Chronique de la quinzaine - 28 février 1835

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Chronique n° 69
28 février 1835


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.


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28 février 1835.


Il y eut un temps où le roi de France obéissant, on ne sait pourquoi, à l’opinion publique, accepta la démission de son premier ministre, et lui permit de se retirer dans ses terres : Ce roi, c’était Louis XV, et ce ministre, le duc de Choiseul. De sa retraite de Chanteloup, M. de Choiseul continua cependant de diriger les affaires du royaume. Le roi ne faisait rien sans prendre ses avis, et les messagers du prince connaissaient bien mieux la route de Marly à Chanteloup, que celle de Versailles où résidaient les ministres. Le XVIIIe siècle nous revient au complet. On a beau forcer de voiles vers l’empire, le vaisseau qui porte nos destinées politiques dérive sans cesse, et vogue vers un autre régime absolu, plus conforme à notre relâchement, à l’insouciance qui domine en tout, à la mollesse qui nous engourdit et nous abat. On veut jouer le rôle de Henri IV, qui traitait lui-même, sous son pourpoint gris, avec toutes les puissances, et l’on ne se rapproche que du régent qui conspirait derrière les portes, contre Dubois et ses ministres. On parle de passer les bottes de Napoléon, et de monter à cheval pour changer l’opinion publique qui se montre un peu rebelle, et le malheur veut qu’on exhume involontairement les dernières paroles de Charles X. On se propose Louis XIV pour modèle, et l’on a les faiblesses de Louis XV, prince très spirituel, très capable aussi, mais dont la capacité a fort mal arrangé nos affaires.

Après avoir été placée long-temps à Londres, entre les mains de M. de Talleyrand, la direction des affaires semble avoir passé à Saint-Amand, dans le château du maréchal Soult. Le maréchal qu’on songeait fort peu à consulter quand il était président du conseil, et lorsqu’il était facile, en quelques minutes, de se procurer le secours de ses lumières, est maintenant la nymphe Egérie de la pensée royale. Il est écrit que le président du conseil des ministres du roi des Français sera toujours un être invisible, et c’est sans doute pour remplir cette indispensable condition, que l’habile vainqueur de Toulouse s’est retiré dans une province lointaine. Mais il paraît que son règne a cessé, puisqu’on le rappelle. Qui sait où passera le pouvoir, maintenant que M. Soult va se replacer ostensiblement à la tête du ministère ? A Rochecotte peut-être ; car M. de Talleyrand, qui n’est pas moins habile que lui, l’a gagné de vitesse et d’éloignement.

Le retour du maréchal Soult était prévu. Que de fois nous l’avons annoncé ! C’est en le suivant avec des yeux humides de larmes, qu’on l’avait vu s’éloigner. On s’était promis de le rappeler bientôt, et son absence ne devait durer que le temps de remplir cette incommode formalité qu’on nomme le vote du budget. Vous savez que le maréchal et la chambre s’étaient brouillés à l’occasion de quelques chiffres, sans doute mal arrangés par les commis ; mais on espère que la chambre actuelle sera moins vétilleuse, et qu’elle passera au maréchal ses erreurs en matière d’administration, en faveur de sa sévérité en matière politique.

En ce moment, il s’agit d’une seule chose, de placer M. le maréchal Soult dans le fauteuil que la retraite de M. le maréchal Mortier laisse vacant. Il y a quelques jours, on parlait, il est vrai, d’un changement de ministère. M. de Rigny disait en toussant qu’on ferait un acte d’humanité en le nommant ambassadeur à Naples ; M. Thiers annonçait aux jeunes peintres qui le courtisent journellement, qu’il allait partir, et se reposer, sous le ciel heureux de l’Italie, du travail qu’il ne fait pas au ministère de l’intérieur ; M. Guizot éprouvait le besoin de se livrer à des recherches historiques pour justifier son système mal compris, et M. Persil enviait tout haut l’embonpoint et le teint fleuri que prend M. Barthe à la Cour des comptes. Mais tout est changé, et, en arrivant, M. le maréchal Soult trouvera beaucoup moins de besogne à faire qu’il ne pense.

D’abord, M. Thiers est décidé à rester. Il est vrai qu’il avait promis à M. Guizot, qu’il aime aujourd’hui tendrement, de ne pas accepter la présidence du maréchal Soult ; mais Nisus avait oublié de dire à Euryale qu’il entretient depuis deux mois une correspondance active et secrète avec le réprouvé maréchal, dont les répugnances pour M. Thiers ont été enfin vaincues, il y a peu de jours. Ce n’est pas tout. M. Thiers n’est pas homme à ne pas s’assurer de toutes les positions. Le maréchal Gérard pouvait avoir quelques chances ; M. Thiers s’est ménagé plusieurs conférences avec le maréchal Gérard, qui ne s’est pas seul laissé prendre, dit-on, à la glue de sa parole. On entend déjà des hommes graves, des hommes sûrs, et d’une haute valeur politique, dire, en parlant de M. Thiers, qu’il est difficile de se passer de lui dans un cabinet. Ceux qui parlent ainsi conviennent, à la vérité, que M. Thiers n’apporterait pas à ce cabinet le secours et l’influence d’une haute probité politique ; ils avouent même qu’il faudrait que ce ministère fût composé d’hommes bien purs, pour n’avoir rien à redouter d’un pareil contact ; ils sont d’accord sur son incapacité administrative, qui éclate dans les bureaux de l’intérieur, où tout est en suspens, et où les affaires que M. Thiers daigne terminer sont encore plus mal faites que celles qu’il abandonne ; ils ne défendent pas son caractère tracassier, traître, remuant ; ils ne méconnaissent pas cet esprit léger et ingrat qui le porte à être toujours mécontent de sa propre condition, à envahir celle des autres, à compromettre ses collègues par des paroles imprudentes, à les calomnier souvent, à les jouer par de tristes et misérables intrigues. Ils baissent la tête quand on leur demande si c’est par l’habileté dans le choix des hommes que brille le génie de M. Thiers ; s’il montre cet esprit qu’on vante en lui, dans ses rapports avec les députés et les fonctionnaires. Ils ne disent mot quand on leur demande s’il est quelque chose de plus tristement misérable que le ton cassant et supérieur de M. Thiers, en présence de ses égaux, que cette absence complète de formes qui aliène tous les bancs de la chambre. — M. Thiers, disent-ils eux-mêmes, a trahi tout le monde ; il a trahi M. Molé, il a trahi M. Guizot, il le trahira demain encore, lui, le maréchal Soult, le maréchal Gérard, et tous ceux qui lui tendront la main. Nous savons qu’il est sans foi, sans principes et sans parole ; nous savons qu’il est compromis dans les plus déplorables affaires ; nous le savons, et cependant nous ne voyons pas le moyen de nous passer de lui. — Voilà comment les partisans les plus chauds de M. Thiers le défendent. Jugez de ses ennemis !

Nous croyons rendre un véritable service à M. Thiers, en lui faisant connaître les sentimens que professent, à son égard, les personnes dont il cherche le plus à s’approcher en ce moment. On voit qu’elles sont disposées à l’accueillir ; certes, c’est tout ce qu’il faut à M. Thiers. C’est un homme qui s’inquiète peu de savoir si on lui porte de l’estime ; il n’en demande pas tant : un portefeuille est tout ce qu’il lui faut, et il peut en prendre un dans presque toutes les combinaisons qui se préparent M. Thiers est vraiment un homme d’esprit, il a trouvé une route nouvelle pour arriver au ministère et pour y rester.

Trois combinaisons se sont successivement formées depuis la retraite de M. le duc de Trévise. Dans les premiers jours, quelques paroles un peu aigres ayant été échangées entre le roi et ses ministres, on dut croire à la dissolution complète du cabinet. La brochure de M. Rœderer parut. Depuis quelque temps, M. Rœderer faisait de fréquentes visites au château. Le roi le voyait plus particulièrement chez Mme Adélaïde, lui parlait des heures entières, se complaisait à lui développer ses idées de gouvernement, et M. Rœderer tenait un journal des conversations du roi, dont il faisait souvent lecture à ses amis et à des hommes politiques marquans. Quand la brochure de M, Rœderer parut, tous ceux qui approchent le roi ne purent douter qu’en cette circonstance M. Rœderer n’avait été que la plume. Tout le monde reconnut la pensée, et dans le premier moment, le cabinet doctrinaire se sentit frappé de la foudre.

Les familiers du château ont vainement essayé de s’en défendre ; on les a vus colporter la brochure de M. Roederer dans toutes les maisons qu’ils fréquentent, la vanter, la louer avec amour. Un noble duc attaché par ses fonctions, à la personne du roi, avait fait placer dans sa voiture quelques centaines d’exemplaires de l’Adresse d’un constitutionnel, et il ne rentra qu’après avoir épuisé toute sa provision. C’était tout simplement une seconde édition des ordonnances de Charles X, mais promulguées sans éclat, et qui se glissaient timidement sous les portes ; un dix-huit brumaire bourgeois, qui apparaissait sans bruit et sans soldats, sur le seuil de la chambre.

Nous ne rechercherons pas, comme d’autres l’ont fait, si M. Roederer a écrit de sa main cette curieuse déclaration de principes, s’il en est seul le père et l’éditeur ; nous nous bornerons à demander à tout homme de bonne foi, qui a vu de près les grandes affaires, et qui a entendu quelquefois les longs monologues politiques de l’auteur présumé de cet ouvrage, de quelle bouche ont pu sortir les maximes qu’on va lire, et quelle main a tracé ces satires et ces portraits fidèles :

« Il faut aux doctrinaires un jésuitisme éclectique qui ait son clergé, ses prêtres, ses profès, ses initiés, sa robe longue et sa robe courte dans les deux sexes ; société profondément exclusive, dont la devise soit : Nul n’aura de l’esprit, des honneurs, des dignités, des emplois, même de la gloire et de la considération (si nous pouvons), hors nous et nos amis. — Adresse d’un constitutionnel, p. 2.

« D’où vient qu’on se récrie surtout sur la nullité du président du conseil, sur la nécessité d’un président homme de tête ? Jusqu’à la nomination de cette présidence, le ministère inorganisé, est dit-on, dans l’anarchie. D’où proviennent ces proclamations que nous lisons tous les matins ? D’où proviennent-elles ? Est-ce du fond de la nation. Est-ce de ce qu’on appelle le public ? Le pays est-il malheureux, souffrant, inquiet ? L’initiation des lois utiles est-elle tarie tout à coup dans le gouvernement ? Y a-t-il quelque partie d’administration paralysée ? Y a-t-il d’autres retards dans l’expédition des affaires, que ceux qui résultent ou de l’indolence de quelque ministre, ou de son temps perdu en intrigues et en bavardage ? Enfin, ne se tient-il plus de conseil du cabinet ; n’y parle-t-on plus d’affaires publiques ; les ministres ne s’y occupent-ils que de vaines disputes, de coalitions ou de séparations, de paix ou de guerre entre eux ? Rien ne peut-il les ramener aux affaires de l’état, et n’existe-t-il dans ces conseils aucun personnage à qui la chose publique toujours présente inspire d’autres pensées et fasse sentir d’autres besoins que celui d’arranger de petites amnisties, et de rapprocher de petites inimitiés ?

«Rien de tout cela. Tout va, tout marche dans le gouvernement. L’industrie, les arts, le commerce, le négoce, tout prospère. Le contentement est partout. Les familles se cherchent, s’invitent, se mêlent dans les amusemens les plus gais et les plus animés ; l’antique palais des rois de France les réunit aussi comme une seule famille ; là elles voient des modèles parfaits des vertus domestiques, et la puissance qui caresse ceux qu’elle rend heureux, après avoir soulagé ceux qu’elle ne peut dérober à la souffrance. D’où proviennent donc les clameurs, et pourquoi y mêlons-nous les nôtres ?...

« Quand nous voudrions en ignorer l’origine, le pourrions-nous, en entendant ces autres bruits qui tous les matins annoncent des mutations dans le ministère, et qui partent des ministres eux-mêmes ; ces mutations annoncées non comme l’intention du monarque de qui émanent les nominations aux places, mais comme la volonté de ceux qui les occupent, ou de quelques-uns d’entre eux ?.... Les ministres ne sont-ils pas dès à présent en pleine oligarchie, et par cela même en violation flagrante de la Charte, et ne mériteraient-ils pas d’être mis en accusation ?

« Il ne manque à leur système, pour être exprimé littéralement, que deux conditions déjà mises par eux à découvert, et qui sont aujourd’hui sous-entendues dans toutes leurs discussions sur la composition du cabinet.

«La première, c’est que les ministres doivent, à chaque renouvellement de chambre, obtenir une adhésion formelle et authentique de la chambre à ce qu’ils appellent leur doctrine ou système. « La seconde, c’est que ces ministres doivent avoir un président de leur choix, et tenir avec lui des conseils indépendans de l’action, même de l’intervention du roi.

« Tenons pour certain que le conseil n’est sans direction, ni sans chef, et qu’il suffit au roi, pour maintenir la constitution monarchique, de dire qu’il ne souffrira pas que l’état subisse l’usurpation de huit ou dix chefs, quand la Charte n’en veut qu’un. »

« Le roi, pour nommer des ministres convenables, doit avoir, lui, un système, et ce système doit être que ses ministres aient les mêmes principes que lui, qu’ils ne se fassent pas des doctrines et des systèmes particuliers, qu’ils osent avouer et professer les principes de la Charte qui regardent la royauté, qu’ils ne consentent pas à la dégrader par des institutions où rien ne tempère la démocratie, et qu’ils ne viennent pas à faire, par les lois et les institutions, une république à la manière américaine, en se targuant de leur résistance à la démocratie des ruisseaux et des émeutes.

« C’est parce que le roi doit avoir un système en nommant ses ministres, que ses ministres n’en doivent avoir d’autre que celui du roi.

« C’est une question dérisoire de demander si des ministres qui ne font point un conseil constitué, qui ne peuvent être conseil que de fait et par le consentement du roi, qui ne doivent avoir d’autre système que celui d’agir selon la loi, sont en droit de provoquer, sur ce qu’ils appellent leur doctrine ou système, l’opinion d’une chambre qui n’a d’autorité que sur les actes du gouvernement, et de reconnaître en elle une espèce de concile politique ou de jugement universitaire, comme s’il s’agissait de la nomination de professeurs dans l’enseignement public. Une telle démarche blesse la constitution dans la prérogative royale, dans la dignité de la chambre, et dans le droit sacré que la nation s’est réservé à elle-même.

« C’est une offense envers la couronne, d’aller demander leur affiliation à la chambre ; c’est rendre impossible, au moins difficile et hasardeux pour le roi, l’exercice du droit de congédier les ministres quand il juge qu’ils ne conviennent pas à l’intérêt public. En effet, que le roi renvoie des ministres adhérens à la chambre par le système convenu, la chambre repoussera les successeurs. Le roi aura pour ressource la dissolution de la chambre et l’appel aux collèges électoraux ; mais les manœuvres des ministres disgraciés, jointes à celles des députés adhérens, attireront infailliblement au roi la disgrâce d’une élection hostile.

« Et quel aspect présente un roi obligé d’appeler la nation à juger entre lui et les ministres qu’il a nommés, qu’il a droit de destituer ; à se constituer leur partie adverse ; à se mettre lui-même en jugement contre eux. et à courir le risque de voir prononcer leur triomphe, lui leur chef et l’auteur de leur existence !

« Gouverner est le fait du roi, avec un au moins de ses ministres, avec plusieurs avec tous, avec d’autres encore que ses ministres, quand le roi le veut. »

« Au fond, que signifie la prétention au système avancé par M. Thiers au nom de ses collègues dans la séance de la chambre du 5 décembre ? On ne trouve que du vide dans ce mot, employé comme l’a fait M. Thiers. Ce ministre n’entend pas, sans doute, que chaque ministre ait une opinion arrêtée sur toutes les parties de l’administration et sur la conduite de tous les ministères comme de celui qui lui est confié. Sans doute, il entend seulement que les ministres doivent avoir un parti pris en commun sur les questions vives et dominantes qui sont agitées dans le public avec chaleur dans des sens opposés.

« Cette opinion serait juste, s’il s’agissait en France de questions telles que la réforme en Angleterre, ou si la république et la monarchie étaient mises en discussion dans les chambres. Mais il n’y a rien de tout cela parmi nous, et en effet, ce que M. Thiers appelle le système du ministère en France, se réduit à soutenir qu’il a bien fait d’autoriser la force à s’opposer aux émeutes, et qu’il fera bien de l’autoriser encore au besoin.

«Mais c’est un risible abus du mot des ystème, d’appeler de ce mot la résistance aux complots et aux mouvemens subversifs. Cette résistance, la garde nationale l’opposerait spontanément, si elle n’était pas requise ; dans l’occasion, la ligne ne restera pas en arrière, et dans les cas extrêmes, ce ne sont pas les systèmes des ministres qui font monter le roi à cheval et ses fils à ses côtés.

« Que les ministres présens et passés de Louis-Philippe nous disent, la main sur la conscience, s’ils croient que le roi ne soit pour rien dans les causes de l’heureuse situation où se trouve la France ; que sa personne, sa famille même n’ait aucune part à la confiance généralement accordée au gouvernement par la nation et l’étranger ; qu’ils disent s’ils croient qu’ils auraient opéré ce bien-être sans lui, s’ils ont la conviction qu’ils l’auraient opéré avec un autre que lui ; qu’ils disent même s’ils ont la certitude que le roi n’aurait pu faire le bien sans eux et avec d’autres ministres qu’eux ?

« Gouverner n’est point administrer, régner est encore autre chose que gouverner.

« Administrer, c’est assurer les services publics par ses propres œuvres ou par celles de subordonnés.

« Gouverner, c’est régler les difficultés d’administration quand elles intéressent le pouvoir, et que des oppositions en font des affaires d’état. « Régner, c’est non-seulement gouverner selon les lois de l’état, c’est aussi agir dans les circonstances qui le permettent ou l’exigent ; c’est faire ce que nul autre dans l’état ne peut faire avec le même succès ; c’est ajouter personnellement à l’autorité des lois les influences morales.

« Administrer est le fait des ministres, chacun dans son département.

« Régner, c’est faire concourir les relations personnelles avec les puissances étrangères à établir et conserver d’utiles intelligences ; c’est, dans les crises de guerre civile ou étrangère, payer de sa personne et monter à cheval. Dans la paix, régner, c’est s’occuper, sans distraction et sans relâche, des lois, des établissemens à faire pour le bonheur de son pays ; régner, c’est ajouter à l’empire des lois l’exemple de toutes les qualités qui attirent le respect et la confiance des peuples ; c’est être accessible, affable, affectueux ; c’est être à propos grand et magnifique, simple et bon ; c’est posséder cette véritable grandeur si bien peinte par un de nos grands moralistes : Cette grandeur libre, douce et familière, qui se laisse toucher et manier, qui se courbe par bonté vers les inférieurs, mais se relève avec dignité ; qu’on aborde avec confiance et retenue ; qui fait que les princes nous paraissent grands, et très grands, sans nous faire sentir que nous sommes petits. Un prince que le ciel a favorisé d’une famille nombreuse règne aussi par tout ce que cette famille réunit de vertus et de grâces ; il règne par l’aspect même du palais qui la renferme, et avec elle des modèles de toutes les vertus publiques et privées.

« Si le conseil privé est une dépendance de la royauté, la condition de la présidence est, comme celle du conseil, à la disposition du roi.

« Une présidence du conseil des ministres n’est pas plus nécessaire, n’est pas plus indiquée par la Charte que le conseil même.

« Mais, supposé que le roi veuille ou autorise une réunion habituelle de ses ministres en conseil, il dépend de lui de leur donner un président ou de n’en avoir d’autre que lui-même, laissant aux ministres la faculté de s’en donner un pour l’ordre de leurs délibérations, en l’absence du roi, seul président de droit.

« Le roi ne peut abdiquer le droit de présider son conseil, quand il veut y assister, pas plus que le droit de le convoquer. Peut-il reconnaître la présidence d’un autre que lui présent ? Demandera-t-il la parole ? La parole pourra-t-elle lui être refusée ou retirée ?

« Le roi, ayant autorisé des réunions périodiques de ministres, peut-il s’interdire d’y assister, et se borner à entendre le rapport du vote de la majorité, et à l’entendre de la bouche du président ? Cette méthode ne peut se concilier avec la Charte. Les ministres ne peuvent s’engager réciproquement au vœu de la majorité. Chaque ministre devant contresigner les actes de son ministère pour reconnaissance de sa responsabilité, il ne peut et ne doit l’engager que selon sa propre opinion.

« Enfin, sur la question de savoir s’il faut au roi un premier ministre, lisez l’histoire, réfléchissez sur les plaintes des parlemens et des peuples contre les premiers ministres. Rappelez-vous de quel œil étaient vus les Concini, les Albert de Luynes, les Richelieu, les Mazarin. Mais, laissant de côté le passé, interrogez Paris. Pourquoi aime-t-on à voir le roi au sein de la capitale ? Pourquoi serait-ce un sujet de vive inquiétude et de chagrin profond de prévoir qu’il voulût bientôt fixer sa résidence à Versailles ou dans toute autre maison royale ? Ce serait par les mêmes raisons qui font voir avec joie dans la famille le père de la famille ; c’est parce que, quand il la voit, il ne l’oublie pas, il s’occupe d’elle, il étudie ses besoins, ses intérêts, ses goûts ; il recueille ses craintes, ses espérances, ses plaintes et ses joies ; il contracte l’habitude de se dévouer à son bonheur. Or, à quoi servirait cette habitude dans le roi qui nous gouverne, s’il lui était interdit de conférer avec ses ministres des intérêts publics dont il aurait été si soigneux de s’instruire ? Il verrait ses agens s’égarer, marcher en sens contraire à ses sentimens, et il n’aurait d’autre moyen de prévenir ou de redresser leurs écarts, que de les renvoyer ! Tout ce système est absurde et odieux. »

A la lecture de ces maximes, au langage, à ces formes qui lui étaient si connues, le ministère ne put douter d’où venait le coup. Il faudrait le pinceau de Hogarth ou de Charlet pour rendre l’expression des huit figures qui vinrent se placer autour de la table du conseil, après l’apparition de la fameuse brochure. La neuvième n’était sans doute pas la moins curieuse à observer. Enfin, après quelques minutes données mutuellement à l’observation, M. Guizot démontra, en bons et dignes termes, que le conseil était dans la nécessité de réclamer une prompte protestation contre ce pamphlet, qui attaquait tous les principes du gouvernement représentatif. Il demanda qu’un démenti éclatant fût donné dans le journal officiel, dans les feuilles ministérielles, dans les chambres, et partout, à ceux qui attribuaient l’écrit insultant de M. Rœderer à une personne auguste. Un flux de paroles répondit à la demande de M. Guizot, et submergea tellement le fait principal, qu’il fut impossible d’y revenir et de l’atteindre. Après trois quarts d’heure d’efforts inutiles, on vit enfin surnager de ce déluge oratoire une proposition à brûle-pourpoint, qui tendait à ramener immédiatement le maréchal Soult à la tête du conseil.

En vérité, le sort des ministres mérite quelquefois notre compassion ! Ce n’est pas tout que d’avoir à redouter le feu continuel des journaux de l’opposition ; au moment où ils s’y attendent le moins, la main qui devrait les soutenir leur décoche un pamphlet virulent, et les signale, avec la véhémence et le style révolutionnaire d’un écrivain de la Tribune, comme des ennemis du roi et de l’état. Tantôt on leur refuse un président, tantôt on leur en impose un qu’ils redoutent ; sans pouvoir, si ce n’est dans les détails, on leur demande en haut un dévouement sans bornes ; plus bas, on les charge d’une responsabilité terrible ; il faut à la fois qu’ils marchent et qu’ils reculent, qu’ils battent et qu’ils portent les coups ; sort misérable et ridicule, situation honteuse et méritée qu’ils se sont faite eux-mêmes le jour où ils ont oublié l’origine de leur pouvoir, le principe du gouvernement qu’ils servent, et leur propre dignité.

A l’issue de ce conseil, la démission de tous les ministres fut offerte et acceptée. Elle avait été presque demandée. M. Thiers, le dernier, prit la parole, et dit que l’attachement qu’il gardait à la personne royale l’obligeait à conserver ses fonctions jusqu’au moment où il serait remplacé. Il ajouta que les télégraphes, les fonds secrets et la police, se trouvant sous sa main, il se dévouait à la tranquillité publique, en prolongeant les jours de douleur qu’il avait encore à passer au ministère. C’est alors qu’on lui répondit : « Soyez tranquille, monsieur, j’ai Gisquet, et je suis là. Nous répondons de la tranquillité publique. » — Le ministère n’existait plus.

Un message avait été dépêché au maréchal Soult avant le conseil. Un second message suivit le premier, et le télégraphe fut chargé de lui demander, en peu d’heures, son consentement. On sut bientôt que le maréchal ne pourrait être de retour que dans huit jours. Huit jours d’intrigues ministérielles ! huit grandes journées de Figaro !

Dans la chambre et dans les salons politiques dominaient quatre noms, ceux de M. Molé, de M. Dupin, de M. Passy et de M. Calmon. Tous les noms qu’on leur adjoignait retombaient aussitôt dans l’oubli.

Deux jours après la démission des ministres, qui s’abstinrent, depuis ce moment, de toucher aux affaires, M. le marquis de Mornay et M. le marquis de Dalmatie, l’un gendre, et l’autre fils du maréchal Soult, se présentèrent sur la place de la Ville-l’Evêque, à l’hôtel Molé. La conférence fut froide. M. Molé les reçut dans son cabinet d’étude, en face du chef-d’œuvre de M. Ingres, de son beau portrait, qui semblait leur sourire ironiquement. M. Molé, encore tout froissé des déplorables intrigues de novembre, où l’on avait essayé de le Jeter malgré lui, se tint sur ses gardes, et répondit qu’il avait fermement résolu de ne se mêler en aucune façon de la formation d’un ministère. — Si le maréchal Soult, dit-il à ses ambassadeurs, venait me présenter les noms de sept collègues qui offrissent des garanties de probité, d’honneur, de talent, et qui eussent les principes que je professe moi-même, je consentirais à accepter le portefeuille des affaires étrangères, sous la présidence du maréchal, mais seulement en présence des ministres entrans, après avoir conféré avec eux tous, et établi les bases principales de notre administration. Novembre m’a rendu défiant. — On pense bien qu’on se sépara sans rien conclure.

On trouva les mêmes dispositions chez M. Dupin. M. Dupin s’est plus nettement posé depuis quelque temps. Au mois de novembre, il se défendait d’accepter un portefeuille ; il mettait on ne sait quel amour-propre puéril à faire des ministres et à ne l’être pas. Aujourd’hui, M. Dupin dit à qui veut l’entendre, et hier il nous disait encore à nous-mêmes, qu’il est prêt à accepter le portefeuille de la justice, même sous la présidence de M. le maréchal Soult, si on lui donne satisfaction sur ses principes, et si le président du conseil s’entend avec tous ses nouveaux collègues, réunis, à cet effet, comme le demande M. Molé, pour poser les principales questions. « Nous voulons un ministère qui soit un, solidaire, indépendant et responsable, » a dit M. Dupin dans la discussion du projet de l’adresse de 1834 ; il le répète encore : il veut une présidence réelle, il veut un système ministériel, il veut tout ce que ne veut pas la brochure de M. de Roederer. C’est dire qu’on trouvera de hauts et puissans obstacles à composer un ministère dont M. Dupin ferait partie.

M. Dupin s’est attaché à un principe fécond, aux prérogatives de la chambre. Dans ses conférences avec le roi, il lui a répété ce qu’il dit à tout le monde, qu’il faut résoudre la question qui jette la France dans des crises périodiques, et en finir de tous ces fatigans épisodes, de ces comédies ministérielles qui se jouent depuis deux ans. Le malheur des hommes d’état, c’est de s’imaginer que, dans les affaires politiques, il s’agisse de personnes et non de principes, et qu’on peut éluder les questions seulement en admettant quelques noms nouveaux dans un cabinet. M. Dupin a le bon esprit de rejeter cette alliance. Différant de principes avec M. Thiers et M. Guizot, il déclare qu’un ministère de coalition entre eux et lui serait impossible, tandis que M. Molé parle quelquefois avec complaisance de la facilité oratoire de M. Thiers, et de l’agrément qu’il y aurait pour un ministère à se procurer la jouissance de ce bel instrument. M. Dupin, au contraire, défie qu’on marche deux mois avec une telle alliance. On serait divisé sur chaque question, dit-il judicieusement ; on marcherait de difficulté en difficulté jusqu’à une dissolution nouvelle. Il faut que le roi ou la chambre fasse le ministère ; et il ajoute qu’en acceptant sans conditions un portefeuille avec le maréchal Soult, il ne serait qu’un embarras pour le pouvoir, à qui il n’apporterait pas la majorité.

La force des ministres, dit-il enfin, n’est que dans les chambres ; et il serait absurde qu’ils songeassent à chercher ailleurs l’appui qu’ils prêtent au roi. En un mot, si M. Dupin consent à descendre de sa position de représentant d’un des trois pouvoirs constitutionnels pour prendre le portefeuille de secrétaire-d’état, ce ne sera qu’après avoir fait promulguer ses principes qu’il a clairement résumés dans ses derniers discours ; ce ne sera qu’en s’appuyant sur des collègues qui les partagent, et après avoir proposé} la réalisation de ses vues au président du conseil. Enfin, il n’acceptera qu’un poste, celui de garde-des-sceaux auquel le portent tout naturellement ses profondes études jurisprudentielles, et où il pourra appliquer des idées de réforme, mûries depuis long-temps. En cela, la conduite de M. Dupin est aussi honorable qu’elle est franche et logique.

Après ces ouvertures, M. Molé et M. Dupin s’étant fait connaître leurs sentimens par un intermédiaire, restèrent tranquilles, et ne cherchèrent pas même à se voir. Quelques mots furent échangés entre eux au dernier concert de la cour, et avant-hier au bal des Tuileries, ils se rencontrèrent dans la foule, et se dirent encore quelques paroles. Aucune entrevue n’a eu lieu, et cependant ils se regardent comme engagés. M. Passy et M. Calmon se sont également rattachés à cette combinaison, que ses auteurs eussent voulu réaliser sous le maréchal Gérard, mais dont ils n’ont pas exclu le maréchal Soult. Cette résolution a été notifiée plusieurs fois au roi par M. Dupin et par M. Molé, dans les visites journalières qu’ils font au château.

Aussi, dans les derniers jours de cette grande et mémorable semaine, signalée par des riens, la pensée royale s’est-elle efforcée de trouver un ministère plus facile à influencer et à conduire. Ce ministère devait se composer de tous les intimes. On voyait à placer M. Montalivet à l’instruction publique, M. Sébastiani aux affaires étrangères, M. Soult à la présidence ; à laisser M. Thiers à l’intérieur, M. Persil à la justice ; à ne s’entourer que de complaisans, d’une sorte de domesticité amicale, à se faire un conseil comme le veut la brochure, avec lequel on pût gouverner seul par soi-même, ou par un ministère à son choix, ou par d’autres encore que par ses ministres. A l’heure qu’il est, cette combinaison n’existe déjà plus, et ces élémens, trop maniables, se sont fondus sous la main qui les assemblait.

A force de réfléchir, on a vu, d’un côté, qu’on tenait sous sa main ce qu’on cherchait ailleurs ; et de l’autre, que des pouvoirs rétrécis et disputés étaient encore mieux qu’une nullité entière et la retraite. M. Thiers voyait de grandes difficultés à se glisser dans le nouveau ministère sous le pan de l’habit de M. Molé ou sous la simarre de M. Dupin, désespérant de rentrer avec M. le maréchal Gérard et de nouveaux collègues, trouve bon de revenir avec M. Soult, M. de Rigny, et tous ceux que n’entraînera pas M. Guizot. Mais déjà M. Guizot lui-même semble moins inflexible, et on ne voit pas pourquoi il repousserait la présidence du maréchal Soult, qu’il a acceptée si long-temps. Le roi et le ministère sont donc maintenant vis-à-vis l’un de l’autre dans une bouderie coquette, comme Titus et Bérénice, invitus invitam, personne ne veut avoir donné de démission, personne ne veut l’avoir reçue ; il ne faut qu’un Arsace qui s’écrie :

L’intérêt, la raison, l’amitié ; tout vous lie.

et nous aurons l’attendrissant spectacle d’une réconciliation renouvelée de la paix replâtrée de novembre.

Dans cette atmosphère d’intrigues, il paraît jusqu’à présent que rien ne n’est résolu ; le roi ne veut pas du tiers-parti depuis qu’il s’est dessiné pour la prérogative parlementaire ; nous aurons l’ancien cabinet, avec M. le maréchal Soult de plus, et peut-être M. Guizot de moins ; car nous devons démentir formellement le bruit de l’entrée de M. Molé dans ce ministère. Vous figurez-vous le nom de M. Molé placé entre les marchés de guerre et les pots-de-vin du ministère de l’intérieur ! Ainsi, la difficulté ne sera pas vaincue ; la crise se prolongera, parce que les principes opposés demeurent en lutte ; toute solution reste en suspend, et nous verrons se reproduire dans trois mois le même embarras qui a suivi la dissolution de novembre.

Et pourtant, pour se calmer, les intérêts auraient besoin d’un fort principe de gouvernement, d’une administration régulière, d’une liberté efficace ; le pays haletant n’en peut plus de ces crises périodiques, qui tourmentent sa constitution et blessent ses droits les plus chers.

A l’extérieur, la crise devient grave, les tories veulent se maintenir au pouvoir, et le vague du discours du roi d’Angleterre n’est pas propre à les seconder. Rien n’est promis, un nuage environne les promesses royales par rapport à l’Irlande, aux dissenters de l’Ecosse, à la réforme de l’église et du clergé. Le parlement a, comme en France, une grande mission à remplir. Il doit proclamer son droit comme la chambre des députés le sien ; un amendement dans l’adresse doit constater les prérogatives de la chambre des communes, comme en France, un amendement au budget ou à la loi des 25 millions doit montrer au pouvoir l’esprit de la chambre et les décisions de la majorité. La lutte est ainsi engagée sur une très vaste échelle. Puisque ces deux couronnes veulent attaquer le gouvernement représentatif jusque dans son essence, eh ! bien, il faut que le pouvoir populaire résiste fièrement à cette violation des droits posés par la constitution des deux pays.

Six heures du soir. — Le maréchal Soult n’est pas encore arrivé. M. Sébastiani, dont on avait annoncé ce matin le retour à Paris, est retenu à Douvres par les vents contraires ; mais le roi a reçu de ses nouvelles. M. Sébastiani refuse positivement de faire partie d’un cabinet, et de se charger de sa formation. Il demande à retourner au plus tôt à son poste, à Londres. Il ne reste donc plus que la combinaison du maréchal Soult, sous lequel, à l’heure où nous écrivons, M. Molé et M. Dupin sont moins disposés que jamais à accepter un portefeuille.

M. Thiers a laissé voir, ce matin, de nouvelles prétentions au ministère des affaires étrangères, et M. Guizot ne paraissait pas éloigné d’accepter le portefeuille de l’intérieur, même sans la présidence de M. de Broglie.


THEATRES.

LE CHATTERTON de M. de Vigny obtient décidément au Théâtre-Français un succès beaucoup plus grand que n’eussent permis de l’augurer les jugemens de la critique. On se souvient en effet que, lors de la représentation de cette pièce, la critique, tout en constatant le fait de la réussite, se montra, pour son compte, sévère et difficile, et éleva, contre le mérite de cette œuvre dramatique, d’assez graves objections. Nos lecteurs n’ont pas oublié sans doute la thèse développée dans notre dernier numéro par l’un de nos collaborateurs ; sans prétendre le moins du monde revenir sur ce qui a été dit alors, nous sommes bien aises néanmoins de nous expliquer sur le démenti donné, par un succès soutenu, aux prédictions fâcheuses de quelques-uns des juges les plus exercés de l’art.

On a fait du drame de M. de Vigny des critiques sérieuses. On a remarqué qu’entre Chatterton et Kitty-Bell l’action ne se nouait pas ; qu’il y avait entre eux une explication toujours imminente et toujours ajournée, de telle sorte qu’entre les deux acteurs principaux le drame restait suspendu, et que les ressorts ordinaires de l’intérêt n’étaient pas mis en mouvement. On a dit en conséquence que ce n’était pas un drame, mais une élégie, plutôt faite pour la lecture que pour la scène. Voilà ce qu’on a dit, et ce que, sauf quelques restrictions dans les termes, peu de personnes ont contesté.

Et avec tout cela la pièce a réussi. Le public a applaudi, il a fait mieux, il a pleuré, et il y retourne avec persévérance. Qui a tort ? Est-ce le public ? est-ce la critique ?

Pour nous, nous l’avouons, en matière de théâtre, le public est juge souverain. Qu’est-ce en effet que le public, si ce n’est une réunion désintéressée d’hommes qui vivent chaque jour, non pas seulement de la vie d’imagination, mais de la vie pratique, cette source inépuisable où l’imagination doit venir sans cesse se retremper et se rajeunir. Le public ignore et veut ignorer les poétiques, les règles, les conditions absolues de l’art ; il dit au poète : Touchez-moi, faites couler mes larmes, et si vous me présentez le miroir, faites que je m’y reconnaisse. A ces conditions, je vous aime et je vous applaudis. Prenez-vous-y d’ailleurs comme vous voudrez, suivez ou enfreignez les règles, peu m’importe, car ce que je vous demande, ce n’est pas d’ajuster des syllogismes, mais de faire mouvoir des hommes, des hommes vivans, pétris de chair et d’os comme moi.

Le public peut être surpris un moment, il pourra se laisser entraîner, siffler à la première représentation le Misantrope ou le Barbier de Séville, parce que le public est impressionnable, mobile, humain, et par conséquent faillible. Mais comme, par la même raison, il est sensible, comme il est composé d’intelligences différentes et de tous degrés, il s’établit entre toutes ces impressions inégales et diverses une fusion et une sorte de contrepoids, dont le résultat moyen constitue à nos yeux un jugement relativement et définitivement infaillible.

L’esprit de la critique, lui, dérive d’une source tout opposée. Le critique, pour être critique, doit avoir peu de spontanéité, peu d’abandon ; être plus propre à réfléchir sur les impressions qu’à les recevoir ; accoutumé à prévoir les résultats et les combinaisons des sentimens de l’âme une fois mis en jeu, il ne se laisse point emporter, il ne pleure pas, il juge ; il ne vit pas, il regarde vivre. Les règles de l’art, la pratique des grands-maîtres, et leurs traditions, sont présentes à son esprit, et lui fournissent à chaque instant de nombreux points de comparaison. Vous croyez que c’est CHATTERTON seulement qu’il écoute, tandis que le spectacle de chaque scène réveille, et fait vibrer en lui le souvenir de toutes les tentatives analogues qui ont illustré le théâtre, en sorte que, moitié présent, moitié absent, ce n’est pas à l’œuvre du poète, mais au travail de son propre cerveau qu’il assiste, à la comparaison qui s’y établit.

Aussi quand il vous aura longuement entretenu des vices du poème, du défaut d’agencement des rôles, de tous les griefs, plus ou moins fondés, que son esprit d’analyse lui suggère, dites-lui seulement : « Tout cela est vrai peut-être, mais veuillez m’expliquer comment il se fait que j’aie pleuré. » A cela, rien à répondre, les larmes, l’émotion ne sont point du ressort de l’analyse ; c’est là un fait mystérieux, illogique, irrationnel ; c’est un fait de sentiment, placé au-dessus du raisonnement et de la discussion, et c’est aussi le plus grand triomphe du poète, la plus belle gloire qu’il puisse ambitionner, le succès le plus grand où puisse prétendre un homme, puisque la perfection n’est pas de ce monde, et que ce serait folie de l’espérer pour soi ou de l’exiger dans les autres.

Est-ce à dire pour cela que les conseils et les objections de la critique soient sans valeur et inutiles au poète ? non, sans doute ; il faut de ces hommes sévères et exigeans, pour que le poète ne s’absorbe pas dans la contemplation de son succès, et qu’il travaille toujours, les yeux fixés sur un type de perfection dont il s’inspire, et dont il puisse, dans son ébauche, reproduire quelques-uns des plus nobles attributs.

Nous avons été bien aises de trouver cette occasion de revenir sur la pièce de M. de Vigny ; car l’opinion de notre collaborateur a été sévère à son égard, et si notre impartialité nous a fait un devoir de laisser libre carrière à la critique dans l’exercice rigoureux de son droit, nous aimons à témoigner, pour notre part, de l’émotion peu scientifique peut-être, mais vive et profonde que ce drame nous a fait éprouver.


— L’Opéra a donné la Juive. Dès long-temps on racontait toutes les merveilles de l’ouvrage nouveau, et pourtant, dans l’énumération verbeuse des prodiges qui devaient ramener la foule dans des sentiers qu’elle semblait vouloir oublier, tous s’étaient bien gardés de dire un mot de la musique. Or, ce silence avait augmenté l’empressement du public, et, ce soir-là, c’était de musique surtout qu’il était avide et curieux ; car, pour le reste, il le savait déjà par cœur, devant que les portes fussent ouvertes, les lustres allumés. Les journaux avaient tous pris soin d’annoncer que le livret était de M. Scribe, et pour quiconque avait quelque habitude du théâtre comme l’entend M. Scribe, et des moyens épiques et grandioses qu’il emploie tous les jours à l’édification de ses œuvres lyriques, il était facile, bien avant le lever du rideau et sur le simple titre, de construire le drame scène par scène, et tel qu’il avait dû sortir d’un seul jet de cette tête académique. On savait d’avance que, dans cette pièce, il y aurait une Juive, que cette Juive serait séduite par quelque prince catholique, comme cela était arrivé déjà dans la Muette de Portici, du même auteur, et qu’au dénouement, le prince catholique serait banni et la Juive brûlée, à la grande satisfaction de soixante comparses, promenant la croix de Jésus-Cbrist sur des tréteaux, et grotesquement affublés de robes pontificales.

On savait d’avance que tout cela serait écrit dans un style incroyable, parsemé de gracieux solécismes, d’antithèses choisies et de sonnantes métaphores, et de toutes ces scènes dont le sol qu’ensemence M. Scribe est d’ordinaire si luxuriant. Sa mise en scène était révélée, elle aussi ; on avait fait tant de bruit des cuirasses de fer, des caparaçons d’acier, des housses de velours, d’or et d’argent, et de toutes les splendeurs de ces cortèges impériaux, et de ces interminables processions qui, du commencement à la fin, ne cessent de défiler, à la joie des curieux.

Mais la musique, c’est là qu’était tout le mystère ! Quelle serait donc la musique de la Juive ? Que Rossini demain écrive un opéra, et tous ceux qui ont suivi dans ses développemens successifs cette organisation miraculeuse, en pourront hardiment préjuger le style et la dimension. Rossini est un homme en qui l’on doit avoir aujourd’hui toute confiance. Cette imagination sereine et calme, et qui se repose dans sa force et sa toute-puissance, n’aura plus désormais que des élans réguliers et sublimes. Certes nul ne sait dans quel nuage ira se perdre un jour l’aigle qui s’est arrêté sur les sommets de Guillaume Tell, et qui depuis, silencieux, regarde le soleil se coucher à l’occident. A coup sûr, s’il ouvre encore ses ailes, ce ne sera pas pour descendre. Mais M. Halévy ! que prévoir du style de M. Halévy ? quelle conjecture rationnelle faire sur un ouvrage important et nouveau de l’auteur de Clari, de l’Artisan, de la Langue Musicale, du Dilettante d’Avignon ; etc., etc. ? Aussi, la rumeur était grande dans le public. — Il a changé de manière, disait-on ; il a cessé d’imiter Rossini et les Italiens. Halévy est un homme d’avenir ; la mélodie a chanté en lui, et dès ce jour il a quitté les sentiers battus pour se recueillir dans son œuvre, et fonder une école nouvelle. L’attente — du public a été trompée lorsqu’après avoir cherché pendant cinq heures la musique de M. Halévy dans la Juive, il ne l’a pas trouvée.

En effet, vainement le public avait ouvert à la musique toutes les avenues de son intelligence, en vain il écoutait avec recueillement, en vain il s’est mis en travail de découvrir, sous cet amas de notes, des formules neuves, des chants inouïs encore, des modulations originales. Nous plaignons sincèrement M. Halévy. Sans doute, sa partition est restée enfouie sous les casques, les cuirasses et les cottes de mailles ; car il est impossible de prendre au sérieux ces masses de voix et d’instrumens qui, pendant cinq heures d’horloge, accompagnent, sur des chants écrits selon Rossini, Auber et Meyer Béer, les processions qui entrent dans l’église, et les chevaux qui piaffent dans la rue.

On a trouvé sévère le jugement que nous avons porté sur le dernier ouvrage de M. Bellini, et cela n’a plus rien qui nous étonne aujourd’hui, que nous venons d’entendre la Juive. Nous sommes tout disposés à jeter, avec les nobles dames qui fréquentent le Théâtre Italien, des couronnes de fleurs et des gerbes de laurier aux pieds du jeune auteur des Puritains. Il est triste cependant d’avoir à réhabiliter une œuvre médiocre, par cette seule raison qu’il vient d’en éclore une pire. Durant tout le cours de la représentation, le public est demeuré parfaitement froid et dédaigneux. A la fin, quelques amis ont voulu faire une petite ovation à M. Halévy, qu’ils ont appelé à cris tumultueux.

Personne, dans la salle, ne s’est opposé à ces innocens désirs, manifestés avec tant de bonne foi et d’unanimité. Déjà les loges étaient désertes, et le public a senti qu’il devait se retirer pour ne pas troubler cette fête de famille. M. Halévy a paru traîné par Nourrit. Arrivés sur le proscenium, M. Halévy et Nourrit se sont embrassés dans une accolade toute fraternelle. Que si vous nous trouvez sévères envers un homme de conscience et de talent, nous répondrons que devant la critique honnête et pure, il n’existe que des œuvres bonnes ou méchantes, et que c’est son devoir de cultiver les unes, et de les émonder, afin qu’elles fleurissent au soleil, et d’arracher les autres sans pitié : il est pénible, nous le savons, d’élever la voix pour troubler un auteur dans sa fête ; mais les intérêts de l’art marchent avant ceux d’un individu, et quand on le doit, ce serait lâcheté d’hésiter un instant à le faire. On n’arrache l’ivraie avec obstination que là où l’on sait bien que le bon grain peut naître.

Quelles que soient nos critiques, néanmoins nous ne serions pas surpris que la Juive réussît à fixer la foule, et valût à l’Opéra de belles recettes. La pompe du spectacle, les beaux talents de Nourrit et de Mlle Falcon sont de puissans auxiliaires.

— On vient de représenter à l’Ambigu-Comique un drame en cinq actes de M. Mallefille, Glen-Arvon, qui se recommande par des qualités littéraires assez rares à ce théâtre. C’est le premier ouvrage d’un jeune homme pour lequel ce début nous paraît du plus heureux augure.




— On nous raconte une anecdote qui, pour n’avoir pas été insérée dans la colonne gauche, partie officielle du Moniteur, n’est cependant pas tout-à-fait invraisemblable. M. Anatole Demidoff, est décoré, voilà le fait ; voici maintenant l’explication : M. Anatole Demidoff, qui a eu le malheur d’acheter le tableau de M. Bruloff, sans doute par patriotisme, ce qui est fort excusable et peut-être méritoire, a eu le bon goût de se dédommager au dernier salon, en achetant la Jane Grey de M. Paul Delaroche. Il paraît que l’acquéreur de ce tableau si vanté n’a pas trouvé dans la possession du chef-d’œuvre une joie suffisante. Il a cru que son rôle de Mécène méritait une récompense ; il a eu la fantaisie d’être décoré de la légion-d’honneur : M. Paul Delaroche s’est entremis avec empressement pour combler les souhaits de son illustre protecteur : il s’est adressé à M. Edmond Blanc, qui en a parlé à M. Thiers. Le jeune ministre était dans un accès de mauvaise humeur, et a refusé net. Sur les instances réitérées de M. Paul Delaroche, M. Gavé s’est employé activement dans la même négociation. Il a saisi l’instant favorable, il a surpris son excellence dans une heure d’épanouissement et de générosité. M. Thiers a signé le brevet, et sa majesté a daigné approuver. M. Anatole Demidoff a maintenant un bout de ruban à sa boutonnière. M. Edmond Blanc a reçu les remercimens de son client, et M. Gavé n’a, pour toute récompense, que le souvenir d’une bonne action. Il s’applaudit sans doute d’avoir encouragé le noble étranger qui encourage si magnifiquement la peinture de France.




— La première livraison du Voyage dans l’Amérique Méridionale, de M. d’Orbigny, a paru à la librairie de Levrault. Nous avons déjà dit quel- ques mots du voyage de M. d’Orbigny ; nous attendrons, pour en parler plus en détail, que plusieurs livraisons aient paru.

SUITES A BUFFON. — La neuvième livraison de cette belle collection vient de paraître chez le libraire Roret. Elle se compose du second volume de l’Introduction à la Botanique, par M. A. de Candolle, digne héritier du nom et du savoir de l’illustre botaniste de Genève. Ce traité est ainsi complet, et les amis de la plus populaire des sciences naturelles peuvent se le procurer à part. Les éloges que nous avons donnés, dans le temps, au premier volume, sous le rapport de la méthode, de la profondeur de la science, et de l’élégante concision du style, s’appliquent en entier à celui-ci, qui comprend la méthodologie, la glossologie, la géographie botanique et une histoire abrégée et substantielle de la science, depuis les temps les plus reculés jusqu’à nos jours. L’éditeur des Suites à Buffon nous promet que, sous peu, d’autres traités seront également terminés. Il en est un certain nombre dont rien encore n’a paru ; ceux-ci sont sous presse et paraîtront de même à une époque prochaine. Le succès de ce grand ouvrage est désormais assuré, et ce n’est que justice rendue aux hommes laborieux qui lui ont consacré leurs veilles.