Chronique de la quinzaine - 14 octobre 1867

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Chronique n° 852
14 octobre 1867


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




14 octobre 1867.

Nous n’aimons point, nous aimons moins que jamais, dans une situation critique, les commérages et les conjectures en matière politique. Rien n’est énervant comme la fièvre des anecdotes et le vagabondage des hypothèses oiseuses dans les temps surtout où une force des choses qui se prononce par des symptômes graves semble s’emparer de la conduite des événemens. Le moment où les esprits ont à se fortifier par une préparation réfléchie aux chances nouvelles d’un avenir prochain n’est point celui où la curiosité doit s’amuser de stériles bavardages. Hâtons-nous donc de nous débarrasser des préoccupations assez enfantines excitées depuis le commencement de ce mois par des mouvemens silencieux qui ont donné lieu à des rumeurs vaines et contradictoires. Les bruits qui ont ému pendant quelques jours le public étaient fondés sur le voyage subit de MM. Rouher et de La Valette à Biarritz. Les diseurs de bonne aventure rêvaient et parlaient de crise ministérielle. On allait jusqu’à nommer d’anciens ministres qui auraient miné la situation des deux membres les plus importans du présent cabinet. On supputait dans quel sens la politique générale pourrait être modifiée par une crise ministérielle. Cette alerte est aujourd’hui terminée. MM. Rouher et de La Valette sont revenus comme ils étaient partis. Au milieu des grosses questions qui éclatent ou vont se développant, leurs conférences avec l’empereur ne manquaient point d’objets naturels. Il est possible qu’en conformité avec les résolutions arrêtées M. de La Valette ne tarde point à prendre le portefeuille des affaires étrangères ; peut-être M. Rouher, tout en demeurant ministre d’état, échangera-t-il le ministère des finances contre le département de l’intérieur. Il a été décidé à Biarritz qu’il n’y aura pas de petite session, que les chambres seront ouvertes le 18 novembre prochain et feront sans interruption le travail législatif de l’année. Il faut donc que la curiosité publique se résigne encore à une attente d’un mois avant d’être mise au courant des desseins généraux de la politique du gouvernement.

Il est cependant un ordre d’événemens qui n’attendra point pour s’accomplir le 18 novembre. C’est celui dont le spectacle occupe, émeut tout le monde ; ce sont les troubles de l’état romain, qui paraissent être la crise dernière du pouvoir temporel de la papauté. Cette crise doit avoir les conséquences les plus considérables. Si le pouvoir temporel est retiré à la papauté, les principes des rapports des églises avec les états seront changés dans tous les pays civilisés, car il y a des populations catholiques dans les pays mêmes dont les gouvernemens ne communient pas avec Rome. Une ère s’ouvrira où devra se réaliser partout la séparation des pouvoirs temporels et des libres manifestations de l’esprit religieux. C’est une réforme immense qui se lève dans le monde, et qui, dominant toutes les résistances, unira par le pénétrer. Cette révolution peut être pour la religion catholique une cause d’affranchissement et de régénération. Elle devrait dès à présent fournir matière aux considérations les plus élevées, aux résolutions les plus consciencieuses et les plus généreuses. Quand le pape aura cessé d’être roi, la grande parole de M. de Cavour, traitée à l’origine de songe et de déclamation, — les églises libres dans l’état libre, — deviendra pour les consciences religieuses l’objet des efforts les plus pratiques et la réalité la plus positive. On nous permettra de nous borner aujourd’hui à indiquer ces vues si conformes aux principes de la révolution française. Obligés de suivre les faits dans la forme où ils se présentent, nous conviendrons d’ailleurs sans peine que la crise romaine, comme tous les événemens de notre époque, éclate d’une triste façon dans des conditions et au milieu de circonstances peu dignes du dénoûment d’une expérience qui intéresse à un si haut point la conscience humaine.

De quoi ont l’air les rapports du gouvernement italien avec le général Garibaldi ? Voilà, malgré sa marche irrégulière et l’excentricité de son langage, un homme qui a personnifié en lui l’unité italienne et l’aspiration vers Rome capitale. Il prêche pendant quelques jours la croisade contre le pouvoir temporel, et tout le monde, même ses amis les plus avancés, trouve sa tentative intempestive. Les esprits ont si peu l’habitude de la réflexion appliquée, ils se rendent si mal compte de la fragilité de certaines situations et de la puissance d’une initiative persévérante que ceux qui en France, en Angleterre, en Allemagne, ont le plus applaudi aux succès de Garibaldi se figuraient qu’il entrait en lutte avec l’impossible. — Le gouvernement français, disait-on, envoyait les avertissemens les plus sévères au gouvernement italien : on assurait que nous avions une division prête à s’embarquer pour Civita-Vecchia, et que notre escadre de la Méditerranée attendait dans la rade d’Hyères le moment de l’y conduire, M. Rattazzi fait arrêter Garibaldi. Le général est ramené à Caprera. Il veut revenir en terre ferme ; on l’en empêche. Eh bien ! la pensée garibaldienne réussit par les obstacles mêmes qu’on lui oppose. L’impuissance personnelle à laquelle on réduit Garibaldi peut accélérer la chute du pouvoir temporel. Comme il eût été aisé de le prévoir, l’arrestation de Garibaldi, au lieu d’empêcher le mouvement des volontaires, l’a excité et l’a aigri. Les escarmouches des volontaires italiens avec les troupes pontificales, formées de recrues étrangères, ne peuvent pas s’engager et se répéter sans que l’opinion publique soit émue. Tous les cœurs en Italie vont être entraînés vers les garibaldiens. Laissera-t-on durer une situation si difficile où tout serait livré au hasard, et qui, si on la livrait à elle-même sans direction et sans contrôle, pourrait produire des accidens désastreux ? L’on découvre sur-le-champ qu’un puissant intérêt d’ordre et de sécurité réclame l’intervention d’une force organisée entre les volontaires, les insurgés et le pouvoir pontifical. On voit aussi qu’à moins de tout remettre en question entre la France et l’Italie la force intervenante ne saurait être française. La politique française, qui semblait, il y a un mois, vouloir exiger l’exécution littérale de la convention du 15 septembre, reconnaît aussitôt que la prudence lui commande de ne plus exercer d’intervention en Italie et à Rome. On comprend que si l’Italie doit être assise, et qu’on ne veuille pas exposer Rome à devenir le centre d’un mouvement républicain dans la péninsule, il est temps de laisser la question romaine arriver à sa fin naturelle. Que le gouvernement italien soit donc chargé de rétablir l’ordre dans les états romains et de protéger le chef de l’église catholique contre les dangers d’une insurrection révolutionnaire. On a rarement vu s’accomplir en aussi peu de temps un pareil revirement des idées et des événemens. On voit aussi ce que sont devenus les traités à notre époque : de simples et courts expédiens transitoires, de minces masques derrière lesquels se cachent un instant l’indolence, la timidité et l’impuissance d’esprit ; ils n’assurent plus aux intérêts des garanties solides et durables de sécurité. Un grand élément d’ordre et de prospérité est enlevé à l’Europe contemporaine par ces maladroits replâtrages qu’il faut sans cesse recommencer.

L’affaire de Rome sera pour nous une diversion de spectacle de la transformation intérieure de l’Allemagne. L’observation et l’attente sont les dispositions avec lesquelles il convient à la France d’assister à la phase actuelle de la vie germanique. Notre véritable intérêt est que les choses se développent en Allemagne suivant leurs tendances naturelles. Si nous faisions mine de les surveiller avec jalousie et de chercher à contrarier les résolutions des Allemands sur leurs affaires intérieures, nous commettrions des fautes graves, nous détournerions les Allemands des voies naturelles du travail politique qu’ils ont entrepris, et qui peut, s’il n’est point faussé par d’injustes diversions extérieures, servir au progrès des idées libérales en Europe ; nous risquerions de donner décidément à la marche de l’Allemagne le caractère d’une hostilité aveugle et brutale contre la France. Les témoins impartiaux des sentimens de notre pays savent bien que ce n’est pas lui qui a provoqué les déceptions de L’année dernière. Le patriotisme et l’esprit pacifique chez nous, s’ils avaient été maîtres de la politique extérieure, auraient conservé la plus loyale impartialité devant la lutte où devaient se heurter la Prusse et l’Autriche ; Ils n’auraient pas permis à l’Italie, qui nous a tant d’obligations, de contracter l’alliance prussienne, et sans cette alliance il est probable, que la paix et l’Ordre européen eussent été conservés. Le patriotisme et l’esprit pacifique français n’éprouvaient point les sentimens et les espérances qui se manifestèrent dans le discours d’Auxerre ; au fond, notre pays, s’il en a subi les effets, n’a point encouru de dessein prémédité la responsabilité de l’avortement des illusions caressées dans cette harangue. Nous avons à supporter les conséquences de cette grande erreur, car la situation militaire qu’elle a laissé créer en Allemagne nous impose, pour maintenir notre égalité, une préparation de guerre plus pénible et plus coûteuse que celle à laquelle nous étions accoutumés. Si nous gardons à cette préparation le caractère naturel d’une précaution et d’un acte de prudence, si nous évitons de lui donner la portée d’une hostilité dirigée contre l’union allemande, notre bonne foi et notre modération, il faut l’espérer, finiront par être comprises au-delà du Rhin, les défiances mutuelles s’apaiseront, et peut-être les nouvelles expériences politiques : commencées en Allemagne profiteront-elles, par la contagion et l’émulation de l’exemple, à notre propre vie politique intérieure. Guidés, par cette pensée générale, nous pouvons assister de sang-froid aux incidens journaliers qui se produisent dans la formation de l’unité germanique. La question posée aujourd’hui est de savoir combien de temps les états du sud mettront à pénétrer dans la confédération. Bade et son gouvernement sont parmi les états du sud les plus pressés d’entrer dans l’union fédérale ? le Wurtemberg et surtout la Bavière font des distinctions, des réserves, des raisonnemens peu clairs et peu intelligibles pour éloigner le jour de la solidarité totale. Quant à la Prusse, ayant obtenu des états du sud la coopération essentielle, celle de l’alliance militaire et de l’union douanière, elle est patiente, et n’a point l’air de vouloir hâter l’achèvement de l’unité complète, où l’initiative de Berlin pourrait être paralysée et absorbée par la prépondérance du propre et sincère génie de l’Allemagne. La France peut assister avec calme, avec impartialité, avec une curiosité amicale, aux essais et aux épreuves du dualisme qu’il persiste dans les populations germaniques. La période de transition, tant qu’elle durera, donnera de l’occupation à l’esprit allemand ; il est probable que l’unité, lorsqu’elle s’achèvera, aura sans doute pour compensation la modération, sinon la diminution de la centralisation et de la prépondérance prussiennes.

On doit souhaiter que la prochaine session s’ouvre dans un état des esprits plus froid et plus rassuré à l’égard des affaires étrangères et surtout des affaires allemandes. Le plus urgent intérêt de la France est aujourd’hui de s’occuper de ses affaires intérieures. Toute la moralité des événemens du dehors qui ont inquiété le pays aboutit en effet à démontrer que les causes principales et fatales de nos échecs ont été les imperfections de notre mécanisme gouvernemental. On annonce que la session sera ouverte par la discussion immédiate des projets de loi sur la presse et le droit de réunion. Que sont en principe ces projets de loi, sinon de la part du gouvernement qui les a présentés l’aveu des lacunes qui ont malheureusement depuis seize ans existé dans nos institutions ? Nous voudrions que dans les débats qui vont s’ouvrir les ministres et les orateurs du gouvernement ne perdissent pas de vue ce point de départ. La hauteur et la jactance, qu’ils s’en souviennent, ne leur sont plus permises. Il ne faudrait pas que M. Rouher répétât son mot de l’année dernière : nous n’avons pas fait de fautes. Les actes législatifs proposés par le gouvernement lui-même démentiraient ce langage, car que sont-ils, sinon des réparations de fautes ? Oui, c’est une faute d’avoir pendant seize ans, par une législation dictatoriale, empêché l’expansion naturelle de l’opinion publique, et tenu la presse française dans une condition énervée et humiliée ; si l’on n’avait point privé le public des informations et des discussions actives et autorisées d’une presse libre, croit-on que la raison nationale eût laissé commettre les erreurs de politique étrangère qui froissent aujourd’hui l’honneur et les intérêts de la France ? On en peut dire autant à propos du droit de réunion. N’est-il pas vrai qu’un malaise moral généralement ressenti en ce moment correspond à l’engourdissement de la vie publique ? Tous les liens d’association ont manqué en France à l’existence politique depuis seize années. Les moyens de rapprochement et d’action concertée entre les citoyens ont cessé durant cette longue période. La France n’a plus été qu’une poussière d’individus, et un des périls les plus redoutés aujourd’hui, c’est l’impuissance où seraient les forces vives de la nation de se grouper et de se combiner, si à l’improviste le salut du pays venait à faire appel à tous les dévouemens patriotiques. De quelques restrictions défiantes qu’elle demeure enveloppée dans le projet de loi gouvernemental, la pensée d’établir le droit de réunion est donc bien la tentative de réparer une faute. On peut attribuer le même sens à la plupart des actes législatifs qui occuperont la prochaine session. La réorganisation de l’armée n’est qu’une série de fautes à réparer : loi d’exonération, caisse de dotation, l’élément mercenaire envahissant les troupes, les alourdissant, affaiblissant la valeur des cadres des sous-officiers, sans compter la nécessité d’étendre et d’accroître l’obligation du service pour nos jeunes générations, triste nécessité créée par les suites d’une erreur de politique étrangère. La tâche financière de la session ne sera aussi qu’une réparation de fautes : s’il faut demander de justes indemnités pour les souscripteurs des emprunts mexicains, n’est-ce point parce que le gouvernement a commis la faute d’encourager par le patronage le plus notoire l’émission de ces emprunts, dont le produit est entre en partie dans les caisses du trésor ? Si, comme quelques esprits téméraires l’assurent, pour seconder la liquidation de la Compagnie immobilière et du Crédit mobilier, on a la pensée d’autoriser la Compagnie immobilière à contracter un emprunt de 100 millions qui serait garanti par la ville de Paris, ne sera-ce point la conséquence des fautes qu’on a commises par la création de la société de Crédit mobilier et par l’impulsion irréfléchie qu’on, a donnée aux travaux des grandes villes ? Ne sera-ce pas l’occasion d’éclairer la situation financière de la ville de Paris, dépensant avec le concours du Crédit foncier des centaines de millions qui n’ont été votés par aucune représentation de contribuables ? Au point de vue financier comme au point de vue politique, la prochaine session sera donc comme une vaste liquidation des fautes du passé. Pour mener à bien ces difficiles opérations, il faut que le gouvernement entre avec simplicité et franchise en compte avec le pays, il faut qu’il obtienne de l’opposition des miracles d’abnégation désintéressée ; son devoir et son intérêt sont donc de se présenter aux chambres et à la nation avec des façons conciliantes et une modération de bon goût.

La mort vient de frapper un homme distingué, M. Achille Fould, dont les derniers jours, nous en sommes convaincus, ont dû être attristés par les fâcheuses conséquences politiques des entraînemens financiers de notre époque. M. Achille Fould a appartenu à un groupe d’hommes du monde qui vers la fin du règne de Louis-Philippe s’appliquèrent à la politique avec une certaine ouverture d’esprit, une certaine vigueur de caractère et des idées modérées. C’étaient les jeunes de ce temps-là ; M. de Morny et M. de La Valette appartenaient aussi à cette compagnie d’élite où l’ambition politique s’unissait à la vie brillante. Ces jeunes hommes voltigeaient autour de M. Guizot, dont ils étaient les admirateurs dévoués, mais laissaient voir des dispositions d’indépendance et la volonté de fournir une carrière politique personnelle. La révolution de 1848, qui blessait leurs sympathies et avait l’air de contrarier leurs espérances, ne fit au contraire qu’abréger leur stage et leur offrir une plus » prompte occasion d’arriver aux premiers rôles. On connaît leur histoire ; elle a sa physionomie et a eu son importance dans les événemens contemporains, et nous n’avons point à la retracer ici. M. Fould aborda la carrière politique avec une aptitude professionnelle et spéciale ; il avait exprimé des vues financières intelligentes dans les dernières sessions de la monarchie de Louis-Philippe, et il devint bientôt sous la république et, dans le gouvernement du président ministre des finances. M. Fould s'attacha au mouvement réactionnaire qui aboutit à la fin de la république et à l’établissement du régime impérial. Il fut assurément un des agens les plus déterminés et les plus efficaces de cette transformation politique, dans laquelle, après une démission de bon goût donnée à propos de la confiscation des biens de la famille d’Orléans et une courte éclipse, il reprit une position élevée. Le public eut particulièrement les regards tournés sur lui lorsqu’il revint aux finances à la fin de 1862. On se rappelle le rapport à l’empereur qui précéda sa rentrée, et qui était un manifeste de sage réforme. De bons esprits firent alors avec M. Fould le rêve qu’on pourrait contenir la politique générale dans l’équilibre de la dépense et du revenu en obtenant la renonciation du pouvoir au droit de décréter des crédits supplémentaires dans l’intervalle des sessions, et qu’on pourrait également élever un obstacle infranchissable à l’émission d’emprunts en temps de paix. La propre expérience de M. Fould a prouvé que cette précaution bénévole était insuffisante, et que, pour contenir un gouvernement contre l’entraînement aux dépenses, les garanties doivent être cherchées dans les institutions politiques. Une cruelle déception vint tout de suite entraver le système financier entrepris par M. Fould ; est-il besoin de dire que ce fut l’expédition du Mexique ? Cette expédition était décidée un mois avant la rentrée de M. Fould au ministère, et M. Fould l’ignorait. Il n’aurait certainement point accepté avec cet éclat la tâche de financier initiateur d’un système économique, s’il lui avait été donné de voir d’avance la nouvelle cause de dépenses qui allait s’ouvrir pour le trésor français dans les vicissitudes inconnues d’une guerre aussi excentrique. Le grand embarras de M. Fould dans son dernier ministère a donc été l’expédition mexicaine. Il a eu aussi à lutter, et sur ce point le succès a couronné ses efforts, contre la tendance aux emprunts destinés aux travaux publics, et que les hommes d’imagination et les rêveurs de monopoles décorent du nom brillant d’emprunts de la paix. M. Fould a dû se fatiguer aussi dans la transaction des expédions dilatoires par lesquels il fallait depuis deux ans chercher tous les six mois à sauver le Crédit mobilier. Bien que M. Fould n’ait pas pu, à travers ces tracasseries, atteindre le succès auquel il avait aspiré en 1862, les gens d’affaires lui savaient gré de ses efforts et de ses résistances. Sa présence au ministère des finances leur était une garantie contre les écarts périlleux. Ses intentions étaient surtout bien comprises et dignement appréciées en Angleterre, comme en témoignent les hommages que la presse anglaise rend à sa mémoire. En France, dans les régions gouvernementales, on commençait à lui rendre justice sous la leçon de la crise actuelle ; on parlait de son rappel prochain au ministère dans les jours qui ont précédé sa mort soudaine. Dans les temps troublés où nous vivons, ils sont rares les hommes publics auxquels on peut donner toute sa sympathie. Cependant parmi ceux qui ont connu M. Achille Fould, malgré les dissentimens politiques qui les séparaient de lui, aucun ne dissimulera ses regrets de la fin prématurée d’un homme à la fois sage et hardi, si dévoué au gouvernement régulier des finances françaises, et qui a eu toujours la volonté et quelquefois le bonheur de leur rendre de bons services.

Les exemples financiers de l’Angleterre étaient depuis longtemps l’étude de M. Achille Fould. Il avait compris et admiré l’administration vigilante et progressive de sir Robert Peel, les courageux et brillans budgets de M. Gladstone ; mais il ne lui fut pas donné de réaliser en France d’aussi heureux résultats. Il faut le dire pour la rareté du fait, l’Angleterre est aujourd’hui le seul pays dans le monde qui jouisse d’un excédant de recettes sur les dépenses. Les derniers comptes-rendus publiés établissent que dans l’année financière actuelle le revenu public a dépassé la dépense de plus de 60 millions de francs. L’imprévoyance et la légèreté avec lesquelles les autres peuples mènent leurs affaires de finances et augmentent leurs dépenses stériles sont une calamité universelle et une cause prépondérante des souffrances du commerce et de l’industrie. Ces souffrances viennent de provoquer de la part de certaines chambres de commerce françaises des investigations curieuses et utiles. La chambre de commerce de Rouen vient d’adresser à celle du Havre et même à la chambre de commerce de Liverpool une série d’interrogations sur les causes de la crise présente. Il est sorti de cette correspondance d’intéressantes déclarations dont l’opinion publique pourrait s’armer en tout pays pour agir sur les gouvernemens. La chambre de Liverpool, dans sa réponse aux interrogations de celle du Havre, place parmi les causes de la détresse commerciale l’état incertain et agité de l’Europe, les craintes de guerre, rendues plus fortes par les énormes préparatifs militaires faits de tous côtés en dépit des assurances pacifiques des gouvernemens, le détournement à des usages improductifs d’un capital qui manque aux emplois reproducteurs de l’industrie. L’Europe, disent les négocians anglais, entretient près de trois millions de soldats au prix de deux milliards de francs consommés sans profit. Les faits relatifs à la France confirment à un haut degré ces appréciations des négocians de Liverpool. Si nos chambres de commerce avaient la faculté de chercher dans la politique les causes de perturbation industrielle qui en peuvent découler, elles auraient de justes plaintes à faire entendre. Nous voudrions donner à juger à une assemblée de sages négocians français les prodigalités des travaux de Paris. On les verrait, nous n’en doutons point, consternés de l’étourderie inconcevable avec laquelle on engloutit chez nous les millions par centaines dans la destruction d’immeubles florissans et dans les percemens de rues inutiles.

L’expédition que l’Angleterre prépare contre le roi Théodoros pour arracher ses captifs à ce tyran africain écornera sans doute le bel excédant du budget britannique. L’Angleterre, après avoir encouru les frais et les risques d’une guerre en Abyssinie, se contentera-t-elle, pour prix de sa victoire, de l’affranchissement des prisonniers ? Ne va-t-elle pas appliquer à l’Afrique orientale les procédés qu’elle a employés dans la conquête de l’Inde ? Ne fondera-t-elle point en Abyssinie quelque établissement durable qui lui assure la suprématie sur les régions du Nil supérieur ? N’ouvrira-t-elle point ainsi à l’esprit d’entreprise et au courant des émigrations européennes l’accès d’un nouveau continent ? C’est ce résultat possible qui appellera bientôt l’attention du monde sur la guerre anglaise en Abyssinie. Alors seraient fécondées par la politique ces héroïques et glorieuses explorations du cours supérieur du Nil, qui, en ces dernières années, ont excité une admiration universelle, et serait percé de plus en plus le mystère de l’Afrique centrale. Quoi qu’il en soit, cette guerre sera romanesque et a de quoi plaire aux hommes d’imagination et d’aventure. Une nouvelle issue sera ouverte à l’expansion de la race anglo-saxonne. C’est ainsi que cette race, avec l’activité que lui imprime le jeu de ses institutions intérieures, sort de son étroit foyer et s’échappe à tous les bouts du monde. On a à se défendre chez soi contre de tristes fenians qui assassinent les policemen dans les grandes villes d’Angleterre ; on a chez soi à guérir les plaies de l’Irlande, et on fait des conquêtes, des établissemens, des centres vivaces de population aux points les plus lointains du globe. Si la répression des fenians est nécessaire, le redressement des justes griefs de l’Irlande ne l’est pas moins. Quand on aura terminé le bill de réforme irlandais, il faudra faire cesser l’iniquité offensante des privilèges temporels de l’église d’Irlande. L’Angleterre serait bien inconséquente avec elle-même, si elle voulait maintenir longtemps encore la situation de l’épiscopat anglican de l’autre côté du canal. Elle a encouragé toutes les tentatives, applaudi à tous les efforts qui ont mené à la ruine le pouvoir temporel des papes. Comment pourrait-elle conserver au clergé d’une infime minorité en Irlande des avantages politiques et matériels disproportionnés aux services et à l’influence de l’épiscopat anglican ? Ici encore la présence des chefs du parti tory au pouvoir peut rendre plus faciles les changemens nécessaires. Établir la conformité de ses institutions intérieures avec la justice, tandis qu’il continue au dehors l’expansion de sa race sur tous les continens, quelle perspective pour un peuple qui a pris le parti mâle et sensé de préférer les réformes qui améliorent aux révolutions qui détruisent ! Mais en Angleterre, qu’on ne l’oublie point, si le peuple n’est point devenu révolutionnaire, c’est qu’il n’a jamais eu devant lui depuis bientôt deux siècles de gouvernemens infatués, aveugles et sourds aux positives leçons de l’expérience.

Nous sommes à la veille du jour où l’empereur d’Autriche doit accomplir son voyage de France. L’entrevue de Paris et de Compiègne correspondra à la rencontre de Salzbourg ; mais nous espérons qu’elle ne donnera point prétexte aux mêmes commentaires que celle-ci. Quelle matière à réflexions que ces impériales visites ! Les souverains de notre temps montrent dans leurs rapports personnels une mansuétude étrange. Ils se pardonnent tout. Après les luttes politiques, les guerres même qui ont dû les ronger de soucis, les accabler de douleurs, qui ont ébranlé leur puissance, ils échangent entre eux les plus sincères témoignages de l’amitié la plus sensible. Les peuples n’ayant aucune raison de haine mutuelle et les souverains étant si miséricordieux les uns pour les autres, on se demande comment il se fait que les guerres soient encore possibles. Entre le moment où, dans les premières années de son règne, dans les beaux temps du prince de Schwarzenberg, le portrait du jeune François-Joseph ornait un salon de l’Elysée et la visite actuelle, combien d’événemens formidables pour l’empereur d’Autriche se sont accomplis et quelle influence n’ont-ils pas eue sur sa destinée ! Nous ne doutons point que la sensibilité de la France ne soit émue à la vue de ce prince infortuné et patient qui va passer au milieu de nous. La carrière de l’empereur d’Autriche a été mêlée à des événemens si confus, si divers, si dramatiques, qu’on n’oserait porter sur lui un jugement définitif. Ce qu’on peut affirmer et ce qui lui attire l’estime des hommes politiques, c’est qu’il est sincère, appliqué, consciencieux. Depuis qu’il a inauguré le régime constitutionnel, il en observe les principes avec l’exactitude la plus scrupuleuse. Dans la bonne foi qu’il met à remplir ses obligations envers les deux groupes constitutionnels qui composent maintenant sa monarchie, il y a une docilité aux leçons de l’expérience qui fait présager pour lui et ses sujets de meilleurs jours. Son séjour en France, nous en avons la conviction, ne sera l’occasion d’aucun soupçon politique au dehors. Les machinations politiques ne pourraient que lui être funestes. L’Autriche doit être pacifique ; elle ne peut se rétablir que par le repos et les prospérités de l’agriculture, de l’industrie, du commerce, pour lesquelles son sol et ses populations sont si bien faits. Comment pourrait-on avoir la pensée d’entraîner à de nouvelles aventures cet empire, qui a été si profondément et si récemment ébranlé, dont les nouveaux instrumens de gouvernement sont encore si fragiles, qui ne pourrait tenter de nouveaux hasards sans s’exposer à une fin violente et sans laisser en Europe un vide qui ne serait comblé qu’après des luttes infinies ? La sympathie de la France peut être très utile à l’Autriche dans cet effort de l’établissement qu’elle tente ; mais c’est justement pour la conservation de la paix nécessaire à l’Autriche que l’amitié de la France importe aux intérêts de ce pays et de son souverain.

Tandis qu’en Occident, au milieu de peuples catholiques, on laisse tomber en ruine les apanages temporels de l’autorité religieuse, il est curieux d’observer un mouvement tout contraire dans la grande nation orientale, la Russie. La religion et la langue sont les deux instrumens à l’aide desquels la politique russe travaille sans relâche à l’assimilation des races placées sous la domination moscovite. Le parti démocratique pousse son gouvernement dans ce système, si cruel pour ceux qui en sont victimes.. Il cherche, comme c’est l’application de tous les pouvoirs usurpateurs, à former dans les classes rurales les élémens favorables à la Russie. Ce système n’a rien qui puisse aujourd’hui surprendre quand il s’agit de l’exercer sur la Pologne, depuis longtemps condamnée aux plus brutales persécutions ; mais la manie de la russification se tourne maintenant vers d’autres provinces de l’empire, celles de la Baltique. La classe supérieure dans les provinces de la Baltique est allemande de race. Depuis que cette contrée a été enlevée à la Suède, elle n’a jamais donné de sujet de plainte au gouvernement russe ; elle ne s’est livrée à aucune expression de mécontentement, à aucun effort de résistance. La religion dominante était le luthéranisme, la langue ordinaire et officielle était restée l’allemand. Aujourd’hui, sans y être provoqué par aucun grief contre ces populations allemandes de la Baltique, on travaille à changer tout cela. On retire à l’allemand son privilège de langue officielle, et on le remplace par le russe ; on introduit le russe dans toutes les écoles, et on encourage dans les populations rurales, composées de Finnois et de Slaves, les conversions au culte orthodoxe par des distributions de terres prises sur le domaine impérial. Ces mesures sont une cause de vexation pour la population des villes et les classes éclairées et commerçantes, qui sont tout allemandes. Il n’y a point là seulement une agression contre une race, une lutte engagée contre un culte dissident ; la nouvelle politique de la Russie en Livonie, en Esthonie, en Courlande, a le caractère d’une menace sociale. On connaît le communisme qui règne en Russie, une forme de socialisme dont la démocratie moscovite se promet d’enrichir la civilisation occidentale. La masse des terres appartient aux communes, qui les partagent tous les neuf ans entre leurs habitans. Or c’est la commune russe qu’on essaie d’introduire dans les provinces de la Baltique, et les propriétaires allemands se demandent avec inquiétude si leurs terres échapperont aux partages communistes quand les populations rurales se seront unies au culte orthodoxe, et paraîtront à la démocratie moscovite et au gouvernement suffisamment russifiées. Quelle est la cause de cette oppression dirigée contre les provinces que les Russes appellent la Lithuanie allemande ? Les progrès que les Prussiens viennent de faire sur les côtes de la Baltique aux dépens du Danemark n’ont-ils point éveillé les ombrages de la politique russe ? Cette politique redoute-t-elle que la pensée ne vienne un jour aux Allemands qu’il y a en Livonie et en Courlande plus d’hommes de leur race qu’il n’y en avait dans le Slesvig, qu’ils ont ravi aux Danois ? Pour que dans le Slesvig le catéchisme fût enseigné aux enfans en allemand et non en danois, la Prusse et la confédération germanique ont affronté une guerre dont les développemens ont changé la face de l’Europe ; voilà que la Russie travaille à leur fournir un prétexte semblable. Cette fois on aurait pour adversaire en face de soi non plus un petit pays, mais un grand état ; les enfans de la Lithuanie allemande pourront donc apprendre le catéchisme en russe sans que M. de Bismark fasse semblant de le savoir. Ce prosélytisme religieux, visiblement inspiré par des vues temporelles et politiques, n’empêche point la Russie d’encourager officiellement le mouvement de l’Italie vers Rome, par lequel le pouvoir temporel va être enlevé à un principe religieux. La presse russe raisonne à son aise sur la solution de la crise romaine. Il n’est pas à sa convenance, elle le déclare, que l’occupation française soit rétablie à Rome. Le gouvernement italien n’a qu’à envoyer dans l’état romain un corps d’armée qui assurera la protection du pape, comme faisaient les troupes françaises durant les longues années de l’occupation. L’avantage dans la circonstance actuelle, c’est que l’intervention entre le pape et les populations romaines conservera le caractère national italien. Le double péril des brutalités de l’insurrection ou d’une fuite du pape serait ainsi évité, {le pape ne subirait que l’apparence d’une contrainte morale, et aurait en compensation l’avantage de ne point abandonner son siége et de rester à Rome. Contradiction bizarre entre les actes des Russes chez eux et les éloquentes leçons qu’ils nous adressent sur les questions de religion et de politique qui nous touchent ! Il manquait aux misères du pouvoir temporel cette dernière insulte du seul état qui entretienne encore en Europe l’affreuse pratique de la persécution religieuse.

e. forcade.


ESSAIS ET NOTICES.


Choix de sermons et discours de Mgr Philarète, membre du très saint synode de Russie, métropolite de Moscou, traduits du russe par M. Serpinet, 3 vol. in-8° ; Dentu.

Un des phénomènes les plus caractéristiques, les plus dangereux de ce temps-ci, c’est assurément cet antagonisme confus, multiple, qui se dessine entre la Russie et l’Europe de l’occident. De quelque façon qu’on le juge, il existe, et même, par une combinaison étrange, on pourrait dire qu’au lieu de s’apaiser et de s’adoucir sous l’influence de la civilisation générale il s’accroît et s’irrite en se dévoilant de plus en plus dans sa menaçante netteté, à mesure que les occasions se multiplient et que les circonstances s’aggravent. Ce n’est plus, comme il arrive trop souvent sur un continent tel que l’Europe, le choc accidentel d’intérêts contraires ou d’ambitions rivales qui se heurtent un instant, mais qui en définitive appartiennent à un même ordre de civilisation et sont faits pour vivre en paix, pour se retrouver d’accord un jour ou l’autre. C’est bien plutôt la lutte de deux génies, de deux mondes qui se sentent radicalement ennemis, qui ne savent dans quelle harmonie supérieure ils pourront se concilier, car ils procèdent de principes différens, ils représentent moralement, politiquement des choses entièrement distinctes ou opposées. La religion est sans nul doute un des élémens les plus vivaces et les plus puissans dans cet antagonisme, et c’est par là peut-être que l’abîme est le plus profond entre le mouvement européen et le mouvement russe. Je ne parle pas de la différence ou de l’hostilité des dogmes et des confessions ; je parle surtout de l’idée qu’on se fait de la religion, de la place ou du rôle qu’on lui assigne dans la vie sociale. L’idée religieuse est une des forces de la Russie ; les deux autres sont l’idée de race et l’autocratie : c’est par ces trois choses que la civilisation moscovite vient se heurter contre la civilisation occidentale.

S’il y a en effet aujourd’hui en Europe une tendance évidente, prédominante, c’est le besoin d’affranchir la conscience humaine par la séparation de la puissance spirituelle et de la puissance temporelle. C’est dans ce sens que marche la civilisation européenne, et les affaires de Rome n’ont aujourd’hui encore un intérêt si émouvant, si intimement lié à la politique que parce qu’elles apparaissent comme le dernier épisode d’une lutte qui se poursuit depuis trois siècles. Partout, quelles que soient les étapes où l’on s’arrête sur ce chemin, la liberté apparaît comme le but suprême, comme la garantie souveraine de l’inviolabilité des croyances définitivement soustraites à toutes les juridictions civiles et politiques. En Russie au contraire, maintenant comme par le passé, la religion se confond avec la politique, dont elle est de fait et de droit la subordonnée. Depuis que Pierre Ier, en abolissant le patriarcat et en créant un saint synode soumis à toutes les volontés impériales, a fait du tsar le centre et le régulateur des consciences, il y a toujours en Russie une religion orthodoxe, il y a une église orthodoxe, il n’y a plus d’indépendance religieuse. Les deux pouvoirs se confondent dans un homme justement appelé l’autocrate, puisqu’il dispose de tout, puisqu’il est le maître des âmes et des corps de soixante-dix millions d’êtres humains qui saluent en lui leur pontife et leur roi. La religion n’est plus que la complice de tous les envahissemens, de tous les desseins de domination. Qu’est-ce que l’église ? C’est un corps officiel, une hiérarchie de fonctionnaires préposés au culte, qui ont souvent tout juste l’importance des employés de police et même quelquefois moins. Je ne dis pas qu’à travers les mailles de ce formidable réseau ne se manifestent bien des incohérences, bien des dissidences : il n’est pas de pays où il y ait plus de sectes qu’en Russie ; mais justement la dissidence est une rébellion contre laquelle la loi civile s’arme de toutes les rigueurs, et dans la religion même l’autocratie trouve la justification de toutes ses violences, de ses persécutions, de ses audacieuses tentatives de conversion par la force et par la ruse. C’est une sorte d’islamisme chrétien disputant l’Orient à l’islamisme turc en même temps qu’il menace l’Europe par la masse armée dont il dispose. De là, pour une politique dont toutes les entreprises, même les plus iniques, prennent immédiatement une couleur religieuse, une force d’action qu’il ne faudrait pas pourtant exagérer, qui est peut-être après tout plus apparente que réelle ; de là aussi d’un autre côté le singulier appauvrissement moral de ce clergé russe, réduit à une humiliante servitude, devenu un simple instrument de règne, énervé dans la misère de sa condition abaissée.

Cette vie religieuse, avec ses caractères et ses mœurs, avec ses misères intimes et ses incohérences, serait certainement un des côtés les plus curieux à observer de près, à étudier dans cette masse immense et confuse qui s’appelle l’empire des tsars, et nul ne serait mieux fait pour représenter l’église officielle moscovite que ce prélat dont un homme qui a longtemps vécu en Russie, M. Serpinet, a mis récemment au jour les sermons et les discours, Mgr Philarète, aujourd’hui métropolite de Moscou. Sans vouloir traiter légèrement un si grave personnage, on pourrait dire que c’est la fleur de l’église orthodoxe. Par son talent, Mgr Philarète est un des rares modèles de l’éloquence sacrée en Russie ; par son âge, par le respect qu’il inspire à ses compatriotes, c’est un des saints vivans de l’empire, une sorte de patriarche moins l’indépendance. Mgr Philarète a maintenant quelque chose comme quatre-vingt-cinq ans, et il porte, à ce qu’il paraît, sa vieillesse avec aisance. Le portrait que donne de lui M. Serpinet n’est pas précisément d’un apôtre ; mais il déploie avec un assez grand air sa barbe blanche et ses décorations. Le commencement de sa carrière ecclésiastique remonte à 1810, et les deux premiers sermons par lesquels il se signala furent une oraison funèbre du prince Koutousof et un discours sur les événemens de 1812. Depuis lors il a parcouru tous les degrés de la hiérarchie ecclésiastique. Il a été successivement archimandrite, évêque de Revel, archevêque de Tver et de Jaroslav, puis enfin archevêque de Moscou, et c’est à l’époque du couronnement de l’empereur Nicolas, en 1826, qu’il fut élevé à l’éminente dignité de métropolite. Il occupe ainsi ce siége, le premier de l’église russe, depuis plus de quarante ans, et il est de plus membre du saint synode, membre de l’Académie des sciences de Saint-Pétersbourg, membre honoraire de l’université de Moscou, etc. Mgr Philarète a du reste écrit dans sa longue carrière un certain nombre d’ouvrages d’histoire religieuse et de controverse, les Entretiens entre un sceptique et un croyant sur l’église gréco-russe orthodoxe, des commentaires sur les psaumes, une Esquisse de l’histoire ecclésiastico-biblique, des notes sur le livre de la Genèse ; mais ce qu’il a fait par-dessus tout, c’est un grand catéchisme sanctionné naturellement par le saint synode et universellement adopté ou imposé dans tous les établissemens d’éducation. C’est dans ce livre que depuis trente ans tout Russe est tenu de puiser son instruction morale et religieuse, je parle de l’instruction officielle. Quant aux sermons, aux homélies de Mgr Philarète, ils sont sans nombre, et le traducteur, guidé, à ce qu’il semble, par le prélat russe lui-même, en a choisi plus de cent cinquante qui restent comme le spécimen de la littérature sacrée en Russie et du talent particulier du métropolite de Moscou. Ces sermons sont de toute sorte d’ailleurs ; ils ont été prononcés soit à l’occasion des fêtes de l’église, soit à l’occasion de tous les anniversaires impériaux. Rien n’y manque, anniversaires de la naissance du tsar, anniversaires du couronnement du tsar, sermons pour l’empereur Nicolas, sermons pour l’empereur Alexandre, allocutions pour le tsarévitch, etc.

Il y a sans nul doute dans ces discours, à travers une monotonie inévitable, de l’abondance, de la richesse, et Mgr Philarète n’est point évidemment un orateur vulgaire. Malheureusement, sauf en ce qui est purement ecclésiastique, c’est toujours le prêtre serviteur de César, le théoricien du droit divin de l’autocratie avec toutes ses conséquences, et on se souvient involontairement que ce prédicateur chrétien, il y a peu d’années encore, se faisait le défenseur des peines corporelles. Pour Mgr Philarète, on le comprend, l’obéissance absolue est le premier des devoirs ; il ne suffit pas de s’abstenir de murmurer et de fronder, il faut porter au pouvoir du « très pieux empereur orthodoxe » l’adhésion active et spontanée de l’âme. Le tsar est tout, et, si ce n’est Dieu lui-même, du moins l’oint de Dieu devant lequel il faut se prosterner. « Vous êtes vous-mêmes, dit-il à ses fidèles, témoins de temps en temps du respect avec lequel notre très pieux souverain empereur se tient devant le Seigneur dans le temple. Comme il regarde invariablement vers l’autel ! comme il suit attentivement les prières pour ce qui lui est cher et les accompagne du signe de la croix ! comme il s’incline humblement devant la sainteté ! » Le « très pieux souverain empereur » fait bien des choses ; mais, comme il est le chef de la religion, je ne vois pas comment le prélat ferait pour ne pas dire toutes ces choses et bien d’autres qu’il a justement la mission d’enseigner au peuple russe. Mgr Philarète, pour des talens de prédicateur qui sont visibles et pour des vertus privées que je ne songe nullement à contester, Mgr Philarète peut donc être, si l’on veut, un type exceptionnel et plus présentable dans cette église officielle ; après tout, il ne fait encore que rendre plus sensible le rôle abaissé de cette église qui dans son ensemble, aux degrés divers de la hiérarchie, par une fatalité de sa condition, ne justifie que trop ce qu’en ont dit bien des Russes eux-mêmes, ce qu’écrivait le prince Dolgoroukof il y a quelques années. « Les prélats russes, disait-il, se trouvent sous la dépendance complète du gouvernement. Placés dans la position de n’oser rien faire sans la permission de celui-ci, exposés à la moindre velléité d’indépendance à se voir exilés ou emprisonnés, la plupart ont adopté pour ligne de conduite l’obséquiosité la plus humble envers le gouvernement et ses agens ; mais ils prennent amplement leur revanche sur le clergé de leurs diocèses… La morgue, la hauteur insolente déployée par les prélats envers le clergé, envers celui des campagnes surtout, ne saurait s’exprimer… Soumis sans restriction ni réserve, sans garantie aucune, au bon plaisir des évêques, le clergé inférieur est traité par eux en véritable esclave. Un pauvre prêtre souvent chargé d’une nombreuse famille, n’ayant pour vivre que ses modestes revenus, se trouve exposé, au moindre caprice de son évêque, à perdre sa place, à devoir remplir les humbles fonctions de sous-diacre, enfin à voir sa famille réduite à la mendicité. Sans appui, sans ressources, il est obligé de se prosterner en tremblant devant son chef tout-puissant… » Il y a quelques années à peine, cette situation du clergé russe inférieur était peinte en traits bien plus poignans, bien plus caractéristiques, par un simple pope dans un petit ouvrage qui parut à Leipzig sous le titre de Description du clergé de campagne. Les sermons et les homélies de Mgr Philarète sont l’œuvre d’un prédicateur de talent et d’imagination ; la réalité est là dans ces peintures navrantes, et le secret de cet abaissement du clergé russe, c’est cette absence complète d’indépendance qui fait même d’un métropolite de Moscou le premier des serviteurs de l’autocratie.

Il ne faut pas s’y méprendre, c’est la conséquence nécessaire, inévitable de tout un système, de cette désastreuse confusion de pouvoirs qui ne laisse aucune place à l’indépendance de l’âme humaine, et je ne sais vraiment s’il est un spectacle plus significatif que celui de la Russie pour montrer à tous les esprits libéraux ce qu’ils doivent éviter, ce qu’ils doivent poursuivre de leurs vœux et de leurs efforts. Ceux qui imaginent qu’ils vont tout trancher par des ruptures violentes, par la constitution d’églises nationales, ceux-là, qu’ils le veuillent ou qu’ils ne le veuillent pas, se livrent à un courant qui conduit tout droit au despotisme. Napoléon autrefois, imitant la Russie, voulait, dans ses accès d’emportement, constituer une église nationale, et ce n’était pas, si je ne me trompe, dans une pensée libérale. Pour la liberté il n’y a qu’une garantie, c’est la séparation des pouvoirs. Et d’un autre côté ce spectacle de l’église russe n’est peut-être pas sans offrir de sérieux enseignemens à nos églises d’Occident, en leur montrant ce qu’il en coûte d’acheter par des complicités et des flatteries serviles une protection équivoque, souvent plus nuisible qu’utile. Mgr Philarète est un homme d’éloquence qui sait tourner une homélie pour le tsar, et on peut se laisser aller dans l’occasion à l’imiter sans le savoir ; mais il y a peut-être d’autres exemples à suivre, des exemples plus profitables pour la religion et pour la liberté.


CH. DE MAZADE.
les astronomes devant la grande pyramide.[1]

De tout temps, on s’est défié de l’ingérence des sciences exactes dans la critique historique ; il convient d’avouer que l’on en a quelque raison, car la certitude mathématique s’appuie sur des bases et emprunte des procédés de raisonnement qui sont un cadre trop étroit pour les événemens du passé les plus vraisemblables, les moins contestés. Toutefois il est permis de se plaire en des spéculations scientifiques qui tentent d’expliquer les témoignages indécis de l’antiquité. C’est à ce titre qu’on peut juger dignes d’attention les recherches d’un astronome écossais, M. Piazzi Smith, sur l’origine et le but des pyramides, curieux monumens qui sont restés le plus indéchiffrable des hiéroglyphes de l’archéologie égyptienne.

Parmi les nombreuses pyramides qui se dressent encore dans la vallée du Nil, la plus haute et la plus parfaite comme construction est celle que l’on a coutume de désigner sous le nom de la grande pyramide de Djizeh, et qui se distingue des autres par des caractères spéciaux. Elle est, paraît-il, la plus ancienne ; le pharaon Chafra ou Chephren, qui la fit édifier, appartenait à la deuxième dynastie et vivait, affirme-t-on, il y a quarante ou soixante siècles. La maçonnerie en a été taillée avec tant d’art et de scrupule que l’on ne distingue encore qu’avec peine, à l’intérieur des étroits couloirs qui la traversent, les joints des blocs immenses dont elle est composée. Le granit et le calcaire s’y superposent dans un ordre en apparence étudié ; cette association de matériaux divers n’aurait-elle pas un sens énigmatique qui nous échappe ? Enfin cette grande pyramide est percée de galeries inclinées ou horizontales, de chambres, de cavités obscures où certaines combinaisons semblent avoir été recherchées avec un soin tout particulier. Certes ce n’est pas un amas informe, ainsi qu’on l’a cru longtemps. Des mesures exactes ont fait reconnaître d’exactes proportions, des rapports de grandeur simples et uniformes ; en somme, ces moellons, malgré ce que le premier aspect a de lourd et de massif, ont un sens mystérieux, réel ou emblématique, dont il est irritant de ne pas découvrir la clé. C’est d’ailleurs le plus colossal et le plus solide édifice que des hommes aient jamais dressé, si bien que d’innombrables périodes d’années ont passé sur lui sans en altérer sensiblement la forme et la structure. Les entreprises humaines, pas plus que les intempéries des saisons, n’ont pu faire autre chose qu’en égratigner la surface.

Les archéologues, se bornant à envisager du point de vue qui leur est habituel, l’ont comparé aux autres vestiges de l’antiquité égyptienne et en ont conclu, non sans des motifs plausibles, que c’était un tombeau plus fastueux que les autres. Une telle masse n’aurait été destinée, à les en croire, qu’à protéger pour un temps indéfini la dépouille mortelle du roi qui en prescrivit la construction. Cette interprétation se justifie par de nombreuses analogies. C’est, comme dans les tombeaux les plus authentiques, le même soin à cacher le sarcophage dans une retraite impénétrable, à barrer les issues de la chambre sépulcrale, à dérober par d’ingénieuses précautions la retraite où le mort doit attendre la résurrection future. S’il n’eût pas existé des indices d’une autre destination, il eût été permis d’affirmer que c’était bien là le but unique d’une œuvre si gigantesque ; mais comment accorder cette hypothèse avec les indications plus précises que les explorateurs, la règle et le cercle divisé à la main, ont fini par y reconnaître ?

Examinons d’abord les données principales de ce singulier problème archéologique. La base est un carré parfait, ou du moins en diffère si peu que l’on se demande si l’écart entre la forme théorique et la forme observée doit être attribué à la négligence des constructeurs ou à l’incertitude des procédés de mesure. Les quatre côtés sont dirigés très exactement vers les quatre points cardinaux, et les faces présentent toutes la même inclinaison. Les assises successives, inégales entre elles, conservent chacune une épaisseur uniforme sur le pourtour de la pyramide. La galerie qui est l’unique entrée du monument et se prolonge en ligne droite jusqu’à la chambre souterraine est juste autant inclinée au-dessous de l’horizon que l’est au-dessus la galerie ascendante qui aboutit aux chambres supérieures. Jusqu’ici l’on pourrait ne voir en ces diverses coïncidences que des preuves du soin extrême que l’architecte du pharaon Chephren donnait à son ouvrage. Voici qui révèle mieux une intention secrète. La galerie descendante est dirigée à peu près vers le pôle du monde et devait être, il y a quatre ou cinq mille ans, au moment de la construction, comme un gigantesque tuyau de lorgnette braqué sur une étoile brillante qui jouait alors le rôle d’étoile polaire. Le prétendu sarcophage en granit que recèle la chambre supérieure a été taillé de telle sorte que la capacité du dedans est la moitié du volume extérieur. Une dernière circonstance serait surtout remarquable, si l’état de délabrement dans lequel se trouve le dehors de l’édifice ne permettait d’en contester l’exacte vérité. Le rapport mathématique entre la hauteur de la pyramide et le côté de la base est égal au rapport entre le diamètre et la demi-circonférence d’un cercle, en sorte que, si ce fait était admis comme certain, il faudrait admettre aussi que les Égyptiens connurent à une époque très ancienne l’un des paramètres importans de la géométrie.

Ces résultats métriques ont paru d’autant plus dignes d’attention qu’on n’en trouve pas trace dans les autres pyramides. Petites ou moyennes, elles ne sont pas, ainsi qu’on serait tenté de le croire, une reproduction fidèle de la grande. On n’y observe ni les mêmes procédés de construction, ni autant de cavités internes, ni les mêmes rapports de dimension. On soupçonnerait plutôt qu’elles sont l’œuvre d’architectes plus modernes qui ne savaient plus interpréter les symboles énigmatiques que le monument ancien leur laissait sous les yeux. Cette opinion paraît d’autant plus probable que l’image de la pyramide dessinée dans les hiéroglyphes d’une époque relativement récente n’est plus qu’un triangle indécis sans nulle ressemblance avec la forme des temps primitifs.

Faut-il croire avec M. Piazzi Smith que la pyramide eut au début de la civilisation égyptienne un sens caché dont on perdit ensuite la mémoire, ou que les prêtres, gardiens fidèles des mystères religieux, ne révélèrent jamais à leurs contemporains ? Quel serait donc ce sens ? Question posée nombre de fois et à laquelle nulle réponse satisfaisante n’a encore été faite. Le défaut commun des diverses interprétations proposées jusqu’à ce jour est de ne tenir compte que de certains caractères de l’édifice et d’en négliger d’autres qui ne sont pas moins essentiels. C’est le reproche que l’on a fait à ceux qui ne voulaient trouver là qu’un tombeau royal. On en peut dire autant de l’explication proposée par sir John Herschel, qui n’y voyait qu’un observatoire propre à montrer, à l’époque lointaine où il fut construit, la véritable direction de l’étoile polaire. Un astronome égyptien, Mahmoud-Bey, émettait, il n’y a pas longtemps, une théorie nouvelle, fondée comme la précédente sur la coïncidence avec un phénomène céleste. D’après lui, c’eût été un monument consacré à une étoile de la constellation du Chien, Sirius, qui représentait le dieu des morts dans l’ancienne mythologie égyptienne. La pyramide était inclinée de telle sorte que les rayons bienfaisans de Sirius tombaient d’aplomb sur la face méridionale de la pyramide. Aucune de ces suppositions ne rend un compte satisfaisant des minutieux détails de la structure intérieure. L’intention de l’architecte fut sans nul doute moins élémentaire et plus complexe ; c’est du moins ce que semblent révéler les particularités géométriques de ce gigantesque ouvrage.

Il est assurément plus légitime de penser que les prêtres égyptiens voulaient y figurer sous une forme sensible et néanmoins cachée des enseignemens relatifs à la religion, aux mœurs ou aux sciences de leur temps. M. Piazzi Smith prétend, après bien d’autres archéologues, que les traditions qui y sont enfouies ont trait aux poids et aux mesures alors en usage. L’hypothèse n’est pas neuve, mais il s’appuie sur plus de données certaines que ceux qui l’ont précédé dans ce champ de recherches. Ainsi la longueur de la base représenterait un certain multiple de l’unité de longueur, et cette unité ne serait autre chose que la dix-millionième partie du diamètre terrestre. Le prétendu sarcophage serait une unité de poids en rapport avec la densité de la terre. Il n’est pas jusqu’à la numération décimale qui serait exprimée en caractères symboliques sur plusieurs des parois de l’édifice. En un mot, les Égyptiens d’il y a quatre ou cinq mille ans auraient possédé un système métrologique complet plus parfait, nous dit-on, que le système métrique dont nous sommes si fiers, et ils en auraient gravé l’indélébile souvenir sur ce monceau de pierres. Il faudrait alors supposer qu’ils possédaient des connaissances étendues en astronomie et en physique. Quant à savoir d’où venait tant de science à des hommes qu’Hérodote représente comme très ignorans, M. Piazzi Smith se contente de dire qu’ils en avaient reçu les notions par inspiration divine. Il nous serait difficile de le suivre jusque-là. C’est une marche irrationnelle et sans issue que d’expliquer un mystère par un miracle.

Si M. Piazzi Smith se laisse entraîner trop loin dans la voie des déductions sous l’empire d’une idée exclusive, il lui reste du moins le mérite d’avoir avancé l’étude de la grande pyramide en consacrant ses loisirs et son habileté pratique d’astronome à relever des mesures exactes de cet indéchiffrable monument. Après les recherches consciencieuses et sagaces des savans français de l’expédition d’Égypte, après les travaux persévérans du colonel Howard Vyse, qui s’appliqua, il y a une trentaine d’années, à l’exploration minutieuse de ce colosse de pierre jusqu’en ses plus secrets recoins, il restait encore beaucoup à faire. Le sujet n’est pas épuisé, puisque ces efforts n’ont pas abouti à une solution dont la vérité soit évidente. Peut-être le mystère restera-t-il à tout jamais impénétrable, signe manifeste que les peuples primitifs eurent des idées, des connaissances, des préjugés ou des sentimens que l’esprit moderne, dérouté par l’immense acquis de la civilisation, n’est plus apte à concevoir. Après avoir bravé les révolutions et les conquêtes, les ravages du temps et de l’atmosphère et les atteintes plus redoutables des races humaines qui se sont débattues à ses pieds durant des milliers d’années, la grande pyramide est encore debout, œuvre unique au monde de grandeur et d’originalité.


L. BULOZ


  1. Life and work at the Great Pyramid, by C. Piazzi Smith ; Edinburgh 1867, 3 vol. in-8°.