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Chronique de la quinzaine - 14 septembre 1844

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Chronique n° 298
14 septembre 1844


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.


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14 septembre 1844.


Est-il vrai que l’affaire de Taïti ait reçu la solution désirée par la France est-il vrai que l’arrangement conclu entre les cabinets de Londres et de Paris repose sur des bases justes et convenables ? que l’honneur et les droits des deux pays aient été également ménagés, que la balance n’ait penché ni d’un côté ni de l’autre ? est-il vrai que cet arrangement soit de nature à resserrer les liens entre la France et l’Angleterre ? est-il vrai enfin qu’il faille admirer l’habileté, l’énergie de M. Guizot, et dire de lui qu’il vient de sauver la paix du monde, en faisant respecter la dignité de la France ?

Si tout cela était vrai, nous ne ferions aucune difficulté de le reconnaître. Le succès de M. Guizot serait un triomphe pour les principes que nous défendons. Nous féliciterions le ministre du 29 octobre d’avoir changé sa politique, d’être sorti de la situation fausse où il s’est placé depuis quatre ans vis-à-vis de l’Angleterre, et de marcher enfin dans la voie de prudence et de fermeté que les chambres lui ont souvent tracée. Malheureusement il n’en est pas ainsi. M. Guizot n’a pas changé sa politique, et nous ne pouvons souscrire aux éloges que de complaisans amis lui adressent aujourd’hui.

Nous voulons éviter toute exagération dans ce triste débat. Nous ne dirons pas que l’arrangement conclu sur Taïti déshonore la France. Un pays comme la France ne se déshonore pas en faisant imprudemment une concession trop large à des exigences injustes. Il accepte par-là une position fâcheuse, il suit une mauvaise politique, et voilà tout. Nous ne dirons pas non plus que la conduite de M. Guizot doit soulever l’indignation publique. Que ses amis l’élèvent aux nues, qu’il monte au Capitole ; nous ne le traînerons pas aux gémonies. Nous dirons même, si l’on veut, qu’il a montré moins de faiblesse qu’on n’en attendait de lui. À tort ou à raison, le bruit s’était répandu que le cabinet anglais montrait des prétentions démesurées ; il exigeait, disait-on, le rappel de MM. Bruat et d’Aubigny. On a pu croire un instant que le rappel de M. d’Aubigny était accordé par M. Guizot ; mais il n’accorde que le blâme, et de plus une indemnité pour M. Pritchard. Il a donc écarté la moitié des conditions qui lui étaient imposées. L’Angleterre s’était avancée de deux pas, elle a fait un pas en arrière : voilà ce que les amis de M. Guizot appellent une victoire. Cependant, si les concessions que l’on a faites n’étaient pas dues par la France, si les exigences subies par M. Guizot n’étaient pas plus justes que celles qu’il a repoussées, comment la France pourrait-elle s’applaudir de l’arrangement conclu en son nom ? Exempte des torts qui lui sont reprochés, blessée elle-même dans ses droits et ses intérêts, c’est elle qui s’humilie : est-ce là une situation digne d’elle ?

Pourquoi blâme-t-on M. d’Aubigny ? S’il faut en croire la presse ministérielle, c’est pour avoir emprisonné et mis au secret M. Pritchard. M. d’Aubigny a-t-il commis quelque outrage envers la personne de son prisonnier ? Non. Il l’a traité avec distinction ; on ne lui reproche aucune parole injurieuse, aucun procédé offensant. Son seul tort est d’avoir fait arrêter un missionnaire brouillon, fanatique, un agent anglais surpris en flagrant délit d’insurrection contre les autorités françaises, et de l’avoir détenu pendant cinq ou six jours, jusqu’à l’arrivée du gouverneur, M. Bruat, qui a expulsé M. Pritcbard, et n’est pas désavoué pour ce fait. Il était donc permis d’expulser M. Pritchard ; mais on a eu tort de l’incarcérer provisoirement. L’expulsion du consul intrigant, du prédicateur incendiaire, était juste ; l’emprisonnement seul est blâmable, Étrange distinction ! Les tribus soulevées par l’agent de l’Angleterre étaient en armes, les autorités françaises étaient menacées, le sang de nos soldats avait déjà coulé, il coule encore ! et M. d’Aubigny, en l’absence du gouverneur, qui seul pouvait prononcer l’expulsion, devait laisser M. Pritchard en liberté ! Si M. d’Aubigny eût agi de la sorte, que serait-il arrivé ? Si le gouverneur, à son retour dans l’île de Taïti, eût trouvé l’insurrection victorieuse, nos soldats massacrés, notre établissement détruit ou dans un péril imminent, tout cela grace à l’impunité de M. Pritchard, le commandant d’Aubigny eût passé devant un conseil de guerre. Et on le blâme aujourd’hui pour avoir fait son devoir, pour avoir pris, sous l’empire d’une nécessité évidente, une mesure prompte et vigoureuse qui a épargné le sang de la France !

Mais le gouverneur, dit-on, a blâmé lui-même la conduite de M. d’Aubigny ! Sur quoi ? nous l’ignorons encore, ou du moins nous n’avons aucun renseignement officiel à ce sujet. Ce que nous en savons est puisé dans les journaux anglais. Notre ministère, depuis l’origine des différends sur Taïti, n’a voulu faire au public aucune communication franche et détaillée. Il a refusé d’éclairer l’opinion. Si elle s’égare, c’est en partie la faute de ceux qui auraient dû la diriger dès le début en l’instruisant. Quoi qu’il en soit, si M. d’Aubigny a été désapprouvé par M. Bruat, nous avons peine à croire que ce soit pour le fait seul d’avoir emprisonné M. Pritchard. Est-ce pour l’avoir mis au secret ? Les circonstances critiques où se trouvait le gouvernement provisoire, la violence connue de l’agent anglais, sa complicité patente avec les révoltés, l’attitude menaçante de ces derniers, tout semble avoir justifié cette mesure, qui d’ailleurs n’a rien d’excessif et doit être regardée comme la conséquence même de l’emprisonnement.

En résumé, le blâme infligé à M. d’Aubigny place le ministère dans une situation difficile à défendre. Il s’agit d’une question de fait, où les subtilités oratoires et les théories diplomatiques ne lui seront d’aucun secours. M. d’Aubigny, dans les circonstances où il se trouvait, devait-il incarcérer M. Pritchard ? Il en avait le droit ; cela même n’est pas contesté par le cabinet de Londres, qui, n’exigeant point le rappel des officiers français, semble reconnaître par-là que M. Pritchard avait cessé d’être inviolable. Ce droit, que possédait M. d’Aubigny, devait-il en user, et dans quelle mesure ? voilà toute la question. Or, sur ce point, si les faits que tout le monde connaît sont exacts, ils donnent complètement raison à M. d’Aubigny. Ces faits sont-ils erronés ? le ministère possède-t-il des renseignemens d’une autre nature qui accusent gravement M. d’Aubigny ? cela est douteux. Si le ministère avait eu cette arme entre les mains, il se serait empressé de s’en servir. Il aurait fait connaître ce qui pouvait le justifier dans l’opinion. Son silence prouve au moins qu’il hésite, et qu’il n’est pas sûr que le blâme de M. d’Aubigny soit mérité. Dans l’incertitude, le ministère aurait dû attendre pour se prononcer. Sa précipitation révèle dès à présent qu’il a cru devoir faire une concession, sans s’inquiéter de savoir s’il pourrait en démontrer plus tard la convenance et la justice.

M. d’Aubigny sera donc officiellement blâmé, et de plus, M. Pritchard recevra une indemnité ! Quel renversement de tous les principes ! Une indemnité ne se paie qu’en réparation d’un dommage causé. Or, qui a causé le dommage à Taïti ? c’est M. Pritchard. Qui paiera l’indemnité ? c’est nous. Voilà le nouveau droit des gens inauguré par M. Guizot et M. Peel. L’Europe saura maintenant que les agens anglais, lorsqu’ils sont légitimement expulsés d’un territoire pour y avoir fomenté des troubles, ont droit à des indemnités pécuniaires. On invoquera le consentement de la France pour faire valoir dans la suite ce précédent.

L’indemnité ne se comprend pas. Ce second chapitre de nos humiliations est en contradiction manifeste avec le premier. On ne désavoue pas M. Bruat c’est la preuve que l’expulsion du consul Pritchard est déclarée juste et légitime : pourquoi donc l’indemniser ? pourquoi l’Angleterre s’intéresse-t-elle en sa faveur ? Il s’est dépouillé par sa faute du caractère diplomatique dont elle l’avait revêtu ; il a compromis le nom anglais dans des entreprises odieuses, justement flétries chez tous les peuples civilisés ; pourquoi l’Angleterre prend-elle en main la défense de ses intérêts privés ? Depuis quand la voit-on réclamer des indemnités pécuniaires pour ceux de ses sujets qui se ruinent dans les pays étrangers en y suscitant des troubles politiques ? Serait-ce que le missionnaire factieux, expulsé de Taïti pour ses violences, n’a jamais cessé d’être aux yeux de l’Angleterre un agent sacré ? serait-ce que le cabinet anglais a voulu, par un moyen détourné, faire reconnaître l’inviolabilité de M. Pritchard, et obtenir indirectement le désaveu des officiers français ? Si tel était le sens de cette indemnité, le ministère, en l’accordant, aurait assumé sur lui une grande responsabilité.

Dira-t-on que l’indemnité réclamée par M. Pritchard est la suite du blâme infligé à M. d’Aubigny ? Cela ne se peut pas. Le blême se rattache à l’emprisonnement, qui a duré cinq ou six jours ; ce n’est pas dans un laps de temps si court que les intérêts commerciaux de M. Pritchard ont pu souffrir gravement. Une indemnité pour le dommage causé par une circonstance si minime n’aurait point de sens. Si l’on paie une indemnité à m. Pritchard, on l’évaluera évidemment d’après le tort que lui aura causé son expulsion. Or, cette expulsion ayant été reconnue légale, l’indemnité manque de base.

Contraire à la dignité du pays, l’indemnité sera surtout blessante pour les chambres, qui seront naturellement appelées à voter le crédit destiné à la payer. On doit supposer que le cabinet espère tirer un assez bon parti de cette circonstance. Il compte sur l’adhésion forcée de la majorité, sur un vote que la situation rendra nécessaire, et dont le résultat sera d’entraîner le parlement dans une solidarité apparente avec lui. Si les chambres résistent, M. Guizot agitera devant elles le flambeau de la guerre. Il est probable que la majorité votera le crédit ; mais il est douteux que ce vote ne lui laisse pas un vif ressentiment contre M. Guizot.

Du reste, la presse ministérielle nous montre déjà l’attitude que M. le ministre des affaires étrangères prendra devant les chambres. Durant six semaines, elle n’a rien négligé pour alarmer le pays, et depuis la conclusion du différend de Taïti, elle déroule chaque matin sous nos yeux l’effrayant tableau des dangers que nous venons d’éviter, grace à la prudence et à la fermeté de M. Guizot. Tous les jours on nous affirme qu’une rupture a été sur le point d’éclater entre les deux nations, et que cette rupture pouvait amener la guerre ; on ajoute que la guerre avec l’Angleterre eût été la guerre avec le monde ; on va même jusqu’à dire que la France, surprise par cette guerre, se serait trouvée sans armée, sans flottes, sans alliés sur le continent. Le bon sens du pays fera justice de ces exagérations ridicules et de ces paroles imprudentes ; il devinera sans peine qu’elles ont pour but de justifier les concessions faites à l’Angleterre, et de présenter l’œuvre de M. Guizot sous un jour honorable, en grossissant les difficultés qu’il a dû vaincre pour l’accomplir. Sans doute, la situation a mérité une attention sérieuse, les prétentions du cabinet anglais ont été exorbitantes, le langage tenu par M. Peel dans le parlement a pu laisser quelques traces dans les négociations ; mais il y a loin d’une difficulté diplomatique à une rupture et à une guerre, surtout quand cette difficulté s’élève entre deux grands peuples, et à propos d’un misérable incident. Nous sommes persuadés que M. Guizot et M. Peel n’ont pas cru un seul instant à la guerre, et qu’ils sont disposés à rire de cette comédie assez habilement jouée par eux pour donner de l’importance à leur politique et se faire décerner des actions de graves par leurs amis.

Sans parler de toutes les raisons générales qui font qu’une guerre avec la France serait aujourd’hui une immense difficulté pour l’Angleterre, sans parler de l’Irlande qui la tient en suspens, ni des agitations populaires qui fermentent dans son sein, ni du poids de sa dette, ni de ses embarras extérieurs ; sans parler enfin des dispositions amicales de la reine Victoria pour la maison royale de France, M. Guizot avait près de lui, à Paris, un garant que la paix ne serait point troublée. C’était lord Cowley, qui n’a pas cessé un moment de témoigner sa confiance dans les intentions pacifiques des deux pays, et d’inspirer cette sécurité à tous les membres du corps diplomatique. M. Guizot savait bien, par le langage de lord Cowley, que le ministère anglais ne voulait pas la guerre. S’il eût su profiter de sa situation, il eût obtenu un arrangement plus conforme à la dignité de la France. En suivant une politique plus ferme et plus habile, il n’aurait pas troublé la paix ; il n’aurait pas même créé un obstacle à l’établissement de cette alliance intime qui est depuis quatre ans son rêve et son erreur. Loin de là, au lieu d’entraver l’alliance, il l’eût puissamment secondée. Si jamais ce bon accord que l’on a nommé l’entente cordiale doit régner entre la France et l’Angleterre, ce sera lorsque les deux peuples vivront ensemble sur un pied d’égalité parfaite, lorsque l’un ne pourra pas se sentir froissé par l’autre, lorsque chacun aura sa juste part d’action et d’influence. Tant que cet équilibre n’existera pas, l’alliance intime sera une chimère. M. Guizot eût pu maintenir cet équilibre dans l’affaire de Taïti. L’Angleterre, plus vivement pressée, mieux éclairée sur nos droits, aurait abandonné sans honte des prétentions injustes dont le triomphe était inutile à sa gloire. En accordant à l’Angleterre ce qu’elle n’avait pas droit d’exiger, en souscrivant un arrangement qui blesse la France et place les deux pays dans des situations inégales, M. Guizot a compromis le succès de l’œuvre qu’il a vainement poursuivie jusqu’ici. Au moyen de cette transaction boiteuse qu’il vient de conclure, la paix est garantie, et les deux peuples pourront vivre encore en bonne intelligence ; mais tout espoir d’une entente cordiale est perdu pour long-temps.

Au surplus, ce résultat sera peu regretté. Si la France doit renoncer au plaisir amer de cultiver les fruits de l’entente cordiale, elle trouvera ailleurs des compensations. Le moment est venu de la diriger dans une voie plus sûre, où l’appellent les vrais intérêts de sa puissance et de son honneur. L’Angleterre doit être satisfaite. Nos concessions lui ont prouvé notre ardent désir de conserver avec elle des relations amicales : restons-en là. Si elle fait à nos procédés l’accueil qu’ils méritent, si elle se montre empressée pour notre alliance, nous profiterons de cette bonne fortune ; sinon, nous userons de notre liberté, sans pour cela rompre avec elle. Nous tournerons nos regards vers le continent. Le système de l’entente cordiale nous a nui de ce côté depuis quatre ans. On s’est senti blessé de nos préférences exclusives pour l’Angleterre. Néanmoins, tout récemment, marré les fautes de notre diplomatie, plusieurs états du continent nous ont témoigné des intentions bienveillantes lors du conflit qui s’est élevé entre l’Angleterre et nous. lis ont reconnu la justice de notre cause. Ils se sont placés du côté du droit. Ce sont là des dispositions qu’il serait imprudent de négliger. Quatorze années d’un gouvernement paisible et régulier ont dû dissiper sur le continent beaucoup d’ombrages qu’avaient fait naître des paroles et des désirs échappés à la première fougue d’une révolution triomphante. Tout le monde sait aujourd’hui que la France constitutionnelle est à l’épreuve de l’ambition comme de l’anarchie ; elle ne veut que des progrès légitimes. Cette confiance que nous devons inspirer sur le continent petit être la base d’une politique pleine d’avantages pour l’Europe et pour la France. Rester libres sans être isolés, conserver de bons rapports avec l’Angleterre sans lui montrer un attachement exclusif, nouer des relations sur le continent sans y contracter des engagemens étroits, tel est le système que la prudence conseille depuis plusieurs années à notre pays, et que l’entente cordiale est venue si malheureusement ajourner.

Si jamais la France a pu reconnaître l’utilité d’un système d’alliance qui ne l’enchaînerait pas trop étroitement à l’Angleterre, c’est surtout depuis qu’il s’est agi du Maroc. Qu’a produit sur ce point l’entente cordiale ? Dès les premières hostilités, la crainte d’inquiéter le cabinet anglais a poussé M. Guizot à lui communiquer ses instructions et ses plans. Cette communication imprudente, devenue entre les mains du ministère anglais un engagement formel, a entravé, dès le début, les opérations de la guerre. Elle a amené des hésitations et des lenteurs ; elle a donné des forces à nos ennemis. Sans la vigueur du prince de Joinville et du maréchal Bugeaud, qui ont saisi le moment d’agir et ont interprété leurs instructions dans un sens large, le sort de la guerre eût pu être compromis. Encore, jusqu’ici, nos succès ont été stériles. Les brillans faits d’armes du prince de Joinville ont amené l’occupation d’une langue de terre où nos soldats remplissent la mission la plus pénible. Ils ont devant eux les ruines de la ville qu’ils ont détruite ; ils ne peuvent s’y abriter : les instructions le défendent. Quant au maréchal, après sa, belle victoire, il s’est replié. Le petit nombre de ses troupes, les difficultés de la saison, les ordres qu’il a reçus, ne lui ont pas permis de profiter de son triomphe pour aller répandre la terreur sur le territoire de Fez. Aujourd’hui, M. le duc de Glucksberg et M. de Nyon, revêtus de pins pouvoirs, sont devant Tanger, et présentent à l’empereur de Maroc les conditions de la France. Ces conditions sont exactement les mêmes que celles qui ont été offertes avant le bombardement de Tanger et de Mogador, avant la bataille d’Isly, et l’on admire la noblesse de ce désintéressement ! Ne serait-il pas plus juste de reconnaître qu’il est forcé, et que nous subissons encore ici la loi que nous imposent les engagemens contractés par M. Guizot vis-à-vis de l’Angleterre ? D’ailleurs, si cette résolution du ministère est libre, elle n’est pas plus excusable à nos yeux. Quoi ! l’empereur du Maroc nous aura fait depuis trois mois une guerre injuste et barbare, nous aurons éprouvé des pertes sensibles, la diversion de nos forces aura pu nous faire courir des dangers graves en Algérie et ailleurs, nous aurons dépensé des sommes immenses, et nous ne réclamons pas même les frais de la guerre ! Que la presse ministérielle nomme cela du désintéressement : l’Angleterre dira que nous faisons mi métier de dupes, et l’empereur de Maroc se rira de nous. Au lieu de croire à notre modération, il ne croira qu’à notre faiblesse.

Qu’arrivera-t-il cependant si l’empereur Abderrahman refuse les conditions qui lui sont posées, ou bien, ce qui serait la même chose pour nous, s’il ne peut les remplir après les avoir acceptées ? Le ministère paraît décidé, dans l’un et l’autre cas, à agir énergiquement. On nous déclare en son nom que, si la France n’obtient pas satisfaction, elle se fera justice à ellemême. Si l’empereur résiste, les hostilités seront reprises contre lui et poussées avec vigueur. S’il est trop faible pour éloigner Abd-et-Kader de notre territoire et de son empire, la France se chargera de ce soin. Nos armées feront la police dans l’empire du Maroc.

Voilà de belles résolutions ; mais que de difficultés si la guerre continue ! que d’embarras naîtront d’une première faute, celle d’avoir pris, entre les mains de l’Angleterre et à la face du monde, l’engagement de ne poursuivre aucune extension de territoire sur le Maroc ! L’Algérie nous suffit, cela est vrai, et la France ne veut pas conquérir le Maroc ; mais pourquoi l’avoir dit ? pourquoi s’être lié les mains ? pourquoi avoir donné cette arme contre nous ? Peut-on d’ailleurs prévoir les nécessités de l’avenir ? Si la France se trouve forcée de faire une guerre dangereuse, et d’entretenir des armées dans le Maroc, avec des escadres sur les côtes d’Afrique ; si des revers se mêlent à ses victoires, si elle fait d’immenses sacrifices, qui l’indemnisera ? Et si les indemnités offertes ne sont pas suffisantes, où prendra-t-elle des compensations ? Il faudra bien alors que la parole de M. Guizot soit retirée. Heureusement M. Guizot n’a pu engager que lui seul ; il n’a pas engagé la France.

L’Angleterre paraît s’être calmée, depuis quelques jours, au sujet de nos affaires du Maroc. Elle a changé de langage sur le mérite de nos opérations militaires. Les calomnies absurdes dirigées contre notre escadre ont été l’objet d’un blâme public ; nous les avions déjà oubliées. Au reste, les affaires de Taïti et du Maroc ont perdu aujourd’hui le privilège de fixer exclusivement l’attention de la Grande-Bretagne. Ce qui l’occupe surtout en ce moment, c’est le triomphe d’O’Connell, rendu à la liberté par un grand acte de justice. Le jugement de la chambre des lords est un évènement mémorable. Il témoigne au plus haut degré de ce respect de la loi, qui est une des vertus constitutionnelles de l’Angleterre. Acquitté par un tribunal anglais qui a placé la justice au-dessus des haines politiques et des intérêts de l’état, le libérateur de l’Irlande va-t-il rentrer dans l’arène avec les passions qu’il y a portées autrefois ? Nous espérons pour sa gloire, et dans l’intérêt de l’Irlande, qu’il saura user avec modération de son triomphe. Jusqu’à présent, il a su se contenir ; ses paroles sont pacifiques et conciliantes ; il semble vouloir rester dans une voie légale : c’est le plus sûr parti qu’il puisse prendre pour désarmer les résistances de l’Angleterre et pour défendre utilement les droits de son pays. La délivrance d’O’Connell est un grave échec pour M. Peel. Les tories adressent de vifs reproches au cabinet. Ils suspectent sa loyauté et sa bonne foi. Si la puissance d’O’Connell grandit, si l’agitation du rappel recommence, la majorité de M. Peel, déjà divisée sur des questions importantes, s’ébranlera ; le parti qu’il a si durement gouverné pendant long-temps cherchera peut-être un autre chef.

La présence de M. de Nesselrode à Londres pendant nos démêlés avec le cabinet anglais ne pouvait manquer de fixer l’attention de l’Europe. On a formé sur cet incident bien des conjectures. On a parlé d’un projet de partage de l’empire ottoman entre l’Angleterre et la Russie. Ce fait n’aurait rien de surprenant. L’empereur Nicolas et M. de Nesselrode n’ont pas sans doute été poussés à Londres unigtlmnent par la manie des voyages. Il y a des projets de partage de l’empire ottoman dans toutes les cours d’Europe, il y en a eu déjà plusieurs à Londres et à Saint-Pétersbourg ; il ne serait pas étonnant qu’on s’occupât en ce moment de les revoir et de les corriger. Parmi les derniers projets de ce genre qui sont sortis du cerveau de la diplomatie ou de l’imagination des poètes, en voici un assez nouveau et peu connu. C’est la jeune Italie qui le propose. Elle donne Constantinople à la Russie, et fait de la mer Caspienne un lac russe ; elle donne l’Égypte à l’Angleterre. À l’Autriche, elle remet les provinces du Danube et l’embouchure du fleuve ; puis, pour établir des compensations en faveur de certains états, elle remanie la carte de l’Europe. Elle ôte aux uns pour donner aux autres ; elle pousse la France jusqu’aux limites du Rhin, la nation germanique sur une partie du territoire autrichien, la Prusse sur les provinces polonaises. Enfin, Milan et Venise sont retirés à l’Autriche. L’Italie entière, recouvrant son indépendance, forme une confédération d’états. Les deux extrémités de cette confédération, le Piémont et Naples, sont seules destinées à s’agrandir, le Piémont vers le continent, Naples dans les provinces chrétiennes d’Orient. Tels sont les rêves que fait la jeune. Italie, agitée par ses désirs d’indépendance. Elle a besoin de démembrer l’Orient et de remanier l’Europe pour recouvrer sa liberté. Son plan est assez compliqué, comme on voit. Nous doutons que M. de Nesselrode et M. Peel le trouvent de leur goût, mais ils feront bien de considérer attentivement la part qui y est faite à l’Autriche.

Les évènemens suivent, en Espagne et en Grèce, la marche que nous avons déjà indiquée. L’Espagne procède tranquillement aux élections des cortès. Le triomphe du parti modéré est assuré. La nouvelle de la paix conclue cuire l’Espagne et le Maroc s’est confirmée. En Grèce, M. Mavrocordato a fait place à M. Coletti. Le nouveau ministère était désigné par les suffrages du pays. Son système, nettement proclamé, est de rester indépendant au milieu des influences étrangères. Son drapeau sera la nationalité grecque. C’est une politique sage, que tous les amis de la Grèce doivent approuver.

Le différend commercial entre la Prusse et la Belgique est terminé. Ce que nous avions pressenti est arrivé ; le ministère s’est laissé devancer par l’évènement. Il n’a pas su prévoir une réconciliation qui était dans l’ordre naturel des choses, mais que sa prudence eût pu empêcher. M. Guizot, lors de la rupture avec le Zollverein, pouvait offrir à la Belgique une convention favorable aux producteurs belges. Cela seul eût suffi pour empêcher le traité du 111 septembre, ou du moins pour lui donner un caractère moins absolu. M. Guizot mérite de graves reproches dans cette circonstance. Il a été averti ; la question lui a été soumise. Il a même eu un instant la pensée d’agir ; mais il s’est arrêté devant des difficultés de détail qui eussent exigé une solution prompte. Maintenant le mal est fait ; il s’agit d’en diminuer la portée et de trouver des mesures pour garantir les intérêts de la France.