Chronique de la quinzaine - 14 septembre 1845

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

Retour à la liste

Chronique n° 322
14 septembre 1845


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.


----


14 septembre 1845.

Les chemins de fer ont pris la place de la politique. L’évènement du jour est l’adjudication de la ligne du Nord. En présence de cet évènement, tout s’est effacé ; les affaires de l’Europe, l’action de la diplomatie dans les deux mondes, les voyages des rois et des princes, tout a disparu. Heureux les ministères qui ont des chemins de fer à adjuger !

Il faut dire aussi que l’adjudication du chemin du Nord n’était pas un évènement ordinaire. Les œuvres industrielles qui ont cette importance et cette grandeur sont aussi des œuvres politiques. Depuis dix ans, le chemin du Nord, sans cesse ajourné par la lutte des systèmes et par les crises ministérielles, semblait accuser l’infériorité industrielle de la France. Notre honneur national, autant que les intérêts de notre politique et de notre commerce, était en jeu. Toutefois, si la conclusion s’est fait attendre, on peut dire du moins qu’elle est de nature à satisfaire le pays. Les conditions de l’adjudication, la puissance de la compagnie soumissionnaire, la faveur qu’elle rencontre dans l’opinion, tout présente les garanties désirables.

On s’est beaucoup récrié contre le chiffre de trente-huit ans accepté par le ministre. Un tel chiffre cependant n’a rien d’excessif. Ceux qui calculent les bénéfices que peut faire la compagnie adjudicataire, et qui trouvent ces bénéfices énormes, devraient aussi, pour être justes, mettre en regard les dangers qu’elle peut courir, et les obstacles de toute nature qui peuvent entraver la marche d’une entreprise aussi gigantesque. Pense-t-on que l’appât d’un bénéfice médiocre suffirait pour déterminer les capitaux à se lancer dans ces opérations immenses, où l’imprévu joue un si grand rôle, et où les plus habiles peuvent commettre de graves erreurs ? On parle d’une féodalité industrielle ! on déplore les scandaleuses fortunes que le chemin du Nord va partager entre un petit nombre de privilégiés, dont les millions gouverneront la France ! Nous ne croyons pas, quant à nous, que la France soit disposée à se laisser gouverner par des millions. Dans tous les cas, à défaut de notre dignité morale et de nos lumières, le code civil est là pour nous protéger contre les excès de la puissance industrielle. Si les chemins de fer, à Dieu ne plaise, devaient créer parmi nous une aristocratie financière, la loi des successions et la concurrence commerciale nous en auraient bientôt délivrés.

Du reste, il est assez singulier que l’on attaque si vivement aujourd’hui les compagnies, lorsqu’on a rendu leur concours inévitable, en repoussant l’initiative et la prépondérance du gouvernement dans l’établissement des chemins de fer. Nous avons toujours pensé, pour notre compte, que les grandes lignes, comme celles du Nord, de Lyon, de Strasbourg, pourraient devenir entre les mains de certaines notabilités industrielles, sinon l’élément d’une puissance aristocratique, devenue désormais impossible, du moins un instrument de force et d’influence digne d’être remarqué. Aussi nous aurions voulu remettre cette force entre les mains de l’état. Les chemins de fer étant une œuvre de civilisation, un bienfait pour la société, nous aurions voulu que l’état eût le mérite de ce bienfait, et qu’il s’attirât, en l’octroyant lui-même, la reconnaissance des populations ; mais les chambres en ont décidé autrement. Les préventions démocratiques, secondées par les dissensions parlementaires et par les incertitudes du pouvoir, ont enlevé à l’état ce moyen d’influence pour le livrer à des compagnies. Dès-lors que reste-t-il à faire ? Quel est le devoir de tous les gens sensés ? Continuer la lutte contre les compagnies, ce serait compromettre le succès de nos grandes lignes et nous exposer à la risée de l’Europe. Il vaut mieux, dans l’intérêt du pays, encourager les compagnies sérieuses et seconder franchement le pouvoir dans I’application du système adopté par les chambres.

La fusion qui s’est opérée entre les compagnies rivales a été l’objet des plus vives récriminations. On a dit que cette fusion était une violation du principe de concurrence. Nous ne dirons pas que ce principe ait été rigoureusement respecté ; néanmoins, tous les gens de bonne foi conviendront que les termes de la loi n’ont pas été violés, et que l’on a suivi, dans cette circonstance, la marche la plus sensée et la plus profitable à l’intérêt général. Une lutte violente entre des compagnies d’une force inégale, mais également passionnées, et résolues à se livrer un combat désespéré le jour de l’adjudication, eût été pour la ligne principale du Nord une épreuve trop redoutable. Le chemin du Nord eût pu périr dans cet aveugle conflit, et ce premier choc eût porté à nos grandes lignes un coup désastreux. On a donc eu raison de part et d’autre d’épargner à la ligne du Nord un si grand danger. D’ailleurs, les transactions qui ont eu lieu sous l’inspiration visible du gouvernement n’ont rien eu de contraire à l’intérêt de l’état. Au moyen du maximum de jouissance déterminé par les chambres, et du rabais laissé à la discrétion du ministre responsable, l’état est resté suffisamment armé devant la compagnie puissante qui s’est présentée seule à l’adjudication. En un mot, on peut dire de cette adjudication qu’elle a été une sorte de concession directe, mais une concession faite au grand jour, d’après des bases déterminées par les pouvoirs publics, et pleinement acceptées par l’opinion.

Laissons maintenant le chemin du Nord à ses destinées, à son avenir politique et commercial, aux fureurs vraies ou fausses qu’il soulève, à l’ivresse qu’il excite à la Bourse, et parcourons le cercle du petit nombre d’incidens plus ou moins politiques qui ont signalé cette quinzaine, si agitée par les passions industrielles.

On recommence à parler des élections. On dit que le ministère, encouragé par le succès des élections partielles qui ont eu lieu ou qui se préparent en ce moment dans plusieurs collèges en remplacement des nouveaux pairs, songerait encore à courir la chance des élections générales au mois de novembre. Nous n’ajoutons pas grande foi à cette nouvelle. Quand le ministère s’est résolu, il y a deux mois, à ne pas dissoudre la chambre cette année, il avait fait de mûres réflexions. Il avait consulté les rapports les plus détaillés sur la situation des esprits dans les départemens. Il savait que, malgré les succès diplomatiques qui avaient terminé heureusement la session, l’opinion du pays sur la politique générale du 29 octobre n’était pas sensiblement modifiée, On louait le ministère d’avoir habilement conclu l’affaire du droit de visite et celle des jésuites ; mais on louait aussi l’opposition d’avoir préparé ce double succès par la prudence de ses conseils, par la persévérance qu’elle avait mise à combattre et à redresser les tendances du ministère. Or, depuis ce temps, il ne s’est rien passé qui ait pu changer les dispositions des collèges. A l’intérieur, la loi des patentes, dont l’effet général n’est pas encore exactement apprécié, a porté l’irritation dans un assez grand nombre de localités. Sur la question de l’enseignement, les intentions du ministère semblent assez équivoques. L’esprit du clergé paraît s’enhardir et ne pas être suffisamment contenu. Parmi les questions administratives qui seront portées l’année prochaine à la tribune, celle de la marine, récemment compliquée par l’incendie de Toulon, occupe sérieusement les esprits. Au dehors, l’intervention de notre diplomatie dans l’affaire du Texas n’a pas été heureuse. Du côté de Taïti, rien n’est venu prouver que le protectorat fût un système sagement inventé pour l’honneur et l’intérêt de la France. Du côté du Maroc, la présence d’Abd-el-Kader sur les frontières de l’Algérie, et les nouvelles forces dont il dispose, ne prouvent pas que le traité conclu avec Abderrahman nous ait assuré tous les avantages que nous pouvions attendre du bombardement de Mogador et de la bataille d’Isly. De tout cela, il résulte une situation au moins douteuse pour le cabinet. L’opposition n’a pas perdu toutes ses chances de succès, et puisque le ministère a jugé prudent, il y a deux mois, de ne pas tenter cette année la fortune électorale, il est probable qu’il persévérera jusqu’au bout dans cette résolution.

Les esprits commencent à se calmer sur le compte du maréchal Bugeaud. On a cessé d’incriminer violemment ses actes et ses systèmes ; des injures on est passé à la discussion. C’est finir par où l’on aurait dû commencer. Vis-à-vis d’un homme qui a rendu au pays de si grands services, cette guerre de personnalités ridicules, ces accusations aussi injustes qu’absurdes étaient un triste spectacle. Nous ne sommes pas surpris que la population d’Alger s’en soit émue, et qu’elle ait réclamé contre ces outrages en adressant à l’illustre maréchal un témoignage public de ses sympathies. Le maréchal a répondu à cette manifestation par des paroles pleines de dignité, et qui respirent le plus noble patriotisme. Sa réponse donnera des regrets à ses accusateurs.

On connaît les plans de colonisation militaire proposés par le maréchal Bugeaud. L’Algérie, selon lui, doit être colonisée par des bras qui pourront la défendre. Pour cultiver la terre, il faut de la sécurité ; pour établir la sécurité, il faut la force ; or, le plus sûr moyen de coloniser les plaines de l’Algérie, sans cesse exposées aux incursions arabes, serait de les livrer à nos soldats, à des cultivateurs armés, espèce de milice permanente, qui défendrait le sol destiné à la nourrir, qui s’y fixerait en y trouvant ses affections, ses intérêts, ses devoirs, qui créerait à l’Algérie une existence propre, assez forte pour donner à la France la liberté de ses mouvemens, et mettrait ainsi notre conquête à l’abri des vicissitudes de la politique européenne. Tel est en résumé le plan du maréchal Bugeaud, moins les détails d’exécution, qui sont peut-être, sur certains points, la partie vulnérable du système. À ces idées que le maréchal Bugeaud professe depuis long-temps avec l’ardeur qu’il porte en toutes choses, idées sérieuses et grandes, qu’on a eu tort d’appeler chimériques, le nouveau gouverneur par intérim, M. de Lamoricière, oppose un système tout différent. M. de Lamoricière ne veut pas de la colonisation militaire ; il veut la colonisation civile, au moyen de l’émigration française et étrangère, stimulée par les bénéfices des grandes exploitations agricoles. La chose qui manque le plus à l’Algérie, suivant M. de Lamoricière, ce sont les capitaux. Appelez l’argent en Afrique, sollicitez le crédit, abaissez le taux d’un intérêt ruineux, et vous aurez de grandes spéculations agricoles et industrielles, qui amèneront des colons. À cela, M. le général Bugeaud répond qu’il faudra protéger ces colons avec une armée, que dès-lors les dépenses de la métropole ne seront pas allégées, que l’Afrique pèsera toujours sur la France, que d’ailleurs ces colons, venus de tous les pays, ne seront pas rattachés les uns aux autres par le lien de la commune patrie, que le premier revers les dispersera ; qu’enfin, le système des grandes exploitations étant préféré aux exploitations partielles et restreintes, il s’ensuivra naturellement que chaque groupe de colons dépendra de la fortune ou du caprice d’un seul individu ; si l’entreprise réussit, les colons resteront ; si elle échoue, ils iront ailleurs. Tels sont les deux systèmes qui sont en présence. On peut dire que leur antagonisme est plus apparent que réel. Nous croyons que chacun d’eux, au fond, repose sur des préférences plutôt que sur des exclusions. Ainsi, le maréchal préfère la colonisation militaire à la colonisation civile ; mais il ne refuse pas de laisser à cette dernière une juste part : cela résulte de ses propres discours. De même, on peut croire que M. de Lamoricière ne repousserait pas tout essai de colonisation militaire, à la condition toutefois que la colonisation civile fût tentée sur une grande échelle. Ces deux opinions pourraient donc, sinon se concilier, du moins se tolérer l’une l’autre à la faveur de concessions réciproques. On pourrait essayer à la fois les deux systèmes sur des points différens. Ce sera sans doute le parti que prendra le gouvernement, et que lui conseilleront les chambres.

Dans peu de jours, on saura sans doute le résultat de l’entrevue du maréchal avec M. le président du conseil, à Soultberg. Des circonstances, que tout le monde connaît, donnent à cette entrevue un intérêt particulier. Nous désirons sincèrement qu’elle soit de nature à apaiser les ressentimens légitimes qui ont pu s’élever dans l’esprit du maréchal Bugeaud, et qui, d’après le bruit public, lui ont rendu si difficile l’exercice de son gouvernement.

La France vient de perdre une des plus grandes intelligences de ce temps-ci, un des plus rares esprits, un des caractères les plus purs, un des hommes qui ont exercé le plus d’influence sur les idées morales et politiques de notre siècle. M. Royer-Collard est mort à l’âge de quatre-vingt-deux ans. Sa fin a été calme comme sa vie. Il a senti long temps la mort s’approcher. Il le disait tranquillement à ses amis, jadis ses disciples, aujourd’hui philosophes illustres, grands écrivains, hommes d’état, devenus les héritiers de sa gloire, et les chefs des générations nouvelles. L’un d’eux, que les tourmentes politiques avaient séparé de lui pendant de longues années, l’a revu plusieurs fois dans les derniers momens de sa vie. Cette réconciliation avait laissé dans l’ame du vénérable vieillard une impression profonde. Il en parlait souvent avec attendrissement ; il remerciait la Providence d’avoir procuré à ses derniers instans une joie si vive, et d’avoir effacé de son ame tant de souvenirs amers. Une autre plume que la nôtre retracera dans cette Revue l’existence si pleine de M. Royer-Collard, ses travaux politiques, sa carrière parlementaire, sa popularité si grande et si méritée, la puissance de cette parole si énergique et si concise, ces mots profonds qui étaient recueillis comme des arrêts sur les choses et sur les hommes. La mort de M. Royer-Collard laisse un fauteuil vide à l’Académie. Toutes les voix s’accordent à reconnaître que cette succession glorieuse appartient à M. de Rémusat.

La reine d’Angleterre est venue pour la seconde fois visiter le roi des Français au château d’Eu. Cette visite courte, mais gracieuse, a été présentée par les journaux du ministère sous des couleurs convenables. On n’a pas eu, cette fois, la maladresse d’en faire un sujet de triomphe ; on n’a pas pris le style de l’épopée ou du roman ; on a été simple et vrai : c’était le meilleur moyen de célébrer cet heureux évènement. La France peut se sentir flattée des témoignages d’estime et d’affection donnés par la jeune reine des trois royaumes au représentant couronné de la révolution de juillet. Pour faire cette visite amicale, la reine Victoria, venue des côtes de Belgique, a prolongé pendant trente-six heures son séjour à bord. Cette circonstance relève le prix de son affectueuse démarche. Aussi, a-t-elle été la bien-venue sur le rivage de France, et les populations l’ont saluée avec un sincère enthousiasme.

Cette visite au château d’Eu, toute spontanée, toute familière, a présenté un singulier contraste avec les pompes et le cérémonial du voyage de Prusse. S’il faut en croire quelques invités privilégiés des fêtes de Bonn, de Stolzenfels, de Coblentz, la reine Victoria aurait trouvé ces fêtes plus splendides qu’amusantes. Il faut dire aussi que les divertissemens imaginés par sa majesté le roi de Prusse pour mieux fêter la jeune souveraine de la Grande-Bretagne n’ont pas tous été choisis avec un tact merveilleux. Des salves d’artillerie, des feux d’artifice accompagnés de détonations formidables, des tambours, des fanfares, et trois ou quatre concerts par jour, voilà des galanteries bien bruyantes pour l’oreille d’une femme. La reine, à ce qu’il paraît, n’a pu résister à tout ce vacarme. Elle a fait bonne contenance le premier jour, mais sa patience s’est bientôt lassée, et l’on assure qu’elle n’a pas été assez maîtresse d’elle-même pour dissimuler à ses augustes hôtes un secret ennui que rien n’a pu dissiper. Ni les attentions délicates du roi et de la reine, ni les prévenances de la princesse Amélie, n’ont pu triompher de cette fâcheuse impression. Le roi de Prusse en a été pour les frais de ses illuminations féeriques, de ses feux d’artifice et de ses concerts, qui se sont élevés, dit-on, à la somme de quatre millions. Lord Aberdeen, qui sans doute n’était pas venu en Prusse pour entendre des salves de canon et les symphonies de Beethoven, en a été pour ses combinaisons, qui ont dû être singulièrement dérangées.

La reine d’Angleterre, tout le monde le sait, a peu de goût pour la représentation et l’étiquette. Aux pompes de la royauté elle préfère les plaisirs de la vie intime, les joies de sa jeunesse, encore un peu naïve. Le but de son voyage en Allemagne n’était pas seulement de voir la cour de Prusse, où elle devait s’attendre à trouver les magnificences et les ennuis d’une réception royale : ce qui l’attirait surtout, c’était la petite cour princière de Cobourg, la patrie du prince Albert ; c’était Gotha, et ses mœurs patriarcales. Aussi, à Cobourg, à Gotha, la reine a été d’une humeur charmante, et le souvenir du voyage de Prusse avait complètement disparu de son gracieux visage lorsqu’elle est arrivée au château d’Eu, où elle a reçu cette hospitalité cordiale qui lui plaît, et que le roi Louis-Philippe sait lui rendre si séduisante.

Le mouvement religieux, naguère si désordonné et si étendu, paraît momentanément comprimé dans les états de l’Allemagne. Les chefs des sectes dissidentes se tiennent en repos. Les rassemblemens ont cessé. La censure et la police arrêtent toute manifestation. Néanmoins il s’en faut que les gouvernemens soient pleinement rassurés sur la situation des esprits. Les derniers évènemens ont laissé après eux une agitation sourde qui peut éclater d’un jour à l’autre, et sous la forme la plus imprévue. Tout récemment, la réunion des artistes venus de tous les points de l’Allemagne pour fraterniser dans un immense festival avait causé de vives alarmes à la diplomatie, qui avait vu dans cette démonstration un caractère politique. Il paraît que les craintes de la diplomatie étaient fondées : le principe de l’unité allemande s’agite aujourd’hui dans les questions musicales, comme dans les questions commerciales et religieuses ; et qu’est-ce que l’unité allemande, si ce n’est le mot d’ordre de la liberté politique ?

Une réaction inattendue s’est opérée en Suisse. On avait déjà remarqué, depuis la déroute des corps francs, un changement de conduite dans le gouvernement de Berne. Peu de temps après la victoire de Lucerne, le gouvernement bernois avait pris des mesures contre les excès de la presse radicale. Plus tard, l’expulsion de M. Snell, l’un des chefs de l’expédition des corps francs, et la création d’une presse officielle, destinée à combattre les sociétés populaires, avaient annoncé des tendances de réaction. Cependant, malgré ces mesures, la politique du gouvernement bernois conservait encore un caractère équivoque. S’il prêchait la modération dans les journaux, il n’en laissait pas moins le mouvement populaire s’organiser sous ses yeux. C’était sur son territoire que se préparaient ouvertement les moyens de renverser le gouvernement fédéral. C’est de lui qu’on attendait le signal pour une nouvelle expédition des corps francs. Le gouvernement bernois voulait-il, en agissant ainsi, encourager l’anarchie tout en paraissant la combattre, et s’assurer les fruits d’une révolution unitaire dont il eût paru repousser l’initiative ? Il est permis de le supposer. Dans tous les cas, un pareil jeu ne pouvait se jouer long temps sans péril. Éclairé sur les projets des sociétés populaires, qui poursuivaient une révolution locale en même temps qu’un bouleversement général de la Suisse, averti par l’exemple de la révolution vaudoise, et voyant bien qu’il ne pouvait plus tolérer les passions anarchiques sans courir le risque d’être emporté par elles, le gouvernement bernois a pris son parti : le conseil d’état vient de convoquer le grand conseil en session extraordinaire, à l’effet d’obtenir un vote de confiance qui lui permette d’agir énergiquement contre les sociétés populaires. L’adhésion de M. Neuhaus à cette mesure lui donne un caractère décisif. Les ultra-radicaux sont menacés. Leurs violences ont enfanté un parti d’une modération relative, qui veut sauver l’ordre intérieur et la constitution cantonale, au risque d’ajourner la vengeance des corps francs contre Lucerne, et le triomphe de l’ambition bernoise sur la vieille constitution helvétique. Quels que soient les motifs qui font agir ce parti, il est bon de l’encourager et de le soutenir, s’il persiste dans ses desseins, car c’est le seul point d’appui que la Suisse, au milieu de ses déchiremens intérieurs, ait présenté depuis long-temps à la politique de notre gouvernement.

Pendant que la jeune reine Isabelle d’Espagne recevait à Pampelune, au milieu des fêtes, les princes français ses cousins, les affaires de ce pays ont paru marcher vers une crise prochaine. Les principaux chefs des partis vaincus, carlistes, exaltés, espartéristes, mécontens de toutes les couleurs, travaillent avec une extrême activité à fomenter de nouveaux troubles, malheureusement secondés pour le moment par l’irritation qu’excite sur presque tous les points de l’Espagne l’exécution des nouvelles lois d’impôt. On s’était depuis long-temps habitué en Espagne à ne rien payer pour les dépenses publiques, ou du moins à payer si peu et si mal, que le budget de cette nation de quatorze millions d’aines était une véritable fiction. M. Mon a entrepris de doter son pays d’une organisation financière quelque peu régulière. Or, pour qu’un état fasse des dépenses ; pour qu’il puisse payer ses magistrats, son armée, son administration ; pour qu’il puisse faire des routes et creuser des canaux, il faut avant tout avoir des recettes. M. Mon a donc entrepris d’avoir des recettes pour le trésor ; mais cette prétention a paru inouïe à bon nombre d’Espagnols. On sait avec quelle difficulté de nouveaux impôts s’établissent dans tous les pays du monde, excepté peut-être en Angleterre où l’intelligence de la communauté d’intérêts qui constitue l’état est poussée plus loin qu’ailleurs ; cette difficulté est d’autant plus grande en Espagne, que ce pays est moins éclairé, plus habitué à la défiance par la longue habitude d’un mauvais gouvernement, plus pauvre enfin par l’effet même de cette absence d’impôts qui se résout toujours en absence d’ordre, de justice., de sécurité, et par conséquent de travail, d’industrie et de richesse. De là les derniers soulèvemens de Madrid et ceux qui s’annoncent ou qui ont déjà éclaté dans d’autres provinces.

Nous n’avons pas ici à donner une idée complète des plans financiers de M. Mon. Qu’il nous suffise seulement de dire que ces plans ne sont pas autre chose que l’application à l’Espagne des principes généralement admis dans les gouvernemens de l’Europe, et surtout en France, en matière d’impôts. Encore ces principes ont-ils été appliqués à l’Espagne avec une extrême précaution et dans une mesure qui paraîtrait excessive dans tout autre pays. Il ne s’agit après tout que de faire rendre à l’impôt en Espagne trois à quatre cents millions par an, c’est-à-dire le cinquième ou le quart de ce qu’il rend en France, le huitième à peu près de ce qu’il rend en Angleterre. Cela semble bien peu de chose ; c’est beaucoup, à ce qu’il paraît, pour l’Espagne, car tout le monde s’est récrié. D’un bout de la Péninsule à l’autre, c’est une longue protestation : les uns réclament contre l’impôt foncier, qu’ils prétendent intolérable pour l’agriculture ; les autres s’élèvent avec passion contre l’impôt des patentes, qu’ils déclarent incompatible avec l’industrie ; ceux-ci menacent de ne plus ensemencer leurs champs, ceux-là de fermer leurs boutiques ; d’autres, et ce ne sont pas les moins irrités contre les mesures ordonnées par le ministre des finances, trouvent inconcevable qu’on ait la prétention de gêner la contrebande effrénée qui, sur toutes les côtes d’Espagne, s’exerçait en quelque sorte en plein soleil. Une partie notable de la population andalouse et catalane, qui vivait de la contrebande, se voit pour la première fois contrariée dans son industrie par une surveillance de jour en jour plus active et plus efficace. En même temps une autre population, qui vivait aussi d’une autre espèce de contrebande, la coterie des gens de bourse, des faiseurs de contrats, des spéculateurs sur la hausse et la baisse, sur les emprunts, sur les fournitures et les marchés illicites, a déclaré aussi la guerre à M. Mon, qui lui coupe les vivres par la sagesse et l’honnêteté de son administration. De près et de loin, dans la hutte du contrebandier andaloux comme dans l’officine du boursier madrilègne, et malheureusement aussi dans la boutique du petit marchand comme dans la ferme de l’agriculteur, le nom de ce ministre est maudit.

Les hommes raisonnables, car il y en a, grace à Dieu, un assez bon nombre en Espagne, trouvent bien que toute cette opposition n’a pas le sens commun, et que M. Mon a pris le seul moyen d’établir enfin dans son pays un gouvernement, une administration, une armée, toutes choses qui ne marchent pas sans argent ; mais en présence du déchaînement que soulèvent les nouvelles lois financières, on n’ose pas dire ce qu’on en pense du fond du cœur. On craint ce terrible mot d’impopularité, qui fait reculer les plus fermes courages dans un état encore si neuf pour la vie politique. Les plus habiles se tirent d’affaire en disant que sans doute il faut des revenus publics, mais que M. Mon aurait pu s’y prendre autrement, qu’il aurait dît aller moins vite en besogne, et déguiser le fond sous la forme, comme s’il y avait quelque forme qui pût donner le change sur une question d’impôt, et comme s’il ne fallait pas, en définitive, aboutir à faire payer ceux qui ne paient pas. Rien n’est brutal comme un chiffre, et, de quelque façon qu’on s’y prenne, un déficit ne se comble pas avec des phrases ; ce qui n’empêche pas certaines gens de dire aux propriétaires qu’on aurait dû imposer uniquement les commerçans, aux commerçans, qu’on aurait dei imposer uniquement les propriétaires ; aux uns et aux autres, qu’on aurait bien pu s’adresser encore au crédit, et rouvrir le gouffre de l’emprunt. On dit que M. Mon s’irrite de ces complaisances intéressées, et qu’il s’exprime quelquefois assez vertement sur le peu d’appui qu’il trouve parmi ceux même qui devraient lui en donner le plus. On comprend sans peine que la patience échappe à un honnête homme ainsi poussé à bout ; mais ces emportemens n’en font pas moins leur effet : les paroles sévères du ministre, colportées avec soin, défigurées, exagérées à dessein, servent à lui faire de nouveaux ennemis, et l’on voit tous les jours grossir contre lui, soit dans les chambres, soit dans le public, un parti d’hommes prudens et perfides, qui sans partager les passions de la foule, encouragent ces passions par une connivence tacite, et respectent les erreurs de l’opinion, tout en les déplorant au fond de l’ame.

La seule force qui soutienne encore au pouvoir le ministère actuel, c’est l’union du général Narvaez avec ses collègues, et notamment avec les deux ministres les plus attaqués, MM. Mon et Pidal. Le général Narvaez représente la puissance militaire, la plus grande de toutes malheureusement dans ce pays si récemment libre. Le jour où le bras du général Narvaez se retirerait de MM. Mon et Pidal, ce jour-là ces ministres seraient renversés par le soulèvement des contribuables et la faiblesse des cortès, quels que soient les services qu’ils aient rendus au gouvernement constitutionnel. Nul n’a plus fait que MM. Mon et Pidal pour l’établissement de la liberté politique dans la Péninsule ; on les a vus, dans les temps difficiles qui ont suivi la chute d’Espartero, repousser avec une constante énergie toutes les pensées de gouvernement absolu, défendre le pouvoir royal contre l’entraînement de son propre succès, et en appeler toujours à la nation, à l’opinion publique, aux cortès, quand rien n’était plus facile que de supprimer en un jour toutes les garanties constitutionnelles. Ils étaient populaires alors, et la nation espagnole semblait leur savoir quelque gré d’avoir fait triompher ses droits ; aujourd’hui tout est oublié. Rien n’est épargné par les secrets ennemis de la monarchie d’Isabelle II, pour saisir l’occasion de l’ébranler en semant des mésintelligences entre les ministres. Il ne manque pas d’officieux conseillers pour dire tous les jours à Narvaez qu’il se compromet en couvrant de la puissance de son nom et de sa gloire des ministres impopulaires ; que le meilleur parti à prendre serait de laisser là les innovations françaises du ministre des finances, et de revenir aux vieilles méthodes nationales, au système espagnol d’impôt, c’est-à-dire au désordre héréditaire dont on a l’habitude depuis tant de siècles ; qu’en persistant à défendre M. Mon contre l’irritation générale de la capitale et des provinces, il finira par avoir sa part dans cette irritation, et qu’un jour arrivera où l’entraînement, devenu irrésistible, renversera d’un même coup et le financier imprudent et l’homme de guerre aveugle qui se sera fait tuer pour les fautes d’autrui. Jusqu’ici Narvaez a résisté à ces suggestions sans cesse renouvelées ; résistera-t-il longtemps ? résistera-t-il toujours ? Là est la grande question du moment. Nous ne voulons pas dire que, si le ministère reste uni, il soit sans aucun doute en état de lutter contre les résistances coalisées contre lui ; mais, ce qui est sûr, c’est que, s’il se divise, il est de nouveau impossible de prévoir jusqu’où ira cette pauvre Espagne encore une fois lancée dans les aventures.

Le général Narvaez peut très aisément, dans ce moment-ci, se séparer de ses collègues et faire un ministère de transaction ; mais la question est aujourd’hui si nettement posée entre l’ordre nouveau et l’ancienne anarchie, qu’elle ne peut pas être éludée par un changement de personnes. Le lendemain du jour où M. Mon serait remplacé par un financier moins entier dans ses idées, il s’agirait de savoir si les nouvelles lois d’impôt seraient retirées ou non. Si ces lois ne doivent pas être appliquées, à quoi bon changer de ministère ? Ce serait ajouter aux difficultés actuelles celles qui naîtraient de l’élan donné à la résistance par un commencement de satisfaction. Si au contraire les nouveaux impôts doivent être abolis ou suspendus, et il serait à peu près impossible qu’il en fût autrement après une victoire de l’opinion sur le ministère, une autre difficulté bien plus sérieuse commence. Le système financier de l’Espagne subit aujourd’hui une tentative générale de réorganisation : si vous arrêtez le travail au milieu de son cours, il ne vous restera rien, ni le passé, qui n’est déjà plus, ni l’avenir, qui n’est pas encore. Le peu de revenus qui arrivaient au trésor avant le ministère actuel, et qui n’étaient pas en état de suffire au quart des charges publiques, ne seront même plus recueillis. Il deviendra impossible de payer quoi que ce soit ; l’armée, si belle aujourd’hui, si bien organisée pour la première fois depuis long-temps, recommencera à se démoraliser et à se dissoudre ; sans paie, point de discipline, et sans discipline, point d’ordre public. L’Espagne retombera dans le chaos d’où elle travaille avec tant de peine à se tirer. Cet ascendant supérieur du général Narvaez, il le doit sans doute à son courage, à sa résolution, à ses succès, à ses ressources d’esprit et de volonté, nais ne le doit-il pas aussi un peu à cette administration financière tant décriée et qui lui fournit les moyens de payer et d’équiper ses troupes avec une régularité inconnue jusqu’ici ? Quand une fois ce point d’appui lui manquera, ne sera-t-il pas bien exposé à tomber lui-même ? Les factions ennemies ne s’y trompent pas, elles veulent abattre

M. Mon d’abord, parce que c’est en réalité le plus grand obstacle à leur triomphe ; elles espèrent plus tard avoir bon marché des autres, et de Narvaez tout le premier. Le moment est donc venu pour celui-ci d’y prendre bien garde ; si M. Mon a besoin de lui, il a besoin aussi de M. Mon, ou plutôt, pour sortir de ces questions de personnes qui ne sont jamais que l’expression des questions de choses, l’organisation financière d’un état a besoin d’être défendue par la force publique, et la force publique a besoin à son tour d’être entretenue par une bonne organisation financière ; tout se tient dans un gouvernement ; si une des mailles du réseau se détache, le reste ne tarde pas à suivre. Ce n’est pas M. Mon qui est nécessaire, ce n’est pas M. Narvaez, c’est ce que M. Mon et M. Narvaez représentent, c’est-à-dire l’association des deux grandes forces de l’état.

Une question d’un autre genre contribue d’ailleurs à aggraver la situation actuelle de l’Espagne, c’est celle du mariage. Jusqu’ici on s’est accordé à peu près à ajourner la question du mariage ; de jour en jour, cet ajournement devient plus difficile. La reine Isabelle a vécu jusqu’ici sous l’aile de sa mère ; on commence à trouver en Espagne que cette tutelle, qui a cessé d’être légale, mais qui n’en est pas moins réelle, se prolonge beaucoup. À tort ou à raison, dans ce pays mobile et passionné, le nom de la reine Christine n’est plus aussi en honneur qu’il y a deux ans. C’est là une erreur de l’opinion, une grande erreur, nous n’en doutons pas ; la reine Christine n’a jamais fait que du bien à l’Espagne, et dans ces derniers temps, en contribuant par son autorité à maintenir l’union des différens chefs du parti modéré, elle a rendu un immense service à sa fille et à son pays. Ceux qui l’ont vue de près savent d’ailleurs avec quel tact admirable elle sait se tenir à part quand il le faut, et laisser, en apparence du moins, aux ministres de sa fille toute leur liberté d’action. Mais la nation espagnole est capricieuse comme la nôtre ; elle commence à ne plus rendre justice à la reine Christine, elle l’accuse de griefs imaginaires, qui n’en sont pas moins acceptés comme vrais. La reine Christine elle-même manifeste, dit-on, le désir de revenir en France, du moins pour quelque temps ; elle comprend que le pays devient défiant à son égard, et elle ne voudrait pas nuire à la jeune reine en voulant trop la servir. Dans cet état de choses, un mariage viendrait bien à propos. Si intelligente qu’elle soit, la reine Isabelle est bien jeune pour porter toute seule ce fardeau d’une couronne. Or cette question est, plus peut-être que toute autre, hérissée de difficultés. Parmi les prétendans, il n’en est pas, à vrai dire, un seul qui plaise à la fierté espagnole. Le dernier des fils de la maison de Cobourg, le plus jeune des frères du roi de Naples, le simple fils de l’infant don François de Paule, tout cela paraît bien peu de chose à l’Espagne. Ce peuple si fidèle à ses souvenirs se dit que lorsque la première Isabelle s’est pariée, son époux lui a apporté pour dot un royaume, et il lui semble que lorsqu’on est la reine de toutes les Espagnes, on est en droit de prétendre au moins à la main d’un autre Ferdinand. Rien n’est plus arriéré et moins constitutionnel que cette idée, mais elle n’en est pas moins dans tous les esprits. Le jour où la reine se mariera, quel que soit celui qu’elle épouse, on peut être certain que le peuple espagnol sera mécontent. Tous les rêves qu’on a faits sur une grande alliance devront s’évanouir, et le passage de la poésie à la prose, du vague à la réalité, est toujours désagréable. Nouvel embarras pour le ministère, nouvelle difficulté. S’il se tire de toutes ces épreuves, nous en serons heureux, car nous croyons que depuis long-temps une pareille réunion d’hommes éclairés et vraiment libéraux n’avait présidé aux destinées de l’Espagne ; mais nous avons peine à l’espérer.



Notre mission de Chine fait un heureux emploi de ses loisirs. Une excursion intéressante aux établissemens hollandais de Java a rempli le temps qui devait s’écouler jusqu’au retour du traité envoyé en France pour y être soumis à la ratification du roi. Nous avons sous les yeux quelques documens recueillis pendant le séjour de nos équipages à Batavia, et qui forment une relation complète de ce curieux voyage. Ces documens nous montrent la colonie hollandaise sous ses deux principaux aspects, d’abord à Batavia, au centre de son activité commerciale, puis dans l’intérieur de l’île, en présence des populations indigènes.

Partie de Singapore le 23 mars, la Cléopâtre, accompagnée de la Victorieuse, laissait tomber l’ancre le 1er avril en rade de Batavia. L’Alcmène, ayant à son bord les délégués du commerce français, avait précédé de peu de jours dans cette rade les bâtimens qui amenaient à Java M. de Lagrenée et le contre-amiral Cécille. Le 2 avril, l’ambassadeur et le contre-amiral se rendaient à terre, où ils recevaient des principales autorités de la colonie l’accueil le plus cordial. Le soir même, un bal splendide inaugura dignement les fêtes qui devaient célébrer le séjour de la mission française à Batavia ; mais l’hospitalité hollandaise ne s’en tint pas là, et, peu de jours après, le gouverneur-général, M. Reyns, recevant le contre-amiral Cécille dans sa résidence de Buitenzorg, lui faisait une offre séduisante, qui fut accueillie, comme on le pense, avec empressement. Il s’agissait d’une tournée dans l’intérieur de l’île, et deux généraux hollandais, qui connaissent parfaitement le pays, MM. Cochins et Vanderweck, se chargeaient de tracer au contre-amiral un itinéraire qui lui permît de voir en peu de jours ce que la colonie offre de plus intéressant. La sympathie que témoignait une réception si courtoise s’explique par une cause qu’il n’est pas inutile de rappeler : plusieurs officiers supérieurs de la colonie ont servi dans la marine ou dans l’armée française, au temps des guerres de l’empire ; ils avaient à recevoir dans nos marins, non pas des étrangers, mais des frères d’armes.

Après être retourné à Batavia, où il avait quelques ordres à donner, le contre-amiral Cécille s’embarqua le 12, avec son adjudant, M. Reille, sur le bateau à vapeur la Reine des Pays-Bas. Quarante-trois heures après, il était à Samarang. Les préparatifs de son voyage avaient été faits comme par enchantement. Traîné sur de belles routes par de petits, mais vigoureux chevaux, et par des centaines d’hommes stationnés d’avance, quand il s’agissait de franchir des gorges ou de passer à gué des rivières dont les ponts avaient été rompus, précédé par un piquet de cavalerie, accompagné par les maîtres de poste à cheval, le contre-amiral trouvait à chaque relai une musique javanaise et des rafraîchis se mens. Il arriva bientôt à Magallan, chef-lieu de la province de Kadoc, une des plus petites, des plus peuplées et des mieux cultivées de Java. Près de Magallan s’élèvent les temples de Boro-Bodor et de Manidut. Une demi-journée fut consacrée à examiner ces monumens de l’antique civilisation qui régnait dans ces contrées avant que l’islamisme y apportât le despotisme et l’ignorance. Boro-Bodor est surtout remarquable par ses proportions colossales et l’originalité de sa construction. De l’éminence sur laquelle il s’élève, on découvre un vaste horizon circonscrit par les nombreux volcans qui jadis fertilisèrent ce pays, et dont le Mérapi conserve seul aujourd’hui quelque activité. Le temple de Manidut, récemment découvert sous une colline d’où il a été dégagé, est moins imposant peut-être que Boro-Bodor, mais d’une architecture plus harmonieuse. Malheureusement les nombreuses commotions des volcans voisins ont ébranlé ce bel édifice, qui ne sera bientôt plus qu’un monceau de ruines.

Le lendemain de cette visite à Boro-Bodor, l’on se mit en route de très bonne heure : les voyageurs approchaient de Djocjokarta, ancienne capitale des sultans de l’île. L’habitation de M. Roedenberg, inspecteur des cultures, se trouvait sur leur route. Ils y déjeunèrent à la hâte ; le propriétaire, M. Roedenberg, homme fort aimable et passionné pour la France, offrit à ses hôtes un souvenir précieux, deux manuscrits javanais trouvés, il y a peu d’années, dans, une grotte à six mille pieds de profondeur. L’un de ces manuscrits est un traité de théologie, l’autre contient des pièces de théâtre ; tous deux sont en langue sanscrite. On fait chaque jour de pareilles découvertes à Java ; ces documens, interprétés par la science, pourront jeter quelque lumière sur l’histoire ancienne de l’île.

L’amiral et sa suite arrivèrent à Djocjokarta par une longue et magnifique avenue de banians centenaires, qui annonce dignement une grande capitale. Djocjokarta a été de tout temps le siège du gouvernement des sultans ; elle est de plus un chef-lieu de résidence, et c’est encore là qu’habite aujourd’hui le représentant humilié de l’ancienne puissance déchue, qui reçoit du gouvernement néerlandais une pension mensuelle de 40 à 45,000 guilders. Tenu en chartre privée, le sultan n’en paraît pas moins fier de porter sur sa poitrine l’ordre du Lion de Hollande. C’est encore par le prestige de l’autorité du sultan, et de quelques autres princes également pensionnés, que les Hollandais exercent leur pouvoir sur ces provinces conquises. Un seul cri aux armes ! prononcé par les princes, mettrait le pays en révolution, comme cela eut lieu en 1830 ; mais le sultan et les autres chefs indigènes n’auraient pas, pour soutenir une guerre de cinq ans, les moyens dont disposaient leurs prédécesseurs ; ils savent qu’à la première tentative de rébellion, ils iraient indubitablement rejoindre en exil à Amboine et à Ternate ceux dont ils occupent aujourd’hui paisiblement la place.

Le jour où l’amiral arrivait à Djocjokarta était l’anniversaire de la naissance du sultan. Il y avait le soir même grande fête à la cour. En attendant l’heure de se rendre à cette fête, où il avait été invité avec toutes les autorités du pays, l’amiral alla visiter le Kraton. On appelle ainsi un grand carré entouré de hautes et épaisses murailles, et dont l’intérieur est divisé par des murs qui forment des compartimens affectés chacun à une destination particulière. C’est dans cette enceinte, qui n’a pas moins de trois milles de circuit, qu’est le palais du sultan, et qu’habitent les familles attachées à son service ainsi qu’à celui des princes. On a compté jusqu’à quinze mille individus vivant dans l’intérieur du Kraton. Cette place, merveilleusement disposée pour la résistance, a été, pendant la dernière guerre, défendue par les Javanais avec un acharnement qui tenait du fanatisme ; elle a été prise et reprise plusieurs fois, et les Hollandais y ont éprouvé des pertes énormes. Non loin du Kraton est Besar-Gédé, qui en est pour ainsi dire une dépendance. On y arrive par une grande place ouverte d’un côté, et qui sert de marché. C’est une suite de petites cours entourées de hautes murailles, et où l’on ne pénètre que par des portes étroites, précédées chacune d’un escalier. Ces cours renferment les tombeaux des personnes de marque et des princes. Les tombeaux des sultans sont réunis sous un grand hangar, qui couvre presque entièrement la cour la plus reculée et la plus solitaire. C’est un lieu sacré aux yeux du Javanais, et plus d’un combat acharné a été livré pour le défendre. Sur la place du marché, on remarque une multitude d’enfans des deux sexes que la superstition des parens y conduit chaque jour, et aussi un grand nombre de lépreux qui paraissent faire de ce lieu leur demeure habituelle.

Cependant l’heure du bal était venue ; l’amiral se rendit au palais, où il fut présenté au sultan par M. Boschins, résident hollandais à Djocjokarta, chez qui il avait trouvé, comme partout, une réception des plus cordiales. Le sultan vint recevoir ses hôtes au bas des degrés menant à la pièce principale où étaient réunis les autres conviés. Ils entrèrent dans cette pièce, tous trois de front, M. Boschins donnant au sultan le bras droit et l’amiral le bras gauche. Après avoir fait ainsi le tour de la salle, le sultan monta sur son trône ; le résident prit place à sa gauche, sur un siège à peu près semblable à celui du prince ; l’amiral, le colonel commandant la garnison, le sous-résident, eurent un canapé à gauche sur la même ligne. A droite du sultan était la sultane, Mlle Boschins et la sultane-mère ; puis, un peu plus loin, trois ou quatre princesses qui paraissaient aussi vieilles que le palais même. Bientôt le bal commença, mais sans rappeler en rien les fêtes javanaises décrites par le capitaine Laplace. C’était un bal tout à l’européenne, et qui trompa désagréablement l’attente des spectateurs français. A minuit, le sultan et la princesse s’étant retirés, on alla prendre place à une table de cent cinquante couverts très bien dressée et splendidement illuminée. On porta les santés officielles, d’abord celle du roi de Hollande, puis celle du gouverneur-général, enfin celles du sultan et du résident.

Le sultan, âgé de vingt-sept à peine, n’a pas d’enfans ; marié depuis neuf ans à une femme jeune et gracieuse, il a pris dès les premiers jours de son union une telle aversion pour elle, qu’il ne lui adresse jamais la parole. Cet état de choses contrarie les Hollandais, car le frère du sultan, qui, selon toute apparence, lui succédera un jour, est assez mal disposé pour les Européens. Délivré de tout souci politique, ayant peu à s’occuper de la gestion des terres qui lui sont restées en propre et qu’il afferme par contrats de quinze à vingt ans, le sultan passe sa vie dans l’inaction la plus complète. C’est à la bonne chère et à l’usage immodéré des liqueurs fortes qu’il demande une distraction dans ses ennuis ; aussi a-t-il acquis une obésité monstrueuse, et perdu une partie de ses facultés morales, s’il en eut jamais, car son intelligence paraît très bornée.

Le contre-amiral ne voulait point prolonger son séjour à Djocjoliarta, et le lendemain, au point du jour, il était déjà en voiture pour continuer son voyage. On lit une halte aux ruines de Brambarra, appelées les mille temples. Ce sont des masses de pierres envahies de tous côtés par l’exubérante végétation des tropiques. Un arbre monstrueux a fait de l’un de ces massifs son piédestal. Quelques grottes renferment des statues bien conservées. La superstition n’a pas cessé de leur apporter son tribut, et on trouve au pied de quelques-unes de ces idoles des joss-sticks, comme ceux que les Chinois brûlent dans leurs temples. Au-delà de Djocjakarta, les voyageurs ne remarquèrent plus ces traces de culture intelligente qui les avaient frappés avant d’arriver à cette capitale. Le pays est toujours aussi, fertile, mais l’industrie européenne n’a pu encore réaliser dans ces terres, qui appartiennent aux anciens souverains, les effets qu’elle a produits dans les possessions hollandaises. A mesure que l’on s’éloigne des régions élevées du Kadoc, pour descendre dans les plaines basses de Sourakarta, on sent une atmosphère embrasée succéder à une température fraîche et fortifiante. L’amiral et sa suite parvinrent enfin à la splendide résidence de Solo, où leurs fatigues furent bientôt oubliées. Une hospitalité gracieuse attendait à Solo le contre-amiral, qui reçut, à peine arrivé, la visite du colonel et des officiers de la garnison. Les troupes hollandaises sont casernées à Solo dans une forteresse qui, comme à Djocjokarta, occupe le milieu de la ville et la commande. Sur plusieurs points de la route qu’il avait suivie, et particulièrement dans les deux provinces javanaises, l’amiral put remarquer un grand nombre de redoutes que les Hollandais avaient été obligés de construire pendant la dernière révolte. L’établissement de ces redoutes avait précipité le dénouement de la guerre, qui, sans la mise à exécution de cette mesure, aurait pu se prolonger indéfiniment.

A Solo, l’amiral rencontra un nouveau pensionnaire de la Hollande, le prince Ponoto-Gomo septième, communément appelé l’empereur [1]. Il reçut aussi la visite de Mangkoénégoro, prince indépendant, qui habite ordinairement Solo. Comme l’empereur et le sultan, Mangkoénégoro est pensionné des Hollandais, mais il est obligé d’entretenir un régiment de huit cents hommes pour le service des maîtres de Java. Ses troupes sont parfaitement disciplinées ; pour la tenue et l’instruction, elles ne le cèdent en rien aux troupes indo-hollandaises. Le prince est le colonel de ce régiment, et ses nombreux frères et pareras y occupent différeras grades. Mangkoénégoro porte parfaitement l’uniforme ; il passe pour un militaire instruit, et ses manières sont fort distinguées. Il a rendu d’importans services aux Hollandais pendant la dernière guerre.

Le lendemain de son arrivée à Solo, l’amiral, accompagné de plusieurs personnes notables de la résidence, alla rendre visite à l’empereur. Ponoto-Gomo septième est un homme de quarante-deux ans environ ; ses manières sont affables, son caractère est gai, et il ne manque pas de savoir-vivre. Son éducation s’est faite dans l’armée hollandaise des Indes, où il a servi comme officier. Issu de la famille impériale, Ponoto-Gomo a remplacé le dernier souverain exile. Ce prince avait été informé de l’arrivée de l’amiral, et il attendait ses visiteurs. Toute sa maison était sur pied, et l’amiral fut salué par des fanfares qu’exécuta la musique de l’empereur. On joua aussi la Marseillaise. Après quelques instans donnés au cérémonial, l’empereur conduisit ses hôtes au sommet d’un belvédère très élevé, d’où l’on découvre toute la plaine de Solo. Un essaim de jeunes filles de huit à douze ans les y suivirent et les charmèrent par leur grace et leur gentillesse, que relevait encore le contraste de trois affreuses naines chargées de porter le siri, le vase indispensable à ceux qui usent de cette drogue dégoûtante, et le chasse-mouche. Des rafraîchissemens avaient été préparés dans ce lieu élevé, où l’on reçoit l’air de trois côtés. Des esclaves servirent les convives avec cette exagération d’humilité qui est le propre des mœurs orientales. Du belvédère on se rendit aux appartemens intérieurs. La faveur de visiter ces appartemens n’est pas accordée à tout le monde ; quant aux femmes de l’empereur, il fallut renoncer à les voir. Elles ne paraissent que lorsque des dames viennent les visiter. L’empereur daigna cependant présenter à l’amiral sa fille aînée, âgée de vingt ans, et qui n’a guère que sa jeunesse pour attrait. Ponoto-Gomo a deux filles, et point d’enfant mâle ; sa succession ira donc à la branche collatérale.

L’appartement intérieur est somptueux, mais tout ce qu’il renferme est arrangé sans goût. Le lit de l’empereur est placé sous un vaste baldaquin en forme d’alcôve ; quatre chambres, deux à droite et deux à gauche, sont destinées aux quatre femmes que la loi lui permet d’avoir. Ces chambres, dont deux seulement sont habitées, occupent tout un côté d’un grand salon assez sombre. Les autres côtés sont garnis de meubles de toutes les formes ; la plupart de ces meubles sont européens, et les murailles sont couvertes de tableaux représentant des sujets empruntés à l’histoire de l’empire français. On remarque une statuette du roi des Français à côté de celle de Napoléon, et un grand nombre d’objets de nos manufactures, pendules, vases, etc. Ponoto-Gomo, qui paraît très au courant de l’histoire contemporaine, et sait fort bien que Java fut un moment sous la domination française, semblait prendre un véritable plaisir à montrer à notre amiral ces souvenirs d’une gloire passée. Il jouissait évidemment de l’impression que ces objets produisaient sur son hôte, et tout indiquait chez le prince javanais une réelle sympathie pour la France.

On avait sans doute appris à Ponoto-Gomo le désappointement causé à l’amiral par le bal européen de Djocjokarta. Quand les visiteurs rentrèrent dans la cour d’honneur, ils virent réunies sous un hangard, dont le sol avait été exhaussé de quelques pieds, une vingtaine de bayadères, qui exécutèrent plusieurs danses nationales. Ponoto-Gomo eut soin de retenir les spectateurs à quelque distance de la scène où dansaient les bayadères. Le contre-amiral l’ayant questionné à ce sujet, il répondit que les danseuses, commandées à l’improviste, n’avaient pas eu le temps de prendre leurs beaux costumes, et qu’obligées de danser dans une toilette un peu simple, elles l’avaient prié de ne pas les laisser voir de trop près. En effet, excepté les sarrons serrés autour de la taille, et qui enveloppent la partie inférieure du corps, excepté les écharpes légères dont elles tiraient habilement parti, ces danseuses, il faut le dire, étaient assez peu vêtues.

L’empereur voulut avoir les noms du contre-amiral et de ses compagnons correctement écrits. Ceux-ci satisfirent à ce désir bienveillant, et se rendirent ensuite chez le prince Mangkoénégoro, qui les reçut à la tête de son état-major, composé en grande partie de ses parens, tous en grande tenue. Plusieurs des officiers du prince portent des décorations hollandaises gagnées sur le champ de bataille. Mangkoénégoro n’est pas marié ; son luxe est tout militaire et consiste dans un grand nombre de très beaux chevaux.

Le soir, un dîner somptueux réunit à la résidence, outre les voyageurs français, les personnes les plus considérables du pays, le prince Mangkoénégoro et quelques officiers de la maison de l’empereur. Ce dîner fut suivi d’une soirée dansante, à laquelle Ponoto-Gomo, qui aime la société, vint prendre part. Il se retira fort tard et engagea l’amiral à aller voir sa maison de campagne à Karta-Soura. L’amiral y consentit, quoique cela l’éloignât un peu de sa route. La maison de campagne de l’empereur contient, comme son palais de Solo, un grand nombre de tableaux français. On remarque un salon où les portraits de tous les maréchaux de l’empire sont réunis comme pour tenir compagnie au portrait de Napoléon. De Karta-Soura, les voyageurs allèrent coucher à la sous-résidence de Salatiga, où il y a un fort et une garnison assez nombreuse. Le lendemain, ils étaient à Ambrava, où ils rejoignirent M. de Lagrenée, qui, parti le 10 de Buitenzorg, avait parcouru une autre partie de l’île. Ambrava est une place fortifiée très importante, à laquelle on travaille depuis plusieurs années. Les constructions intérieures, — c’est-à-dire les logemens de l’état-major général, des officiers, des troupes, l’hôpital, les magasins et les écuries, calculées pour recevoir quatre mille hommes et deux cents chevaux en temps de guerre, — sont achevées. Elles ont été exécutées sur une vaste échelle et avec un luxe d’architecture extraordinaire. Il reste à faire les fossés et les terrassemens, qui sont à peine indiqués. Mille à douze cents travailleurs y sont occupés journellement, et, quoique les travaux soient poussés avec activité, on pense qu’il faudra encore deux ou trois ans pour les achever. Bâtie au milieu d’une plaine marécageuse, dans la partie centrale de Java, cette forteresse sera inabordable par trois de ses fronts ; le quatrième, faisant face à des hauteurs éloignées, pourra seul être attaqué, et c’est de ce côté que doit être la principale défense. Mais quand on réfléchit que pour réduire cette place il faudrait de la grosse artillerie, quand on se rend compte des difficultés que présenterait le transport de cette artillerie depuis la côte jusqu’à Ambrava par un terrain coupé de rivières, de marais et de gorges profondes, on en vient à reconnaître que cette citadelle est inattaquable autrement que par la famine. Un puits artésien, qui donne en abondance une eau légèrement minérale, a été percé au milieu de la forteresse.

Depuis quelques années, les Hollandais s’occupent sérieusement de compléter le système de défense de Java. Des sommes considérables sont votées chaque année à cet effet, et les fortifications d’Ambrava ne sont pas le seul ouvrage important qui soit en construction. Sourabaya doit devenir une place forte de premier ordre, qui renfermera la ville dans son enceinte. On espère en faire en même temps un port militaire accessible aux grands bâtimens. Une redoute nouvelle a été faite à Samarang, une autre à Veltevreden, et la rivière de Batavia sera protégée par un système de défense mieux entendu et plus considérable que celui qui existait anciennement. Les Hollandais veulent être en état de soutenir une lutte sérieuse dans le cas d’une invasion étrangère ou d’une révolte intérieure. Sous ces deux points de vue, la position d’Ambrava est parfaitement choisie.

Si l’on jugeait de l’établissement néerlandais de Java par les apparences, on pourrait croire que les Hollandais n’ont rien à redouter des populations indigènes. Cependant la dernière guerre est venue démentir cette supposition, et, à en croire des personnes qui connaissent bien le pays, si une expédition un peu considérable était tentée contre Java, si en même temps on promettait aux indigènes de les délivrer du joug qui les astreint à un travail excessif dont le produit sert à enrichir quelques régens[2] ou des étrangers, on trouverait de nombreux auxiliaires dans cette population qu’on évalue à 6 millions d’individus. Quoi qu’il en soit, Java est en ce moment l’objet de toute la sollicitude des Hollandais. Depuis que les colonies des autres nations produisent des épices, depuis que l’on peut se procurer le poivre dans la partie indépendante de Sumatra et ailleurs, les Moluques, dont les Hollandais ont été si jaloux autrefois, n’ont plus à leurs yeux qu’une médiocre importance ; on ne les conserve que par amour-propre et pour que d’autres ne s’y établissent pas. Il en est de même de Sumatra : cette colonie n’offre, pour la culture des terres, ni les ressources, ni les élémens de prospérité qu’on trouve à Java, et jusqu’à ce jour elle a été plus à charge qu’utile à ses possesseurs. Les Hollandais ont abandonné la Nouvelle-Guinée ; le pays est si malsain, que les garnisons n’y pouvaient vivre. L’expérience a prouvé d’ailleurs que la population indigène est tout-à-fait impropre au travail et au commerce.

L’armée néerlandaise des Indes est sur un bon pied ; elle se compose de 18, 000 hommes environ, dont un tiers européen, et suffit à la garde de toutes les possessions hollandaises de l’Orient. La marine se compose de quatre bâtimens à vapeur, de quelques corvettes, bricks, et de petits bâtimens de flottille principalement employés contre la piraterie.

D’Ambrava, M. de Lagrenée et le contre-amiral Cécille revinrent en quelques heures à Samarang ; ils avaient parcouru en six jours près de 250 milles à travers les provinces centrales de Java. On ne peut se faire une idée de la richesse et de la beauté de ce pays. Partout s’étendent des plantations de riz, de cannes à sucre, de caféiers, d’indigotiers, de cotonniers, sans compter le blé, le maïs, les légumes, les fruits d’Europe, qui trouvent dans les régions élevées de l’île un climat favorable à leur culture. Du haut des montagnes, la vue plane sur un immense jardin arrosé de mille ruisseaux et animé par de nombreux villages qui s’élèvent çà et là sous l’ombre bienfaisante des cocotiers et des bananiers. Il serait difficile de dire ce que l’on doit le plus admirer : la beauté du paysage ; la perfection des cultures, ou la patience d’une population soumise à de rudes travaux qui produisent des richesses énormes et lui rapportent si peu de profit.

Le 22, l’ambassadeur et le contre-amiral s’embarquèrent sur le Mérapi, steamer de la marine royale qui devait les ramener à Batavia. Après une traversée de trente-deux heures, ils assistèrent, le soir de leur arrivée, à un bal offert par les officiers de la garnison, et le lendemain à un second bal paré et masqué, donné par la société de Veltevreden. Le 26, le contre-amiral retournait à bord : pendant les vingt-cinq jours passés sur cette rade réputée si pernicieuse, la santé des équipages n’avait aucunement souffert. Cet heureux résultat ne doit pas être attribué seulement à l’époque de la saison : le contre-amiral avait eu la précaution, en arrivant, de faire consigner les équipages ; il avait en outre prescrit de suspendre les travaux pendant la grande chaleur du jour, et d’employer les Javanais pour le service des embarcations. C’est grace à ces sages mesures qu’on n’a eu à déplorer aucun accident pendant le séjour de la Cléopâtre et de la Victorieuse à Java. De telles expéditions sont à la fois honorables et utiles, honorables pour le ministre qui les encourage, pour les chefs qui les dirigent, utiles pour notre marine dont elles fortifient l’expérience, et pour le commerce, dont elles servent les intérêts.


— Le XVIe siècle n’a pas été seulement pour la France une époque de rénovation littéraire ; à côté des poètes et des érudits, il vit marcher les libres penseurs, et notre littérature politique sortit tout armée des luttes ardentes dont le bruit ne pût couvrir ni les chants de Ronsard, ni la libre causerie de Montaigne. C’est un ami de l’auteur des Essais, c’est un des pères de cette littérature politique dont la France oublie trop les origines, que M. Léon Feugère a voulu rappeler à notre attention un peu distraite, dans un livre curieux sur la vie et les Ouvrages d’Étienne La Boëtie[3]. Cette noble physionomie, que beaucoup ne connaissaient que par d’admirables pages de Montaigne, méritait d’être étudiée dans les écrits mêmes où elle revit tout entière, avec ses inquiétudes, ses tristesses généreuses et son énergie toute romaine. Telle est la tâche qu’a remplie M. Léon Feugère ; et son livre ne nous laisse rien ignorer ni sur l’homme, ni sur le publiciste, ni sur le poète. La biographie y complète heureusement la critique. Il est à désirer que de pareilles études se continuent sur les écrivains, trop peu connus, qui, bien avant le XVIIIe siècle, donnèrent dans notre pays le signal de l’alliance de la politique et des lettres. M. Léon Feugère est entré dans une voie où il y a d’utiles recherches à faire et de légitimes succès à obtenir.




  1. Voici la liste exacte des noms que porte l’empereur : Hong-Kang-Sonoehoon-Kang-Djeng-Soesoehoenan-Pakoe-Boeaenono-Senopati-Yng-Ngalogo-Ngabdur-Rachman-Saijdin-Ponoto-Gomo septième.
  2. On cite des régens qui gagnent jusqu’à 150 et 200, 000 florins par an.
  3. Un vol. in-8°, chez Labitte, quai Voltaire, 3.