100%.png

Chronique de la quinzaine - 14 septembre 1889

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Retour à la liste

Chronique n° 1378
14 septembre 1889


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




14 septembre.

On touche donc à l’instant décisif, à l’heure où le pays, las d’énigmes et d’équivoques, sans parler des spectacles répugnans qui lui ont été offerts, va être censé manifester ses vœux, ses sentimens, sa volonté souveraine. Depuis que le jour des élections a été fixé, la lutte est partout engagée, comme le scrutin sera ouvert partout, dans le plus modeste village de France aussi bien qu’à Paris, au foyer central de la vie publique. Dimanche 22 septembre, le soir venu, ce sera fait ou à peu prés. D’ici là les passions sont déchaînées et ont beau jeu. Programmes, manifestes, instructions, polémiques de journaux, discours, jactances, injures, tout se môle et se confond. Les candidats connus et inconnus se multiplient devant le pays appelé à reconnaître les siens.

Que sortira-t-il maintenant de la petite boite aux surprises qui va s’ouvrir dans nos mairies, qui figure pour le moment l’urne du destin ? Ce serait une insigne puérilité de chercher à faire des pronostics dans le feu du combat, à si courte distance du scrutin. Il faut laisser ce soin aux fanfarons de tous les partis, fussent-ils des ministres ou des préfets, qui disposent d’avance de la victoire, qui sont certains du succès, et, avec l’assurance de calculateurs infaillibles, vous diront presque au juste le chiffre de leur majorité. Ce sont des hâbleries bonnes pour en imposer aux gens simples et crédules qui ne voudraient pas se brouiller avec le succès assuré. La vérité est qu’on ne sait rien, qu’on ne peut même rien prévoir, par cette première raison d’abord que toutes les conditions électorales ont été changées à la veille du scrutin, — et à dire toute la vérité, c’est peut-être la première fois dans l’histoire qu’on a cru pouvoir modifier brusquement toute une législation par un coup de tactique, uniquement pour maîtriser ou diriger la masse électorale sous prétexte de la préserver des tentations mauvaises. On a tout changé, mode de votation, cadres des candidatures, et l’inévitable conséquence de ce changement improvisé dans une sorte d’effarement est de tout confondre, de déplacer toutes les influences, de laisser l’opinion déconcertée en face de l’inconnu. Si après cela on prétend dire d’avance ce qui en sortira, c’est qu’on se promet d’avoir la main sur le scrutin ; mais il y a une raison supérieure, dominante, bien autrement grave, qui fait qu’on ne peut rien prévoir, que le résultat reste incertain jusqu’au dernier moment : c’est qu’en dépit des grands mots, des manifestes et des efforts qu’on tente pour mettre quelque clarté dans cette prodigieuse mêlée, les partis sont lancés à outrance, sans savoir où ils vont, sans être maîtres d’eux-mêmes, perdus et entraînés dans la plus dangereuse des équivoques. C’est jusqu’à un certain point, si l’on veut, un des effets de cette malfaisante aventure Boulanger d’avoir contribué à tout obscurcir, d’avoir altéré toutes les conditions des luttes publiques et précipité tous les partis dans ce gâchis, dans cette crise de confusion où ils se débattent aujourd’hui. Les républicains accusent les conservateurs, les conservateurs accusent les républicains : ils sont, au demeurant, les uns et les autres, quoique à des degrés divers, dans une situation fausse, et c’est précisément ce qui fait jusqu’ici de ce scrutin de dimanche une indéchiffrable énigme.

Où donc est la vérité dans cette étrange cohue de candidatures et de programmes ? Les républicains qui sont aujourd’hui au pouvoir et qui s’y attachent avec une énergie désespérée, croient peut-être tout simplifier et gagner le pays à leur cause en élevant le drapeau de la république et de la constitution, en s’efforçant de rallier les forces incohérentes de leur parti pour les pousser au scrutin. En réalité ils ne simplifient rien ; ils sont, plus que tous les autres, dans cette situation fausse qu’ils se sont créée eux-mêmes, dont ils sont les premiers responsables, — d’où est sortie après tout cette fortune ennemie qu’ils combattent à l’heure qu’il est par tous les moyens. Ils subissent les conséquences de leurs aveuglemens et de leurs imprévoyances, de leurs préjugés de parti, de l’obstination vulgaire avec laquelle ils se sont toujours refusés à tenir compte des vœux du pays, des sentimens les plus modérés, des avertissemens les plus significatifs, de ces mécontentemens croissans qui ont fini par éclater en se redressant contre leur domination. Assurément, parmi ceux qui peuvent passer pour les candidats officiels de la république, parmi les opportunistes, il y en a qui, depuis quelques années, ont senti la nécessité de s’arrêter, de mettre un frein aux prodigalités financières, d’apaiser les croyances offensées, de rentrer, en un mot, dans l’ordre. Ils ont paru comprendre plus d’une fois que le moment était venu de se dégager de toute solidarité avec le radicalisme, de chercher un appui et une force dans les instincts conservateurs de la France. Ils l’ont compris et senti peut-être, ils ont eu par instans l’air de le dire ; ils n’ont jamais osé se décider sérieusement, même quand les occasions les plus favorables leur ont été offertes depuis les élections de 1885. Ils ont toujours eu peur, s’il faut tout dire, de se voir accusés d’être de simples orléanistes, de simples réactionnaires ou de rechercher l’alliance des réactionnaires. Ils ont même traité en ennemi, presque en transfuge, un Je leurs chefs les plus éminens, M. Challemel-Lacour, le jour où, avec une courageuse éloquence, il a osé faire tout haut la confession des fautes de la république officielle depuis dix ans. Grand et irrémissible crime pour l’esprit de parti ! Et la conséquence pour ces prétendus politiques qui se croient des modérés, des hommes de gouvernement, pour les opportunistes, a été de perdre leur crédit, et, pour ainsi dire, leur raison d’être, de se confondre une fois de plus avec les radicaux sous ce drapeau bariolé et troué d’une concentration chimérique qu’ils arborent de nouveau aujourd’hui dans un intérêt électoral. Ils n’ont rien appris, ou ils ont tout oublié. Ils en sont encore à comprendre que c’est cette politique qui a préparé la crise où les passions césariennes se sont réveillées. Ils voteront plus que jamais pour M. Basly et M. Camélinat, comme en 1885. Ils crieront, s’il le faut, plus haut que les radicaux. C’est justement leur faiblesse de n’être plus que des radicaux déguisés, n’ayant rien à offrir, rien à promettre, et ce n’est une représentation nouvelle de la comédie qu’ils jouent depuis dix ans.

Naguère encore, ils allaient presque jusqu’à avouer qu’il avait pu y avoir des témérités financières, qu’on était peut-être allé un peu vite, qu’il fallait songer à remettre l’ordre dans le budget, à éteindre les déficits, à réaliser des économies. Depuis, ils ont repris courage, ils se sont enhardis et ils n’avouent plus rien. Ils font répéter partout comme s’ils le croyaient, comme s’ils espéraient abuser de la crédulité populaire, que jamais les finances n’ont été plus prospères, que les ministères républicains ont réalisé 300 millions d’économies dans le budget, que les déficits et les emprunts ne sont qu’une invention réactionnaire. C’est un mot d’ordre qui court la France ! Il n’y a pas longtemps encore, les opportunistes avisés n’hésitaient point à reconnaître la nécessité de ménager les croyances et les sentimens du pays, de préparer une pacification religieuse et, s’ils parlaient ainsi, c’est qu’ils s’y croyaient sans doute intéressés. Aujourd’hui, M. le garde des sceaux Thévenet adresse aux évêques une circulaire qui est certes un des documens électoraux les plus extraordinaires. M. le ministre des cultes n’y va pas de main légère. Il impose au clergé la plus sévère neutralité, il lui interdit toute manifestation d’une préférence politique, fût-ce dans un intérêt religieux ; il va même jusqu’à menacer les prêtres plus ou moins suspects d’une hostilité systématique d’une « radiation des cadres du clergé rétribué par l’état. » M. le ministre des cultes s’est tout bonnement exposé à provoquer une réponse comme celle de M. l’évêque de Séez, Mgr Tregaro, qui lui a demandé si les prêtres étaient désormais « des ilotes et des parias » en France. Qu’est-ce à dire en effet ? Assurément il est toujours vrai que la conduite la plus sage pour le clergé est de rester étranger aux luttes politiques, et en toute justice on peut ajouter que, parmi les récentes lettres pastorales des évêques, il n’y en a pas une seule où la république soit mise en cause ; mais cette réserve inhérente au sacerdoce n’exclut point évidemment pour un prêtre le droit d’exprimer une opinion, de donner un conseil dans l’intérêt de la religion dont il est le ministre. Serait-ce parce qu’il est rétribué par l’état que le clergé serait condamné au silence, à une abstention rigoureuse ? Mais les instituteurs sont aussi rétribués par l’état, et M. le ministre de l’instruction publique leur a fait un devoir de se jeter tête baissée dans la mêlée. Serait-ce parce que les prêtres sont dans une situation privilégiée qu’ils cesseraient d’avoir leurs droits de citoyens ? Mais ils n’ont plus le dernier privilège qu’ils gardaient encore. Ils subissent comme les autres la loi militaire, et, s’ils sont soumis aux obligations communes, ils ont les droits de tous les Français. Est-ce en vertu du concordat que M. le ministre des cultes s’attribue un droit de radiation à l’égard des membres du clergé suspects ? On a pu le faire sans doute, on l’a fait même ; ce n’est pas moins un acte arbitraire, discrétionnaire. Et c’est ainsi que M. le garde des sceaux Thévenet travaille à la paix religieuse dans l’intérêt de la république !

Lorsque M. le ministre des affaires étrangères, Spuller, parlait récemment dans ses programmes d’une république tolérante, libérale, où en avait-il pris le modèle et de quelle république voulait-il parler ? Est-ce de celle de M. Thévenet, qui fait ses circulaires pour la paix religieuse aux évêques ? Est-ce de celle de M. Constans, qui fait de tous les fonctionnaires des soldats au service de ses candidatures officielles ? Est-ce de la République qui menace déjà ses adversaires d’invalidations systématiques ? Cette recrudescence de la passion de parti est tout simplement le gage de l’alliance nouvelle des opportunistes et des radicaux dans la lutte qui est ouverte. Et quand les uns et les autres réussiraient, quand même ils retrouveraient ensemble une majorité, qu’en serait-il de plus ? Ils sont plus ou moins unis avant le scrutin, ils se diviseraient le lendemain ; ils redeviendraient inévitablement des frères ennemis, et la république qu’ils prétendent sauver ne s’en trouverait pas mieux, — ni le pays non plus. Quelles garanties offrirait au pays le succès électoral de cette prétendue concentration républicaine qui n’est à sa manière qu’une coalition incohérente ? Ce serait le renouvellement ou la continuation du règne de dix ans, des désorganisations administratives, des aventures financières, des mobilités ministérielles, des abus de parti, des tyrannies de secte, des capitulations, des agitations stériles. Ce serait ainsi parce que cela ne pourrait pas être autrement. C’est la fatalité de la situation que les opportunistes se sont faite pur une fausse politique.

Les républicains ont toujours sans doute une ressource de polémique et de combat, celle de se tourner contre les conservateurs, et il est de fait que les conservateurs ne sont peut-être pas pour le moment dans des conditions plus favorables, qu’ils se sont tout au moins laissé entraîner dans une campagne passablement aventureuse. Évidemment, par les idées et les intérêts qu’ils représentent comme par leurs traditions, par l’appui qu’ils trouvent dans les instincts modérés de la masse française, par toutes les forces morales et politiques dont ils sont l’expression vivante, les conservateurs auraient pu, depuis longtemps, prendre un rôle, sinon plus actif, du moins peut-être plus efficace et plus utile pour le pays. Ils l’auraient pu, sans désavouer leurs regrets ou leurs espérances, en restant ce qu’ils sont, en se prêtant simplement aux circonstances, aux conditions d’un régime qu’ils reconnaissent en définitive tous les jours, dont ils sont bien obligés de subir les inconvéniens et dont ils ne s’assurent pas les avantages. Ils n’auraient pas rétabli la monarchie ou l’empire, puisqu’ils ne le pouvaient pas ; ils auraient servi et défendu le pays dans ses intérêts, dans ses traditions et ses croyances, avec la légalité qui existe, avec une constitution, qui, après tout, a l’avantage d’être la plus simple du monde. C’était leur rôle, le seul rôle possible, pratique et utile. Il n’est point douteux que parmi les conservateurs il en est beaucoup qui ont souvent senti et qui sentent encore la nécessité de poursuivre sans cesse les transactions possibles, de ne pas jouer les destinées de la France sur un coup de dé. Il en est aussi qui cèdent à la fascination des aventures et mettent dans leurs programmes que tout vaut mieux que ce qui existe, — qui n’hésitent pas à entrer dans toutes les alliances, dans toutes les coalitions en prenant ce mot d’ordre de la « révision » qui se prête à tout. Eh bien ! que peuvent-ils gagner sérieusement à cette politique de promiscuités et de coalitions compromettantes ? les ont à subir d’étranges solidarités, cela est certain. S’ils ne sont pas les alliés du général Boulanger, ils ne sont pas ses adversaires. Ils marchent du même pas, « parallèlement, » comme on le dit. Ils font campagne ensemble, simultanément, pour la conquête de la révision. C’est là justement l’équivoque qui fait la faiblesse, la situation fausse des conservateurs dans la lutte qui est engagée aujourd’hui. Et quand ces singuliers coalisés réussiraient à leur tour, qu’en résulterait-il ? On ne s’entendrait plus évidemment, même entre conservateurs, sur cette révision qu’on poursuit. Ce ne serait ni la restauration de la monarchie, ni le rétablissement de l’empire ; ce serait le commencement de l’anarchie, d’une série d’agitations indéfinies dont le dénoûment serait peut-être encore une fois la dictature. De sorte qu’à en croire les partis, la France serait aujourd’hui placée entre ceux qui n’ont à lui offrir que la continuation de la politique qui a préparé la crise où nous sommes, et ceux qui proposent, pour la sauver, de la précipiter dans des révolutions nouvelles.

Est-ce à dire que la France en soit réduite à cette extrémité, qu’elle n’ait plus qu’à choisir entre les manifestes de guerre et de révolution, entre des dangers également redoutables ? Les partis, heureusement, ne font pas toujours tout ce qu’ils veulent, et tandis qu’ils s’agitent, tandis qu’ils s’épuisent dans leurs duels implacables, il y a le pays lui-même, le pays incertain et troublé sans doute, assiégé d’influences contraires, silencieux encore, désabusé des jactances et des vaincs promesses. Au fond, s’il est toujours difficile de dire ce que sera le vote, quelle sera la proportion des partis dans l’assemblée prochaine il ne serait peut-être point impossible de saisir les signes d’une situation assez nouvelle qui pourrait déconcerter les calculs des promoteurs des politiques extrêmes. Quel que soit le résultat matériel du scrutin qui va faire explosion dimanche, on pourrait démêler déjà que si la chambre nouvelle a malheureusement quelques chances de ressembler à l’ancienne par l’incohérence, elle en différera et par ceux qui la composeront et par les idées que ces derniers élus porteront au Palais-Bourbon. A travers le fracas des manifestes et des compétitions, en effet, il y a des indices qui peuvent avoir leur signification. Il y aura d’abord une masse de députés nouveaux, cela est certain. Il y a dans le pays, on le sent, un travail, un état d’esprit, si l’on veut, auquel les candidats se préoccupent nécessairement de répondre dans leurs programmes, — et que disent la plupart de ces programmes ? Ils ne parlent pas de révolutions ni de réformes radicales ; ils parlent de l’ordre et de la paix, de l’économie dans les finances, de la liberté religieuse, des intérêts de l’agriculture ; ils parlent surtout de la nécessité de substituer enfin la politique pratique et bienfaisante des affaires aux tumultes de parlement et aux luttes stériles. Ce sont là les élémens d’une situation nouvelle où, entre des partis extrêmes acharnés à se détruire, à se servir du pays contre le pays, pourrait s’élever un parti nouveau, le parti de la paix politique et morale, de la stabilité dans les institutions, des réformes utiles. Et si c’est un rêve sur lequel doit souiller encore une fois le scrutin du 22 septembre, c’est du moins le rêve de ceux qui mettent au-dessus de tout la sécurité et l’honneur de notre nation.

La France, depuis longtemps, depuis qu’elle n’a plus eu le vent favorable, n’a point été certes gâtée par l’excès des flatteries. Elle n’en est peut-être que plus sensible aux paroles de sympathie, surtout quand ce sont des paroles comme celles que M. Gladstone a prononcées dans une réunion dont il a été récemment le héros à Paris. M. Gladstone, qui a déjà vu tant d’expositions et de révolutions, a voulu, lui aussi, Voir la nouvelle exposition française. Il a été notre hôte pendant quelques jours. Il était entouré de Français dans le banquet qu’il a accepté, où l’on a voulu fêter en lui le premier représentant de l’Angleterre libérale, et M. Gladstone est trop poli pour répondre à un accueil aussi cordial que respectueux par des discours moroses ; mais c’est aussi un homme qui a longtemps dirigé les affaires britanniques et pourrait les diriger encore, qui est un grand Anglais, et il est trop sérieux pour ne mettre dans son langage que des banalités de banquets ou des complimens de cérémonie. C’est donc sérieusement qu’il s’est plu à parler de sa bonne volonté et de son respect pour notre pays ; c’est avec une sincérité complète, il n’avait pas besoin d’en donner l’assurance, qu’il a fait des vœux pour « une amitié durable entre la nation française et la nation anglaise, » qu’il a exprimé tout haut le souhait et l’espérance de voir « la France conserver toujours sa place au premier rang des nations chrétiennes et civilisées. » Le témoignage est certes aussi précieux que significatif. Les plus importans journaux de Londres, se piquant d’honneur, ont bien voulu déclarer que M. Gladstone n’avait fait qu’exprimer les sentimens de la nation anglaise tout entière. Rien de mieux. Il est certain que cette « amitié durable » des deux grandes nations occidentales, dont a parlé M. Gladstone, ferait plus pour la paix du monde que toutes ces alliances qui ne se manifestent que par des agitations, par des armemens et des démonstrations suspectes.

Par une coïncidence au moins curieuse que les journaux anglais eux-mêmes ont été les premiers à remarquer, au moment où il n’y a que des paroles pacifiques à Paris, les manifestations bruyantes et menaçantes sont au camp de ceux qui se prétendent les protecteurs, les gardiens de la paix de l’Europe. L’empereur d’Allemagne, qui est aujourd’hui à Minden, en pleines manœuvres militaires, était, il n’y a que quelques jours, à Dresde, où tout s’est passé avec un certain apparat visiblement calculé ; il a eu ses revues, ses banquets où entre Prussiens et Saxons on a échangé aussi des toasts, des discours, et dans tous ces discours, il n’est question, en vérité, que de souvenirs de guerre, d’arméniens, d’excitations belliqueuses. Après vingt années, on est aussi échauffé qu’au lendemain des grandes luttes, on parle comme si on était à la veille de conflits nouveaux. Peut-être s’est-on cru tout au plus obligé d’atténuer pour le bon public l’accent des toasts de l’empereur et du roi de Saxe échangeant leurs impressions guerrières. « II est à remarquer, disait récemment le Times, que chaque fois que des souverains allemands se rencontrent et parlent en public, c’est toujours la même chanson… L’Europe respirerait plus à l’aise si ces appels se renouvelaient moins souvent et en termes moins emphatiques… » Cela veut dire que, loin de rassurer l’Europe et de l’encourager à la confiance, les prétendus gardiens de la paix ne font qu’entretenir une surexcitation indéfinie et prolonger un état de malaise où il y a comme une menace toujours suspendue sur le continent.

Le fait est qu’il n’y a rien de plus caractéristique, de plus frappant que le contraste si sensible entre les manifestations pacifiques dont l’Exposition française est l’occasion et cette agitation perpétuelle presque mystérieuse où vit l’Europe. Ce n’est point, si l’on veut, qu’il y ait un danger immédiat, pressant, — on ne le croit pas du moins. Rien ne semble révéler dans l’un ou l’autre camp l’intention de provoquer, de précipiter un conflit dont on ne peut entrevoir l’explosion sans crainte ; rien non plus, il faut l’avouer, n’est absolument tranquillisant dans une situation fatalement précaire, où les esprits incertains et agités, prompts à s’émouvoir de tout, sont réduits à chercher des indices dans une entrevue ou dans un toast, dans une visite impériale qui se fait ou ne se fait pas, dans les démonstrations qui accompagnent un souverain dans ses voyages. Il est certain que, depuis quelque temps, la visite toujours attendue, toujours ajournée, du tsar en Allemagne est devenue une sorte d’obsession irritante, qui finit presque par être comique, pour les journaux allemands. Le tsar fera-t-il décidément son voyage d’Allemagne ? On a cru un moment qu’il le ferait en allant en Danemark : il est à Copenhague, il n’a pas paru sur le territoire allemand. Quand le verra-t-on maintenant ? Sera-ce d’ici à quelques jours, avant le départ de l’empereur Guillaume pour Athènes ? S’il vient, arrivera-t-il jusqu’à Berlin ou s’arrêtera-t-il à Kiel pour se rencontrer avec son jeune parent Guillaume II ? Voilà la question ! Les journaux allemands s’épuisent à l’élucider ; ils font des enquêtes, ils vont même jusqu’à rechercher s’il y a des préparatifs, si on change les rideaux à l’ambassade de Russie à Berlin ! ils n’ont pu jusqu’ici rien découvrir.

Évidemment, l’empereur Alexandre III n’est pas pressé. Il n’entend pas, selon toute apparence, se dérober à l’obligation de rendre la visite qu’il a reçue à Péterhof ; il semble avoir voulu choisir son heure, et la preuve qu’il n’y a pas en tout cela de complication bien grave, c’est qu’en attendant l’empereur Alexandre, s’il doit venir, le tsarévitch vu en ce moment assister aux manœuvres allemandes en Hanovre ; il a été invité à venir voir manœuvrer le régiment dont il a été nommé colonel l’an dernier. La présence du tsarévitch serait une compensation ; seulement, le grand-duc héritier de Russie devrait aussi, dit-on, venir à Paris pour voir l’Exposition, et c’est ici que la compensation perdrait de son prix, que tout recommence à s’obscurcir. Le plus clair, au fait et au prendre, est qu’on ne sait rien, que l’empereur Alexandre fera ce qu’il voudra, — que, quelle que soit l’heure où il ira en Allemagne, il est dès ce moment à peu près avéré qu’il n’en sera ni plus ni moins pour le système des alliances, que toutes les politiques resteront ce qu’elles sont. Le voyage du tsar dans les conditions présentes ne paraît pas pouvoir modifier la situation générale telle qu’elle a été créée par la marche des événemens, par la force des engagemens contractés comme par la puissance des intérêts depuis longtemps en présence. Rien ne serait changé par ce voyage, de même que rien n’est changé par le voyage que l’empereur François-Joseph fait en ce moment dans ses provinces, notamment en Galicie, où il n’aurait admis, dit-on, que les attachés militaires de l’Allemagne et de l’Italie à assister aux manœuvres militaires de la frontière. C’est toujours la même chose. La triple alliance s’affirme comme elle peut, même quelquefois par des minuties assez puériles ; la Russie reste dans son indépendance et dans sa force. C’est là précisément ce qu’il y a de grave pour l’Europe !

On n’est point pressé sans doute de voir se dégager les conséquences d’une situation aussi critique et par momens aussi tendue. Le danger est peut-être toujours en Orient, dans cet Orient où les questions pullulent, où la paix dépend de l’exécution des traités, qui elle-même dépend de l’entente entre des puissances si difficiles à mettre d’accord. C’est là malheureusement un des points faibles à l’heure où nous sommes. Récemment encore naissaient du côté de la Serbie on ne sait quels nuages presque sombres ; on parlait d’armemens serbes auxquels répondraient déjà des armemens bulgares. Il a fallu, pour dissiper cette apparence d’orage, quelques explications qui, à la vérité, ne sont pas bien claires elles-mêmes. Comme si ce n’était pas assez des agitations incessantes des Balkans, l’insurrection de l’île de Crète est survenue, prenant un instant quelque gravité par les répressions inévitables qu’elle a soulevées et par les velléités d’intervention de la Grèce. Puis enfin, comme si ce n’était pas assez de l’affaire de Crète, une certaine agitation a gagné l’Arménie où les vexations exercées par les Turcs ont provoqué des résistances, des soulèvemens parmi les populations, — et ici le péril, quoique lointain, est d’autant plus grave que la Russie, qui touche par ses possessions à l’Arménie, pourrait être tentée d’intervenir. Toutes ces questions réunies, toujours prêtes à s’enflammer, forment ce qu’on appelle la question d’Orient, et cette question d’Orient, toujours prête à renaître sous une forme ou sous l’autre, c’est l’éternel trouble-fête de l’Occident. La diplomatie, jusqu’à ce jour, a mis tous ses soins à circonscrire ces questions, à limiter les incidens, à empêcher en un mot les étincelles de devenir des incendies. Elle semble avoir réussi pour le moment à atténuer la gravité de l’incident crétois par son influence modératrice sur la Turquie et sur la Grèce. Elle paraît s’employer activement aujourd’hui à presser la Porte de pacifier spontanément l’Arménie. On remarquera que dans toutes ces affaires, dans tout ce qui se passe au sud du Danube, comme en Arménie, c’est toujours le traité de Berlin qui est on jeu, que la Russie est fondée après tout à en réclamer l’exécution. La difficulté pour les journaux allemands sera du moins de prouver cette fois que c’est la France qui trouble ou menace la paix si bien gardée par la triple alliance !

Voilà une session de plus qui vient de finir pour la première des nations parlementaires, pour l’Angleterre. Elle a été plus longue que fructueuse, et elle vient de se terminer enfin, à cette extrémité de la saison d’été, sans encombre pour le ministère conservateur qui est au pouvoir depuis quelques années. Elle a été close, il y a peu de jours, par un discours de la reine que le lord chancelier, suivant les vieux rites, est allé lire au parlement déjà presque désert et qui n’est après tout que le plus banal des résumés, une sorte de mémorandum assez terne des principaux travaux des chambres, des transactions que le gouvernement a eu l’occasion de signer pour régler des intérêts secondaires. Des questions plus sérieuses ou plus délicates qui peuvent émouvoir ou intéresser l’opinion en Angleterre comme dans les autres pays de l’Europe, il n’est pas dit un mot. Avec un peu de bonne volonté, c’est tout au plus si on pourrait remarquer le silence gardé probablement avec quelque intention sur le récent voyage de l’empereur Guillaume à Osborne. La reine Victoria n’a pas fait confidence du secret des conversations d’Osborne à son parlement. Elle s’est prudemment abstenue de toute révélation, même de toute allusion en congédiant les représentans de la Grande-Bretagne et en les recommandant, pour leurs vacances, « à la miséricordieuse bonté du Tout-Puissant. » A dire vrai, ce n’est pas le discours de la reine qui donnera des renseignemens bien précis sur la politique extérieure de l’Angleterre et son accession à la triple alliance, ni même sur ses affaires intérieures. La souveraine a parlé, elle a rempli son rôle ; les affaires restent ce qu’elles sont, et cette session qui finit, en suspendant pour quelques mois la lutte des partis dans le parlement, laisse le ministère aux prises avec une situation où les difficultés ne manquent pas, où il y a des grèves comme celle qui agite en ce moment Londres, où les affaires d’Irlande restent aussi une cause perpétuelle d’embarras et de préoccupations.

Au fond, le ministère de lord Salisbury est peut-être le premier à ne pas trop s’y méprendre et à ne point se faire illusion ; il sent bien que là est pour lui le danger, que tout ce qu’il fait pour apaiser ou désarmer l’agitation irlandaise ne sert presque à rien, qu’il est pour ainsi dire le prisonnier de cette terrible question. Aussi est-il sans cesse à la recherche de quelque expédient nouveau, passant tour à tour de la répression à des apparences de conciliation pour sortir d’embarras. Il fait des essais, — et, faute de mieux, il a imaginé récemment de couronner la session qui vient de finir par une sorte de coup de théâtre, par une déclaration qui pourrait toucher les Irlandais, si elle n’était pas tout simplement un calcul de stratégie parlementaire. Un des derniers jours de la session, comme on interrogeait le gouvernement sur l’état de l’instruction publique dans l’île sœur, le secrétaire d’état pour l’Irlande, M. Balfour, un des plus hardis et des plus habiles exécuteurs des lois de coercition, a ouvert tout à coup d’un mot des perspectives nouvelles ; il a laissé entrevoir la possibilité de la création d’une université catholique à Dublin. Ce serait du coup plus que n’a fait, il y a quelque vingt ans, M. Gladstone, en essayant de donner satisfaction aux Irlandais par un système d’université mixte qui n’a point réussi. Cette concession, qui a été une surprise pour les adversaires comme pour les amis du ministère, ne serait point évidemment sans importance si elle était sérieuse ; mais c’est là précisément la question. Le langage de M. Balfour, tout en paraissant très nouveau, est resté cependant assez vague pour se prêter à toutes les interprétations, pour avoir la signification qu’on voudra. Il ressemble de plus étrangement à une tactique de circonstance, à une diversion adroitement imaginée pour déconcerter l’opposition en captant la fraction la plus politique des Irlandais et en la séparant des radicaux. Déjà on a pu voir, il y a quelque temps, M. Parnell et quelques-uns de ses amis donner la plus sensible marque de modération en votant les dotations royales. Le ministère a cru peut-être achever de détacher les parnellistes, porter le dernier coup à l’alliance des Irlandais et des radicaux en laissant apparaître à cette fin de session ce mirage d’une université catholique qui comblerait un des vœux de l’Irlande.

La tactique peut être habile. Jusqu’à quel point réussira-t-elle ? Le ministère joue certainement de toute façon un jeu assez dangereux. Si ce qu’il a dit ou laissé dire pour lui devant le parlement n’est qu’une promesse décevante, il n’abusera pas longtemps les Irlandais, qui sont eux-mêmes d’assez lins tacticiens pour recevoir ce qu’on a l’air de leur donner sans trop s’engager, sans aliéner la liberté de leur grande et malheureuse cliente, la nation irlandaise. S’il est vraiment résolu à faire de sa promesse une réalité, à désintéresser par des concessions la masse catholique de l’Irlande, il s’expose à soulever les résistances ardentes des protestans de l’Ulster, qui ont déjà réclamé, et même des conservateurs du parlement, qui sont ses amis primitifs, qui forment après tout sa véritable armée. Jouer avec tous les partis pour gagner du temps, promettre ce qu’on ne pourra tenir, laisser un espoir aux Irlandais en continuant à les traiter en peuple conquis, serait une politique qui ne ferait qu’envenimer cette triste affaire d’Irlande.

C’est la fatalité de l’Angleterre, elle n’est pas près d’être épuisée. On semble le reconnaître aujourd’hui puisqu’on cherche des palliatifs : les répressions, la « coercition, » les poursuites exercées à l’égard des chefs irlandais n’y peuvent rien. Elles ne font que mieux mettre en relief un des points faibles de la politique ou de l’administration anglaise, le régime des prisons, ce régime qui était récemment en discussion à la chambre des communes, et dont un homme des plus modérés, M. Shaw Lefevre, membre lui-même du parlement, vient de tracer un tableau poignant dans une brochure qui a pour titre : Députés irlandais et geôliers anglais. Chose curieuse ! presque toutes les nations font aujourd’hui une distinction entre les prisonniers de droit commun et les prisonniers politiques condamnés pour un discours, pour un article de journal, pour une participation à un acte politique. L’Angleterre elle-même la reconnaît à l’égard des autres nations, puisqu’elle refuse l’extradition des étrangers poursuivis pour crime politique. Il n’y a qu’en Irlande que la distinction n’est pas reconnue et que, par une exception cruelle, les prisonniers politiques sont encore soumis à un traitement d’une dureté presque barbare. L’éloquent Irlandais William O’Brien, détenu à Galway, est aujourd’hui, dit-on, malade dans sa prison, victime du régime pénitentiaire qu’il subit. Un autre député, M. Conybeare, est exposé à des souffrances et à des rigueurs contre lesquelles M. Gladstone s’élevait récemment avec énergie. Déjà de toutes parts il y a un certain mouvement d’opinion contre ce régime, que le ministère aura de la peine à défendre. On se flatte toujours de pacifier l’Irlande, on a essayé de la pacifier par la force sans réussir ; on la pacifierait probablement mieux par une politique d’équité libérale d’abord, puis par l’humanité, en évitant surtout des rigueurs inutiles à l’égard de ceux qui ne sont après tout coupables, le plus souvent, que d’être les chefs populaires de leur nation.

Ch. de Mazade.