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Chronique de la quinzaine - 30 avril 1849

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Chronique n° 409
30 avril 1849


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.


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30 avril 1849.

La quinzaine a commencé par une petite pièce parlementaire, nous voulons parler de la proposition de M. Considérant, qui demandait à l’assemblée de lui donner mille ou douze cents hectares de la forêt de Saint-Germain, un crédit qu’il laissait en blanc, plus des bâtimens d’exploitation de grandeur suffisante, le tout pour y faire l’essai d’un phalanstère. Et pourquoi faire l’essai d’un phalanstère ? Afin, disait M. Considérant, qu’il fût bien entendu que la société n’a pas rejeté les plans des socialistes sans en avoir fait l’expérience. Il est vrai que M. Considérant voulait aussi loyalement que le trésor public fit l’expérience de la banque du peuple de M. Proudhon. Pauvre trésor public, que remplissent sans cesse les contribuables avec grand’peine et grand travail, et que videraient sans cesse les alchimistes du socialisme ! Faciamus experimentum in anima vili. Ces alchimistes ont tous la pierre philosophale, ils ont tous une recette pour faire de l’or ; mais il faut d’abord leur en donner. C’est une vieille histoire que l’assemblée a grandement raison de ne pas vouloir recommencer.

Si M. Considérant ne réussit pas, s’il a dépensé sans fruit l’argent du trésor, il offre au trésor public et à la France une garantie et un dédommagement. On pourra mettre M. Considérant à Charenton, du consentement même de M. Considérant. Il y a des personnes que ce plaisir peut toucher. Nous sommes persuadés que M. Passy y serait tout-à-fait insensible, et qu’il n’entend pas le payer au prix que M. Considérant l’estime.

Parlons sérieusement, car nous sommes de ceux qui croient qu’il faut traiter sérieusement le socialisme, non pas seulement parce qu’il est un danger, mais parce qu’il a l’air d’être une doctrine. M. Considérant reproche à la société de rejeter le socialisme sans l’avoir éprouvé. M. Considérant oublie deux choses, la manière dont procède le bon sens public et la manière dont se font les expériences dans ce monde. Il oublie que le bon sens public n’a pas besoin, pour juger les doctrines, de les voir à l’essai. Il les juge par la raison, et ce jugement a toujours suffi dans le triage que le monde fait des bonnes et des mauvaises théories. Il y a du matérialisme à croire que l’expérience matérielle peut seule nous révéler le bien ou le mal des doctrines sociales. Oui, dans le monde matériel, l’expérience seule est souveraine ; elle dit seule de quelle manière certains corps s’accordent, se combinent ensemble et font certains composés ; mais, dans le monde moral, la raison décide, sans avoir besoin d’attendre les lents et douloureux effets de l’expérience. Où en serions-nous, si chaque idée fausse avait dû être éprouvée par l’humanité au prix du sang et du malheur, et si, pour reconnaître les fous, il avait toujours fallu attendre les sinistres résultats de leurs égaremens ? L’humanité a payé le prix de beaucoup de folles croyances qu’elle a eues, mais il y a eu encore plus de folles idées que de folles croyances. Tous les prophètes n’ont pas été crus sur parole ; toutes les fausses religions n’ont pas été mises à l’essai, et le bon sens public a dispensé le monde de faire les frais de beaucoup de chimères.

À prendre rigoureusement l’idée de M. Considérant, la discussion deviendrait chose inutile ; l’expérience la remplacerait en tout et pour tout. On propose une mauvaise loi : ne la discutez pas, ne l’examinez pas ; faites mieux : essayez-la. La seconde chose que M. Considérant oublie, c’est que les doctrines qui sont bonnes font toutes seules leur chemin dans ce monde et n’ont pas besoin qu’on leur tende la main. Elles grandissent par la force et par la vie qui sont en elles, sans qu’il faille les mettre en serre chaude. Et voyez l’étrange conduite de nos réformateurs ! Ils méprisent fort la société moderne ; ils font fi de ses lois, de ses formes, de ses institutions, et ils promettent de changer et de renouveler tout cela ; mais ils empruntent je ne sais combien de choses à cette société imparfaite : ils lui empruntent d’abord son argent ; ils ne peuvent pas se passer du budget et de son appui. Tout est mal dans la société et dans l’administration ; mais, sans l’appui de ce mal, ils ne peuvent pas faire le bien. Il faut que la société leur fournisse tout ce qu’il faut pour la détruire. Ils ne peuvent la tuer que si elle commence elle-même par se suicider. Ils le lui demandent donc d’un air naïf et convaincu qui touche beaucoup de braves gens.

En faisant sa proposition ces jours derniers, M. Considérant s’est trompé de temps. Il fallait la faire quand L’assemblée était encore jeune et ardente, quand elle croyait encore que le monde pouvait être régénéré en un tour de main ; il fallait la faire surtout quand il semblait convenu qu’il fallait chercher le gouvernement en dehors des conditions ordinaires des gouvernemens, Alors le phalanstère, quoiqu’un peu vieux déjà et quoiqu’un peu trop connu, eût pu réussir : il se serait trouvé des gens pour le laisser passer à titre d’essai, à l’aide du pourquoi pas ? qui semblait devenu la devise des hommes d’état et des législateurs du temps. Mais, aujourd’hui que le bon sens public a repris son empire, aujourd’hui que nous sommes tous décidés à reprendre la vieille habitude de marcher la tête en haut et les pieds, en bas, chose dont nous avions paru douter pendant quelque temps comme d’un préjugé, que venait faire la proposition de M. Considérant ? C’était un anachronisme.

La ferme décision de s’en tenir aux conditions ordinaires des gouvernemens humains, voilà ce qui fait la force des ministres et du président. Point d’illusions, point de vaines théories ; le goût de l’ordre et, comme le dit fort bien la lettre adressée par le président de la république à son cousin Napoléon Bonaparte, « à chaque jour sa tâche : la sécurité d’abord, ensuite les ; améliorations. » Cette lettre, quoiqu’elle soit toute privée, est un acte de gouvernement, et elle doit devenir le programme du parti modéré dans les élections prochaines. Elle répond de la manière la plus heureuse à toutes les espérances de l’élection du 10 décembre 1848 ; elle les réalise et confirme l’idée salutaire et efficace que la politique suivie depuis cette élection par le gouvernement était la politique commune du président de la république et du ministère. On sait qu’avant le 29 janvier, il s’était inopinément formé dans l’assemblée je ne sais quel parti de courtisans du lendemain qui essayaient de gagner le président aux charmes de la république quasi-rouge. Ils espéraient le tenter à l’aide de cette politique qui a souvent séduit de bons esprits, et qui consiste à arriver par un parti et à gouverner par un autre. Le président a loyalement repoussé ces avances fallacieuses. Arrivé au pouvoir avec le parti modéré, ayant beaucoup donné à ce parti, c’est-à-dire lui ayant donné la popularité d’un grand nom ; ayant beaucoup reçu de ce parti, c’est-à-dire en ayant reçu la signification réparatrice qu’a eue l’élection du 10 décembre, il n’a pas voulu et il ne veut pas rompre l’alliance qu’il a faite entre le bonapartisme et l’ordre. Tout au contraire, il confirme chaque jour cette alliance, et sa lettre en est un éclatant témoignage.

Depuis le 29 janvier, les diverses nuances du parti républicain ont renoncé à séduire le président, et elles s’en consolent en suscitant tous les obstacles possibles aux ministres que le président soutient avec tant de fermeté ; mais un autre travail alors a commencé pour rompre l’union du parti bonapartiste et du parti modéré. On veut faire croire que le président a une arrière-politique, et qu’il attend les élections pour la mettre au jour. Cette politique serait contraire à celle qu’il a suivie jusqu’ici, et les habiles, ceux qui voudraient être dans la confidence du président, devraient commencer par répudier dans les élections tout ce qu’a fait jusqu’ici le président pour mieux approuver ce qu’on prétend qu’il veut faire plus tard. Ce sont ces finesses sans habileté que le président déconcerte par sa lettre du 10 avril.

Cette lettre fait plus : elle donne au parti bonapartiste la signification et la mission qu’il doit avoir. « Rapprocher tous les anciens partis, les réunir, les réconcilier, tel doit être le but de nos efforts. C’est la mission attachée au grand nom que nous portons, dit-il à son cousin ; elle échouerait, s’il servait à diviser et non à rallier les soutiens du gouvernement. » Ces paroles expriment aussi nettement que loyalement la vocation du parti bonapartiste en France. C’est le parti d’un grand nom ; mais ce grand nom est un nom d’ordre et d’organisation régulière. Si on veut faire un bonapartisme égoïste et personnel au lieu du bonapartisme conciliant et réparateur qu’a inauguré l’élection du 10 décembre ; si on veut s’approprier ce grand nom et s’en faire un moyen d’intrigue et d’ambition au lieu d’en faire la devise d’un gouvernement ferme et modéré ; si on veut faire du parti bonapartiste une caste avide et prétentieuse au lieu d’en faire chaque jour davantage le noyau d’un grand parti de gouvernement ; si on veut enfin opposer les prétentions d’une dynastie au pouvoir national de la présidence, le président laisse à qui voudra s’en charger la responsabilité d’une politique aussi peu loyale que peu intelligente : il la répudie hautement, et il déclare qu il la combattra résolument ; et il a raison, car cette politique ne va à rien moins qu’à ruiner le bonapartisme, sous prétexte de le servir. Elle lui donne une base étroite et personnelle au lieu de lui laisser la base large et nationale que lui a donnée l’élection du 10 décembre. Le président a répudié la petite politique républicaine qu’on lui offrait avant le 29 janvier ; il répudie de même la petite politique bonapartiste qu’on lui offre. Il aime mieux la grande ; il « veut, comme il le dit lui-même, gouverner dans l’intérêt des masses et non dans l’intérêt d’un parti. »

Nous ne savons pas et nous ne voulons pas rechercher quels liens existent entre la lettre du président et le retour de M. Napoléon Bonaparte en France et sa révocation des fonctions d’ambassadeur à Madrid. Nous ne prenons de ces faits que le côté politique, et, sans vouloir juger prématurément la conduite de M. Napoléon Bonaparte, nous demandons à faire une simple remarque. Parmi les journaux de la démagogie, les uns approuvent et encouragent la conduite que semble vouloir tenir M. Napoléon Bonaparte ; ils poussent à la guerre, c’est tout simple. Ils sont heureux de la querelle qui va diviser le parti bonapartiste et affaiblir ce parti, qui est devenu un des élémens du grand parti de l’ordre social. Cette tactique de quelques journaux de la démagogie n’a rien qui puisse nous étonner. D’autres sont plus sincères et peut-être plus habiles. Ils disent au public : Vous voyez ! vous avez voulu constituer une dynastie ou une quasi-dynastie, et voilà que vous en êtes déjà aux escapades ambitieuses des princes du sang ; voilà déjà les Condé qui jalousent les Bourbons. C’est parce qu’il était Bonaparte que M. Napoléon Bonaparte a’été envoyé ambassadeur en Espagne, et c’est parce qu’il est Bonaparte qu’il se permet de revenir sans congé. A quoi nous répondons : Oui, et, quoiqu’il soit Bonaparte, le gouvernement le destitue comme le premier venu des agens diplomatiques. Ç’a été le grand art de Louis XIV d’avoir réduit définitivement les princes du sang à la condition de sujets ; ce sera, nous l’espérons bien, la force de la république de ramener aussi tout le monde à la condition de citoyen. Sous la monarchie absolue depuis Louis XIV, il y avait entre le roi et les princes du sang l’épaisseur du trône ; sous la république, il y a entre le président et ses parens l’épaisseur de six millions de suffrages : la séparation n’est pas moindre. Veut-on faire aujourd’hui l’expérience de la force du nom, indépendamment des circonstances qui ont ajouté il y a quatre mois à la force de la popularité la force de l’à-propos ? Veut-on savoir s’il y a toujours six millions de votes à la suite de ce nom magique, même quand il se divise, même quand il se combat, même quand il se tourne contre la société, même quand il quitte sa grande et belle signification d’ordre et d’organisation pour prendre une signification contraire ? L’expérience est dangereuse à faire. Le nom de Bonaparte ne peut servir qu’à sauver la France. Il ne vaut plus s’il sert à la diviser. Voilà ce que le président a admirablement compris et pratiqué, voilà ce qui fait sa force aujourd’hui. C’était un nom il y a quatre mois, c’est un homme aujourd’hui.

Sous les auspices du nom de Bonaparte, tels que les comprend et les pratique le président, nous ne doutons pas du succès des élections. Le goût de l’ordre et le bon sens l’emporteront sur le goût de l’orgie et de la chimère politiques ; mais il ne faut pas que le parti modéré croie la France sauvée s’il y a de bonnes élections, et qu’il aille se rendormir de ce sommeil dont il s’éveille en sursaut les jours de révolution. Avec de bonnes élections, la société ne sera pas perdue : rien de plus. Il faut que le parti modéré s’organise, il faut qu’il prenne l’habitude d’être toujours sur ses gardes et comme en faction, il faut qu’il comprenne bien qu’il est toujours sur la brèche. Avant février, les remparts étaient minés, et nous y dansions, sans nous douter, les uns du moindre danger, les autres de l’étendue et de la profondeur du mal. La mine a éclaté, et aujourd’hui la brèche est ouverte : nous nous en félicitons, si cette brèche, toujours béante et toujours menaçante, avertit la société de ses périls et de ses devoirs.

Si nous pouvions oublier un instant ces périls et ces devoirs, la publication de documens parlementaires comme le rapport de M. Ducos sur les comptes du gouvernement provisoire, par exemple, suffirait pour nous enseigner par qui nous avons failli être tout-à-fait gouvernés il y a un an, et par qui nous le serions maintenant, si le parti modéré ne savait pas user de sa victoire, non pour se venger, mais pour s’affermir. Nous avions souvent entendu dire par ceux qui avaient pu voir de près le gouvernement de l’Hôtel-de-Ville « qu’on n’en inventerait et qu’on n’en croirait jamais autant qu’il y en a eu. » Nous commençons à trouver le mot vrai après avoir lu le rapport de M. Ducos. Quelle comédie, si le fond n’était pas si sérieux ! Quelle profonde pitié, si les détails n’étaient pas si comiques

Le rapport vient à propos. Nous allons avoir des élections : il est bon qu’on sache le cas que les hommes de la dictature et leurs commissaires faisaient de la vérité et de la sincérité des élections. Ici, ce sont les élections générales qui sont prises à l’entreprise : il s’agissait surtout « de désigner aux soldats les chefs suspects dont l’influence était redoutée pour les élections. » (Déposition de M. Longepied.) Cette désorganisation de l’armée par la zizanie entre les soldats et les officiers et cette torsion générale des élections n’ont pas réussi, grace à Dieu ; mais l’essai en a coûté 123,000 francs. Ailleurs le commissaire désigne les candidats aux électeurs, se met en tète de la liste, fait imprimer les bulletins, répand des écrits, etc. Que ne votait-il tout seul pour tout le département ? C’eût été plus simple et surtout plus économique. Et les tournées électorales des commissaires ! et le transport de leurs personnes par des convois spéciaux en chemin de fer ! et la plantation des arbres de la liberté ! Il y en a un qui a coûté 2,000 francs et plus de plantation. Avec cette somme, je sais des gens qui auraient défriché et boisé dix hectares de friches sur nos montagnes. Et 4,000 francs de brassards achetés dans le but de provoquer l’enthousiasme des ouvriers en faveur de la république ! et les repas extraordinaires, et les frais de table des préfets ou commissaires ; et les voitures, et la musique ! que sais-je ? Avez-vous jamais vu dans nos anciennes comédies quelques-unes de ces scènes où un père de famille, parfois un oncle, examine les comptes de son fils ou de son neveu dont il veut payer les dettes. Quels détails ! quelles explications ! quelles réticences ! comme l’enfant prodigue s’est amusé ! L’oncle paie, mais il gronde. Ici la commission, qui joue le rôle de l’oncle, gronde bien quelquefois ; mais, scène plaisante et qu’il faut ajouter aux anciennes comédies, elle est souvent grondée. — Et par qui, direz-vous ? – Par les commissaires embarrassés de rendre leurs comptes, par les neveux. Il en est, qui prennent la chose de haut. Leur demander ce qu’ils ont fait de l’argent de l’état ? Fi donc ! ils l’ont employé au service de la république. « Ils croiraient manquer à tous leurs devoirs » s’ils disaient à quoi et comment, « Forts de leurs consciences, ils ne se croient pas obligés de justifier de l’emploi de la somme reçue. » En vain la commission prétend qu’elle tient ses pouvoirs de l’assemblée nationale qui est souveraine ; les commissaires déclinent la compétence de l’assemblée elle-même : ce qui veut dire, si nous ne nous trompons, que les républicains sont supérieurs à la république. Il y a long-temps, à voir agir et parler les gens de la dictature, que nous soupçonnions que c’était là la maxime secrète des républicains ; mais, en matière de comptes, nous trouvons que la maxime est d’une application scabreuse.

Nous allions oublier, parmi les scènes qui relèvent de l’ancienne comédie, celle de l’inspecteur-général de la république dans les douze départemens de la Lorraine. Voici les comptes de sa mission : « Frais de voyages de l’inspecteur-général de la république, accompagné de son secrétaire et de son domestique, 8,786 francs ; location de la chaise de poste, 300 francs ; cinq jours de séjour à Paris, 86 francs ; frais d’équipement pour la tournée de l’inspecteur-général et de sa suite, 350 francs ; appointemens du secrétaire et de l’inspecteur-général, 500 francs ; gages du domestique, 100 francs ; indemnité de l’inspecteur-général à raison de 40 francs par jour, 2,120 francs ; total, 12,242 francs. Voilà, dit M. Ducos, une mission qui a duré cinquante-trois jours seulement, et qui coûte à la France 12,242 francs. » Mais, dans ce train magnifique dont s’entoure M. l’inspecteur-général de la république, il y a quelqu’un de sa suite qu’il a oublié de porter dans ses comptes, c’est un huissier, un inexorable huissier, comme le dit M. Ducos, qui suit partout l’inspecteur-général de la république, et dépose, dans les villes que traverse triomphalement l’inspecteur-général, des saisies et des oppositions pour obtenir le paiement des dettes de l’inspecteur. Comme l’esclave insulteur qui suivait le char du triomphateur romain, l’huissier suit l’inspecteur-général jusqu’au ministère de l’intérieur, « pour arrêter l’ordonnancement des sommes dues pour la mission ; mais il est arrivé trop tard ; l’ordonnancement était fait et le paiement effectué, dit M. Ducos. » Pauvre huissier ! nous nous intéressions à cette course au clocher entre l’inspecteur-général de la république et l’huissier. Mais nous ne sommes pas étonnés que l’inspecteur-général ait fini par distancer l’huissier ; l’inspecteur voyageait dans la chaise de poste que lui payait l’état, l’huissier allait en diligence sans doute. Nous sommes sûrs, cependant, qu’il y a eu des momens où l’inspecteur a tremblé, et, par exemple, dans la dernière manche, quand il s’agissait de savoir qui arriverait le premier au ministère de l’intérieur. Ce jour-là, l’inspecteur se vengeait de la peur qu’il avait, en s’imaginant que l’huissier représentait la réaction.

Parfois les scènes du rapport de M. Ducos rappellent les temps de la vie féodale. Ainsi il y a souvent plusieurs commissaires pour un département ; l’un s’installe dans une ville, l’autre dans une autre, et de là ils s’excommunient et se mettent mutuellement hors la loi ; mais ces guerres seigneuriales reviennent vite au caractère des choses de notre temps, c’est-à-dire au chiffre. Chaque commissaire se fait payer son indemnité, et tout finit par un ordonnancement aux dépens du trésor public. Il aurait été juste que l’état, qui payait souvent plusieurs commissaires pour un seul département, ne payât qu’un seul commissaire pour plusieurs départemens, quand un seul commissaire était chargé de plusieurs départemens. Il n’en a pas toujours été ainsi ; il y a tel commissaire chargé de deux départemens qui s’est fait payer une indemnité de 40 francs dans chaque département ; il avait pour émarger un don d’ubiquité qu’il ne pouvait pas évidemment avoir au même degré pour les autres fonctions de sa vie publique et privée.

À travers ces scènes bizarres, il y en a de terribles : qu’est-ce que ces vingt-huit barils de poudre qu’on a découverts à l’Hôtel-de-Ville, et la dalle enlevée qui donnait accès à une mèche extérieure ? M. Pagnerre a vu les barils, la dalle enlevée et la mèche extérieure. On voulait, disait-on, faire sauter le gouvernement provisoire. Comment un pareil fait n’a-t-il pas donné lieu à une instruction judiciaire ? comment n’y donne-t-il pas lieu aujourd’hui même ? Sommes-nous dans un temps et dans un pays où l’on puisse dire : On a voulu faire sauter le gouvernement provisoire et un édifice public ; on a vu la poudre et la mèche. — Eh bien ? — Eh bien ! ils n’ont pas sauté, et voilà tout.

L’histoire du gouvernement provisoire est tout entière dans l’examen des comptes du département de la Seine, tels que les présente M. Ducos. Quel curieux récit ! quels portraits vivans des personnages principaux ! Quelle peinture du temps ! Chacun fait sa police personnelle, c’est-à-dire que chacun pourvoit à sa sûreté, comme au temps de la féodalité. Chacun a sa garde et sa forteresse. Mais de ces châtelains du 24 février, le plus redoutable, parce qu’il a la forteresse la plus inexpugnable et la mieux gardée en apparence, c’est le préfet de police. Adossée de trois côtés aux bâtimens du palais, la préfecture de police n’est abordable qu’au midi. C’est donc le préfet de police qu’il s’agit surtout de surveiller à l’aide d’une contre-police. Quant à sa garnison, on séduit un des corps les plus affidés. Avec de l’argent aussi, « on a des rapports très circonstanciés de ce qui se passait dans les clubs, dans les sociétés secrètes, à la préfecture de police, au ministère de l’intérieur. Ces rapports d’hommes considérables, qui étaient à l’abri de tous soupçons, avaient une grande valeur et se payaient cher. » Des hommes considérables ! à l’abri de tous soupçons ! On sait à l’aide de quels mérites et de quelles vertus on était sous les clubs et dans les sociétés secrètes des hommes considérables et à l’abri du soupçon.

Comme le ministère de l’intérieur était surveillé par la mairie de la Seine, il surveillait aussi de son côté la mairie ; l’état payait les deux polices. « Avons-nous besoin, dit M. Ducos, de nous étendre sur ces pénibles révélations ? Le simple exposé des faits n’en dit-il pas assez ? Voilà des hommes qui reçoivent la mission en quelque sorte providentielle de conduire les destinées de la révolution et de fonder un nouveau gouvernement, et qui en sont réduits à se surveiller les uns les autres ! Quand l’anarchie règne à ce point dans les régions élevées du pouvoir, doit-on s’étonner du désordre et du déchirement de la société tout entière ? » Nous serions tentés de croire que la mission providentielle est de trop dans la phrase de M. Ducos, et, comme nous nous intéressons beaucoup au bon Dieu, nous n’aimons pas qu’on lui fasse prendre les dictateurs du 24 février pour les ministres de sa providence : il les a pris tout au plus pour les ministres de sa justice. Ce scrupule mis à part, nous approuvons vivement le rapport de M. Ducos ; nous le regardons comme une des pages d’histoire les plus instructives qui aient été écrites depuis dix-huit mois, et nous espérons que la société actuelle y prendra de justes motifs de crainte et de prévoyance. Les hommes dont M. Ducos examine les comptes sont encore debout, prêts à envahir la société, et, s’ils réussissaient dans leur invasion, nous n’aurions même plus la ressource que nous avons trouvée dans les trois ou quatre Oromaze du gouvernement provisoire ; nous n’aurions plus affaire qu’aux Arimane du parti.

L’armée, voilà ce qui doit attirer sans cesse l’attention du gouvernement et de la nouvelle assemblée, car l’armée est le grand boulevard de la société menacée. Les anarchistes le savent bien ; aussi c’est vers l’armée qu’ils dirigent leurs calomnies ou leurs flatteries, selon qu’ils espèrent l’intimider ou la séduire. Que ne font-ils pas pour ébranler ce dernier rempart de l’ordre social ? Tantôt ils annoncent une réunion des électeurs de l’armée ; ils auront plus de deux mille sous-officiers et soldats ; ils en ont quarante à peine. Ne pouvant pas pervertir l’armée dans sa base, ils essaient de la démanteler par en haut. De là les attaques dirigées contre le général Changarnier. On ne veut pas qu’il puisse commander à la fois l’armée de Paris et la garde nationale ; on veut diviser le faisceau dont le général Changarnier tient le lien dans sa main ferme et résolue ; on ne veut rien céder des pointilleries de la loi à la nécessité des temps ; on ne veut rien accorder non plus au libéralisme éclairé des chefs de notre armée. Nous devrions, en effet, nous féliciter mille fois de la bonne fortune que nous avons d’avoir des chefs militaires qui ont le goût et l’habitude de l’ordre légal. Ce goût ne se prend pas ordinairement dans les camps ; mais c’est le privilège de cette armée formée sous la monarchie, constitutionnelle qu’elle a les mœurs libérales et éclairées de cette monarchie. Elle n’aime dans la force que l’aide que la force peut.donner à l’ordre. Cela est visible, surtout dans ses principaux chefs, dans le maréchal Bugeaud, dans le général Changarnier, dans le général Cavaignac, dans le général Bedeau, dans le général de Lamoricière. C’est une bonne fortune que des généraux qui aiment et qui respectent la tribune. Nous devrions donc tempérer quelque peu les formalités de la loi en face de pareils défenseurs de la loi ; nous devrions préférer l’esprit à la lettre ; mais ne voilà-t-il pas que nous prêchons naïvement les formalistes de la montagne, comme si, pour eux, les chicanes constitutionnelles n’étaient pas, comme tout le reste, une arme de guerre ?

Nous sommes persuadés d’ailleurs que l’armée ne leur déplaît pas seulement à cause de ses chefs et à cause de son bon esprit, elle leur déplaît comme institution. L’armée, en effet, est comme le dernier abri de la hiérarchie. C’est là seulement que l’on sait encore obéir et commander ; c’est là seulement que l’obéissance se relève par l’honneur militaire, et que le, commandement n’a rien de personnel et d’égoïste, parce qu’il s’exerce aussi au nom de l’honneur. Il est dur et absolu, mais il est respectable, parce qu’il procède d’un grand devoir patriotique que les généraux et les soldats ont à accomplir en commun. Voilà le principe moral de l’armée, voilà les dogmes de la religion du drapeau. Comment cette religion pourrait-elle plaire aux anarchistes ? Au lieu d’exciter l’envie et la colère, ces éternelles ressources de l’anarchie, la religion du drapeau les soumet au joug de l’honneur et de la discipline. Nulle part ailleurs on ne comprend aussi bien que dans l’armée la nécessité de l’ordre, et comment, pour s’appuyer les uns sur les autres, c’est-à-dire pour faire une société, il faut une règle et un chef. Un régiment est un phalanstère où chacun a son emploi et son office. Seulement, au lieu d’être fondé sur le principe de la jouissance, le régiment est fondé sur l’obéissance au nom du devoir, et c’est pour cela que le régiment vit et agit, tandis que le phalanstère ne pourra jamais vivre un jour, à moins qu’il ne plaise au bon Dieu de changer la nature humaine et de révoquer la loi du travail qu’il lui a imposée.

Pendant que l’armée à Paris résiste loyalement aux suggestions de l’anarchie, à Lyon, l’armée qui est placée sous le commandement du maréchal Bugeaud remplit son double rôle de surveillante de l’Autriche et d’observatrice des factions parisiennes. Au sud, elle est une avant-garde contre l’Autriche, si l’Autriche se laissait aller en Piémont à l’esprit de conquête ; au nord, elle est l’arrière-garde de l’armée qui veille au repos de Paris. Pendant qu’il inspecte les divers corps de son armée, le maréchal Bugeaud se fait dans les contrées qu’il parcourt le missionnaire de l’ordre, et il faut voir quel est le succès de ces missions que le maréchal s’est données, et qu’il remplit avec cette verve et ce bon sens qui le font aimer du soldat et du peuple. Quand nous parlons du peuple, nous parlons du vrai peuple, de celui que le maréchal aime et qui aime le maréchal, de celui qui laboure et qui défriche, de celui qui a le bon sens commun et qui applaudit de si grand cœur le maréchal Bugeaud, parce qu’il retrouve dans ses paroles ce bon sens commun. Partout où va le maréchal, sa maison ne désemplit pas depuis sept heures du matin jusqu’à six heures du soir, et toujours parler à ces braves visiteurs, les encourager, aider leurs bons sentimens par l’espérance du succès, voilà le métier que le maréchal Bugeaud fait depuis trois mois. Tout autre y succomberait ; il ne s’en porte que mieux. Le but qu’il veut atteindre lui donne de la force pour supporter les banquets, les bals, les harangues. Quelqu’un nous écrivait dernièrement, après la visite du maréchal dans les départemens de l’Isère et de la Drôme, qu’à voir l’empressement et la joie des populations, c’était comme si le maréchal les avait délivrées de l’occupation des Cosaques, et notre correspondant ajoutait « qu’il ne craignait pas moins les Cosaques du faubourg Saint-Antoine que les Cosaques du Don. » Nous ajoutons nous-mêmes que le mal, c’est que les uns finiraient par amener les autres.

En attendant que les Cosaques des faubourgs parisiens aient repris la force ou la présomption des jours de juin, l’assemblée nationale leur a rendu la parole : elle a permis l’affichage des placards, et le premier placard affiché a semblé vouloir enseigner quels étaient les hommes dont l’assemblée a voulu ranimer les espérances. Sont-ce là, bon Dieu ! les orateurs funèbres que l’assemblée prépare pour ses funérailles ? Le citoyen Rasetti, président du comité des communistes révolutionnaires, commence par déclarer « qu’il est un droit antérieur, préexistant même à toute société, celui de vivre ! » Oui, mais point de vivre aux dépens d’autrui, aux dépens de la société. Ne dirait-on pas qu’on entre en société pour n’avoir rien à faire et pour être nourri gratis ? Aussi bien, vivre ne suffit pas, et le placard explique ce qu’il faut entendre par vivre. « Nous entendons par vivre le développement complet de toutes nos facultés et la satisfaction entière de tous nos besoins. » Voilà la périphrase du mot de M. Considérant l’humanité veut jouir. Le peut-elle ? L’idée de supprimer le mal ici-bas et de réaliser dès ce monde le royaume de Dieu est une idée qui n’est pas neuve ; mais les prophètes de nos jours, quoiqu’ils badigeonnent de temps en temps leurs systèmes d’un vernis sacrilège de christianisme, me semblent, en vérité, procéder du Coran plutôt que de l’Évangile ; car c’est le paradis matériel de Mahomet qu’ils promettent ici-bas. Mahomet, plus habile, le faisait croire et espérer pour l’autre monde. Nos Mahomets veulent le donner dès aujourd’hui : aussi en prennent-ils les moyens dans le budget. Il n’y a que le trésor public, en effet, qui puisse réaliser le paradis de Mahomet. Et pendant combien de temps, hélas ? Pendant le temps de le vider, ce qui n’est pas long.

Aussi bien, quand nous parlons de Mahomet à propos des socialistes, nous ne nous trompons guère de langage. Tous les docteurs du socialisme et du communisme parlent en prophètes et en révélateurs. Ils se font dieux et ils proclament leurs lois supérieures à toute conscience et à toute liberté. « Nous reconnaissons les principes du communisme au-dessus des majorités factieuses et oppressives. » Ailleurs, dans un manifeste du parti socialiste, nous lisons : « La république est au-dessus du droit des majorités. » Pauvre suffrage universel et pauvre souveraineté du peuple ! c’était bien la peine d’être proclamés avec tant d’éclat pour être niés bientôt avec tant de hardiesse par ceux mêmes qui répétaient d’un air mystique et dévot les mots de suffrage universel et de souveraineté du peuple ! On disait que si les gouvernemens s’ébranlaient et tombaient si vite dans notre pays, cela tenait à ce qu’ils n’étaient pas fondés sur le suffrage universel et sur la souveraineté du peuple. Eh bien ! aujourd’hui, la société n’a pas d’autre fondement que le suffrage universel et la souveraineté du peuple. Mais voici des sectaires qui déclarent que leur système est supérieur à tout. Le peuple est souverain, mais il doit se soumettre aux principes du socialisme et du communisme ; les Moïses de la démagogie l’ont décidé, et, du fond des estaminets qui leur servent de Sinaï, ils sortent radieux et hautains, et croient que tout genou doit plier devant eux. Comme il serait possible que le peuple s’étonnât et murmurât d’une souveraineté si esclave, les communistes ont à leurs ordres aussi un ange exterminateur prêt à châtier les impies. « Il faut, dit le placard, qu’une main vigoureuse, un homme convaincu, déterminé et capable précipite la société dans les voies véritables et ne dépose ses pouvoirs que lorsqu’on aura établi l’égalité absolue entre tous les hommes. »

Nous ne voulons pas clore la revue que nous faisons des affaires intérieures sans parler de l’installation du conseil d’état. C’est une grande expérience qui commence. Jamais, de l’avis unanime, loi ne fut plus mal faite que la loi du conseil d’état. Organisation confuse et mobile, attributions inexactes et indécises ; pouvoir politique qui dépend de la gracieuseté qu’aura l’assemblée législative de lui renvoyer l’examen des lois, pouvoir qui, par conséquent, n’a rien qui soit propre et indépendant ; pouvoir administratif qui ne peut servir qu’à gêner l’administration, parce qu’il n’émane pas de l’administration elle-même et n’est pas un degré supérieur d’examen et d’instruction pour les affaires, comme l’était l’ancien conseil d’état ; intervention maladroite de la politique dans les affaires et surtout d’une politique condamnée à être toujours posthume et arriérée, puisque la moitié du conseil d’état représentera toujours l’esprit de l’assemblée qui vient de finir et le représentera d’une façon imparfaite et, par conséquent, tracassière : nous n’en finirions pas si nous voulions énumérer tous les inconvéniens de l’organisation du nouveau conseil d’état. Quoi qu’il en soit, le voilà installé, et, comme il y a dans son sein des gens d’esprit, nous pensons qu’ils feront leurs efforts pour corriger dans la pratique les vices de l’institution. Ils y sont d’autant plus obligés que, comme ils ont un peu oublié de surveiller la création du nouveau corps, ils doivent donner plus de soins à son éducation.

Nous arrivons aux affaires étrangères. Quel spectacle ! quelle confusion ! L’Italie d’abord, l’Italie surtout ; nous nous occuperons prochainement de l’Allemagne. Ah ! si quelque chose peut augmenter la détestation publique qu’a partout encourue, en Europe, le parti démagogique, c’est le tableau de l’Italie telle qu’il l’a trouvée et telle qu’il la laisse. Il y a dix-huit mois, l’esprit libéral modéré animait partout l’Italie. À Rome, un pontife éclairé et bon prenait l’initiative d’une administration aussi laïque que le permet la nature du gouvernement romain ; à Florence, Léopold continuait la pratique de ce gouvernement libéral et sage dont la Toscane a su, dès le XVIIIe siècle, donner l’exemple et la leçon à l’Europe. La liberté politique, venait s’appuyer sur la bonne administration et la fortifiait. Le Piémont devenait une monarchie constitutionnelle sans cesser d’être une monarchie militaire. L’Autriche était tenue en échec par le libéralisme et par l’armée du Piémont. Où sont maintenant tous ces biens, les uns déjà accomplis, les autres espérés ? L’esprit démagogique s’est abattu sur l’Italie ; il a partout chassé le libéralisme, et comme l’esprit démagogique n’est pas capable de créer une force quelconque, parce qu’il est incapable d’ordre et d’organisation, il a livré sans résistance à la tyrannie de l’esprit despotique les peuples qu’il a, du même coup, agités et affaiblis. Telle est l’histoire de la lutte d’Italie. Le libéralisme n’a pas résisté à la démagogie, et la démagogie n’a pas résisté aux Autrichiens.

L’année 1848 a été une année d’effervescence populaire. L’année 1849 sera-t-elle une année de répression despotique ? Quant à nous, disciples persévérans de la liberté constitutionnelle, quelles que soient les formes de cette liberté, république ou monarchie, ce que nous regrettons surtout dans les orgies de l’esprit démagogique, c’est le tort irréparable que ces orgies font à la liberté constitutionnelle. Croyez-vous que le culte de cette liberté ait aujourd’hui en France autant de fidèles qu’il en avait il y a deux ou trois ans ? Croyez-vous que ce genre de gouvernement à la fois libre et régulier, dont nous avons joui en France pendant trente ans sous les deux dynasties des Bourbons, qui se répandait peu à peu dans toute l’Europe, qui s’accréditait en Allemagne et qui commençait à s’établir en Italie, qui créait partout à la France des points d’appui, qui cachait et effaçait insensiblement les différences nationales sous l’analogie des institutions, qui libéralisait le monde occidental, et, en le libéralisant, le séparait chaque jour davantage de la Russie et fortifiait l’indépendance par la liberté, croyez-vous que la chute de ce gouvernement en France n’ait pas eu un contre-coup funeste en Europe ? La république s’y est-elle fait autant d’adhérens et d’imitateurs que l’avait fait la monarchie constitutionnelle ? Nous n’attachons pas aux mots et aux formes une importance exagérée, et nous sommes persuadés que la république française, si elle reste aux mains du parti modéré, finira par reconquérir en Europe les sympathies qu’avait inspirées la monarchie constitutionnelle. Mais nous n’en sommes pas là, et partout, en attendant, la cause libérale recule, parce que la démagogie l’a compromise.

En Italie, la défaite de Novarre a affaibli le Piémont, mais elle ne l’a ni abattu ni déshonoré ; il s’est soutenu par la dignité morale qu’a montrée Charles-Albert en abdiquant la couronne ; il s’est soutenu par la sagesse et la fermeté que montre le nouveau roi. Les Piémontais auront toujours sur l’Italie une grande supériorité morale : ils se sont battus ; il y a eu là des hommes qui ont su mourir même pour une cause qu’ils croyaient perdue. L’épée que la démagogie avait mise dans les mains du roi Charles-Albert, et qu’il a acceptée, parce qu’un officier ne refuse jamais de se battre, devait se briser ; il le savait ; cela ne l’a pas empêché de la tirer courageusement hors du fourreau, et, quand elle s’est brisée, il a brisé en même temps sa couronne, non pour se punir des illusions qu’il n’avait pas eues, mais pour en finir avec la fatigue de régner, n’ayant pu dans le combat en finir avec la fatigue de vivre. Il y a eu de la grandeur dans cette abdication, et cette grandeur a rejailli sur le Piémont. La bataille de Novarre n’a plus été que la défaite de la démagogie italienne qui avait envoyé au combat, sans les y accompagner, une armée et un roi qui valaient mieux que le rôle qu’ils acceptaient.

Après cette défaite de la démagogie, que reste-t-il en Piémont devant l’Autriche ? Il reste encore, grace à Dieu, le Piémont tout entier, moins la démagogie qui le minait, le Piémont ayant bonne cause et bon droit, et que nous devons soutenir. Si donc l’Autriche croit avoir battu à Novarre autre chose que la démagogie italienne, si elle veut avoir battu du même coup la monarchie nationale et constitutionnelle du Piémont, si elle veut abuser contre le libéralisme des succès qu’elle a eus contre le radicalisme, c’est une autre question qui commence en Italie.

Ce que nous devons souhaiter à l’Italie, c’est qu’elle puisse partout secouer les chaînes de la démagogie, afin de rentrer dans le cercle des institutions nationales ; ce que nous devons souhaiter à l’Italie, c’est une restauration libérale et, nationale, comme celle qui vient d’avoir lieu à Florence, comme celle qui va bientôt se faire à Rome, et que déterminera infailliblement la présence de notre expédition.

L’intervention de la France dans les états romains est la conséquence naturelle de notre politique immémoriale en Italie. Intervenir libéralement, afin d’empêcher que l’Autriche n’intervienne despotiquement, telle a été la pensée de l’expédition d’Ancône, telle est encore la pensée de l’expédition de Civita-Vecchia. Le gouvernement du général Cavaignac a eu l’occasion de faire cette intervention libérale au moment où le pape a quitté Rome ; l’occasion était d’autant plus belle alors, qu’elle eût empêché tout le mal qui s’est fait depuis.

٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠Mais, pour être approuvés,
De semblables desseins veulent être achevés.

Il faut les faire et ne point en parler. Ç’a été le contraire : on en a parlé, et on ne les a pas faits. À Dieu ne plaise que nous ayons jamais cru que c’était là, de la part du général Cavaignac, une manœuvre électorale ! nous croyons, au contraire, que la pensée de l’intervention était sérieuse et sincère, mais le général Cavaignac a craint de blesser les préjugés démagogiques. Il a cédé à son entourage et à son origine ; il a cru que la démagogie romaine était la liberté et qu’il fallait la respecter ; il n’a pas compris que toute révolution qui commence par un assassinat est une révolution illibérale et odieuse. Dans le monde, nous avons souvent vu réussir les causes dont les défenseurs savent mourir, jamais celles dont les défenseurs ne savent qu’assassiner.

Ce que le général Cavaignac n’a pas cru pouvoir faire, nous aimons que le ministère actuel le tente hardiment. Oui, nous allons aider à la restauration du pape, c’est-à-dire nous allons aider à la restauration du libéralisme contre la démagogie ; nous allons pratiquer au dehors, dans les limites d’une sage politique, ce que nous pratiquons au dedans. Où est le mal ? Quoi ! cela se fera au mois de floréal de 57 de la république, comme date le Peuple souverain, journal de Lyon, qui consent cependant, par condescendance pour le public, à traduire ce floréal en avril et cet an 57 en l’an 1849 de l’ère chrétienne ! Oui, cela se fera en l’an 57 ; et, chose étrange que nous renonçons à faire comprendre au Peuple souverain, c’est peut-être précisément parce que la république française fera cela en l’an 57, qu’elle aura une année 58 et 59. L’avenir nous démontrera chaque jour davantage que la république ne vit que parce qu’elle n’est républicaine ni au dedans ni au dehors. Que la république redevienne républicaine comme l’entendent certaines gens, elle vivra ce qu’ont vécu les républiques de Florence et de Rome.


L’Autriche est aux prises de nouveau avec de graves complications sur son propre territoire. Après plusieurs mois d’escarmouches, la guerre de Hongrie devient sérieuse. Triste situation, dont la Russie n’a point à se plaindre, mais dont l’Occident a droit de se préoccuper d’autant plus ! En janvier l’insurrection magyare, qui s’était vue dans l’impuissance de porter secours à celle de Vienne, après de fabuleuses promesses, semblait à la veille d’être entièrement comprimée sur le sol hongrois même. Pourchassés de Presbourg à Comorn, de Comorn à Pesth et de Pesth à Debreczin, par-delà les marécages de la Theiss, les Magyars, malgré tant de défaites, ont repris récemment l’offensive.

Le remplacement du prince Windischgraetz par le maréchal Welden à la tête de l’armée autrichienne ne révèle qu’en partie le secret de ce brusque revirement des chances de la guerre. Les fautes qui l’ont compromise ne sont point seulement les fautes du général en chef, beaucoup plus fort, à ce qu’il paraîtrait, sur les détails de la loi martiale que sur la stratégie. Le cabinet commence à s’apercevoir qu’il aurait bien aussi quelques graves reproches à se faire pour avoir manqué à la gratitude qu’il avait promise aux Slaves victorieux dans les murs de Vienne. A peine la Hongrie semblait-elle en voie de pacification que, redoutant toutes ces jeunes ambitions de peuples et d’hommes dont il avait tiré si bon parti, le gouvernement autrichien modifiait sensiblement sa politique à leur égard. Les Serbes, maîtres de la Syrmie et du Banat, et ainsi des deux rives de la Theiss, alliés des Valaques, qui sont la population dominante en Transylvanie, les Serbes, qui avaient depuis le 12 juin soutenu, sans perdre un pouce de terrain, tout le poids de l’armée magyare, répondaient de protéger cette principauté à la seule condition que le budget autrichien leur prêtât un concours effectif. Le cabinet refusa, dans la crainte de l’influence qu’ils avaient déjà su prendre dans cette guerre et de leur patriotisme slave, beaucoup plus âpre que celui des Croates. Les Croates eux-mêmes devenaient suspects. Gênés dans leurs libertés locales, trompés dans l’espérance de voir leur ban au premier rang de l’armée, suivant la promesse qu’on lui en avait faite dans l’effusion de la reconnaissance, ils osèrent se plaindre, et les feuilles ministérielles de Vienne envenimèrent ces griefs en déclarant fort clairement que l’on pourrait bien quelque jour bombarder Agram tout comme on avait fait Prague. Enfin cette politique, que les Slaves qualifiaient d’allemande, fut imprudemment couronnée par la dissolution de la diète de Kremsier, diète impuissante assurément, mais animée de cet esprit de confédération qui est le fond du programme des Slaves-Autrichiens.

La constitution octroyée accordait sans nul doute une grande somme de liberté civile et politique, mais elle repoussait cette idée d’une autonomie nationale à laquelle prétendait chacun des peuples de l’empire. Un cri s’éleva donc de toutes les provinces ; cette charte était un oukase. Le mot est resté. Les fautes stratégiques du prince Windischgraetz, ce refus de fortifier la Theiss et la Transylvanie en s’appuyant sur les Serbes et les Valaques, ce retrait de la parole donnée à Jellachich, ces menaces d’un bombardement d’Agram, cette charte-oukase qui centralisait au lieu de confédérer, ce complet changement d’attitude et de langage de la part de l’Autriche, présentaient aux Magyars une merveilleuse occasion de relever leur fortune si follement jouée jusqu’alors.

Auraient-ils assez de prudence pour en profiter ? En un mot, seraient-ils assez avisés, même après la rude leçon des événemens, pour consentir au partage de la Hongrie en autant d’états libres qu’elle contient de races, pour prendre leur parti de cette dissolution du royaume hâtée par la politique de M. Kossuth ? Ceux qui connaissent M. Kossuth et les traditions magyares n’osaient répondre affirmativement. Toutefois de nouveaux personnages étaient entrés en scène et allaient saisir avec vigueur le rôle qui s’offrait au dictateur de Debreczin. Au moment où M. Kossuth se trouvait rejeté par-delà la Theiss, Bem et Dembinski voulurent, si difficile que fût la tâche, profiter des fautes du cabinet de Vienne et de son général en chef pour tenter avec des élémens nouveaux la réorganisation de l’armée hongroise. La Theiss était difficile à franchir en hiver pour l’infanterie et l’artillerie autrichienne, tandis que la cavalerie des Magyars et leur infanterie à cheval, admirablement propres aux surprises, pouvaient se maintenir encore long-temps par un système de guerillas. Bem se chargea d’essayer ce système dans les montagnes de la Transylvanie pendant que Dembinski défendait le passage de la Theiss. Ils comptaient principalement, pour reconstituer une armée, sur l’effet de ces idées de conciliation qu’ils étaient venus prêcher aux diverses populations de la Hongrie. Bem la pratiquait avec une heureuse énergie à l’égard des Valaques dont l’immense majorité, mal défendue par les troupes autrichiennes, l’accueillait avec faveur et dont un bon nombre se rangeait sous son drapeau. Dembinski avait quitté Paris à la condition stipulée avec l’agent de la Hongrie que les Magyars se résigneraient à conclure avec les Slaves un traité qui garantirait à ceux-ci leurs libertés locales et leur nationalité. Enfin, les deux généraux slaves obtinrent que l’armée magyare prît le nom d’armée magyaro-slave. Ainsi, pendant que M. de Windischgraetz s’absorbait dans l’application grammaticale et pédantesque de sa loi martiale et que le cabinet s’étudiait à réprimer le rapide élan de l’influence slave, les deux chefs polonais, appuyés d’ailleurs sur le concours de dix mille compatriotes accourus de Galicie et de Russie, exploitaient avec une infatigable ardeur les mécontentemens causés, en pays slave, par la dernière évolution de la politique autrichienne. De là les succès de Bem en Transylvanie contre la faible division de Püchner ; de là la facilité avec laquelle Dembinski a pu se remuer et se reconstituer sur la rive gauche de la Theiss ; de là ce revirement d’opinion qui a entraîné tant de Slaves dans la cause magyare, et singulièrement refroidi le dévouement des autres pour l’Autriche ; de là enfin ces brillantes excursions de cavalerie qui viennent de ramener en ligne l’armée hongroise, et de réduire l’armée autrichienne à la défensive.

La Russie attend l’arme au bras le résultat de cette campagne ; peut-être n’est-elle point aussi pressée d’intervenir que l’opinion est portée à le supposer. Comme on sait, le vœu des villes saxonnes de la Transylvanie et un intérêt d’humanité l’avaient appelée à Hermanstadt, ce qui a procuré au général Bern l’occasion de l’en repousser avec une certaine rudesse. Depuis lors elle est rentrée dans l’expectative, sans doute moins affligée qu’on ne pense de contempler de sa frontière fortement gardée l’anarchie dans laquelle se débattent et s’épuisent les peuples de l’Autriche. Ce serait une histoire bien riche en enseignemens que celle des avantages retirés par le cabinet russe dans les révolutions qui, depuis le premier partage de la Pologne, ont affaibli l’Europe. On ne saurait dire que la Russie ait depuis lors illustré son nom par beaucoup de victoires, et cependant quelle est la crise européenne d’où elle ne soit sortie avec un agrandissement notable, avec un lambeau de quelque pays voisin ? La Russie d’à présent n’est pas autre chose qu’une conquête permanente et progressive sur les révolutions de l’Europe conduites à tort et à travers par l’irréflexion des révolutionnaires.

S’il est un pays à l’égard duquel la Russie ait pratiqué avec succès ce système d’envahissement continu à la faveur des insurrections politiques ou religieuses, c’est la Turquie. Une révolution nouvelle, conséquence de la nôtre, est venue l’année dernière fournir au cabinet de Saint-Pétersbourg l’occasion d’occuper les deux principautés de la rive gauche du Danube. Il fallait, suivant M. de Nesselrode, il fallait pour le bien de la Turquie et de la civilisation étouffer les germes du socialisme importé de l’Occident ; et, couverte sous ce beau prétexte, la Russie a trouvé le moyen d’établir dans cette merveilleuse position militaire qui domine l’empire de Turquie et celui d’Autriche un campement de quatre-vingt-dix-sept mille hommes. Tant de baïonnettes pour mettre à la raison le socialisme valaque ! En conscience, le chiffre est fort, et c’est bien de la générosité. Il est vrai que l’entretien de cette armée coûte peu au budget du czar ; ce sont les Moldo-Valaques qui paient, non point de l’argent qu’ils ont, étant ruinés par les premiers mois de l’occupation, mais de l’argent que la Russie leur avance bénévolement, ce qui formera, pour peu que l’occupation se prolonge, un capital honnête dont les principautés auront peut-être quelque peine à se libérer dans l’avenir. Qu’importe ! elles n’en devront que plus de reconnaissance à la cour protectrice, en attendant qu’il lui plaise exiger la liquidation de la nationalité moldo-valaque.

Quel langage tient la Turquie en présence d’un pareil abus dans l’interprétation des traités ? Comment envisage-t-elle cette funeste occupation qui est à la fois une lésion de ses droits et une menace perpétuellement suspendue sur Constantinople ? La Turquie est animée des intentions les plus sensées et les plus droites ; elle proteste, elle occupe à son tour le territoire moldo-valaque, elle y maintient aussi haut qu’elle peut le drapeau de la suzeraineté ; elle paie au comptant toutes les dépenses de son armée, elle se concilie par la modération de sa politique la confiance et la sympathie des Moldo-Valaques ; elle s’étudie avec une activité nouvelle dans son administration à mettre les populations slaves des provinces de la rive droite en garde contre les provocations du panslavisme moscovite plus ardent que jamais ; elle continue ses armemens, elle les élève à cent quinze mille hommes de troupes régulières, et elle appelle ses quatre-vingt mille hommes de vieux soldats de réserve. Enfin elle se prépare à faire face à tout événement. Cependant, lorsque, dans l’éventualité d’une rupture, elle en vient à demander aux cabinets de l’Occident, à la France et à l’Angleterre, comment ils entendraient faire honneur à la convention des détroits protectrice de Constantinople, alors naissent les incertitudes et les irrésolutions. La France répond : Nous reconnaissons vos droits, nous vous souhaitons du bien ; mais nous traînons notre boulet ; vous avez pourtant un espoir ; gagnez l’Angleterre, et nous verrons. Sur quoi le divan insiste à Londres. L’occasion est belle, pense-t-il, puisque lord Palmerston est au pouvoir. Par malheur, il se pourrait que lord Palmerston n’eût point tout-à-fait pour la Russie la répulsion que l’on se plaît d’ordinaire à lui attribuer ; le noble lord semble, sans doute par instans prendre vivement à cœur l’intégrité de l’empire ottoman ; cela ne tire guère à conséquence ; la Russie a pu se convaincre par une longue expérience qu’il convient de distinguer en ce qui la touche entre les paroles et les actes du ministre whig ; la Russie ne s’alarme point de ces boutades. Lord Palmerston promet sans agir, et pour la Turquie force est d’attendre tout en se fortifiant sur le pied de paix armée.

Il est difficile de prévoir quelle sera la fin de cette occupation des principautés moldo-valaques, à laquelle les cabinets de l’Occident assistent depuis tout à l’heure dix mois. Plus les affaires de l’Europe seront compliquées, plus aussi la Russie sentira l’importance de la position stratégique qu’on a bien voulu lui laisser prendre dans la vallée du Danube. Elle y est assise tout à son aise ; il paraît même qu’elle considère déjà le sol des deux principautés comme une dépendance immédiate de la couronne russe ; car autrement le respect du principe de neutralité l’eût sans doute arrêtée dans cette expédition peu glorieuse, conduite de la Petite-Valachie sous les murs d’Hermanstadt. L’Autriche, en des temps plus heureux pour elle, aurait peut-être, comme en 1827 et 1829, pris en considération cet état de choses, si peu favorable dès à présent et de si mauvais augure pour la liberté du Danube ; mais, pendant qu’un général autrichien, rejeté par Bem en Valachie, viole lui-même la neutralité du territoire turc, en s’y reconstituant à loisir pour rentrer en Transylvanie, l’internonce d’Autriche à Constantinople marche dans des rapports étroits et intimes avec l’ambassade russe. Occupation de la Turquie, humble dévouement de l’Autriche, voilà donc les avantages respectables que le cabinet de Saint-Pétersbourg a retirés de la révolution de 1848 ; et telles sont les circonstances au milieu desquelles on annonce que M. Seniavin, dont les doctrines panslavistes sont bien connues, est appelé à remplacer M. de Titow. Qu’on nous permette à cet égard de hasarder une conclusion qui, sous couleur de science, est essentiellement politique et pratique : ou le slavisme fortifiera et sauvera la Turquie et l’Autriche, ou le panslavisme les détruira. Tant pis pour elles si elles ne le comprennent pas, et tant pis pour la civilisation si nous ne réussissons pas à les en convaincre.