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Chronique de la quinzaine - 14 septembre 1832

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Chronique n° 11
14 septembre 1832


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.


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14 septembre 1832.


À défaut de grandes nouvelles du dehors qui nous ont encore manqué totalement cette quinzaine, voici de petits évènemens, de petites anecdoctes dont nous avons recueilli çà et là les détails.

Un bruit qui s’est dernièrement répandu dans le monde fashionable politique a produit à Londres une assez vive sensation. On a dit que la sœur de don Pedro, celle qui était régente de Portugal avant l’arrivée de don Miguel, a écrit au roi Guillaume une lettre par laquelle elle le supplie de la délivrer de la rigoureuse captivité que lui fait souffrir son frère, et de l’arracher à un pays où elle est contrainte de subir incessamment le spectacle d’un si cruel despotisme. On a quelque raison de penser que cette requête ne sera pas sans influence sur les décisions du cabinet anglais dans l’affaire portugaise.

L’ex-roi d’Espagne, Joseph Bonaparte, comte de Survilliers, est arrivé récemment à Londres, dans la voiture publique de Liverpool. Depuis lors il habite l’hôtel de Marshal Thompson. Il est maintenant âgé de soixante-cinq ans. Après avoir successivement occupé les trônes de Naples et d’Espagne, il a passé les quinze dernières années dans le voisinage de Philadelphie, se conformant en tous points aux mœurs et aux habitudes des fermiers américains. Le comte de Survilliers passe, sinon pour le plus distingué, au moins pour le plus aimable des frères de Napoléon. C’est un des premiers naturalistes de l’époque. En 1799, il publia un petit roman français assez médiocre, intitulé Moina. Ses sujets de la péninsule lui avaient donné le surnom de roi de la bouteille. Il a eu de sa femme, mademoiselle Clary, de Toulon, deux filles, mariées maintenant à ses neveux, les fils de Lucien et de Louis Bonaparte, qui hériteront de ses propriétés. Il paraît certain que l’arrivée du comte de Survilliers en Europe a un but politique, et qu’elle se rattache aux espérances que nourrit encore la famille de Bonaparte, malgré la mort du duc de Reichstadt.

Le comte de Survilliers a, dit-on, raconté que, lors de l’une de ses dernières visites à Washington, il fut reçu par le président Jackson, qui lui adressa ces curieuses paroles : — J’ai toujours fait grand cas de votre famille, et quant à votre frère l’empereur, c’est lui surtout que j’ai pris pour modèle dans mes guerres. — En vérité, monsieur le président ! mais vous fîtes à Napoléon beaucoup d’honneur !

Dennis Collins, ce maniaque qui avait, on se le rappelle, assailli, le printemps dernier, le roi d’Angleterre à coups de pierre, vient d’être condamné à mort. Sa sentence, rédigée selon les vieilles formes anglaises, est conçue en de bien étranges termes. Elle déclare qu’il sera pendu par le cou jusqu’à ce que mort s’ensuive, puis que sa tête sera séparée du tronc, et son corps coupé en quatre morceaux qui seront mis à la disposition du roi, afin que sa majesté puisse en faire ce que bon lui semblera.

C’est vraiment un beau cadeau que l’on offre à ce prince ! Quelque reconnaissance qu’il en puisse avoir, il ne l’acceptera pourtant pas assurément. On ne doute pas, du moins à Londres, que le pauvre fou n’obtienne grâce. non-seulement de la dissection, mais encore de la vie.

Un gentleman de Portsmouth s’est pendu dernièrement après avoir fait un testament, dans lequel il témoigne un mépris de son corps bien inouï, surtout en Angleterre.

Voici quelles instructions a laissées notre gentleman à son exécuteur testamentaire :

« Après ma mort, vous enverrez chez M. Martell, le chirurgien, pour le prier de faire enlever ma carcasse, afin qu’il en dispose selon son plaisir. Si M. Martell n’avait poini fait enlever, à ses frais, ma carcasse dans les vingt-quatre heures qui suivront mon décès, vous la pourrez offrir à toute personne de la profession de M. Martell, qui consentirait à s’en charger aux mêmes conditions ; dans le cas où il ne se trouverait point d’amateur de ladite carcasse, vous aurez soin qu’elle soit cousue dans un vieux sac, et jetée à la mer, de façon toutefois à ce que, pour cette opération, la dépense n’excède point la somme de deux livres. »

Ainsi l’honorable gentleman veut absolument être disséqué. Ce n’est qu’en désespoir de cause qu’il consent à se laisser manger par les requins.

Aujourd’hui que Walter Scott est mourant, il n’est point de détail sur son compte qui n’inspire un vif intérêt.

On parle de la prochaine publication de deux nouveaux ouvrages de cet écrivain : l’un intitulé le Siège de Malte ; l’autre, Bizarro, histoire calabroise. Il serait à souhaiter peut-être, dans l’intérêt de sa gloire, que ces romans ne vissent jamais le jour, surtout s’il ne les a pas écrits antérieurement à son voyage en Italie. Une publication bien autrement intéressante, et qui nous est aussi promise, sera celle du journal de l’illustre Écossais et de sa correspondance. On sait que, dans ce journal commencé depuis longues années, il a consigné scrupuleusement et avec une grande exactitude toute l’histoire de sa vie privée et celle de ses rapports avec les hommes les plus distingués de l’Europe entière.

Après tant de portraits littéraires de l’auteur d’Ivanhoé, il est curieux aussi de voir quel portrait moral en fait James Hoog, dans un spirituel article sur la statistique du Selkirkhire, inséré au dernier numéro du Journal trimestriel d’agriculture. Parler de Walter Scott comme homme littéraire, dit James Hoog, serait le comble de l’absurdité chez un écrivain qui s’occupe de statistique. Sous ce jour, Walter Scott est connu et apprécié de tout l’univers, partout du moins où les lettres ont pénétré. Mais ceux qui le connaissent seulement par les quelques centaines de volumes qu’il a publiés, ne connaissent que la moitié de l’homme, et non pas même la meilleure. C’est un ami sûr, candide et sincère, exprimant toujours franchement son opinion, qu’elle soit ou non conforme à la vôtre. Il n’est jamais l’ennemi d’un homme, bien qu’il puisse l’être de ses principes, et je ne crois pas que, dans tout le cours de sa vie, il lui soit jamais arrivé d’offenser quelqu’un. Son impartialité comme juge est si bien établie, que jamais nul individu, riche ou pauvre, n’a même essayé d’exercer sur ses décisions la moindre influence. S’il pouvait pourtant se laisser aller à quelque sentiment de partialité, ce serait en faveur des braconniers et des pêcheurs de nuit. Ils prétendent tous au moins qu’il existe une véritable sympathie entre eux et lui ; ils vous diront qu’il y a en sir Walter Scott quelque peu du vieux sang contrebandier, et que si les circonstances le lui eussent permis, il se fût montré parmi eux l’un des plus déterminés. Et vraiment ou assure que, dans sa jeunesse, parfois il prenait son fusil, et s’en allait tirer à la dérobée quelque coq de bruyère.

Sa constitution était des plus vigoureuses. Ses épaules, ses bras, tous ses membres étaient taillés en force. Aussi, comme l’observait Tom Purdie, s’il n’eût pas été boiteux, à force de courir les champs, le gaillard se serait fait assurément pincer une bonne fois.

L’acteur Claremont, le Desmousseaux de l’Angleterre, qui est mort dernièrement à Londres, dans sa maison, rue Percy, est un remarquable exemple du chemin que l’on peut faire avec une bonne conduite et de l’économie, sans avoir d’ailleurs de bien saillans moyens. Ce comédien fut originairement engagé au théâtre de Covent Garden aux appointemens de 10 livres par semaine. Il mettait de côté la meilleure partie de cette somme, vivant dans une chambre dont il ne payait le loyer que 12 livres par an et ne mangeant d’habitude, pour son dîner, qu’une côtelette de mouton qu’il préparait lui-même chez lui. Il s’arrangeait néanmoins pour se faire inviter à dîner en ville quatre ou cinq fois la semaine, ce qui lui épargnait alors jusqu’aux frais de la côtelette.

Lorsque John Kemble dirigeait le théâtre de Covent Garden, Claremont jouissait d’une haute faveur, non point pour l’excellence de son jeu, mais pour la précision et la régularité de sa tenue sur le théâtre et hors du théâtre. Il apportait tant d’attention dans l’accomplissement des conditions mécaniques de son état, qu’il fît dire alors de lui : Vous voyez en quel endroit de la scène Claremont a posé son pied ce soir, et bien mettez un clou à cette place, et dans six mois, que Claremont joue le même rôle, et vous retrouverez ce clou sous son pied.

John Kemble faisait le plus grand cas de cette pointilleuse exactitude, et il répétait à tous les jeunes acteurs : « Étudiez M. Claremont, messieurs, étudiez M. Claremont. »

Cependant par la suite et peu-à-peu les appointemens de M. Claremont se trouvèrent réduits à 3 livres par semaine, et on le menaça même de les soumettre à une plus forte réduction. Mais, pour éviter cette humiliation, comme il avait d’ailleurs amassé une petite fortune, il quitta le théâtre et fit son tour de France et d’Italie.

Il y a quelques années, comme il revenait à Londres après une tournée dans les comtés, durant les vacances de Covent Garden, sir Harris, le directeur, lui demanda comment il avait passé son temps. — Oh ! j’ai couru l’Angleterre, répondit Claremont. — Et qu’avez-vous joué ? — Richard III, monsieur, deux fois. — Deux fois ! Oh ! non pas sans doute deux fois dans le même endroit, monsieur Claremont, dit en souriant sir Harris.

Une complète réconciliation parait s’être opérée aux courses d’Egham entre le duc de Sussex et le roi Guillaume. C’est encore un symptôme qui ne présage guère la réapparition des tories au pouvoir.

Un journal de la Toscane parle d’un miracle tout récemment inventé par un certain M. Moccia, ecclésiastique d’environ cinquante ans, et qui s’est fait déjà connaître, en Italie, comme auteur de plusieurs ouvrages classiques. Ce prêtre possède, à ce qu’il semble, comme Jésus-Christ, la propriété d’être insubmergeable (qu’on nous pardonne l’expression). Il se jette indifféremment dans la mer, dans les rivières, dans les torrens, dans les mares et dans les puits, et reparaît immédiatement à la surface de l’eau, les bras croisés et sans la moindre apparence de gêne. Son plus grand divertissement est d’aller se coucher et dormir sur la mer pendant la chaleur. Le secret de ce miracle consiste en ce que le corps de M. Moccia pèse trente livres de moins qu’un volume d’eau de même dimension.

Des lettres de Zante racontent une anecdote tout-à-fait caractéristique et qui peint à merveille les mœurs douces et civilisées des nouveaux sujets du prince Othon. Deux militaires anglais, sur l’invitation du célèbre Colocotroni, étaient allés passer chez lui quelques jours. Tout l’état-major du chef moréote était habituellement admis à sa table, chacun de ses officiers ayant toujours alors, au moins, quatre pistolets chargés et deux poignards à sa ceinture. Un jour, pendant le dîner, l’un d’eux s’étant enivré, brisa une assiette et devint fort bruyant et singulièrement incommode pour les convives. Trois fois Colocotroni le pria assez rudement de se tenir tranquille, on bien de quitter la table ; mais comme il ne cessait point de crier et de troubler la réunion, le vieux chef saisit un pistolet et le dirigea sur son homme, jurant horriblement qu’il l’allait tuer s’il bougeait davantage. Par bonheur le Grec prit la menace en bonne part et profita de l’avis ; l’affaire en resta donc là. Mais une autre fois, un officier grec se trouvant trop péremptoirement contredit dans une discussion, prit aussi un pistolet à sa ceinture, et, par manière de réfutation, faisant immédiatement feu sur son contradicteur, l’étendit raide mort percé d’une balle dans la poitrine.

À Paris nous avons eu pendant cette quinzaine des concours de chevaux et de peintures.

Nous avons reçu de notre académie de Rome des tableaux et de La sculpture qui n’ont eu guère à lutter ensemble que d’insignifiance et de pauvreté. On se lassera peut-être quelque jour de tant dépenser pour n’avoir ainsi en Italie de pensionnaires que les médiocrités. Assurément ce n’est pas la peine d’envoyer ces messieurs fabriquer si loin les chefs-d’œuvre qu’ils nous expédient.

Après les concours de chevaux, les concours de peintures, viennent les concours de journaux ; chaque jour amène le sien ; chaque chose, chaque individu a sa feuille. Vous voyez que nous ne manquons pas de spécialités : les pères de famille ont leur journal, les mères ont leur journal, les femmes en couches ont leur journal, les petits enfans ont leur journal, les tailleurs ont leur journal ; il n’est pas jusqu’au Vésuve qui n’ait son journal !! Pourtant, dans cette grande création de journaux de toutes formes et de toutes couleurs, il restait une lacune : oui, messieurs, une lacune ; la voirie n’avait pas son journal ! Grâces donc soient rendues à M. Daubanton qui vient de combler cette lacune : son Journal de la petite et grande voirie sera une chose vraiment utile, et qu’on doit encourager.

L’Opéra nous a donné, la semaine dernière, une représentation de Fernand Cortez. C’était une exhumation véritable. Cependant, il faut le dire, tout gâtés que nous sommes, depuis dix ans, par la musique merveilleuse de Rossini, nous n’avons pas entendu sans plaisir cette grave et vigoureuse partition de l’auteur de la Vestale. Madame Damoreau, qui remplissait le rôle d’Amazili, par la chaleur et la suavité de son chant et de son jeu, n’a pas contribué faiblement au succès de cette reprise.

Le Théâtre Français s’est enfin piqué d’honneur et nous a gratifiés d’une espèce de drame qui s’appelle Clotilde.

Ce n’est vraiment pas la faute de mademoiselle Mars si cet ouvrage n’a que médiocrement réussi, car elle y a montré plus d’énergie et de puissance qu’elle n’en avait encore déployé dans aucun de ses rôles tragiques. Mais que voulez-vous ? Messieurs Bossange et Frédéric Soulié nous ont à leur tour produit une pièce taillée en petit et réduite d’après les monstrueux patrons de la Porte-Saint-Martin. C’est le même astre sanglant qui éclaire ce drame aussi peu vrai, moins habile seulement, moins vigoureux que ses modèles. C’est toujours le bourreau qu’on y voit poindre à l’horizon, dès le premier acte. Ne cherchez-là, d’ailleurs, non plus ni naturel ni consistance dans le style et dans les caractères. On s’y acharne encore impitoyablement à des lieux communs, bien vieux déjà pourtant et bien usés, tels par exemple que les épigrammes sur la diplomatie et sur les femmes. Il y est dit de ces dernières, qu’elles ne trouvent impertinens que ceux qui ne le sont pas assez, — et autres maximes de cette force. Le quatrième acte offre seul quelques scènes de passion sentie. La situation a porté les auteurs en dépit d’eux-mêmes. Mais nous le répétons, la pièce n’existe que par mademoiselle Mars. Quant à Ligier, il nous a semblé médiocre, et puis nous sommes un peu de l’avis d’un brave monsieur qui était placé près de nous, et trouvait que cet acteur n’était pas supportable en habit bourgeois. Cela est cependant fâcheux. On ne peut pas toujours avoir sur la tête le casque d’Achille ou le bonnet de Louis XI.

La quinzaine n’aura pas été stérile pour la poésie. Outre l’ode magnifique sur Napoléon II, de M. Victor Hugo, qui, nous devons l’avouer, a mis en défaut notre critique, nous avons eu celle de M. Charles Lassailly sur le même sujet, puis un fougueux dithyrambe à M. Guizot par M. Leclère, et une touchante complainte à l’infortuné Ramus par un anonyme. Il est inutile de dire que ces derniers morceaux se chantent, si l’on veut, sur l’air du Maréchal de Saxe.

Voici que maintenant se présente à nous la Cucaracha, nouvel ouvrage de M. Eugène Sue.

Si vous me demandez ce que c’est que la Cucaracha [1], moi je vous répondrai qu’en espagnol, c’est un ignoble insecte qu’en français nous appelons cloporte. M. Eugène Sue, qui poétise davantage, vous dira que c’est une mouche qui pique, et qui a la vertu de faire chanter ceux qu’elle a piqués. Or, M. Eugène Sue suppose qu’il a été piqué par cette mouche. Mais, au lieu de le contraindre à chanter, elle le contraint à nous raconter des histoires, et voilà pourquoi la collection de ces histoires s’intitule : la Cucaracha. C’est bien. De toute façon la Cucaracha est un excellent titre de livre. C’est un titre selon le cœur des libraires, un titre éminemment propre à figurer en lettres d’un pied sur une immense affiche, pour le plus grand ébahissement des badauds : c’est un titre à succès.

Quoi qu’il en soit, la Cucaracha se compose de contes et de nouvelles déjà publiés en partie dans cette Revue et dans d’autres recueils, ce qui nous dispense d’en parler avec beaucoup de détails. Les contes plus ou moins maritimes sont les meilleurs que renferme le livre de M. Eugène Sue. Le Présage est une peinture vive et animée de la bataille de Navarin. Les Aventures de Narcisse Gelin et les Voyages de Belissan sont des charges fort gaies et fort amusantes. Mon ami Wolf a peut-être le tort de rappeler trop et trop peu la Partie de trictrac de M. Mérimée. Le Remords et Crâo, dont la scène se passe en terre ferme, nous semblent tout-à-fait inférieurs aux morceaux que nous venons de nommer. M. Eugène Sue est vraiment un homme de mer ; hors de ses navires, on voit qu’il est mal à l’aise. Il trébuche et ne marche qu’à peine. Et puis son style perd infiniment à n’être point saupoudré de termes de marine. Cela lui ôte beaucoup de son éclat. Ce jeune écrivain fera donc bien, selon nous, de s’en tenir à sa spécialité. Qu’il continue de naviguer, tandis qu’il a le vent prospère ; seulement si quelque orage brise jamais son bâtiment et le jette à la côte, alors ce sera pour lui le temps de prendre terre, si faire se peut.

Nous ne terminerons pas sans annoncer aux amateurs de livres aimables et curieux la publication depuis si long-temps attendue du Déburau [2] de M. Jules Janin. Oui, le Déburau de M. Jules Janin. M. Jules Janin peut bien dire cette fois mon Déburau, sans que personne lui conteste le pronom possessif. C’est M. Jules Janin qui a fait ce grand homme. Ce grand homme lui appartient. L’histoire complète qu’il nous en donne est assurément l’un de ses plus jolis feuilletons. C’est une charmante plaisanterie en deux charmans volumes dignement illustrés par le crayon spirituel de M. Tony Johannot. Rien ne devait manquer à cette consécration de ! a gloire de l’illustre pierrot des Funambules.


LA REVUE.
GOUVERNEMENT


DES


INDIENS WINNEBAGOS


(AMÉRIQUE DU NORD.)





Les Winebagos, appelés aussi Puans, habitent un territoire situé au nord-ouest des Etats-Unis, entre les 44° et 45° de latitude nord, et arrosé par les rivières de Plein, du Renard et de l’Omsconsing, et par le lac de Winnebago. Ils sont répartis en sept tribus ou bandes, dont les principales sont celles de la Tortue, du Serpent, du Loup et du Tonnerre, et vivent de la chasse et de la pêche. Leur nombre excède à peine deux mille individus.

Les Winnebagos obéissent à un gouvernement aristocratique, et toute leur société est constituée d’après le même principe. Ils résident dans des villes ou villages, régis chacun par deux chefs civils, et chaque tribu a son siège de gouvernement particulier. Il y a en tout quatorze de ces chefs qui réunis forment le grand conseil de la nation. On parvient au rang de chef de deux manières, par la naissance et par l’élection. Quand l’un d’eux meurt, et qu’il laisse un fils ayant atteint l’âge viril, et possédant les qualités indispensables à un bon chef, c’est-à-dire la bravoure, la sobriété et la prudence, ce dernier est appelé à remplacer son père. S’il n’a point de fils en état de remplir ses hautes fonctions, et qu’il les lègue à un autre, celui-ci lui succède. S’il meurt sans enfans mâles, on choisit de préférence le fils de son frère, et toutes les fois que la succession vient à manquer faute d’héritiers, on y supplée par l’élection. L’on déroge aussi au droit de la naissance quand l’héritier est jugé indigne du rang de son père. Les Winnebagos ont le plus grand respect pour les dernières volontés de leurs chefs. Néanmoins elles sont toujours soumises au conseil suprême de la nation, dont la décision à leur égard est irrévocable.

Un chef peut être dégradé pour inconduite ou mauvaise administration. C’est ce qui arriva, en 1829, à Quasquawma, pour avoir signé, avec les Etats-Unis, un traité, par lequel il leur abandonnait à trop bas prix des mines appartenant à la tribu des Musquawkies, dont il était chef. Son gendre Tiama fut élu à sa place.

Chaque tribu entretient sur pied un certain nombre de guerriers. La profession des armes est la seule où il y ait de la gloire à acquérir, et l’on n’y admet que des hommes fortement constitués, d’une haute stature et d’un jugement sain. Il faut aussi qu’ils soient adroits, prudens, inaccessibles à la fatigue et à la faim, et toujours prêts à braver un danger quelconque, lorsque le devoir l’exige. Aussi la crainte de la mort est-elle inconnue à ces peuples, et la lâcheté ce qu’ils méprisent le plus au monde. Le jeune homme qui aspire à l’honorable distinction de guerrier, doit posséder au plus haut degré les qualités de soldat, avant d’être reçu dans les rangs de l’armée. Les guerriers portent sur la tête autant de plumes d’aigles chauves qu’ils ont tué d’ennemis, et la grandeur de ces insignes est proportionnée à la stature et à la vaillance de ceux qu’ils ont immolés. Celui qui a égorgé toute une famille, le père, la mère et cinq enfans, par exemple, s’orne la tête de deux grandes plumes et de cinq petites. La plume, destinée à représenter le père, est la plus grande, celle de la mère est un peu moindre, et les cinq, pour les enfans, varient suivant leur âge. Il n’est point de guerrier Winnebago qui n’ait au moins un trophée de ce genre. Quiconque a fait un prisonnier, porte l’empreinte d’une main de dimension naturelle, soit sur la joue ou sur toute autre partie du corps. Il en est qui comptent plusieurs de ces marques de distinction.

Un chef commande l’armée de chaque tribu, et nomme aux grades inférieurs. Quand les chefs se réunissent en conseil, ils n’y appellent les guerriers que pour les consulter, ou pour leur donner des ordres, que ceux-ci doivent exécuter à la lettre. Autrement ces conseils se tiennent à huis-clos. Les membres, assis sur des nattes, autour du wigwam ou cabane, ne se lèvent point pour adresser la parole à l’assemblée. Chacun parle à son tour et à voix basse, et l’orateur, écouté dans le silence le plus profond, n’est jamais interrompu dans son discours. Le conseil des Winnebagos se distingue par la sagesse et la bonne harmonie qui président à ses délibérations. Il s’assemble ordinairement la nuit, lorsque la peuplade est plongée dans le sommeil. Il n’est point rare qu’il passe toute une nuit à délibérer sur un objet important, sans prendre de décision, et que la discussion soit reprise la nuit d’après, et ainsi de suite jusqu’à ce que la majorité ait prononcé. Le peuple n’a presque point d’influence dans ce conseil, dont il est complètement exclu. Il ne participe point à l’élection des chefs, et ne jouit d’aucun droit politique quelconque. Le gouvernement est tout entier dans les mains des chefs civils et des principaux guerriers, qui exercent leur autorité de la manière la plus absolu. La désobéissance à leurs ordres est punie de mort.

Ces Indiens disent que leur nation a été régie de temps immémorial par cette forme de gouvernement, et qu’elle n’est point d’origine européenne, comme on l’a prétendu. Ce gouvernement présente, d’ailleurs, de grands avantages ; l’action en est prompte et tend au bien-être général. Celui qui est né pour gouverner, le sachant dès son enfance, s’y prépare et fait tout ce qui dépend de lui pour s’en rendre digne. On le reconnaît parmi les autres jeunes gens du même âge à sa gravité et à sa réserve ; rien n’égale sa docilité envers ses supérieurs, sa politesse et ses égards pour ses égaux ; mais il est vrai de dire que l’air de supériorité qu’il prend avec la classe du peuple, rappelle la morgue de nos aristocrates d’Europe. Les femmes prennent le même ascendant sur les personnes de leur sexe, que les chefs sur les hommes. La fille d’un chef ne s’allie jamais à un individu d’un rang inférieur au sien. En un mot, l’orgueil de la naissance est aussi profondément enraciné dans les cœurs des nobles Winebagos qu’il l’est dans les familles des petits princes d’Allemagne.


LES POISSONS VOLANS. — De tous les signes qui annoncent l’entrée dans les mers tropicales, il n’en est point de plus caractéristique, dit le capitaine Hall, il n’en est pas qui frappe plus vivement l’imagination que l’apparition des poissons volans. A la vérité, on en trouve quelquefois beaucoup plus au nord, mais ce sont de petites bandes qui ne font dans l’air que de très courts trajets, et qui semblent tout-à-fait dépaysées ; elles ont été, en effet, suivant toute apparence, entraînées loin de leurs eaux natales par cet immense courant d’eau chaude qu’on nomme le Gulf-Stream, et ce n’est réellement que lorsqu’on est en pleine zone torride qu’où voit dans tout leur beau les poissons volans.

Quelque familiarisé qu’on soit avec le spectacle de leurs gracieuses évolutions, dit l’écrivain auquel nous empruntons ce passage, on n’y devient jamais insensible ; il en est d’eux comme d’un beau jour ou d’une agréable compagnie, ou en sent mieux la valeur à mesure qu’on en a joui plus long-temps. Je puis affirmer que, dans le cours de mes voyages, je n’ai jamais rencontré un homme assez indifférent ou assez stupide pour que son œil n’étincelât pas de plaisir en voyant une compagnie, j’allais dire une couvée, de poissons volans s’élancer du sein des eaux et raser la surface en suivant toutes les ondulations des vagues. C’est quelque chose de si singulier, de si différent de ce que l’on a partout ailleurs, que l’habitude de le voir ne détruit jamais l’étonnement. On se sent tout disposé à excuser l’incrédulité de la bonne vieille Ecossaise, qui disait à son fils, au retour d’un long voyage : « Contez-moi que vous avez rencontré des rivières de lait, des montagnes de sucre, je ne dirai pas non, mais que vous ayez vu des poissons voler, c’est ce que vous ne me ferez jamais croire. »

Les poissons volans, malgré toutes leurs grâces, sont des êtres très peu favorisés de la nature, et ils sont poursuivis avec un égal acharnement dans l’air par les oiseaux de proie et dans la mer par une foule de poissons voraces. Mais de tous leurs ennemis le plus cruel, certainement, c’est la dorade, car elle les suit également au-dessus comme au-dessous de la surface des eaux. Le capitaine Hall nous a donné une description très animée d’une chasse de ce genre, chasse qui dut avoir pour son équipage d’autant plus d’attrait qu’on sortait en ce moment de l’ennui d’un calme plat, et que le mouvement du navire venait justement de dissiper la mauvaise humeur que sa longue immobilité avait causée.

« Déjà, dit-il, nous glissions doucement sous l’impulsion de cette bienheureuse brise ; mais elle ne portait encore que dans les hautes voiles. Sur le pont le moindre souffle ne se faisait pas sentir, et chacun attendait, bouche béante, les premières bouffées d’air frais, lorsque tout-à-coup une bande de dix à douze poissons volans sortit de l’eau près du gaillard d’avant et fila contre le vent en rasant notre bord. Elle fut aperçue, au passage, par une grande dorade qui, depuis quelque temps, nous tenait compagnie, et qui dans ce moment jouait autour du gouvernail en étalant ses chatoyantes couleurs. Voire cette proie et s’élancer dans l’air après elle, ce fut pour la dorade l’affaire d’un même instant. Elle partit de l’eau avec la rapidité du boulet, et son premier saut ne fut pas de moins de trente pieds. Quoique la vitesse dont elle était animée en partant dépassât de beaucoup celle des poissons qu’elle poursuivait, comme ils avaient sur elle une grande avance, elle retomba assez loin derrière eux. Nous la vîmes, pendant quelques instans, serpenter étincelante entre deux eaux, puis repartir par un nouveau saut plus vigoureux que le premier ; elle continua à s’avancer de la même manière, faisant naître à chaque ricochet sur la surface des eaux des cercles qui s’étendaient avec une admirable régularité ; car, bien que la brise fût depuis assez long-temps dans l’air, la mer n’en était pas encore effleurée et restait polie comme un miroir.

«Cependant nos pauvres petits poissons, poursuivis par l’ennemi qui s’avançait à pas de géant, continuaient de fuir d’un mouvement égal, et en se maintenant toujours à une même hauteur. Ils rentrèrent enfin dans l’eau, mais ce ne fut guère que pour y humecter leurs ailes, et comme déjà nous nous intéressions vivement à leur sort, ce fut avec un grand plaisir que nous les vîmes reprendre un second vol plus vigoureux et plus soutenu que le premier. Ce qu’il y eut de remarquable, c’est que cette fois ils prirent une direction toute différente de la précédente. Il était évident qu’ils sentaient l’approche de leur persécuteur, et que par ce détour ils cherchaient à le mettre hors de la voie ; mais lui ne prit pas uu seul instant le change, et dès le bond suivant il se dirigea de manière à les couper. Ils eurent recours plusieurs fois à la même tactique, mais tout aussi inutilement. Bientôt il ne fut que trop aisé de reconnaître qu’ils perdaient à-la-fois leur force et leur courage. Leurs vols devenaient à chaque fois plus courts et plus incertains, tandis que les énormes sauts de la dorade semblaient s’allonger à mesure qu’ils l’approchaient davantage de sa proie. Il la rejoignit enfin, et dès-lors, modérant tous ses mouvemens, il s’arrangea de manière à arriver à chaque bond précisément au point où la petite troupe retombait épuisée. Déjà la chasse était trop loin de nous pour que du pont nous pussions la suivre ; mais nous la retrouvâmes montant sur les manœuvres. Ce fut de là que nous vîmes tous nos chers petits poissons disparaître successivement, les uns saisis au moment où ils venaient de se replonger dans l’eau, les autres avant même qu’ils eussent touché sa surface.»


ERRATA.


Par suite d’un accident survenu à l’imprimerie, il s’est glissé dans notre dernière livraison, à l’article la Semaine-sainte à Quito, des fautes graves.

Nous prions nos lecteurs de rétablir le texte ainsi qu’il suit :

Page 628, ligne 40 : Nous vîmes passer sous nos fenêtres cinq mannequins ou figures ; lisez seulement : nous vîmes passer cinq figures.

Page 626, ligne 43 : De manière à ce que le bruit fût toujours continu ; lisez seulement : fût continu.

Page 632, ligne 18 : sur les épaules du mannequin ; lisez : sur les épaules des almas santas.

Même page, lignes 28 et 29, lisez : on voyait également les verges qui avaient servi à la flagellation, le roseau, et la lance qui avait percé le flanc du Sauveur.

Page 636, ligne 9 : curase du bord de l’Orénoque, lisez : curare.

  1. Chez Urbain Canel et Guyot, place du Louvre.
  2. Chez Gosselin.