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Chronique de la quinzaine - 14 octobre 1873

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Chronique n° 996
14 octobre 1873


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




14 octobre 1873.

Certes dans cette histoire des peuples où se succèdent et se mêlent tant de péripéties, tant de crises diverses, il est peu de spectacles comparables à celui qu’offre la France en ce moment. Voilà trois ans déjà que la nation française a subi toutes les violences de la mauvaise fortune. Depuis la fin d’une guerre qui l’a si durement atteinte dans son orgueil, dans son intégrité comme dans son influence, elle a eu tout à faire. Elle a eu d’abord à se ressaisir elle-même, à se racheter d’une occupation étrangère par une rançon colossale, elle a eu des séditions à soumettre, des passions à désarmer, une certaine paix intérieure à reconquérir. C’était la première pensée qu’elle devait avoir au lendemain des catastrophes qui venaient de l’accabler, et cette pensée l’a soutenue depuis trois ans au milieu des difficultés de toute sorte qu’elle avait à vaincre, qu’elle a surmontées jusqu’à un certain point par sa sagesse aussi bien que par son courage. Maintenant ce sont d’autres épreuves et d’autres émotions. On veut en finir avec le provisoire, avec ce provisoire qui n’a pas été pourtant sans quelque efficacité, on veut donner un gouvernement définitif à la France ; mais quel sera ce gouvernement ? Sera-ce la république régularisée, organisée, dégagée de tous les périls d’instabilité et d’anarchie ? Reviendra-t-on au contraire à la royauté, à la vieille monarchie française représentée par un prince qui garde depuis quarante-trois ans dans l’exil le dépôt des traditions de la légitimité ? C’est là le problème né sans doute des événemens, du cours des choses contemporaines, peut-être aussi brusqué et aggravé par toutes les ardeurs, par toutes les impatiences des partis, qui en sont venus à créer une situation presque violente où un dénoûment ne peut plus se faire attendre.

Ce serait déjà beaucoup pour occuper, pour passionner l’opinion, et ce n’est pas tout encore d’en être à se demander ce qui se passe entre Versailles et Frohsdorf, entre la droite et le centre droit, entre les sectateurs de la monarchie à tout prix et les partisans de la monarchie sous condition. Au même instant s’ouvre à Trianon ce grand et triste procès qui, lui aussi, est un legs de nos derniers malheurs, qui est comme un épilogue de la guerre ou comme un épisode particulièrement saisissant dans la liquidation de nos désastres, qui est fait assurément pour réveiller les pensées les plus sérieuses en remuant les plus cruels souvenirs, en déroulant une fois de plus devant nous les événemens où s’est abîmée la fortune de notre patrie. Ce sont là les émotions de l’heure présente, et dans ce tourbillon où tout s’agite, où se pressent les questions les plus graves, c’est à peine s’il reste une place pour ces élections qui s’accomplissaient hier, qui ne laissaient pas cependant d’avoir une certaine signification de circonstance.

Le procès du maréchal Bazaine, le procès de la république et de la monarchie, c’est toujours en définitive, sous des formes différentes, la France s’interrogeant elle-même, poursuivant cette enquête morale, politique ou militaire à laquelle elle travaille depuis trois ans ; c’est la France cherchant à se débrouiller et à se fixer dans toutes ces confusions des responsabilités du passé qu’on déroule devant elle ou des perspectives d’avenir qu’on lui offre, et, chose plus frappante, chose même assez nouvelle, tout cela s’accomplit au milieu d’une certaine paix intérieure qui est un signe du temps où nous vivons. Oui, c’est pour la première fois peut-être qu’on assiste à ce spectacle aussi curieux que profondément instructif d’un pays où tout semble momentanément remis en question, où les problèmes les plus graves, les plus délicats, peuvent être débattus tout haut sans que la tranquillité publique soit troublée ou interrompue. Ce n’est nullement une marque d’indifférence : on ne se désintéresse pas des dénoûmens qui se préparent, on suit au contraire avec une curiosité ardente et croissante la marche des choses ; seulement on ne croit ni aux entreprises impossibles ni aux coups de violence, et on attend, non sans anxiété, non sans émotion, mais avec une patience où il y a un peu de fatigue, l’heure où les grandes luttes s’ouvriront dans l’assemblée, où les questions suprêmes se décideront, où les destinées de la France seront enfin fixées. Que sortira-t-il de ces luttes prochaines, et tout d’abord à quoi aboutiront ces négociations ou ces délibérations plus ou moins intimes qu’on poursuit depuis quelque temps, par lesquelles on se flatte de simplifier le dénoûment en préparant les décisions parlementaires ? Où en sont même ces délibérations si discrètement, si laborieusement conduites ? Réunions à Versailles ou à Paris, voyages de toute sorte de négociateurs plus inconnus les uns que les autres, conférences diplomatiques entre M. le comte de Chambord et les plénipotentiaires de bonne volonté accourus à Frohsdorf ou ailleurs, qu’est-il sorti jusqu’ici de ce travail mystérieux et assez étrange ? Évidemment tout n’a pas marché comme on l’avait espéré au premier abord. On s’est trop hâté de croire à la possibilité ou à la facilité de ce qu’on désirait. On a cru trouver une occasion favorable, unique, inespérée, on a voulu la saisir, et on a commencé peut-être à s’apercevoir qu’on n’aura saisi qu’une ombre.

C’est l’éternelle et vaine prétention des partis de se figurer qu’ils peuvent disposer ainsi d’un pays et faire des gouvernemens avec leurs illusions. Prenez la république, prenez la monarchie, déclarez que la république est définitive ou que la monarchie est restaurée ; quoi de plus simple ? Un protocole suffit. Puisque cette fois la réconciliation de la maison de France est accomplie, et qu’il n’y a plus qu’une royauté couvrant de son drapeau toutes les fractions de l’opinion monarchique, n’est-ce point assez ? que faut-il de plus pour en finir avec toutes les incertitudes dont souffre la France ? Eh bien ! non, ce n’est point assez. Quand ce qui semblait être le seul, le principal obstacle a disparu, il se trouve qu’il y a de bien autres embarras, de bien autres difficultés, et les partis en sont encore une fois pour leurs rêves, pour leurs combinaisons chimériques, parce qu’ils ont tout vu avec leurs préjugés, parce qu’ils ont négligé de compter avec quelques-uns des éléments les plus essentiels d’un tel problème, avec la réalité qui les presse. C’est ce qui se passe visiblement à l’heure où nous sommes. Le jour où M. le comte de Paris s’est rendu à Frohsdorf, allant reconnaître dans M. le comte de Chambord le seul représentant de la royauté en France, on a cru simplement, presque naïvement, que tout était fini, qu’il n’y avait plus qu’à dresser le procès-verbal de la réconciliation pour le soumettre à l’assemblée, qui s’empresserait de le ratifier au nom du pays impatient lui-même de se soumettre. Il n’y avait tout au plus qu’une formule d’étiquette à trouver, des esprits bien peu sérieux le croyaient ainsi. C’était la méprise la plus singulière. M. le comte de Paris, en allant abdiquer un titre de famille, obéissait assurément à une généreuse pensée d’abnégation ; il s’effaçait pour ne point être un obstacle. Il ne pouvait rien de plus, il n’avait, quant à lui, aucune condition à faire. C’était beaucoup sans doute, mais ce n’était pas tout, puisque il restait toujours à savoir ce que serait cette monarchie reconstituée dans son unité dynastique, ce qu’elle représenterait pour la France, quelles garanties elle offrirait, quel drapeau elle adopterait comme emblème. C’est là précisément qu’on s’est aperçu bientôt que rien n’était fait ; c’est là que les difficultés se sont produites et qu’elles devaient se produire, parce qu’elles étaient dans la nature des choses ; c’est là en un mot que se sont trouvées en présence, en conflit, la royauté telle que la comprennent certains royalistes, à commencer par M. le comte de Chambord lui-même, et la royauté telle qu’elle aurait pu sans doute être encore possible en France.

Au fond, tout est là : c’est le secret des divergences qui ont éclaté dès la première heure dans les réunions des diverses fractions royalistes de l’assemblée, et quand on dit qu’on n’a cessé de s’entendre, que « l’accord du parti monarchique reste le même sur la nécessité et les conditions du retour de la monarchie, » c’est une réserve de diplomatie qui ne peut dissimuler la vérité des choses. Mieux vaut dire simplement ce qui est. Depuis deux mois qu’on est à l’œuvre, on n’est guère plus avancé que le premier jour ; on n’est pas d’accord, et il est même difficile qu’on soit d’accord, parce que, malgré toute la bonne volonté qu’on peut y mettre, on n’a ni la même origine, ni le même drapeau, ni les mêmes idées sur les conditions dans lesquelles la monarchie pourrait être rétablie, sur les garanties qu’elle doit offrir, sur le rôle qu’elle pourrait avoir. Pour ceux qui défendent tous les jours, et maintenant avec une vivacité plus âpre que jamais, la cause de la restauration pure et simple de la royauté, il n’y a qu’une chose à faire : proclamer la monarchie et aller chercher le roi ! Quand le roi sera revenu et aura repris sa place, le reste ira naturellement ; on verra, on fera ce qu’il faudra. Le drapeau, les garanties constitutionnelles, tout cela est bien peu de chose, la seule et véritable institution est la royauté ! — Ce qui n’est rien pour les uns est beaucoup au contraire pour les autres. Aux yeux de ceux-ci, la monarchie, si désirable qu’elle leur semble, ne peut être rétablie que dans les conditions de la « société moderne, » en apparaissant comme l’émanation et la représentation de la souveraineté nationale, en adoptant sans arrière-pensée le drapeau de la France, en se liant au pays par des engagemens inviolables. Entre ces deux manières de voir, où est le point de jonction, où est l’accord dont on parlé ? On le cherche depuis deux mois, on s’ingénie à découvrir des formules propres à éluder les difficultés, et il y a même un comité, ayant pour président M. le général Changarnier, qui est spécialement chargé de cette œuvre diplomatique. On ne doit pas cependant être bien avancé, puisque maintenant, après tous les plénipotentiaires plus ou moins avoués qui se sont succédé à Frohsdorf, il a fallu expédier une mission nouvelle, qui vient de rencontrer le prince à Salzbourg, — puisqu’on ne cache plus que tout est en suspens jusqu’au moment où l’on aura reçu une réponse décisive. Alors on saura à quoi s’en tenir ; jusque-là rien n’est fait. « Frohsdorf a parlé, disent aujourd’hui les journaux légitimistes impatientés de toute cette diplomatie, c’est à Versailles de répondre. » Si Frohsdorf a parlé, il ne s’est pas expliqué, à ce qu’il paraît, avec une clarté suffisante pour les monarchistes constitutionnels, et, s’il ne s’est pas expliqué plus clairement, c’est qu’il éprouve des hésitations dont il aura de la peine à triompher, c’est que cet accord dont on ne cesse de parler reste toujours un désir bien plus encore qu’une réalité.

Assurément, M. le comte de Chambord aurait pu dissiper toutes ces incertitudes, s’il l’avait voulu ou s’il avait cru devoir le faire. La monarchie, rétablie dans certaines conditions de libéralisme constitutionnel et parlementaire, aurait pu offrir des garanties de stabilité et de fixité qui auraient aidé la France à relever son influence en Europe, et dans ces termes elle aurait eu des chances d’être acceptée, non pas peut-être encore avec enthousiasme, mais sans malveillance. Pour cela, la première nécessité était de ne laisser place à aucun doute, d’aller au-devant de toutes les craintes, de ne pas même attendre d’être interrogé sur les points qui tiennent particulièrement au cœur du pays. Ce n’est point évidemment ainsi que le représentant de la royauté traditionnelle a compris sa situation et la monarchie, dont il est devenu l’unique personnification. Au lieu de s’efforcer de rassurer le pays, il perpétue les doutes sur sa politique ; au lieu de prévenir et de désarmer les partis, il leur a donné des prétextes et il leur a laissé le temps de se rallier sur le terrain de la défense de la société moderne. Le malheur de M. le comte de Chambord est de s’être trop complu dans un silence calculé depuis deux mois qu’on l’interroge, après avoir trop parlé précédemment lorsqu’on ne l’interrogeait pas, de sorte qu’on en reste toujours à ses premières déclarations, et que, dût-il céder aujourd’hui, les concessions qu’il ferait pourraient se ressentir des hésitations qui semblent agiter son esprit ou paraître bien tardives. Les déclarations nouvelles qu’il pourra faire risquent fort d’être réputées suspectes ou équivoques.

Après cela, que M. le comte de Chambord se plaigne de voir ses intentions travesties, sa politique indignement calomniée, que dans une lettre à un député de l’Hérault, à M. de Rodez-Benavent, il s’afflige avec une sincérité émue, qu’on puisse en être réduit, « en 1873, » à évoquer contre lui « le fantôme de la dîme, des droits féodaux, de l’intolérance religieuse, d’une guerre follement entreprise dans des conditions impossibles, du gouvernement des prêtres, de la prédominance des classes privilégiées. » Que M. le comte de Chambord parle ainsi, cette plainte part sûrement d’un cœur droit et honnête. Non, on n’aurait ni la dîme, ni la révocation de la liberté religieuse, ni la guerre avec l’Italie, ni la restauration des privilèges de caste, on n’aura rien de tout cela, M. le comte de Chambord se refuse à traiter sérieusement des choses si peu sérieuses, et on ne peut s’en étonner ; mais une lettre à M. le vicomte de Rodez-Benavent n’est pas une constitution, et, s’il y a dans les esprits des doutes, des préjugés ou des craintes, qui donc a plus contribué à les raviver, à les entretenir, que les partisans fanatiques de cette royauté qu’on veut restaurer ? Qui donc à laissé entrevoir le jour où la France redevenue catholique et monarchique devrait se charger d’aller rétablir le pouvoir temporel du pape à Rome ? Qui a parlé de ramener la France libérale, née de la révolution, à 1788 ? Qui donc a représenté tous les Français comme des pénitens qui devaient aller au pied du trône reconnaître leurs erreurs, se frapper la poitrine et abjurer les idées dont ils se nourrissent depuis quatre-vingts ans ? Ceux qui parlent ainsi sont précisément ceux qui se proclament les seuls, les vrais soutiens de la monarchie, et qui ne font que donner des armes à la propagande révolutionnaire.

Que M. le comte de Chambord éprouve quelque chagrin à être obligé de se défendre de vouloir rétablir la dîme, rien de mieux, rien de plus honorable ; mais il y a une chose qui n’est pas moins triste et qui est même assez humiliante, c’est d’en être réduit, « en 1873, » à se demander si l’on peut, si l’on doit renier le drapeau national, ce drapeau « que l’univers connaît, » selon le mot de M. Thiers, — si l’on aura la charte de 1814, si tout ce qui s’appelle le droit moderne est une vérité ou un mensonge. Ceci est positivement assez triste de songer qu’on en est là quand il s’agit de mettre la main à la reconstitution politique de la France. La monarchie n’est pas encore restaurée, et déjà la société moderne est réduite à la défensive contre ceux qui ont entrepris de la sauver malgré elle ; que serait-ce donc le jour où cette royauté existerait, où M. le comte de Chambord, élevé au trône, serait exposé à subir très loyalement, très sincèrement, nous le voulons bien, mais aussi très aveuglément, les dangereux conseils, la meurtrière influence des nouveaux « introuvables » qui s’agiteraient autour de lui, qui ne pourraient que le compromettre comme ils ont compromis tous les souverains qu’ils ont flattés, dominés et perdus ?

Le silence prolongé, évidemment prémédité, de M. le comte de Chambord a eu ce redoutable effet de créer une situation presque sans issue au point de vue du rétablissement de la monarchie, en permettant à la résistance de se prononcer, en laissant aux partis le temps de se reconnaître, de combiner leurs mouvemens, en aggravant toutes les difficultés pour ceux-là mêmes qui ont entrepris cette œuvre délicate de réconciliation ou de médiation entre la royauté traditionnelle et la France libérale. Ce que la netteté eût rendu possible il y a deux mois est devenu bien autrement épineux, bien autrement problématique. Maintenant comment sortir de là ? Ce n’est même plus aisé dans l’assemblée de Versailles, telle qu’elle est composée. Si M. le comte de Chambord refuse jusqu’au bout toute explication nouvelle, la question est simplifiée, elle ne peut aller sérieusement jusqu’à la discussion ; le prince reste à Frohsdorf le chef lointain et inutile d’un parti impuissant à le ramener en France. S’il se décide à faire un pas de plus, à répondre par quelques concessions à la démarche qu’on tente en ce moment auprès de lui, les garanties qu’il pourra offrir, le langage qu’il tiendra, peuvent-ils effacer l’impression de doute éveillée par ses hésitations et rallier une majorité suffisante ? Il y aura toujours, à la vérité, dans la droite et même dans le centre droit une masse assez compacte qui pourra essayer de sanctionner la restauration de la monarchie ; mais cette masse suffira-t-elle ? La majorité strictement conservatrice, qui en ralliant toutes ses forces n’était que de 14 voix au 24 mai, ne peut plus compter sur les bonapartistes, qui ne sont pas d’humeur à coopérer au rétablissement de l’ancienne royauté. Les bonapartistes ont déjà signifié la rupture de l’alliance. M. Rouher vient de lancer le manifeste du parti en prenant pour mot d’ordre cet « appel au peuple, » qui sous la forme plébiscitaire était au temps de l’empire, si l’on s’en souvient, une manifestation si franche et si sincère des vœux du pays ! En supposant même que quelques membres de ce groupe finissent par se rattacher à la monarchie, il y aura toujours au moins 20 voix de bonapartistes dissidens qui manqueront à l’appel, on n’en peut plus douter, qui laisseront un vide dans cette majorité par laquelle s’est formé le gouvernement actuel. D’un autre côté, si on avait espéré rallier quelques adhérens dans le centre gauche, on risquerait fort de s’abuser désormais en comptant beaucoup sur ce contingent, qui aurait pu se laisser tenter par une monarchie franchement constitutionnelle, mais qui dans l’incertitude, en présence d’une restauration mal définie, reste fidèle à la république conservatrice. Les hommes les plus marquans de cette fraction de l’assemblée, M. Léon Say, M. Feray, M. Christofle, se sont déjà nettement prononcés. Le centre gauche doit se réunir dans quelques jours, le 23, pour se concerter avec la gauche modérée et combiner la campagne qui se prépare. M. Casimir Perier et ses amis sont dans les mêmes dispositions. Nous ne parlons pas des fractions extrêmes, naturellement plus prononcées encore contre toute restauration de royauté.

Enfin, au-dessus et en dehors de ces oppositions diverses, qui ne laissent pas de former une armée nombreuse, il y a l’adversaire certainement le plus redoutable, le plus dangereux de cette reconstitution monarchique, M. Thiers lui-même, qui a donné le véritable signal de la résistance dans une lettre adressée au maire de Nancy, et qui restera jusqu’au bout sans nul doute le régulateur du combat. Cette lettre de M. Thiers, c’est l’expression sensée, modérée, éloquente, de tous les instincts troublés par cette résurrection d’une monarchie dont on ne saisit pas le caractère. Par ses opinions, par ses traditions, par toutes les habitudes de sa vie et de son esprit, l’ancien président de la république n’est point un ennemi de la royauté. Il s’est proclamé assez souvent un vieux monarchiste, et au fond il est toujours de ceux qui croient qu’on est au moins aussi libre à Londres qu’à Washington, il défend aujourd’hui la république parce qu’il la croit seule possible dans l’état de la France, au milieu de la division des partis, et aussi et surtout parce que dans cette monarchie telle qu’elle se présente il voit la société moderne mise en suspicion et en péril, les libertés et les droits de la France contestés et menacés : M. Thiers l’a dit habilement dans cette lettre, faite pour servir de programme, pour ramener toutes les oppositions à une certaine discipline dans la campagne qui se prépare.

Certes la défense placée sur ce terrain, conduite par un homme tel que M. Thiers, cette défense, il n’y a pas à s’y tromper, est dangereuse pour les projets monarchiques, elle doit entraîner ou retenir bien des esprits incertains, de sorte que, même dans l’assemblée la plus royaliste, la question n’est nullement décidée ; jusqu’ici, elle reste obscure et indécise, circonstance assurément défavorable pour la solution définitive. Qu’on mette les choses au mieux dans la situation telle que l’ont faite tous ces tiraillemens, ces conflits intimes, et ces efforts inutiles : l’assemblée peut se partager presque également, et c’est à quelques voix de majorité que peut être tranchée la question suprême de la reconstitution de la France, du retour à la monarchie ! Serait-ce là une origine bien sûre, une condition bien efficace pour un gouvernement nouveau ? Et, s’il en est ainsi dans l’assemblée autant qu’on puisse le prévoir d’après les élémens qui la composent, qu’est-ce donc dans le pays, dans cette masse nationale qui n’est pas au courant des finesses diplomatiques, des secrets de couloirs et des combinaisons savantes, mais qui juge tout avec sa raison, avec son instinct, avec le sentiment de ses intérêts ? Quelles que soient les décisions qui seront prises par l’assemblée, le pays se soumettra sans nul doute, il ne se révoltera pas, il ne se jettera pas dans les insurrections ou les échauffourées sanglantes et stériles ; non, le pays ne semble nullement porté à la guerre ni à l’intérieur ni à l’extérieur, il attend les destinées qu’on veut lui faire. On ne peut cependant s’y méprendre, il y a un peu partout à la surface de la France un courant de méfiance et d’inquiétude. On se lasse de toutes ces obscurités et ces tergiversations, et on finit par s’alarmer de cet inconnu que les habiles tiennent en réserve. Les nations sont un peu comme les enfans, elles n’aiment pas les fantômes. Le pays n’a pas peur de la monarchie, d’une monarchie qui respecterait son état social, qui lui donnerait l’ordre, la sécurité, sans lui demander l’abdication de ses droits ; il a peur d’une monarchie que ses partisans les plus décidés représentent trop souvent comme une résurrection ou comme une relique du passé, comme une restitution de droit privilégié et surnaturel.

Sans doute il y a désormais dans la constitution sociale de la France une force qui est faite pour résister à toutes les atteintes, qui défie depuis soixante ans toutes les commotions et toutes les réactions ; mais, si cette société est réduite à se défendre tous les jours contre des velléités, même impuissantes, contre des réactions déguisées, contre des prépotences de caste ou des abus d’influence cléricale, s’il en est ainsi, ce n’est plus la paix qu’on promet à la France, c’est la lutte qu’on lui porte, la lutte organisée, incessante et périlleuse. C’est là justement ce que l’instinct public pressent, et, qu’on y prenne garde, cette inquiétude qui est un peu partout, que les factions peuvent exploiter et envenimer, mais qui existe, cette inquiétude ne procède nullement d’une ardeur révolutionnaire, elle est plutôt d’une nature conservatrice. Ce que le pays redoute par-dessus tout, c’est qu’au lieu de lui donner la paix on lui donne la guerre, c’est que la monarchie qu’on travaille à restaurer, ne prépare une révolution prochaine, à courte échéance, et peut-être cette fois plus dangereuse que toutes les autres. Pour la masse, cette révolution violente, à courte date, toujours menaçante, c’est le trouble immédiat de tous les intérêts ; pour ceux qui réfléchissent, ils n’ont qu’à se demander quel serait le lendemain de cette révolution, si, dans ces agitations confuses, stériles, peut-être sanglantes, qui pourraient naître, la monarchie et la république ne disparaîtraient pas également au profit de l’empire, si après tant d’expériences meurtrières ce ne serait pas tout simplement rentrer dans l’ère des aventures.

Ainsi donc voilà où l’on aboutit avec ce système de tergiversations et de diplomatiques réserves. On arrive à une sorte de suspension de la vie nationale, à un état indéfinissable où l’on ne sait plus ce qu’il faut croire ni ce qu’on peut craindre. Le pays reste profondément inquiet, méfiant et troublé au milieu de toutes ces obscurités ; l’assemblée elle-même, le jour où elle se verra en présence d’une résolution nécessaire, peut se trouver partagée, — et c’est dans ces conditions qu’on espère rétablir la monarchie traditionnelle, qu’on prétend fonder la stabilité ! Voilà un espoir et des prétentions bien fragiles. Si encore, au moment d’affronter cette crise, on pouvait distinguer un certain nombre d’hommes commandant la confiance par leur supériorité et leur caractère, prêts à se saisir du pouvoir le lendemain avec une généreuse, une intelligente et énergique décision ! Mais où sont les hommes désignés pour un tel rôle dans un pareil moment où il y aurait tout à faire ? M. le comte de Chambord, et on peut le dire sans lui manquer de respect, a nécessairement tout juste l’expérience d’un solitaire honnête, d’un prince qui a vécu loin de la France depuis quarante-trois ans. Ceux de ses amis dont il pourrait particulièrement écouter les conseils sont à l’œuvre depuis qu’ils figurent dans l’assemblée, ils ont pu déployer leurs talens ; ils n’ont sûrement pas montré une aptitude d’homme d’état qui les signale à l’attention publique, et les plus ardens ont laissé voir que leur esprit politique pouvait se méprendre étrangement sur les véritables dispositions de la France. Les monarchistes constitutionnels et libéraux seraient bientôt suspects, d’autant plus qu’ils n’ont pas paru jusqu’ici très empressés à se rendre à Frohsdorf pour faire leur soumission.

M. le comte de Chambord, dans une lettre récente où il disait avec une certaine hauteur que tout le monde avait besoin de lui, ajoutait aussitôt qu’il avait à son tour besoin de tout le monde. Fort bien, à la condition qu’il veuille s’inspirer de l’esprit de tout le monde : c’est là précisément la question. N’importe, les royalistes quand même n’y regardent pas de si près, et ils ont une singulière façon de simplifier le problème en disant aux Français : Vous n’avez pas le choix, c’est à prendre ou à laisser, la royauté ou l’anarchie, le roi ou le radicalisme ! Les royalistes qui parlent ainsi d’un ton dégagé en croyant tout décider d’un mot, ces royalistes ne s’aperçoivent pas qu’ils imitent absolument ces républicains extrêmes disant de leur côté à la France : Vous le voyez, l’alternative est claire, la république ou l’ancien régime avec ses conséquences, avec les nobles, la dîme et le gouvernement des prêtres ! — Les partis se croient bien habiles en enfermant une nation dans ces dilemmes absolus d’où l’on semble ne pouvoir s’échapper que par effraction ; ils n’oublient qu’une chose, le pays lui-même, qui ne veut ni de l’ancien régime, ni de l’anarchie, ni du radicalisme, ni du gouvernement des prêtres, et qui acceptera sans souci de l’étiquette tout ce qui pourra lui assurer la paix et la sécurité.

À quoi tient la confiance qu’inspire le nom de M. le maréchal de Mac-Mahon ? Elle se justifie sans doute par l’intégrité d’une très noble vie militaire, elle s’explique aussi tout simplement par ce fait, que l’attitude du chef du gouvernement répond à ce sentiment public qui le croit étranger aux agitations des partis, uniquement occupé de son devoir de premier serviteur de la France. Personne ne fait moins de bruit que M. le président de la république ; il ne dit rien, il ne prononce pas de discours, il n’écrit pas, et si on lui adresse des consultations, il fait répondre qu’il ne répondra pas. Que le maréchal de Mac-Mahon ait son opinion sur certaines choses d’intérêt national, on n’en peut douter, et sans qu’il ait eu jamais à s’expliquer, il est par exemple assez vraisemblable qu’on ferait difficilement tomber de ses mains le drapeau qu’il plantait sur la tour Malakof, ou dont il s’enveloppait dans son héroïque deuil de Reischofen. On le croit, on en est sûr, l’instinct national sent qu’il a en lui un gardien vigilant, et on est convaincu aussi qu’avec l’autorité incontestée dont il dispose sur une armée obéissante et fidèle, il n’a pas même la pensée qu’il pourrait se servir de ce pouvoir pour faire violence au pays, bien moins encore dans des vues d’ambition personnelle. La confiance va vers lui parce qu’on le sait modeste, aussi calme que désintéressé au milieu des contradictions de la politique, uniquement préoccupé de maintenir l’ordre et de préserver la France des aventures en dehors de toutes les voies régulières et légales. De là aussi est venue cette idée de donner un caractère plus définitif et plus fixe à l’autorité présidentielle du maréchal de Mac-Mahon. C’est ce qu’on appelle la prorogation des pouvoirs du président ; mais il est clair désormais, si on en vient à cette mesure, que cela ne peut suffire, que cette prorogation des pouvoirs du maréchal de Mac-Mahon doit se lier à un certain nombre d’autres lois organiques donnant au pays ses institutions les plus élémentaires, une seconde chambre, un régime électoral qui règle le suffrage universel en le respectant. On a le programme tout tracé dans les lois que M. Thiers présentait il y a quelques mois, sur lesquelles M. Dufaure rappelait l’attention à la veille des vacances, et qui doivent être mises à l’ordre du jour à la rentrée de l’assemblée.

C’est un rendez-vous naturel, c’est l’occasion la plus simple pour définir et fixer un peu l’état du pays dans des conditions où la France, délivrée des fantômes dont on l’obsède, puisse vivre sans trouble, avec un pouvoir respecté, avec des institutions parlementaires régularisées, Que les royalistes à outrance se soient trop hâtés de combattre cette idée, dès qu’ils l’ont vue poindre, précisément parce qu’elle déjouait ce calcul qui consiste à placer la France entre la monarchie traditionnelle et l’anarchie ; c’est possible ; mais certainement une partie de la droite, déçue dans ses tentatives pour rétablir une monarchie raisonnable, se rallierait à ces combinaisons protectrices auxquelles ne manquerait pas d’un autre côté sans nul doute l’appui des fractions républicaines modérées, surtout du centre gauche. Dussent les radicaux aller rejoindre les légitimistes extrêmes dans un vote négatif, l’organisation nouvelle ne sortirait pas moins victorieuse du scrutin. On reviendrait ainsi, après quelques détours, aux seules choses possibles pour le moment.

De toute façon, l’heure est venue pour le gouvernement de se décider, s’il ne veut être devancé et entraîné dans des luttes violentes où il disparaîtrait bientôt lui-même. Jusqu’ici, il a évité de se prononcer, il est resté neutre au moins comme gouvernement, puisqu’il est bien clair que chacun des membres du ministère a son opinion. Il ne peut plus cependant s’enfermer dans cette neutralité, qui ressemblerait à une abdication. Il est tenu de dire ce qu’il veut, ce qu’il se propose de faire. C’est à lui de prendre l’initiative dès le premier instant où l’assemblée se trouvera de nouveau réunie à Versailles, ne fût-ce que pour couper court à des débats sans issue, à des violences de partis qui ne seraient qu’une cause d’excitation nouvelle et d’agitation stérile. Les circonstances commencent à devenir pressantes d’ailleurs, Les élections de ces jours derniers, toutes républicaines, même assez radicales si l’on veut, sont un symptôme d’impatience bien plus que le signe de la puissance réelle des idées révolutionnaires. On ne comptera pas apparemment parmi les victoires signalées du radicalisme l’élection de M. de Rémusat à Toulouse. Tant qu’il n’y aura que des radicaux de ce genre, le péril ne sera pas bien grand. Dans tous les cas, le meilleur moyen d’en finir avec tous ces entraînemens et ces obscurités du scrutin, c’est de leur opposer la netteté, la clarté du langage et de l’attitude, c’est d’en revenir le plus tôt qu’on pourra à l’œuvre trop abandonnée de la réorganisation nationale dans des conditions fixées et coordonnées, où une politique fortement, libéralement conservatrice puisse se déployer sans avoir à se débattre avec des soupçons et avec des ombres.

Ces grands débats de la politique, où se décideront les destinées de la France, s’ouvriront bientôt à Versailles, et en attendant on a là tout près le grand drame judiciaire et militaire qui vient de s’ouvrir à Assurément rien n’est plus douloureux, rien n’est plus émouvant que ce spectacle d’un homme qui a été à la tête de nos armées, et qui se trouve aujourd’hui sur la sellette d’un conseil de guerre comme un simple prévenu. Que sortira-t-il de ces dramatiques débats qui commencent à peine ? quel sera le dénoûment juridique ? Nous ne le cherchons pas. Quelle que soit la sentence du conseil qui siège à Trianon, une chose reste certaine pour le moment, et elle est toute politique. Cette triste affaire montre bien tout ce qu’il y a eu d’imprévoyance, de décousu, de confusion, d’impéritie dans la préparation de cette guerre si funeste à la France. Elle montre aussi par plus d’un détail pénible la malfaisante influence exercée par l’empire sur les habitudes militaires. C’est à tous ceux qui sont jaloux de l’honneur du drapeau de travailler maintenant à réformer ces habitudes, à refaire une armée qui puise dans sa vieille histoire le sentiment de ce qu’elle doit à elle-même et de ce qu’elle doit à la France.

Où en est donc maintenant l’Espagne avec ses révolutions et ses confusions ? Il y a eu du moins au-delà des Pyrénées, depuis quelques semaines, un certain progrès, qui a coïncidé avec la plus récente transformation du pouvoir exécutif, avec l’arrivée de M. Castelar au gouvernement. Malgré son penchant à se laisser aller à son imagination et à faire de la politique avec des discours, M. Castelar a eu le mérite de comprendre que la république n’avait quelque, chance, si elle était possible en Espagne, qu’en répudiant toutes les violences socialistes ou radicales, qu’on ne pouvait combattre les insurrections communistes ou carlistes qu’avec une armée, et que, pour avoir une armée, il fallait avant tout rétablir l’autorité des lois militaires. Dès qu’il est arrivé au pouvoir, M. Castelar a provoqué une suspension des cortès pour se donner une certaine liberté d’action ; il s’est fait accorder des facultés extraordinaires pour se procurer de l’argent, pour lever des soldats ; il a fait appel au dévoûment de quelques généraux, et du mieux qu’il a pu il s’est mis à l’œuvre pour combattre l’insurrection communiste du midi et l’insurrection carliste du nord. On ne peut pas dire que tout marche très vite ni très aisément. Les radicaux sont toujours maîtres de Carthagène, où on les assiège, et, comme ils ont des forces navales, ils ont pu récemment aller offrir le spectacle d’un bombardement inhumain de la ville d’Alicante. D’un autre côté, dans le nord, le général Morionès livre aux carlistes des batailles qui sont célébrées comme des victoires dans les deux camps. C’est la guerre civile qui continue. Il y a cependant cela de bon que la résistance des radicaux à Carthagène ne peut plus être longue, et que les carlistes semblent désormais tenus en échec. Est-ce le signe d’une amélioration décisive ? L’Espagne a certes besoin de trouver enfin un gouvernement réparateur qui l’arrache aux convulsionnaires et aux absolutistes qui menacent de la dévorer.

CH. DE MAZADE.