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Chronique de la quinzaine - 29 juillet 1904

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Chronique n° 1735
29 juillet 1904


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




29 juillet.


Les Chambres étaient à peine séparées qu’un très gros nuage s’est formé à l’horizon ; et même, avant leur séparation, un journal du matin l’y avait déjà aperçu, probablement avec d’autres lunettes que les siennes, et en avait prédit les prochains développemens. Sommes-nous à la veille de la dénonciation du Concordat ? À lire les journaux radicaux-socialistes, on le croirait ; et, si le fait se produisait brusquement, ce n’est pas nous qui en serions surpris, car nous avons signalé plus d’une fois cette révolution comme imminente. Ce n’est pas que M. Combes en méconnaisse les dangers ; il les a, au contraire, plus d’une fois signalés ; mais il n’est pas son maître, il est le très humble serviteur de la partie la plus exigeante et la plus violente de la majorité. On lui crie : Marche ! Il marche, et même à pas de géant. Quel chemin parcouru depuis quelques jours ! Lorsque M. Waldeck-Rousseau déposé son projet de loi sur les associations, il se proposait de supprimer quelques congrégations enseignantes : toutes y ont passé, et les congrégations charitables auront leur tour. On nous assurait du moins que le clergé régulier était seul menacé, et que le clergé séculier ne serait jamais inquiété. Nous n’en avons rien cru. Avions-nous tort ? On voit où nous en sommes. La séparation de l’Église et de l’État, faite par les hommes qui sont aujourd’hui au pouvoir et sous les influences auxquelles ils obéissent, nous conduira tout droit à la guerre religieuse : et c’est bien cela qu’on veut.

On a trouvé un prétexte : à défaut de celui-là, on en aurait trouvé un autre, et c’est ce qui diminue, dans une certaine mesure, la responsabilité des imprudences qui ont été peut-être commises à Rome. Depuis quelque temps, personne n’ignorait dans le monde politique, ni dans le monde catholique, que la situation de deux évêques, ceux de Laval et de Dijon, était devenue très difficile. Des bruits très fâcheux ont couru sur eux, et on peut dire, sans crainte de porter un jugement téméraire, que tant de fumée ne va pas sans feu. Le trouble et l’anarchie règnent en ce moment dans leurs diocèses. Ceux qui s’intéressent à la paix des consciences, au bon ordre, aux convenances, le regrettent : il va sans dire que rien n’est plus indifférent à notre ministère, ou plutôt que rien ne lui paraît venir plus à propos pour apporter une preuve nouvelle de l’incompatibilité d’humeur qui existe entre l’Église et l’État. Que faut-il, en effet, pour que la démonstration devienne éclatante ? Que l’État prenne le parti des deux évêques contre le Pape, et c’est ce qu’il n’a pas manqué de faire. Il avait d’ailleurs un autre motif pour prendre en mains la défense des évêques de Laval et de Dijon : c’est qu’il a toujours voulu et qu’il veut de plus en plus avoir dans les évêques des fonctionnaires à sa dévotion, dépendant de lui seul et par conséquent indépendans de Rome, plus enclins à regarder du côté de la place Beauvau que du côté du Vatican. Et, certes, nous croyons que les évêques, plus que personne, doivent rendre à César ce qui est à César, même lorsque César s’appelle M. Combes ; mais, plus que personne aussi, ils doivent rendre à Dieu ce qui est à Dieu. Les deux devoirs sont quelquefois difficiles à concilier : la grande majorité de nos évêques y réussit cependant. Mais, qu’on nous passe le mot, quelle bonne aubaine pour un gouvernement comme le nôtre ! et quelle plus admirable occasion pour lui de mettre deux évêques à sa discrétion que de les défendre contre le Pape ? Il ne pouvait pas manquer d’en profiter. Nous n’apprécierons as en lui-même, au moins pour le moment, l’acte de ces prélats qui, menacés par Rome, se sont jetés, pour s’y réfugier, dans le giron de M. Combes. Ils y ont trouvé ce qu’ils attendaient ! Voilà donc la guerre allumée entre l’Église et l’État, et le Concordat en plus sérieux péril que jamais. On saura sans doute plus tard si Mgr Geay et Mgr Le Nordez méritaient que tant de choses délicates et importantes fussent compromises pour eux. Ce n’est pas pour eux, dira-t-on ; nous nous soucions fort peu de leurs personnes ; mais il y a des principes à sauvegarder ; il y a le Concordat qui a été violé et dont il faut assurer le respect ; il y a enfin, de la part de Rome, un empiétement intolérable sur le domaine de l’État : c’est contre tout cela qu’il a fallu protester.

Parlons en toute franchise. Bien que, suivant les vraisemblances, on ait raison à Rome sur le fond des choses, on ne l’a pas toujours eu dans la forme. Nous ne doutons pas qu’on n’y soit partisan très ferme du maintien du Concordat ; mais peut-être ne s’y rend-on pas suffisamment compte des conditions dans lesquelles le pacte de 1802 peut être aujourd’hui maintenu ou prolongé. Il est attaqué de toutes parts, et assez mollement défendu par beaucoup de catholiques, qui commencent à se demander, sans une vue suffisamment claire du lendemain, s’il ne vaudrait pas mieux pour l’Église reprendre sa liberté que de rester exposée à toutes les avanies qu’on lui fait systématiquement subir. Il n’y a pas de question plus grave. Pour la résoudre, il faudrait d’abord s’assurer de ce que serait, en France, dans le temps où nous sommes, la « liberté de l’Église, » après la rupture. La plus décevante manière de la discuter serait de se placer au point de vue purement philosophique, et c’est ce que l’État pourrait être tenté de faire ; ou au point de vue purement religieux, et c’est à quoi l’Église, fatiguée de tant de vexations, pourrait se laisser entraîner. La vérité est qu’il faut se placer au point de vue politique. Est-ce bien là ce qu’on a toujours fait à Rome depuis quelque temps ? Lorsque Pie X a ceint, il y a un an, la tiare apostolique, bien des gens se sont écriés que nous allions avoir enfin un pape qui ne serait que religieux, et ils l’ont fait avec un soupir de soulagement et d’espérance. Les vertus du nouveau pontife et l’éloignement où il avait jusqu’alors vécu de toute politique étaient à leurs yeux des garanties précieuses qu’il s’élèverait au-dessus ou se tiendrait en dehors des affaires proprement dites. Il ne verrait que celles du royaume de Dieu, qui, comme on sait, n’est pas de ce monde. Ces intentions étaient-elles celles de Pie X ? en tout cas, on n’a rien négligé pour les lui suggérer ou pour l’y confirmer. Le règne de Léon XIII avait été très long, l’un des plus longs qu’il y ait eu ; il a été environné d’un grand éclat ; il a laissé après lui une trace lumineuse. Mais les longs règnes, même lorsqu’on leur rend justice, amènent une certaine lassitude et produisent des tentatives de réaction presque inévitables. Dans toute œuvre politique, même la plus habile, la plus intelligente et la plus ferme, il y a d’ailleurs une part de déceptions, soit que les prévisions dans lesquelles elle a été conçue et poursuivie ne se soient pas pleinement réalisées, soit qu’on ne veuille plus leur laisser le temps de le faire. Le nouveau pape a donc reçu le conseil de ne pas s’occuper de politique, mais seulement de religion : il l’a suivi. En toutes choses, il n’a vu que l’intérêt religieux, et c’est le seul qu’il ait songé à servir. Qu’en est-il résulté ? Ceux-là mêmes qui l’avaient le plus encouragé à entrer dans cette voie ont poussé des clameurs dès les premiers pas qu’il y a faits. On l’a rappelé durement à la réalité des choses. On a affecté d’établir avec son prédécesseur des comparaisons peu flatteuses pour lui. On a lourdement et quelquefois cruellement fait peser sur sa tête la responsabilité des événemens déjà accomplis et de ceux qui se préparaient. A notre avis, il serait prématuré de porter un jugement sur le Saint-Père. Il faut laisser à l’expérience le temps de produire ses fruits. Mais, si l’expérience est trop lente à venir, les fruits peuvent en être amers.

Revenons à l’affaire des évêques de Laval et de Dijon. Ces deux prélats ont paru au Saint-Père entachés d’indignité : après avoir ouvert une instruction contre eux, il a invité le premier à donner sa démission et le second à s’abstenir provisoirement de certains actes de son ministère ; enfin, il leur a intimé à l’un et à l’autre l’ordre de se rendre à Rome à une date déterminée. Il aurait eu incontestablement le droit d’agir ainsi dans un pays avec lequel il n’aurait pas eu de concordat ; mais celui qu’il a avec la France rend la situation plus complexe. Non pas que le Concordat, qui attribue à l’État la nomination des évêques et au Pape le soin de leur donner l’investiture apostolique, les soustraie à toute juridiction ecclésiastique ultérieure ; il y aurait quelque chose d’insensé à le soutenir ; mais si, en vertu de cette juridiction, un évêque doit être déposé, il semble que ce soit une question à régler avec le gouvernement laïque auquel on a reconnu le pouvoir de le nommer. Or, que s’est-il passé pour l’évêque de Laval ? Si le Pape, par un intermédiaire régulier, lui avait seulement intimé l’ordre de se soumettre à l’autorité de la congrégation du Saint-Office, il n’y aurait eu rien à dire, le Concordat ne pouvant pas soustraire les évêques aux censures ecclésiastiques, ni à leurs conséquences ; mais s’en est-on tenu là à Rome ? Les lettres qui ont été publiées, à supposer qu’elles soient authentiques, enjoignent formellement à Mgr Geay de donner sa démission. Reconnaître au Pape le droit d’obliger un évêque à donner sa démission, c’est lui reconnaître celui de le révoquer par un moyen indirect, et comment admettre qu’il puisse le révoquer puisqu’il ne l’a pas nommé ? Un accord est indispensable avec le pouvoir civil.

Mais pouvait-on l’établir ? Le Pape a probablement jugé que non, et probablement aussi il ne s’est pas trompé. C’est une question de fait. Étant donné les dispositions actuelles de notre gouvernement, la tendance qu’il a manifestée si souvent à soutenir partout ce qu’on nous permettra d’appeler les brebis galeuses, l’empressement qu’il devait mettre à défendre contre le Pape des évêques qui seraient doublement ses créatures, le désir de se créer une clientèle personnelle dans l’épiscopat sans se préoccuper beaucoup de la manière dont elle serait recrutée, et, qui sait ? peut-être l’arrière-pensée de pousser à une sorte de schisme ou de constitution civile du clergé, — ce qui ne serait pas extraordinaire de la part d’un ancien séminariste comme M. Combes, — tout cela réuni laissait peu de doutes, ou même n’en laissait aucun, sur l’attitude qui serait prise à Paris. En s’adressant à M. Combes et en sollicitant sa protection contre le Pape, Mgr Geay savait fort bien que M. Combes ne permettrait pas qu’on touchât à sa mitre. Quant au Pape, comment s’y serait-il trompé ? Ne savait-il pas que toute entente serait impossible pour la destitution d’un évoque, puisque, depuis de longs mois déjà, elle est impossible pour leur nomination ? Sept ou huit de nos diocèses sont en ce moment sans évêques ; ils sont administrés par des vicaires généraux. Pourquoi ? parce que le gouvernement de la République a constamment nommé des prélats auxquels le Pape n’a pas cru pouvoir conférer l’investiture canonique. Le Pape a-t-il tort ou raison dans ses résistances ? Nous ne l’examinons pas, mais il y a là un conflit de plus, et il en résulte une tension qui s’aggrave de jour en jour dans les rapports des deux pouvoirs. Il faudrait, pour ramener la concorde, que le Pape et M. Combes y missent également du leur et consentissent à ne pas pousser à l’extrême ce qu’ils considèrent comme leur droit. Nous ne savons pas quelles sont, à cet égard, les dispositions de Pie X : celles de M. Combes ne sont pas douteuses, elles se manifestent avec une évidence qui ne laisse rien à désirer. M. Combes prépare la rupture. Ne vient-il pas de dire, dans son discours de Carcassonne que la séparation de l’Eglise et de l’État était « dans les vœux de tout le parti républicain. » Aussi n’avons-nous pas plus d’illusion que le Saint-Père, et sommes-nous convaincus comme lui que toute tentative d’accord aurait été vaine pour la destitution de l’évêque de Laval. Mais ce n’était pas une raison pour ne pas la faire, et, en la faisant, le Pape aurait mis le bon droit de son côté, dans la forme comme dans le fond, ce qui n’est pas négligeable dans un siècle et dans un pays où l’opinion est tout.

Quoiqu’il en soit, nous pourrions être avec notre gouvernement et reconnaître le bien fondé de quelques-unes de ses revendications si nous n’apercevions pas aussi nettement le but auquel il tend. Le Concordat, dit-il, a été violé ! et les journaux radicaux-socialistes répètent avec horreur : Le Concordat a été violé ! C’est là un bien grand mot pour un manquement dont on exagère singulièrement l’importance. Il est possible que le Concordat n’ait pas été respecté dans son esprit, mais il n’a pas été violé dans son texte, car il ne contient rien de relatif à la destitution des évêques. Le cas n’a pas été prévu, et s’il ne s’est pas produit depuis un siècle, cela prouve que, jusqu’à ces derniers temps, les évêques ont été choisis et nommés avec discernement. Il n’y a pas de précédent. Aucune règle écrite ne trace la conduite à suivre, et le Pape, s’il voulait équivoquer, pourrait dire que, n’étant obligé à rien par le Concordat, il a cru pouvoir agir suivant les seules règles canoniques. Mais allons au fait : que veut notre gouvernement ? Faire observer le Concordat ? N’en croyez rien : il serait enchanté, au contraire, qu’on ne l’eût pas respecté, parce qu’il se propose de le dénoncer, et qu’il aurait un grief de plus à invoquer. Si le gouvernement de la République était encore partisan du Concordat, il proposerait au Pape de le compléter sur le point où il présente une lacune, et de se mettre d’accord sur la procédure à suivre pour la destitution d’un évêque. Dans un autre temps, et avec un autre esprit, une entente se serait certainement produite. Est-ce ainsi qu’a procédé M. Combes ? Non ! Maître du paquet de lettres que lui ont livrées les évêques de Laval et de Dijon, et dont nous ne connaissons pas encore le texte complet, — on nous sert ces lettres une à une par l’intermédiaire de journaux amis, comme si on voulait prolonger l’intérêt d’un roman-feuilleton ! — il a envoyé un ultimatum au Pape, en lui enjoignant de désavouer et de retirer en bloc toute cette correspondance ; faute de quoi, ce serait la rupture définitive des rapports diplomatiques, le rappel de ce qui reste de notre ambassade à Rome, la remise de ses passeports au nonce à Paris.

Nous n’insisterons pas sur ce qu’il y a d’offensant et de grossier dans cette alternative, qui place le Pape entre une humiliation pour lui ou un danger pour l’Église. Ces allures de M. Combes seraient peut-être héroïques s’il en usait quelquefois contre les forts ; mais il a soin de n’être arrogant qu’avec les faibles. L’âme de ce brave est ainsi faite ! si le Pape avait un territoire grand comme la main et un bataillon de fantassins ou un escadron de cavalerie, il le traiterait autrement. Il ne parlerait pas sur ce ton au prince de Monaco. Mais, avec le Pape, pourquoi se gêner ? N’est-ce pas une belle occasion, puisque d’ailleurs on n’en saisit point d’autres, de montrer la grandeur de la France, et de lui en faire sentir à elle-même la fierté ? Espérons du moins qu’elle n’est pas tombée assez bas pour l’éprouver ici, car, en vérité, il n’y a pas de quoi. Il serait téméraire de vouloir pressentir ce que décidera le Pape, mais on a fait tout ce qu’on a pu pour lui rendre le recul impossible, et, avec un pontife aussi soumis que Pie X aux seules inspirations religieuses, il est à craindre que nous n’aboutissions à un non possumus attristé, mais résolu. Alors on renverra le nonce ; on rappellera toute notre ambassade ; il n’y aura plus ni explication nouvelle, ni conversation d’aucune sorte. Avec un autre gouvernement, ce serait la guerre. Avec le Pape, que sera-ce ? Évidemment il ne fera pas la guerre, lui ; mais on la fera à tout ce qu’il représente, ou plutôt on la continuera avec un redoublement d’ardeur. Peut-être la dénonciation du Concordat, énergiquement voulue par les uns, faiblement combattue par les autres, sortira-t-elle de là comme une conséquence qui s’échappe toute seule des prémisses. Cependant on ne saurait se passer de l’intervention des Chambres. Le Concordat, en effet, n’est pas seulement un traité, il est une loi, et par conséquent il ne peut être défait que par une autre loi. Mais ce n’est pas une garantie bien rassurante. Les deux Chambres ont montré jusqu’ici qu’elles tenaient au maintien du régime concordataire. Malheureusement les Chambres, quelquefois, ne sont pas plus maîtresses d’elles-mêmes que le gouvernement n’est maître de lui ; il leur arrive, à elles aussi, d’obéir à une minorité violente ; leurs discussions ne sont pas sans surprises, même pour elles, et on les a vues souvent se laisser aller à des entraînemens ou à des emporterons dont elles sont les premières étonnées et effrayées le lendemain. Impressionnabilité et inconsistance des Chambres ; résolution de la part du gouvernement de pousser les choses à bout ; enfin, à Rome, appréciation insuffisante de notre situation intérieure et des ménagemens qu’elle exige : tels sont les périls de l’heure présente, et ils sont grands.

Nous ne sommes qu’au commencement des vacances parlementaires. Si l’on en juge par le langage de la presse radicale-socialiste, elles seront remplies par une active campagne en vue de préparer la Chambre à commettre, dès sa rentrée, l’acte décisif qu’on attend de sa faiblesse. Il est convenu que le Pape a déchiré lui-même le Concordat, qu’il a offensé la France, enfin qu’on ne saurait s’abstenir de relever le gant qu’il nous a jeté. Nous avons dit combien tout cela est dénaturé ; mais ce n’est ni des radicaux-socialistes, ni de M. Combes, dont ils disposent, qu’il faut attendre de la bonne foi. Leur parti pris est arrêté. On aurait étonné le plus grand nombre d’entre eux, et M. Combes lui-même, si on leur avait dit qu’ils en viendraient si vite au point où nous les voyons arrivés ; mais leurs succès passés les enivrent et ils ne savent plus où ils s’arrêteront. Ils avaient cru rencontrer beaucoup plus de difficultés et de résistances dans la première partie de l’œuvre qu’ils ont accomplie. La facilité imprévue avec laquelle ils ont supprimé, dispersé, liquidé les congrégations enseignantes d’hommes et de femmes, sans parler de quelques autres, leur a fait perdre le sens des réalités. Ils croient aujourd’hui pouvoir tout faire, et nous craignons qu’ils ne puissent effectivement faire beaucoup de mal avant l’inévitable réaction qu’ils préparent. Il en est qui, dans leur hâte, demandent que la Chambre dénonce le Concordat et prononce la séparation de l’Église et de l’État avant même d’avoir pourvu aux conséquences de cette redoutable mesure et d’avoir pris législativement les dispositions nécessaires pour permettre à l’Église de vivre sans attache avec l’État. On verra après, disent-ils : commençons par rompre ! Ils admettent même, dans l’espoir que cette période transitoire ne saurait d’ailleurs être longue, que le statu quo actuel soit maintenu, c’est-à-dire le budget des cultes conservé, jusqu’au moment où la législation des cultes sera faite. Cette période pourrait bien, au contraire, durer longtemps, mais elle serait pleine de troubles dans le présent et d’incertitude pour l’avenir. Que dire au surplus d’une manière de procéder qui consisterait à se jeter d’abord dans le gouffre sans en avoir regardé le fond et sans même savoir sur quoi on tomberait ? Tout cela montre l’impatience fébrile qui s’est emparée de certains esprits, tandis que les autres se montrent de plus en plus déconcertés.

Nous espérons qu’à Rome on se rendra compte des nécessités qu’impose une situation aussi alarmante. La première est de soutenir les intérêts religieux par une sage et prudente politique, car ils ne sauraient s’en passer. Il est beau de toujours regarder le ciel ; mais nous vivons sur la terre, et cela nous impose certaines obligations. Il y a des choses qu’on peut faire dans un pays et non pas dans un autre, dans un temps et non pas dans un autre, avec telles personnes et non pas avec telles autres, et, pour atteindre le même but, on doit souvent suivre des voies différentes, parce que les points de départ et les accidens de la route sont différens. Il s’en faut de beaucoup que la même règle puisse toujours servir sans adaptation particulière aux circonstances du moment. Tout cela, sans doute, c’est de la politique et non pas de la religion ; mais la première est nécessaire à la seconde, et ceux mêmes qui croient que Dieu veille toujours sur son Église savent par l’histoire à quelles terribles épreuves il l’a parfois condamnée. Puisque ce sont des gouvernemens humains qui les lui ont imposées, c’est par des procédés humains qu’il faut s’efforcer de les détourner. La Russie vient de donner un grand exemple de modération et de prudence. L’incident du Malacca, qui a produit une si vive émotion en Angleterre, émotion qui s’est rapidement communiquée a tout le monde parce qu’on a craint la suite, a été réglé et arrangé en peu de jours à la satisfaction générale. On connaît les faits. Deux navires russes qui croisaient dans la Mer-Rouge, le Pétersbourg et le Smolensk, avaient visité et saisi un paquebot anglais sur lequel ils avaient cru découvrir de la contrebande de guerre. Le Malacca portait, en effet, une quantité considérable de matières explosives, et il n’est pas douteux qu’une pareille cargaison aurait été de la contrebande de guerre si elle avait été destinée aux Japonais ; mais elle était destinée à la flotte que le gouvernement anglais entretient dans les mers de l’Extrême-Orient.

Comment les livres de bord du Malacca ne faisaient-ils pas foi de cette destination ; ou, s’ils en faisaient foi, comment les officiers russes qui ont présidé à la visite ne s’en sont-ils pas aperçus tout de suite, c’est ce qu’il est difficile de dire. Quoi qu’il en soit, le gouvernement anglais ayant déclaré officiellement que le chargement du Malacca était pour lui, l’affaire était réglée : la parole d’un gouvernement ne saurait être mise en doute. Il restait seulement à savoir si, à côté des ballots destinés aux autorités anglaises de Hong-Kong, il n’y en avait pas d’autres. Mais des navires anglais arrêtés, visités, saisis en pleine mer, on sait combien l’opinion britannique est susceptible pour les faits de ce genre ! Elle l’est quelquefois sans mesure et toujours avec exaltation. Sur le premier moment, on n’a pas mis en doute, de l’autre côté de la Manche, qu’il y avait eu, de la part des officiers russes, une intention directement hostile dans l’acte qu’ils avaient accompli : le Malacca avait été traité comme il l’a été parce qu’il portait le pavillon britannique. Un autre motif encore a contribué à l’irritation, ou plutôt à la violence à laquelle les esprits se sont laissé entraîner. Les navires russes qui ont opéré dans la Mer-Rouge sont d’un caractère particulier. Ils appartiennent à cette flotte volontaire qui, constituée après la guerre de 1877-1878, se compose de navires à deux fins, paquebots de commerce pendant la paix, vaisseaux de guerre pendant la guerre. Ce sont là des manières d’être parfaitement légitimes, et personne en Angleterre ne le conteste. Mais on connaît la situation particulière de la Mer-Noire, telle qu’elle résulte de divers traités ou arrangemens internationaux. Le traité de Paris a interdit aux Russes d’y entretenir des navires de guerre, et, si cette interdiction a été levée, en 1870, à la conférence de Londres, celle qui s’applique au passage de ces mêmes navires à travers les détroits a été maintenue. La Russie ne peut pas faire passer des vaisseaux de guerre à travers le Bosphore et les Dardanelles. Cette règle est très simple lorsqu’on a affaire à des navires d’un caractère parfaitement tranché, commercial ou militaire : elle l’est moins avec les navires hermaphrodites de la flotte volontaire. Le Pétersbourg et le Smolensk ont traversé les détroits comme vaisseaux de commerce, avec le pavillon commercial, et c’est ensuite qu’ils se sont transformés en instrumens de combat. Est-ce admissible ? Naturellement on ne le croit pas en Angleterre, et il faut bien reconnaître qu’il y a là une question épineuse. Les journaux anglais formulent un dilemme très serré. Si, disent-ils, le Pétersbourg et le Smolensk sont des navires de guerre, ils n’avaient pas le droit de traverser les Dardanelles ; et s’ils sont des vaisseaux de commerce, ils n’avaient pas celui d’arrêter le Malacca. Certains journaux n’ont pas hésité à les traiter de corsaires, ou même de pirates, ce qui montre à quel point les esprits sont montés, ou plutôt étaient montés, car la tempête est aujourd’hui apaisée. Le gouvernement russe, comme nous l’avons dit, a proposé tout de suite une solution honorable pour les deux parties, en quoi il a rendu un véritable service à la paix du monde. Mais n’est-ce pas trop déjà que nous puissions nous servir de pareilles expressions, et que la paix du monde ait pu être mise en cause par un incident comme celui du Malacca. A quoi tient-elle donc ?

Le gouvernement russe n’avait eu aucune des mauvaises intentions qu’on lui a prêtées. Toutes réserves faites sur la régularité de la situation des navires de sa flotte volontaire lorsqu’ils sortent de la Mer-Noire avec une qualité et qu’ils apparaissent dans la Mer-Rouge avec une autre, c’est le droit d’un belligérant de visiter les navires de commerce neutres pour s’assurer qu’ils ne portent pas de la contrebande de guerre, d’arrêter et de saisir les navires suspects, et de soumettre leur cas au tribunal des prises de sa propre nationalité. Il ferait beau voir qu’on le contestât à l’Angleterre ! Elle aussi a commis des erreurs ; il s’en commet dans toutes les guerres ; le tribunal des prises est la juridiction compétente en pareil cas. Cependant la Russie n’a pas voulu pousser les choses à bout. Elle a fait savoir que le Malacca, qui avait déjà traversé le canal de Suez sous le pavillon russe, et qui était arrivé à Port-Saïd lorsque le conflit a pris un caractère aigu, serait conduit dans un port neutre de la Méditerranée, et que sa cargaison serait examinée en présence du consul britannique. Bientôt après, le Malacca a été relâche, et, tenant compte des contestations qui s’étaient élevées sur les vaisseaux de sa flotte volontaire, la Russie a décidé qu’ils cesseraient d’exercer le droit de visite. Cette décision a été notifiée au gouvernement anglais, qui s’est déclaré satisfait. Souhaitons, comme on l’annonce déjà, qu’un nouvel incident, celui du Knight Commander, coulé par un croiseur russe, se termine ainsi à l’amiable.

Nous ignorons si, comme on l’a dit, d’autres puissances, et particulièrement la France, ont prêté leurs bons offices à la combinaison heureuse pour tous qui a prévalu. Quoi qu’il en soit, la Russie s’est montrée sage en s’y ralliant. L’état de l’opinion britannique permettait de tout craindre et la moindre maladresse commise ailleurs aurait mis le feu aux poudres. Nous pourrions rappeler ici des souvenirs que nous aimons mieux oublier. Ce n’est pas la première fois que l’Angleterre, sous le coup d’une émotion dont elle ne semble pas maîtresse, émet des exigences qui seraient de nature à troubler la paix générale, si elles ne rencontraient pas, de l’autre côté, une résolution encore plus ferme de la maintenir, ou du moins de ne pas la laisser à la merci d’un incident d’ordre secondaire. Mais, certes, nous ne sommes pas encore dans l’Arcadie rêvée par nos socialistes, où les conflits entre nations ne seront plus réglés que sous la houlette d’un arbitre, après le désarmement universel !

Nous ne parlerons que pour mémoire des dernières séances de la Chambre des députés ; mais il faut bien dire quel a été le résultat des travaux de la commission d’enquête formée au moment où a éclaté pour la seconde fois le scandale du million des Chartreux. Ce scandale, on s’en souvient, a été porté à la tribune par M. Combes lui-même, et, cédant à sa première impression, qui a été vive, la Chambre s’est montrée disposée à prendre de grandes mesures. Mais elle s’est calmée très vite.

La commission, comme il fallait s’y attendre, n’a rien trouvé de ce qu’elle cherchait, ou du moins elle n’en a pas trouvé la preuve : la Chambre n’a pas voulu voir autre chose. Elle s’est empressée de jeter un voile sur les désordres qui étaient apparus dans plusieurs de nos administrations, et plus particulièrement dans l’administration judiciaire. Les mœurs inquiétantes de quelques-uns de nos magistrats, l’introduction trop évidente de la politique dans la justice, l’invocation de ce que M. le procureur général près la Cour d’appel a appelé lui-même « le fait du prince, » tout cela, après avoir frappé l’attention de la Chambre, ne l’a pas retenue. Quand la discussion s’est ouverte, on savait qu’elle avorterait. La commission avait rempli son devoir, mais la Chambre a refusé d’accomplir le sien. Placée entre les propositions de la commission, qui faisaient équitablement la part de chacun, et l’ordre du jour des gauches, qui donnait l’absolution à tout le monde, sauf aux calomniateurs innomés qui n’avaient pas justifié leurs calomnies, la Chambre n’a pas hésité : elle a voté l’ordre du jour des gauches, et remis par-là le Bloc sur sa base, où il avait paru ébranlé. Quelques membres de la majorité se préoccupaient cependant du sort de M. Lagrave, et ils ont fait un effort timide pour obtenir de M. Combes que l’absolution s’étendit jusqu’à lui. Il en avait besoin moins que personne : ce n’en est pas moins le seul qui ait été sacrifié. Les Chambres n’étaient pas plutôt parties en vacances que M. Lagrave a été destitué de ses fonctions de commissaire général à l’Exposition de Saint-Louis. Son seul crime était d’avoir déposé suivant sa conscience devant la commission d’enquête, et de ne s’être pas trouvé d’accord avec MM. Combes père et fils. M. Combes n’a pas songé un seul instant au trouble que la destitution de M. Lagrave apporterait dans les intérêts de nos exposans à Saint-Louis. Sa rancune personnelle a passé avant tout ; il a frappé la victime qu’il avait choisie. Mais, toujours brave et loyal, il a eu soin d’attendre pour cela le départ des Chambres, fidèle à un exemple que M. Pelletan lui avait déjà donné. C’est une autre manifestation du « fait du prince, » à qui tout est permis. M. Mascuraud lui-même, au nom des intérêts du commerce républicain qu’il a la prétention de représenter, n’a pas cru pouvoir se dispenser de blâmer la révocation de M. Lagrave : autant en emporte le vent ! On annonce, il est vrai, des interpellations pour la rentrée ; mais, dans trois mois, qui songera encore à M. Lagrave, si ce n’est en Amérique ? M. Combes n’aura pas de peine à détourner les esprits sur des sujets plus importans. Les questions religieuses qu’il amorce, sans parler de l’impôt sur le revenu, que la Chambre a mis en tête de son ordre du jour, ne leur laisseront aucun loisir. On ne peut, dès maintenant, penser sans inquiétude à ce que sera la session prochaine. Elle nous emportera tout de suite bien loin de la session qui vient de se clore et d’incidens qui ne se rouvriront pas.


Francis Charmes.
Le Directeur-Gérant,
F. Brunetière.

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