100%.png

Chronique de la quinzaine - 30 avril 1844

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Retour à la liste

Chronique n° 289
30 avril 1844


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.


----


30 avril 1844.


Le ministère se flattait-il de couper court à l’affaire de Taïti et de n’avoir pas à reprendre les explications échangées dans les derniers jours de février ? Nous l’ignorons ; mais ce qu’on peut affirmer, c’est qu’une telle espérance eût été bien peu fondée. Un grand pays n’éprouve pas impunément une émotion aussi universelle et aussi profonde. Que le désaveu de l’amiral Dupetit-Thouars ait, en effet, blessé la France dans sa fibre la plus sensible, qu’il ait mis le dévouement de notre marine à une rude épreuve et compromis peut-être pour l’avenir nos relations amicales avec l’Angleterre, c’est ce qui ne saurait faire l’objet d’un doute pour quiconque n’est pas étranger à la vie nationale de ce pays.

Or, c’est l’honneur et la mission du gouvernement représentatif de donner un cours régulier à ces agitations, et d’appeler les passions du dehors à se produire au sein du parlement sous le contrôle d’un débat contradictoire. Aussi ne saurions-nous comprendre l’étonnement affecté par quelques organes de la presse, en voyant l’opposition reprendre dans les deux chambres le débat récemment fermé sur Taïti. Ce n’est jamais que par une idée simple qu’un parti gagne du terrain dans la conscience publique, il est rarement utile en politique d’épuiser plusieurs idées à la fois, et c’est en concentrant ses efforts sur une question principale qu’une opposition bien conduite peut se montrer formidable.

Telle est la méthode usitée en Angleterre, telle est celle qu’ont appliquée chez nous les membres les plus éminens de l’administration du 29 octobre dans leur inexorable campagne contre le ministère du 15 avril. L’évacuation d’Ancône défrayait tous les débats, parce que ce mot suffisait alors pour éveiller toutes les susceptibilités du pays. D’autres accusations venaient sans doute se grouper autour de celle-là : on rappelait tour à tour et la Suisse devenue hostile à la France, et la Belgique contrainte de subir une mutilation de territoire ; mais ces griefs s’effaçaient tous devant celui d’Ancône. Lorsque l’honorable M. Guizot articulait ce nom à la tribune, le visage blanc de colère et le poing fermé, il comprenait d’expérience l’impossibilité de garder, au milieu de ces grandes excitations parlementaires, ce calme et cette mesure qu’il paraît considérer aujourd’hui comme des vertus d’une pratique si facile.

On a pu entendre dire au chef du 15 avril qu’en signant l’ordre d’évacuer Ancône, il savait fort bien armer l’opposition d’un grief plus redoutable que tous les autres pour l’existence du cabinet qu’il présidait. Nous avons trop de confiance dans la sagacité de M. le ministre des affaires étrangères pour n’être pas assuré qu’il a envisagé du même point de vue le désaveu de la conduite de notre amiral dans les iles de la Société. Les embarras gratuitement créés à la France, dans ces mers lointaines, par des entreprises irréfléchies aboutissant à une retraite humiliante, resteront, en effet, avec les difficultés inhérentes au droit de visite, comme le principal obstacle au maintien du ministère et à la durée de la politique internationale dont il est la plus éclatante personnification. Qu’il ne s’étonne pas dès-lors si l’opposition s’est emparée avec ardeur d’un thème qui est loin d’être épuisé, même à n’en juger que par les révélations incomplètes portées jusqu’à ce jour à la tribune.

Résumons rapidement, et pour la dernière fois, l’état réel des choses tel qu’il apparaît aujourd’hui à tous les hommes sincères, puis nous essaierons de tirer quelques conséquences des faits reconnus et avoués.

Des motifs de plainte dont l’Angleterre n’a pas méconnu la légitimité dé- terminèrent, en septembre 1842, le contre-amiral commandant les forces françaises dans l’Océan Pacifique à imposer à la reine Pomaré le traité du protectorat. Quoique M. Addington, dans sa lettre du 11 juillet 1843 à sir John Barrow, insinue que cet acte a été amené par l’intrigue et par l’intimidation, il reconnaît néanmoins d’une manière péremptoire que la résolution de la souveraine dans les îles de la Société a créé en faveur de la France un droit qui ne saurait être méconnu. Le gouvernement britannique n’hésite donc pas à accorder au pavillon spécial du protectorat imposé par l’amiral français à la reine de Taïti les honneurs du salut militaire, et il envoie à son consul, sous la date du 9 septembre 1843, des instructions convenables de tout point, puisqu’elles ont pour but de sauvegarder les droits de ses nationaux et ceux de la liberté religieuse.

Pendant que l’Angleterre se résignait aux faits accomplis, les choses suivaient à Papeïti un cours fort différent. Le gouvernement civil installé par l’amiral français avait fonctionné jusqu’aux premiers jours de janvier avec l’approbation de la population, des chefs indigènes, des étrangers établis dans l’île, et, à ce qu’il paraît, de la reine Pomaré elle-même ; mais à cette période pacifique succéda une période de troubles et d’agitations correspondant à l’arrivée de la corvette anglaise le Talbot. Peu après entra à Papeïti la frégate la Vindictive, dont le commandant continua d’une manière plus audacieuse et plus patente le plan déjà préparé contre les Français. Le missionnaire Pritchard, absent en 1842, avait repris possession de ses doubles fonctions diplomatiques et religieuses. Maître de l’esprit et de la conscience d’une faible femme, il voulut agiter ces populations, essayant de parler à ces races amollies la langue du fanatisme et de la nationalité. Pendant ce temps, un système d’envahissemens successifs sur les attributions du protectorat était organisé par la marine britannique, sous prétexte de fonder un service de signaux et d’hospices militaires sur des terrains cédés par la reine. Celle-ci écrivait enfin à sa sœur d’Angleterre pour qu’elle la délivrât de la tyrannie de la France, et réclamait l’envoi d’un grand vaisseau pour mettre ses oppresseurs à la raison. Un pavillon donné par le consul britannique était hissé sur l’habitation royale, malgré les protestations des officiers formant le gouvernement civil, et devenait l’expression visible à tous les regards du protectorat nouveau qu’on entendait substituer à celui du 9 septembre.

C’est dans ces circonstances que l’amiral français reparut en vue de l’île de Taïti, muni de la ratification donnée par son souverain au traité de l’année précédente. La résolution du gouvernement anglais relative à ces actes n’était point encore connue, ses agens consulaires et maritimes n’avaient point encore reçu les tardives instructions expédiées par l’amirauté et le foreign-office. Aucun débat ne pouvait donc s’élever entre ces agens et le représentant de la France. L’état provisoire durait pleinement quant à eux : il couvrait tous les actes qu’ils avaient cru pouvoir consommer pendant dix mois d’attente et d’incertitude.

Mais si le droit des gens n’autorisait pas à formuler des plaintes contre les officiers des forces navales britanniques, il en était tout autrement relativement à la reine Pomaré. A moins de fermer les yeux à la lumière, il faut reconnaître que, depuis l’arrivée de M. Pritchard à Papeïti, la reine avait violé toutes les stipulations de l’acte du 9 septembre, et qu’elle tentait des efforts publics pour substituer le protectorat de la reine Victoria à celui du roi Louis-Philippe. Il n’est pas un homme sérieux qui, après les publications déjà faites et les témoignages produits, puisse contester un fait d’une aussi éclatante évidence.

L’amiral Dupetit-Thouars a donc pu, selon les principes de tous les publicistes, agir comme il est loisible de le faire dans le cas d’infraction aux conventions internationales. Cela n’est pas contestable en droit strict. Sa conduite est-elle plus blâmable au point de vue politique. ? Justifie-t-elle le désaveu dont on l’a frappé et les termes injurieux dans lesquels quelques orateurs n’ont pas craint de l’appuyer ? Cet officier supérieur a-t-il commis une faute en profitant de circonstances favorables pour sortir des termes du protectorat et régulariser une situation complexe et difficile ? Voyons.

Remarquons d’abord que M. Dupetit-Thouars était laissé sans aucune instruction pour des éventualités que la correspondance des membres du gouvernement provisoire avait dû signaler depuis plusieurs mois au cabinet français. N’oublions pas non plus que M. le capitaine de vaisseau Bruat, gouverneur de nos nouveaux établissemens, partait, à la fin d’avril 1843, aussi dépourvu d’instructions précises que l’était depuis une année le contre-amiral commandant la division navale. Une telle situation imposait, ce semble, de grands ménagemens, surtout lorsqu’il fallait la juger à quatre mille lieues de distance, sans aucune connaissance personnelle des faits et des localités.

Connaissait-on exactement à Paris la mesure respective du pouvoir des chefs et du pouvoir de la reine à Taïti ? Avait-on une juste idée des difficultés inextricables que suscitera le conflit de la souveraineté intérieure maintenue à Pomaré avec la souveraineté extérieure exercée par le gouverneur au nom de la France ? N’est-il pas manifeste que cette femme n’est que le docile et, inepte instrument de la bande de missionnaires maîtres, depuis près d’un demi-siècle, de l’exploitation morale et industrielle des îles de la Société et des nombreux archipels de ces mers ? Le rappel de M. Pritchard ne changera pas une situation qui existait avant l’arrivée de cet agent, et qui est destinée à se maintenir après son départ avec toutes ses incertitudes et tous ses périls. Ainsi que l’a fait très bien observer M. le comte de la Redorte à la chambre des pairs, et comme l’a dit M. Billault à la chambre des députés, c’est aux missionnaires anglais qu’on défère en réalité l’administration de Taïti, en rendant la souveraineté intérieure à une malheureuse femme qui n’a jamais exercé qu’une autorité nominale.

Une situation aussi complexe et aussi mal définie pourra-t-elle se prolonger sans les plus graves inconvéniens ? Ne provoquera-t-elle pas dans ces lointains parages des collisions entre les deux marines, et peut-être entre les deux cabinets ? N’en avons-nous pas déjà la preuve dans la cession de terrains faite par la reine, malgré la réclamation énergique des officiers français ? Les périls ne seront-ils pas mille fois plus grands après un premier acte de faiblesse que lorsque la France avait tout le prestige de sa puissance et de son audace ? Enfin la situation réglée par le protectorat peut-elle être définitive ? Aucun des membres du gouvernement provisoire ne l’a pensé, aucun des Français revenus de ce pays ne paraît l’admettre. Instruit par l’expérience et par les faits accomplis durant quatorze mois, M. Dupetit-Thouars ne l’a pas cru. M. Bruat, chargé de constituer notre établissement, n’a-t-il pas partagé cet avis ? Ne l’a-t-il pas longuement motivé dans deux rapports successifs, et n’est-ce pas contrairement à l’opinion unanime du gouverneur, du contre-amiral, des officiers de l’escadre, de M. Reine et de tous nos nationaux, n’est-ce pas même malgré les vœux aujourd’hui constatés des populations indigènes opprimées par les trafiquans méthodistes, qu’on s’est décidé à désavouer une œuvre qui n’est pas moins celle de M. Bruat que de M. Dupetit-Thouars ?

Le ministère use assurément de son droit en déclinant toute communication ultérieure et en refusant de mettre sous les yeux de la chambre et du pays les rapports du gouverneur des possessions françaises dans l’Océanie ; mais l’opinion publique use aussi du sien en tirant de ce refus des conséquences naturelles. Chacun devine qu’en présence des hommes et des choses M. Bruat a reconnu et constaté l’impossibilité de s’établir dans ce pays sur un autre pied que celui de la souveraineté ; chacun pressent que la concentration aux îles Marquises et l’abandon matériel de Taïti seront la conséquence plus ou moins prochaine du douloureux échec subi par notre influence.

Cette perspective échappe moins encore au cabinet qu’au public ; de là des hésitations et des retards dans les mesures les plus urgentes par leur nature même. Deux navires anglais ont seuls jusqu’à ce jour mis à la voile pour ces parages. C’est par eux que nos marins apprendront, comme l’avait prévu M. Dufaure, la résolution de leur gouvernement. Le contre-amiral Hamelin attend des ordres, et réclame avec juste raison des instructions plus propres que celles de son prédécesseur à couvrir sa responsabilité. Il ne veut pas avoir le sort de M. Dupetit-Thouars ; il ne veut pas un jour se trouver désavoué. Mais il paraît que des instructions précises sont très difficiles à arracher au cabinet : on répond à l’amiral que telle éventualité qu’il prévoit ne se réalisera pas ; on préfère se renfermer dans des termes généraux ; on appréhende d’articuler des choses trop positives. Laisser garnison française à Taïti est aujourd’hui fort difficile, en admettant même qu’il n’y ait pas d’engagement contraire d’un autre côté ; reporter nos douze cents hommes aux îles Marquises, sur ces affreux rochers sans eau potable et sans terre végétale, exposer nos soldats à périr par la nostalgie et presque par la famine, sans aucun intérêt sérieux pour la France, c’est là une résolution à laquelle il est fort douteux que les chambres consentent à s’associer, lorsqu’elles seront mises au courant du véritable état des choses à Noukahiva et au fort Collet. L’évacuation complète, tel serait donc dans un avenir plus ou moins rapproché le terme final d’expéditions dispendieuses entreprises avec irréflexion, et qui forment un triste pendant aux négociations de l’acte du 20 décembre sur l’extension du droit de visite. Échapper à la ratification de ses propres traités et se débarrasser de ses conquêtes, tel a été depuis trois ans le principal travail du cabinet.

Malheureux dans ses transactions lointaines, il a été mieux servi par la fortune dans la grande question qui depuis dix ans s’agite à nos portes. La situation de l’Espagne se présente sous un aspect plus favorable aux intérêts français ; et soit qu’il faille l’attribuer au cours naturel des choses ou à l’habileté du ministère, celui-ci n’en doit pas moins recueillir les fruits. La reine Christine a quitté Paris pénétrée de la profonde conviction que l’harmonie de la France et de l’Espagne était la première condition de salut pour le trône de sa fille, et déterminée à fonder l’entente cordiale des deux peuples sur les nombreux intérêts et les vives sympathies qui les unissent. Les personnes qui ont eu l’honneur de communiquer avec elle affirment que cette princesse était partie dans des dispositions de nature à faire naître de vives appréhensions au sein du cabinet espagnol. Le chef de ce ministère et quelques-uns de ses collègues rappelaient à la reine régente les plus pénibles souvenirs de sa vie. Marie-Christine n’avait jamais dû se préparer à l’idée que le mouvement des révolutions appellerait un jour à partager sa confiance les hommes qui l’avaient si cruellement outragée comme princesse et comme femme. Singulier jeu de la fortune ! Marie-Christine est entrée en triomphe dans les lieux mêmes où un attentat odieux avait fait tomber la couronne de son front. Elle a traversé le royaume entourée de populations enivrées, et c’est cet enthousiasme même qui a fait la force et assuré la durée, jusqu’alors fort problématique, du cabinet actuel. Alicante et Carthagène sont tombées, et la révolte militaire semble désarmée pour long-temps devant la reine qu’elle avait si traîtreusement vaincue. Le voyage triomphal de Marie-Christine a été la campagne d’Egypte de M. Gonzalès Bravo ; il lui a donné la force de préparer son 18 brumaire et sa constitution de l’an VIII. Telle est la proportion des hommes et des choses entre les deux époques et les deux pays.

L’ordonnance royale sur la presse, du 10 avril, remet les affaires sur le pied où les avait assises M. de Zea Bermudez au moment où il reçut la mission de régénérer l’Espagne par l’action du pouvoir absolu, et de préparer l’avenir pour le royal enfant qui entrait alors dans la vie. Cet acte retranche de l’histoire les douze années qui viennent de s’écouler, et qui ont pesé d’un poids si lourd sur la malheureuse Espagne.

M. Gonzalès Bravo et ses cinq collègues co-signataires déclarent que le pays a besoin de réformes radicales, et que le gouvernement n’est pas revêtu des pouvoirs nécessaires ; mais ils n’hésitent pas à ajouter qu’ils n’en entreprendront pas moins cette grande œuvre avec une conviction entière. Lorsque les peuples arrivent à cet état de bouleversement où est tombée l’Espagne par tant de révolutions, les voies lentes adoptées dans les temps de calme ne suffisent pas, disent-ils, pour les réorganiser. Dans cette pénible tache, au milieu de la lutte des partis, les forces du gouvernement s’épuiseraient avant que le but fût atteint ; c’est ainsi peut-être que par des scrupules d’une légalité trop rigoureuse se trouveraient perdus les récens efforts du pays pour sortir de l’anarchie sanglante où il s’épuisait depuis dix ans.

La lecture de cet acte rappelle souvent, et jusque dans les termes même, le rapport rédigé par M. de Chantelauze, et qui figurait en tête des ordonnances de juillet. Soyons justes pourtant et ne frappons pas d’un blâme absolu des mesures dont la plupart des hommes qui connaissent l’Espagne s’accordent à reconnaître la nécessité temporaire. La situation de la société dans la Péninsule est tellement exceptionnelle, qu’il ne faudrait pas la juger tout-à-fait au point de vue des idées françaises. La législation nouvelle, rendue par ordonnance, sur les ayuntamientos s’exécute partout sans résistance ; peut-être en sera-t-il de même des mesures auxquelles le cabinet n’attribue d’ailleurs qu’un caractère provisoire, protestant avec une énergie que nous aimons à croire sincère de la ferme intention de convoquer bientôt les cortès, pour réclamer toute la responsabilité de ses mesures, rendre compte de sa conduite et appeler sur elle le grand jour de la discussion.

La dissolution de l’empire ottoman fait chaque jour des progrès plus manifestes, et l’apathie de la France en présence de l’anarchie qui désole le Liban devient de plus en plus inexplicable. Le plan très arrêté à Constantinople est d’épuiser la Syrie et d’en faire la Pologne de l’empire ottoman. Le pacha ne s’en cache pas : le pillage et les massacres continuent sous ses yeux sans qu’il paraisse s’en émouvoir. Il déclare hautement que sa mission n’est pas de rendre la paix à ce malheureux pays, mais de le mettre dans l’impuissance de s’armer de nouveau pour revendiquer ses prérogatives séculaires. Aucun voyageur ne peut aujourd’hui sortir des murs de Beyrouth sans courir risque d’être égorgé. Tel est le régime qui a succédé à cette puissante organisation égyptienne, à laquelle les ennemis de Méhémet-Ali étaient contraints de rendre d’éclatans hommages.

D’après l’arrangement conclu au mois de décembre 1842 par l’active intervention de l’Angleterre et de l’Autriche, arrangement que la France crut devoir présenter alors comme une victoire de sa politique, toutes les troupes albanaises devaient quitter la Syrie, et M. le ministre des affaires étrangères affirmait, en répondant à M. de Lamartine, dans la récente discussion des fonds secrets, qu’il y avait plus de dix-huit mois qu’elles en étaient sorties. Or, quinze jours auparavant, une troupe albanaise, sous le commandement d’un chef du nom d’Abbas, fort connu dans ces contrées par sa cruauté, avait quitté Beyrouth pour pénétrer dans la montagne, qu’elle ravage depuis deux mois. Un chef turc commande en cet instant même à Daïr-el-Kamar, contrairement aux termes de l’arrangement du 7 décembre ; et pour compléter l’anarchie que devait nécessairement engendrer le double pouvoir d’un caïmakan maronite et d’un caïmakan druse, ce chef musulman a imaginé d’organiser sur le même pied tous les villages de la province. Ce sont là des moyens de destruction qui auraient échappé même au génie inventif du persécuteur de la Pologne. La France ne trouvera-t-elle donc jamais une parole et une menace en face d’un pareil mépris des droits de l’humanité ? a-t-elle à ce point abdiqué son passé et son avenir ?

De grandes questions occupent nos deux chambres, et jamais l’élément moral n’a paru d’une manière plus éclatante sur le premier plan de la scène politique. Le système général des prisons et le système général de l’enseignement, la réforme de l’un par l’isolement, et de l’autre par la liberté, tel est le double problème dont la solution simultanée est demandée aux lumières du parlement.

Nous rendons la plus entière justice et au talent et à la sincérité des convictions de M. de Tocqueville. Que l’honorable rapporteur de la loi des prisons nous permette pourtant de le lui dire : il n’y a rien de moins démontré que l’urgence d’une réforme radicale dans le système général de l’emprisonnement, il n’y a rien de plus problématique surtout que le résultat moralisateur qu’il attend avec tant de confiance. Tous les chiffres se combattent dans cette matière, depuis celui des récidives, sur lequel se fonde la nécessité d’un changement, jusqu’à celui de la mortalité et des cas de démence, qui en constate les résultats. Le seul fait qui reste irrévocablement établi par l’exemple de la maison de Nîmes et celui de quelques autres prisons françaises et étrangères, c’est l’influence moralisatrice exercée sur les détenus par le personnel qui les dirige, influence à peu près indépendante du système de l’emprisonnement et de l’aménagement intérieur. Une autre conséquence sortie des débats, c’est la nécessité d’organiser promptement des asiles pour les libérés, dont les récidives ne sont guère moins imputables au repoussement de la société qu’à leur propre dépravation. Faire passer les condamnés par un état intermédiaire avant de leur rendre leur place dans l’ordre social, les réconcilier avec les habitudes normales de la vie, leur assurer du travail et des ressources indépendantes des préventions publiques, tel est le seul moyen véritablement efficace de prévenir les récidives et de régénérer la population de nos prisons. La mise en surveillance est à la fois le plus vicieux et le plus inefficace de tous les régimes. La surveillance de la police suffit pour flétrir le condamné dans l’opinion, et ne suffit pas pour l’empêcher de mal faire. Dans quelques petites villes, comme on l’a fait observer avec raison, les libérés tiennent en échec la force publique : à Paris, ils forment une association redoutable de malfaiteurs. C’est sur ce point que devraient se porter désormais les préoccupations du gouvernement, et tel est le problème que nous l’engageons à méditer pour les sessions prochaines.

La discussion à laquelle se livre la pairie sur l’instruction secondaire est vraiment solennelle. L’attention si longue et si marquée que la chambre des pairs consacre à un pareil sujet est un irrécusable symptôme de la gravité de la question. Il n’est pas dans les habitudes de la pairie d’exagérer ou de devancer les difficultés ; mais aujourd’hui les choses en sont venues à ce point que les dangers de la situation frappent les esprits les plus calmes, les plus sages, nous dirions presque les plus lents. Que de chemin nous avons fait depuis trois années ! En 1841, la présentation d’un projet de loi sur l’instruction secondaire à la chambre des députés avait bien soulevé du côté de l’église certaines objections ; cependant on ne désespérait pas alors d’arriver à une transaction satisfaisante entre l’état et le clergé. Il n’y avait pas alors d’insurrection contre l’enseignement universitaire : les évêques n’écrivaient alors ni dans les journaux, ni au roi. Tout est bien changé aujourd’hui : ce ne sont de toutes parts que déclamations ardentes et cris de guerre. Nous sommes en face, non-seulement de modernes ligueurs, mais de fils de croisés. Les têtes se montent, les imaginations s’échauffent, et les hommes graves ont compris qu’il était temps d’intervenir en allant au fond des choses.

Tel est, en effet, le caractère de la discussion qui se continue encore en ce moment au sein de la chambre des pairs, que chacun a dit sa pensée avec une entière franchise, les défenseurs comme les adversaires de l’instruction donnée par l’état. Nous en trouvons la preuve sur-le-champ dans l’attitude prise par le premier orateur qui a entamé le débat, nous voulons parler de M. Cousin. Défendre l’Université, défendre la philosophie sans accepter de solidarité avec l’œuvre et la politique du cabinet, tel est évidemment le but que s’était proposé M. Cousin, et il a su l’atteindre avec une heureuse fermeté. Il a pris la situation telle que l’ont faite depuis trois ans les vivacités étranges du parti ecclésiastique. Tout ce qui a été attaqué avec une insigne violence, tout ce qui n’a pas été suffisamment protégé par le pouvoir qui en avait mission, M. Cousin a voulu le défendre. Il a parlé en universitaire, en philosophe qui se reconnaît responsable des doctrines de son école : c’est en quelque sorte pro domo suâ qu’il a pris la parole. Cette situation avait l’avantage de laisser au célèbre orateur toute son indépendance vis-à-vis de l’administration, et M. Cousin a pu dire à la tribune : « Je me demande ce qu’est devenu l’œil et le bras de l’état, et si le gouvernement est aveugle et sourd. » Nous n’avons pas besoin de louer le talent littéraire qu’a déployé M. Cousin au moment où il accomplissait un devoir politique. Les pages qu’il a consacrées à l’histoire de l’Université, des ordres de saint Dominique et de saint François et de l’institut des jésuites, resteront parmi les meilleures qu’il ait écrites.

Quand nous disons que M. Cousin a pris dans la discussion le rôle d’universitaire décidé, nous n’entendons pas qu’il n’ait point parlé en homme politique. Il a parfaitement montré au contraire qu’en ces graves circonstances défendre l’existence de l’Université, c’était défendre la civilisation politique que nous avaient léguée les principes de la révolution française et la forte organisation de l’empire. Il ne s’agit rien moins que de l’unité morale de la France. Voilà, en effet, le grand côté de la question, voilà par où elle sort de l’enceinte des écoles pour affecter tous les intérêts sociaux. Aussi, pour en comprendre l’importance, il n’est pas nécessaire d’être régent de collège ou même professeur de faculté. M. le comte de Saint-Priest a dit à la chambre des pairs qu’il était bachelier aussi peu que possible, encore moins licencié et pas du tout docteur. Néanmoins il a défendu l’Université, parce qu’en homme politique il a vu toute la portée de la question. Il s’est aussi demandé s’il était dans le véritable intérêt de l’église d’organiser une concurrence, une lutte qui lui créeraient des adversaires nombreux et passionnés. Plusieurs point ont été touchés avec sagacité par M. de Saint-Priest. Il a esquissé d’intéressans rapprochemens entré ce qui se pratique en France, relativement à l’instruction publique, et ce qui se fait en d’autres pays, notamment en Amérique, et chez nos voisins les Belges. M. de Saint-Priest a deviné fort juste quand il soupçonne la Belgique de n’avoir pas trouvé la solution du problème dans la liberté d’enseignement dont elle jouit. Elle l’y a si peu trouvé, que le clergé belge lui-même s’agite en ce moment pour changer sa situation.

Il est admirable avec quelle légèreté où quelle mauvaise foi certains partis adoptent des mots d’ordre et des devises. La liberté comme en Belgique, tel est aujourd’hui le cri des ultramontains français. Opposons à cet enthousiasme affecté ou irréfléchi la réalité. Quand la Belgique rompit violemment avec la Hollande, l’enseignement public était uniquement entre les mains du gouvernement hollandais, dont l’esprit protestant s’était immiscé jusque dans les études destinées à former des prêtres catholiques. Cette immixtion, qui blessait vivement la liberté de conscience, était un des principaux griefs de la Belgique contre le gouvernement des Nassau. Aussi, dès que la scission fut opérée entre les deux parties de l’ancien royaume des Pays-Bas, l’enseignement en Belgique fut proclamé libre par forme de déclaration législative, et la force des choses le mit entièrement sous la main du clergé catholique. Ce clergé était national ; il avait puissamment travaillé à amener la révolution qui dotait la Belgique de son indépendance ; il demandait la récompense de son concours : on ne put la lui refuser. Le clergé était tout prêt pour exploiter cette conquête. Sa forte hiérarchie, la confiance aveugle des populations, lui permirent d’organiser en peu de temps un système d’enseignement public qui s’étendît sur tout le pays, et avec lequel il n’aspirait à rien moins qu’à placer l’éducation des masses sous le contrôle immédiat de l’épiscopat.

Cependant l’initiative prise avec tant d’ardeur par le clergé provoqua bientôt au sein du parti libéral des efforts en sens contraire. Ce parti, chez nos voisins, a de profondes racines. Son origine remonte aux premiers temps de la première révolution française, et depuis plus de cinquante ans il partage avec les catholiques l’influence sociale. Sous le gouvernement des Nassau, le parti libéral et le parti catholique s’étaient réunis dans une même et vaste opposition. La victoire devait les séparer ; toutefois, avant de reprendre vis-à-vis l’un de l’autre une attitude hostile, ils s’accordèrent pour proclamer la liberté de l’enseignement. Les catholiques exploitèrent les premiers cette liberté. Les libéraux s’émurent enfin, et ils fondèrent à Bruxelles une université, et sur d’autres points des établissemens qui devaient lutter avec l’université de Louvain et les autres instituts catholiques.

Et l’état ? quel fut son rôle ? quelle fut son influence ? Dans les chambres belges. Une majorité catholique décréta une loi d’instruction publique qui désarma l’état de tous moyens efficaces d’influence et d’autorité. Il arriva que seul l’état était presque exclu des bénéfices de la constitution. Seul, il n’était pas libre, car il n’avait pas la force nécessaire à l’accomplissement de ses devoirs. Cependant il ouvrit aussi des écoles. Ainsi il y a en ce moment en Belgique, qui ne compte que 4 millions d’ames, trois systèmes d’enseignement. Le premier appartient à l’église catholique, le second au parti libéral, le troisième à l’état. Se figure-t-on la perplexité des pères de famille, de ceux du moins qui n’ont ni le fanatisme catholique, ni le fanatisme libéral, quand il s’agit de faire un choix pour l’éducation de leurs enfans ? L’affaire est capitale. Par la préférence que l’on donne aux établissemens catholiques ou aux établissemens libéraux, on se classe politiquement. En vain on croirait se tirer d’embarras en frappant à la porte des écoles de l’état : c’est un moyen terme qui ne réussit pas, c’est une neutralité suspecte qui vous donne à la fois pour ennemis libéraux et catholiques.

L’église chez nos voisins est donc au comble de ses vœux ? Nullement, et c’est un point qu’il faut bien comprendre. L’église belge a sans doute de grandes ressources à sa disposition ; elle est alimentée, pour la satisfaction de ses besoins, par l’infatigable générosité des fidèles, et elle a le concours d’une corporation célèbre ; on voit qu’elle ne manque ni d’argent ni de jésuites. Toutefois, elle n’est pas satisfaite ; il y a dans cette situation quelque chose de précaire qui l’inquiète et qui presque l’humilie. Pour une puissance devant laquelle tant de têtes se courbent, c’est trop vivre au jour le jour. L’église belge a de plus hautes pensées, et on l’a vue, en 1840, confier à deux de ses représentans dans les chambres le soin de lancer une proposition qui tendait à transformer l’université de Louvain, siège de la puissance catholique, en personne civile qui aurait pu recevoir, posséder en toute propriété, immobiliser toute sorte de biens et d’immeubles. On reconnaît là les caractères de la main-morte. C’eût été un coup de fortune pour le clergé belge, s’il eût pu emporter par surprise une aussi grosse affaire. Cette fois, il fondait son empire immuablement, il devenait une corporation riche, une corporation propriétaire, qui aurait englouti des biens immenses. Qui aurait pu lutter contre elle ? Par le fait, la liberté de l’enseignement était anéantie. C’eût été le règne d’un monopole exclusif basé sur la richesse territoriale et adossé à l’autel. Les libéraux prirent l’alarme, reconnurent le péril et surent parer le coup. L’ambitieuse motion fut retirée : on la reproduira dans des temps meilleurs ; la persévérance fut toujours une des vertus de l’église.

On se demande nécessairement ce que fait l’état dans ce conflit des opinions catholique et libérale. Le gouvernement belge est fort embarrassé ; son impuissance n’est un mystère pour personne, et elle lui donne une attitude sans dignité. Le ministère actuel n’est pas libéral, il ne voudrait pas non plus paraître catholique ; il n’ose rien faire, et il voudrait paraître faire quelque chose. Voici ce qu’il avait imaginé. On sait que, la constitution belge ayant refusé au gouvernement toute influence immédiate sur l’enseignement, il a fallu créer des jurys d’examen qui eussent la mission de conférer des grades académiques. Depuis 1835, en vertu d’une loi provisoire, les deux chambres nommaient, concurremment avec le pouvoir royal, les membres de ces jurys. Toujours les choix parlementaires, surtout ceux de la chambre des représentans, avaient été politiques et d’une partialité évidente. Il n’y avait de remède, de contrepoids possible que la partialité opposée du gouvernement. M. Nothomb crut qu’il y avait là pour l’état une occasion favorable d’intervenir et d’essayer de reprendre quelque autorité. Il arriva devant les chambres armé de preuves, de documens de toutes sortes ; il mit dans une irrésistible évidence les abus de la pratique, et il demanda que la nomination des jurys d’examen fût désormais laissée au pouvoir royal. La prétention n’était pas exorbitante ; cependant elle fut repoussée par le parti catholique, qui se montra intraitable, et le cabinet intimidé recula. On vit M. Nothomb voter d’abord pour sa loi, qu’il avait peu à peu abandonnée dans le débat, et voter ensuite pour le contre-projet qui ruinait sa loi. Cela s’est aussi fait quelquefois ailleurs ; voilà encore un cas de contrefaçon.

Ainsi, en Belgique, l’état est et reste impuissant : le parti libéral a plutôt le verbe haut que la main longue, et parfois il a besoin de cacher par le bruit sa faiblesse. L’église a la force, elle étend sa domination, et cependant elle n’est pas satisfaite. A ses yeux, ses progrès sont trop lents, elle estime qu’elle rencontre encore trop d’entraves et de limites ; ce n’est plus la liberté qu’elle veut, c’est l’empire, l’empire absolu. La liberté n’est à ses yeux qu’une transition, elle n’est pas un dénouement définitif dont elle puisse se contenter, un but qui soit à la hauteur de son ambition. Le clergé belge s’estime plus avancé dans son œuvre que le clergé français. L’épiscopat français en est encore à travailler à la ruine de l’Université ; l’épiscopat en Belgique s’occupe d’établir sur d’inébranlables fondemens une université qui relève de l’église, s’identifie avec elle, et soit l’unique institutrice des populations.

En exposant ces faits, nous n’apprendrons rien à M. le comte de Montalembert, il les connaît aussi bien et mieux que nous. Gendre d’un des chefs les plus considérables du parti catholique belge, il ne saurait ignorer où en est aujourd’hui la question chez nos voisins ; mais il a sans doute jugé inutile de nous montrer l’église belge laissant derrière elle la liberté pour marcher ouvertement à l’empire, et, sans entrer dans les détails, il a dit à la tribune de la chambre des pairs que lui et ses amis désiraient la liberté comme en Belgique : il a préféré prendre les choses au premier acte plutôt qu’au second. Mais ne vaudrait-il pas mieux, pour plus de clarté et de franchise, adopter cette variante : nous demandons le monopole et le privilège comme en Belgique ?

Au surplus, il faut reconnaître que M. de Montalembert est parfaitement sincère, quand il confond dans son esprit la liberté et la domination de l’église. C’est pour lui la même chose. A ses yeux, l’église n’est libre que lorsqu’elle peut tout envahir et tout dominer. En empruntant cette manière de voir aux papes du moyen-âge, en l’adoptant pour règle de conduite dans les affaires de notre siècle, M. de Montalembert a pris une position tout-à-fait exceptionnelle. S’il a voulu appeler sur lui l’attention, il y a réussi, et, pour être juste envers lui, on doit des éloges à son imagination, à son talent d’écrire, à son aplomb précoce ; toutefois, nous eussions eu pour M. de Montalembert plus d’ambition que lui-même. Nous eussions désiré plus de solidité et moins de fracas dans l’attitude qu’il a prise. Au lieu de planter son drapeau à l’extrême gauche du parti catholique, n’y aurait-il pas eu pour lui un honneur plus réel à prendre son rang avec une gravité modeste parmi les hommes vraiment politiques de l’assemblée à laquelle il a l’honneur d’appartenir ?

Le jeune pair obtient les applaudissemens de ce qu’un certain catholicisme compte de plus excentrique ; mais, dans l’assemblée même qui lui prête une si indulgente attention, a-t-il beaucoup d’approbateurs ? Il a sans doute une foi robuste dans la valeur de ses convictions ; néanmoins, si fortes qu’elles soient, il pourrait peut-être éprouver certains doutes en se voyant si souvent réfuté, repris par les hommes les plus graves de la chambre où il siège : M. le duc de Broglie, M. Rossi, M. le comte Portails, M. le comte Roy. Il y a dans la chambre des pairs un grand nombre d’hommes sincèrement religieux que le catholicisme de M. de Montalembert, loin de satisfaire et d’édifier, offusque et révolte.

La tâche de défendre l’Université, si violemment attaquée par MM. de Montalembert et de Barthélémy, revenait de droit à M. le ministre de l’instruction publique, qui a su la remplir. M. Villemain, qui, par un lumineux exposé des motifs, avait bien posé la question et bien préparé le débat, n’a pas cru devoir intervenir dans la discussion générale par une nouvelle exposition des principes de la matière ; il s’est réservé pour la réplique dans les cas où des opinions émises par certains orateurs ne pouvaient rester sans réponse de la part du gouvernement. L’intervention de M. le ministre des affaires étrangères dans le débat a été fort remarquée ; c’a été de la part du cabinet une manifestation volontaire, préméditée, dont il convient de mesurer la portée politique.

Si l’art de gouverner consistait uniquement dans l’appréciation judicieuse et profonde des faits sociaux qui se passent sous nos yeux, on pourrait dire que le discours de M. le ministre des affaires étrangères est un acte de gouvernement. M. Guizot a parlé de l’église, de sa mission, de ses droits, avec une grave et digne impartialité ; il a caractérisé avec bonheur le juste empire de la religion sur les âmes, mais il a demandé si l’église pouvait raisonnablement se flatter de suffire aujourd’hui à la direction des esprits. L’Université fait ce que ne saurait faire l’église, voilà son titre, voilà ce qui la recommande à l’estime du pays. Quant au gouvernement, il a pour devoir de maintenir la liberté de la pensée et de la conscience, ainsi que le caractère séculier de l’état et son indépendance absolue. L’état est laïque, a dit M. Guizot, et doit rester laïque pour le salut de toutes les libertés que nous avons conquises.

Déjà ces idées, si incontestablement justes, avaient été portées à la tribune de la chambre des pairs par M. Rossi, tant au sujet des fonds secrets que dans le débat sur l’instruction secondaire. A deux reprises différentes M. Rossi a obtenu un brillant succès ; il a conquis une belle place parmi lei orateurs de la chambre des pairs, dont l’atmosphère convient tout-à-fait son élocution spirituelle et déliée, à son talent un peu froid, mais ingénieux et toujours fécond en aperçus pleins de sagacité. Les idées déjà développées par M. Rossi acquéraient plus d’importance en passant par la bouche de M. Guizot, parlant au nom du gouvernement, d’autant plus que cette fois on s’attendait à les voir accompagnées d’une conclusion que M. Rossi n’avait pas qualité pour y mettre ; mais M. Guizot n’a pas conclu : il s’est contenté de peindre la situation, sans indiquer quels remèdes le gouvernement croyait pouvoir apporter aux inconvéniens fort graves de cette situation. C’est déjà chose triste que cette conviction d’impuissance, mais n’est-il pas plus fâcheux encore de la proclamer. ? N’est-ce pas annuler soi-même l’effet qu’on se proposait de produire par des paroles sévères adressées à la portion turbulente du clergé. ?

Quand il faudrait prendre un parti, le ministère s’abstient ; puis, dans des circonstances où il devrait s’abstenir, il agit d’une manière malheureuse. Nous ne savons vraiment pas pourquoi le cabinet n’est pas resté neutre dans la question concernant M. Charles Lafitte. Une portion considérable de la chambre, mue par les plus louables scrupules, ne veut pas reconnaître la validité d’une élection qui lui paraît être le prix d’un marché conclu entre des électeurs et un candidat. Pourquoi le ministère est-il assez mal inspiré pour considérer ces scrupules comme un acte d’opposition ? N’eût-il pas été plus politique et plus digne de les approuver hautement ? Au moins la neutralité était commandée par toutes les convenances. Non, le ministère a pris parti, et il a vu se déclarer, non-seulement contre le candidat de Louviers, mais contre lui, une majorité de 18 voix. Ce résultat est dû en partie à l’argumentation serrée, à la parole chaleureuse de M. Léon de Maleville. La chambre a donc annulé pour la troisième fois l’élection de M. Charles Lafitte : elle a été fidèle au conseil que lui avait donné le cabinet à l’époque de la première élection ; ce n’est pas la chambre qui a changé de manière de voir, c’est le ministère.

COLLÈGE DE FRANCE.




LA SATIRE ET LA COMEDIE A ROME.




Est-ce un paradoxe de dire qu’on sait à peine la moitié de l’histoire quand on n’a lu que les historiens ? Je ne voudrais pas compromettre la dignité d’un genre essentiellement grave ; mais les écrivains comiques et satiriques ne sont-ils pas, pour qui se défie des récits de convention, un renseignement complémentaire, le supplément naturel des annalistes ? Évidemment les faits n’ont de sens qu’expliqués par les mœurs ; or, peindre les mœurs, c’est là précisément le but de la comédie et de la satire. On devine avec quelle sobre défiance, avec quelle extrême réserve des œuvres où la fantaisie et la passion ont tant de part doivent être mises au service de l’historien. Les pamphlets, bien entendu, ne seront jamais des documens authentiques ; mais si le temps ne sanctionne pas les calomnies, il a droit de recueillir les médisances. Qui nierait, en effet, qu’une certaine impression plus vraie, plus complète, plus libre, reste après de pareilles lectures ? Par le déshabillé même, par le contraste de ces études, la solennité souvent fausse des papiers purement officiels se trouve à propos corrigée. Pour moi, il y a telle page des Actes des Apôtres qui me fait entrer plus avant dans les sentimens intimes, dans ce que j’appellerai la familiarité de la révolution française, que les colonnes ostensibles du Moniteur ; je deviens de la sorte un contemporain. Autrement qu’arrive-t-il ? C’est que souvent le procès-verbal me donne la substance sèche d’un discours et rend inexact, par le scrupule même de l’exactitude, ce que le ton, ce qu’un regard, ce qu’un geste avaient modifié et expliqué ; en tout, la lettre tue l’esprit. Aussi l’artiste avait un sens profond qui, dans les jardins d’une villa italienne, plaçait de doubles statues, représentant d’un côté une figure belle et avenante, de l’autre un masque grimaçant et burlesque. C’est là l’image vraie de la vie ; or, à le bien prendre, le sentiment de la vie à travers les âges est le vrai don de l’historien. Depuis Hérodote, l’histoire est une muse, et cette muse vous paraîtrait morte si vous ne voyiez jamais éclater sur ses lèvres immobiles la gaieté que provoque un ridicule, le dédain que fait naître une prétention, la colère que soulève un vice honteux. Encore une fois, la comédie est, à certains momens, une pièce justificative de l’histoire. Je ne veux pas dire assurément que la Rome des derniers siècles républicains ne se retrouve point au vrai dans Salluste ; je prétends seulement qu’elle n’y est pas tout entière, et qu’il en faut demander aussi l’expressive peinture au vieux théâtre de Plaute et aux trop rares débris de la satire de Lucile.

Qu’on y prenne garde d’ailleurs, le sentiment critique, l’ironie, ont leur côté profondément sérieux ; il y a même çà et là, dans les siècles, des éclats de rire qui sont sinistres et qui semblent retentir quand quelque chose s’en va de ce monde, quand un règne est accompli, quand passent, pour ainsi dire, les funérailles d’une grande idée. Ce rire, je l’entends, avec ses sons stridens, dans les Dialogues de Lucien : là, c’est le paganisme qui s’écroule ; je l’entends à travers les bouffonneries du Gargantua comme à travers les jovialités de Candide : là encore, c’est une société qui change ; là encore, c’est la défaite du passé. Chaque fois que, dans les fabliaux du moyen-âge, le diable se saisit d’une âme et l’emporte, un ricanement aussitôt retentit : la civilisation fait de même, elle s’avance, et, jetant un regard de mépris aux morts laissés sur la route, elle dit aux vaincus comme le Romain : Væ victis !

Voilà, aux instans solennels, quelle est l’allure sombre de la moquerie. La colère aussi a son rire ; mais d’ordinaire, il faut le dire, le rôle de l’ironie n’a ni un caractère aussi triste, ni une semblable portée. Témoin des ridicules, elle se contente de les faire ressortir ; témoin des vices, elle les dénonce en les bafouant : son domaine s’étend de la raillerie à l’indignation. A coup sûr, ce n’est pas en France qu’il serait à propos de contester cette légitime royauté de l’esprit, cette intervention permanente du bon sens dans les mœurs, ce malicieux contrôle de l’observation sur les choses de la vie. Telle semble, au contraire, la marque distinctive de notre génie national ; nous ne sommes pas pour rien les fils des trouvères. Ce tour est même si naturel chez nous, que ceux-là qui se sont le plus approchés de l’idéale poésie et qui ont fait chausser à leur muse le plus sévère cothurne, ont dû cependant payer aussi un tribut aux exigences de ce dieu domestique, au lare familier de la plaisanterie. Le Menteur et les Plaideurs sont deux chefs-d’œuvre comiques sur le titre desquels on lit avec étonnement les noms de l’auteur du Cid et de l’auteur de Britannicus. Celui-là a donné la mesure de l’intelligence française qui osa faire servir les Lettres Persanes de prélude à l’Esprit des lois ; c’étaient les jeux d’Hercule enfant. Au reste, qu’on prenne ce que notre littérature a mis au jour, depuis trois siècles, de moqueries vraiment spirituelles et durables, n’aura-t-on point par là l’histoire fidèle, l’histoire complète de la transformation des idées et du changement des mœurs ? Le matérialisme sceptique, l’enivrement goguenard de la renaissance, Pantagruel vous en dira le secret ; les défaillances des âmes fortes, même dans une époque saine et régulière, le Misanthrope vous les fera comprendre : il est pour les cœurs bien faits ce que Faust et Manfred sont pour les cœurs maladifs. Et qui, je le demande, initie mieux au prétentieux jargon des ruelles, et même aux fadeurs de l’hôtel Rambouillet, que les Précieuses de Molière ? au mauvais goût de l’époque de Louis XIII, que les traits critiques de Despréaux ? Ne reconnaissez-vous pas dans les Provinciales l’immortelle peinture de ce faux esprit de religion qui ne change pas, et que, moins d’un siècle auparavant, la Ménippée du Catholicon avait flétri sous d’autres déguisemens ? Quant à Tartufe, la figure n’a guère vieilli.... c’est presque de l’histoire contemporaine. On le voit, la comédie est un bon guide ; rien n’explique mieux tel chapitre dédaigneux de Saint-Simon que les scènes du Bourgeois Gentilhomme. Mais le calme du grand règne n’était qu’une halte glorieuse, une sorte de répit du génie révolutionnaire déchaîné par le XVIe siècle ; l’histoire de ces temps est comme le coursier de Lénore, il faut qu’elle aille vite. Voilà Baron qui montre les antécédens des mœurs de la régence dans l’Homme à bonnes fortunes ; voilà Dancourt qui les laisse entrevoir dans le Chevalier à la mode. Je reconnais le XVIIIe siècle. Il s’ouvre par Turcaret, il finira par Figaro ; une noblesse corrompue achèvera ce que le cynisme des traitans avait commencé. La comédie m’explique la révolution, et ce commentaire en vaut un autre.

Comme elle avive le sentiment critique, la comédie met en goût de railler. Malheureusement, si elle grossit le ridicule chez les autres, elle ne rend guère chacun plus clairvoyant sur soi-même ; de là vient qu’il est si difficile de faire rire… quand on ne fait point rire à ses dépens. Pour ne pas recourir à cette dernière ressource, je suis heureux de rencontrer une autorité qui me couvre. Il est bien entendu que c’est Montaigne qui parle ; que les latinistes érudits (je suis trop poli pour dire les pédans), qu’il peint si bien, s’en prennent à l’humeur quinteuse du moraliste : « Cettui-cy, dit-il, tout pituiteux, chassieux et crasseux, que tu vois sortir après minuit d’une étude, penses-tu qu’il cherche parmi les livres comment il se rendra plus homme de bien, plus content et plus sage. ? Nulles nouvelles. Il y mourra ou il apprendra à la postérité la mesure des vers de Plaute. » Voilà un portrait saisi au vif. Laissons aux honnêtes esprits que n’effraient pas les spirituels dédains de Montaigne le soin patient de débrouiller la métrique de l’Amphitryon. De toute manière, le point de vue de l’observation morale vaut un peu mieux, surtout si l’historien en tire des remarques sur le temps, et si le critique, en faisant profiter le goût, trouve occasion de mieux éclairer la suite, de mieux montrer l’enchaînement de l’histoire des lettres. En lisant hier encore ces antiques monumens de la scène romaine, combien de fois le regret m’est venu de n’avoir pu assister à cette solennité toute classique, à cette représentation latine des Captifs donnée à Berlin, cette année même [1], devant le roi de Prusse ! Il y avait pour intermèdes, au lieu du joueur de flûte de Plaute [2], des odes d’Horace auxquelles le génie de Meyerbeer avait approprié une mélodie d’un caractère archaïque. Rien enfin ne manquait pour produire l’illusion, pas même les costumes exacts et les masques ; sans doute, dans ce poétique fanatisme d’érudition inventive et pour ainsi dire vivante, dans cette passion de l’antiquité qui va jusqu’à relever le proscenium, jusqu’à reprendre le masque d’Æsopus et de Roscius, il ne faut voir qu’une ingénieuse fantaisie, qu’un caprice de savans en belle humeur. Chez nous, la robe courte et les cheveux coupés des courtisanes, les longues bandelettes et la tunique des matrones, la toge ample des hommes libres et le petit manteau retroussé des esclaves, se trouveront toujours dans les notes des érudits plutôt que dans le vestiaire des comédiens. Cherchons donc dans les livres ce que nous demanderions en vain à la scène ; nos poètes nous ont donné le goût des spectacles dans un fauteuil. C’est par la comédie comme par la satire qu’on pénètre véritablement dans les mœurs et dans les habitudes d’esprit des Romains. La comédie ne peut peindre que ce qu’elle voit, là satire ne peut attaquer que ce qu’elle a sous les yeux. De là l’originalité, bien plus réelle qu’on ne le dit, de Plaute et de Juvénal au sein d’une littérature d’imitation.

L’idéal et l’imagination, qui avaient tenu tant de place dans la poésie favorisée des Grecs, manquèrent à la poésie des Latins ; heureusement pour ce genre en quelque façon critique, la sérénité de l’inspiration n’était pas nécessaire. La satire puise ses matériaux dans le temps même ; elle prend ses couleurs autour d’elle. Un poète anglais, Young, dit quelque part, à propos des satiriques : « Un vin médiocre peut faire un très bon vinaigre.» Je ne prétends pas insinuer par là le moins du monde que l’ironie ait été pour la poésie latine un pis-aller, sur lequel elle a bien fait de se rabattre après avoir échoué ailleurs ; ce serait une impertinence gratuite envers la littérature qui a donné, non pas à l’ancienne Rome seulement, mais à tant de générations qui sont venues depuis, les délicatesses de Catulle, la grâce charmante d’Horace, les accens profonds de Lucrèce, et cette mélopée de sirène dont Virgile a gardé le secret. La seule remarque sur laquelle je veuille insister, c’est que la veine railleuse fut plus particulièrement propre à ce peuple de laboureurs, de soldats et d’hommes d’affaires ; c’est que d’abord dans l’inculte satire de Lucile, dans le mètre à demi barbare de Névius, dans la verve folle de Plaute, comme plus tard dans les causeries enjouées des satires d’Horace, et même dans la vigueur un peu raide de Juvénal, quelque chose de vraiment personnel, une originalité, une saveur à part se rencontrent. La vieille et fruste tradition de l’ironie romaine, la moquerie crue et bouffonne, se perpétuent et se préservent au milieu des raffinemens du goût aussi bien que dans les barbaries de la décadence ; toujours la trace s’en retrouvera depuis les boutades informes des chants fescennins jusqu’au trivial cynisme des mimes. Là encore, particulièrement dans la comédie de Térence, Rome peut bien s’inspirer des importations littéraires de la Grèce ; mais cette fois du moins le larcin est une véritable conquête. Ce n’est point une bouture, c’est une greffe entée sur un tronc indigène, sur une tige vivace et sauvage.

La culture latine, avec sa valeur native, avec sa sève propre, est donc surtout dans la comédie et dans la satire. Satire et comédie, c’est à dessein que je rapproche, sans les confondre, deux genres que les rhéteurs ont pu séparer rigoureusement, qui s’éloignent même souvent l’un de l’autre, mais qui ne cessent jamais d’avoir quelque parenté, car l’intervention de l’élément critique dans l’art est leur condition à toutes deux, car toutes deux elles ont pour objet la peinture de la vie, car enfin l’action intervient toujours un peu dans la satire, au même titre que l’ironie intervient dans toute fable comique. La différence, c’est que la comédie abstrait ces caractères et ces passions qu’attaque la liberté discursive de la satire, les individualise en des types imaginaires, et les met enjeu dans des événemens. Ce voisinage de la satire et de la comédie fait qu’elles sont d’ordinaire compagnes : Lucile est le contemporain de Térence, Boileau est celui de Molière.

En Grèce pourtant, il n’en fut pas ainsi : ce n’est point que sur quelques témoignages diversement explicables [3], je croie la satire native de Rome et que je la regarde comme de source exclusivement latine. A Dieu ne plaise ! Il n’y a que l’inventive naïveté d’un érudit en loisir pour aller imaginer que la Grèce avait tout trouvé dans les lettres, excepté ce qu’il était précisément le plus facile de trouver, la satire. Que faut-il, en effet, pour cela ? d’un côté, un poète en bonne humeur ou en colère, de l’autre, quelque ridicule à fustiger, quelque vice à flétrir, une offense à châtier. Certes, ce sont là des conditions assez faciles. Supposez seulement que la verve vienne à notre poète et qu’il prenne la plume, vous avez aussitôt une satire. Il ne pouvait manquer d’en être ainsi en Grèce, et c’est ce qui arriva tout d’abord. N’est-ce point par le Margitès qu’Homère avait tiré vengeance d’un ennemi ? La perte d’un pareil poème est bien regrettable, plus regrettable peut-être que s’il s’agissait d’un monument étendu et important, mais qui du moins aurait des analogues connus. Je le demande, qui n’eût aimé à voir Achille furieux sortir ainsi de sa tente ? Ce caractère individuel, et en quelque sorte vindicatif, fut également celui des iambes d’Archiloque et d’Hipponax : là aussi, la poésie devint une arme pour la rancune, une arme terrible. Trois criminels du temps de Dante, que ce sublime satirique (on peut lui donner ce nom) avait rangés, quoique vivans, entre les suppliciés de l’enfer, ne tardèrent pas, dit-on, à être saisis de peur, à mourir en proie aux remords. Eh bien, les vers vengeurs d’Archiloque atteignaient le coupable encore plus avant : qui ne sait que Lycambe, le père de la maîtresse du poète, se tua de honte après les avoir lus !

Les silles de la littérature alexandrine, parodies de vers et de scènes classiques dirigées surtout contre les philosophes, eurent ce même cachet de personnalité blessante. Combien on est loin cependant des vives inspirations d’Archiloque ! Cette fois, ce n’est plus que la satire érudite, et celle-là ne tue personne. Déjà Aristophane, surtout dans les Grenouilles, avait eu recours à cette charge bouffonne de certains passages célèbres, de certains lambeaux des poètes en renom ; mais, chez le profond railleur, ces capricieuses boutades, dirigées contre Euripide, cachaient une intention critique, une ironie littéraire. Les arrangeurs de silles, au contraire, en détournant la parodie des vers de l’auteur même des vers, en traçant péniblement avec des centons d’Homère le portrait grotesque des rhéteurs d’école, se privèrent forcément de toute spontanéité moqueuse, de toute verve caustique. Quelque secondaire que paraisse un genre aussi puéril, il suffit cependant à témoigner de la présence de l’élément satirique dans la décadence de la poésie grecque. Du reste, il n’y suffirait pas, qu’on n’aurait qu’à rappeler Ménippe-le-Cynique ; quoique rien ne soit venu jusqu’à nous de ses écrits, c’est à lui cependant que revient la gloire d’avoir qualifié de son nom ces ingénieux mélanges de prose et de vers railleurs, ces charmantes ménippées que Varron transporta depuis à Rome, et qui devaient, bien des siècles après, donner et presque laisser leur titre à l’un des premiers chefs-d’œuvre de la littérature française. Mais c’est dans Lucien que la Grèce devait trouver, avec le dernier de ses grands prosateurs, le premier de ses satiriques. Chez ce génie net et facile, chez cette imagination tournée à la malice et au doute, la satire prit un caractère général, une portée, qu’elle n’avait pas eus jusque-là. Lucien ne fait pas seulement grimacer des ridicules, c’est à la société elle-même, aux institutions, aux idées, aux croyances, que remonte sa plaisanterie cruelle et enjouée. Méfiez-vous de cette épée de baladin, elle est perfide ; elle atteint le parasite qui se repaît au bout de la table, aussi bien que le stoïcien qui se drape dans son manteau troué, la courtisane couronnée de fleurs qui répand le vin de Cos sur un lit d’ivoire, aussi bien que ces dieux ivres qui chancellent sur les escabeaux vieillis de l’Olympe, C’est une critique universelle, c’est le bon sens induit au scepticisme par l’ironie ; le précurseur de Voltaire est trouvé. Prenons garde toutefois : Lucien, par l’esprit, sinon par la langue, appartient aux Latins plutôt encore qu’à la Grèce. A la façon, en effet, dont il parle des cliens faméliques et de la vénalité des grammairiens, je reconnais le médecin qui s’est arrêté à causer dans les parfumeries et chez les barbiers du Vélabre ; je reconnais le rhéteur qui, sa leçon finie, est allé le long du lac Curtius s’amuser de toutes les médisances bavardes des vieux promeneurs, ou bien sous la Basilique écouter les élégans de ce temps-là discuter, tout comme les nôtres, sur leurs chevaux et leurs chiens de chasse [4]. Lucien, ce n’est plus un Hellène, c’est un Γραιϰός (Graikos) de la décadence, un Romain, par la conquête ; la Grèce ne peut revendiquer qu’à moitié ce maître incomparable de la satire ancienne sur lequel l’empreinte latine est visible. C’est ainsi que la satire, sans être absente des lettres grecques et tout en y reparaissant par intervalles, selon le hasard des temps, ne reçut jamais là un développement assez continu pour constituer un genre distinct et déclaré, un genre qui eût une histoire suivie et à part. Voilà comment s’explique le mot souvent cité de Quintilien : Satira tota nostra est, qui est une petite vanité de critique national ; et celui d’Horace : Græcis intactum genus, qui me semble une de ces grosses exagérations que se permettent les poètes sous prétexte de donner du relief à leurs idées.

La poésie satirique et la poésie comique semblent se confondre à leur origine : en Grèce, cependant, la source commune, au lieu de se diviser bientôt en deux ruisseaux qui se rejoignent ensuite çà et là et mêlent leurs eaux, ne laissa d’une part échapper qu’un filet maigre et avare, et put de l’autre former tout d’abord un fleuve rapide et abondant. De là vient que Rome eut bien plus à créer du côté de la satire, où les antécédens étaient rares, que du côté de la comédie, où les exemples abondaient. Toutefois ce ne fut pas Aristophane, on le devine, qui put être un modèle pour les poètes du théâtre latin. Quoi de plus contraire, en effet, à l’esprit rigide, au tempérament positif des Romains, que l’humour (le mot ici n’est pas un anachronisme) de ce génie gracieux et puissant, fantasque et profond. Sans la vivacité athénienne, sans la rapidité d’intelligence de ce peuple merveilleux et né pour les lettres, comment eût-on senti tant d’allusions savantes et spirituelles ? comment eût-on goûté ce qu’il y avait de sérieux dans cette coordonnance de la folie, dans cette continuelle opposition d’un matérialisme effréné qui se complaît dans les plus basses régions du cynisme et d’une poésie souvent sublime qui s’élève jusqu’aux sphères les plus sereines de l’idéal. ? Ces métaphores prises à la lettre de nuages parlans et de villes d’oiseaux, la grotesque idée d’une république de femmes, Euripide composant ses pièces dans un panier suspendu, l’aiguillon des vieux juges déguisés en guêpes, les koaks retentissans des grenouilles, quelques pointes joviales de la parabase, eussent pu dérider un instant sinon les toges blandies des quatorze gradins privilégiés, du moins ce parterre romain plein d’esclaves et de prolétaires, tous les stantes vêtus d’habits bruns et qui se plaignaient de ne pas entendre [5]. Les Romains allaient au théâtre pour se reposer ; tout effort d’imagination leur eût coûté. Aussi sait-on de quelles précautions surabondantes s’entoure Plante pour être compris, et combien il insiste sur l’exposition afin que personne ne se trompe. Rien donc n’eût pu faire réussir à Rome les féeries étranges d’Aristophane, pas même les claqueurs gagés, delegati ut plauderent [6], que nous prenons pour une belle découverte de notre époque, et dont il faut restituer l’honneur aux anciens. Ces journaux romains, qu’une ingénieuse érudition a récemment retrouvés, n’avaient sans doute pas de feuilletons ; sans cela, certains auteurs s’y fussent loués eux-mêmes. Les gazettes existaient à peine depuis quelques mois, quand La Rochefoucauld, qui affectait pourtant d’éviter les airs d’auteur, trouvait moyen d’y corriger de sa main l’éloge des Maximes. Il y a une certaine corruption qui s’introduit tout de suite dans les lettres : c’est celle qui vient de la vanité.

Une autre cause encore aurait suffi à bannir du Latium la libre muse d’Aristophane : les graves Romains qui applaudissaient volontiers à la satire de leurs vices personnels, pourvu qu’elle fût faite sous des noms grecs, auraient craint de compromettre leur dignité de citoyens en tolérant au théâtre la satire des vices publics. Remarquez bien que si Plante jette un trait matin sur la banalité des triomphes [7], que s’il ose stigmatiser les honneurs rendus à la trahison [8], et les dignités prodiguées à l’infamie [9], ce n’est qu’en passant : il n’insiste pas, il glisse le trait dans une parenthèse du dialogue, et son audace est aussitôt couverte par quelque plaisante saillie. M. Victor Hugo a dit quelque part :

D’une bouche qui rit on voit toutes les dents.

C’est, je le soupçonne, ce qui faisait peur à Plaute ; aussi, en homme prudent, quand le poète leur parlait des affaires publiques, c’est à peine s’il laissait à ses auditeurs le temps de sourire. Ici, prendre le rôle difficile de champion populaire et narquois de l’aristocratie ; là, montrer par des fables la nécessité de la paix ; ailleurs, attaquer dans une allégorie burlesque la répartition des fortunes ; partout, se faire écouter du peuple en le bravant et maîtriser les passions politiques par les jeux de la fantaisie ; en un mot, cacher les plus dures vérités sous des extravagances transparentes, c’est ce qui ne pouvait réussir qu’à Athènes. Jamais les édiles n’eussent fait marché avec un chef de troupe comique disposé à mettre en scène de pareilles pièces.

Au surplus, les progrès de l’art et les susceptibilités de la politique n’avaient pu laisser la muse grecque elle-même dans la voie où elle s’était engagée sur les pas d’Aristophane. Forcément la comédie devait sortir des allusions parce qu’elles sont transitoires, et du caprice parce qu’il est exceptionnel. Pour constituer une école, il faut autre chose ; il faut atteindre l’homme même et s’en prendre à ce qui est l’éternelle inspiration du théâtre, je veux dire les passions du cœur et les ridicules des caractères. C’est ce que réalisa cette série d’écrivains comiques si brillante, si féconde, et dont un nom qui porte après lui le regret, le nom de Ménandre, est resté pour nous le symbole. Tel fut l’immense répertoire, aujourd’hui perdu, que les poètes de la vieille Italie eurent sous la main, et où ils purent choisir des canevas d’intrigues et des cadres plaisans. Les barbares de Rome [10] traduisirent plus d’une fois les beaux-esprits d’Athènes et ne s’en cachèrent pas : Plautus vortit barbare. Et puis, dans l’entraînement général vers l’imitatson de la Grèce, ce devint aussi une mode de se donner des airs grecs au théâtre. Bien avant la politesse raffinée de Térence, qui souvent affectait de ne pas même traduire le titre de ses pièces. Plante avouait que le bon ton était de revêtir les acteurs du pallium plutôt que de la toge :

Quo illud vobis græcum videatur magis [11] ;

aussi, a-t-il beau les déguiser, je les reconnais. Des jeunes fous et des vieux libertins, des pères dupés et des courtisanes insatiables, assurément il y en a partout, et ceux du Latium pouvaient très bien n’être guère différens de ceux de l’Attique. Qu’on voie donc, pour peu qu’on y tienne, un emprunt fait à la Grèce dans cette suite de types favoris qui avaient le privilège de toujours provoquer l’hilarité romaine ; que l’infâme prostitueur, avec ses habits chamarrés et son gros ventre, soit bafoué par les amoureux qui l’escroquent ; que la broche du moindre cuisinier suffise à faire fuir ce soldat fanfaron qui se vantait tout à l’heure de tuer des éléphans d’un revers de main ; que le vorace parasite quitte la cuisine pour relire de l’œil qui lui reste ses vieux cahiers de bons mots [12] et se faire ensuite payer ses lazzis par quelque franche-lippée ; qu’un esclave, bel-esprit effronté, invente pour filouter son maître toute une stratégie savante, toutes les combinaisons d’un fripon retors et madré ; enfin, que ce cortège d’êtres ignobles ou burlesques passe tour à tour devant nous, j’accorderai qu’ils viennent d’Athènes, eux et leur race, quoiqu’il fut facile de revendiquer en leur faveur le droit de cité et de leur accorder au moins la naturalisation. Mais je me trompe fort ou voici, tout à côté, d’autres personnages qui n’ont jamais quitté l’enceinte des sept collines. Ce banquier voleur qui paie ses créanciers à coups de poing [13], il sort évidemment de la rue des Vieilles-Échoppes, il va trafiquer d’usure au Forum ; cette épouse fidèle, mais revêche, honnête, mais bavarde, n’est-ce pas la matrone des anciens temps ? Quel est cet insolent qui se pavane ? Un affranchi d’hier, un plébéien parvenu, un client [14] qui le prend sur le haut ton, parce qu’il vend son témoignage, parce que l’habitude du parjure lui permet de ne pas déshonorer sa prétendue dignité de citoyen par le négoce. Nous sommes à l’audience du préteur ; quittons-la pour glisser un œil furtif dans la rue des Toscans. Entrevoyez-vous, par l’impluvium, cette jeune courtisane dont une esclave lisse les cheveux huilés ? Elle lit, je crois, des tablettes de cire que vient de lui remettre un fils de famille : c’est un traité par lequel on l’achète pour un an, traité qui pourra bien donner lieu à des procès [15], et dont le magistrat, soyez-en sûr, examinera sérieusement les clauses. Ici le Romain se montre à découvert ; son esprit formaliste fait de l’amour un contrat, et il donne au vice un caractère légal et juridique. Alcibiade eût-il songé à présenter un pareil bail à la signature des Ninon de son temps ? Décidément nous sommes à Rome ; il suffit d’ouvrir le théâtre de Plante pour n’en plus douter. A chaque pas, des anachronismes intelligens, de spirituelles inadvertances, y trahissent l’intention vraie de l’auteur. Ici, par exemple, on vous dit que le roi Créon règne céans, mais voilà quelques vers après qu’il est question des triumvirs ; là, vous voyez les murs d’Athènes ; prenez patience, on ne tardera pas à vous envoyer chez les édiles. Dans une autre pièce, vous croyez être à Épidaure, et quelques scènes plus loin il sera question du Capitole. Ailleurs, enfin, vous vous imaginez entendre un laboureur des côtes de Libye, et bientôt on vous parlera d’envoyer du blé au marché de Capoue [16]. Certes ce n’est pas moi qui me plaindrai de ces inconséquences ; elles montrent, au contraire, comment le génie naïf du grand poète revenait de lui-même au naturel, après avoir jeté en passant son offrande au pied de cette déesse vieille comme le monde et qui ne supporte pas les dédains, la mode. Personne ne conteste l’originalité de la satire des Romains ; à mon sens, on ne saurait non plus nier avec avantage l’originalité de leur comédie, surtout dans l’auteur des Ménechmes. Chez ce dernier, l’étiquette souvent peut être grecque : toutefois ne vous fiez pas trop à la modestie affectée des prologues. Plante, je le soupçonne, s’y donne souvent comme un simple traducteur, alors même qu’il invente presque tout. Par-là, la manie des grécisans se trouvait caressée ; argumentum græcissat [17]. En effet, à quoi Plante vise-t-il avant tout ? A des applaudissemens. Rien ne lui coûtera, pourvu qu’il les obtienne. Qu’il faille pour cela accabler d’injures ses propres compatriotes, les Ombriens, et les traiter, par exemple, de pituiteux et de roupieux [18], le poète n’hésitera pas ; il est prêt à tous les sacrifices. Et même, comme le théâtre à Rome était commun pour les sénateurs et pour les esclaves, les concessions les plus contradictoires se succèdent de sa part ; les élégances d’une civilisation empruntée sont mêlées par lui à la crudité indigène. Le voilà tour à tour qui cite quelque beau nom de poète grec [19], pour flatter l’atticisme aristocratique de la galerie, ou qui risque les obscénités des dernières scènes de Casina [20], pour exciter le rire sans vergogne des derniers gradins. Quoi qu’on en ait pu dire [21], la comédie latine semble donc avoir un caractère propre, une valeur d’invention créatrice, une couleur véritablement nationale. Qu’importent les libres emprunts de Plaute ? Molière, en traduisant l’Amphitryon et l’Avare, né les a-t-il pas marqués au sceau de son génie, et quelqu’un soutiendrait-il que les Plaideurs ne valent rien parce que l’idée en a été prise dans les Guêpes ? C’est La Fontaine qui a dit, avec sa grâce ordinaire :

Mon imitation n’est pas un esclavage ;

ce vers pourrait servir d’épigraphe à ce qu’a écrit l’auteur des Ménechmes. Dans tout ce vieux théâtre, la saveur romaine est sensible. Si la satire a conservé chez les Latins sa franchise native, si une sève vivace se cache dans leur comédie sous l’écorce de l’imitation, quoi d’étonnant ? La satire et la comédie, n’est-ce pas ce qu’on peut appeler la poésie critique, et cette poésie ne revenait-elle pas de droit à un peuple dont les passions et les idées étaient essentiellement positives, à une nation qui ne tarda guère à omettre, pour les voluptés sanglantes de l’arène, les pures émotions de l’art tragique ? Je sais bien que la comédie elle-même finit par être victime d’une brutalité d’instincts si effrénée ; mais, à l’origine, cet éloignement de l’idéal, cet amour exalté du vrai matériel, ce goût des réalités en toute chose, durent favoriser et exciter la faculté critique d’où procèdent la comédie et la satire. Aussi m’est-il impossible de jeter les yeux sur les incultes origines de cette littérature, plus tard si grande, sans remarquer que ce sont surtout là les fruits spontanés de l’esprit romain abandonné à lui-même. Quand les modèles grecs posent devant les écrivains latins, c’est autre chose ; trop souvent alors les grâces un peu artificielles du pastiche se substituent à l’allure originelle, à la verdeur première. Heureusement ce naturel penchant à l’ironie éclate, dans l’ancienne Rome, bien avant les importations de la Grèce, et se maintient, après elles, avec des fortunes qui, pour être inégales, dans des conditions qui, pour être diverses, n’en attestent pas moins une continuité persistante. Un simple crayon nous en convaincra ; il suffira même de marquer très rapidement et d’un simple trait quelques-unes des principales lignes.

Dans le Brutal de Plaute, quand on fait croire au matamore qu’un fils vient de lui naître, le bravache s’écrie aussitôt : « A-t-il demandé une épée ? provoque-t-il déjà les légions au combat pour ravir leurs dépouilles. ? » Une vérité se cache, comme d’ordinaire, sous cette fanfaronnade de capitan ; car virtuellement le génie comique n’invente pas ce qu’il peint, il ne fait que donner au ridicule plus de saillie en grossissant la réalité. Ce qu’il y a ici de vrai, c’est que souvent, dès le début, l’instinct perce, le naturel se trahit. Le fils d’Alcmène étouffait des serpens au berceau, et ce n’est pas pour rien non plus que la tradition montrait le premier enfant romain suspendu aux mamelles d’une louve. Dans les choses de l’intelligence comme dans les choses de la politique, la dureté agressive du caractère se révèle aussitôt chez ces conquérans. Eux aussi, ce qu’ils demandent, ce qu’ils saisissent tout de suite, c’est une épée. Eh bien ! je dis que, si cette nature d’esprits commence par tirer le glaive, c’est que la poésie satirique (on entend bien que je donne à ce mot une assez large acception pour qu’il comprenne aussi la poésie comique) se trouve être un de ses domaines originaux, une de ses veines propres.

Voyez plutôt. En ces cinq cents années de barbarie absolue, durant lesquelles Rome, exclusivement occupée d’usure, de chicane et de labourage, se préparait à conquérir le monde, quels furent d’abord les symptômes les plus frappans de culture poétique ? sur quel point, en un mot, vit-on se manifester le premier frémissement littéraire chez ces esprits engourdis et rebelles ? Ce qu’on rencontre là, presque sur le seuil, ce sont les airs informes des vendanges et des moissons, ce sont les chants dévergondés qu’on improvisait durant ces accès étranges de licence périodique, durant cette espèce de fièvre amébée dont l’histoire littéraire montre que presque toutes les nations méridionales ont été saisies chacune à son tour. Qu’au fond il n’y eût point grande valeur dans la grossièreté des poésies fescennines et dans le rhythme barbare du vers saturnin ; que la hardiesse cynique des couplets improvisés aux noces, que les brutales épigrammes librement débitées par les soldats sur le chemin des triomphateurs, fussent des œuvres sans lendemain produites au hasard par la verve populaire, qui le niera ? Mais, en revanche, qui niera aussi que ces dispositions ironiques se perpétuant jusque sous l’empire, que ce privilège toujours maintenu de la moquerie devant la Victoire, c’est-à-dire devant la divinité aveuglément adorée par Rome, ne soient un trait de mœurs caractéristique et ne marquent une nuance vive du goût national ? Sans doute l’ombrageuse jalousie des patriciens s’offensera de l’essor laissé à la satire, d’autant plus que la satire elle-même ne tardera pas à abuser de l’indépendance acquise pour s’attaquer avec violence aux personnes. De là une réaction qui fit écrire dans la loi des douze tables que tout auteur d’écrits diffamatoires serait à l’avenir puni de mort, capital esto [22]. Quand les lois sont si sévères, il advient que, comme elles atteindraient trop de gens, elles finissent par ne plus atteindre personne. C’est précisément ce qui arriva : à la peine de mort on substitua les coups de bâton. Mais l’esprit critique n’est pas tout-à-fait si endurant que le bonhomme Géronte dans le sac de Scapin ; c’est lui bientôt qui se saisit du bâton. Aussi n’attendez pas que, sur ce point, l’esprit romain renie ses antécédens. Bien au contraire ! tant que l’extrême décadence ne sera pas venue pour lui avec les dernières hontes de l’empire, il persistera dans cette voie indépendante où sa gloire la plus originale finira par se rencontrer sans qu’il la cherche, et où Juvénal aura son tour après Plaute.

Tout le monde sait combien Rome répugna long-temps à la culture grecque, quelles vives préventions contre les raffinemens de cette civilisation trop exquise se maintinrent chez les derniers représentans de l’antique rudesse latine. On chassait les philosophes ; un patricien se fût cru déshonoré par ce vil métier des lettres ! Sans doute les Romains, qui n’avaient point eu la prudence des compagnons d’Ulysse, et qui n’avaient pas comme eux empli leurs oreilles de cire molle, ne tardèrent pas à tomber sous l’empire de ces voix de sirènes, et le vieux parti de Caton lui-même, qui ne s’était pas fait lier au mât à la manière du héros de l’Odyssée, finit par céder aussi à la séduction. Il n’en est pas moins constaté par là qu’originairement, et en ne suivant que son instinct propre, Rome de ce côté fut rétive. C’est tout ce qu’il faut. Un contraste, d’ailleurs, me frappe : d’une part, l’aristocratie abandonne aux esclaves tous les sublimes chefs-d’œuvre qui arrivent d’Athènes ; de l’autre, au contraire, la jeune noblesse se réserve le privilège des farces venues de Campanie et les interdit sévèrement aux histrions. Cette prédominance (bien que momentanée) de la verve joviale sur la passion de la haute poésie explique mieux que tous les commentaires la remarque sur laquelle j’insiste. Encore une fois, Rome ici suit son penchant. Que le caractère des atellanes se modifie et que les acteurs changent ; que les exodes satiriques s’y intercalent plus tard, ou qu’on fasse de ces pièces rajeunies une libre improvisation dans des cadres convenus comme au vieux temps, une composition plus régulière et versifiée comme sous Sylla, un intermède burlesque comme sous l’empire ; que les noms enfin se modifient ou se mêlent, pour faire plus tard le tracas des lecteurs et la joie des érudits, peu importe ! Ce qu’il y a de sûr, c’est que cette véritable commedia dell’ arte maintiendra ses moqueuses habitudes, ses malices pétulantes à travers les révolutions romaines ; c’est que, bien des siècles après, l’Italie moderne les retrouvera spontanément comme un don du caractère national. L’hérédité est directe : le gourmand Maccus, avec sa double bosse, qui se bat pour avoir deux parts au souper, c’est l’égoïste Polichinelle ; vous reconnaissez Panniculus à sa batte et à son classique chapeau, c’est Arlequin. Leur empire n’a pas été troublé, tous deux règnent encore en maîtres. Sceptre innocent que celui-là, sceptre qui ne pèse sur personne et que personne ne cherche à briser ! Il n’y a pas de famille princière au monde qui puisse produire d’aussi beaux titres qu’Arlequin et que Polichinelle, surtout depuis que Béranger a fait l’oraison funèbre du roi d’Yvetot.

Un académicien, qui doit surtout sa fortune littéraire à de spirituelles leçons sur la poésie des Latins, a remarqué avec justesse que l’idiome, chez les poètes comiques de Rome, avait pris de beaucoup les devans. Si, en effet, on compare le style de Térence aux vers postérieurs de Pacuvius, on sera vivement frappé du contraste ; l’air archaïque, les tours rudes des uns ne sailliront que mieux à côté de l’élégante urbanité de l’autre. C’est précisément de la même manière que la langue s’est comportée en France. L’éloquente harangue de d’Aubray, dans la Satire ménippée, est de trente ans en avant sur Du Vair et sur Du Perron ; ainsi encore, un demi-siècle plus tard, la prose atteint tout à coup sa perfection dans les Provinciales. Certes, de pareils faits sont significatifs, une semblable coïncidence n’est pas fille du hasard. Rome et la France étaient nées pour la comédie, pour la satire ; c’est pour cela que toutes deux apparaissent si bien, celle-là sous les touches adoucies d’Horace, qu’il faut corriger par les traits vigoureux de Plaute, celle-ci sous le pinceau complet et achevé de Molière.

Il serait facile d’accumuler les preuves, de montrer que l’habitude de l’ironie était familière aux Romains, qu’elle s’était partout glissée dans leurs mœurs. Ce qui s’est passé chez nous au moyen-âge rappelle ce qui se passait chez eux ; la bouffonnerie également s’y mêlait aux choses les plus graves, le rire burlesque aux plus funèbres tristesses. Nos églises avaient leur fête de l’âne ; nos rois avaient leur fou, et la mort elle-même, déguisée en danseuse, avait sa ronde macabre. De même à Rome, dans certaines cérémonies religieuses, des plaisans habillés en Silènes contrefaisaient les prêtres qui marchaient devant eux ; de même, aux pompes mortuaires, figuraient des bouffons qui singeaient la contenance et la physionomie du défunt. C’est le même penchant qui reparaît sur tous les points, qui se trahit sous toutes les formes.

Quand par la chronologie on arrive enfin à l’auteur de l’Amphitryon, chaque nom, chaque œuvre semble une démonstration de la thèse que je viens de soutenir. Le théâtre de Plaute, c’est Rome elle-même, c’est, Cicéron l’assure, la fidèle image de la vie d’alors [23]. En France, on a été long-temps injuste pour Plaute ; bien des gens, pour emprunter un joli mot de la préface des Plaideurs y avaient « peur de n’avoir pas ri dans les règles. » Seule de son époque, l’ingénieuse Mme Dacier osa écrire la vérité sur le grand poète qu’elle s’essayait à traduire et chez qui, dit-elle, se rencontrent « beaucoup de belles qualités, qui peuvent non-seulement régaler à Térence, mais peut-être même le mettre au-dessus de lui. » Au XVIIe siècle, les ornemens enjoués de son style acquirent tous les suffrages à l’auteur de l’Andrienne ; on le comprend, ces images adoucies du vice, cette mélancolie facile, cette corruption recouverte d’élégance, devaient plaire à la société polie de Louis XIV, beaucoup plus que les tableaux énergiques de l’Asinaire et du Brutal, beaucoup plus que cette alliance audacieuse de la philosophie et de la licence qui osait faire du cynisme une leçon vivante de morale. Grâce à une spirituelle et récente traduction, grâce aux efforts d’une critique ingénieuse, Plaute aujourd’hui est à sa place, et la crainte de n’avoir pas ri dans les règles n’effraie, à l’heure qu’il est, aucun de ceux qui le lisent, je veux dire aucun de ceux qui l’admirent. Gardons pourtant nos sympathies aux vers si doux de Térence, à ces peintures délicates des sentimens, à cette finesse de la diction ; mais souvenons-nous du jugement piquant de César qui, après l’avoir lu, l’appelait dans des vers spirituels un demi-Ménandre, dimidiate Menander. Quoique l’auteur de l’Eunuque poussât jusqu’à l’idolâtrie le goût de la Grèce, il n’en est pas moins, par cela même peut-être, un fidèle témoin du monde policé d’alors, un témoin qu’il faut entendre. Cette société agréable et bienséante des Lélius et des Scipions, cette passion un peu coquette des lettres, ces grâces du langage, dans leur fadeur même, montrent que le grand règne d’Auguste eut, comme le grand règne de Louis XIV, sa littérature de Louis XIII, et fut également précédé d’une sorte de raffinement anticipé, d’une sorte d’élégance séduisante, mais légèrement maniérée et factice. Le théâtre de Térence me semble présenter cette nuance dans sa fleur et telle à peu près que l’aurait retracée Mme de Sévigné, non pas la mère de Mme de Grignan, à coup sûr, mais la jeune fille amie de Mme de Rambouillet, mais la jeune femme assidue aux causeries du salon bleu.

Ainsi jetée dans l’imitation de la scène athénienne, la comédie devait bientôt devenir un pastiche. De là vint que ces scènes, qui enthousiasmaient les patriciens, ennuyèrent le peuple. A deux reprises, on essaya de jouer l’Hécuré de Térence ; mais la première fois le public déserta au beau milieu pour un acrobate, et la seconde pour une paire de gladiateurs. En vain Afranius et Atta essayèrent-ils de remettre en honneur la comédie purement romaine, la comédie en toge, la fabula togata. Peines perdues ! Le peuple avait goûté à d’autres joies ; il lui fallait les boucheries des bestiaires, les merveilles des naumachies, les poses lubriques des pantomimes. Dès-lors la comédie est perdue ; il ne tous reste plus qu’à suivre sur la scène ce vieux chevalier qu’un caprice de tyran déshonore, ce Laberius qu’on force à revêtir des habits d’histrion, et qui dans le rôle qu’il débite se venge en s’écriant que la liberté est perdue, libertatem amisimus ; il ne tous reste plus qu’à demander aux dernières atellanes leurs dernières et courageuses allusions, comment elles flagellaient les mœurs immondes de Tibère et le parricide de Néron. Voilà comment à Rome l’esprit critique ne mourut pas. Au reste, quand la comédie eut entièrement disparu, la satire la remplaça. Déjà, après quelques essais obscurs, I.ucile l’avait inaugurée avec éclat : l’âpre saumure de son style, pour parler avec le poète, ne passa pas à Horace son successeur. Mais, par contre, quelle grace enchanteresse ! quelle spirituelle causerie ! Ici, nous touchons à des noms connus, à des noms qui se désignent eux-mêmes et marquent leur place dès qu’on les prononce. C’est la sombre mélancolie de Perse, ce contemplateur bel-esprit qu’on a si souvent mal jugé ; c’est Martial qui enjolive des pointes en petits vers sur les petits ridicules et sur les monstrueuses infamies de la société romaine ; c’est Juvénal enfin qui déclamé, mais qui, dans ses vers puissans et sonores, offre un dernier asile à la vertu au milieu de la servilité de l’empire. Il faut marcher vite dans ces âges de la décadence où l’on se trouve entraîné à travers le néant de l’intelligence, ainsi que Mazeppa dans le vide du désert. L’esprit est comme desséché, les lettres se taisent. A certains momens, toutefois, l’ironie reparaît. Voici, sous Dioclétien, qu’on donne deux atellanes dont l’une s’appelle le Testament de Jupiter et son Enterrement, dont l’autre se nomme Diane flagellée. Ne vous y trompez pas, le jour où de pareilles pièces purent être jouées à Rome, le paganisme abdiqua, et le génie critique dut passer décidément dans d’autres mains, dans des mains bien autrement sérieuses et dignes. L’empereur Julien eut beau tenter de ressaisir le sceptre badin de Lucien dans sa curieuse et singulière satire des Césars, il n’était plus temps ; Tertullien avait le droit de dire aux païens : « Sont-ce vos dieux, sont-ce vos histrions qui font rire ? » Dès-lors la critique de la société n’appartenait plus aux poètes qui châtiaient les ridicules, mais à la chaire évangélique qui flétrissait les vices.

Il y a deux siècles et demi qu’en cette même chaire du Collège de France, Passerat (c’est bien le cas, puisqu’il est question de la satire, de rappeler l’un des plus spirituels auteurs de la Ménippée) étudiait, comme nous l’allons faire, le théâtre de Plaute. On était alors en pleine ligue… mais ce n’est point ce rapprochement-là que je veux faire. À ceux qui pensaient que de si frivoles études convenaient peu aux malheurs des temps, Passerat faisait remarquer que Névius avait écrit ses comédies en prison, et que Plaute en avait composé plus d’une en tournant tristement la meule, pendant qu’il était esclave. J’ajouterai qu’ici la légèreté du sujet n’est bien souvent qu’apparente. Pour qui sait comprendre, y a-t-il en effet une tristesse mieux sentie que celle du Misanthrope ? Le cœur de Molière est là. Toujours l’étude du cœur humain a son côté grave ; et, d’ailleurs, si nous étions tentés de tenir trop peu de compte du rôle puissant de l’ironie dans les lettres, l’histoire serait là pour nous démentir. La raillerie a plus fait pour certaines causes, pour certains partis, que les luttes des champs de bataille et que les combinaisons de la politique. Un bel esprit de la renaissance, Érasme, a écrit quelque part que les révolutions étaient des tragédies qui finissaient comme des comédies ; ne sont-ce pas plus souvent des drames qui commencent par une parade ? Ulric de Hutten avant Luther, Figaro avant la constituante ! Joseph de Maistre l’a dit avec la franchise de son langage, c’est l’aiguille qui perce et fait passer le fil ; ajoutons que ces piqûres, en déchirant le voile qui couvre l’esprit humain, peuvent laisser voir le fond de l’abîme. Oui, certains types comiques créés par les poètes sont comme des témoins vivans de leur époque. Lorsque, par exemple, les institutions du passé s’écroulent dans la grande révolution du XVIe siècle, Panurge, Falstaff, Sancho, semblent expliquer, mieux que tout le reste, ce grand dénouement historique. N’est-ce pas en effet le mysticisme, l’idéalisme, la chevalerie, qui sont étouffés par ce chœur goguenard ? n’est-ce pas la prose qui tue la poésie ? Il en fut de même à Rome : les lettres y expliquent l’histoire. C’est à ces études que je vous convie ; nous essaierons de contrôler les faits par les idées, les mœurs par la littérature.

Ch. Labitte.


  1. Le 5 mars 1844.
  2. Dans cette naïveté sans gêne du premier théâtre latin, l’acteur, quittant la scène, prévenait quelquefois le public que le joueur de flûte allait tenir un moment sa place :

    Tibieen vos interea hic délecta verit… (Pseudol., 587.)

    C’était le véritable entr’acte ; il n’y en avait pas d’autre. Dans la scène finale du Stichus, laquelle n’est qu’une orgie d’esclaves mêlée de ballets, les acteurs tendaient un verre plein au joueur de flûte, qui se faisait un peu prier, mais qui l’avalait avant d’enfler de nouveau les joues :

    … Quando bibisti, refer ad labias tibias…
    … Jam infla buccas

    Pour payer son écot, le musicien donnait alors un nouvel air, cantionem veteri pro vino novam. Dédaignées peut-être par les chevaliers de l’avant-scène, de pareilles bouffonneries faisaient rire le populaire, les grossiers affranchis de la cavea, tous ces mangeurs de pois chiches, auxquels la politesse grecque et ses raffinemens n’allaient guère. C’est le public dont parle Horace, ce public qui, au beau milieu d’une comédie, demandait à grands cris quelque pugilaire ou quelque ours, poscunt aut ursum aut pugiles.

  3. Cette question semblait épuisée depuis long-temps par les minutieux travaux de Dacier, de Vulpi, de Kœnig, de Ruperti, et de dix autres, entre lesquels le traité de Casaubon (surtout dans la réimpression de Rambach) restait une source souvent invoquée ; mais l’érudition allemande, en ces derniers temps, est revenue curieusement sur les obscurs commencemens de la satire latine : on peut consulter, avec fruit, la dissertation de M. Schober, De Satirœ initiis, Neisse, 1835, in-4°, et celle plus approfondie de M. Frédéric Hermann, De Satirœ Romanœ auctore, Marbourg, 1841, in-4°.
  4. Il en était déjà ainsi du temps de Térence ; voir l’Andrienne, v. 57. — Le jockey-club est une Invention aussi vieille que beaucoup d’autres.
  5. Plaut., Capt., pvol., 11.
  6. Id., Amphitr., prol., 83. — Suétone raconte que Néron n’avait pas moins de cinq mille vigoureux claqueurs, lesquels étudiaient à fond les différentes manières d’applaudir, plaussum genera (Ner., 20).
  7. ... Pervolgatum ’st... (Bacchid., 1025.)
  8. ... Erit illi illa res honori... (Epidic, 28.)
  9. ... Petere honorem pro flagitio... (Trinum., 1012.)
  10. Dans le vieux théâtre latin, faire la débauche, c’est vivre à la grecque, pergrœcari ; suivre l’austérité romaine, au contraire, c’est vivre à la barbare, ritu barbaro vivere.
  11. Plaut., Menechm., prol., 7.
  12. Id., Pers., 389.
  13. Plaut., Curcul., 385.
  14. Id., Pœnul., 659.
  15. Id., Asinar., 750. — Ovide blâmait ces assignations en restitution lancées par les libertins de mauvaise humeur contre leurs maîtresses ; les dénouemens pacifiques lui semblaient préférables : «Il est plus convenable et plus décent, dit-il, de se séparer à l’amiable que de passer ainsi de l’alcôve au tribunal, petere a thalamis litigiosa fora. » (De Remed. amoris, 670.) Les cours d’amour eussent été plus utiles à Rome qu’elles ne le furent au moyen-âge ; mais on y eût débattu des procès un peu moins platoniques.
  16. Plaut., Rud., 539.
  17. Plaut., Menechm., prol., 11.
  18. ... Screator... muccidus.., (Mil. glorios., 644.)
  19. Térence, en écrivant pour les patriciens lettrés, affectait quelquefois de ne pas même dire le nom de l’auteur original, sous prétexte que chacun le savait :

    ….. Ni partem maxumam
    Existimarem scire vestrum... (Heautontim., prol., 8.)

    Plaute n’avait pas toutes ces finesses recherchées ; c’était, avant tout, un homme du peuple.

  20. Il avait lui-même conscience de l’impudicité de ses vers : Spurcidici insunt versus inmemorabilets. (Capt., prol., 56.)
  21. Je sais le mot d’un très judicieux critique : In comiœdia maxime claudicamus. (Quintil., X, 1.) Mais quelquefois il y â de la sorte chez les plus rares esprits, surtout quand il s’agit du genre comique, des bizarreries particulières, des lacunes de goût bien étranges. N’est-ce pas l’auteur du Télémaque qui trouvait du jargon dans les vers de Molière ? N’est-ce pas M. de Schlegel qui écrivait sur l’auteur du Misanthrope le fabuleux jugement qu’on connaît ?
  22. Voir Bouchaud, Commentaire sur la loi des Douze Tables, t. II, p. 27.
  23. Imaginem nostrœ vitœ quotidianœ, dit Cicéron dans son plaidoyer pour Sextus Roscius. Si le mot est vrai de Cécilius, à plus forte raison l’est-il de Plaute.