Chronique de la quinzaine - 14 septembre 1874

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

Retour à la liste

Chronique n° 1018
14 septembre 1874


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




14 septembre 1874.

On peut en être assuré, bien des années passeront ramenant invariablement pour l’Europe, comme pour la France, les mêmes préoccupations, le souvenir des mêmes événemens. Les catastrophes comme celle qui a éprouvé notre pays et remué le monde, il y a si peu de temps encore, ces catastrophes ne s’effacent pas si vite de la mémoire des hommes et n’ont pas besoin qu’on les rappelle par le son des cloches. Le tout est de savoir se souvenir. Un journal étranger remarquait récemment que dans une histoire oii les prodiges militaires ne manquent pas, aux heures de ses prospérités les plus éclatantes et en apparence les plus continues, la France n’avait jamais choisi une bataille victorieuse, pas plus léna qu’Austerlitz, pour en consacrer l’anniversaire par une fête nationale. L’Allemagne, qui est une grande initiatrice, croit devoir faire autrement. Elle aurait pu, en se donnant la même satisfaction d’orgueil, choisir une journée d’un caractère plus politique, plus élevé, celle de la résurrection officielle de l’empire germanique à Versailles, celle de la signature de la paix qui sanctionnait et couronnait ses victoires ; elle a préféré perpétuer un souvenir qui ne parle que de la force des armes et dédier ses hommages à la fortune changeante des batailles. Elle a choisi l’anniversaire de Sedan comme fête commémorative de la dernière guerre, — sans doute pour mieux prouver qu’elle est toujours la nation pacifique et humanitaire ! Les Allemands ont pu passer tout à leur aise en réjouissances cette journée du 2 septembre qui est désormais inscrite dans leur almanach officiel, et quelques Bavarois ont eu même la pensée de rappeler dans leurs effusions l’incendie de Bazeilles : la fête nationale a été complète ! Il y a eu un moment, il est vrai, quelques nuages, quelques désaccords, et M. l’archevêque de Mayence, imité en cela par M. l’archevêque de Munich, a refusé le concours de son clergé et de ses cloches au cérémonial ; mais c’est là une affaire de famille entre prélats allemands et chancelier allemand, qui se retrouveraient parfaitement unis, s’il ne s’agissait que de chanter le Te Deum et de sonner les cloches pour nos défaites.

Que les Allemands se réjouissent donc, qu’ils célèbrent leurs anniversaires, ils sont libres. Ils ont vu tourner à leur gloire des événemens dont le résultat a été presque aussi inattendu pour ceux qui en triomphent que pour ceux qui en souffrent. Ils ont eu des succès, ils les savourent, sans se défendre toujours des fumées capiteuses de la victoire ; ils saisissent toutes les occasions de se répéter à eux-mêmes qu’ils sont le premier peuple militaire de l’Europe, et pour un peu, en même temps qu’ils fêtent Sedan après quatre anuées, ils iraient déployer leur flotte dans le golfe de Biscaye, afin de prouver aux carlistes d’Espagne, aux carlistes seuls sans doute, qu’ils sont la première nation maritime de l’univers. Soit, nous n’avons rien à y voir, la France n’a ni à s’étonner ni à s’irriter de ces démonstrations, qui ne sont pas toujours exemptes de jactance. Sa manière à elle de célébrer ces douloureux anniversaires, c’est de savoir profiter de ce passé qu’on lui remet sous les yeux, de raffermir ses résolutions et de retremper ses forces dans ces poignans souvenirs au lieu de se laisser aller à une amertume inutile, ou d’opposer aux fêtes allemandes de médiocres et turbulens anniversaires du k septembre. Ce jour-là, il est vrai, l’empire a disparu, il est tombé sous le poids des désastres qu’il avait préparés et dont le pays a été réduit à subir les conséquences. Franchement, si à tout prix on veut voir là une victoire qui compense les victoires prussiennes, une occasion de pavoiser, d’illuminer, de se réunir autour d’une table de banquet ou de manifester, on n’est pas difficile, A quoi servent ces maussades tentatives ? Elles conduisent tout au plus à quelques scènes d’agitation dans un village, à des provocations contre des gendarmes obligés de se défendre le pistolet au poing ; voilà tout. Non en vérité, la France n’a point à célébrer le h septembre, qui se lie à ses défaites, pas plus qu’elle n’a réellement à s’indigner contre une révolution qui était l’irrésistible fatalité du moment.

Ce que la France a de mieux à faire, c’est de rester fidèle à elle-même, de s’éclairer de ce passé d’hier qu’on lui rappelle, dont on célèbre les anniversaires, pour chercher sa force dans une politique de patriotisme, la seule possible et efficace aujourd’hui. Que les victorieux se souviennent pour triompher, ils sont dans leur rôle ; les vaincus de leur côté ne peuvent que recueillir ces cruels enseignemens de la mauvaise fortune pour en garder la mémoire, pour s’en inspirer dans leurs actes, dans leurs tentations, au milieu des diversions futiles et des égoïstes compétitions des partis. Lorsque des candidats dans les élections en sont encore à évoquer les grandeurs et les prospérités de l’empire déchu comme une promesse pour l’avenir, la France se souvient nécessairement ; elle voit où ces prospérités l’ont conduite, elle se dit que cette résurrection impériale, à laquelle on ne craint pas de faire appel, ne pourrait qu’achever sa ruine. Lorsque les partis de toutes couleurs se livrent à leurs calculs et recherchent à tout prix, au risque de crises toujours nouvelles, le succès de leurs combinaisons, la France n’a qu’à regarder autour d’elle, à interroger les faits, pour être ressaisie par le sentiment de sa situation, pour être frappée de la bruyante impuissance de ceux qui prétendent la sauver. Les anniversaires, puisque anniversaires il y a, ont du moins cet avantage de rappeler sans cesse à la France qu’elle a désormais une œuvre nationale à poursuivre, qu’en dehors des prétentions, des rivalités des partis et même des formes de gouvernement, il y a le pays, que ce qu’il y a de plus simple, de plus patriotique, c’est de compléter, de consolider ce qui existe dans les conditions où l’on le peut sans se jeter dans des aventures nouvelles. Que faut-il pour cela ? Le sentiment toujours présent d’une situation difficile, un peu de bonne volonté et la décision d’esprits sincères.

On dit qu’au retour de son excursion récente en Bretagne, M. le maréchal de Mac-Mahon, complimenté sur le succès de son voyage, aurait répondu qu’il avait en effet reçu partout des marques de sympathie, qu’il ne tiendrait qu’à lui de se croire populaire, qu’il avait néanmoins compris ce qu’il y avait d’insuffisant dans un pouvoir sans organisation et sans institutions. Ce serait certainement la parole la plus sensée. Dans tous les cas, M. le président de la république n’aurait fait que confirmer ce qu’il a dit plus d’une fois, ce qui est son opinion évidente, écrite dans des communications publiques, dans des messages solennels. Tout récemment encore, non plus en Bretagne, mais à Lille, M. le maréchal de Mac-Mahon, complétant sa pensée, a témoigné l’intention de faire appel aux « hommes modérés de tous les partis » pour accomplir l’œuvre de patriotisme qui lui a été confiée par l’assemblée. C’est encore la libérale parole d’un chef de gouvernement s’élevant au-dessus de tous les antagonismes vulgaires. L’intention est parfaite ; qu’arrive-t-il cependant ? Lorsque ce n’est pas M. le président de la république qui exprime sa propre pensée, ce sont les préfets qui prennent la parole, et le langage qu’ils tiennent ressemble à l’expression d’une politique qui n’y regarde pas de si près. C’est M. le garde des sceaux qui va visiter une petite cité de Provence, sa ville natale, et qui croit résoudre tous les problèmes en invitant ses compatriotes à pousser « le cri qui est dans tous les cœurs ! » C’est fort bien, d’autant plus qu’il y a un « cri dans tous les cœurs » sous tous les régimes possibles. Malheureusement on n’est pas plus avancé. Ce qui apparaît assez distinctement, c’est qu’il y a souvent une sorte de contradiction ou de discordance entre les opinions qu’exprime M. le président de la république lui-même et le soin mis par d’autres à éviter de se prononcer, à résumer toutes les conditions de gouvernement dans l’autorité personnelle de M. le maréchal de Mac-Mahon. Voilà le problème et le danger. Veut-on un établissement politique avec une organisation constitutionnelle ou sans institutions ? veut-on gouverner « avec les hommes modérés de tous les partis, » selon le mot du chef de l’état, ou avec l’appui d’un parti ? La question est d’autant plus grave que les progrès de la confiance publique tiennent évidemment à une certaine netteté de pensée et de conduite, La solution dépend toujours sans doute de l’assemblée ; elle dépend aussi du gouvernement, du ministère appelé à traduire dans ses actes, comme dans les manifestations de tous ses agens, la politique en faveur de laquelle M. le maréchal de Mac-Mahon s’est prononcé plus d’une fois. M. le ministre de l’intérieur depuis quelques jours semble se donner surtout la mission de surveiller les écarts de discussion et même de les réprimer administrativement. C’est un rôle fort délicat, fort épineux, où il n’est pas sûr de réussir. La meilleure manière d’empêcher la discussion de s’égarer, c’est de donner à l’opinion une direction claire et précise, de résoudre les questions qui ne doivent pas demeurer en suspens, pour en venir enfin à une situation où il ne reste plus qu’à s’occuper des affaires nationales.

Assurément, si l’on veut, toute querelle cessante, tout esprit de parti mis de côté, s’attacher aux intérêts supérieurs et permanens de la France, à ce qui peut rapprocher tous les patriotismes au lieu de les diviser, on a de quoi s’occuper. On a par-dessus tout et avant tout l’armée, cette armée à laquelle le pays s’intéresse, dans laquelle il voit la première, la plus saisissante image de la résurrection nationale et comme un gage de son avenir. C’est une justice à rendre à l’assemblée elle-même, au milieu de ses incohérences et de ses divisions elle se retrouve toujours à peu près unanime, elle ne recule jamais dès qu’il s’agit de l’armée, de la reconstitution de notre puissance militaire. Il y a désormais une chose parfaitement claire, inexorable comme un chiffre : le budget de la guerre dépasse 480 millions. Il faut ajouter à cela des dépenses temporaires qui pèsent sur le budget de liquidation. Ce n’est point évidemment une petite affaire, près de 500 millions de budget militaire, 150 millions de plus qu’en 1869 ! Ce qu’il y a de presque redoutable dans ces chiffres a sans doute une explication aussi plausible que douloureuse. Entre 1869 et 1874 ou 1875, il y a eu les terribles événemens de 1870-1871, dont l’empire a laissé le fardeau à la France, qui ont provoqué tout un travail de réparation, de réforme et de réorganisation. Il a fallu songer à relever nos défenses démantelées, à fermer nos frontières ouvertes, à reconstituer notre matériel, à refaire d’abord une armée, et cet immense travail il a fallu l’entreprendre, l’accomplir par degrés, en même temps qu’on avait à payer 5 milliards pour délivrer le territoire de l’occupation étrangère. Ces dépenses nouvelles, personne n’a eu la pensée de les éluder. L’assemblée les a votées sans marchander, le pays les accepte en silence, comptant sur son énergie et sur son travail. Tout ce qu’on demande, c’est que les résultats soient proportionnés aux sacrifices, que ce qui a été détruit par la guerre soit reconstitué dans la paix, et qu’avec un si gros budget il y ait réellement une armée. L’essentiel est de ne point laisser s’épuiser cette bonne volonté universelle en efforts mal dirigés ou inutilement coûteux, de porter dans cette rénovation nécessaire, laborieuse, un esprit éclairé et retrempé par des désastres qui ne peuvent et ne doivent être perdus ni pour ceux qui commandent ni pour ceux qui obéissent, ni pour les politiques ni pour les militaires.

Le progrès de ce patriotique travail de réorganisation, on peut le suivre en quelque sorte sur le terrain aujourd’hui dans ces manœuvres où, pour la première fois depuis trois ans, s’essaie notre armée nouvelle. C’est la saison de la petite guerre pour tout le monde. L’empereur d’Allemagne est allé assister aux manœuvres d’une partie de son armée dans le Hanovre. L’empereur d’Autriche est au camp de Brandeis en Bohême. L’armée française est en plein mouvement dans le nord avec le général Clinchant, dans l’est avec le duc d’Aumale, dans l’Argonne, autour de Verdun, avec le général Douai, dans le centre avec le général Ducrot. M. le maréchal de Mac-Mahon a voulu voir par lui-même les opérations du corps du général Clinchant. Rien de mieux. De toute façon, c’est une école de guerre utile, instructive, excitante pour les généraux comme pour les officiers et les soldats. C’est de plus le meilleur moyen de suivre de près, dans la réalité, cette œuvre de transformation qui s’accomplit peu à peu sans doute, qui ne peut être cependant l’affaire d’un mois ni d’une année, et sur laquelle il n’y a aucune illusion à se faire, si l’on veut arriver au résultat qui est le désir intime et ardent de la France. La vérité est que cette reconstitution de notre puissance militaire dépend encore de bien des conditions, de bien des réformes d’organisation, d’administration, de personnel. Depuis trois ans, l’assemblée a certes beaucoup fait, et avant tout elle a commencé par une étude minutieuse de ce qui nous restait au lendemain de la guerre, par une sorte de liquidation morale, politique autant que militaire et matérielle. Elle a fait l’inventaire de notre situation en cherchant les causes qui avaient contribué à de si terribles revers. L’assemblée, à vrai dire, n’a reculé devant aucune investigation ni devant aucune des réformes qui lui ont été proposées. Elle a voté la loi nouvelle de recrutement, la réorganisation de l’armée en corps permanens, les mesures de fortification et de défense pour Paris comme pour la frontière de l’est, une loi sur l’état des sous-officiers. Au moment où elle s’est séparée, il y a six semaines, la loi sur les cadres était prête, le projet allait être présenté. Une commission nommée depuis quelque temps déjà, sous la présidence de M. le duc d’Audiffret-Pasquier, était chargée d’étudier une des questions les plus graves, les plus délicates, la réforme de l’administration de l’armée, et les idées, les propositions de cette commission viennent d’être résumées dans un rapport substantiel, habilement mesuré, de M. Léon Bouchard, dont le travail est comme l’exposé des motifs de la loi nouvelle. Assurément c’est beaucoup, c’est surtout la marque de l’intérêt que l’assemblée porte aux affaires de l’armée. Toutes ces lois, celles qui sont déjà votées et celles qui restent à voter, embrassent tous les élémens du problème, touchent à tous les ressorts de l’organisation militaire. Oui sans doute, il reste à savoir si tout marche comme on le croit, si les réformes sur lesquelles on comptait le plus produisent les heureux effets qu’on attendait, si une impulsion féconde et coordonnée préside à l’ensemble, si on ne se laisse pas aller un peu trop dans l’exécution à un vieil esprit d’habitude et de routine.

Les déceptions sont nombreuses et déjà évidentes sur plus d’un point, même sur des points graves. On comptait sur la loi assez libérale votée récemment pour retenir les sous-officiers, pour leur donner le goût de la profession militaire et assurer ainsi une certaine solidité à ces cadres pour ainsi dire élémentaires de l’armée. Il n’en est rien, la loi est insuffisante, les sous-officiers ont hâte de gagner l’heure de la libération légale pour secouer le harnais militaire. Comment reprendre cette question délicate ? Il est clair que la solution n’est pas dans l’augmentation de quelques centimes de solde ou dans la promesse de quelques avantages matériels à la fin du service ; elle est plutôt dans une amélioration réelle, sérieuse, de la condition des sous-officiers. Une institution à laquelle on attachait une véritable importance, celle du volontariat d’un an, est un nouveau sujet de mécompte plus grave peut-être encore. Par cette institution empruntée à la Prusse, on voulait dispenser du service de cinq ans les jeunes gens intelligens, instruits, destinés par leurs études aux carrières libérales et à la haute industrie. Ces volontaires d’un an devaient être astreints à un examen et à une cotisation dont l’objet était de subvenir aux frais de leur entretien sous les drapeaux, en compensation de l’avantage que l’état leur offrait. Qu’est-il arrivé ? L’institution n’a pas tardé à dévier de son but et à se trouver tout à fait dénaturée dans l’application. Le niveau de l’examen s’est abaissé pour laisser la première place à la condition pécuniaire. Le volontariat est devenu quelque chose de très élastique, assez semblable à l’ancienne exonération, un moyen d’éluder le service obligatoire de cinq ans mis à la disposition de ceux qui ont eu 1,500 francs à donner. L’inégalité d’instruction parmi les exonérés a été aussitôt un premier embarras, une complication pour ceux qui ont eu à les former hâtivement. Ce n’est pas tout : une certaine tolérance a été de mise à l’égard de ces volontaires, qui ont fini par être presque en dehors des règles de la vie militaire, qui, suivant une circulaire ministérielle récente, « ne vivent pas à l’ordinaire de leur corps, ou logent en ville, ou portent des tenues de fantaisie, etc. » On s’est trouvé avoir créé une combinaison dont le résultat a été de jeter dans l’armée des contingens de passage peu sérieux, tout en appauvrissant les levées annuelles d’élémens précieux, de jeunes gens dont on aurait pu faire des sous-officiers. Une institution qui dans d’autres pays a porté les meilleurs fruits a été compromise du premier coup par une application incomplète ou trop complaisante, au point que le principe même a été mis en doute et que des chefs de corps n’ont point hésité à demander la suppression du volontariat d’un an. Voilà le mal contre lequel on est obligé de réagir.

Est-ce la faute des institutions et des lois si les résultats sont souvent si incertains, si lents à obtenir ? Évidemment les institutions sont ce qu’on les fait, elles dépendent de la manière dont on les pratique. L’assemblée a beau faire des lois, il y a une chose supérieure à tout : la véritable réforme de l’armée est aujourd’hui dans les hommes, dans un certain rajeunissement de l’esprit militaire, dans la passion de s’instruire et de servir, dans l’initiative des chefs. À coup sur, il y a partout dans nos corps, à la tête de nos soldats, des hommes intelligens, instruits, dévorés du désir de bien faire, et rien ne le prouve mieux que cette laborieuse et modeste « réunion des officiers » qui s’est formée sans protection, qui continue son œuvre sans bruit, se tient au courant de ce que font les armées étrangères, et publie souvent les travaux les plus sérieux. Ce qui se manifeste de bonne volonté est immense. Il y a aussi en haut et en bas, il faut bien le dire, ceux qui se figurent qu’après les dernières épreuves infligées à notre puissance il n’y a rien de mieux à faire que de reprendre la vie d’autrefois et de revenir aux éternelles routines, aux vieilles habitudes d’indolence ou de méthodique vulgarité. C’est avec cette tradition qu’il faut rompre, et c’est à ceux qui ont un commandement, une influence, de donner l’exemple de cette intelligente activité, de ce réveil d’esprit militaire, qui seul peut aider à vaincre toutes les difficultés en donnant une vive et féconde impulsion à notre réorganisation. Si les grandes manœuvres qu’on poursuit en ce moment favorisent et encouragent ce réveil, elles sont certes tout ce qu’il y a de plus utile.

Qu’on ne s’y trompe pas : l’armée est plus que jamais l’objet des prédilections et des espérances du pays. Là-dessus, il n’y a plus d’opinions opposées, il n’y a qu’un sentiment. On ne refusera rien, on est prêt à tout donner, honneurs, distinctions, argent, moyens de discipline. Il y a surtout un point sur lequel tout le monde est d’accord, c’est que cette armée doit rester en dehors de toute politique, parce que la politique a été peut-être un des plus actifs dissolvans de l’esprit militaire. Le meilleur moyen est de ne faire absolument aucune exception. L’autre jour, lorsque dans la commission de permanence on a signalé au gouvernement un officier qui serait un des chefs d’une certaine propagande et qui dans une réunion récente en Vendée aurait prononcé des paroles un peu vives, M. le ministre de l’intérieur a répondu que ce « militaire distingué » était doué « d’une grande éloquence qu’il consentait à mettre à la disposition des paysans et des ouvriers, » que, s’il y avait eu des paroles blâmables, il aviserait. M, le ministre de l’intérieur y at-il bien songé ? La question n’est nullement de savoir s’il y a eu des paroles plus ou moins ardentes ni même quel est le caractère des discours qui ont été prononcés. Le danger est dans cette intervention autorisée d’un officier, dans cette interversion de tous les rôles. Un officier n’a point évidemment la mission de « se consacrer à l’éducation populaire, » Ce qu’on permet à l’un, le permettra-t-on ou l’interdira-t-on à l’autre ? Où en sera-t-on alors ? que devient l’esprit militaire exposé à ces tentations ou à ces conflits ? Un officier appartient non à une opinion, mais à l’armée du pays, et à l’armée seule il doit son intelligence, son activité, son dévoûment et son zèle. M. le maréchal de Mac-Mahon, dans son dernier voyage en Bretagne, donnait à tous le plus sérieux exemple d’esprit militaire en interdisant aux soldats toute acclamation, même en sa faveur. On peut avec honneur et avec profit s’inspirer de cet exemple du premier soldat de l’armée, qui, tout en étant chef de l’état, ne fait à coup sûr que la politique qu’il ne peut pas s’empêcher de faire, et qui aime mieux encore sans doute voir comment se conduisent sur le terrain les divisions du général Clinchant.

C’est la saison des manœuvres militaires, c’est aussi la saison des congrès, des conférences, des réunions de toute sorte. Après cela, on peut bien le dire, il y a congrès et congrès. Il y a ceux qui ont un certain caractère sérieux, et il y a ceux qui servent de spectacle à la galerie européenne dans les temps d’automne. Il y a eu le congrès de Stockholm, le congrès de « l’association pour l’avancement des sciences » à Lille, le congrès diplomatique de Bruxelles, qui a terminé ses travaux, qui a rédigé de son mieux le code des lois et des usages de la guerre pour faire honneur à l’initiative de l’empereur Alexandre de Russie ; il y a eu aussi à Fribourg en Brisgau un congrès des vieux-catholiques qui ne semble pas promettre les destinées les plus brillantes à l’église nouvelle, puis, à Genève, le congrès de la paix et de la liberté, qui n’aura pas cette fois M. Victor Hugo, qui est obligé de se contenter d’une lettre-homélie, et enfin le congrès des travailleurs socialistes, internationalistes, collectivistes, qui vient de se réunir à Bruxelles. Pour ce dernier, c’est l’exhibition la plus récente et la plus fraîche de l’Internationale, dont on n’avait pas entendu parler depuis quelque temps. Que devient donc cette association fameuse dont les plus fières victoires sont écrites sur les monumens de Paris incendiés, sur des murs encore en ruines ? Ce n’est pas la bonne volonté qui lui manque non plus que la haine de tout ce qui existe, non plus que le fanatisme de destruction. Elle recommencerait, si elle pouvait ; elle referait ce qu’elle a fait à Paris, ce qu’elle a fait à Carthagène, à Valence et dans d’autres villes d’Espagne, ce qu’elle vient d’essayer en Italie, dans cette échauffourée de la Romagne, où elle s’est montrée tout juste assez pour se disperser devant quelques carabiniers. Malgré tout, ceux qui parlent pour elle sont obligés de l’avouer, elle ne fait pas fortune pour le moment ; elle est poursuivie ou délaissée, et la lumière du jour ne lui est pas propice. En Belgique, elle est livrée à des querelles de ménage qui affaiblissent sa propagande. En Angleterre, elle ne mord pas sur le bon sens populaire ; les grèves, les agitations ouvrières, ont un caractère propre qui échappe à son action. La Suisse, c’est un délégué de la « fédération jurassienne, » M. Schwitzguebel, qui le déclare, la Suisse offre un mauvais terrain, elle ne donne pas d’espérances jusqu’ici. Tous les calculs de la secte sont déjoués par un certain état où le travail est organisé assez simplement et procure des salaires suflisans, où il n’y a point antagonisme de classes et d’intérêts, où les ouvriers ont les mœurs bourgeoises et n’aspirent qu’à être des bourgeois à leur tour. Qu’est-ce à dire ? Est-ce que cela peut durer ainsi ? Il faut évidemment que la Suisse entre dans le progrès, qu’elle ait bientôt un prolétariat tout exprès pour donner une armée à la secte. Qui sait ? une conflagration générale secouera peut-être l’apathie des ouvriers suisses : il ne faut désespérer de rien ! Jusque-là toutes ces belles choses, le collectivisme, le communisme ou l’anarchisme, ne fleurissent guère en Suisse. En Allemagne, l’Internationale est traquée par les gouvernemens et compte depuis quelque temps bon nombre de mois de prison. Au-delà des Pyrénées, elle a vu s’évanouir les beaux jours des incendies de Carthagène et d’Alcoy ; elle est réduite à se cacher, elle compte encore pourtant quelques « fédérations » qui résistent. La France n’a plus pour l’instant l’initiative révolutionnaire, elle garde néanmoins, on veut bien nous l’assurer, son organisation clandestine. Quant à l’Italie, on s’était trompé, on s’était organisé au grand jour, on était tombé naïvement dans le piège des « libertés du statut. » Il s’agit maintenant de revenir aux bonnes traditions de la conspiration secrète, de discipliner le prolétariat italien, sans nulle immixtion bourgeoise, pour préparer la prochaine révolution sociale.

Voilà donc une fois de plus le bilan de l’Internationale. Quant au programme, à travers toutes ses métamorphoses, à travers toutes les luttes intimes entre collectivistes et individualistes, entre anarchistes et communistes, il ne change guère ; il a pour objet la « destruclion complète de l’état et de toutes ses institutions malfaisantes, l’anéantissement de toute espèce d’autorité, la prise de possession, par les masses soulevées, de tous les instrumens de travail, machines et matières premières, y compris la terre et toute la richesse. » L’idéal est toujours la destruction universelle ; il s’agit de tout réduire en poussière et en ruine. Comment se propose-t-on de reconstruire ? C’est ce qu’un ancien ouvrier, maintenant médecin et jeune encore, M. César de Paepe, s’est fait un devoir d’exposer dans le congrès de Bruxelles en examinant avec le plus imperturbable sérieux « ce que le prolétariat aura à faire le lendemain de son triomphe pour assurer l’existence des services publics locaux et généraux. » Il y a bien d’autres modèles nuancés et variés, quoique procédant invariablement de la même pensée de haine et de destruction ; le modèle de M. Paepe est de l’ordre collectiviste, un mélange assez complet d’anarchie et de communisme. Les Belges laissent tout dire sans s’émouvoir, et ce qu’il y a de mieux, c’est que toutes ces divagations se produisaient l’autre jour dans une brasserie, à une tribune directement placée sous un buste du roi Léopold II ! On règle en quelques phrases les affaires du monde, de la société, de l’Europe, du prolétariat, des bourgeois, et voilà ce dont s’occupent ces maniaques de révolution qui se prennent quelquefois au piège de leurs propres déclamations en troublant les cerveaux faibles. Les populations ouvrières seraient bien plus avancées, si on parlait un peu moins de la révolution sociale, du triomphe du prolétariat, de l’organisation « des services locaux et généraux, » et si on s’occupait sérieusement, sincèrement, d’améliorer leur condition, sans commencer par déclarer la guerre à la société universelle et à la civilisation.

L’Espagne s’est arrachée à cette tourbe socialiste et incendiaire qui l’avait un moment envahie, et c’est à coup sûr la plus profitable victoire qu’elle ait gagnée depuis depuis deux ans, depuis qu’elle s’est trouvée rejetée dans les révolutions violentes et la guerre civile. Va-t-elle maintenant revenir à des conditions plus régulières où elle pourra compléter par la défaite des carlistes cette sorte de reprise de possession d’ellemême qu’elle a commencée par la défaite des insurrections communalistes ? La voilà du moins aujourd’hui rentrée d’une certaine façon dans l’ordre européen ! Le gouvernement qui existe à Madrid et qui jusqu’ici n’avait d’autre titre que d’être né d’un coup d’état soldatesque, ce gouvernement est reconnu par presque toutes les puissances de l’Europe. Les représentans de l’Allemagne et de l’Autriche viennent d’arriver à Madrid, non sans peine, non sans avoir couru quelques dangers, à ce qu’il paraît, et ils ont été aussitôt reçus solennellement par le général Serrano. L’ambassadeur d’Espagne à Paris, le marquis de La Vega Armigo, a eu récemment son audience de M. le maréchal de Mac-Mahon, tandis qu’un ambassadeur français, M. de Chaudordy, qui passe de Berne à Madrid, se dispose à partir pour l’Espagne. L’Angleterre n’a pas encore envoyé son ministre, peut-être attend-elle le règlement définitif de quelques questions financières ; la reconnaissance diplomatique n’est pas moins acquise, la Russie seule s’abstient jusqu’ici, elle ne voit pas clair dans la situation de la Péninsule, elle n’a pas de grands intérêts au-delà des Pyrénées et elle reste provisoirement dans l’expectative, mais sans manifester une répugnance de principe ou des dispositions hostiles à l’égard du gouvernement de Madrid. C’est donc à peu près fait. Assurément, dans ces malheureuses affaires d’Espagne il y a toujours de l’imprévu, et les derniers incidens qui ont précédé la reconnaissance du gouvernement de Madrid n’ont pas manqué d’une certaine apparence d’inattendu. Il n’est point douteux que l’Allemagne a joué dans cet imbroglio un rôle particulier. Elle a eu l’air de conduire toute cette affaire ; elle a montré pour le général Serrano et pour son pouvoir des attentions, un empressement peut-être un peu compromettans. Encore aujourd’hui elle appuie l’envoi de son ambassadeur à Madrid de quelques canonnières occupées à brûler un peu de poudre avec les carlistes sur les côtes de Biscaye.

Est-ce à dire que l’Europe se soit laissé conduire par M, de Bismarck, qu’elle n’ait fait qu’obéir à une pression plus ou moins intéressée de l’Allemagne en nouant des rapports réguliers avec le gouvernement du général Serrano ? Pour la France particulièrement, c’est une étrange manière de comprendre le patriotisme, ou plutôt c’est une singulière faiblesse de l’esprit de parti que de montrer partout la main de M. de Bismarck, de ne voir dans l’acte récent du cabinet de notre pays qu’une prudente résignation devant une prépotence étrangère. Que la politique allemande ait ses vues, des vues intéressées au-delà des Pyrénées, c’est peut-être vrai ; dans tous les cas, si elle voulait les pousser jusqu’au bout, elle rencontrerait des difficultés qui ne seraient peut-être pas de nature à l’encourager, et si elle pouvait se faire un complice du général Serrano, ce serait probablement le meilleur moyen de le ruiner dans l’esprit national, sans compter que le pouvoir de Madrid ne resterait pas longtemps maître de se prêter à ce qu’on lui demanderait. Quant à la France, elle n’a pas de vues intéressées au-delà des Pyrénées, mais elle a des intérêts permanens, incessans, traditionnels, particulièrement graves dans les circonstances présentes, et si nous ne nous trompons, elle n’avait pas attendu les suggestions de l’Allemagne pour s’en préoccuper. Dès la délivrance de Bilbao, elle avait elle-même proposé à l’Angleterre de reconnaître le gouvernement espagnol. L’Angleterre hésitait, et les choses en étaient restées là, lorsque le cabinet de Berlin est intervenu. Évidemment ce n’est pas parce que l’Allemagne le lui demandait que la France pouvait reculer devant une politique qu’elle avait proposée à l’Angleterre, Ce qu’elle a fait, elle était déjà disposée à le faire, parce que c’était dans ses intérêts, dans les convenances de sa situation. Le gouvernement français n’avait sûrement pas besoin de l’influence allemande pour savoir ce qu’il devait penser de la cause carliste, et l’acte auquel il s’est décidé n’était nullement, sous ce rapport, l’expression d’une politique nouvelle. À vrai dire, la reconnaissance du gouvernement de Madrid n’a été que la transformation des relations officieuses qui existaient déjà en relations officielles et régularisées.

Maintenant quelle est la portée réelle de cette reconnaissance ? Quelle en est la signification politique ? Il n’y a rien à exagérer. C’est une marque de sympathie pour l’Espagne libérale dans la lutte qu’elle soutient contre les carlistes ; ce n’est en aucune façon un acte d’intervention dans les affaires intérieures de la Péninsule, et sur ce point jusqu’ici l’Allemagne ne semble pas aller plus loin que la France. Aujourd’hui comme hier la situation reste la même. C’est à l’Espagne de poursuivre la pacification des provinces du nord, de se donner un gouvernement définitif. Qu’elle y réussisse avec la force nouvelle que vient de lui donner la reconnaissance diplomatique de l’Europe, c’est tout ce qu’on peut demander de mieux. Malheureusement le plus difficile est encore à faire ; il y a toujours à trouver une armée suffisante pour l’opposer aux carlistes. La question militaire reste entière ; elle est assez grave pour que l’Espagne n’ait pas épuisé l’imprévu, pour que toutes les péripéties puissent encore se produire.

S’il y a pour les hommes publics un moment où tous les bruits, toutes les contradictions de la politique doivent se taire, c’est le moment où ils disparaissent après avoir rempli la scène de l’éclat de leurs œuvres. Cette heure a sonné pour un de nos plus illustres contemporains, pour M. Guizot, qui est mort hier au Val-Richer, comblé d’années, exempt d’infirmités, vaincu seulement par l’âge. Cette saine et vigoureuse organisation n’a pas succombé sous l’atteinte d’une de ces maladies qui brisent une existence, elle a vu lentement, gravement, venir la mort qui l’envahissait peu à peu. Jusqu’au bout, M, Guizot a gardé la plénitude de ses facultés, jusqu’au bout il est resté l’homme de travail, occupant ses derniers jours à écrire cette Histoire de France qu’il dédiait à ses petits-enfans, qui en réalité est pour l’instruction de tout le monde. M. Guizot avait vu se dérouler sous ses yeux la série de gouvernemens, de révolutions, de guerres, de prospérités passagères, de déceptions, de malheurs qui se sont succédé depuis cette époque du premier empire où il entrait dans la vie publique, dans sa vie d’écrivain et de politique. Comme écrivain, comme professeur, M. Guizot avait été un des rénovateurs de l’histoire ; il avait illustré la Sorbonne de l’éclat de sa science et de son éloquence. Comme politique, il avait eu son plus grand rôle sous la monarchie de juillet ; il avait été mêlé à toutes les luttes parlementaires et pendant sept ans il était resté le chef réel du dernier ministère du roi Louis-Philippe. Au lendemain de la chute de la monarchie de 1830, il rentrait dans la retraite pour n’en plus sortir, il redevenait l’historien, le philosophe, le penseur, consacrant au travail sa verte et infatigable vieillesse. De quelque façon qu’on juge le rôle politique de M. Guizot, dans son passage aux affaires, il aura été un des plus puissans athlètes du régime constitutionnel, une des lumières de son temps. Grande intelligence qui vient de s’éteindre ! grande carrière qui vient de se clore dans la sérénité d’une calme retraite !

ch. de mazade.