle a toujours la même persévérance habile, la même hardiesse, et nous fait d’ailleurs l’honneur de parler un joli français. Eh bien ! quand même le prince Gortchakof en personne voudrait nous réciter le conte des mille et une nuits que la politique russe exécute en Asie et nous conduire en imagination à Samarcande, lors même que ce fin ministre daignerait nous déployer en confidence quelques-uns de ses projets occidentaux et nous entretenir des douces violences qu’il fait à M. de Bismark pour amener la Prusse à accepter la rive gauche de la Vistule, un nouveau morceau de la Pologne dont l’aliénation consommerait le démembrement de cet infortuné pays, à ces communications piquantes nous préférerions encore des manifestations de la presse russe qui nous montreraient les aspirations de ce peuple à gouverner lui-même ses propres affaires. Il faut bien qu’il y ait en Russie des aspirations semblables, puisque la presse de Pétersbourg s’échauffe sur les questions économiques, et semble chercher un terrain d’opposition sur l’institution de la banque foncière dont nous avons récemment annoncé la création. Cette banque est une grande conception qui peut être utile de plusieurs façons à la Russie. Elle est destinée à convertir la dette hypothécaire de l’empire, à influer sur la consolidation de la dette publique, à mobiliser les ressources du vaste et riche domaine de l’état et à relever le crédit national. L’opposition russe ne semble point sensible à ces avantages ; on dirait qu’elle n’attend le bien que de l’excès du mal, qu’elle rêve une de ces crises financières d’où sont nées presque partout les gouvernement représentatifs, et qui obligent l’absolutisme à capituler devant la liberté. On croirait que tel est le sens de la polémique passionnée qui s’est engagée à propos de la banque foncière. La presse libérale poursuit un but légitime et a tous nos applaudissemens lorsqu’elle voudrait voir son gouvernement devenir parlementaire et la gestion des finances publiques contrôlée par une représentation nationale ; mais elle fait fausse route quand elle combat l’institution de la banque foncière comme un établissement qui mettra le pouvoir hors de page, et lui permettra d’ajourner les concessions libérales en l’affranchissant de ses embarras financiers. Certes elle apporte dans cette lutte une chaleur que l’on n’oserait guère montrer à Paris contre un projet gouvernemental, et en ce sens elle nous fournit une preuve encourageante des progrès que la liberté d’écrire a faits en Russie. Malheureusement l’excès du pessimisme jette les écrivains russes auxquels nous faisons allusion dans des erreurs économiques qui ne peuvent manquer de nuire à la noble cause qu’ils voudraient servir. Une des plus utiles opérations de la banque foncière doit être de procurer les ressources nécessaires pour mettre en valeur les immenses domaines de l’état. Amenant les ressources du crédit sur ces domaines, il est naturel que la banque y puise une garantie hypothécaire. C’est cette attribution d’hypothèque que combattent les opposans russes. Ils prétendent que le gouvernement n’a pas le droit de faire un pareil emploi de son domaine, lequel serait le gage inaliénable des billets de crédit qui servent à la circulation monétaire de la Russie. L’objection n’a en vérité aucun fondement économique. Que les Russes en soient convaincus : des terres ne peuvent être la garantie d’une circulation fiduciaire saine et solide. La vertu qu’ils attribuent au domaine comme garantie de leurs billets de crédit est une fiction ; c’est l’histoire de nos assignats révolutionnaires gagés par nos biens nationaux. Les prêts que la banque foncière fera sur des portions du domaine fourniront à l’état le moyen d’améliorer la condition de ces propriétés publiques, de les mettre en valeur, d’en obtenir par des aliénations avantageuses des ressources croissantes. Le domaine restera, si l’on veut, le gage de la circulation du papier ; mais, grâce à l’intervention de la banque, la valeur du gage aura augmenté, et les porteurs de billets, au lieu d’être lésés dans leurs intérêts, verront au contraire s’accroître, se fortifier et devenir plus facile à réaliser et plus disponible la garantie sur laquelle se fonde leur sécurité. Si, grâce à la banque foncière, l’état parvient à mobiliser une portion seulement d’un domaine dont la valeur s’estime par milliards, il y aura là de vastes capitaux disponibles qui pourront être employés à la construction des chemins de fer et à des travaux publics qui multiplieront la richesse de l’empire. La mise en valeur des ressources économiques de la Russie profitera au progrès de la civilisation nationale et à l’émancipation politique du pays. De tels avantages sont bien préférables à l’illusion d’une monnaie de papier reposant sur un gage inerte et stérile. Les opposans russes ont donc grand tort de compromettre par des argumens économiques rétrogrades et faux des aspirations politiques libérales auxquelles applaudit tout ce qu’il y a d’esprits élevés en Europe.

Les mystères de la curieuse conspiration des fenians continuent à se dévoiler devant les tribunaux d’instruction d’Irlande. Il y a dans cette conspiration des phénomènes bizarres de crédulité et de naïveté qui étonnent. Y a-t-il rien de plus singulier par exemple que l’existence d’une société politique organisée dans deux pays différens, qui est nécessairement une société secrète dans le pays où elle se propose d’agir révolutionnairement, tandis qu’elle est une société publique, réunissant des meetings, donnant des bals, recueillant des souscriptions populaires, dans le pays où elle amasse ses moyens d’action ? En Irlande, on se rencontre la nuit, on prend des noms supposés ; les enrôlemens sont secrets. Aux États-Unis, ce n’est plus une conspiration, c’est une agitation en pleine lumière. Puis, des deux côtés de l’Atlantique, ces conspirateurs, qui découvrent là ce qu’ils cachent ici, se figurent qu’avec quelques milliers d’hommes et quelques milliers de livres sterling ils pourront, au nom de l’Irlande, faire la guerre à l’Angleterre. On est confondu d’une pareille stupidité. Il plane aussi sur cet égarement d’un patriotisme inculte et d’une inquiétude ignorante on ne sait quelles vapeurs légendaires. Ce sont des traditions ossianiques, des poésies de race qui ont ouvert les oreilles et le cœur de tous ces pauvres Irlandais aux excitations des meneurs fenians. Ces Irlandais continuent à s’appeler des Celtes ; on dirait qu’ils n’ont point la mesure des temps écoulés ; ils croient presque vivre à l’époque où la conquête saxonne brisa les résistances celtiques. Il y eut alors des héros celtes du nom de fenïon, qui étaient païens et qui résistaient avec la même énergie aux prêtres chrétiens et aux Saxons. Mille contes sont bâtis sur ces brumeux souvenirs historiques, et les fenians d’aujourd’hui, qui en ont été bercés dans leur enfance, se glorifient d’être des païens, pagans, et ne sont point étonnés d’être conviés à détester les prêtres autant que les Anglais. Quelques-uns des obscurs meneurs de cette conspiration ont écarté la sympathie qui aurait pu s’attacher encore à leur erreur par de sauvages doctrines qui ne sont que de tristes plagiats. Un de ces chefs, dans une lettre, interceptée, révélait sa pensée : « Il faut détruire la religion et l’aristocratie ; il faut imiter la révolution française. Voltaire avait détruit les préjugés ; les sans-culottes ont supprimé les aristocrates. » Le Voltaire fenian est resté inconnu, et grâce à Dieu les sans-culottes fenians se sont trompés eux-mêmes s’ils ont cru qu’ils pourraient atteindre à l’horrible énergie de nos septembriseurs. En vérité, cette démence enfantine désarme la colère, et nous ne doutons point que les Anglais, une fois la conspiration réprimée, ne prennent en considération l’incroyable état moral dans lequel, on vient de le voir sous la morne lueur de cet éclair, les populations inférieures de l’Irlande demeurent plongées. Les mesures de répression prises par le gouvernement anglais contre le fenianisme étaient connues aux États-Unis au départ du dernier paquebot arrivé en Europe. Les principaux journaux de New-York n’hésitent point à traiter comme une extravagance cet effort bizarre de la plèbe irlandaise.

L’Italie désormais attire l’attention particulière des observateurs. On touche là à d’importantes échéances politiques. Voici d’abord les élections générales qui auront lieu dans quelques jours. Le résultat des élections peut être envisagé à deux points de vue. Comme tendance générale, il n’y a pas le moindre doute que l’immense majorité de l’assemblée nouvelle appartiendra aux opinions modérées, dociles dans les questions décisives aux inspirations de la politique habile et prudente ; mais, au point de vue des combinaisons ministérielles possibles, comment se grouperont les diverses fractions du parti modéré ? C’est ce qu’il est absolument impossible de prédire à l’heure qu’il est. Le cabinet actuel a présenté avec sévérité au corps électoral les difficultés de la situation financière. Nous croyons qu’il a honnêtement agi en cela et habilement. Pour surmonter les difficultés financières, deux systèmes se proposent : l’un consisterait à augmenter les impôts, l’autre chercherait des ressources extraordinaires dans une appropriation complète des biens du clergé à l’état. Le système sérieux et viril serait celui que préfère le ministre des finances actuel, l’augmentation des impôts ; mais il ne faut point se dissimuler que c’est aussi le plus impopulaire. Un inconvénient grave de l’appropriation des biens du clergé, c’est qu’elle élèverait un grand et nouvel obstacle à tout rapprochement entre le pape et le gouvernement italien. Cependant une autre échéance approche, celle de l’exécution du traité du 15 septembre par la France. Déjà nous annonçons notre mouvement d’évacuation de Rome, et il serait d’un éminent intérêt que les relations fussent rétablies entre le cabinet de Florence et la cour pontificale avant que la France ait retiré des états romains son dernier soldat. E. FORCADE.




THÉÂTRE-ITALIEN.

Le Théâtre-Italien, qui a depuis quelques années déjà pris l’habitude de ne plus attendre le retour de sa clientèle traditionnelle pour commencer sa campagne d’hiver, a fait sa réouverture le 2 octobre. L’œuvre choisie pour cette occasion était Crispino e la Comare, cet opéra bouffe des frères Ricci qui a si heureusement couronné la saison précédente et a été pour tout le monde une si gracieuse surprise.

Oui, vraiment une surprise, puisqu’il nous a ramenés à l’improviste à des spectacles dont nous étions déshabitués et à un genre musical que la plupart d’entre nous croyaient trépassé. Qui donc songeait encore au genre bouffe ? La transformation opérée dans la musique italienne par le maestro Verdi, la domination exclusive et puissante qu’il exerce depuis déjà vingt ans sur les théâtres lyriques, — vingt ans, un peu plus que la portion du temps appelée par l’historien ancien un grand espace de la vie humaine, — avaient peu à peu chassé de notre esprit toute croyance à l’existence actuelle ou au retour possible de ce genre, la fleur la plus gaie qui soit éclose de l’âme lumineuse de l’Italie. Pour les nouvelles générations, l’opéra bouffe n’était déjà plus qu’une sorte de produit archaïque dont elles allaient écouter les échantillons consacrés par l’admiration des générations précédentes, comme on va en toute confiance admirer dans un musée des morceaux de peinture et de sculpture dont la réputation est désormais immuable. Depuis longues années déjà, n’est-il pas vrai qu’on allait entendre le Mariage secret ou même le Barbier de Séville comme on lit un chant de l’Arioste ou du Tasse, bien plus dans le désir d’amuser son imagination des sentimens du passé que dans l’espoir d’y rencontrer des émotions vivantes et en quelque sorte contemporaines de notre propre cœur, bien plus pour y chercher ce qui a été que pour y chercher ce qui est ? Cette vie morale, si légère, si à fleur d’âme, qui flotte au-dessus de la musique de Cimarosa comme une nacelle sur une mer sans flux ni reflux, cette vie sensuelle si brillamment frivole, si indolente et à la fois si pétulante, qui éclate dans la musique bouffe de Rossini, que nous représentaient-elles, sinon des images d’une Italie que nous ne connaissons que par tradition, d’une Italie ignorante de son esclavage ou le supportant avec une gaie patience, et se préservant des rigueurs extrêmes de sa condition en communiquant à ses maîtres la contagion de sa facile bonne humeur ? Mais qu’y avait-il là qui nous ramenât aux émotions du présent et qui ressemblât aux sentimens de cette Italie contemporaine dont nous nous étions habitués à chercher justement l’expression dans la musique de Verdi ? Nabucco, il Trovatore, la Traviata, Rigoletto, voilà le présent. N’est-il pas vrai que cette musique traduit bien exactement, quoi qu’en disent ses détracteurs, les sentimens de cette situation fiévreuse dans laquelle nous avons vu l’Italie plongée pendant ces dernières vingt-cinq années ? Voix souterraines du carbonarisme et des sociétés secrètes, sourds conciliabules, rumeurs de la marée de la démocratie ascendante, angoisses d’âmes oppressées par une atmosphère trop chargée d’électricité et qui attendent avec un halètement pénible un orage qui ne veut pas éclater, prostration frémissante, désespoir énergique, bref de l’Alfieri en musique, et çà et là les accens d’un Leopardi qui n’aurait pas puisé dans l’étude classique de l’antiquité les secrets consolateurs du stoïcisme, voilà ce qu’exprime la musique de Verdi et ce qui lui a valu son succès et sa popularité. Ses accens trouvent un écho immédiat dans notre cœur précisément par ce qu’ils expriment de tout à fait transitoire. Que certains dilettanti désolés parlent, s’ils veulent, avec tristesse de violence, de brutalité, de vulgarité musicales ; cette violence, cette brutalité, cette vulgarité, ont au moins le mérite d’être singulièrement vivantes, car il n’est pas un homme approchant du méridien de l’existence qui, en écoutant Rigoletto ou le Trovatore, n’y reconnaisse la traduction exacte des sentimens qu’il a connus, aperçus, traversés ou partagés. Grande a donc été la surprise de ce public parisien à qui Verdi fait déguster depuis vingt ans les sombres plaisirs des cœurs désespérés, lorsque Crispino e la Comare est venu éclater devant lui comme un paquet de pétards d’un feu d’artifice romain, et assaillir joyeusement ses oreilles comme une pluie de confetti de l’ancien carnaval vénitien.

La représentation de ce charmant petit ouvrage est mieux qu’une heureuse inspiration de la direction actuelle des Italiens, c’est presque un service rendu à la cause de la tradition musicale italienne. Don Pasquale est, si je ne me trompe, le dernier opéra bouffe que le public parisien ait eu le privilège d’applaudir. C’est ce privilège que la représentation de Crispino e la Comare vient de restituer à une génération qui ne l’avait jamais exercé ; vrai privilège en effet, car on ne connaît jamais aussi bien la valeur d’un genre dramatique ou musical que lorsqu’on a partagé le plaisir d’applaudir pour la première fois quelqu’une des œuvres célèbres qui s’y rattachent. A coup sûr, les nouvelles générations n’avaient pas besoin de l’opéra des frères Ricci pour se faire une idée exacte de la valeur propre au genre bouffe : depuis le Matrimonio segreto jusqu’à Don Pasquale, le répertoire italien est riche en œuvres de musique joyeuse, et il ne se passe pas d’hiver qu’on n’exécute plusieurs de ces œuvres ; mais autre chose est d’applaudir ce que d’autres ont applaudi avant nous, ou d’applaudir pour la première fois ce qui n’a été encore applaudi par personne. L’admiration a, comme l’amour, ses mystères de virginité et de candeur, et rien ne vaut, pour pénétrer dans l’intimité d’une œuvre, les joyeux étonnemens de la découverte. Croyez bien que les spectateurs parisiens de 1865 qui ont eu la surprise d’applaudir pour la première fois cet opéra encore inconnu pour eux de Crispino e la Comare ont un sentiment plus juste du genre bouffe que s’ils avaient vu représenter cinquante fois le Mariage secret. Désormais, quand on leur dira que l’opéra bouffe est un genre tombé en désuétude et qui n’a plus sa raison d’être, ils pourront répondre par expérience qu’il n’en est rien, puisque Crispino e la Comare les a divertis comme s’ils étaient des Italiens du temps de Cimarosa ou des Français de la restauration, et que la meilleure preuve à donner de la vitalité de ce genre, c’est que cet opéra, vieux de vingt-cinq ans déjà, leur a semblé comme s’il avait été fait de la veille et tout exprès pour eux.

Il y a vingt-cinq ans en effet que cet opéra amuse l’Italie, et ce n’est que d’hier qu’il est connu parmi nous ; pourquoi ce long retard, lorsque tant d’œuvres qui ne le valent pas ont obtenu près de nous un accueil empressé ? Les directeurs qui se sont succédé à la salle Ventadour pensaient-ils donc que cette production était trop semblable à ce vin d’Orvieto qui ne peut se transporter, et qu’il faut consommer sur place, ou n’obéissaient-ils pas plutôt à cette prévention que nous avons signalée, et ne pensaient-ils pas avec le public que l’opéra bouffe avait fait son temps, et que le vent était désormais à la musique mélodramatique ?

Pendant que j’écoutais ce gai Crispino, je ne pouvais me défendre de cette réflexion, que de toutes les expressions de l’âme humaine le rire est celle qui conserve le plus longtemps sa jeunesse, même celle qui est la plus assurée de l’immortalité. Cette particularité constitue certainement la plus piquante satire des prétentions de notre nature. Le plus beau don que les dieux aient fait aux hommes est le don de se railler d’eux-mêmes et de se mettre ainsi à leur vraie place dans l’ordre universel. Ce qu’il y a de plus éphémère, en nous est peut-être cette partie de nous-mêmes que nous estimons la plus noble, et que les genres sérieux de la tragédie et du drame lyrique s’attachent à reproduire. On dirait que les immortels voient sans complaisance et même avec un certain mépris ces aspirations de notre nature, car rien ne devient si vite suranné que les expressions de nos passions et de nos douleurs. Chose curieuse, la mode gouverne nos douleurs et ne gouverne pas nos joies : elle règle le ton de nos sanglots, elle compte le nombre exact des larmes que nous devons verser ; mais aucune de ses réglementations n’a jamais rien pu contre cette chose indisciplinée et libre par excellence qui s’appelle le rire, en sorte que l’élément bouffon de notre nature présente cette particularité d’être le seul qui échappe au ridicule, tout en ne vivant que du ridicule. Ces privilèges qui ont été accordés au rire ne sont en vérité que justice, si nous savons bien juger de la moralité et de l’importance du rôle qu’il remplit en ce monde. Comme le génie du rire ramène l’humanité à la réalité de sa condition et la rappelle gracieusement à la modestie et au bon sens ! Comme le rire guérit l’âme de ses folies et l’émancipe de la tyrannie des folies d’autrui ! Comme, en nous préservant de nos propres prétentions, il nous garantit des prétentions du voisin ! Comme, en nous faisant sentir que nous sommes petits, il nous laisse mâles et sains ! Oui, le rire est la lumière et le sel de l’âme ; c’est lui qui l’empêche de se refroidir et de se corrompre, qui dissipe les brouillards et détruit les charançons et les limaces que nos facultés prétendues plus nobles ne manqueraient pas d’y engendrer, et de cette vérité l’histoire même du génie italien est la preuve irrécusable. Je ne sais quelles destinées l’avenir réserve à l’Italie ; mais qu’elle aurait tort de renoncer jamais à cette faculté du rire par laquelle plus que par toute autre elle s’est conservée au milieu des plus dures calamités qui puissent affliger un peuple, par laquelle plus que par toute autre elle a usé et vaincu ses dominateurs et ses tyrans ! Oh ! qu’il y a longtemps qu’elle ne serait plus de ce monde, si elle n’avait eu recours pour la protéger qu’à sa véhémence pathétique !

Ce que l’on conçoit bien s’exprime clairement,


a dit notre vieux régent du Parnasse, et cet axiome est vrai en musique comme en littérature. On chante à merveille ce que l’on sent vivement et avec vérité. L’opéra bouffe est tellement dans le tempérament de l’Italie, qu’il sera toujours bien chanté par des artistes italiens, même quand ils n’auront pas un talent extraordinaire, même quand leurs instincts auront été longtemps dénaturés par une musique moins conforme au génie de leur pays. J’ai souvent vu des exécutions pitoyables de tragédies lyriques au théâtre Ventadour, je n’y ai jamais vu d’exécution par trop insuffisante d’un opéra bouffe. Un Don Giovanni a pu y échouer souvent, même avec des chanteurs consommés ; mais un Mariage secret ou un Barbier de Séville y arrive toujours à bon port sans trop d’avaries. De toutes les pièces du Théâtre-Italien, celle qui a été jamais exécutée avec le plus de perfection est peut-être l’opéra bouffe de Don Pasquale. Qui donc, ayant assisté à une de ces représentations, oubliera jamais ce que devenait cette œuvre légère chantée par Mario, Giulia Grisi, Ronconi et l’admirable Lablache ? Quel Entrain ! quelle verve ! quel naturel ! Comme ils respiraient mélodieusement cette musique, car je n’ose dire qu’ils la chantaient, tant ils semblaient, en s’acquittant de leur tâche, accomplir une des fonctions de la vie ! Comme ils étaient à l’aise et se sentaient chez eux ! Cette exécution serrait vraiment l’idéal de l’œuvre d’aussi près que possible. L’exécution de Crispino e la Comare n’atteint pas sans doute à ce rare degré de perfection, mais elle est assez satisfaisante pour que le plaisir des spectateurs ne soit troublé à aucun moment. L’ensemble est excellent, et le plus petit rôle est tenu sans faiblesse. Il n’y a dans cette exécution aucune de ces irrégularités qui établissent des distances si choquantes entre les interprètes d’une même œuvre, et qui font ressembler certaines représentations dramatiques au spectacle d’un régiment dont les soldats ne pourraient suivre le pas de leurs officiers : irrégularités qui ne déplaisent pas d’ordinaire aux premiers chanteurs, mais qui sont désagréables au plus haut degré pour le spectateur. Zucchini est un bouffon excellent à qui il ne manque, pour être parfait dans certains rôles, qu’un peu plus d’embonpoint, car le génie bouffe n’aime pas d’ordinaire l’embonpoint modéré ; mais dans ce rôle de savetier enrichi par la Comare son tempérament ne nuit pas du tout à l’illusion du rôle, comme dans le rôle de Geronimo du Mariage secret par exemple, et il a bien le degré d’embonpoint d’un homme engraissé par six mois de bon régime, et qui a opéré sur lui-même son miracle médical le plus sérieux. J’ai à peine besoin de dire qu’il a chanté son rôle en chanteur qui sait son métier, et de manière à mériter les applaudissemens du public, applaudissemens qu’il a dû partager avec son confrère Mercuriali, qui, dans le trio des médecins, au second acte, a très vaillamment lutté avec lui con la voce e con la mano, c’est-à-dire par le chant et la pantomime. Mlle Vitali, qui s’était déjà fait connaître pendant la dernière saison précisément dans cet opéra de Crispino e la Comare, ne nous a point paru, nous ne savons trop pourquoi, bien guérie de la timidité des débutantes. Il nous a semblé qu’à cette première représentation elle manquait quelque peu d’assurance, défaut dont les applaudissemens qui ce soir-là recommençaient pour elle ne peuvent manquer de guérir bien vite une jolie personne qui possède une jolie voix.

Huit jours après Crispino e la Comare, le Théâtre-Italien a donné la première reprise de Lucrezia Borgia, pour la rentrée de Fraschini et de Mme Penco et les débuts de Mlle Grossi. Lucrezia Borgia, sans être précisément une mauvaise œuvre, est une de ces nombreuses productions hâtives dans lesquelles Donizetti a gaspillé ses dons heureux. L’audition de cet opéra laisse chez le spectateur, pour peu qu’il soit sensible, un sentiment de non-satisfaction qui est des plus pénibles : c’est quelque chose comme une soif qui est irritée et qui n’est pas étanchée, un supplice de Tantale musical. A chaque instant, l’oreille est séduite par des phrases d’une réelle beauté qui tournent court tout à coup, comme une période, éloquente qui serait subitement interrompue, et vous laissent retomber à froid ; à chaque instant, l’imagination est excitée par des situations singulièrement fortes dont le musicien ne sait pas soutenir l’énergie et traduire le pathétique, et dont les promesses aboutissent à de véritables mystifications. Peut-être cela tient-il au désaccord marqué qui existe entre le caractère de cette musique et le caractère du sujet qu’elle est chargée d’exprimer. Donizetti, dans cet opéra, ne s’est pas plus inspiré de la sombre histoire de Lucrèce Borgia que de toute autre, et sa musique n’aurait rien perdu à s’appliquer à un mélodrame d’un ordre moins violent et moins monstrueux. A vrai dire, le sujet n’était pas de ceux que son génie musical excellait à traduire. Il lui fallait des sujets qui lui permissent d’exprimer des sentimens d’une sensualité aiguë et nerveuse ou d’une mélancolie cruellement pénétrante : la Favorite, Lucia di Lammermoor, Anna Bolena. Aussi peut-on dire que, malgré le nombre assez considérable de beaux morceaux qui se remarquent dans cette pièce, ce sujet de Lucrezia Borgia, un des mieux faits que je connaisse pour le drame lyrique, est encore à traiter. Qui le voudra prendre le peut sans scrupule. Et pourquoi ne serait-ce pas le maestro Verdi ? C’est un sujet qui convient à merveille à sa verve âpre et violente, et qui serait un thème excellent pour l’expression de ces sentimens de tristesse noire qu’il affectionne particulièrement.

Lucrezia Borgia a d’autres défauts encore. Ainsi c’est un de ces opéras où Donizetti, qui reprenait son bien, comme Molière, là où il le trouvait, lorsque l’inspiration marchait moins vite que les nécessités du travail, s’est le plus pillé lui-même. Cependant, en dépit de tous ces défauts, et quand on veut oublier sur quel sujet cette musique est adaptée, on est obligé de convenir que l’ouvrage contient un certain nombre de morceaux remarquables. Le finale du premier acte, — le meilleur des trois à notre avis, — a une grandeur véritable qui saisit fortement l’imagination de l’auditeur et la laisse dans l’attente d’émotions dramatiques et lyriques que le reste de l’ouvrage n’apporte pas. Le trio du second acte, peut-être trop vanté, est beau, mais il n’a pas assez de vigueur pour soutenir l’énergie de la situation. Le morceau le plus réussi de la partition, c’est peut-être le brindisi du troisième acte, chanson pleine d’une étincelante furie juvénile, respirant une sorte de bravoure voluptueuse, vraiment faite pour monter à l’assaut de l’ivresse et du plaisir, avec un je ne sais quoi de douloureux qui la traverse rapide comme un éclair ou un pressentiment, et fait songer au squelette voilé des antiques banquets épicuriens. Enfin, si l’on exerce assez d’empire sur sa force d’attention pour n’accorder à la scène qu’une de ses deux oreilles, on surprendra dans l’orchestration une foule de détails d’une suavité et d’une douceur délicieuses. Un beau finale une admirable chanson à boire et de charmans détails d’orchestration, certes en voilà bien assez pour faire passer agréablement deux heures ou trois ; mais est-ce assez pour constituer un opéra sérieux ?

Fraschini, qui faisait sa rentrée dans le rôle de Gennaro, nous a rapporté sa belle voix, facile, limpide et sonore, qu’il gouverne avec d’autant plus d’aisance qu’il ne rencontre en elle que docilité et bon vouloir. Le rôle de Lucrezia était tenu par Mme Penco. Sa beauté substantielle et ses traits, qui ont de la noblesse sans rien d’âpre ni de dur, lui permettent de représenter sans trop d’invraisemblance le personnage de madonna Lucrezia, que ses images nous représentent avec un visage tranquille, où l’on n’aperçoit pas ombre de férocité, et de beaux yeux intelligens, spirituels, et qui ne sont point sans douceur. Mme Penco a composé et chanté son rôle avec un mélange d’énergie et de dignité qu’elle a soutenu jusqu’au bout, non sans lutte, mais avec une vaillance qui est restée triomphante. Le jeune Maffio Orsini, dont les gracieuses rotondités, fort différentes des sèches maigreurs de l’adolescence masculine, ne pouvaient permettre d’illusion sur le sexe véritable, est une débutante qui se nomme Mlle Grossi ; elle a chanté son brindisi avec un brio et un entrain qui lui ont valu les honneurs du bis. Un autre débutant, M. Selva, remplissait le rôle du duc Alphonse. Il nous a semblé qu’il aurait pu donner à ce personnage un peu plus de dignité ; mais après cela les membres de cette famille d’Este se sont si mal conduits envers le Tasse, et même envers l’Arioste, qu’il nous serait égal qu’on les calomniât un peu.

Maintenant mon rôle de critique musical est terminé, et il ne me reste plus qu’à m’excuser auprès des lecteurs de la Revue de les avoir pour un instant entretenus de choses sur lesquelles je n’ai d’autres droits de parler que ceux que me donnent le plaisir qu’elles me font et l’absence momentanée d’un collaborateur dont tous connaissent l’esprit et le savoir.


EMILE MONTÉGUT.



ESSAIS ET NOTICES.

LA MÉDECINE, HISTOIRE ET DOCTRINES, par CH. DAREMBERG
.


M. Daremberg publie sous ce titre quelques-uns des articles écrits par lui pour le Journal des Débats. En les disposant d’une manière heureuse, il a fait de ces pages détachées un livre véritable. Un journaliste, surtout un journaliste scientifique, met dans ses travaux plus d’unité qu’on ne pense. Le lien qui les rattache l’un à l’autre, le public ne l’aperçoit point toujours, l’auteur même l’oublie parfois ; mais il n’en est pas moins réel et se retrouve à l’occasion. La nécessité, le respect, la fantaisie, la complaisance, amènent souvent à écrire ; mais, quelque divers que soient les motifs, le résultat est le même, la pensée ne dévie point du chemin qu’elle s’est tracé, et chaque article est le commencement ou la suite d’un autre, si, comme il arrive parfois, il n’en est pas la répétition. Ce dernier cas n’est point à craindre dans un livre comme celui-ci, dont le sujet est trop vaste pour être tout à fait rempli. L’histoire de la médecine, celle de toute science, rend nécessaire une œuvre considérable, et nous espérons qu’un jour M. Daremberg la donnera tout entière. Ici nous n’en trouvons qu’un abrégé. Chaque fragment ou chaque chapitre est une peinture de l’état de la médecine à une époque différente. Qu’importe que chacun de ces chapitres soit fait tantôt à propos d’un livre nouveau, tantôt d’une réimpression, tantôt d’un personnage historique ? La diversité n’a pour effet que de varier le ton et le point de vue ; les procédés et les opinions sont partout les mêmes. Au lieu de s’y instruire seulement de la succession des systèmes médicaux, le lecteur apprend à connaître les auteurs et les livres.

Quelles sont les opinions de M. Daremberg touchant les théories médicales de notre temps ou, pour mieux dire, de tous les temps, car, quoique M. Claude Bernard rajeunisse la science, les querelles de Cos et de Cnide divisent encore aujourd’hui les écoles ? Il s’agit toujours de savoir si l’organisme est malade ou si un organe est physiquement altéré, si la maladie peut être conçue comme un être particulier qui attaque le corps humain, ou si ce corps est un composé de principes immédiats qui changent de composition. On peut dire en ce cas qu’il n’y a point de médecine proprement dite, qu’il y a seulement une pathologie médicale. M. Daremberg partage ce dernier avis sans se montrer absolu. On doit convenir en effet, fût-on un médecin de Montpellier, que l’organisation n’est pas affectée si aucun organe n’est malade, et réciproquement que l’économie entière se ressent d’une maladie locale. Ces discussions, qui ont tant agité et irrité, n’ont du reste nul inconvénient lorsqu’elles ne se compliquent pas de métaphysique et de religion. Alors non-seulement le problème est moins clair, mais des médecins timorés n’osent prendre un parti que d’autres médecins plus timorés, ou au contraire trop hardis, ont déclaré matérialiste, immoral, athée ou rationaliste. Ainsi les homœopathes sont dévots, et les vrais élèves de l’école de Paris n’ont pas si bonne réputation. M. Daremberg blâme ces distinctions, et, tout spiritualiste qu’il soit, trouve qu’en médecine il faut seulement observer et déduire sans s’inquiéter de l’âme immortelle plus que ne le ferait un vétérinaire, car c’est le corps qu’on doit guérir. Il est de l’école de M. Rostan, l’un des maîtres de l’art moderne. La médecine doit être positive, et sur ce point la révolution tentée par Auguste Comte n’est pas attaquable. Ce savant ne se trompe que lorsque, cessant d’être positif, il est systématique. Il a tenté de faire une philosophie, et la conclusion de ses principes était précisément d’exclure toute philosophie. Pour la médecine, le positivisme est excellent comme pour la chimie, la physique ou la physiologie ; il représente ce que, moins scientifiquement, on appellerait le sens commun.

Les opinions de M. Daremberg, éparses dans tout le volume, sont exposées dans l’introduction à propos des ouvrages de M. Chauffard et de M. Rostan. Le chapitre suivant traite de l’ouvrage de M. Ménière, et il en résulte une exposition de l’état de la médecine sous la république romaine. C’est dans les poètes latins que M. Ménière a cherché des observations cliniques, et il en a trouvé plus qu’on ne penserait. On savait peu de chose autrefois, mais ce peu, personne ne l’ignorait. Les poètes modernes, excepté Molière, sont moins techniques. Le perfectionnement des sciences les a rendues moins populaires, et comme il est plus difficile de savoir très bien, on renonce même à savoir à peu près. Trois chapitres sur Galien, dont M. Daremberg achève la traduction, puis sur l’édition de Paul d’Égine donnée par M. Brian, sur l’état de la chirurgie au VIIe siècle, sont la suite naturelle du précédent. L’histoire de l’école de Salerne par M. Renzi et la publication de la Collectio Salernitana offrent l’occasion de parler des origines obscures et des principes médicaux de cette école pendant la première période du moyen âge. Les erreurs et les hypothèses sont ici mieux réfutées que la question n’est éclaircie. L’école de Salerne n’a pas été fondée par les Arabes, qui ne sont venus que deux siècles plus tard. La même raison, assez péremptoire, empêche d’attribuer l’origine de cette école aux princes lombards du Bénévent, aux bénédictins, à Constantin, etc. Peut-être est-il permis de supposer qu’elle est née toute seule et lentement, comme il est arrivé de bien des écoles et des universités. Peu d’entre elles cependant ont duré, comme celle-ci, plus de mille ans. Elle n’avait pas encore disparu au dernier siècle, et la Faculté de Paris la consultait en 1748 au sujet de la querelle des médecins et des chirurgiens.

Nous ne pouvons examiner avec détail chacun des chapitres de ce livre, mais il est impossible de ne point parler de l’un des plus intéressons, et qu’un médecin instruit dans l’histoire des sciences et l’histoire proprement dite pouvait seul écrire. Il s’agit de ce livre étrange que le roi Louis XIV faisait tenir sous ses yeux tant des médicamens qu’il prenait que des effets de ces médicamens. Quelle singulière comptabilité ! que d’ignorance chez les médecins ! combien de faiblesses chez le malade ! Eux et lui sont dignes de Molière. Si quelques rares personnes ont trouvé dans cet exposé de la santé du roi quelques motifs d’admirer son courage au milieu des maladies et des médecins, sa constance à supporter ce que Valot appelle des remèdes héroïques, d’autres ont été froissés, je n’ose dire un autre mot. Le courage dépasse un peu celui de M. de Pourceaugnac, et voilà tout ; mais la grandeur de ce grand roi n’est vraiment trop ici qu’une apparence. On ne doit pas reprocher à un homme d’être malade, mais on peut blâmer un souverain d’être sans cesse atteint de maladies ridicules, dues aux moins nobles passions, et d’en faire un tel étalage. Ces personnes charmantes ou touchantes qui passent pour avoir aimé un monarque aimable et brillant sont elles-mêmes atteintes par de telles révélations. Les souverains ne doivent pas rendre trop difficiles les illusions de l’amour, de l’admiration et du respect. C’est un devoir envers leurs courtisans et leurs maîtresses. Une chose d’ailleurs est plus choquante que le livre lui-même, c’est le plaisir que prenait Louis XIV à s’en faire lire de temps à autre quelques passages. Peu de contemporains de Racine étaient plus dénués de délicatesse et de goût. Les derniers chapitres du livre de M. Daremberg traitent de sujets plus modernes, de l’histoire de la circulation, des causes finales, de la physiologie et de l’anatomie, ou de la médecine actuelle, de l’hygiène, c’est-à-dire de la meilleure médecine de tous les temps, enfin de la mort, qui est comme la conclusion naturelle de l’œuvre d’un médecin.


PAUL DE REMUSAT.



l’Hygiène publique chez les Juifs, son importance et sa signification dans l’histoire générale de la civilisation, par M. le docteur Marc Borchard [1].


L’auteur de cet écrit, préparé à sa tâche par de savantes recherches sur l’antique législation des Hébreux, a pris comme point de départ les dispositions du Pentateuque concernant l’hygiène pour tracer un intéressant programme d’histoire à la fois médicale, religieuse, politique et morale. La place importante réservée dans les lois juives à l’hygiène lui paraît tout d’abord n’être rien moins qu’une preuve de l’origine divine de ces lois : elles seules, à son gré, bien autrement sages que les législations tout humaines, ont su reconnaître la double nature de l’homme et traiter la civilisation naissante comme la mère traite l’enfant, c’est-à-dire qu’elles se sont bien gardées de négliger les soins du corps, et que par là elles ont rendu possible entre les hommes la formation des premières associations dignes du beau nom de cités. Ce don de prévoyance sociale paraîtrait inconciliable avec l’institution de l’esclavage et avec la haine de l’étranger ; aussi l’auteur n’accepte-t-il ni l’un ni l’autre de ces deux reproches à la charge de l’ancien peuple hébreu. Pour la haine de l’étranger, il invoque les curieux commentaires de M. Ewald sur le Deutéronome, et, quant à l’esclavage, il montre que, si les Hébreux, l’ayant trouvé établi dans le monde et ayant été eux-mêmes esclaves en Égypte, n’ont pas tout d’abord aboli la servitude, ils en ont du moins énergiquement préparé la disparition. Pour la première fois dans le monde, des prescriptions générales ont été publiées par la législation juive en faveur des esclaves, sans distinction de nationalité ; la loi a déclaré leur entière égalité devant Dieu, elle les a armés de droits importans vis-à-vis du maître, elle les a protégés fugitifs ; elle a ordonné, pour de certaines époques régulièrement fixées, leur émancipation après six ans de service. « Celui qui m’a créé dans le sein de ma mère, dit Job, n’a-1-il pas aussi créé celui qui me sert ? Et n’est-ce pas le même Dieu qui nous a formés tous deux ? »

La position respectée de la femme, la procédure pénale fondée sur l’expertise médicale, l’assistance publique organisée à côté de la bienfaisance privée, de manière à éviter le paupérisme chez un peuple qui compta, non pas huit mille citoyens, comme Sparte, mais quatre millions d’hommes à peu près égaux, ce sont autant de points que M. le docteur Borchard fait dépendre plus ou moins directement de la science de l’hygiène et auxquels il consacre un examen particulier. Ce n’est pas assez toutefois d’avoir, en invoquant les derniers travaux de l’Allemagne, fait à nouveau le panégyrique de l’ancienne législation juive ; l’auteur poursuit l’examen de son sujet à travers le moyen âge et voit jusqu’aux temps modernes de féconds emprunts aux codes hébraïques se mêler aux civilisations diverses et les vivifier. J’ai dit en commençant que l’auteur avait tracé un vaste programme plutôt qu’il n’avait écrit un livre ou même une dissertation spéciale. Or c’est ici principalement que cette critique peut être rappelée. Quelques développemens précis manquent pour que le lecteur sache bien si c’est une influence lointaine ou une imitation directe de plusieurs dispositions hébraïques que l’auteur distingue dans le recueil des capitulaires carlovingiens. M. le docteur Borchard parle aussi du Livre des Métiers d’Etienne Boileau sans s’exprimer avec clarté sur une pareille influence, qu’il paraît admettre. En revanche, il a un passage fort curieux sur les institutions hygiéniques de cet illustre empereur d’Allemagne Frédéric II, qui s’entourait, comme on sait, de Juifs et « d’autres mécréans ; » mais, tout en paraissant peu éloigné de croire que les établissemens de Frédéric ont exercé une influence directe sur les législations contemporaines, par exemple sur celle de saint Louis, l’auteur ne donne pas ses preuves et se contente d’allégations vagues. Il est plus explicite quand il examine la curieuse question de savoir en quelle mesure le moyen âge est redevable à la civilisation arabe, et l’on s’attend bien à ce qu’il revendique au nom de l’élément hébraïque une bonne partie des bienfaits attribués à cette civilisation.

C’est à la fois, on peut le dire, le défaut et le mérite de l’écrit de M. le docteur Borchard de soulever beaucoup de graves problèmes et de ne pas les soumettre à une assez complète discussion : problèmes de science médicale, au sujet desquels il semble avoir craint d’abuser de ses connaissances spéciales ; problèmes religieux, qui rencontrent sous sa plume des affirmations chaleureuses et sincères, mais pour beaucoup d’esprits sans doute contestables ; problèmes d’histoire politique et morale, qu’il était fort intéressant et utile de poser, et qui méritent l’attention, mais qui exigeraient de plus longs développemens. Ce n’en est pas moins un sérieux mérite que d’apercevoir toujours et invinciblement, dans quelque avenue de la science qu’on s’engage, ces grandes questions de morale sociale et religieuse vers lesquelles on voit que l’auteur est entraîné. Ce qui n’est encore sous la plume de M. le docteur Borchard qu’un brillant programme, des études patientes pourront l’achever et le transformer.


A. GEFFROY.


V. DE MARS.

  1. Paris 1865, in-8°. A la Librairie Internationale A. Lacroix, Verboeckhoven et Co boulevard Montmartre, 15, au coin de la rue Vivienne.