Chronique de la quinzaine - 28 février 1890

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Chronique n° 1389
28 février 1890


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




28 février.

Si on voulait se représenter des hommes de parti, des politiques de parlement, des ministres dupes de la plus étrange des hallucinations, aveuglément occupés à gaspiller une situation, à ruiner un régime, des institutions, en ajoutant les fautes aux fautes, les inconséquences aux inconséquences, que pourrait-on imaginer de mieux que ce qui existe aujourd’hui ? Il est certain qu’on a rarement vu chambres et ministère laisser plus bénévolement échapper toutes les occasions de rentrer dans la vérité d’une sérieuse et libérale politique, pour se perdre plus que jamais, avec un véritable acharnement de médiocrité, dans toutes les maladresses, dans les petites tactiques, dans les plus vulgaires expédiens de parti. Il y a dans nos régions officielles une sorte de fanatisme étroit et subalterne qui rabaisse tout, qui empêche de voir la réalité des choses et n’a plus même l’excuse de la passion.

Lorsqu’au dernier automne, un scrutin qui ne manquait pas d’une certaine gravité, d’une certaine solennité émouvante, s’ouvrait en France, on ne savait pas trop, il faut l’avouer, ce qui allait arriver, — ce qui allait sortir de cette urne mystérieuse. On le savait, à n’en pas douter, le lendemain. Le résultat était aussi clair, aussi décisif qu’il pouvait l’être. A travers les obscurités et les confusions inévitables d’un si vaste mouvement, le pays avait manifesté ses vœux, ses sentimens, ses intimes aspirations avec une irrésistible évidence… Ou les élections n’avaient aucun sens, ou cette grande masse française, qu’on venait d’interroger, avait dit qu’elle ne demandait ni un changement de régime, ni une révolution d’institution, qu’elle demandait tout simplement une politique laissant de côté les vaines querelles, les guerres de parti pour s’occuper désormais de rétablir l’ordre dans les finances, la paix dans les esprits, l’équité conciliante dans l’administration. C’était le programme d’une législature, d’un gouvernement que le vote populaire venait de tracer instinctivement. La plupart des républicains eux-mêmes en convenaient au lendemain des élections, lorsqu’ils avaient encore le sentiment de la crise à laquelle ils venaient d’échapper par un succès presque inespéré. Six mois sont passés depuis, on dirait que des années se sont écoulées, que tout est déjà oublié, et c’est là justement la première cause de cette impuissance turbulente et confuse où l’on se débat aujourd’hui sans prévoyance et sans direction.

A peine rentrés dans cette atmosphère factice du Palais-Bourbon, des réunions plénières, des intrigues de couloirs, les élus de la veille, tout fiers de se retrouver une majorité, oubliant lestement le pays, semblent n’avoir plus songé qu’à exploiter leur victoire, à exercer leurs petites représailles, à renouer leurs combinaisons de parti. Les modérés, qui avaient eu quelque succès, sont passés on ne sait où ; ils reparaîtront sans doute quelque jour, — pour le moment ils ont disparu, ils sont restés silencieux. Tout ce qu’ils ont pu a été de ne pas mêler leur voix à celle de M. Ribot, qui a prouvé sa modération et son tact politique en déployant son éloquence contre les influences cléricales. Les radicaux ont repris leur hardiesse et n’ont rien négligé pour imposer bruyamment leur domination en intimidant les indécis de l’opportunisme. Entre tous ces camps, le gouvernement, ahuri, renonçant à avoir une volonté, passe depuis trois mois son temps à louvoyer, à se donner une apparence de maintien, à flotter entre tous les partis, et, en définitive, à plier aux premières injonctions des radicaux. Ils sont là, tous mêlés, gouvernement et partis, impuissans à former une majorité et à donner au pays ce qu’il demande, allant au hasard, toujours prêts à accumuler sans réflexion les inconséquences et les fautes. Ils ne peuvent s’en défendre, soit qu’ils provoquent par des invalidations systématiques de nouvelles élections boulangistes, comme les dernières élections de Paris, soit qu’ils se trouvent en face de quelque incident imprévu, comme cette affaire où un jeune prince, à la hardiesse généreuse et séduisante, a suffi pour troubler leur sang-froid depuis la première jusqu’à la dernière heure.

Eh ! sans doute, elle a mal commencé, elle finit plus mal encore, cette étrange affaire où, pour n’avoir pas eu au début une idée nette, un peu de résolution, on a été entraîné de faute en faute, sans qu’on soit arrivé au bout. Et s’il en est ainsi, c’est qu’il n’y a pas eu un gouvernement ayant le sentiment vrai et politique des choses, sachant se dégager des petitesses de parti et accepter sans faiblesse la responsabilité d’un acte de prévoyance. On s’est exposé à s’entendre dire brutalement par un journal anglais qui n’est même pas des plus hostiles, le Times, que décidément « un homme d’état ne s’improvise pas plus qu’un cordonnier, et que pour être capable de gouverner une nation un long apprentissage est aussi nécessaire que celui qu’on demande à ceux qui sont chargés de confectionner une paire de bottes. » La comparaison n’est peut-être pas des plus relevées ; elle n’est que plus significative. Assurément, s’il y avait eu dès l’origine un gouvernement, il aurait aussitôt jugé de haut cet incident inattendu ; il ne lui aurait pas laissé le temps de grandir, il en aurait fini dès le premier soir en ramenant à la frontière le brillant conscrit qui venait réclamer sa place dans l’armée française. On a hésité et c’est la première faute. On a laissé s’engager un procès qui était déjà une complication et où M. le duc d’Orléans s’est naturellement montré ce qu’il est, un jeune prince au cœur ému de patriotisme, impatient de servir son pays, risquant avec une bonne grâce chevaleresque sa liberté. Il n’a pas marchandé avec ses juges, il s’est livré tout entier avec la franchise de ses vingt ans. La condamnation a été prononcée : c’était encore une occasion d’en finir et il paraît bien qu’on en a eu la pensée. La grâce, une grâce immédiate, sans condition, répondait sûrement aux vœux de M. le président de la République, — elle était même, dit-on, déjà décidée et arrêtée ; mais voilà où la débâcle a commencé ! M. le président du conseil, avant d’aller plus loin, a voulu prendre l’air du Palais-Bourbon, « aller causer familièrement avec ses amis, » comme il le disait hier. Il s’est vu aussitôt assailli par les clabauderies radicales et le cœur ministériel s’est glacé, on n’a plus osé ! non, on n’a plus même osé avouer qu’on avait eu cette pensée de rendre la liberté à un jeune homme coupable d’avoir voulu être un soldat de la France. Et alors qu’a-t-on fait ? On a procédé en vérité comme dans un complot. On est allé nuitamment réveiller le jeune prince qui dormait en paix ; puis ce grand criminel a été expédié furtivement, avec toute sorte de précautions, entre deux agens de sûreté sur une maison centrale, sur Clairvaux.

Allons, l’expédition a bien marché ! M. le ministre de l’intérieur, à ce qu’on nous raconte, recevait ce soir-là, d’heure en heure, les nouvelles de l’opération, en s’amusant à un vaudeville du Palais-Royal, et il a pu être content de sa police ! M. le duc d’Orléans, mis en voiture entre minuit et une heure du matin, n’a pas rencontré de manifestans prêts à l’enlever sur le quai de l’Horloge pour le conduire à l’Elysée, et il n’a tenté aucune révolution sur le chemin de Clairvaux ! Les plus basses envies démagogiques sont satisfaites, le jeune prince aura de la cellule, dans le voisinage des bandits vulgaires ! Ceux qui savent comment on a raison du ministère l’avaient annoncé ; c’était ce qu’ils voulaient, c’est fait ! La république est sauvée ! — Malheureusement, en gardant son prisonnier, le gouvernement n’a pas diminué ses embarras ; il n’a fait, au contraire, que les augmenter en donnant à l’acte d’une jeunesse hardie le prestige de l’épreuve, de la captivité, et en se mettant lui-même dans une situation sans issue ; mais il y a, de plus, un fait qui a bien quelque gravité et auquel on ne prend pas garde. Le droit de grâce, qui est inscrit dans la constitution, est un droit personnel, spontané, attribué au président de la république. Ce droit parait avoir été réellement exercé ; l’usage qui en avait été fait dans la circonstance la plus avouable a été cependant bel et bien désavoué, d’une heure à l’autre, devant le bon plaisir de quelques agitateurs sans mandat. Il est donc démontré qu’avec la complicité ministérielle, le chef de l’État a été atteint dans une de ses plus éminentes prérogatives, que, par une indigne fiction, le droit de grâce est passé de M. le président de la république à un clan radical. On aura beau subtiliser, on a subi la loi des radicaux, et c’est ainsi que le ministère a réussi à couronner la série de ses fautes par une dernière faute qu’il faut bien appeler une vilenie commise sans conviction, à donner la mesure de ses faiblesses, à fournir un prétexte de plus aux révisionnistes contre une constitution avilie par ceux-là mêmes qui sont chargés de la défendre.

Voilà six mois déjà qu’un gouvernement faible et une majorité qui n’est pas une majorité sont occupés à sauver la république de la même manière. Ils la sauvent, tantôt par des actes de brutalité maladroite qui ne servent qu’à populariser un jeune prince à la bonne humeur séduisante, tantôt par des invalidations de parti qui tournent contre eux, tantôt enfin par des essais de lois répressives qu’ils déguisent sous toute sorte d’euphémismes. Au fond, ils ne sauvent rien, ils ne réussissent à rien. Ils expient par l’impuissance la première faute qu’ils ont commise, en se plaçant en dehors du courant du pays, en interprétant les dernières manifestations du suffrage universel au profit de leurs passions et de leur domination. Ils l’avouent eux-mêmes, ils se sentent dans une voie où il n’y a ni une majorité, ni un gouvernement, ni une politique saisissable, où l’on ne se retrouve que pour accomplir quelque œuvre de parti, pour se donner le plaisir de quelque représaille. A quoi servent donc ces invalidations qui ne sont même pas encore épuisées ? Les républicains de la chambre se sont plu à annuler, presque sans examen, bon nombre d’élections de Paris, sous prétexte qu’elles étaient boulangistes. Ils n’ont même pas été arrêtés par l’inconvénient de raviver des agitations périlleuses ou stériles. Qu’a-t-on gagné ? Paris vient, il y a quelques jours, de renvoyer au Palais-Bourbon, à peu près tous ces candidats invalidés, — et comme M. Boulanger n’est plus heureusement le héros du jour, comme le boulangisme est passé de mode, ces élections parisiennes elles-mêmes ne sont nécessairement que l’expression d’un mécontentement persistant. Les autres invalidations ont des résultats à peu près semblables ; là même où le candidat invalidé échoue, l’élection prouve assez que le pays ne cesse pas d’être partagé en deux camps presque égaux. Décidément les invalidations ne sauvent rien !

Pense-t-on être plus heureux en s’armant de lois nouvelles sur la presse ou plutôt contre la presse pour la défense du régime ? C’est depuis quelque temps, surtout depuis les dernières crises et les élections, une sorte de mot d’ordre. Il y a au Palais-Bourbon une proposition pour fortifier la répression des journaux. Ces jours derniers à peine il y a eu, au Luxembourg, une discussion aussi savante qu’animée sur une motion semblable proposée par un brave modéré, M. Marcel Barthe. L’objet est toujours le même : il s’agit de faire passer un certain nombre de délits de presse de la juridiction du jury à la police correctionnelle. La raison est aussi toujours la même : c’est le déchaînement outré et offensant de la presse. Assurément, depuis quelques années, les journaux se sont livrés à d’étranges excès. Ils ont répandu sous toutes les formes l’outrage, l’injure, la calomnie, la diffamation, sans respecter ni le rang, ni les services, ni les intérêts privés, ni les intérêts publics, ni le gouvernement, ni les hommes. C’est malheureusement vrai ; mais, d’abord, si ces excès ont été possibles, qui donc la voulu ? Lorsqu’il y a dix ans, les républicains, tout gonflés de leurs succès et de leur fortune, ont voulu faire leur loi sur la presse, ils n’avaient pas assez de dédains pour toutes les lois anciennes, pour les lois de 1819, pour celles de 1830. Ils prétendaient dépasser tout le monde par leur libéralisme et prouver que la république seule pouvait supporter une liberté complète. On avait beau les avertir qu’ils se préparaient des mécomptes : ils n’ont rien écouté, ils ont fait leur loi de 1881, qui a tout permis. Aujourd’hui, on est un peu honteux et repentant. On ne l’avoue pas de peur d’être suspect de palinodie et de paraître renier ce qu’on a toujours défendu. On a recours à des euphémismes. Oh ! ce n’est pas la liberté de la presse qu’on veut diminuer, — c’est la diffamation qu’on veut atteindre par un tout petit changement de juridiction ! On oublie seulement que ce qu’on appelle la juridiction c’est ce qui a toujours passé pour la vraie garantie de la liberté de la presse.

Encore si, dans un sentiment supérieur de bien public, avec la préoccupation des dangers auxquels les excès des journaux peuvent exposer les intérêts les plus élevés, on proposait une révision sérieuse et réfléchie du régime de la presse, ce serait une œuvre digne de tenter des esprits prévoyans. En réalité, ce qu’on propose, c’est une mesure de circonstance, une apparence de réforme décousue, limitée, une manière de rendre, particulièrement aux fonctionnaires, la garantie de la police correctionnelle, et de pouvoir dire qu’on a maintenu la loi de 1881. Bref, c’est un expédient de répression ou de combat, et les expédiens de ce genre ne sont pas plus efficaces que les invalidations de parti ou les rigueurs à l’égard d’un prince généreux, pour raffermir une situation ébranlée. La police correctionnelle n’est qu’une défense insuffisante et même compromettante. C’est la politique de dix ministères qui a fait le mal, et, ainsi que l’a dit, dans la discussion récente du Luxembourg, un sénateur qui s’est fait honneur par la fidélité de ses idées libérales, M. Trarieux, le vrai moyen de réparer le mal, c’est de faire de la bonne politique, de répondre au vœu d’apaisement et d’ordre qui est dans le pays.

Ce ne sont point les spectacles curieux ni même les affaires sérieuses qui manquent en Europe. Ils ne manquent ni en France, ni dans les autres pays qui n’ont pas moins que nous leurs embarras et leurs crises. Les élections qui viennent de se faire en Allemagne ont certes tout le caractère d’un événement des plus singuliers, des plus instructifs, et par les circonstances dans lesquelles elles se sont accomplies et par l’intervention de l’empereur Guillaume II, et par le résultat de ce récent scrutin du 20 février. On pouvait bien voir depuis quelques jours que l’opinion était ébranlée ou partagée, que la population de certaines régions se laissait aller à des courans dangereux ; on distinguait dans tous les cas, de toutes parts, une incertitude qui ressemblait à de l’anxiété. On ne s’attendait pas à ce qui est sorti du scrutin, et le résultat, tel qu’il apparaît aujourd’hui, a d’autant plus de gravité que les élections avaient eu pour préliminaires les rescrits impériaux destinés à attester la sollicitude du souverain pour les réformes sociales, à rallier, ne fût-ce qu’en partie, les populations ouvrières.

En réalité, le vote du 20 février a, dès ce moment, une signification des plus caractérisées, et même assez embarrassante pour le gouvernement. Il y a un premier fait sur lequel on ne peut se méprendre. L’Alliance connue sous le nom de a cartel, » et formée des conservateurs purs, des conservateurs libres, des nationaux-libéraux, cette alliance est la grande vaincue du 20 février. Les nationaux-libéraux, à eux seuls, perdent plus de cinquante sièges. Les conservateurs ne sont pas moins atteints. Cette majorité, un peu factice, pourtant assez fidèle, sur laquelle s’appuyait le gouvernement depuis 1887, est virtuellement dissoute. Elle n’est plus qu’une minorité déçue, aigrie par la défaite, peut-être divisée désormais et impuissante. Au camp de l’opposition, les uns gardent leurs avantages, les autres sont en progrès évident. Le centre catholique, conduit par M. Windthorst, a déjà plus de quatre-vingt-dix élections, et avec les ballottages, il retrouvera vraisemblablement son chiffre ordinaire de cent représentans. L’Alsace-Lorraine, invariable dans sa fidélité, a toujours ses élus de la protestation, M. Charles Grad au premier rang. Les progressistes, qui suivent le drapeau de M. Richter, ont reconquis quelques sièges. Ceux qui ont gagné le plus, en définitive, ce sont les socialistes. Ce n’est pas que les socialistes entrent, pour cette fois, en victorieux au parlement ; ils n’en sont pas là. Ils étaient au nombre de onze dans le dernier Reichstag ; ils ont déjà, par le vote du 20 février, plus de vingt élections. Ils ont la chance d’en avoir, par les ballottages, de trente à quarante. Ce n’est pas là encore, si l’on veut, une force parlementaire redoutable ; mais ce qu’il y a de caractéristique, de frappant, c’est le mouvement continu, incessant qui se dévoile à travers ces chiffres. En 1871, les socialistes ne réunissaient, dans tout le pays allemand, que 124,000 voix ; ils montaient à 350,000 en 1874 ; ils en étaient au demi-million de voix en 1884, à 760,000 en 1887 ; le dernier scrutin va leur donner plus d’un million et demi de suffrages ! Vainement, depuis quelques années, on a employé tous les moyens, tantôt les répressions, tantôt les concessions : le mouvement ininterrompu suit son cours d’élection en élection !

Ainsi, on en est là ! Une majorité décomposée, un centre catholique toujours le même, des progressistes satisfaits de quelques avantages, des socialistes en petit nombre dans le Reichstag, mais représentant près de deux millions de voix dans le pays, ce sont les résultats saillans du vote du 20 février. En sorte que le gouvernement se trouve dans l’alternative de rechercher l’alliance du centre catholique, en payant naturellement cette alliance, s’il veut avoir une majorité, ou de dissoudre à la première occasion ce parlement nouveau, qui vient d’être élu pour cinq ans. La situation ne laisse pas d’être compliquée, et il pourrait bien y avoir, un jour ou l’autre, de l’imprévu.

De toute façon, en dehors même des conséquences parlementaires qui pourraient se produire, le fait significatif des élections du 20 février est donc le progrès persistant, irrésistible et, jusqu’à un certain point, redoutable du socialisme en Allemagne. Jusqu’ici, chose à remarquer, on avait la ressource d’accuser toujours la France. C’était la France qui passait pour être le grand foyer des propagandes et des contagions révolutionnaires ! C’était la France qui infestait les États conservateurs, l’Europe entière, d’anarchisme, de socialisme ! La France était la grande suspecte ! Aujourd’hui, la France peut avoir ses misères, on ne peut plus dire que d’elle vient le danger. C’est en pleine Allemagne, au milieu du plus vaste déploiement de la force militaire, que le socialisme a son foyer. Il a des programmes très raisonnes, très méthodiques, son organisation, ses ramifications, ses directions qui échappent à la police la plus ombrageuse. C’est à Berlin même, à Hambourg, à Leipzig qu’il a eu le plus de succès, sans se laisser séduire par des promesses ni intimider par des démonstrations de force militaire, comme celle qui a étonné les Berlinois le jour des élections. On peut maintenant se demander quelles seront les suites de tout ceci, s’il y a des moyens de limiter ou de détourner un mouvement qui n’a rien de factice, ce qui en sera de ces rescrits par lesquels Guillaume II a voulu opposer un socialisme d’État au socialisme populaire grandissant. Il n’y a point à s’y tromper, c’est une lutte engagée où il s’agit de la paix de l’Allemagne, et peut-être de la paix de l’Europe. Ce serait sans aucun doute juger trop légèrement les choses que de voir dans les derniers rescrits impériaux une simple tactique électorale. Évidemment ce n’est là que le plus petit côté. Le jeune souverain allemand, sans être indifférent pour les élections, a eu une autre pensée. Il s’est jeté dans la mêlée avec l’impatience et l’ardeur sérieuse d’un esprit agité qui ne connaît pas d’obstacles, qui a hâte d’inaugurer une politique nouvelle, à la fois intérieure et internationale. C’est certainement un fait nouveau et grave qu’un prince, chef d’un grand empire, appelant ses conseillers d’état et les représentans de l’Europe à délibérer sur les questions sociales les plus ardues et les plus délicates : « la protection à accorder aux ouvriers contre l’exploitation arbitraire et sans limites des forces du travail, la limitation du travail des en fans et des femmes, la taxation des salaires, la représentation des travailleurs dans les négociations avec les patrons pour le règlement de leur activité commune et la sauvegarde de leurs intérêts. » L’empereur Guillaume II parle sans façon ce langage et soulève sans embarras tous ces problèmes. Il a déjà réuni son conseil d’état, il lui a tracé son programme de réformes sociales : le conseil d’état prussien décidera ce qu’il pourra, et sera peut-être assez embarrassé, plus embarrassé que le souverain dans ses discours. Pour la réunion de la conférence internationale, qui est aussi une partie du programme des rescrits, c’est une autre affaire : elle ne laisse pas de soulever de singulières difficultés. La première est qu’il y avait déjà une conférence qui devait se réunir à Berne pour le même objet. Le cabinet allemand a été nécessairement obligé de négocier d’abord avec le gouvernement suisse pour que la conférence de Berne consentît à s’éclipser devant la conférence projetée à Berlin. Cette première difficulté une fois écartée, les puissances auxquelles on fait appel consentent à se rendre à Berlin, au congrès du travail : soit ! ni l’Angleterre ni la France ne peuvent sûrement accepter sans faire les plus sérieuses réserves. On n’imagine pas facilement les grandes nations industrielles se réunissant sous les auspices du jeune empereur d’Allemagne pour adopter en quelques séances un symbole commun, des règles communes sur les conditions du travail, sur les rapports des patrons et des ouvriers. Les conférences de ce genre sont destinées à finir par des mécomptes.

De sorte que l’empereur Guillaume II risque d’être aussi peu avancé le lendemain que la veille, et peut se retrouver, sans avoir rien fait, en face de ce socialisme grandissant, menaçant, dont les élections du 20 février sont l’inquiétante expression. Que fera-t-il alors ? Se rejettera-t-il, après une tentative infructueuse, dans un redoublement de répressions contre des agitations qui peuvent devenir dangereuses pour l’empire ? Ira-t-il jusqu’au bout, jusqu’à se faire l’empereur des travailleurs, une sorte de César socialiste armé de sa puissance militaire ? Le problème, dans les deux cas, est également obscur et laisse provisoirement l’Europe, aussi bien que l’Allemagne, en face d’une assez redoutable énigme.

En tout pays, à mesure que les années passent, tout change et se transforme. Les conditions de la vie intérieure et de la vie extérieure des plus grands états se modifient à vue d’œil. La scène se dépeuple de ses plus vieux acteurs pour se peupler d’acteurs nouveaux, qui entrent maintenant dans leur rôle. De tous ceux qui depuis vingt-cinq ou trente ans ont mis la main aux affaires de leur nation et de l’Europe, la plupart ont disparu ou sont en train de disparaître. M. de Bismarck, en allant voter ces jours derniers dans sa section à Berlin, parlait de ses soixante-quinze ans en homme qui ne dispose plus d’un long avenir, et M. de Moltke est un nonagénaire à demi enseveli dans sa gloire. Les autres, leurs contemporains, acteurs du même drame, l’empereur Guillaume Ier, celui qui fut l’éphémère empereur Frédéric III, le prince Frédéric-Charles, M. de Roon, M. de Manteuffel, ne sont plus là. En Angleterre, M. Gladstone est un des derniers survivans des anciennes générations. Au-delà des Alpes, presque tous ceux qui ont fait l’Italie ont disparu ; il n’en reste que quelques-uns qui ne sont même pas les plus écoutés. En Autriche, M. de Beust, qui avait été chancelier de l’empire des Hapsbourg, qui a eu son influence sur les transformations de la monarchie austro-hongroise, a quitté ce monde il y a quelques années déjà, et après lui, son successeur, le comte Jules Andrassy, meurt aujourd’hui à soixante-sept ans, vaincu par un mal implacable. Il vient de s’éteindre à Volosca, aux bords de l’Adriatique, arrivé au bout d’une étonnante carrière, où il a été tour à tour un conspirateur et un premier ministre, un condamné d’État et un favori des cours. Le roman se mêle à la politique dans la vie de ce brillant Magyar, qu’on appelait quelquefois dans le monde, le « beau ténébreux, » qui reste une des plus curieuses figures du temps.

Né d’une puissante famille de magnats, il avait reçu en partage, avec l’instinct de sa race, tous les dons de la fortune, de l’esprit, de l’élégance, de la séduction personnelle. Le comte Jules Andrassy était né Magyar, grand seigneur, magicien et même ambitieux. Il avait été enveloppé dès sa jeunesse dans la révolution hongroise de 1848 qu’il avait servie comme soldat contre les armées impériales et comme envoyé de Kossuth à Constantinople. Atteint avec bien d’autres par le retour victorieux de l’Autriche aidée de l’intervention russe, il avait été condamné comme rebelle et quelque peu pendu en effigie. Il en était heureusement quitte pour un exil temporaire que le proscrit mondain passait après tout assez doucement dans les hautes sociétés de Londres et de Paris ; mais il n’était pas homme à se morfondre indéfiniment dans l’exil, et après quelques années, profitant d’une grâce impériale, il rentrait en Hongrie où commençaient à reparaître les signes d’une ère nouvelle de réconciliation. Il n’avait été un révolutionnaire que par circonstance ; il avait appris, avec son esprit fin et souple, que ce qu’on ne conquiert pas toujours par une insurrection, on l’obtient plus sûrement par la politique : aussi se ralliait-il à la campagne de revendications toutes légales engagée par son grand compatriote Deak. A côté du juriste méthodique et scrupuleux disputant pied à pied les droits traditionnels et constitutionnels de la Hongrie, le comte Jules était dans cette campagne le grand seigneur brillant, séduisant, facilement popularisé par son faste et son dandysme un peu théâtral. Il avait son rôle dans le nouveau mouvement national, et lorsque les disgrâces de Sadowa décidaient l’Autriche à une réconciliation définitive avec la Hongrie, il était un de ceux avec qui M. de Beust, devenu premier ministre de l’empire négociait le compromis qui a ouvert l’ère nouvelle, l’ère du dualisme. Il n’était pas seulement un négociateur ; il ne tardait pas à être le chef du premier ministère chargé d’inaugurer l’ordre nouveau, d’organiser pour ainsi dire l’indépendance hongroise reconquise. Il mettait un art singulier à conduire cette œuvre compliquée, à se grandir lui-même dans son pays et à gagner par sa grâce aristocratique l’empereur, l’impératrice elle-même. Il avait rapidement conquis les faveurs de la cour.

Cette fortune du premier ministre tout-puissant à Pesth ne suffisait déjà plus peut-être à son ambition. Populaire en pays hongrois, favorisé à la cour pour ses manières de gentilhomme, médiateur heureux entre sa nation et la dynastie, il visait plus haut, et s’il ne conspirait pas dès lors ouvertement contre M. de Beust, il contribuait du moins à préparer sa chute. Le brillant Hongrois, dans tous les cas, devait bientôt entrer en vainqueur à la chancellerie de Vienne et remplacer le Saxon étonné lui-même d’avoir à s’effacer devant son heureux rival. M. de Beust dit avec une naïveté mêlée peut-être d’une secrète ironie dans ses Mémoires : « Le comte Andrassy ne se montra pas chez moi. Il vint me voir seulement après sa nomination au poste que j’occupais pour me dire combien sa situation était pénible et comme il lui serait dur de changer sa résidence à Pesth pour celle de Vienne. » Le nouveau chancelier, pour pousser sa fortune, avait pris le meilleur moyen sans consulter M. de Beust : il avait plu aux maîtres à Vienne et il avait su gagner des amitiés à Berlin. Ce qui est certain, c’est que le comte Andrassy, devenu le premier conseiller diplomatique de l’empereur François-Joseph, a eu pendant quelques années une influence décisive sur les affaires de l’empire austro-hongrois. C’est lui qui a toujours passé pour avoir décidé la neutralité de l’Autriche pendant la guerre de 1870, à ce moment où M. de Beust disait mélancoliquement : « Il n’y a plus d’Europe ! » C’est lui qui, après la guerre, a négocié la réconciliation des vaincus de Sadowa avec le dur vainqueur, et qui, à la faveur de celte réconciliation, a obtenu plus tard, au congrès de Berlin, la Bosnie et l’Herzégovine. C’est lui qui a préparé les alliances nouvelles de l’Autriche avec le dessein plus ou moins dissimulé de contenir ou de menacer la Russie. Il resterait à savoir si dans toute cette diplomatie il a toujours eu le sentiment du rôle européen de l’empire qu’il servait, s’il n’a pas été un Magyar souple et délié, enivré d’un grand rôle plutôt qu’un véritable homme d’état en enchaînant l’Autriche à de périlleuses combinaisons. C’est encore une question ; elle n’est pas résolue par la mort de celui qui a le plus contribué à placer l’Autriche dans des conditions difficiles en Europe, dans des rapports qui ressemblent à une subordination forcée vis-à-vis de l’Allemagne.

Depuis bon nombre d’années déjà, le comte Andrassy avait quitté le pouvoir. Il avait mis une sorte de coquetterie à s’effacer après avoir accompli ce qu’il considérait comme son œuvre. Il l’a peut-être depuis regretté plus d’une fois dans les loisirs qu’il s’était faits, Ou il n’était plus qu’un politique en disponibilité, paraissant de temps à autre aux délégations et au parlement de Pesth, donnant des consultations, prodiguant au besoin les épigrammes à ses successeurs. Il avait gardé toutefois un grand prestige en Hongrie, il était resté dans l’intimité de la cour. Le comte Andrassy aura été jusqu’au bout un personnage d’une originalité singulière, et sa mort même aura été l’occasion d’un de ces spectacles où éclatent les contrastes des destinées de notre temps. Celui qui avait été pendu en effigie en 1848 a eu l’autre jour à Pesth des obsèques où ont figuré tous les grands de l’état : l’empereur, l’impératrice elle-même, le corps diplomatique, les princes de l’église, les magnats, les députés, — et celui qui a prononcé l’éloge funèbre du comte Andrassy avait été condamné comme lui ! C’est la plus saisissante moralité d’un temps où tout arrive, où les condamnés d’hier sont quelquefois les souverains ou pour le moins les ministres de demain !

A quoi tiennent souvent les affaires d’un pays ? A ces jeux du destin qui font passer les hommes comme des ombres sur la scène, à un prince qui meurt ou qui vit. L’an dernier, la Hollande a été au moment de voir disparaître son souverain. Le roi Guillaume semblait toucher à sa dernière heure. On le croyait si bien qu’on avait déjà organisé la régence en même temps qu’on avait appelé l’héritier éventuel du Luxembourg, le duc de Nassau, à prendre le gouvernement du grand-duché. C’était une crise qui pouvait avoir sa gravité pour la Hollande, même un peu pour l’Europe, par suite du changement de condition du grand-duché de Luxembourg qui passait sous un prince allemand ; mais voici que, par une heureuse fortune, ce roi qu’on avait déjà remplacé est revenu tout à coup à la vie, et, depuis, c’est lu ; qui règne, qui gouverne. On célébrait récemment un de ses anniversaires. Tout est rentré dans l’ordre à La Haye. Il n’y a plus de crises, ou, s’il y en a, ce sont des crises ministérielles comme celle qui a failli emporter, ces jours derniers, le cabinet présidé depuis quelque temps déjà par M. de Mackay. Cette crise, à peine apaisée aujourd’hui, a été provoquée par une mésaventure parlementaire du ministre des colonies, M. Keuchenius, et elle n’est point sans avoir offert quelques singularités. M. Keuchenius était un ministre ultra-protestant dont la politique un peu vive ne tendait à rien moins qu’à convertir par la propagande religieuse les populations mahométanes des Indes néerlandaises. Ces tendances ne laissaient pas d’effrayer les esprits libéraux ou prudens à la Haye. M. Keucheniuz s’était aussi créé des embarras assez sérieux en soutenant ardemment un gouverneur de Surinam, ultra-protestant comme lui, M. Savornin-Lohman, qui s’est mis en querelle ouverte avec le parlement du pays. Bref, M. Keuchenius s’était fait une position difficile, et le jour où il a eu à défendre son budget devant les états-généraux, la première chambre, dont la majorité est restée libérale, le lui a refusé. M. Keuchenius a dû se retirer.

Que restait-il à faire ? Au premier moment le ministère tout entier a paru disposé à partager la disgrâce du ministre des colonies et à se retirer avec lui. Réflexion faite, on n’est pas allé jusque-là, on a cru pouvoir limiter la crise à la retraite du ministre atteint par le vote de la première chambre. Le président du conseil, M. de Mackay, s’est chargé lui-même de la direction des affaires des colonies en se donnant pour successeur au ministère de l’intérieur un député de la seconde chambre, M. Savornin-Lohman, et c’est ici justement qu’est la singularité. Le nouveau ministre de l’intérieur est le frère de ce gouverneur de la Guyane hollandaise, de Surinam, pour qui M. Keuchenius s’est compromis. Il est lui-même un des chefs du parti ultra-protestant ou antirévolutionnaire ; il va être chargé comme ministre de l’intérieur de présider à l’exécution de la dernière loi scolaire qui a rétabli les influences religieuses dans l’enseignement. On se demande si le chef du cabinet, M. de Mackay, qui est un politique habile, réussira à maintenir dans les affaires des colonies comme dans les affaires intérieures cet esprit de tolérance si naturellement propre au tempérament hollandais. Ce n’est vraisemblablement qu’à ce prix que la dernière crise peut être considérée comme dénouée, au lieu d’être le commencement de nouvelles crises pour la sage Hollande.


CH. DE MAZADE.