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Chronique de la quinzaine - 14 septembre 1871

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Chronique n° 946
14 septembre 1871


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




14 septembre 1871.

Allons, les choses ont marché mieux qu’on ne le pensait. Nous sommes sortis sans dommage de cette grande et ardente discussion de l’autre jour, qui nous a donné un gouvernement en faisant du chef du pouvoir exécutif un président de la république. Le 4 septembre, il ne s’est trouvé heureusement dans la France entière que quelques tapageurs désœuvrés pour célébrer ce qu’ils appellent encore le glorieux anniversaire, l’anniversaire de nos défaites, et M. le ministre des affaires étrangères vient d’annoncer à l’assemblée nationale que le troisième demi-milliard est enfin payé, que les environs de Paris et nos forts sont sur le point d’être libres, que les Allemands vont quitter nos départemens les plus voisins en même temps que le département de la Seine. Nous n’avons plus le droit de nous livrer à l’illusion présomptueuse, la France en est venue à cette extrémité d’avoir à se réjouir, — modestement et sans illumination, mais réellement, — quand elle voit devant elle un peu de paix intérieure assurée, et lorsque quatre de ses départemens échappent à la dure étreinte de l’occupation étrangère. C’est un commencement, et à voir ce que c’est que l’occupation étrangère, à calculer ce qu’il faut encore de temps et de ressources pour en venir à bout complètement, ceux qui tiennent dans leurs mains nos affaires devraient ne point détourner un instant leur esprit et leurs efforts de ces deux intérêts qui n’en font qu’un, — l’affermissement d’une situation régulière pour arriver à la libération définitive de la France. Qu’on songe bien en effet que cette libération difficile, laborieuse, ne tient point uniquement par malheur à une explosion de bonne volonté patriotique ; elle dépend en grande partie d’un régime honnête, libéral, actif, réparateur, surtout d’un régime qui ne reste pas incessamment livré au souffle de toutes les crises. Un jour M. Thiers comparait avec émotion la France à une glorieuse blessée, à une convalescente. Les convalescences ont grand besoin d’être à l’abri des secousses, et c’est ce qui a fait après tout, au moins quant à la pensée, le succès définitif de cette proposition Rivet qui a été tant débattue, qui a rencontré tant de scrupules et de résistances, qui a failli provoquer même une crise aussi grave que toutes celles qu’elle avait l’intention de prévenir.

Elle s’est présentée assez gauchement dans le monde, cette proposition, nous en convenons ; elle a eu tout d’abord un peu trop l’air d’un coup de parti, et elle a ouvert une issue à toutes les passions ; avant de devenir l’œuvre de l’assemblée, elle a subi bien des métamorphoses qui en ont fait une proposition nouvelle. Soit, au fond cependant, il faut l’avouer, elle devait venir un jour ou l’autre à l’esprit de quelqu’un, elle répondait à un sentiment juste, puisqu’elle demandait pour la France ce dont la France avait besoin, un gouvernement. C’est là le caractère et la raison d’être de cette proposition, qui a déchaîné tant d’orages. Sans doute la différence n’est pas bien grande entre ce qui existait il y a un mois et ce qui existe maintenant, puisque aujourd’hui, comme il y a un mois, c’est M. Thiers qui est le gouvernement, et que la situation n’est pas sensiblement changée par le seul fait d’un titre nouveau attaché à son pouvoir. Sans doute, aujourd’hui comme hier, président de la république ou chef du pouvoir exécutif, M. Thiers est toujours le mandataire de l’assemblée, relevant de la souveraineté parlementaire, résumant dans sa personne tout ce que le provisoire peut contenir de définitif, et, somme toute, on pourrait dire que le vote du 31 août n’a été que la confirmation ou l’extension du pacte de Bordeaux maintenu dans son principe essentiel, que rien n’est changé, si ce n’est qu’il y a un président de la république pour conduire une expérience dont le dernier mot pourrait n’être pas la république. Il n’est pas moins certain que ce gouvernement, tel qu’il est sorti d’une discussion solennelle et dramatique, prend un caractère de stabilité qu’il n’avait pas. Il est placé désormais au-dessus des fluctuations quotidiennes, il n’est plus à la merci d’une surprise parlementaire, d’un vote ouvrant tout à coup une crise indéfinie. Si courts que puissent être quelquefois les lendemains au temps où nous vivons, ce gouvernement peut passer pour avoir un lendemain. Avec l’éclat d’illustration que lui donne l’homme qui le personnifie, il a la durée humainement possible que lui assure le consentement public. En un mot, aux yeux de l’Europe, accoutumée à voir en M. Thiers le représentant le plus considérable de la France, comme aux yeux du pays lui-même, c’est un gouvernement. Est-ce donc un intérêt secondaire que dans les redoutables épreuves que nous traversons, au milieu de toutes les difficultés que nous avons à vaincre et des mobilités inévitables de toute chose, il y ait une certaine suite, une certaine fixité dans la direction de nos affaires ? est-il même indifférent que l’Europe et le pays, rassurés par l’expérience et par la supériorité d’un homme, croient avoir devant eux un vrai gouvernement ? Il suffirait qu’on le crût pour que ce fût déjà un bien. C’est là le sérieux et unique avantage de ce qui a été fait l’autre jour. On n’a pas transformé un régime provisoire en régime définitif, on n’a pas disposé d’un avenir dont nul n’a le secret ; on s’est fixé un peu plus dans une situation qui offrait de suffisantes garanties, on a dégagé notre politique de ce qu’elle avait d’absolument précaire en donnant au pouvoir exécutif un caractère un peu plus permanent, une durée proportionnée à celle de l’assemblée elle-même, et, puisque la question se présentait ainsi, la solution n’avait rien que de simple et d’acceptable. Mieux valait assurément sanctionner sans arrière-pensée cette modeste transformation du pouvoir que de se jeter dans d’irritans débats où l’esprit de parti a eu quelquefois plus de place que le sentiment de l’intérêt public, et de finir par un décousu de votes qui, sans rien empêcher, n’a fait que mettre en pleine lumière ce qui peut entrer de confusion dans une trop nombreuse assemblée.

Chose curieuse en effet que ce scrutin multiple du 31 août : les uns ont voulu donner un témoignage personnel de confiance à M. Thiers, mais ils ont refusé de voter les articles qui le faisaient président et organisaient l’ordre nouveau ; ceux-ci ont bien voulu sanctionner la partie de la proposition qui reconnaissait le pouvoir constituant de l’assemblée, mais ils ont repoussé les autres dispositions. Il en est qui ont voté la loi dans quelques-uns de ses détails pour la rejeter dans son ensemble. Le décousu a été complet, et en fin de compte, quand on y regarde d’un peu près, on voit se dessiner à travers cette confusion étrange une situation parlementaire qui reste presque invariable, qui reparaît dans toutes les circonstances décisives. La fraction de l’assemblée qui a voté la proposition, comme elle a voté et comme elle votera bien d’autres choses, c’est toujours cette masse peu bruyante, sensée, bien intentionnée, très perplexe quelquefois, mais sensible aux considérations de bien public, ennemie des crises violentes. Ceux qui ont cru pouvoir se passer leurs fantaisies, ce sont toujours ceux qui vont aux extrémités, et qui, sous prétexte de se renfermer dans l’absolu des principes, ne cèdent le plus souvent qu’à l’esprit de parti. L’extrême droite a repoussé la proposition parce qu’elle affirmait trop la république, l’extrême gauche l’a rejetée parce qu’elle ne l’affirmait pas assez. Légitimistes et radicaux se sont rencontrés fraternellement dans le vote négatif ou dans l’abstention, et l’armée des abstenans n’a pas laissé en vérité d’être nombreuse ; elle a même compté plus que des légitimistes et des radicaux, et c’est là peut-être un fait de nature à causer quelque surprise, car enfin, si ceux qui se sont abstenus avaient un gouvernement à offrir à la France, ils étaient tenus de le dire ; s’ils n’avaient aucun gouvernement à offrir, ils devaient au moins avoir une opinion sur les divers modes d’organisation du pouvoir actuel, et, s’ils n’avaient point une opinion à soutenir de leur vote, s’ils n’avaient que des répugnances ou des hésitations, que représentent-ils ? Pourquoi sont-ils dans l’assemblée ? Qu’arriverait-il donc, si dans chaque question grave une fraction de l’assemblée avait le droit de s’abstenir ? Ce n’est pas pour s’abstenir que le pays nomme des représentans, surtout dans un moment comme celui-ci où une assemblée, par cela même qu’elle est souveraine, ne peut reculer devant aucune des nécessités et des responsabilités de l’œuvre que chaque jour impose à sa prudence et à ses efforts. Quoi qu’il en soit, le résultat de cette chaude discussion, qui a fait M. Thiers président de la république, n’est pas moins acquis. C’est jusqu’à un certain point une situation nouvelle : un gouvernement existe. L’assemblée elle-même a subi l’influence de cette décision qui a tranché une grande et épineuse question. Un apaisement assez visible, au moins momentané, s’est fait presque aussitôt. Et maintenant qu’un terrain un peu plus solide a été créé, il faudrait bien éviter ces occasions d’antagonismes et de perplexités stériles, ces luttes où il y a trop souvent du temps perdu et des excitations qui laissent quelquefois des traces dangereuses.

C’était peut-être assez pour nos représentans d’avoir passé quinze jours dans le feu d’une crise qui a été pour eux une épreuve sérieuse. Qu’est-il arrivé cependant ? L’assemblée était à peine remise de la proposition Rivet, qu’elle est tombée sur la proposition Ravinel ; elle venait à peine d’échapper à la question la plus épineuse de gouvernement, elle s’est heurtée contre la question de la capitale, car, hélas : il ne nous suffit pas de la question de l’occupation étrangère, de la question des cinq milliards à payer, de la question de notre réorganisation publique tout entière, nous avons cru nécessaire d’y joindre comme supplément la question de la capitale, et ici encore il a fallu trois ou quatre jours pour savoir si l’assemblée et le gouvernement resteraient indéfiniment fixés hors de Paris, s’il ne fallait pas dès ce moment installer à Versailles les administrations et les services publics. C’était fort urgent, à ce qu’il paraît ; la proposition Ravinel ne pouvait que sauver l’état ! On a discuté et on a voté ; mais d’abord qu’a-t-on voté ? On n’y prend pas garde à Versailles, on va au hasard des surprises de discussion, et on ne s’aperçoit pas qu’on fait de la confusion. Voyez ce qui arrive de cette proposition Ravinel. On a voté le commencement d’un premier article déclarant que l’assemblée et le gouvernement resteront à Versailles, et on a supprimé une disposition complémentaire portant que, dès ce moment, les services publics seront installés dans cette ville ; puis on vote un second article qui dit qu’une commission parlementaire sera nommée pour aviser, de concert avec le gouvernement, à l’exécution de l’article 1er. Cette commission sera chargée apparemment de faire le guet et de veiller à ce que le gouvernement ne quitte pas furtivement Versailles, puisque c’est la seule chose qui reste inscrite dans la loi, et qu’il n’est plus question de l’installation des services publics. Déjà, dans la loi sur les conseils-généraux, il y a un certain article 88 qu’une étourderie de forme rend incompréhensible, et, si nous faisons cette remarque, c’est que depuis quelque temps en France on met une véritable négligence dans la préparation ou dans le vote des lois, si bien qu’on finira bientôt par ne plus s’y reconnaître, — et ce sera encore la faute du régime parlementaire ! Mais peu importe, on a rédigé une loi obscure qui dira tout ce qu’on voudra ou qui ne dira rien ; ce qui est trop clair, c’est qu’on veut rester à Versailles, et qu’on pense faire une grande concession en n’expropriant pas définitivement Paris de son rôle de capitale de la France.

Il y a quelque chose de plus effrayant encore, c’est la confiance presque naïve avec laquelle on croit pouvoir bouleverser toutes les conditions historiques, économiques, morales d’un grand pays. Est-ce bien sérieusement qu’on se figure en avoir fini avec toutes les révolutions en se tenant à distance de Paris ? Assurément rien n’est plus juste, rien n’est plus politique que de ne point vouloir qu’un peuple tout entier soit à la merci des caprices tumultueux de sa capitale, qu’il reste exposé à recevoir périodiquement des révolutions par le télégraphe. Si ce n’est que cela, il suffit qu’on prenne quelques précautions et qu’il y ait un gouvernement, car enfin quelle est la révolution qui a réussi, même à Paris, lorsqu’il y avait un gouvernement décidé à se défendre ? Qu’on adopte, comme en Angleterre, des mesures pour mettre les assemblées à l’abri des assauts de la multitude ; qu’on neutralise la prépondérance de Paris par le développement de l’esprit politique en province ; qu’on vote, si l’on veut, cette proposition de M. de Tréveneuc qui veut que, dans le cas d’une dissolution violente de l’assemblée, les conseils des départemens prennent aussitôt la direction des affaires. Au-delà, on cède à un effarement tout provincial et presque ridicule. En découronnant Paris, c’est la France elle-même qu’on atteint plus qu’on ne le croit. Paris souffrira sans nul doute, la France tout entière en ressentira le contre-coup, parce que Paris n’est pas seulement la capitale politique ; c’est la capitale économique, financière, intellectuelle, c’est le foyer vivace de cette sociabilité française qui a illuminé le monde, qui se répand partout. Le gouvernement n’était point à Paris autrefois, dit-on ; effectivement c’était ainsi autrefois, cela ne doit plus être ainsi aujourd’hui, parce que tout a changé dans notre organisation politique comme dans nos mœurs, et ce qu’on tenterait par un déplacement si violent et si brusque de toute notre vie publique, ce serait tout simplement une révolution en arrière.

Franchement l’assemblée a besoin de sortir un peu de cette atmosphère factice où elle vit depuis sept mois, et d’aller prendre un peu de repos, ne fût-ce que pour se remettre en contact avec le pays. Ce n’est pas l’envie d’aller en congé qui lui manquait ; M. Thiers lui-même vient aujourd’hui en aide à son désir en lui adressant un éloquent message où il lui conseille de prendre des vacances. Sous une forme vive et nette, ce message est le plus habile exposé de la situation de la France, de ce qui a été fait jusqu’ici, de ce qui reste à faire. M. Thiers dit que le gouvernement a besoin de ces trois mois de vacances parlementaires pour se préparer, que les députés eux-mêmes pourront en profiter pour consulter l’opinion. Rien n’est plus vrai ; il n’est pas moins à regretter qu’on ait perdu bien du temps à débattre des questions irritantes ou inutiles au lieu d’aborder de front cette situation financière que M. Casimir Perier vient d’exposer dans un rapport instructif. Les passions ont eu trop souvent leur jour, l’œuvre sérieuse reste interrompue.

Cependant qu’apercevez-vous à l’horizon ? Ne distinguez-vous rien depuis quelques jours ? Ne voyez-vous pas, tandis que la France se recueille et en est à savoir si elle se gouvernera de Versailles ou de Paris, ne voyez-vous pas que la diplomatie allemande, obéissant tout à coup on ne sait à quelles préoccupations, se remet encore une fois à l’œuvre et se donne tout au moins l’apparence de nouer toute sorte de combinaisons ? Ne remarquez-vous pas ces voyages, ces conférences, tous ces signes d’une réconciliation mystérieuse entre la Prusse et l’Autriche ? Oui, en effet, il y a bien quelque chose sans doute. L’empereur Guillaume et l’empereur François-Joseph, qui n’avaient pas eu l’occasion d’échanger des politesses depuis Sadowa, se sont trouvés ensemble à Ischl, et de nouveau ils se sont vus, il y a quatre jours, à Salzbourg. Dans l’intervalle, M. de Bismarck et M. de Beust se sont rejoints à Gastein, — Gastein, nom d’heureuse mémoire pour l’intimité de l’Autriche et de la Prusse ! Auprès du chancelier autrichien étaient le chef du ministère hongrois, le comte Andrassy, le chef du ministère cisleithan de Vienne, le comte Hohenwarth. Le voyage a été complet, rien n’y a manqué, les entrevues ministérielles ont alterné avec les entrevues impériales. Ils ont tous conféré, négocié, satisfaits peut-être au fond d’avoir l’air de donner à l’Europe quelque grosse énigme à deviner. Que faut-il croire de ce déplacement de tant de grands personnages ? Quel est le secret de ces entrevues et de ces conférences préparées et déployées comme un spectacle dans des lieux qui ont été témoins de tant d’autres scènes de la diplomatie allemande ?

La curiosité a été piquée, on le comprend, les conjectures se sont multipliées, les nouvellistes ont écouté aux portes, et on n’a pas manqué bientôt d’avoir à choisir entre toutes les versions possibles, entre toutes les imaginations. — Ce n’est rien, ont dit d’abord les moins inventifs, c’est peu de chose en vérité, c’est tout au plus cette affaire des chemins de fer roumains dont un Allemand, M. Strousberg s’est chargé il y a quelques années et qui cause peut-être aujourd’hui quelques difficultés à Bucharest. Après tout, de quoi s’agit-il ? Ce M. Strousberg, il est vrai, est un habile homme. Il a entrepris la construction de 930 kilomètres de chemins de fer dans les principautés, il n’en a construit que 500 kilomètres, et ce qu’il a fait est d’une exécution des plus médiocres. En revanche, il a disposé du prix total de sa concession, d’une somme de près de 250 millions de francs représentée par des obligations portant intérêt à 7 ½ pour 100, qui n’auraient dû lui être remises qu’à mesure de l’achèvement des travaux, et qu’il a déjà placées un peu partout, principalement en Allemagne. Maintenant le parlement de Bucharest refuse de payer plus qu’il ne doit, il ne veut rester garant de l’intérêt des obligations, émises on ne sait comment, que dans la proportion des travaux achevés ; mais M. Strousberg a su, se créer de puissans patronages à Berlin. Il a fait son entreprise en bonne compagnie, il a de plus avec lui tous les porteurs d’obligations, qui crient comme des actionnaires lésés, et M. de Bismarck, qui entend désormais pratiquer pour tous les Allemands dispersés dans le monde le civis romanus sum, M. de Bismarck prend en main cette affaire ; il réclame à Constantinople l’intervention du pouvoir suzerain pour contraindre les principautés à payer. La situation d’un Hohenzollern régnant en ce moment à Bucharest n’est pas commode ; le parlement roumain résiste, la Turquie renvoie la Prusse à l’article du traité de 1856 qui défère à un arbitrage européen toutes les difficultés relatives aux principautés ; l’Autriche plus que toute autre puissance est intéressée à ce qui se passe sur le bas Danube, plus que personne elle est intéressée à éloigner les complications de nature à troubler la paix de l’Orient, et voilà simplement la question qui se débat à Gastein.

Quelle erreur ! dit un autre, il ne s’agit pas des chemins de fer roumains, il s’agit de l’Allemagne. Ne voyez-vous pas que depuis quelque temps l’Allemagne, si victorieuse qu’elle soit, si orgueilleuse qu’elle paraisse, est livrée à toute sorte d’agitations morales, religieuses et même sociales ? Le dernier concile de Rome et le dogme de l’infaillibilité ne semblent pas produire un grand effet dans le reste de l’Europe ; ils remuent tous les esprits allemands. Ils ont déjà provoqué en Bavière la chute du président du conseil, M. de Bray, qui a été remplacé par M. d’Heynenberg, ils suscitent les luttes les plus graves entre l’archevêque de Munich, fidèle au pape infaillible, et des ecclésiastiques éminens comme M. Dœllinger, M. Friedrich, qui sont soutenus dans leur résistance au dogme nouveau par l’université, par le conseil municipal, par le ministre des cultes, M. de Lutz. En Saxe, mêmes conflits entre l’autorité publique et les prélats qui se sont soumis au saint-siège. En Prusse, le pouvoir civil maintient les professeurs, les instituteurs, que les évêques proscrivent, et le gouvernement semble considérer le dogme de l’infaillibilité comme une innovation qui altère les fondations des anciens concordats. En Autriche même, jusqu’à Vienne et en Hongrie, les protestations de M. Dœllinger et des adversaires de l’infaillibilité ont de l’écho. C’est une guerre d’excommunications et de contre-excommunications. Les évêques orthodoxes se réunissent à Fulda, le parti qui refuse de reconnaître l’infaillibilité et qui s’appelle lui-même le parti des « vieux catholiques » va se réunir dans quelques jours à Munich. Qui sait ce qui peut sortir d’une agitation religieuse en Allemagne ! D’un autre côté, l’internationale n’est point sans donner des soucis aux gouvernemens. Les apologies de la commune de Paris et de ses plus monstrueux excès ont retenti dans des réunions démocratiques. Dans certaines villes et tout récemment à Berlin, il s’est produit des grèves qui dénotent une organisation inquiétante. Les populations ouvrières s’agitent, enflammées et enrégimentées par des sectaires. Ce n’est rien peut-être jusqu’ici, demain ces mouvemens en se coordonnant peuvent devenir redoutables si les gouvernemens n’y prennent garde.. C’est sur tout cela que M. de Bismarck et M. de Beust ont senti la nécessité de s’entendre afin de concerter leurs efforts.

Troisième explication. — Non, vous n’y êtes pas, dit un diplomate plus expert et plus raffiné, l’empereur Guillaume et l’empereur François-Joseph, M. de Bismarck et M. de Beust, ne se sont pas dérangés pour si peu, pour des chemins de fer, pour des querelles de théologiens ou pour des agitations d’ouvriers. Le chancelier prussien a un plus grand objet en vue. Après avoir fait l’Allemagne, il veut la consolider. Ne voyez-vous pas que c’est toujours la France qui est le trouble-fête, le trouble-repos de l’Europe ? Dans la plénitude de sa puissance, elle inquiétait tout le monde ; vaincue, elle ne peut se résigner, elle s’agitera sans cesse jusqu’à ce qu’elle ait pu tenter de se relever. Que serait-ce si un jour ou l’autre elle rencontrait au nord l’appui de la Russie, mécontente du rôle qu’on lui fait jouer ? La plus sûre garantie de la paix, c’est que la Prusse et l’Autriche s’entendent de nouveau et forment au centre de l’Europe une masse impénétrable de la Meuse à la Vistule, des Vosges aux Carpathes. L’Autriche, il est vrai, a encore des populations, des provinces allemandes, sur lesquelles le nouvel empire germanique pourrait avoir des vues ; qu’à cela ne tienne, on n’en parlera pas, on écartera ces difficultés pour le moment, on découragera, s’il le faut, les Allemands séparatistes de l’Autriche, à la condition que le cabinet de Vienne sera raisonnable, qu’il appellera Sadowa un malentendu bon à être oublié ! En même temps, au besoin, on fera un signe à l’Italie, on lui donnera un intérêt dans l’alliance en lui promettant qu’elle ne sera pas troublée à Rome. Ainsi la paix peut être assurée contre les retours offensifs de la France. Voilà l’objet des entrevues impériales d’Ischl et de Salzbourg, des conférences ministérielles de Gastein ! — Et c’est ainsi qu’on se remet à faire des contes aussitôt que la plus terrible. histoire cesse de dérouler ses sanglantes péripéties.

Des contes, disons-nous ; il faut bien cependant qu’il y ait quelque chose. Au fond, c’est sans doute beaucoup moins grave, beaucoup moins précis qu’on ne le croit, et comme les hommes les plus positifs ne sont pas toujours exempts de certaines velléités d’ostentation, qui sait si M. de Bismarck, en provoquant ces rencontres, n’a pas cédé tout d’abord à l’orgueil de montrer son empereur d’Allemagne en face de l’empereur d’Autriche, de se trouver, lui le premier chancelier de l’empire germanique reconstitué, avec son ancien adversaire résigné, M. le chancelier de Beust ? Si l’empereur Guillaume et M. le prince de Bismarck ont témoigné le désir de ces entrevues, il est certain qu’il était difficile de les refuser. Toujours est-il que l’empereur François-Joseph aurait gardé, dit-on, une sérieuse dignité d’attitude, qu’il aurait même décliné certaines conversations, et que M. de Beust a eu sûrement besoin de tout son esprit pour oublier bien des choses, comme aussi pour se souvenir qu’il était le chancelier d’Autriche. Quant au résultat essentiel des nouvelles conférences, les deux chanceliers ont pu parler de tout ce qu’ils ont voulu, des chemins de fer roumains, de l’agitation religieuse, de l’Internationale, de l’Occident et de l’Orient ; à coup sûr, de tous les sujets de conversation qui ont pu être abordés, le plus étrange et le plus inattendu serait la négociation d’une alliance pour sauvegarder la paix européenne contre la France.

M. de Bismarck témoignant des alarmes pour la paix, allant chercher aujourd’hui des alliés contre la France, convenez que ce serait une haute comédie digne de faire suite à cette autre comédie commencée à l’automne de 1865 dans ce même Gastein, et dont l’Autriche connaît le dénoûment ! Ce serait à faire croire que les événemens ont laissé au chancelier prussien une conscience mal assurée ou bien peu de confiance dans l’avenir de ses conquêtes, et ce serait presque à nous donner de l’orgueil. M. de Bismarck eût-il porté cette pensée dans ses pérégrinations diplomatiques avec l’espoir de la faire accepter ou de l’imposer, il n’y aurait pas là encore de quoi nous préoccuper beaucoup à l’heure où nous sommes. Du haut du promontoire où l’ont jetée ses malheurs, la France peut contempler avec une certaine philosophie toutes ces tentatives et combinaisons de ceux qui l’ont vaincue — pour assurer leur victoire. Qu’est-ce que cela lui fait ? Elle n’a guère à s’en inquiéter par cette simple raison qu’elle a bien autre chose à faire, que, si la paix de l’Europe est encore menacée, ce n’est point à coup sûr par elle, et que, d’ici à ce que revienne l’heure où elle pourra montrer à ses amis et à ses ennemis qu’elle n’est point morte, bien des choses auront pu changer. Dix fois les alliances qu’on pourrait nouer aujourd’hui auront eu le temps de voler en éclats. La force des situations se sera dégagée, chacun reviendra bientôt à ses intérêts ou à ses penchans, toutes les politiques auront eu le temps de retrouver leur vrai chemin. Se servir de la France contre l’Autriche, de l’Autriche contre la France, appeler l’Italie comme un appoint contre l’une ou l’autre de ces puissances, c’est un jeu qui a réussi jusqu’à présent, mais qui pourrait ne point réussir toujours, et la meilleure preuve, c’est que, de tout ce mouvement qu’on vient de se donner, il n’est peut-être sorti que des paroles et des accolades. On se serait promis de vivre en bonne amitié et d’échanger des impressions à mesure que des questions surgiraient ; qu’on échange donc des impressions et des vœux. Cela nous fait souvenir qu’il y a quatre ans à peine, en 1867, à Salzbourg, il y avait une entrevue de l’empereur Napoléon et de l’empereur François-Joseph. Alors aussi on n’avait d’autre pensée que de sauvegarder la paix, on se promettait d’échanger des impressions, de se concerter en tout ce qu’on ferait, et ce qu’il y a de plus curieux, c’est que ce grand résultat était annoncé au monde presque dans les mêmes termes. On n’a eu qu’à reprendre les dépêches d’il y a quatre ans. Toutes ces pacifiques petites villes d’Allemagne en ont tant vu d’alliances, d’échanges d’impressions, de combinaisons diplomatiques et de mystifications !

On peut donc tenir provisoirement pour assez problématique le résultat de toutes ces conférences de Gastein et de Salzbourg. D’ailleurs à quel propos l’Autriche serait-elle allée s’aventurer dans une alliance dont il serait assurément difficile de calculer les suites ? Que M. de Bismarck ait pu avoir la pensée d’engager le gouvernement austro-hongrois dans son œuvre de conquête, de le compromettre jusqu’à un certain point en l’associant à une sorte de garantie indirecte d’une paix créée par la force, cela n’aurait rien d’étonnant, ce serait assez dans les habitudes du chancelier prussien ; mais pourquoi le cabinet de Vienne céderait-il à cette étrange et dangereuse tentation de donner à M. de Bismarck le secours de ses connivences ? Qu’est-ce qui l’aurait forcé à choisir ce moment pour faire une sorte d’acte d’hostilité envers la France dont rien ne le sépare plus désormais ? Sans mettre de rancune dans sa politique, comment pourrait-il oublier que l’alliance de la Prusse lui a coûté cher dans les affaires de Danemarck, qu’elle pourrait lui coûter plus cher encore, s’il se laissait entraîner dans des combinaisons où il perdrait son indépendance pour une sécurité trompeuse ? On peut sentir à Vienne le besoin de vivre en paix avec Berlin, de comprimer le souvenir d’anciens antagonismes ; on sait bien que des deux côtés on n’a pas les mêmes intérêts, qu’on ne peut pas suivre la même politique, et que tôt ou tard cette intimité nécessairement factice conduirait ou à la subordination de la monarchie austro-hongroise ou à un choc plus violent.

La situation intérieure de l’empire austro-hongrois est elle-même la plus décisive raison d’incompatibilité entre la politique de Vienne et la politique de Berlin. L’Autriche, on le sait bien, est tout entière depuis quelques années à un travail de réorganisation par une sorte d’équilibre entre ses nationalités diverses réintégrées dans leurs droits d’autonomie. Le ministère qui s’est récemment formé à Vienne sous la présidence de M. le comte de Hohenwarth a repris résolument cette œuvre si souvent interrompue par les événemens ; il est même arrivé à négocier un compromis avec les Tchèques de la Bohême, qui sont aujourd’hui par le fait plus qu’à demi ralliés, et pour donner une forme définitive, constitutionnelle, à cette œuvre de réconciliation, on vient de procéder à des élections dont le résultat, sauf dans quelques villes, fait présager le succès de la politique de M. de Hohenwarth. La Hongrie constituée, la Bohême réconciliée, la Galicie satisfaite dans quelques-unes de ses aspirations et replacée dernièrement sous la direction d’un de ses hommes les plus éminens, le comte Goluchowski, c’est beaucoup ; mais déjà les Allemands crient, ils prétendent que c’est le démenti de la politique dont ils ont cru voir un instant le triomphe à Gastein ; ils menacent de faire ce que les Tchèques ont fait pendant longtemps, de s’abstenir, de se retirer du Reichsrath. Cette agitation des Allemands de l’Autriche n’eût-elle point des conséquences immédiates par suite d’une condescendance momentanée et intéressée de la Prusse, elle est toujours une menace, une arme dont M. de Bismarck saura se servir quand il le faudra. On voit combien tout cela est facile à concilier, et comment il a pu se former une alliance bien sérieuse entre deux puissances que les prévisions de l’avenir séparent autant que les souvenirs du passé !

Quant à l’Italie, nous nous demandons en vérité ce qu’elle serait allée faire à Gastein. Elle n’y est point allée, elle n’a pris aucune part à ces mystérieuses conférences, si nous ne nous trompons. C’était la seule conduite qu’elle eût à tenir. Quel intérêt aurait-elle à une alliance avec la Prusse et surtout à une alliance qui semblerait dirigée contre la France ? Elle n’a plus besoin d’alliée pour aller à Rome, elle y est, elle est établie dans cette capitale tant enviée, elle a remplacé le pouvoir temporel des papes. Il est évident aujourd’hui que tout ce que la France peut lui demander, c’est de laisser assez de sécurité et de dignité au souverain pontife pour que dans un moment d’émotion plus vive l’illustre déshérité du patrimoine de saint Pierre ne cède pas à la tentation de se jeter en proscrit sur les chemins du monde. C’était la dernière question qui pût susciter des ombrages entre l’Italie et la France, elle a disparu ; le fait est accompli et reconnu par le chef même d’un gouvernement qui, de son propre aveu, n’eût pas conduit la politique de la France au-delà des Alpes pour y faire ce qu’elle y a fait, mais qui a trop d’expérience pour prétendre reconstruire le passé et remonter le courant des choses. Or, cette question romaine une fois écartée, que reste-t-il, si ce n’est des raisons de cordialité et d’intime communauté d’action entre les deux pays ? Le gouvernement français en est convaincu, nous n’en doutons pas ; ceux qui ont voulu comprendre le discours de M. Thiers, il y a quelque temps, ne s’y sont pas mépris, et le libéralisme prévoyant du ministre des affaires étrangères, M. de Rémusat, est la plus sûre garantie de la direction de notre politique au-delà des Alpes ; mais il faut que l’Italie à son tour facilite au gouvernement français la réalisation de la politique qu’il veut suivre, il faut que le ministère de Rome ou de Florence, comme on voudra l’appeler, atteste par ses actions, comme par ses paroles, ces sympathies pour la France qui sont certainement dans sa pensée ; il faut, en un mot, que chez les deux gouvernemens il y ait un sentiment assez énergique de l’intérêt commun, une volonté assez ferme pour refouler toutes ces passions, tous ces préjugés qui tendent obstinément à créer une animosité tapageuse là où la bonne intelligence devrait seule exister.

Ce qu’il y a d’étrange en effet, c’est que des deux côtés des Alpes, en dehors des gouvernemens, il y a des hommes et même des partis perpétuellement occupés à souffler la guerre entre ces deux nations que rien ne devrait séparer. Écoutée ce que disent certains journaux de Florence ou de Rome : ils passent leur temps à représenter la France comme n’ayant d’autre pensée que d’attaquer l’Italie, de revenir à Rome, et, qui sait ? de préparer peut-être quelque débarquement on ne sait où. La conclusion est qu’il faut s’armer, se fortifier, s’allier au plus vite avec la Prusse. Revenez en France, écoutez ce que disent certaines gens : l’Italie est notre ennemie, elle est la vassale de la Prusse, elle ne songe qu’à profiter des circonstances pour nous reprendre Nice et la Savoie, comme elle a pris Rome au pape. Il faut s’attendre à tout, et se lancer provisoirement dans une campagne diplomatique pour le pouvoir temporel. — On dirait que les uns et les autres ne sont contens que lorsqu’ils croient voir monter à l’horizon quelque orage qui va éclater entre les deux pays. N’avez-vous pas vu, tout récemment un certain nombre de journaux répéter sous toutes les formes que décidément les relations de la France et de l’Italie étaient fort tendues, que le ministre du roi Victor-Emmanuel à Paris avait eu avec le chef du pouvoir exécutif à Versailles une conversation des plus vives, une véritable altercation ? Et ceux qui ont répandu ces histoires ne se sont pas même demandé s’il y avait le plus léger prétexte. Non, cela plaisait sans doute à certaines passions, et ils l’ont dit, lorsqu’il n’y avait rien de vrai.

Il faudrait pourtant prendre garde. Ah ! les journaux, certains journaux ne savent pas tout le mal qu’ils nous ont fait, et qu’ils continuent à nous faire par la futilité de leurs déclamations, par la légèreté avec laquelle ils lancent dans le monde toute sorte de nouvelles. Que de fois ils ont donné depuis un an des armes à nos ennemis, qui s’en servent avec une dextérité aussi perfide que meurtrière ! Puisqu’ils parlent si souvent de préparer la régénération et de faire l’éducation de la France, ils devraient commencer par se discipliner eux-mêmes, et par traiter plus sérieusement nos malheureuses affaires, ne fût-ce que pour éviter de dire quelquefois des choses dont nos ennemis s’amusent, qui peuvent desservir cruellement le pays dans ses intérêts, dans sa dignité.

CH. DE MAZADE.