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Chronique de la quinzaine - 14 septembre 1902

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Chronique n° 1690
14 septembre 1902


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




14 septembre.


M. le lieutenant-colonel de Saint-Remy a été condamné par le conseil de guerre de Nantes à un jour de prison, et par M. le ministre de la Guerre à la mise en disponibilité par retrait d’emploi : cette mesure sera suivie, dit-on, de la liquidation de sa retraite. On connaît la faute qu’il a commise. Ayant reçu l’ordre d’envoyer un escadron à Lanouée pour y assurer la dissolution d’un établissement congréganiste, il a refusé de le faire, déclarant qu’un tel ordre blessait ses sentimens et sa foi. Tels sont les faits : ils sont profondément regrettables, et nous avons déjà dit qu’à notre sens, le colonel de Saint-Remy ne pouvait pas être approuvé. Il l’a été cependant, il a même été glorifié par beaucoup d’honnêtes gens, justement indignés contre la politique du ministère actuel, et qui n’admettent pas que l’armée serve à certaines besognes pour lesquelles elle n’est point faite. Nous partageons cette indignation, et nous comprenons ces répugnances ; mais il y a pour nous un principe qui domine tout : c’est celui de l’obéissance absolue qui s’impose à notre armée, officiers et soldats, en présence d’un ordre régulier. Ce n’est pas dans un temps où l’esprit militaire a tant de peine à résister aux assauts répétés dont il est l’objet, qu’il est permis de transiger sur une question aussi grave. Il faut dire très haut qu’un officier, lorsqu’il exécute un ordre, n’y prend aucune responsabilité personnelle : il ne commence à en encourir une que lorsqu’il désobéit. Le jour où nos officiers ou nos soldats se mettront à discuter les ordres qu’ils reçoivent, et les soumettront au jugement de leur conscience individuelle, jugement qui peut être bon ou mauvais, mais n’est jamais infaillible, il n’y aura plus de discipline dans l’armée, ou plutôt il n’y aura plus d’armée. Voilà pourquoi l’acte du colonel de Saint-Remy doit être condamné, ce qui ne veut pas dire qu’il ne comporte pas, au point de vue moral, des circonstances atténuantes. Le conseil de guerre aurait eu raison d’en tenir compte s’il ne l’avait pas fait avec excès ; mais il ne s’est pas contenté de diminuer la peine du colonel de Saint-Remy ; il l’a, en fait, supprimée. C’était obliger le ministre de la Guerre à intervenir à son tour, et on a vu quel a été le résultat de l’intervention du général André.

Nous plaignons sincèrement le colonel de Saint-Remy. Tout le monde est d’accord pour reconnaître qu’il était bien noté, aimait son métier et le pratiquait avec honneur. Sa mauvaise fortune a voulu qu’il se trouvât en Bretagne au moment de l’exécution des décrets, et qu’il fût requis d’y prêter main-forte. Placé entre son devoir militaire, dont il n’a pas cherché un moment à contester le caractère impératif, et sa conscience de chrétien qui lui interdisait, pensait-il, de participer à une mesure qu’il désapprouvait, il s’est abstenu d’obéir. Qu’aurait-il dû faire ? Les uns ont dit qu’il aurait dû donner sa démission, et ils ont invoqué à ce sujet des exemples dont quelques-uns sont illustres. Cette solution aurait sans doute été la meilleure : à supposer qu’il ait gardé quelque bon sens, le gouvernement s’y serait discrètement prêté. Mais d’autres ont pris la défense du colonel de Saint-Remy en donnant pour prétexte que, lorsqu’un homme jeune, ardent, généreux, se voue à la carrière des armes, il est parfaitement en droit de ne pas prévoir, comme suite de l’engagement qu’il contracte, l’obligation de prêter son concours à certaines besognes qui n’ont rien de militaire, et dont l’accomplissement n’a aucun rapport avec le noble idéal auquel il avait voulu consacrer sa vie. Si on se demande à quoi rêvent les jeunes gens lorsqu’ils entrent à Saint-Cyr, ce n’est assurément pas à enfoncer des portes de couvent et à expulser des religieuses. À quoi rêvent-ils ? Un peintre de talent nous l’a montré en représentant le sommeil au bivouac. Au-dessus des faisceaux d’armes qui portent le drapeau, ils voient passer dans leurs songes toutes les gloires militaires de la vieille France et de la France moderne, et leur âme s’élève à la hauteur de ces souvenirs héroïques. À quoi rêvent-ils ? Sans doute à la réparation dont ils espèrent être les instrumens. L’histoire déroule devant eux de grandes infortunes, parfois même des chutes profondes, puis des élans vigoureux, suivis de revanches éclatantes. C’est de cela qu’on nourrit leurs imaginations dans les écoles, et surtout dans la meilleure et la plus pratique de toutes, qui est le régiment lui-même. C’est cela qu’à leur tour, ils enseignent à leurs soldats. Le réveil est parfois bien brusque et bien cruel.

Après trente ans de bons et loyaux services, M. le colonel de Saint-Remy reçoit l’ordre d’envoyer un escadron à Lanouée. Il aurait dû obéir sans aucun doute ; mais qui mesurera l’étendue de la désillusion qui s’est produite en lui ! Un grand poète a écrit autrefois un chapitre célèbre intitulé : Une tempête sous un crâne. Il s’est probablement passé quelque chose de semblable dans l’âme en détresse du colonel de Saint-Remy. Il ne s’est pas bercé de vaines espérances. Il a parfaitement compris qu’il brisait sa carrière militaire. N’importe : il en a pris son parti. Bien qu’il se soit trompé en le prenant, et qu’il se soit exposé à la mesure qui vient de le frapper, il emporte avec lui, à défaut de l’approbation qu’ils ne peuvent pas lui donner, l’estime attristée de tous les hommes de cœur. Son attitude devant le conseil de guerre, simple, digne, sérieuse, sans affectation ni déclamation d’aucune sorte, donne en effet à croire que, loin de chercher son intérêt personnel dans l’attitude qu’il a prise, il l’a résolument sacrifié. Il a dû beaucoup souffrir et se sentir très malheureux. Voilà ce que nous avons à dire de lui. Mais que dire d’un gouvernement qui, par une politique maladroite et brutale, oblige un brave soldat, sans doute peu subtil et peu habitué aux distinctions des casuistes, à se poser d’aussi redoutables problèmes de conscience et à s’y égarer ? Que dire d’un gouvernement qui se condamne lui-même à employer notre armée nationale, notre armée dont les regards anxieux sont tournés du côté de la frontière, à une tâche humiliante pour la police elle-même, dont pourtant c’est le métier de la remplir ? Oui, le colonel de Saint-Remy s’est trompé ; il a manqué à son devoir militaire ; il a donné un exemple que nous ne conseillons à personne d’imiter. Mais que dire d’un gouvernement qui fait naître dans l’esprit de nos officiers des doutes, des perplexités, des inquiétudes telles, que, se croyant placés entre les ordres de Dieu et ceux qui leur viennent d’une autorité humaine, — sans même qu’on puisse savoir exactement laquelle, — ils hésitent, se troublent, et se réfugient enfin dans l’abstention ?

On ne sait même pas au juste, avons-nous dit, de qui sont venus les ordres donnés au lieutenant-colonel de Saint-Remy. Est-ce de l’autorité civile ? Est-ce de l’autorité militaire ? C’est le point que le conseil de guerre de Nantes s’est efforcé d’éclaircir, mais qu’il a plutôt obscurci. L’avocat du colonel de Saint-Remy, Me Giraudeau, a longuement développé les argumens auxquels prêtait cette confusion. Le colonel lui-même n’en a pas dit un mot, et il résulte de sa déclaration très nette et très franche qu’il ne s’est pas embarrassé de savoir d’où lui venaient des ordres que sa conscience ne lui permettait pas d’exécuter. Sa conduite aurait été la même quand même ces ordres auraient eu une origine incontestablement et exclusivement militaire. La question, pour lui, n’a pas été celle que le conseil de guerre a agitée et tranchée. Toutefois, si nous approuvons le colonel de Saint-Remy d’avoir parlé en homme et en soldat, nous ne blâmons pas Me Giraudeau de l’avoir fait en avocat : chacun a été dans son rôle. Les distinctions de Me Giraudeau se résument en ceci, que le lieutenant-colonel de Saint-Remy n’a pas reçu un ordre militaire émanant de ses chefs hiérarchiques, mais une réquisition civile émanant du préfet du Morbihan. Cette réquisition lui a été, à la vérité, transmise par le général Frater, qui commande à Vannes la 22e division ; mais le général Frater avait pris soin lui-même d’expliquer au préfet que les règlemens militaires ne lui permettaient de faire qu’une transmission pure et simple, et qu’il n’avait pas qualité pour y joindre un ordre personnel. Cependant il semble bien l’avoir fait par la suite ; mais s’il est vrai qu’il n’avait aucun titre pour cela, l’autorité de son ordre a pu être contestée. On comprend l’intérêt juridique de cette distinction. Si le colonel de Saint-Remy a désobéi à une réquisition du préfet de Morbihan, il s’est rendu coupable d’une faute civile, qui relève du Code pénal ; si au contraire il a désobéi à un ordre de ses chefs hiérarchiques, sa faute relève du Code militaire. Dans le second cas, la peine est beaucoup plus forte que dans le premier. Le conseil de guerre a admis à l’unanimité la thèse de la défense. Il a décidé que l’accusé n’était justiciable que du Code pénal, et, après lui avoir accordé des circonstances atténuantes, il lui a appliqué un simulacre de peine. C’était pousser trop loin l’indulgence. Une faute avait été commise ; elle devait être expiée. Ce qui relève le colonel de Saint-Remy à nos yeux, et probablement aux siens propres, c’est de s’être précisément exposé à cette peine que le conseil de guerre ne lui a pas appliquée. Il cesserait d’être intéressant s’il n’était pas puni. Il l’est aujourd’hui, et rigoureusement ; aussi l’intérêt lui revient-il. Mais ne faut-il pas en accorder aussi au commandant Robiou, qui, chargé du service à la place du colonel de Saint-Remy, a exécuté correctement les ordres auxquels celui-ci avait manqué ? Interrogé par un de ses juges sur les motifs pour lesquels il avait donné suite à la réquisition préfectorale, et sur les sentimens avec lesquels il l’avait fait, le commandant Robiou a répondu qu’il avait dû s’incliner devant un ordre légal, mais qu’il l’avait fait la mort dans l’âme. C’est le langage d’un honnête homme et d’un soldat. Il ne faut pas laisser croire que la soumission du commandant Robiou ne soit pas un acte d’une portée morale supérieure à la désobéissance du colonel de Saint-Remy. Ce dernier s’est laissé guider par des mobiles élevés, nous le voulons bien : mais qu’adviendrait-il si chaque officier, et bientôt après chaque soldat, s’instituaient les juges des ordres qu’ils reçoivent ? Sans doute, cela n’arriverait jamais en temps de guerre ; mais l’armée a aussi des devoirs en temps de paix et ils ne sont pas moins impérieux. Lorsque le jugement du conseil de guerre de Nantes a été connu, les socialistes qui l’attendaient avec impatience, prêts à en tirer parti dans quelque sens qu’il fût prononcé, ont commencé aussitôt une double campagne, l’une contre les conseils de guerre qu’ils ont voués une fois de plus aux dieux infernaux, l’autre contre la discipline militaire qui venait, disaient-ils, de subir la plus grave atteinte. Ils s’en réjouissaient naturellement ; car, à leurs yeux, l’obéissance ne doit pas être passive dans l’armée plus qu’ailleurs, la dignité d’un citoyen s’opposant à ce qu’il fasse jamais le sacrifice complet de son libre-arbitre. Or, le conseil de guerre de Nantes semblait leur donner raison. Dans ce redoublement de fureur contre les conseils de guerre en général, et dans cette approbation ironique mais satisfaite du jugement particulier du conseil de guerre de Nantes, il y avait sans doute une contradiction. Qu’à cela ne tienne ! Les socialistes ne s’embarrassent pas pour si peu. Leur logique n’a rien d’étroit, et ils servent des argumens opposés à des auditeurs différens. Ceux-ci poursuivent la suppression des conseils de guerre : le jugement de Nantes leur est présenté comme un grand scandale. Ceux-là veulent détendre, au profit des officiers et des soldats, les liens d’une obéissance qu’ils ne sauraient admettre absolue : le jugement de Nantes leur est présenté comme un encouragement et une espérance. Si le colonel de Saint-Remy a pu, leur dit-on, au risque d’une peine dérisoire, refuser d’obéir à la réquisition d’un préfet, il faudra bien reconnaître le même droit à tout officier, ou même à tout soldat qui, un jour de grève ou d’émeute, refusera d’obéir à un ordre du même genre, et mettra l’épée au fourreau ou la crosse en l’air. La situation n’est-elle pas la même dans les deux cas ? Et si, dans la scrupuleuse délicatesse de sa conscience, le colonel de Saint-Remy a été jugé excusable parce qu’il n’a pas voulu contribuer à l’expulsion de quelques religieuses, un autre le sera-t-il moins le jour où il refusera de faire usage de ses armes contre de malheureux ouvriers que leurs privations personnelles et la misère de leurs familles auront réduits au désespoir ? Un coup de fusil est bien vite parti : il vaut donc mieux n’envoyer ni fusils, ni soldats. Tel est le raisonnement des socialistes, et M. Jaurès l’a déjà présenté avec insistance sous les formes les plus variées. Le sophisme est évident. Il est d’ailleurs contredit par le fait lui-même, puisque le colonel de Saint-Remy a été finalement mis en disponibilité, et qu’il sera demain mis à la retraite. Il n’y a, de plus, aucune comparaison à établir entre des religieuses qui défendent leur liberté et leur propriété, et des grévistes qui attentent à la liberté et à la propriété d’autrui. Mais il faut bien avouer que, pris dans un certain sens, le jugement du conseil de guerre de Nantes prête à l’équivoque sur laquelle repose l’argumentation des socialistes. Le jour où il serait admis qu’un officier peut soumettre à sa conscience les ordres qu’il reçoit de ses chefs, ou les réquisitions qui lui viennent du gouvernement, la discipline militaire aurait vécu ; et la société civile serait bien près de disparaître à son tour. On ne parviendra pas à rompre l’enchaînement de ces vérités incontestables : qu’il n’y a pas d’armée sans discipline, et que, sans armée, il n’y a plus d’ordre public au dedans, ni de défense nationale au dehors.

M. le lieutenant-colonel de Saint-Remy mérite, nous n’en doutons pas, les sympathies personnelles qui lui ont été prodiguées au conseil de guerre, et encore plus dans une partie de l’opinion. Il en paraît digne comme homme : mais, puisqu’il amis lui-même l’homme, ou, si l’on veut, le chrétien au-dessus du soldat, on ne sera pas surpris que d’autres se préoccupent davantage du soldat et de ses devoirs. C’était le rôle strict du conseil de guerre, qui ne l’a pas complètement rempli. Quant à la détestable politique d’où sont sortis ces incidens malheureux, ces incidens eux-mêmes, et les suites pénibles qu’ils ont eues, sont une raison de plus de la condamner.

Veut-on voir cette politique à l’œuvre dans un autre domaine ? M. le président du Conseil, ministre de l’Intérieur, vient de faire un mouvement préfectoral, qui était depuis longtemps annoncé, qui s’est fait beaucoup attendre, et dont nous n’aurions pourtant que peu de chose à dire s’il ne comprenait pas le déplacement de M. Lutaud, préfet des Bouches-du-Rhône. M. Lutaud est un homme résolu, énergique, qui a fait ses preuves comme tel dans divers départemens, et qui, avant d’être préfet à Marseille, l’était à Alger où il a eu à combattre l’antisémitisme de M. Max Régis. Il l’a fait avec succès, et s’est attiré par là des sympathies et des hostilités également vives. Son œuvre une fois terminée en Algérie, M. Waldeck-Rousseau l’a appelé à Marseille et lui en a confié une autre : elle consistait à combattre le maire socialiste, M. Flaissières, entre les mains duquel l’administration de la ville avait pris le caractère le plus désordonné. M. Flaissières a été certainement un des instigateurs de la dernière grève, qui a si mal fait les affaires de Marseille et si bien celles de Gênes. À ce moment, il a demandé à M. Waldeck-Rousseau de le recevoir : celui-ci s’y est refusé, ce dont M. Flaissières a juré de se venger. Mais avec M. Lutaud il avait affaire à forte partie, et sa popularité déjà en décroissance n’a pas tardé à disparaître presque complètement. Rien, au surplus, de plus naturel : le même résultat se serait produit, plus lentement peut-être, mais tout aussi sûrement avec un autre préfet. Au Nord comme au Midi, toutes les villes, qui ont fait l’expérience ruineuse d’une municipalité socialiste, n’ont pas tardé à s’en repentir. L’état des finances de Marseille montre que, si M. Flaissières est un grand politique, il est un pitoyable administrateur, et c’est par là qu’il a péri.

Une opposition de plus en plus considérable s’est formée contre lui. Elle était dirigée par des républicains, et même par des républicains avancés, radicaux pour la plupart, mais qui, inquiets du présent et encore plus de l’avenir, voulaient arracher l’hôtel de ville à un homme qui avait fait ses preuves d’incapacité. Les socialistes accusent M. Lutaud d’avoir encouragé et soutenu cette opposition contre M. Flaissières, et ils ont probablement raison. Des élections municipales ont eu lieu. Deux listes étaient en présence : celle de M. Flaissières a subi un échec complet. Un nouveau maire a été élu à sa place, et on a commencé à espérer que les ruines qu’il avait accumulées pourraient être réparées. L’honneur de cette situation revenait en partie au préfet ; mais cet honneur n’était pas sans péril. Les socialistes, en effet, n’ont pas pardonné à M. Lutaud de n’avoir pas été l’instrument docile de leurs volontés. Ils l’ont rendu responsable de leur déconfiture électorale, et ont assiégé la porte du ministère de l’Intérieur, pour obtenir de M. Combes, ou plutôt pour lui imposer le remplacement d’un homme qui leur était devenu insupportable. Mais enfin M. Lutaud avait-il manqué à ses instructions ? Avait-il suivi une politique personnelle ? Avait-il été un seul moment en désaccord avec son gouvernement ? Point du tout. Il avait été un agent fidèle, et son gouvernement n’avait aucun reproche à lui adresser ; mais les socialistes ne voulaient plus de lui, et cela devait suffire. Après avoir demandé, ils ont exigé son déplacement ; On assure qu’il y a eu des divisions et de la résistance dans le cabinet. M. Lutaud y a trouvé des défenseurs, et, d’après les confidences des journaux, M. Combes aurait été au nombre de ces derniers. Eh, quoi ! M. Combes n’est-il pas, non seulement président du Conseil, mais encore ministre de l’Intérieur ? Il semble donc qu’il avait une double qualité pour soutenir un préfet qui jouissait de sa confiance, et pour imposer sa volonté. Il semble même qu’il avait le devoir de le faire ; mais il ne l’a point fait. Bien que les décisions du Conseil des ministres soient censées être prises à l’unanimité, elles le sont à la majorité, et M. le préfet des Bouches-du-Rhône ayant eu cette majorité contre lui, M. Combes s’est incliné. M. Lutaud a été nommé dans la Gironde. Ce n’est pas pour lui que nous le regrettons, car, même en quittant Marseille, on peut trouver quelque agrément à habiter Bordeaux : mais nous plaignons les bons et courageux citoyens qui, à la suite d’un effort persévérant, avaient enfin réussi à se débarrasser de M. Flaissières, et qui tenaient essentiellement à conserver parmi eux le préfet qui les y avait aidés. C’est un soufflet qu’on leur donne, et ils le ressentiront vivement. On aurait compris, tout en la combattant, la résolution de M. Combes, s’il l’avait prise de lui-même et si elle était le résultat de sa volonté propre. Mais non ! M. Combes, après avoir essayé de défendre M. Lutaud, l’a abandonné ; il s’est soumis aux injonctions qui lui étaient adressées ; il a capitulé. Grand succès pour les socialistes de Marseille, qui annoncent très haut l’intention et l’espérance, maintenant qu’ils ont été débarrassés d’un préfet qui les gênait, de s’emparer de l’hôtel de ville dès qu’il y aura de nouvelles élections municipales, et d’y réinstaller M. Flaissières ! Nous espérons bien qu’ils n’y réussiront pas ; mais leur audace s’accroît de plus en plus à mesure qu’ils constatent leur toute-puissance sur le ministère, et que celui-ci abdique morceau par morceau son autorité entre leurs mains.

Pourquoi M. Combes, abusant de la loi sur les associations qu’il a interprétée à sa fantaisie, a-t-il fermé de force un si grand nombre d’écoles libres ? Pour se concilier les bonnes grâces des radicaux socialistes. Pourquoi a-t-il renvoyé M. Lutaud de Marseille ? Exactement pour le même motif. La même cause a produit ces effets différens. M. Combes est-il donc socialiste ? Non, il ne l’est pas ; mais que ferait-il de plus s’il l’était ? Il est faible, ce qui est le pire défaut d’un président du Conseil. Il cherche sa majorité à l’extrême-gauche ; et voilà comment nous sommes gouvernés par les socialistes, bien qu’ils soient en minorité dans la Chambre et encore bien plus dans le pays. Qu’importe s’ils sont les plus exigeans et s’ils savent le mieux se faire obéir ? M. Combes, croyant avoir besoin d’eux, est à eux, et il nous met avec lui de plus en plus à leur discrétion.


Les vacances se font sentir au dehors comme au dedans, sinon même davantage : le monde sommeille un peu. Pourtant l’empereur d’Allemagne est toujours très éveillé, et son récent voyage à Posen a servi de prétexte à une grande manifestation politique et oratoire, comme il sait les organiser et comme il aime à les faire. Il n’avait jusqu’ici parlé des Polonais qu’à Marienbourg ; on sait dans quels termes amers et menaçans. Il lui restait à en parler en Pologne même, et Posen, capitale du grand-duché du même nom, est en Prusse la ville polonaise par excellence.

Que dirait l’empereur ? Rééditerait-il son discours de Marienbourg ? En ferait-il un autre en termes plus adoucis ? Inaugurerait-il une politique plus humaine ? Personne ne le savait ; mais comme il est homme à métamorphoses, et qu’il a été autrefois l’ami des Polonais avant de leur déclarer une sorte de guerre, on s’attendait à tout, sans d’ailleurs compter sur rien. On n’a pas plus oublié les discours de M. de Bulow que ceux de l’empereur lui-même. Ils exprimaient encore plus crûment une pensée identique, à savoir que les Polonais sont une race à la fois inférieure et encombrante, pullulante et envahissante à l’excès, contre laquelle on ne saurait prendre trop de précautions si on veut sauver contre eux cette fleur précieuse, mais parait-il, très délicate, qui s’appelle la civilisation allemande. M. de Bulow n’était-il pas allé jusqu’à comparer les Polonais aux lapins démesurément prolifiques, tandis que le lièvre allemand se raréfie d’une manière de plus en plus inquiétante dans les provinces orientales de l’empire ? Ces métaphores hardies, et gratuitement offensantes, étaient d’ailleurs accompagnées d’actes significatifs. La persécution exercée à Wreschen contre de malheureux enfans, qui parlaient polonais à l’école au lieu d’y parler allemand, a généralement paru odieuse. Enfin, le gouvernement a fait voter par les Chambres un supplément de crédit de 100 millions de marcks pour continuer, en la développant, l’œuvre de germanisation entreprise dans les provinces polonaises. Elle consiste à acheter de gré ou de force des terres aux Polonais et à mettre à leur place des colons allemands. Tous les Polonais, non seulement en Allemagne, mais en Russie, et surtout en Autriche, où ils sont mieux traités et plus libres que partout ailleurs et où ils participent au gouvernement d’une manière très directe, tous les Polonais ont éprouvé de la douleur et de l’indignation en présence de la brutalité de la politique, prussienne. Ils ne se sont même pas gênés, en Autriche, pour manifester ces sentimens et en faire retentir le Reichsrath : le cabinet de Berlin s’en est plaint inutilement. On se demandait donc ce que l’empereur Guillaume dirait à Posen. Il y avait entraîné avec lui toute une armée. De plus, des Allemands étaient venus en grand, nombre des provinces voisines. Jamais population plus dense ne s’était pressée dans les rues de Posen. La ville était remplie d’arcs de triomphe et de drapeaux. Cependant, et malgré tous les efforts qu’avait faits la police pour empêcher ce contraste de se produire, la plupart des fenêtres polonaises étaient hermétiquement closes. On voyait dans la même maison un étage brillamment pavoisé parce qu’il était habité par des Allemands, et un autre nu et triste parce qu’il l’était par des Polonais, et cette protestation muette au milieu de la fête la plus éclatante n’en était que plus remarquée. Les Polonais refusaient de prendre part aux réjouissances communes : ils attendaient le discours de l’empereur.

Ce discours ne sent pas l’improvisation : il a été certainement très médité, très réfléchi, et le fait même que, par une innovation imprévue, l’empereur l’a fait afficher dans toute la province de Posnanie, montre l’extrême importance qu’il y attache. Il faut donc y chercher l’expression véritable de sa pensée. Nous doutons qu’elle satisfasse les Polonais. Sans doute, il n’y a plus une seule expression arrogante ni blessante dans le discours de Posen, qui, à ce point de vue, se distingue heureusement de celui de Marienbourg : mais il est impossible d’y trouver non plus la moindre marque de sympathie à l’égard des populations polonaises de l’empire. « Nous sommes ici, a répété l’empereur avec une affectation sensible, au milieu d’une population allemande ; nous sommes ici dans une fidèle ville allemande. C’est un acte de fidélité envers nous que l’œuvre accomplie ici par les Allemands pour relever ce pays. » Et Guillaume a glorifié cette œuvre allemande, qu’il n’a pas manqué, comme il l’avait déjà fait à Marienbourg, de rattacher aux souvenirs de l’Ordre teutonique. Les Polonais l’ont trouvé lourde et pénible pour eux. L’empereur ne l’ignore pas, et il a abordé la question de front : « Je regrette profondément, a-t-il dit, qu’une partie de mes sujets de race non allemande paraisse s’accommoder difficilement de notre régime. La cause de ce fait semble provenir de deux erreurs. » La première serait, de la part des Polonais, la crainte devoir porter atteinte à leur religion. L’empereur proteste avec énergie contre toute pensée de ce genre attribuée à son gouvernement. Il se déclare libéral, tolérant en matière religieuse, et trouve fort bon que chacun prie Dieu et fasse son salut à sa façon. Soit : mais les Polonais, du moins aujourd’hui, ne se plaignent pas d’oppression religieuse. Leurs griefs principaux viennent d’ailleurs : ils ne souffrent pas comme catholiques, mais comme Polonais. « La seconde erreur, dit Guillaume II, est celle qui entretient le soupçon qu’on cherche à éteindre les particularités caractéristiques et les traditions d’une race. Cela n’est pas. Le royaume de Prusse est formé de la réunion de nombreuses races, dont chacune est fière de son histoire et de son caractère distinctif. Cela n’empêche pas ces hommes de différentes races d’être avant tout de loyaux Prussiens. Il faut qu’il en soit également ainsi dans cette province. Les traditions, les souvenirs seront respectés ; seulement ces traditions et ces souvenirs appartiennent au passé. À l’heure actuelle, je ne connais ici que des Prussiens, et je dois à l’œuvre de mes ancêtres de veiller à ce que cette province reste indissolublement liée à la monarchie prussienne, à ce qu’elle demeure constamment prussienne et allemande en toute loyauté. » On voit par cette citation que le ton général du discours est peu bienveillant. Et sans doute l’empereur a raison de désirer, ou plutôt de vouloir qu’une province de Prusse reste prussienne ; mais ne peut-elle pas être polonaise en même temps ? Toute la question est là. Lorsqu’on enlève leurs terres aux Polonais pour les y remplacer par des Allemands, est-ce qu’on ne porte pas une atteinte directe, non seulement aux traditions et aux signes distinctifs de leur race, mais à son existence même ? En réalité, il n’y a pas de persécution, grande ou petite, que le particularisme prussien, si étroit, si méthodique, si exigeant, n’exerce contre la population de Posnanie. Il paraît que cela est indispensable pour empêcher les Polonais de poloniser toute l’Allemagne. On nous permettra de croire que l’Autriche a mieux résolu le problème qui consistait aussi pour elle à s’attacher les Polonais. Composée de races et de nationalités plus nombreuses et plus diverses encore que la Prusse et que l’Allemagne du Nord, ses fautes passées lui ont enfin appris à les gouverner d’une main plus légère et plus douce. L’empereur Guillaume a d’autres procédés : nous constatons seulement qu’ils lui ont, jusqu’à ce jour, moins bien réussi.

Que faut-il, d’après lui, pour « répandre la civilisation allemande par un travail opiniâtre et persistant ? » Il faut, dit-il, « que mes fonctionnaires obéissent d’une façon absolue à mes instructions et à mes ordres, et appliquent sans hésitation la politique que j’ai reconnue la meilleure pour la-province de Posnanie. » On sait et on constate une fois de plus que l’empereur a en lui-même une confiance absolue ; en aurait-il une moindre dans ses fonctionnaires, puisqu’il juge à propos de leur adresser une admonestation presque sévère ? C’est possible. Peut-être a-t-il voulu faire allusion à l’affaire Lœhning qui a fait couler énormément d’encre dans l’Allemagne entière. M. Lœhning était à Posen directeur des contributions provinciales, et, dit-on, un excellent fonctionnaire. Il a été subitement mis à la retraite pour des motifs qui ont été l’objet de tant d’explications et de contestations différentes qu’on ne sait plus qu’en penser. D’après les uns, M. Lœhning aurait été mis à la retraite pour avoir épousé la fille, d’ailleurs très honorable, d’un simple sergent-major, ce qui est une atteinte à tous les principes d’une bonne hiérarchie sociale et administrative : et c’est la version de M. Lœhning lui-même. Mais, d’après les autres, ce directeur allemand avait des tendances polonaises et n’admirait pas assez la politique de son gouvernement. Il y a donc des fonctionnaires tels ; il ne doit plus y en avoir, et le jour où il n’y en aura plus, l’œuvre allemande aura fait un grand progrès. Les ressorts sont bons, mais il faut les tendre encore davantage : alors le but sera atteint, les provinces polonaises seront bien près d’être germanisées.

En somme, si le discours de Posen ne ressemble pas dans la forme à celui de Marienbourg, il n’en diffère pas dans le fond. C’est toujours la même pensée, dure, rigoureuse, inflexible, et les Polonais sont avertis qu’ils doivent docilement s’y conformer. Il n’y a aucun changement dans la politique du gouvernement à leur égard : la seule différence est qu’elle s’exprime plus décemment.


Francis Charmes.
Le Directeur-Gérant,
F. Brunetière.

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