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Chronique de la quinzaine - 14 octobre 1871

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Chronique n° 948
14 octobre 1871


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




14 octobre 1871.

Puisque la France, renversée du haut de ses rêves, doit mettre le signet à sa vieille histoire pour recommencer une histoire nouvelle ; puisqu’elle est vouée désormais aux dures et sérieuses épreuves d’une nation qui a tout à la fois à se relever de la guerre étrangère et de la guerre civile, qui a son territoire à délivrer, ses institutions à reconstruire, ça fortune diplomatique et morale à refaire, sa capitale à guérir des dernières blessures de l’anarchie, il faut bien que sans illusion et sans fausse honte elle accepte dans toute leur rigueur ces conditions laborieuses. Une nation n’est point déshonorée parce qu’elle a été vaincue, elle ne mériterait pas le nom de nation, si elle ne trouvait en elle-même les moyens de reprendre son rang dans le monde, de garantir l’indépendance de son action, la sûreté de ses relations par une existence pacifiée et raffermie. Aujourd’hui comme hier, il y a donc pour la France un double travail, il y a ce que nous appellerons le travail de libération vis-à-vis de l’étranger, et il y a ce qui a pris le nom de réorganisation nationale. Nous ne cachons point, pour notre part, que tout ce qui peut avoir pour résultat d’affranchir un fragment de territoire de plus a la première place, que tout doit céder le pas à cet intérêt supérieur, et que l’élection même des conseils-généraux, si grave qu’elle soit au moment où nous sommes au point de vue de la réorganisation du pays, ne vient qu’après cette négociation que le gouvernement s’est fait autoriser à poursuivre avec la Prusse pour enlever six départemens de plus à l’occupation étrangère.

Où en est donc aujourd’hui cette négociation ? Il est clair qu’elle n’a pas marché avec toute la rapidité sur laquelle on comptait d’abord, qu’il y a eu des difficultés et des tiraillemens à la suite des conditions nouvelles introduites par l’assemblée dans le règlement éventuel des relations commerciales de la malheureuse Alsace et de la France. Bref, M. d’Arnim n’a pu rien conclure à Versailles, et il a fallu que M. le ministre des finances prît le chemin de Berlin pour aller en finir avec M. de Bismarck lui-même. Il faut aller aujourd’hui à Berlin pour racheter nos départemens gardés en gage par l’étranger ! M. Pouyer-Quertier, avec sa robuste nature, n’est point sans avoir trouvé un certain succès personnel assez bizarre en Allemagne ; on l’a presque acclamé sur son passage, on l’a pris pour un général ; le cabinet prussien n’a pu voir en lui que le représentant d’un gouvernement qui a l’orgueil de mettre de la ponctualité à remplir ses obligations, même les plus cruelles, et en fin de compte M. le ministre des finances a pu mener à bout cette négociation, qui, depuis plus d’un mois, traîne entre Versailles et Berlin ou Varzin. Si le traité n’est point signé encore, il le sera demain ; mais à quel prix M. Pouyer-Quertier a-t-il réussi à enlever cette convention, dont la conséquence est la libération anticipée de six de nos départemens ? Cela est bien clair, une fois de plus il a dû acheter l’avantage qu’il réclamait. M. de Bismarck et l’empereur Guillaume lui-même témoignent, dit-on, la plus vive admiration pour M. Thiers : ils font peut-être pour lui ce qu’ils ne feraient pas pour d’autres ; malheureusement ce ne sont pas des politiques à laisser tomber leur proie pour mieux exprimer leur admiration. Quelques efforts qu’on ait faits, on ne semble pas avoir pu obtenir le droit de réciprocité pour l’entrée des marchandises françaises en Alsace. En revanche, la durée de la période de franchise pour l’entrée des produits alsaciens en France semble devoir être abrégée. Enfin le système des traites garanties par les banquiers et négociables paraît être abandonné pour le paiement du quatrième demi-milliard, qui se ferait par des versemens échelonnés. Évidemment, il n’y a point à se faire illusion, ce qui a été admis pour les relations commerciales provisoires de l’Alsace et de la France n’est pas tout à fait ce qu’avait décidé l’assemblée, et le gouvernement a dû prendre la responsabilité de dépasser quelque peu la limite qui lui avait été fixée. Pouvait-il sérieusement reculer devant cette responsabilité ? Nous ne parlons pas seulement des 20 millions de frais d’occupation que gagnera le trésor français par la retraite immédiate d’un nouveau contingent de l’armée allemande ; il y a une raison bien autrement grave, bien autrement décisive, c’est l’état même de ces six départemens, qui sont pleins d’anxiété depuis qu’ils ont vu poindre le jour d’une délivrance prochaine, qui frémissent sous la domination étrangère, c’est cette suite de collisions qui depuis quelque temps éclatent entre Allemands et Français à Dijon, dans d’autres villes encore, et qui en se renouvelant pourraient conduire aux plus dangereuses complications. Voilà ce qu’il faut éviter, fût-ce au prix de quelques intérêts de commerce.

Il est possible qu’on se plaigne un peu dans l’assemblée, M. Thiers n’aura qu’à appeler à son secours ces populations de la Bourgogne, de la Franche-Comté ou de l’Aisne qui auront retrouvé leur liberté ; ce sera sa meilleure défense, et au demeurant quelle diplomatie serait possible, s’il y avait un pouvoir assez faible, assez craintif pour ne point oser prendre de ces résolutions d’intérêt nationalités institutions parlementaires que nous avons reconquises et où la France trouve sa plus sûre garantie, ces institutions se maintiendront, s’enracineront, nous l’espérons bien ; mais si l’on veut qu’elles soient durables, sérieuses et efficaces, il faut introduire dans la pratique parlementaire des habitudes nouvelles, de façon à laisser au gouvernement, surtout dans les relations extérieures, une grande latitude. Que le gouvernement soit perpétuellement responsable devant l’assemblée, rien de plus simple, c’est la nature du régime parlementaire ; mais en même temps il faut que le gouvernement ait une liberté suffisante, qu’il puisse prendre la responsabilité du silence comme de l’action, il faut qu’il accoutume l’assemblée à bien comprendre qu’on ne conduit pas une négociation à coups d’interpellations et d’amendemens improvisés, et c’est surtout à l’heure où nous sommes, si nous voulons refaire notre diplomatie et nos alliances, que cet énergique esprit d’initiative et de conduite est nécessaire. Puisque la république existe, elle a sans doute l’ambition de vivre ; ce qu’elle a de mieux à faire alors, c’est de commencer par accréditer dans le monde qu’elle est capable de suite dans ses desseins, de secret dans ses conseils, de sûreté dans ses relations. Ce n’est qu’à ce prix que nous pourrons nous refaire une politique extérieure, et, pour en arriver là, il ne suffit pas qu’à côté d’un chef d’état qui est personnellement la plus haute garantie pour l’Europe, il y ait un ministre ayant le sentiment des grands intérêts nationaux ; ce ministre, nous l’avons : M. de Rémusat a pour lui l’honneur du nom et du caractère, l’élévation du talent, l’expérience des affaires publiques. Il faut aussi que le gouvernement se donne à tous les degrés des collaborateurs faits pour être les complices intelligens et actifs de la politique de réparation qui nous est imposée ; il faut qu’il mette un soin jaloux et tout nouveau dans la désignation des hommes appelés à concourir à son œuvre. Il vient d’envoyer M. Lanfrey comme ministre plénipotentiaire à Berne, et il ne pouvait ouvrir la carrière diplomatique à un esprit plus distingué ; mais en même temps, sans parler même d’autres choix qu’on lui prête, dont il saura se défendre sans doute, qu’il regarde du côté de Florence, de Rome ou de Saint-Pétersbourg, et qu’il se demande si c’est bien là toute la richesse de représentation diplomatique sur laquelle la France peut compter. Après cela, nous le savons bien, tout ne se fait pas en un jour, surtout dans des momens de crise, comme ceux que nous venons de traverser, dans ces momens où la France n’a pas à songer seulement à sa politique extérieure, où elle a aussi tous ses ressorts intérieurs à remettre en ordre.

Heureusement, après les tempêtes récentes, la paix rentre par degrés dans le pays. Cette dissolution des gardes nationales qu’on semblait tant redouter, elle s’est accomplie ou elle s’accomplit chaque jour sans rencontrer la moindre résistance, sans provoquer même un mouvement de mauvaise humeur, et les élections des conseils-généraux, qui viennent de se faire, ont à peine remué l’opinion à la surface et pour un instant. Il ne faut pas s’y tromper, la France est fort jalouse de ses droits politiques, sauf à les livrer de temps à autre à qui veut les prendre ; elle tient tout au moins à l’apparence de ses droits, elle n’a pas pour cela une passion immodérée du scrutin. Les appels trop fréquens au suffrage universel finissent par fatiguer ou par ressembler au signe importun d’une crise qu’on voudrait voir se clore, et qui se prolonge obstinément. De là cette indifférence dont on remarque presque toujours le progrès à mesure qu’on s’éloigne des circonstances qui ont violemment secoué l’opinion. Au premier vote, l’empressement est marqué et à peu près universel ; au second vote, l’ardeur est déjà refroidie ; au troisième scrutin qui s’ouvre, les intérêts commencent à ressentir de l’ennui, on se demande si on va être condamné au vote forcé et perpétuel. Les hommes ardens des opinions extrêmes restent seuls au combat, toujours prêts à saisir une occasion nouvelle d’agitation. Il en résulte que les élections, quand elles se succèdent fréquemment comme cette année, ont un caractère énigmatique, souvent contradictoire, ou qu’elles risquent de n’être qu’une expression confuse de l’opinion. Il y a des villes, comme Marseille, où sur 75,000 électeurs inscrits, 40,000 s’abstiennent, de sorte que les élus ne représentent qu’une fraction d’une minorité. Il est certain que l’abstention, sans prendre partout les mêmes proportions, a été en général assez considérable.

Tel qu’il est néanmoins, que veut dire ce dernier vote ? Que peut-on conclure de ces élections rapprochées des deux ou trois autres élections qui se sont succédé depuis huit mois ? Autant qu’on en puisse juger d’après des évaluations toujours approximatives, sur près de 3,000 cantons, il y en aurait de 8 à 900 où il devra y avoir un scrutin de ballottage. Parmi les élus, on compterait près de 100 bonapartistes, près de 200 légitimistes, un peu plus de 200 radicaux. Le reste formerait une masse compacte désignée sous le nom de républicains modérés et de conservateurs libéraux, et cette masse ralliée au gouvernement s’accroîtra certainement par le scrutin complémentaire. En somme, le résultat est parfaitement rassurant ; les élections dernières sont plus conservatrices que celles qui les ont précédées immédiatement, et elles le sont moins que celles d’où sortait l’assemblée nationale au mois de février. Au fond, quand on y regarde de près, à travers des apparences de contradiction et d’indifférence publique, il ne faut pas croire que l’opinion aille à l’aventure autant qu’il le semblerait. Au mois de février, sous l’impression de la guerre et d’une révolution flagrante, l’opinion était résolument conservatrice, elle l’était peut-être trop ; elle craignait de tomber dans la réaction, et aussitôt, à la première occasion, aux élections municipales et aux élections parlementaires du 2 juillet, elle allait dans le sens républicain. Aujourd’hui, reprenant un certain équilibre, elle redevient sensiblement conservatrice sans aller cependant jusqu’où elle allait au mois de février. Sait-on ce que prouvent ces faits ? C’est qu’à travers tout la France est essentiellement modérée, libérale, conservatrice ; elle a peur des exaltés de la droite aussi bien que des radicaux de la gauche, et elle les évince du scrutin. Là est la vérité de la situation, dégagée de toutes les fantasmagories des partis ; là est la seule force politique réelle, tout le reste n’est que fiction ou agitation. Après cela, que resterait-il à faire ?

Une chose bien simple, qu’on ne fera pas sans doute parce qu’elle est trop simple. Il resterait à réaliser un progrès d’où dépend peut-être l’avenir des institutions libres. Aujourd’hui les élections qui viennent de se faire complètent la réorganisation administrative du pays ; la France est légalement constituée, en possession régulière d’elle-même ; elle a une assemblée souveraine, des conseils de département, des conseils de commune. Le vrai progrès, ce serait que personne ne songeât à dénaturer ces formes diverses de la représentation publique, que chacun restât dans sa sphère : l’assemblée nationale occupée à faire des lois, les conseils-généraux gérant les intérêts des départemens, les conseils municipaux administrant les communes. Malheureusement en France la passion de tous les hommes est de dépasser les limites de leurs droits, et c’est ainsi que pour certains conseils-généraux ou municipaux la première chose à faire est de s’occuper de politique. Aussi qu’en résulte-t-il ? Une confusion inévitable qui altère et compromet toutes les institutions. C’est là le mal invétéré contre lequel le gouvernement est tenu de réagir sans cesse en s’appuyant sur cette force d’opinion libérale et conservatrice qui s’offre si visiblement à lui dans toutes les occasions.

Cette œuvre nécessaire du gouvernement, elle n’est certes rien moins que facile au temps où nous vivons, elle est surtout absorbante, laborieuse et souvent mortelle à ceux qui s’y dévouent avec une sincérité courageuse, avec la passion du bien public. Elle vient de coûter la vie à un des hommes les mieux doués, les plus propres à faire aimer et à honorer le gouvernement, au ministre de l’intérieur, M. Lambrecht, qui a succombé à la peine, enlevé subitement comme sur un champ de bataille. Ancien élève de l’École polytechnique et dès longtemps familiarisé avec tous les problèmes de l’industrie, esprit instruit et éclairé, caractère attachant et modeste, M. Lambrecht avait tout ce qu’il faut pour faire du bien sans faire beaucoup de bruit. Il avait été du corps législatif de l’empire, et on croit rêver quand on se souvient que cet homme bienveillant et modéré avait rencontré aux élections les hostilités de l’administration impériale ; il l’avait mérité en effet, il avait été un des premiers parmi ceux qui demandaient des réformes libérales ! Patriote sincère et douloureusement éprouvé par les événemens, ami dévoué de M. Thiers, il avait accepté par abnégation, bien plus que par ambition, un portefeuille dès le mois de février. Bientôt il remplaçait M. Ernest Picard au ministère de l’intérieur, et dans ces quelques mois d’administration il n’a fait que mieux montrer les qualités d’une nature sérieuse et droite autant que conciliante, qui avait tout au moins l’autorité de la séduction. Si M. Lambrecht ne se faisait pas craindre, il se faisait estimer ; il est mort en soldat du devoir, à son poste.

M. Thiers vient de lui donner pour successeur M. Casimir Perier, qui fait heureusement revivre un grand nom dans le gouvernement, qui au seuil de son cabinet retrouve le souvenir tout-puissant et inspirateur de son illustre père, mort autrefois en combattant pour la liberté légale et pour l’ordre. Par lui-même d’ailleurs, M. Casimir Perier méritait de renouer les traditions paternelles. Après avoir été longtemps dans la diplomatie, il s’est distingué, on le sait, par ses travaux financiers, par des études constitutionnelles ; il a combattu énergiquement pour la cause libérale sous l’empire, et pendant la guerre il s’est vu exposé pour sa fermeté aux vexations prussiennes. Élu député dès le mois de février, il était dès la première heure un des chefs de cette majorité modérée qui se retrouvera toujours quand on le voudra, et récemment encore il était le président de la commission du budget, qui avait certainement une rude besogne. Ce qu’on peut dire de mieux du nouveau ministre de l’intérieur, c’est qu’il est un gage de plus de l’union entre le pouvoir exécutif et l’assemblée ; il est une force de plus dans le gouvernement, et sa nomination fait honneur à M. Thiers autant qu’à celui qui a été l’objet d’un tel choix, puisque M. Casimir Perier ne s’est pas toujours trouvé d’accord avec le président de la république dans certaines circonstances récentes, notamment au sujet de questions financières qui ne sont pas encore résolues. C’est une marque de respect mutuel des opinions, d’indépendance et de dignité dans le pouvoir ; ne fût-ce que sous ce rapport, rien n’est mieux fait pour inspirer au pays l’estime de son gouvernement. C’est de bon augure pour le nouveau ministre qui entre aux affaires sous ces auspices, et à qui l’appui du chef du gouvernement ne manquera pas pour ramener partout l’ordre et la régularité dans la pratique des institutions libres, pour maintenir l’autorité de la loi, qui n’est elle-même que l’émanation de la souveraineté nationale.

L’ordre matériel, — c’est beaucoup sans doute pour le moment, — ne semble pas menacé ; l’ordre moral est bien plus précieux encore, puisqu’il est la plus sûre garantie de l’ordre matériel lui-même. On ne se figure pas ce que des événemens comme ceux qui viennent de se dérouler autour de nous laissent d’idées à rectifier, de troubles d’esprit à dissiper. Qu’on voie un instant ce qui se passe à Paris. Il y a maintenant, comme on sait, un conseil municipal à Paris, et en somme ce conseil, composé en majorité d’hommes sensés, fait les affaires de la ville avec zèle, de concert avec le préfet de la Seine, M. Léon Say : il a fait notamment le dernier emprunt, qui a eu un étonnant succès ; mais à côté de cette majorité du conseil municipal il y a une minorité radicale qui a certainement quelque lien de parenté avec la commune. Or cette minorité a voulu se faire une sorte d’existence particulière en se donnant un journal, et dans ce journal elle vient de publier une enquête sur la situation industrielle et commerciale de Paris. Cette situation n’a pas retrouvé son éclat d’autrefois, nous en convenons. Les auteurs de l’enquête constatent que les étrangers hésitent à venir, que les commandes diminuent ; ils constatent en outre que les ouvriers manquent dans certaines industries par suite de cet horrible coup de vent du mois de mars, qui a laissé dans la population parisienne un déficit de 100,000 hommes tués, emprisonnés ou émigrés. Tout cela est possible, quoiqu’il y ait peut-être quelque exagération pessimiste. Quel est donc le remède ? Croit-on que les auteurs de l’enquête renvoient la responsabilité des souffrances de Paris à ceux qui les ont causées par leurs folies sinistres ? Nullement, ils n’en parlent même pas ; l’unique remède qu’ils trouvent, c’est l’amnistie, la levée de l’état de siège. Ils parlent comme s’ils ne songeaient qu’à retrouver leur clientèle, des prosélytes pour leurs idées, la liberté de leur action, et comme si tout cela était un gage de parfaite sécurité pour Paris. Franchement, en quoi l’état de siège, tel qu’il existe, peut-il gêner les affaires ? Il serait plutôt une protection et une garantie. Ce n’est pas du reste l’industrie seulement que les auteurs de la feuille municipale prétendent régénérer ; bien entendu, ils veulent fonder la république, qui apparemment n’existe pas à leurs yeux ; ils veulent créer un enseignement nouveau, merveilleux. Il s’agit « d’organiser le développement des cerveaux, » de « semer l’éducation républicaine dans des terrains frais qu’aucun défrichement congréganiste n’a stérilisés d’avance, etc. » Quand nous disions que la première passion de certains Français élus conseillers municipaux est de se mêler de ce qui ne les regarde pas, et que les révolutions laissent quelquefois dans les esprits des traces tout aussi lamentables que ces ruines qui attristent nos rues ! Que le radicalisme se fasse un jeu de toutes ces questions de l’industrie parisienne, de l’enseignement ou de la république, au risque de tout brouiller et de tout dénaturer, c’est son métier, il ne sait faire que cela. Il ne s’aperçoit pas qu’il ne résout rien, qu’il gâte au contraire tout ce qu’il touche, et, si on le laissait libre, il achèverait de perdre ce Paris même qu’il prétend sauver, qui, lui aussi, comme la France tout entière, a sa douloureuse convalescence. Au lieu de hâter la guérison, il prolongerait la maladie. Eh ! sans doute, Paris souffre matériellement aussi bien que moralement ; il ne retrouverai toute sa sève de brillante et fructueuse activité que lorsque avec le pays tout entier il se sentira replacé dans un ordre régulier, et saison ce qui rend plus désirable le retour de l’assemblée et du gouvernement dans la grande cité ? C’est que ce retour serait justement le signe ostensible de la rentrée définitive de la France dans les conditions d’une existence régulière. La présence des pouvoirs publics au centre traditionnel de la vie nationale aurait par elle-même invinciblement l’influence la plus heureuse, elle pacifierait, elle dégagerait la situation d’une incertitude qui pèse sur Paris sans profiter assurément à la province. Enfin ce serait une difficulté de moins, et nous avons assez de difficultés sans laisser volontairement une incohérence de plus dans nos affaires, sans livrer ce facile prétexte à tous ceux qui espèrent se servir des malaises d’une grande ville éprouvée pour leurs desseins d’ambition ou d’agitation. L’assemblée, il y a quelques semaines, a pris son parti de rester à Versailles, et elle s’est décidée peut-être d’autant plus aisément qu’elle allait, au moins pour quelque temps, échapper par les vacances à tous les inconvéniens d’une capitale provisoire. Elle y réfléchira de nouveau à sa rentrée, elle verra bientôt que ce qu’on nomme la question de Paris n’est qu’une des faces de cette autre question qui s’appelle la réorganisation de la France. Ce jour-là, les préjugés ou les défiances s’évanouiront, il y aura une anomalie de moins et une force de plus dans notre politique. Si l’assemblée nationale hésite encore au mois de décembre, nous comptons sur l’hiver pour la convaincre, quoiqu’un hiver passé à Versailles, ce soit beaucoup, ce soit trop encore pour l’assemblée, pour Paris comme pour le pays. On hésiterait moins assurément, si, au lieu de se faire un fantôme des révolutions dont la grande ville a été l’instrument et quelquefois la victime, on s’occupait d’étudier ces révolutions et d’en prévenir le retour, si, au lieu d’écouter quelques radicaux impatiens de retrouver un rôle, on consultait les vrais intérêts publics, si l’on se disait enfin que, dans cette cruelle année qui vient de s’écouler, il y a des lumières et des leçons pour tout le monde, pour la province aussi bien que pour Paris.

Cette terrible année de guerre et de révolution, elle est là derrière nous, sinistre et implacable ; nous sommes occupés aujourd’hui à l’interroger, à la fouiller dans tous les sens, comme pour lui arracher le secret de tant de désastres que la veille encore on croyait impossibles, et qui se sont déchaînés avec la fureur d’une inexorable fatalité. C’est un examen de conscience universel qui se fait un peu partout et sous toutes les formes, devant les tribunaux, devant les commissions d’enquête, dans les témoignages qui se succèdent, dans les livres qui se multiplient. Où est la vérité ? Quelle a été l’origine de la dernière guerre et quelles sont les causes de ces catastrophes inouïes ? Quelle est la part directe de responsabilité pour tous ceux qui ont eu un rôle dans ces événemens ? Peu à peu le jour se fera sans nul doute, il commence même à se faire, et si on ne sait pas tout encore, on voit peut-être déjà plus clair dans ce gâchis sanglant. Le pays est certainement intéressé à tout connaître, à savoir où sont les coupables, où sont les fautes, les légèretés, les inconséquences désastreuses dans la diplomatie comme dans la guerre. Voilà le grand procès qui s’instruit sur ce passé d’hier, destiné à peser longtemps sur nous.

Qu’il y ait ici une certaine responsabilité directe, particulière et en quelque sorte professionnelle pour les généraux qui ont eu la malheureuse chance de conduire les opérations militaires, c’est ce qui n’est point douteux, et c’est ce que précisera le conseil de guerre ou conseil d’enquête qui va se réunir définitivement à Versailles, sous la présidence du maréchal Baraguay-d’Hilliers, pour juger toutes ces capitulations qui sont comme les actes lamentables de la campagne de 1870-1871, la capitulation de Sedan, la capitulation de Metz, la capitulation de Paris. Le conseil de guerre dira si les chefs ont reculé devant leur devoir ou s’ils ont été eux-mêmes les premières victimes de la situation impossible qui leur a été faite par les imprévoyances de la politique ; mais en attendant que le conseil de Versailles se prononce, il y a devant le public un autre procès en quelque sorte tout historique, tout moral, qui se poursuit dans une multitude de publications. C’est à qui voudra dire son mot, c’est à qui exposera ses actes et racontera ce qu’il a fait ou ce qu’il a vu. Après M. le général Chanzy, qui a fait d’une plume simple et nerveuse le récit de ses opérations sur la Loire et vers Le Mans, c’est M. le général Wimpfen, qui a raconté la triste campagne de Sedan dans un livre un peu confus, où il ne prouve malheureusement qu’une chose : c’est qu’arrivé à peine de la veille il était un peu prompt à prendre en plein combat le commandement d’une armée qu’il ne pouvait connaître, sur un terrain qu’il ne connaissait pas davantage, en face d’un ennemi qu’il rencontrait pour la première fois. Au général Wimpfen, le général Ducrot, qui ce jour-là commandait un instant l’armée française, oppose un autre livre, la Journée de Sedan, qui est certes écrit avec feu, et qui contient surtout un des documens les plus curieux, le récit de la cruelle conférence d’où est sortie la première de nos capitulations en 1870. La campagne de Metz a, elle aussi, ses historiens compétens, instruits et souvent très vifs. M. de Freycinet, qui a été un des principaux agens du ministère de la guerre de Tours, le lieutenant de M. Gambetta, M. de Freycinet, dans son livre sur la Guerre en province pendant le siège de Paris, tient enfin de son côté à montrer ce qu’il a fait, et tout ce qu’il peut prouver, c’est que, si la délégation de Tours n’est point restée inactive, elle a eu la prétention assurément fort malheureuse de conduire des opérations où elle ne déployait qu’un zèle par trop novice et un peu brouillon. Est-ce tout encore ? Non certes, à côlé des chefs supérieurs, qui déposent en quelque sorte dans leur propre cause, il y a les officiers, qui ne se nomment pas, qui ont été les témoins ou les acteurs obscurs des événemens, et qui racontent la guerre avec une indépendance frondeuse, comme le fait l’auteur des Vaincus de Metz, de ce livre d’hier qui n’est pas le moins intéressant de tous. Il y a quelques mois, c’était le général Trochu qui commençait le défilé par son discours sur le siège de Paris ; demain, ce sera le général Montauban, le chef du cabinet du mois d’août 1870, qui avec son livre, un Ministère de vingt-quatre jours, viendra dire à son tour ce qu’il a voulu, ce qu’il a essayé.

En un mot, c’est sur toute la ligne une polémique bruyante et passablement confuse, un tumulte de contradictions et de récriminations, une mêlée où la politique apparaît à travers les faits militaires, où les amours-propres et les susceptibilités personnelles s’entre-choquent, où les apologies intéressées appellent inévitablement les représailles. Hélas ! c’est l’éternelle histoire. Quand la maison tombe en détresse, tout le monde se querelle, on s’accuse mutuellement, on se renvoie la responsabilité, on écrit des livres, des brochures et même des lettres où l’on n’oublie pas de se donner le beau rôle. C’était facile à prévoir, puisque c’est inhérent à la nature humaine, et que les soldats ressentent plus que tous les autres l’amertume de la défaite. Il faudrait cependant y prendre garde et ne pas prolonger outre mesure ces polémiques qui à la longue, lorsque l’ardeur de la personnalité s’en mêle, ne servent plus le pays et risquent d’affaiblir encore plus le sentiment de la discipline dans l’armée, — où les hommes finissent par se diminuer eux-mêmes en voulant trop se défendre. M. le général Faidherbe n’a point été le dernier à entrer en explication avec le public ; il a raconté dans un livre honorable et un peu terne sa campagne du nord ; jusque-là, rien de mieux. Où donc était pour lui la nécessité de se remettre en scène et d’écrire des lettres où il semble prendre l’attitude d’un républicain consommé et invariable ? M. le général Faidherbe tient à déclarer qu’il n’a jamais été pour l’empire, qu’il n’a point reçu, selon ses expressions, de services personnels de l’empereur, de l’impératrice et du prince impérial. Soit, il n’a reçu que des grades et des décorations qu’il n’a pas refusés, personne, ce nous semble, ne le lui reproche ; il a fait ce que font beaucoup de militaires, il a servi le pays sous l’empire comme sous d’autres gouvernemens, il a été récompensé pour ses services, que le prince Napoléon s’est empressé de faire valoir, à ce qu’il paraît, et que l’empereur s’est plu à reconnaître en donnant des commandemens à un officier distingué. Tout cela n’a rien de bien extraordinaire. À quoi bon avoir l’air de reprocher à d’autres ce qu’on a fait soi-même et s’exposer à provoquer par des lettres d’aujourd’hui l’exhumation d’autres lettres d’il y a quelques années, qui n’étaient pas absolument du même ton ? Qu’on nous permette de le dire, les chefs militaires, quand ils ne sont pas des hommes de premier ordre, risquent d’être fort dépaysés dans la politique et d’y trouver toute sorte de pièges. M. le général Faidherbe est resté jusqu’ici pour tous, sans distinction d’opinion, un officier de mérite estimé pour ses efforts et pour son caractère ; il a été presque un moment sur le chemin de la popularité : le voilà aujourd’hui sur le point de se réduire aux proportions d’un homme de parti, s’il ne s’arrête à temps.

Laissons, laissons passer tout ce qu’il y a de personnel dans ces polémiques ardentes, et ne retenons de cette multitude de publications militaires que ce qui peut être utile au pays. Il n’est que trop vrai que, sauf des batailles qui sont l’honneur des généraux et des soldats, dont quelques-unes égalent les plus grandes batailles du siècle, toute cette malheureuse campagne a été pleine de décousu et de faux calculs. Non certes, nos chefs militaires ne se sont pas montrés des hommes de génie, et M. Gambetta, en s’improvisant stratégiste pour sauver la France dans la seconde partie de la campagne, n’a pas été plus habile ou plus heureux que les autres ne l’ont été à Sedan et à Metz. Dans cette confusion sanglante, la discipline avait disparu, on avait perdu l’habitude des plus simples prévoyances militaires, on se livrait au hasard, qui conduit inévitablement à la défaite ; mais ce qui n’est pas moins vrai, c’est que la première faute a été surtout à ce gouvernement qui s’est précipité vers la guerre sans savoir où il allait, avec une armée insuffisante et mal organisée, s’exposant à être surpris « en flagrant délit de formation, » et la guerre une fois engagée, sous le coup même des premiers désastres, la politique venait tout perdre. On a ici l’aveu de l’empereur dans une lettre à sir John Burgoyne qui vient d’être publiée. Si on tardait à quitter Metz, c’était par « des considérations politiques, » et c’était encore par « des considérations politiques » qu’on entreprenait « la marche la plus imprudente et la moins stratégique, qui a fini par le désastre de Sedan. » Que pouvait-il résulter d’une campagne ainsi engagée, avec des forces incomplètes, avec un commandement tombant dès le premier jour en défaillance, avec l’arrière-pensée de sacrifier l’intérêt militaire à l’intérêt dynastique ? L’empereur le dit, tous ces livres qui se publient le prouvent, jamais une guerre n’a été plus tristement inaugurée et plus fatalement conduite. Le plus grand malheur n’est point d’avoir été battu, c’est d’avoir mérité d’être battu. Voilà la moralité de cette campagne au point de vue militaire, et c’est sous le poids de cette moralité que le gouvernement auteur de ces désastres a succombé.

Ce qu’il y a de plus étrange et de plus navrant à la fois, c’est que cette guerre néfaste, le gouvernement de l’empire ne l’avait pas mieux préparée par la diplomatie que par la vigilance de son administration militaire. Dans cette enquête qui se poursuit sur tous les points et qui ne pouvait laisser de côté l’histoire diplomatique de ces dernières années, notre ancien ambassadeur à Berlin, M. Benedetti, par un livre tout récent, qui a pour titre : Ma Mission en Prusse, porte, lui aussi, son témoignage, — témoignage d’autant plus significatif, d’autant plus éloquent, que l’auteur ne peut être soupçonné de malveillance, qu’il est resté fidèle à l’empire. M. Benedetti a eu le malheur d’être le diplomate dont la main obéissante avait allumé l’incendie, et naturellement il a eu sa part des bourrasques de l’opinion. On l’a accusé d’avoir toujours été une sentinelle peu vigilante de la France à Berlin, d’avoir été presque le complaisant ou quelquefois la dupe de M. de Bismarck. On a cru qu’il ne voyait rien, qu’il n’informait pas le gouvernement français de ce qui se passait en Allemagne, qu’il avait été tout au moins peu habile dans le dernier incident, ou que peut-être, partisan de la guerre, il l’avait hâtée légèrement. Rien de tout cela n’était vrai, il faut le dire, et M. Benedetti se justifie complètement. Sans nul doute, notre ambassadeur en Prusse s’est montré pendant sa mission un observateur attentif et clairvoyant, qui démêlait parfaitement le jeu de M. de Bismarck, qui ne se méprenait en aucune façon sur le mouvement national de l’Allemagne. Il tenait son gouvernement informé de tout ce qui se passait, de tout ce qui était à craindre, et au dernier moment, dans l’affaire de la candidature du prince de Hohenzollern au trône d’Espagne, bien loin d’avoir poussé à la guerre, il s’est montré un négociateur aussi prudent que modéré, — adoucissant autant que possible ses instructions. Oui, sans doute, tout cela est vrai ; mais M. Benedetti ne voit pas que, s’il se justifie personnellement, son livre est d’autant plus accusateur pour le gouvernement dont il était le représentant en Allemagne.

Étrange gouvernement que celui-là en vérité ! il avait à Berlin un attaché militaire, le colonel Stoffel, qui le tenait au courant des formidables armemens de la Prusse, et il n’y prenait pas garde ; il avait un ambassadeur qui depuis 1866 ne cessait de le prévenir, qui le pressait de prendre un parti, d’avoir une politique, d’accepter le mouvement national de l’Allemagne ou de se préparer à la guerre, et il ne songeait pas même un peu sérieusement à se ménager des alliances ; puis au dernier moment il se jette tête baissée dans cette échauffourée sinistre d’où la France va sortir sanglante et mutilée. C’est l’opinion qui l’a voulu, dit-il, c’est le pays qui l’a entraîné ! Et quand cela serait, qui donc avait mis le feu à l’opinion par la déclaration tapageuse et provocante du 6 juillet ? Qui donc avait fait croire au pays qu’il venait d’essuyer un insupportable outrage ? Un jour ou l’autre, ajoute-t-on, la guerre était inévitable ; c’est possible ; mais qui donc l’avait rendue inévitable, si ce n’est la politique suivie par l’empire en 1866 ? Et si la guerre était inévitable, n’était-ce pas une raison de plus pour s’y préparer ? Ainsi s’enchaînent tous ces désastres amenés et précipités par l’imprévoyance. Ah ! il faut l’avouer, nos affaires ont été singulièrement conduites pendant ces années qui ont précédé 1870 ; elles ont été si bien conduites qu’au jour du péril nous nous sommes trouvés sans une alliance et même sans une sympathie ! Voilà la moralité de cette préparation diplomatique de la dernière guerre ; elle est digne de la préparation militaire, et à ce double point de vue c’est le gouvernement de l’empire lui-même qui a manqué aux intérêts de la France, qui a signé sa propre déchéance, avant d’être rejeté par les événement, dans l’histoire, au rang des pouvoirs qui ont perdu un pays.

CH. DE MAZADE.
ESSAIS ET NOTICES.

LE METROPOLITAN MUSEUM OF ART DE NEW-YORK.


Nous prenions aisément notre parti, en Europe, de la toute-puissance industrielle des États-Unis, de leur prospérité commerciale et financière, de leur active énergie, qui fait sortir du néant, du désert le plus aride, d’un printemps à l’autre, des villes de 100,000 âmes abondamment pourvues d’eau, de gaz, d’écoles, d’églises ; nous n’étions point jaloux de tout cela, ni de leur génie pratique, ni même de quelques-unes de leurs libertés, considérant sans doute que ce n’était pas trop de telles compensations pour se consoler de n’avoir point de goût. Voyant s’écouler au-delà de l’Océan tout le rebut des expositions européennes, et, dans un ordre un peu plus élevé, les préférences américaines aller aux plus pâles de nos peintres, aux talens atteints de chlorose, corrects pour toute vertu, et encore ! — sachant que les fabrications éhontées de tous les faussaires en matière d’art leur étaient destinées et étaient par eux bien accueillies, — stupéfaits de l’hétéroclite apparition de leurs peintures décoratives dans les grandes halles internationales de Paris et de Londres, les Amours de Paul et Virginie, par exemple, se déroulant sur les flancs d’airain de leurs locomotives géantes : « Pauvre Amérique, pensions-nous, tu es et tu resteras toujours de roture ; tu peux être riche, tu ne seras jamais artiste ! » Voilà que ce que nous constations, et peut-être avec une certaine satisfaction d’amour-propre l’Amérique à son tour l’a constaté ; mais de même qu’aussitôt après l’exposition de 1851 à Londres l’Angleterre, humiliée de sa défaite dans le champ des industries d’art, se lança, guidée par le prince Albert, dans ce mouvement qui a enfanté le musée de Kensington et son cortège d’écoles, de même, depuis cette année 1867 qui montra la France si grande et lui fit tant d’ennemis, l’Amérique est désormais travaillée par une ambition nouvelle : elle veut être artiste. Comment y parvenir ?

Boston est la première ville où la question fut agitée. Dès 1868, on y parlait de fonder un musée d’art industriel, une sorte de Kensington Museum ou d’Union centrale des beaux-arts appliqués à l’industrie. M. Perkins, un dilettante, auteur d’intéressans travaux sur les arts, était chargé de l’organisation. Les choses traînèrent en longueur, les projets déjà formés n’eurent pas de suite immédiate ; peu importe, l’éveil était donné. New-York, la cité impériale, la rivale de Boston, reprit l’idée pour son compte en la modifiant. Elle y fut poussée comme de vive force par un de ces grands manufacturiers que leur fortune colossale, leurs innombrables relations, leur vaste érudition, désigneraient ici pour de hautes situations politiques, et qui là-bas ont l’habileté de savoir n’être rien pour rester tout, — nous voulons parler de M. Blodgett. M. Blodgett avait toute autorité pour entraîner ses concitoyens dans cette voie. D’éducation tout européenne en matière d’art, amateur très fin, collectionneur émérite, il possède une galerie où, à côté des peintres nationaux, les Church et les Kensett, sont entrés depuis quinze ans : un Géricault, quatre Decamps, trois Meissonier, quatre Théodore Rousseau, deux Jules Dupré, un Roqueplan, le célèbre Troyon de la galerie van Prat de Bruxelles, un Fromentin capital, des aquarelles d’Eugène Delacroix, de Barye, et de ce même Barye un chef-d’œuvre incomparable, analysé jadis à cette place par Gustave Planche, les bouts de table commandés par le duc d’Orléans et fondus à cire perdue par Gonon.

Dans quelques réunions, M. Blodgett avait excité l’émulation de ses amis de New-York. Il s’agissait de devancer Boston. On avait promis, on avait rédigé, imprimé même et avec luxe un avant-projet. Sur ces entrefaites la guerre est déclarée, le 4 septembre jette la panique partout. M. Blodgett était à Paris ; il apprend qu’en raison des circonstances on pouvait obtenir à des conditions exceptionnellement favorables trois collections des plus importantes de France et de Belgique. Sans hésiter, de son propre mouvement, à ses risques et périls, il consacre à ces diverses acquisitions un demi-million d’abord, puis trois cents autres mille francs. Dans sa pensée, c’était là le noyau du futur musée dont il espérait, par cette « occasion » unique, décider la fondation, résolu à tout garder, si le musée ne se fondait point. Il rencontre ici M. Hoppin, l’homme le plus respecté de New-York, l’ancien commissaire-général des États-Unis à notre exposition de 1867, et qui était aussi l’un des membres fondateurs du musée idéal. Informé de ce que M. Blodgett vient de faire et d’un si noble élan, M. Hoppin part avec lui pour New-York. Ils s’adressent à quelques amateurs, acquis déjà en principe au projet primitivement élaboré, et qui dès lors, en présence de ce très sérieux commencement d’exécution, se mettent à l’œuvre, eux aussi. On s’entend, on lance des invitations choisies pour un raout avec cette formule : « afin de causer de l’établissement définitif d’un musée à New-York. » Le soir même, la souscription atteignait 200,000 dollars, un million de francs ; c’est dire qu’elle ne s’est pas arrêtée à ce chiffre.

Cependant une difficulté s’était élevée : quel serait le caractère du musée ? Les avis étaient partagés. Dans le même esprit que les Bostoniens, les uns voulaient un musée d’art industriel, y voyant un moyen d’enseignement immédiatement productif. Les autres avec raison soutenaient que l’art industriel est dans la plus étroite dépendance vis-à-vis de l’art pur, qu’il est essentiel de former le goût des peuples d’après des principes généraux, éternels, avant de le soumettre aux applications industrielles, que les Louvres priment les musées de Cluny et les engendrent. Le parti de la logique et du bon sens, c’est-à-dire le parti de l’art, l’emporta non sans quelque peine, et, toutes réserves faites pour l’avenir en faveur d’une section d’art industriel, quand on se sépara, la fondation du Metropolitan museum of art était décidée. On constitua une commission provisoire. La présidence en fut offerte à M. Johnston, l’un des plus riches amateurs de New-York. Il accepta et servit la cause commune de son immense influence et de son immense fortune. Cette commission nomma enfin deux comités définitifs : un conseil des trustees, une sorte de chambre haute dont M. Johnston conserva la présidence, et un comité d’exécution dont M. Blodgett fut nommé le chairman ou président d’action. Dans les sous-comités formés en vue de tels ou tels services : peinture, statuaire, architecture, etc., chaque membre s’engagea sous sa responsabilité individuelle à réunir parmi ses relations une somme déterminée ; outre les cotisations versées par eux une fois pour toutes, le président du conseil des trustees s’inscrivit personnellement pour une somme annuelle de 50,000 francs, le président du comité d’exécution pour une somme également annuelle de 25,000 francs.

Toutes ces résolutions parfaitement arrêtées, la société obtint de la législature un bill d’incorporation qui devait lui permettre (comme en France la « déclaration d’utilité publique ») d’agir comme personne civile. L’état de New-York approuva les statuts, la municipalité fit de même, et, considérant que l’œuvre de la société présentait à la fois un intérêt national et un intérêt métropolitain, il lui fut fait don, à ce double titre, d’un terrain considérable situé près de Central-Park, le plus grand parc de l’univers. Le terrain étant trouvé et un premier million voté pour commencer les constructions du Metropolitan Museum, il fallait tirer le meilleur parti possible des merveilleuses ressources dont on disposait. Ici se révèle le sens pratique du peuple américain. On pensait à l’avenir, on sut prévoir tous les développemens ultérieurs que devait imposer l’accroissement constant des collections ; à cet effet, on dressa le plan du musée complet tel qu’il pourrait être dans un siècle. L’espace est vaste, en conséquence les bâtimens n’auront qu’un seul étage. A l’imitation du nouveau musée de Dresde, — supérieur encore à ce point de vue au musée de Munich, — cet étage sera divisé en vastes salles et en salles plus petites ou cabinets, de dimensions proportionnées à celles des œuvres qui y prendront place. Tout le monde sait ce que gagne une œuvre d’art à être vue dans un écrin à sa taille. Au rez-de-chaussée, cela va sans dire, dans les salles latérales largement éclairées, iront les marbres et les sculptures ; les salles du centre seront disposées pour des cours, conférences et lectures ; enfin les ailes des deux grandes façades seront affectées, le moment venu, au musée d’art industriel. Bien que le plan d’ensemble soit définitivement adopté, on n’élèvera tout d’abord que la hall du milieu, centre autour duquel les constructions nouvelles viendront se grouper dans un ordre déterminé d’avance et en raison des besoins successifs. De la sorte seront évités les inconvéniens des additions après coup, dont le moindre est de gêner tous les services et de dénaturer le caractère architectural d’un monument.

Voilà donc le musée construit, les moyens de l’entretenir et de l’accroître assurés ; voyons maintenant le mode de formation des collections, disons dans quel esprit et avec quelles garanties d’authenticité celles-ci sont composées.

Deux points de vue très différens se partagent l’opinion en Europe sur le rôle des musées. Les raffinés, dans leur égoïsme, n’y voudraient admettre que des chefs-d’œuvre ; les travailleurs, les artistes, les historiens, les philosophes au contraire voudraient que tout musée, dans la mesure de ses ressources, présentât une histoire de l’art aussi complète que possible. C’est à ce dernier et très sage parti que s’en tient le comité du Metropolitan Museum. Il sait fort bien d’ailleurs qu’il serait chimérique aujourd’hui de prétendre aux peintures des grands maîtres de la renaissance italienne. Tous les Raphaël par exemple sont connus, classés, fixés en des mains qui ne s’en dessaisiront pas. Une fois par siècle peut-être une circonstance imprévue, patiemment guettée, assurément saisie, s’offrira dans cet ordre pour le musée de New York ; mais ce n’est pas là ce qu’il recherche. Il borne son ambition à former, par des spécimens choisis, et du plus grand au plus petit des maîtres, une histoire de toutes les écoles de peinture. Le programme est suffisant ainsi, et le seul raisonnable. Toute œuvre d’un artiste de quelque notoriété y est admise à une condition absolue, première loi d’un musée : à la condition que l’authenticité en soit indiscutable. Dans toutes ses acquisitions, le comité est assisté par un homme d’une rare pénétration en ces matières, en outre, aucune toile n’a été acceptée par le musée avant d’avoir été soumise à l’appréciation de M. Etienne Le Roy, commissaire-expert des musées royaux de Belgique, dont le nom a fait la fortune des ventes van Brienen et Salamanca, restées célèbres dans le monde des amateurs.

Si le musée de Bruxelles n’avait pas un si pauvre budget (12,000 fr.), on s’étonnerait qu’il ait laissé enlever par le Metropolitan Museum des œuvres capitales pour lui et qu’il avait sous la main : le Retour d’Égypte de Rubens, gravé par Bolswert, tableau d’autant plus précieux qu’il est le seul, des Rubens qu’on ait sauvé de l’incendie de l’église des jésuites à Anvers ; les figures sont de grandeur naturelle. La même réflexion s’appliquerait également à l’œuvre la plus importante de Gaspard de Crayer, Diogène et Alexandre, une toile immense que la ville de Gand avait offerte à l’impératrice Joséphine, et qui orna longtemps un des salons de la Malmaison ; l’impératrice remercia par l’envoi des bustes antiques qui sont aujourd’hui au musée de Gand. Le tableau de G. de Crayer avait fait partie de la collection de Rubempré, ainsi que l’un des magnifiques Jordaens du musée de New-York, le Triomphe de Bacchus. L’autre Jordaens est un Saint Jean-Baptiste enfant visitant l’enfant Jésus ; il provient de la célèbre abbaye d’Abervode, dont les tableaux ont passé pour la plupart au musée de Munich.

Le musée de New-York possède déjà deux cent cinquante tableaux, tous de la plus belle qualité, ayant tous leurs papiers en règle et tous d’origine connue. Nous n’en ferons point l’énumération, il suffira d’indiquer les plus remarquables. Nous citerons au premier rang deux Guardi, qui ne le cèdent qu’aux Guardi du marquis d’Hertford ; — de Greuze, une étude magistrale pour la figure de jeune fille qui arrête le bras du père dans le tableau de la Malédiction paternelle ; — un panneau gigantesque de Huysmans de Matines, enlevé au vestibule d’un château du marquis de Hastings, que le derby tuait, ruiné, à vingt-six ans ; — de Frans Hals, une esquisse de la Réunion des gardes bourgeoises à l’occasion de la célèbre paix de Munster, et une merveille d’entrain, de verve, de puissance, le portrait de Hille Bobbe van Haarlem, il courait au pays flamand une ballade sur la vieille Bobbe. Hals en a fixé deux couplets : l’un dans une esquisse de la galerie Suermondt, à Aix-la-Chapelle, représente Hille Bobbe les mains posées sur sa chère canette d’étain ; la peinture du musée de New-York la représente après qu’elle a maints fois vidé sa grande pinte, la lèvre pendante, l’œil ironique, la face allumée : un chef-d’œuvre.

Que de tableaux mériteraient encore qu’on s’y arrêtât longuement ! la Conquête de la Toison d’or, d’Abraham Diepenbeek, l’élève de Rubens, une toile énorme à laquelle a collaboré un autre ami de Rubens, le paysagiste Wildens ; — la Descente de croix, de Roger van der Weyden, précisément le tableau qui manque à la série de l’histoire de la passion au musée de Bruxelles ; — l’Adoration des mages, peinture rarissime, de toute beauté, dans un état de conservation parfaite, d’un élève des. van Eyck, Gérard van der Meire ; — le Lendemain des noces, de Teniers le jeune, gravé par Lebas ; — les Moulins et la Colline, de Breughel de Velours, tableaux ayant appartenu à Rubens, au duc de Praslin et à l’expert Lebrun, qui fit graver les Moulins par Lebas pour sa galerie.

Je m’arrête ici par raison, car il n’y a pas de motifs pour passer sous silence des morceaux comme la superbe tête de Christ de Thierry Bouts, comme l’Adrien de Vries, peintre dont on ne connaît que trois autres tableaux datés et signés, ceux de Gotha, de Weymar et de Rotterdam, comme le Salomon Ruysdaël de la collection du roi de Bavière, Maximilien Ier. Si nous faisions une étude sur les œuvres qui composent le Metropolitan Museum, il nous faudrait signaler la rare fortune qu’a eue le comité de rencontrer, d’un si beau choix, de qualité si pure, quelquefois si rare, une suite de peintures où se retrouvent encore les noms de Velasquez, Lucas Cranach ; , van Dyck, Isaac et Adrien van Ostade, Jean et André Both, Terburg, Miens, Hobbema, Jean Steen, van der Helst, H. van Blarenberghe, Snyders ; nos Français Poussin, A. Lenain, Oudry, Pater, Greuze ; Tiepolo, l’Albane, et un nom de l’école anglaise, sir Josuah Reynolds.

Pour être convaincu de l’authenticité de ces peintures, — et en pareille matière, quand il s’agit de l’Amérique, on ne saurait apporter trop de preuves, — il suffira de dire qu’elles sont pour la plupart bien connues de tous ceux qui s’occupent d’art en Europe, ayant appartenu aux célèbres collections Louis Fould, Castel Barco, Festetits, Ch. de Lorraine, Lalive de Jully, cardinal de Polignac, de Mecklembourg, de Rodes, Cottrau, Delebecque, Emerson, Patureau, marquis Maison, marquis d’Aligre, duchesse de Berry, Dansaert-Engels, Lebrun, de Praslin, de Brunoy, comtesse de Verrue, van der Schrieck, Makintosh, Hastings, Shaftesbury, cardinal Fesch et de Rubempré.

Le comité du musée de New-York réunit en outre une collection très intéressante de toutes les gravures exécutées à différentes époques d’après les tableaux inscrits sur son inventaire, et il fait graver ceux dont il n’existe point de reproduction par le burin. Le soin de ce dernier travail a été confié à un jeune artiste français, M. Jules Jacquemart, l’auteur des admirables planches des Gemmes et Joyaux de la couronne, décrits et publiés par M. Barbet de Jouy. Nous avons vu un certain nombre des épreuves gravées par M. Jacquemart pour le livret du Metropolitan Museum, une quinzaine environ ; avec une remarquable souplesse de talent, l’artiste s’est attaché et a réussi à reproduire dans ses œuvres toutes les variétés de style, de couleur, d’exécution technique qui caractérisent le procédé des différens maîtres : ici la précision archaïque de Martin van Heemskerck, là les emportemens de brosse de Frans Hals, ailleurs la fermeté et la suavité de Greuze, ou l’harmonie de Guillaume Kalf, ou la lumière de van Goyen, etc. Cette belle suite d’eaux-fortes fait le plus grand honneur à M. Jules Jacquemart. Elle est destinée à entrer dans le mouvement d’échange que le comité se propose d’organiser avec les cabinets d’estampes des musées européens ; elle doit aussi orner le catalogue du nouveau musée. C’est une innovation des plus heureuses que cette publication d’un catalogue « illustré. » Il est à souhaiter que l’Europe en cela suive l’exemple de New-York, et elle le suivra. Nous apprenons en effet que, sans perdre de temps, M. Ed. Reynaert, l’intelligent conservateur du musée de Lille, prépare une nouvelle édition de son excellent catalogue, et qu’il l’enrichira de photographies, à défaut de gravures, trop coûteuses pour son budget.

Un dernier mot : le musée de New-York sera ouvert gratuitement à certains jours de la semaine ; le produit des entrées pour les autres jours, comme le produit de la vente des catalogues, estampes et moulages, est destiné à grossir le fonds des acquisitions.

Il y a là un avertissement et un enseignement. Quelle leçon en effet nous donnent ces Américains ! Bien qu’il s’agisse d’une œuvre d’intérêt public, l’action de l’état se montre à peine et n’est sollicitée que pour une très faible part, toutes choses déjà résolues. Par la seule force de l’association, du seul fait de l’initiative privée, ils ont en l’espace d’une année réuni les élémens d’un musée déjà digne d’envie, riche dès ce jour et assuré pour l’avenir d’une fortune sans rivale en Europe. Nous avons vu ici, à Paris, il y a peu d’années, tristement échouer une tentative du même ordre qui répondait à un besoin pressant de notre activité commerciale : un projet de fondation d’un collège des beaux-arts appliqués à l’industrie. En présence de cette apathie du public d’art, c’est l’état, toujours l’état qu’il nous faut implorer ; c’est donc à lui que la fondation du musée de New-York vient donner un avertissement. Sera-t-il entendu ? Dans notre Europe monarchique, l’art a toujours été considéré comme un luxe dont l’entretien appartenait à la couronne. Soit, mais puisqu’il n’y a plus de couronne en France, les hommes d’état qui sont désormais appelés à nous gouverner doivent ne pas perdre de vue qu’aux efforts tentés depuis vingt ans par l’Angleterre vont s’ajouter dorénavant ceux de l’Amérique pour rivaliser avec nous sur le terrain de l’art. Or ce n’est pas seulement notre amour-propre que ces tendances très légitimes viennent menacer, ce sont nos intérêts industriels qui peuvent à un moment donné se trouver compromis. La suprématie de la France en matière de goût fait la fortune de son exportation. Méfions-nous donc des économies qui, portant sur le budget des beaux-arts, se traduiraient à échéance certaine par la ruine de nos industries d’art. Dira-t-on que c’est prévoir le mal de bien loin, que d’ailleurs le sens de l’art est refusé au génie saxon ? Il serait trop facile de répondre, l’histoire en main, par le tableau des décadences accomplies sans remède chez des peuples artistes, par le spectacle des déplacemens imprévus qui se sont produits au cours des siècles dans les centres d’art les plus glorieux.

Le musée de New-York est un premier pas fait dans cette voie ; Boston suivra bientôt, puis d’autres villes, — on sait que ce que veulent les Américains, ils le veulent bien. Aujourd’hui ils veulent devenir artistes. Qui oserait affirmer que les générations issues de celles qui vont importer l’art aux États-Unis ne se développeront pas dans ce sens ? Que leur manquait-il ? L’exemple, la culture. Cette culture acquise n’imprimera-t-elle pas un élan tout nouveau au génie de ce peuple ? Et alors quelle ne sera pas la puissance de l’Amérique industrielle devenue l’Amérique artiste ! Au point de vue de la civilisation, il faut aider à ce mouvement ; au point de vue national, il nous faut lutter, rivaliser avec lui, redoubler d’efforts, si nous avons quelque souci de la suprématie du goût français.


E. CHESNEAU.

A M. LE DIRECTEUR DE LA REVUE DES DEUX MONDES.

Rehon, 7 octobre 1871.

Monsieur,

La longue lettre de M. le général Coffinières de Nordeck que m’apporte la Revue du 1er octobre est la meilleure confirmation du jugement que j’ai porté sur les douloureuses péripéties du blocus de Metz. Je crois avoir démontré par des argumens irréfutables qu’il s’est commis de grandes fautes, qu’on n’a point fait tout ce qu’on aurait pu faire pour sauver la ville, pour épargner à l’armée une désastreuse capitulation. M. le général Coffinières le reconnaît comme moi ; il ajoute même aux preuves que j’ai données quelques argumens nouveaux.

Comment ne pas croire, par exemple, un juge aussi autorisé que lui dans les questions d’art militaire, lorsqu’il affirme qu’à la date du 26 août la place de Metz abandonnée à elle-même, sans le secours de l’armée, était en mesure de résister plus de quinze jours aux attaques des Prussiens ? Ainsi s’évanouit l’un des motifs principaux que le maréchal Bazaine invoque pour justifier l’immobilité de l’armée autour de Metz. J’avais combattu l’assertion toute gratuite du commandant en chef par des raisons de simple bon sens ; quelle force nouvelle n’ajoute pas à ces raisons le témoignage d’un général de division du génie, chargé spécialement de la défense de la place ! Puisque M. le général Coffinières est d’accord avec moi sur ce point, il eût pu ne pas se reconnaître dans la page 416 de mon travail ; où je ne le nomme ni ne le désigne, et se dispenser d’une réfutation sans objet, il ne faut pas me faire dire ce que je n’ai point dit. Dans le passage cité par mon honorable contradicteur, je n’examine point la situation réelle, mais ce qu’eût été la situation, si, comme le prétend le maréchal Bazaine, on n’eût pas assuré la défense de la place pour plus de quinze jours. C’eût été, je le répète, « une faute impardonnable. » M. le général Coffinières, ne l’ayant point commise, ne tombe point sous le coup de ma critique. C’est un débat à vider, non entre lui et moi, qui ne l’ai pas mis en cause, mais entre lui et le commandant en chef de l’armée du Rhin.

C’est encore du maréchal Bazaine, et non de moi, qu’il convient de se plaindre, si j’ai été « imparfaitement renseigné » sur le résultat du conseil de guerre tenu le 10 octobre. J’ai employé presque textuellement pour en rendre compte les expressions dont se sert le commandant en chef dans son Rapport sommaire sur les opérations de l’armée. Le maréchal Bazaine affirme qu’en réponse à trois questions posées par lui, il fut voté à l’unanimité « que l’armée tiendrait sous les murs de Metz jusqu’à l’entier épuisement de ses ressources alimentaires, qu’on ne ferait plus d’opérations autour de la place pour essayer de se procurer des vivres et des fourrages, qu’on entrerait en pourparlers avec l’ennemi pour traiter d’une convention militaire. » M. le général Coffinières le nie. Il eût été juste de reconnaître que cette dénégation s’adresse au maréchal et non pas à moi. Ce n’est pas contre mes paroles, c’est contre le procès-verbal de la séance du 10 octobre publié par son chef et revêtu de la signature de tous les membres du conseil, que M. le général Coffinières s’inscrit en faux.

A propos du conseil de guerre, M. le général veut bien m’apprendre que les règlemens militaires n’en reconnaissent pas l’existence officielle. Il me l’avait déjà appris dans une publication antérieure que j’ai lue trop attentivement pour en oublier le contenu. Ce n’est donc point par erreur, c’est avec intention que j’ai parlé d’un partage de responsabilité entre le commandant en chef et ses subordonnés dans la journée du 20 août, où il fut résolu à l’unanimité que l’armée resterait sous les murs de Metz. Il ne s’agit point ici de la série des opérations militaires, il s’agit d’une question précise, déterminée, sur laquelle le commandant en chef embarrassé consulte les commandans de corps d’armée et les commandans des armes spéciales. Convient-il de s’ouvrir un passage à travers les troupes ennemies pour gagner l’intérieur de la France, ou de conserver la position stratégique de Metz en y retenant en face de soi des forces considérables ? A la question ainsi posée tous les assistans répondent d’un commun accord qu’il vaut mieux ne pas s’éloigner de la forteresse. Le lendemain de cette délibération, en ce qui concerne le point spécial qui vient d’être discuté, la responsabilité personnelle du maréchal n’est-elle pas singulièrement allégée ? Ai-je tort d’écrire qu’officiellement, c’est-à-dire dans ses rapports avec l’empereur, il peut toujours se retrancher derrière l’opinion unanime de ses subordonnés pour se justifier de n’avoir pas marché vers le nord et tenté plus énergiquement de donner la main au maréchal de Mac-Mahon ?

Quand je dis que le maréchal Bazaine livra le combat de Sainte-Barbe sans se croire obligé à de grands efforts, je n’admets pas qu’on puisse se méprendre sur ma pensée. J’entends par là, comme toute la suite du raisonnement le prouve avec évidence, des efforts qui auraient pour but de percer les lignes ennemies afin de s’éloigner de la place, et non des opérations vigoureuses contre les Prussiens, ainsi que paraît le croire M. le général Coffinières. Je reproche au contraire au maréchal Bazaine de n’avoir pas cédé au vœu des chefs de corps et de n’avoir point agi avec vigueur autour de Metz. Je regrette d’avoir à me citer moi-même ; mais le sens équivoque que mon honorable contradicteur prête à mes paroles m’y oblige malgré moi. Voici mes propres expressions. « On pouvait différer d’opinion sur l’opportunité de partir ; on ne le pouvait sur la nécessité de frapper de grands coups autour de Metz. C’était une offensive poussée à fond, c’étaient des opérations vigoureuses dans le rayon de la place qu’avait demandées le conseil de guerre, qu’imposait la situation. » Personne ne contestera, je le pense, la netteté de ces paroles.

M. le général Coffinières affirme qu’il a souvent entretenu le maréchal Bazaine « des mauvais résultats de l’inaction de l’armée pendant le mois de septembre. » C’est une charge de plus contre le commandant en chef. Je me garderai bien d’y contredire ; je laisse sans regrets à M. le général Coffinières le soin de confirmer et d’aggraver par son témoignage les reproches que j’ai adressés au maréchal Bazaine. On ne s’étonnera pas du silence que j’ai gardé à cet égard. Ne voulant rien avancer qui ne fût certain, je ne possédais aucun moyen de savoir ce qui s’était passé dans des entretiens confidentiels entre le commandant en chef de l’armée du Rhin et le commandant supérieur de la place. Le sujet de ces conversations est demeuré si secret que je n’en découvre aucune trace ni dans les souvenirs de mes compatriotes, ni dans les notes qui m’ont été confiées par plusieurs officiers, ni dans les nombreuses publications relatives au blocus. Tout le monde a remarqué à Metz la soumission absolue du général Coffinières aux ordres de son chef et l’apparente conformité de leurs vues jusqu’au 10 octobre. On n’y a guère soupçonné qu’il pouvait s’élever entre eux l’ombre d’un désaccord. Tous deux paraissaient s’entendre à merveille pour que l’armée restât sous Metz. Il semble même que M. le général Coffinières l’ait désiré plus encore que le maréchal Bazaine, s’il est vrai que le 5 ou le 6 octobre il ait écrit à celui-ci pour le supplier de ne pas quitter la ville, comme l’assure un officier supérieur de l’armée dont j’ai sous les yeux le récent et excellent ouvrage intitulé Metz, campagne et négociations. « La conduite du général Coffinières est d’autant plus regrettable, écrit cet officier, page 274, que son influence, déjà si funeste dans d’autres circonstances, contribua à modifier les intentions du maréchal et à le détourner de la seule voie qui eût encore pu sauver l’armée. Les résolutions énergiques qu’il proposera plus tard, l’opposition qu’il fera aux tentatives de négociations, les difficultés qu’il élèvera pour le partage des vivres, ne seront plus que des démonstrations intempestives et inutiles. » En lisant ces paroles, mon honorable contradicteur ne s’étonnera plus que je n’aie point parlé de la proposition qu’il fit le 15 octobre de « marcher au combat. » Je ne pouvais lui faire un mérite de proposer le 15, quand il n’était plus temps d’agir, ce qu’il avait essayé d’empêcher dix jours plus tôt, quand une action vigoureuse était encore possible.

Pour déterminer le rôle de chacun dans ces tristes jours, l’important n’est pas de savoir si le commandant supérieur de la place, se plaignant de l’inaction de l’armée, a conseillé « de petites opérations » au mois de septembre ou des opérations gigantesques au milieu d’octobre, c’est si avant le 10 octobre, c’est-à-dire tant qu’il restait quelques chances de percer les lignes ennemies, il n’a pas contribué à retenir autour de la forteresse 140,000 hommes qui en épuisaient les vivres ; si jusqu’à cette date il n’a pas été d’avis que l’armée devait rester sous les murs de Metz, si même il n’a pas insisté, comme on l’en accuse, pour qu’elle ne s’éloignât point. Sur cette question si grave et qui intéresse à un si haut degré la population de Metz, M. le général Coffinières garde le silence. Les Messins, auxquels il assure qu’il n’a jamais « cessé de défendre leurs intérêts, » ne lui en demandent qu’une preuve, c’est de démontrer, pièces en main, qu’il n’a jamais cessé de réclamer le départ de l’armée.

Sans aucune nécessité pour les besoins de sa cause, puisqu’il n’y est pas intéressé, uniquement dans l’espoir de me convaincre d’erreur, M. le général Coffinières, abordant les questions de détail, réduit à 525 quintaux de blé le chiffre de 16,000 quintaux de grain qui, suivant moi, ont été attribués par ordre du maréchal Bazaine à la nourriture des chevaux de l’armée. On me permettra d’en croire sur ce point le membre du conseil municipal de Metz, le calculateur habile et exact qui a publié depuis cinq mois le relevé minutieux du grain consommé par les chevaux, qui appuie son assertion sur des pièces justificatives, et qui n’a rencontré jusqu’ici aucun contradicteur. Je voudrais seulement, — et je m’étonne d’avoir à renouveler cette observation, — qu’on ne me fît pas dire ce que je n’ai point dit. Je n’ai point parlé de 16,000 quintaux de blé, mais de 16,000 quintaux de blé et de seigle, ce qui n’est pas la même chose. Comment M. le général Coffinières peut-il savoir que j’exagère la quantité de blé perdue, puisque je ne l’ai pas évaluée séparément ? Je n’ai pas dit non plus qu’une décision prise le 13 octobre par le commandant supérieur de la place ait été rapportée par le conseil municipal, qui n’en avait ni le droit ni le pouvoir. J’ai dit, — et cela est bien différent, — que M. le général Cofiinières l’avait rapportée après une délibération et sur la demande du conseil municipal.

Involontairement sans doute, mais fréquemment, M. le général Coffinières dénature ma pensée en employant pour la reproduire et pour mieux me combattre des expressions qui diffèrent des miennes. Aux exemples que j’ai déjà cités de ces trop nombreuses méprises, je suis obligé à regret d’en ajouter deux autres. J’ai parlé, page 425, « d’opérations autour de la place, » et conservé à dessein les expressions mêmes dont se sert dans son rapport le maréchal Bazaine ; M. le général Coffinières me répond, page 713, comme si j’avais parlé « d’opérations militaires. » Il ne doit point ignorer cependant que ce dernier terme, beaucoup plus général que l’autre, n’a pas le même sens. A la page 416, j’ai parlé des habitans et de la garnison de Metz, qu’on aurait pu employer avant le 26 août à compléter les fortifications de la place dans le cas purement hypothétique où celle-ci n’aurait pas été en mesure de résister à l’ennemi. M. le général Coffinières me répond, page 715 : « Comment pouvez-vous accuser d’inaction une année qui livre trois batailles en cinq jours ? Comment pouvez-vous supposer que cette armée puisse entreprendre des travaux réguliers de fortification ? » Pourquoi me faire dire une sottise qui serait en même temps une injustice ? Pourquoi mettre en avant l’armée, dont je n’ai point dit un mot, quand j’ai précisé les termes, quand j’ai parlé uniquement des habitans et de la garnison ? J’aime à croire qu’il n’y a là qu’un nouveau malentendu ; j’en parlerais plus sévèrement, s’il s’agissait d’un procédé de polémique.

Ici s’arrête, monsieur, ma discussion avec M. le général Coffinières. En ce qui concerne les relations du commandant supérieur de la place et des habitans de Metz, je n’ai rien à retrancher de mon récit, rien à y modifier. Je ne suis pas l’écho, comme l’insinue à la fin de sa lettre M. le général Coffinières, « de quelques Messins troublés par la perte cruelle de leur nationalité. » Mes autorités sont plus sérieuses. Je parle au nom de tous mes compatriotes, avec la certitude de n’être démenti par aucun d’eux. Tous les faits dont votre honorable correspondant conteste l’exactitude sont extraits d’un ouvrage officiel publié, il y a cinq mois déjà, par les soins, sous la surveillance de la municipalité de Metz, et parvenu aujourd’hui à une troisième édition. Le public a donc à choisir, non pas, comme on pourrait le croire d’après la lettre à laquelle je réponds, entre les assertions personnelles d’un de vos collaborateurs et les assertions opposées de M. le général Coffinières, mais entre le témoignage de toute une ville représentée par son conseil municipal, entre les résultats d’une enquête minutieuse ouverte à Metz, faite sur place, à l’aide des renseignemens les plus sûrs, et les dénégations nécessairement intéressées d’une seule personne.


A. MEZIERES.


En résumé, la réclamation de M. le général Coffinières s’est trompée d’adresse ; c’est au maréchal Bazaine et au conseil municipal de Metz de lui accorder les rectifications qu’il nous a demandées. Si la place ne nous faisait défaut, nous aurions reproduit ici la lettre que nous adresse à ce propos M. E. Réau, directeur du Courrier de Meurthe et Moselle, un des témoins oculaires du triste drame qui nous occupe. «… Ce que je tiens à vous dire, nous écrit M. Réau, c’est que les appréciations de M. Mézières sont scrupuleusement exactes. Vous en trouverez la preuve dans la publication du conseil municipal de Metz… En ce qui me concerne, j’ai fourni comme journaliste une note sur les opérations de la censure, note dont je suis prêt à affirmer sur l’honneur la parfaite exactitude. »


C. BULOZ.