Chronique de la quinzaine - 14 octobre 1881

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Chronique n° 1188
14 octobre 1881


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




14 octobre.

On est entré dans la confusion, il s’agirait d’en sortir, et on ne sait pas comment on en sortira. C’est toute la politique du jour. Le fait est qu’on chemine péniblement, laborieusement, au milieu des difficultés de toute sorte, les unes trop réelles, les autres factices, qui se sont si singulièrement accumulées depuis les élections.

Il n’y a que peu de temps encore, c’était une assez grosse affaire d’en finir avec cette bizarre anomalie de la coexistence des deux chambres, de savoir à quelle date précise devait se réunir le nouveau parlement. La situation était certes aussi obscure qu’imprévue par suite de cette anticipation de scrutin, qui avait mis momentanément en présence deux assemblées, l’une expirante, l’autre impatiente de vivre. Quel jour et à quelle heure devait cesser oette longue, cette inutile et dangereuse irrégularité par la transmission de l’héritage législatif, par l’entrée en fonctions de la chambre nouvelle ? Serait-ce le 17, serait-ce le 29 octobre ? A vrai dire, dès qu’on était dans les interprétations arbitraires, il n’y avait aucune raison plausible pour que l’une des deux dates fût préférée à l’autre, et M. le président de la république est arrivé de Mont-sous-Vaudrey pour mettre tout le monde d’accord en choisissant la date du 28, qui ne s’explique pas plus que le 17 ou le 29. L’essentiel est qu’il y ait un jour prochain fixé pour la réunion des chambres. Maintenant que la décision est prise et connue, que cette difficulté, sur laquelle se sont exercées les polémiques, est écartée, il reste encore une question qui n’est pas moins grave, qui résume et domine toutes les autres, qui s’agite plus ardemment que jamais, sans avoir jusqu’ici un dénoûment : c’est la question ministérielle. Ici la confusion recommence et s’accroît. On ne sait plus à qui entendre. Le ministère qui a existé jusqu’ici, qui a fait les élections, est-il près de mourir de défaillance avant la session et va-t-il, comme on l’a dit, remettre ces jours-ci sa démission à M. le président de la république ? Attendra-t-il, au contraire, la réunion des chambres, les débats qui s’ouvriront nécessairement sur ses actes, les premières manifestations d’une majorité nouvelle, de cette majorité dont on parle toujours sans la connaître ? Périra-t-il de la douce mort des impuissans ou sous le coup d’un vote décisif du parlement ? De tout ceci, enfin, va-t-il sortir, un de ces jours, au plus tard le mois prochain, ce qu’on appelle le « grand ministère, » le cabinet prédit par les prophètes, qui aura la mission de tout relever, de tout redresser, qui doit donner au pays un gouvernement, une direction, l’ordre et le progrès, la stabilité et les réformes ? Ce qu’il y a de plus curieux dans ces discussions confuses et assourdissantes sur ce qu’on peut appeler la « question ministérielle, » dans les combinaisons que les uns et les autres imaginent pour faire face à une situation nouvelle, c’est que tout le monde invoque les règles parlementaires, tout le monde parle de correction constitutionnelle, et ce qui est certes plus clair que tout le reste, c’est que le vrai sentiment parlementaire n’a qu’une médiocre place dans cette crise d’anarchie où s’affaisse un ministère, désormais destiné à une triste fin, soit qu’il se retire aujourd’hui, soit qu’il aille jusqu’au bout, jusqu’à des discussions publiques où il disparaîtra.

Évidemment, à s’en tenir au jeu régulier des institutions parlementaires, le ministère n’aurait provisoirement aucune raison plausible de se retirer, de porter sa démission à M. le président de la république. Il n’a reçu jusqu’à la dernière heure de l’ancienne chambre que des votes d’approbation et d’encouragement, même dans des affaires où il aurait dû être contenu par la vigilance d’une assemblée sérieuse ; Il a certes, autant qu’il l’a pu, flatté les préjugés et satisfait les passions de la majorité républicaine. Il a fait les élections et les élections ti’ont pâà été une défaite pour lui. Il a célébré les scrutins du 21 août et du 4 septembre comme un succès de la cause commune. M. le président du conseil, d’ailleurs, en tacticien plein de prévoyance, avait pris ses précautions et s’était arrangé pour ne point être parmi les vaincus. Après avoir un moment repoussé toute idée de revision constitutionnelle, il avait entendu le discours de lurs, il avait médité ce discours, et il s’était ravisé à propos ; il s’était même généreusement offert à n’être qu’un lieutenant de M. Gambetta dans les combinaisons de l’avenir. La révision constitutionnelle, le développement de la laïcité dans les écoles, la guerre au cléricalisme, la réforme de la magistrature, M. le président du conseil a tout accepté, borttant son ambition à ne résister à rien, à suivre le courant, à se « laisser pousser, » comme il l’a dit un jour. Il a fait ou il a cru faire d’avance un pacte avec la majorité future dont il a pu se promettre l’appui. Où donc a-t-on vu que, par le seul fait du renouvellement de là chambre, le ministère fût obligé de se retirer, d’offrir au moins sa démission avant l’ouverture de la session ? C’est interpréter étrangement les traditions constitutionnelles, les usages des grandes nations libres comme l’Angleterre. Sans doute, à l’époque des dernières élections anglaises, lord Beaconsfield n’attendait pas la réunion du parlement pour remettre le pouvoir entre les mains de la reine. C’était tout simple, la lutte était si nettement engagée entre les conservateurs et les libéraux, entre lord Beaconsfield et M. Gladstone, que le scrutin parlait de lui-même. Le chef des tories n’avait plus qu’à s’effacer devant une manifestation évidente et précise de l’opinion, devant le succès de son heureux rival marchant à la tête d’une majorité ralliée à son drapeau, conquise par son ascendant. Il n’y avait ni subterfuge ni équivoque possible ; mais ici le ministère français s’est cru, s’est dit victorieux avec la majorité qui est sortie des élections, devant laquelle il a maintenant à paraître. Une démission anticipée prend nécessairement un autre sens. Si le ministère se retire avant l’heure, ce n’est pas précisément par respect pour une correction parlementaire, qui n’est point en question, c’est parce qu’en définitive, il s’affaisse sous le poids des fautes qu’il a accumulées, et parce qu’il se voit menacé par la prépotence d’un homme qui, après avoir fait ou défait des ministères, après avoir embarrassé plus d’un cabinet, aspire à avoir lui-même son cabinet.

Disons le mot. Dans cet interrègne confus du moment, les raisons de légalité parlementaire ont, de part et d’autre, moins de place que les calculs et les jeux de tactique. M. le président du conseil, malgré la fierté de ses discours, n’en est point, selon toute apparence, à sentir ce qu’à y a de grave dans ces responsabilités que le gouvernement a assumées, surtout depuis quelque temps, avec les affaires d’Afrique, et il s’est probablement dit que le meilleur moyen d’atténuer une crise imminente était de laisser le terrain libre, de se prêter plus ou moins spontanément à une combinaison où M. Gambetta aurait le premier rôle. Peut-être aussi, dans le sentiment de son importance, s’est-il dit qu’en évitant des scissions trop vives, il pourrait continuer à diriger l’instruction publique et représenter en quelque sorte la transition du ministère qu’il préside au ministère nouveau, où il ne sjrait plus qu’un « lieutenant. » D’un autre côté, M. Gambetta, qui, au premier moment, au lendemain des élections, a paru désirer la retraite de M. Jules Ferry et de ses collègues, n’a plus semblé depuis la souhaiter aussi vivement, au moins à une échéance immédiate. Lui aussi, il a l’air d’avoir fait son raisonnement et son calcul. Il s’est vraisemblablemenî dit que, puisqu’il y avait des responsabilités assez lourdes, ce qu’il y avait de mieux était de les laisser tout entières à ceux qui les avaient prises, et que ce qu’il y avait de plus commode pour lui était de ne pas s’en charger, de n’accepter tout au moins l’héritage que sous bénéfice d’inventaire. Il a adopté le thème des liquidations nécessaires avant la reconstitution d’un gouvernement issu de la majorité nouvelle, et il a laissé ses amis démontrer de la manière la plus pressante que le cabinet ne pouvait faire autrement que d’aller jusqu’au bout, de se présenter devant les chambres, en un mot, de régler ses comptes. Le secret de ce qui se passe aujourd’hui, si tant est que ce soit désormais un secret, est dans cette double tactique de M. le président du conseil essayant de créer la solidarité de deux ministères, une tradition ou un partage de responsabilités, et de M. Gambetta, décidé à se laver les mains du passé, à attendre la réunion du parlement pour prendre un parti selon les circonstances. On est jusqu’à présent à deux de jeu, et, dans tout cela, il faut en convenir, les considérations de régularité parlementaire deviennent ce qu’elles peuvent.

Ce qu’il y a de bien clair désormais, c’est que le ministère, sans avoir essuyé une défaite de parlement, sans avoir été vaincu dans les élections, sans avoir eu même le temps de se présenter devant la chambre nouvelle, se trouve conduit à cette extrémité où il n’a plus que le choix de la manière de mourir. Va-t-il décidément se démettre avant la session, comme il en a eu le projet ? Restera-t-il tristement fixé à son poste pour répondre de ses actes, comme on lui en fait l’obligation ? Se résoudra-t-il à cet expédient banal qui consiste à avouer son impuissance par une démission anticipée et à rester un expéditeur provisoire des affaires sans autorité ? C’est toujours, sous des formes différentes, une assez piteuse fin, et, si le ministère en est là, s’il s’affaisse sur lui-même, c’est parce qu’il a vécu de transactions et de confusions, parce qu’il ne représente plus aujourd’hui que les incohérences de gouvernement dont il a donné l’exemple, les fautes dont il va laisser l’embarrassant héritage.

Sans doute plus d’une fois M. le président du conseil s’est flatté d’être au pouvoir le gardien des bons principes, des saines traditions d’état, de représenter ce qu’il a appelé la politique modérée. Il l’a dit avec affectation dans ses discours, surtout quand il s’est trouvé en présence d’auditoires de province, qui aiment peu les agitations et les violences. Il s’est fait un mérite à l’occasion de désavouer les radicaux, les idées et les procédés révolutionnaires. M. Jules Ferry a l’ambition de passer pour un homme d’état correct. En réalité, on n’a jamais bien su ce que c’était que cette politique modérée, qui a toujours parlé de modération dans les discours et qui, en définitive, a passé son temps à apaiser le radicalisme, à laisser le conseil municipal de Paris faire tout ce qu’il a voulu, à introduire l’esprit de secte dans l’enseignement, à chasser des écoles les plus simples emblèmes religieux et même la Bible, à livrer aux passions de parti tantôt l’administration ou la magisi rature, tantôt les intérêts de l’armée ou les garanties libérales. Le ministère, où M. le président du conseil a eu la prétention ae représenter la politique modérée, n’a pas toujours fait, si l’on veut, out ce qu’on lui demandait ; il s’est parfois arrêté à mi-chemin et a eu l’an^ de ne céder qu’à moitié. Il en a fait assez pour introduire l’esprit de désorganisation et de désordre dans une partie de l’administration publique, et ce qu’il n’a pas fait, il l’a laissé faire. Et ce qu’il y a de plus dangereux en tout cela, c’est que le sentiment du droit et de la légalité semble s’émousser complètement. On prend avec les lois les plus singulières libertés, dérogeant sans façon à celles qui existent, appliquant au besoin quelquefois celles qui n’ont pas même été encore adoptées. Tout est livré à la fantaisie des interprétations discrétionnaires ; tout est permis dès qu’on croit pouvoir invoquer un prétendu intérêt républicain. Devant cet intérêt républicain vrai ou supposé, il n’y a pas un ministre qui ne s’incline, prêt à tout accepter ou à tout subir. Qu’en résulte-t-il ? La conséquence est tout simplement cette situation que nous voyons, où un gouvernement préoccupé avant tout de vivre, soumis aux influences de parti, se prête à tout, multiplie les fautes qu’il n’ose pas avouer après les avoir commises, qu’il aggrave quelquefois en les déguisant, et qui, en définitive, un jour ou l’autre, retombent sur lui de tout leur poids. C’est justement ce qui arrive avec ces affaires d’Afrique et de Tunisie, où semblent se concentrer les fautes, les imprévoyances, les faiblesses, les contradictions auxquelles le gouvernement s’est laissé aller depuis quelques mois et qu’il n’a cessé malheureusement d’aggraver par ses réticences.

On n’en peut douter, c’est là pour le moment la grande responsabilité sous laquelle fléchit le ministère. Que la pensée de maintenir, de mettre hors de toute contestation notre influence à Tunis soit venue à un gouvernement français, ce n’est point là certes ce qui est surprenant. La question, dans ces termes, est résolue par le patriotisme, par le sentiment de conservation et de sécurité auquel doit obéir une puissance maîtresse de l’Algérie. Ceci n’est point contesté ; mais à l’origine, en s’engageant dans cette affaire avec une certaine impatience, avec une sorte de vivacité fébrile comme il le faisait, le ministère avait-il calculé la portée et les développemens possibles de ce qu’il faut bien désormais appeler une aventure ? Se doutait-il qu’il serait conduit de l’expédition contre les Khroumirs au traité de protectorat du Bai do, du traité du Bardo à la prise de possession de Tunis, à l’occupation de Sfax, de Gabès, de Sousse, puis enfin à une campagne contre Kairouan, — qu’il aurait à se débattre tout à la fois et avec une insurrection générale dans la régence et avec des difficultés diplomatiques qui ne sont’pas sans danger ? C’est là pourtant aujourd’hui une réalité, c’est l’histoire de ces derniers temps. Il y a moins de trois mois, dans une brillante et instructive discussion du sénat, M. le duc de Broglie décrivait sans illusion, sans animosité, la progression incessante, inquiétante, de cette affaire tunisienne, et il en montrait les dangers, les complications, les conséquences possibles. Il disait notamment qu’il n’y avait pas à s’y tromper, qu’on avait a une deuxième Algérie, sinon à conquérir et à annexer, puisque M. le ministre des affaires étrangères repoussait cette pensée, du moins à soumettre et à occuper. » Le gouvernement se fût-il bercé de quelque illusion à l’origine, il ne pouvait plus avoir la même quiétude, le même optimisme au mois de juillet ; ce que M. le duc de Broglie prévoyait, il pouvait le prévoir, et il aurait dû dès lors proportionner ses moyens d’action à la gravité croissante d’une entreprise qu’il ne croyait plus pouvoir déserter.

Malheureusement il est désormais trop clair qu’on s’est jeté dans cette aventure un peu à la légère, sans regarder au lendemain, avec l’espoir d’un facile succès, et ce qui est plus évident encore, c’est qu’une fois l’affaire engagée, on a été en quelque sorte ressaisi par les calculs de parti, par les considérations ministérielles, par la crainte d’avouer le véritable caractère des événemens. On a voulu continuer, aller au péril sans s’assurer les ressources nécessaires, les conditions et les garanties d’une action prévoyante. Questions de commandement, composition des forces expéditionnaires, distribution des corps, organisation des services, opérations, tout a été soumis à des intérêts politiques, à des raisons d’un ordre intérieur. Comme il fallait éviter d’effaroucher le pays par des déploiemens trop visibles et inusités de forces militaires, on s’est épuisé en combinaisons pour prendre des troupes de toutes parts et pour déguiser autant que possible les envois de renforts. Après la première expédition des Khroumirs, comme on avait à craindre des interpellations parlementaires et comme on voulait éviter de laisser croire à des complications nouvelles, on se hâtait de rappeler imprudemment des bataillons qu’on était obligé de renvoyer presque aussitôt en Afrique. Lorsque les élections sont venues, il fallait absolument rassurer l’opinion, s’abstenir de tout mouvement, et on ne permettait pas même de dire que la guerre était possible, qu’on aurait à envoyer de nouvelles troupes, qu’on pourrait même retenir certaines classes. Ce n’est que le lendemain qu’on s’est remis un peu à l’œuvre, et l’histoire des ordres et des contre-ordres de M. le ministre de la guerre au sujet de la classe de 1876, cette histoire n’est-elle pas la plus frappante preuve de la subordination des affaires militaires aux petits calculs d’une politique de parti ?

La conséquence a été sensible et elle ne pouvait être que douloureuse. En réalité, on a procédé avec un décousu complet, sans méthode, sans idée arrêtée. On a dispersé des troupes exposées à toutes les influences pernicieuses du climat, et nulle part on n’a été en mesure de faire des opérations sérieuses. On a occupé certains points et on a laissé inoccupées des régions entières qui auraient dû être gardées avec vigilance. Nos troupes disséminées se sont trouvées parfois réduites à se défendre contre de violentes attaques, contre un mouvement insurrectionnel, qui n’a fait que s’étendre et s’aggraver depuis quelques mois, auquel l’imprévoyance a laissé le temps de grandir. Des combats obscurs et des souffrances, c’est tout ce qu’ont eu jusqu’ici nos soldats dans cette ingrate campagne. Et où en est-on aujourd'hui ? La situation ne laisse pas de rester sérieuse. On vient d’occuper les forts de Tunis, on est entré dans la ville, que des forces françaises gardent désormais militairement. Qu’on donne à cette mesure de sûreté le nom qu’on voudra, peu importe. C’était un acte de vigueur devenu nécessaire pour mettre la capitale de la régence à l’abri des troubles intérieurs aussi bien que des attaques extérieures. Il n’y avait point à hésiter au point où en sont les choses, au moment où nos soldats ont à faire face à un ennemi tourbillonnant autour d’eux. Il n’y a que quelques jours, à peine un de nos détachemens venait-il de quitter Hammamet que des Arabes entraient dans la ville et la saccageaient. Hier encore, à Sousse, quelques compagnies françaises envoyées en reconnaissance se sont trouvées bientôt aux prises avec des contingens nombreux, et tandis que le littoral est si peu sûr, la vallée de la Medjerda est livrée à l’insurrection, qui dévaste la ligne du chemin de fer, surprend des postes, marquant son passage par le massacre et le pillage. De toutes parts, on se trouve manifestement en présence d’une explosion de fanatisme religieux et national, d’une population belliqueuse appelée aux armes, et c’est une question de savoir si l’expédition qui se prépare contre Kairouan, dont M. le général Saussier va prendre le commandement, atteindra d’une manière efficace l’insurrection dans son foyer. C’est une série d’opérations à reprendre, à conduire, non plus comme au début avec incohérence, avec des bataillons mal liés, mais avec suite, avec une active et énergique vigilance, surtout avec des forces suffisantes. Si ce n’est une conquête, selon le mot de M, le duc de Broglie, c’est du moins une vraie campagne à recommencer ou à commencer dans des conditions nouvelles, une campagne qui aurait pu être rapide et décisive, il y a quelques mois, avant le progrès du mouvement aï-abe, qui peut devenir laborieuse aujourd’hui.

La première faute, la faute évidente, a été de se faire illusion à l’origine, de n’adopter que des demi-mesures, surtout d’avoir l’air de déguiser la vérité au pays, au parlement. On a procédé dans la partie militaire de l’expédition tunisienne, comme on a procédé dans la partie financière. On a craint d’avouer les dépenses qui allaient devenir nécessaires, on a laissé partir les chambres sans leur demander les ressources extraordinaires dont on avait besoin, et il a bien fallu cependant suffire aux frais d’une entreprise où l’on répétait sans cesse que le drapeau était engagé. Il a bien fallu avoir de l’argent, et on l’a trouvé par une combinaison bien simple, qui a consisté à le prendre là où il était. Vainement M. le ministre de la guerre et M. le ministre des finances s’efforcent aujourd’hui d’expliquer leur combinaison et font dire pour leur justification que le budget a suffi, qu’on a trouvé tout ce qu’il fallait dans les crédits ordinaires, que tout sera réglé par ce qu’on appelle une « ventilation. » Le fait clair et net, c’est que les ressources extraordinaires votées par les chambres étaient notoirement et que, pour avoir l’argent nécessaire, on a dû puiser dans des crédits affectés à d’autres services. C’est là justement ce qui est irrégulier, ce qui avait un nom suspect sous l’empire et ce qui semblait ne pas devoir passer dans un budget de la république. A quoi bon les subterfuges ? C’est là une politique puérile. Tout finit par se savoir et, un jour ou l’autre, on est exposé à quelque mésaventure, comme celle que M. le ministre de la guerre vient d’essuyer.

M. le ministre de la guerre, il y a quelques jours à peine, a fait paraître une note destinée à rassurer l’opinion, assez alarmée depuis quelque temps sur l’état sanitaire de l’armée de Tunisie. La statistique avait complaisamment groupé des chiffres et des moyennes qui n’étaient pas des plus faciles à comprendre, mais qui devaient produire le meilleur effet. La note officielle avait à peine paru cependant qu’un journal spécial, la Gazette hebdomadaire de médecine publiait, dans un récit émouvant, une série de documens précis et douloureux sur ce même état sanitaire, et ici toute politique était étrangère à ces révélations pleines de détails pénibles. Il en résulte que, dans cette malheureuse campagne, le service des médecins, l’organisation des ambulances, la distribution des médicamens, les approvisionnemens les plus simples, tout a été insuffisant ou tardif, et que nos soldats, atteints souvent d’épidémies meurtrières, ont eu, ont peut-être encore cruellement à souffrir. Tout cela est net, inexorable comme une constatation de médecin, et il n’y a d’ailleurs dans ces détails rien qui ne concorde avec les correspondances de nombre d’officiers qui, sans récriminations, supportant vaillamment leur sort, écrivant dans la plus stricte intimité, parlent des souffrances de leurs soldats, du dépérissement de leurs effectifs. M. le ministre de la guerre a paru péniblement étonné de voir sa note pâlir subitement devant ces révélations, d’apprendre par un journal ce qu’il ignorait, — et il a ordonné une enquête ! L’enquête produira pour sûr des rapports, et elle ne fera pas revivre ceux qui ont été victimes des incohérences administratives. Le malheur est de n’avoir pas su à l’origine ce qui manquait pour une entrée en campagne ; de telle sorte qu’en cela comme en tout, dans les services médicaux comme dans l’organisation des forces militaires, comme dans les finances, le ministère, pour n’avoir pas été à la hauteur de son mandat, pour n’avoir pas démêlé ou pour n’avoir pas suffisamment avoué au pays la vérité, se trouve sous le poids d’assez graves responsabilités devant les chambres. Il expliquera de nouveau cette affaire tunisienne et il obtiendra son bill d’indemnité, c’est possible. Il ne reste pas moins des faits évidens, palpables qui représentent une série de méprises, une malheureuse médiocrité de gouvernement, et qui ne sont pas de nature à relever le crédit politique d’un ministère.

Raison de plus, dira-t-on, pour liquider au plus tôt ce passé, pour entrer dans une voie nouvelle, pour appeler enfin M. Gambetta au pouvoir avec la mission de redresser ces affaires mal engagées, de relever la direction politique de la France, de reconstituer un gouvernement avec le concours d’une majorité disposée à le suivre. M. Gambetta est l’homme indispensable aujourd’hui, universellement désigné soit par l’ardeur des sympathies qui le soutiennent, soit par l’ardeur des hostilités qui poursuivent en lui le chef d’une prochaine administration. C’est lui qui a dans les mains la solution de la crise et qui doit dissiper toutes les confusions. — M. Gambetta a, en effet, des chances d’être un de ces jours premier ministre, et il aura, si l’on veut, une majorité, soit ; mais enfin la question est de savoir ce que sera, ce que fera ce ministère. M. Gambetta, après tout, n’est pas un homme nouveau. Il a eu sa part d’influence, même d’influence prépondérante, dans tout ce qui s’est fait depuis quelque annéss, dans une politique, dans des actes qui ont conduit la France à la situation difficile où elle se trouve. Il est depuis longtemps le prépotent de la république. Un jour, il est vrai, il a prétendu être innocent de toute action occulte et n’avoir pas même connu une mission que tout le monde connaissait, dont l’opinion lui attribuait l’initiative. C’était bien de l’innocence, qui prouvait peut-être simplement que la mission, n’ayant pas réussi, n’était plus bonne qu’à être désavouée. M. Gambetta n’a pas moins été mêlé activement, quoique parfois indirectement, à tous les faits, à tous les incidens politiques qui se sont succédé, et ceux-là même des ministres qui sont aujourd’hui le plus compromis, c’est lui qui les a placés au pouvoir, c’est lui qui les a soutenus. Lorsque, l’an dernier, M. de Freycinet se voyait obligé de quitter la présidence du conseil et tombait, obscurément, sans bruit, sans débat parlementaire, devant la résistance de quelques-uns de ses collègues, M. le général Farre, M. Constans, M. Cazot, ces derniers n’étaient forts que parce qu’ils représentaient l’influence de M. Gambetta. Si M. Jules Ferry, depuis qu’il est le chef du cabinet, ne s’est pas séparé du ministre de l’intérieur, du ministre de la guerre, c’est parce qu’il les savait soutenus par M, le président de la chambre des députés. Un document récent, qui reproduit les honnêtes et probes explications de M. Dufaure au sujet de la crise de l’avènement de M. Jules Grévy à la présidence, ce document constate l’ardeur avec laquelle M. Gambetta portait M. le général Farre au ministère de la guerre : il pressentait sans doute dans le candidat de son choix l’habile organisateur de l’expédition de Tunisie ! M. Gambetta a donc, après tout, sa part de responsabilité dans ce passé qu’on tient à liquider aujourd’hui, et il s’agirait de savoir s’il se propose de continuer ce passé, si, comme on le disait autrefois, il a tout simplement l’intention de jouer le même air en le jouant mieux.

Non, sans doute, ce n’est pas cela. M. Gambetta a eu, il est vrai. une influence aussi réelle que peu définie dans ces dernières années. Il a été mêlé d’une façon plus ou moins ostensible à certains èvénemens, il a inspiré certains actes, il a eu ses amitiés dans les cabinets qui ont vécu ou qui sont morts par lui ; mais il n’est ni enchaîné par ces amitiés, ni engagé par ces actes, ni responsable des événemens qui ont mal tourné. Il arrive avec ses idées, il a développé dans ses discours le programme qu’il entend appliquer ; il a surtout une vigueur d’action personnelle qui n’a pas eu l’occasion de se déployer, une autorité impatiente de se produire, et le gouvernement occulte du passé ne représente pas ce que sera le gouvernement de l’avenir. Eh bien ! soit encore. Que représente donc ce premier ministre de demain, appelé par M. le président de la république, appuyé par une majorité ralliée à sa voix ? que porte-t-il au pouvoir ? que serait-il et que fera-t-il ?

Il faut parler sans détour. M. Gambetta est évidemment aujourd’hui à l’heure décisive de sa carrière, à ce moment où un homme public donne par ses actions la mesure de ce qu’il vaut réellement et de ce qu’il peut. Il est certes favorisé par bien des circonstances ; il a en rnême temps contre lui deux choses. La première est cette position même qu’il s’est faite, cette importance irrégulière et prépondérante qu’il a su conquérir sans doute par une certaine habileté de procédés comme par la parole, et que la flatterie s’est aussi empressée de lui créer. La vérité est que M. Gambetta reste provisoirement un personnage assez embarrassant dans le jeu des ressorts parlementaires, si bien qu’on ep est encore aujourd’hui à débattre s’il doit être un ministre comme un autre, un chef de cabinet comme un autre, ou s’il sera un président du conseil d’un ordre particulier, continuant la prépotence qu’il a eue hors du pouvoir, représentant une sorte de vice-président de la république. Remarquez que s’il a la réalité de l’influence, il en a aussi l’ostentation souvent blessante et irritante. C’est là justement le danger pour lui, parce qu’il se trouve dans des conditions où il a trop promis pour ne pas causer des déceptions de plus d’un genre et où il a un rôle trop dominant, trop aventureux pour ne pas rencontrer un jour ou l’autre des résistances qui peuvent l’arrêter net sur le chemin où il est engagé. C’est le danger qni tient à sa position personnelle, à un ascendant exorbitant.

Une autre difficulté, c’est le choix d’un système, c’est le programme qu’il s’agit de réaliser. Quelle est exactement la politique que M. Gambetta se propose de suivre ? Le programme est connu, il a été exposé à Tours, à Belleville, au Neubourg, avec tous les détails et toutes les variantes possibles ; oui, il est connu, c’est bientôt dit. Le fait est que M. Gambetta a deux chemins ouverts devant lui. S’il entre aux affaires avec l’intention d’en finir honorablement avec des entreprises mal engagées, d’assurer à la France la paix dont elle a besoin, la paix diplomatique et la paix civile, la paix des intérêts et la paix des consciences, — de proposer des lois équitables, des réformes mûrement méditées, de faire de la république le régime de tout le monde, ce serait certes la politique la mieux inspirée ; ce serait le meilleur moyen de servir la république, de lui donner la vraie stabilité qui n’exclut aucun progrès sérieux, de faire à son profit ce gouvernement dont on parle sans cesse et dont on comprend parfois si peu les conditions. Ce n’est point à dire que l’œuvre soit facile pour un homme qui n’a point eu encore l’occasion de s’essayer dans des circonstances régulières, qui à des dons évidens joint une dangereuse exubérance, et qui a peut-être autant à oublier qu’à apprendre ; elle est du moins faite pour tenter une ambition généreuse et elle trouverait bientôt de nombreux, d’efficaces appuis, elle s’imposerait parce qu’elle répondrait aux plus secrets instincts, aux besoins les plus pressans du pays. Si M. Gambetta entre aux affaires avec l’intention de se « laisser pousser, » comme disait M. Jules Ferry, de gouverner avec des idées et des passions de parti, en se faisant précéder de toute sorte de points d’interrogation sur la revision constitutionnelle, sur la réforme ou la désorganisation de la magistrature, sur l’asservissement des croyances, sur la réduction du service militaire, ce n’est plus un homme d’état, c’est le tribun continuant, au pouvoir comme hors du pouvoir, son rôle d’agitation. Ce n’est pas un changement de politique, c’est tout au plus l’ancien ministère remanié avec de nouveaux noms et d’inévitables aggravations. C’est le même air joué d’une plus grosse voix, et comme conséquence, c’est l’ère des conflits intérieurs perpétuée en France.

Voilà la vérité, voilà l’alternative qui se dessine. A l’heure qu’il est, d’ailleurs, toutes ces questions qui s’agitent depuis quelques jours au sujet de la reconstitution d’un gouvernement sont bien près d’être résolues ou du moins se hâtent vers le dénoûment, puisque M. Gambetta vient d’être appelé à l’Elysée. Ce qui sortira de ces conférences, on ne peut le savoir encore. Rien de décisif ne sera fait sans doute avant la réunion des chambres ; tout va se préparer, Ce qu’il y a de clair et de net, c’est le choix devant lequel M. Gambetta ne peut plus reculer ; il s’agit pour lui de devenir un serviteur prévoyant et utile de la France ou de n’être qu’urj agitateur vulgaire, plus habile à disputer ou à dominer le pouvoir qu’à l’exercer et destiné à se perdre dans quelque aventure, en perdant peut-être bien autre chose que lui-même.

Ch. de Mazade.