Chronique de la quinzaine - 30 avril 1873

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Chronique n° 985
30 avril 1873


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




30 avril 1873.

Elle est donc terminée, cette crise électorale où pendant quelques jours toutes les passions, toutes les excentricités et tous les ressentimens de partis se sont donné le plus bruyant des rendez-vous. Les réunions publiques ont fini leur tapage. Les murs de la ville ont cessé d’être illustrés de déclarations, d’adhésions, de manifestes et de contre-manifestes de toutes les couleurs. Le dernier mot est dit, et ce dernier mot, pour aller droit au fait, c’est l’échec de M. de Rémusat à Paris, c’est la victoire des radicaux triomphant dans la personne de leur candidat, M. Barodet, ancien maire de Lyon, présentement député de la première ville de France ! D’autres élections ont eu lieu le même jour dans quelques départemens, à Bordeaux, à Marseille, dans le Morbihan, dans la Nièvre, dans le Jura : elles sont en général, sauf dans le Morbihan, d’une nuance républicaine plus ou moins accentuée ; mais c’est évidemment l’élection de Paris qui prend le pas sur toutes les autres par les circonstances où elle s’est accomplie, par la signification qu’elle a prise. Elle éclaire et résume une situation.

Oui, c’est un fait certain, d’irrévocable évidence, authentiquement constaté, et qui s’est passé dimanche entre six heures du matin et six heures du soir : Paris ayant à nommer un député, mis en demeure de choisir entre M. de Rémusat et M. Barodet, a opté pour M. Barodet ! Assurément la défaite de M. le ministre des affaires étrangères n’est point sans compensations : le nom de M. de Rémusat a rallié plus de 135,000 voix qui ont bien leur poids par tout ce qu’elles représentent. M. Barodet n’a pas moins dépassé M. le ministre des affaires étrangères de 45,000 voix, il a réuni 180,000 suffrages. Voilà le fait clair et brutal. Le plus bel hommage qu’on ait rendu à Paris, c’est d’avoir douté jusqu’au bout d’un tel résultat, d’avoir cru au succès d’une candidature qui, prise en elle-même, semblait réunir les conditions les plus favorables. On savait bien, pour l’avoir vu plus d’une fois, que dans cette ville impressionnable et nerveuse, travaillée par les influences radicales et prompte aux brusques manifestations, tout est possible. On se disait aussi qu’en dehors de toutes les excitations de partis il y a dans la masse d’une population un certain bon sens naturel qui se retrouve aux grandes circonstances, que tous les momens ne sont pas bons pour les excentricités. Par une fortune heureuse, à la veille d’une élection il se rencontrait un candidat dont la nomination était faite pour honorer une ville. Éminent par l’esprit, renommé par une longue participation aux affaires publiques, libéral décidé d’opinions en même temps que conservateur de traditions et de goût, il avait tout ce qu’il fallait pour être accepté de tout le monde sans être blessant pour personne. Par sa position indépendante et neutre il ne représentait une défaite pour aucun parti, et comme ministre il représentait cette libération du territoire qu’il venait de signer. C’était même de la part de toutes les opinions un acte d’habileté de s’effacer devant cette candidature dont on pouvait faire si aisément la candidature du patriotisme.

Ceux qui ont cru au succès de M. le ministre des affaires étrangères n’ont point à désavouer leurs illusions. M. de Rémusat avait pour lui le talent, les lumières, la considération, l’honneur du caractère, sans parler de l’amitié de M. le président de la république. La raison disait Rémusat, le radicalisme a dit Barodet, tenant sans doute à réaliser jusqu’au bout ce mot cruellement juste de M. Allou, que « la force du nombre va chercher ses élus dans le néant comme pour mieux affirmer sa discipline et sa puissance. » M. Gambetta choisissait bien son moment en vérité pour dire l’autre jour dans une réunion de Belleville, à la veille du scrutin, que la réaction seule pouvait accuser la démocratie d’être « l’ennemie des supériorités sociales, » de repousser « les hommes supérieurs et distingués, » que la vérité la mieux établie était précisément « le contraire de cette calomnieuse invention. » — « Ce n’est pas à Paris, s’écriait-il fièrement, qu’on peut tenir un tel langage… » Oh ! non, certes, ce n’est pas à Paris qu’on peut parler ainsi ; le radicalisme parisien, fidèle à la voix de M. Gambetta ou dictant ses lois à M. Gambetta lui-même, vient de prouver son goût pour les hommes distingués en excluant M. de Rémusat, et de fait, on nous l’apprend du moins aujourd’hui dans la joie du triomphe, l’univers, qui avait les yeux fixés sur Paris, n’attendait que cela pour « voir si ce grand foyer de lumière était éteint, si cette flamme bienfaisante et vivace du génie français avait disparu, » et on s’écrie avec un tranquille orgueil : « Que le monde regarde maintenant ! » Le monde en effet regarde plus qu’on ne le croit, et il voit M. Barodet comme un de ces logogriphes que Paris lui donne à déchiffrer de temps à autre. Ils ont donc nommé M. Barodet pour représenter la flamme inextinguible du génie français, et pour une foule d’autres choses encore, pour donner une leçon au gouvernement, pour protester au nom de « l’intégrité du suffrage universel » en péril, pour réclamer la dissolution de l’assemblée, pour être à Versailles le spectre des « franchises municipales » de Lyon ; ils l’ont nommé pour tout faire, et peut-être le parti conservateur, le gouvernement lui-même, ont-ils de leur côté contribué depuis longtemps à préparer ce résultat par leurs divisions, par leurs hésitations, sans parler de ces diversions étranges des légitimistes et des bonapartistes venant à la dernière heure augmenter la confusion par cette candidature improvisée du colonel Stoffel, qui a réuni vingt-sept mille voix.

Que M. Barodet, inconnu la veille, ait été nommé député par la grâce de la discipline du nombre, qu’il prenne le train de Versailles, le train parlementaire de chaque jour, il ne fera pas certainement plus de bruit que bien d’autres, il en fera peut-être moins : ce n’est pas sa présence dans l’assemblée qui changera les choses ; personnellement il n’est qu’un obscur député de plus. La vraie et unique question est dans le caractère, de cette élection, dans les confusions périlleuses dont elle est le symptôme, dans les inquiétudes qu’elle suscite, dans la situation tendue et presque violente qu’elle crée par les perspectives qu’elle dévoile. Qu’ont voulu les radicaux en organisant ce coup de scrutin presque anonyme qui va frapper le gouvernement dans un de ses membres les plus éminens, et qui a la prétention de placer l’assemblée sous une sommation brutale, injurieuse, de dissolution ? Ils se sont proposé de donner un avertissement, disent-ils, ils ont voulu faire une protestation, ils ont tenu à montrer que la France n’est pas au bout de ses épreuves, que tout ce qui existe n’est à leurs yeux qu’une fiction dérisoire, qu’ils ont leur république à eux, leur suffrage universel à eux.

Ils ont réussi, la démonstration est faite : ils ont prouvé une fois de plus qu’ils sont toujours le parti des agitations, des protestations bruyantes, subordonnant tout à leurs passions exclusives, ne s’inquiétant de rien, ni des malheurs du pays, ni de toutes ces difficultés douloureuses que deux années de prudence n’ont pu parvenir encore à surmonter complètement, ni de tous ces besoins de sécurité, de repos, de travail paisible qu’éprouve une nation si durement frappée, à peine convalescente. Ils ne s’arrêtent devant rien, ils ne cherchent pas quelle influence peut avoir un vote de nature à troubler l’opinion et les intérêts, à être interprété au dehors comme le signe d’une condition intérieure sans garantie et sans lendemain. Chose profondément attristante, les organisateurs du vote du 27 avril en sont encore aujourd’hui à décorer du nom de patriotisme une manifestation qui, si elle ne restait stérile, aurait pour première conséquence de créer de nouveaux embarras à la libération du territoire. Qu’on se demande un instant en effet ce qui pourrait arriver, si on prenait au mot ces grands patriotes, si tout ce qu’ils réclament se réalisait, si la situation politique se trouvait changée du soir au lendemain, si l’assemblée se retirait immédiatement pour faire place à une assemblée selon l’idéal révolutionnaire ! Croit-on que ce qui reste à exécuter du traité d’évacuation deviendrait plus facile ? M. le président de la république et M. le ministre des finances n’en sont point sans doute à prendre leurs précautions pour être en mesure de faire face aux terribles charges qui pèsent sur la France de mois en mois d’ici au 5 septembre, ils connaissent leurs échéances ; mais enfin pense-t-on, avec des votes comme celui de dimanche dernier, leur prêter un secours bien efficace et pousser l’argent vers le trésor ? Est-on bien sûr que, si toutes ces excitations produisaient quelque effet, s’il y avait une de ces crises qu’on semble braver, il ne surgirait pas des difficultés nouvelles dont le poids retomberait sur les départemens occupés ? L’évacuation doit avoir lieu au mois de juillet, c’est vrai, elle ne sera cependant complète qu’au mois de septembre ; d’ici là il y a encore quatre mois. Voilà ce dont on devrait se souvenir. La vérité est qu’on se donne le passe-temps des protestations et des manifestations parce qu’on sait bien qu’il n’en sera ni plus ni moins, que l’assemblée et le gouvernement sont liés par cette considération supérieure de la libération. On veut en attendant se préparer, prendre position pour le moment décisif, au risque de compromettre par des agitations de partis un intérêt que d’autres sont chargés de sauvegarder. Et voilà comment, au point de vue national, ce vote du 27 avril est un oubli de patriotisme rendu plus sensible par ce fait, que le candidat présenté d’abord à la population de Paris était justement le ministre qui venait d’attacher son nom à la délivrance du territoire. Le parti de la révolution en permanence a répondu : Non, ce n’est pas ce qu’il me faut, la fin de l’occupation étrangère n’est qu’un détail, M. de Rémusat n’est pas mon homme ; voici un inconnu qui n’a pas délivré le territoire, mais dont je ferai le mandataire de mes ressentimens et de mes impatiences, dont l’élection, si je réussis, signifiera tout ce que je voudrai, la dissolution de l’assemblée, le congé donné aux « classes dirigeantes, » l’affirmation de la république des « nouvelles couches sociales. »

Les radicaux ont voulu frapper un grand coup, ils l’ont frappé, et, comme il arrive toujours quand on se livre à ces politiques violentes et aveugles, ils ont couru la chance d’un succès meurtrier pour leur propre cause. Ils n’ont écouté que leurs passions, ils n’ont pas vu que, par ces manifestations outrées, ils compromettaient bien plus qu’ils ne servaient tout ce qu’ils prétendaient défendre, Paris, dont ils se sont fait un complice abusé, le suffrage universel, la république elle-même. C’est Paris d’abord qui peut être la première victime de cette élection à laquelle on l’a entraîné, de cette faute qu’on lui a fait commettre, et il est exposé à être doublement victime, dans sa bonne renommée et dans sa fortune matérielle. Assurément, s’il y a une ville qu’une politique prévoyante doive traiter avec sollicitude, avec des ménagemens qui n’excluent pas une vigilante fermeté, c’est cette grande cité parisienne, qui a été depuis quelques années si cruellement éprouvée par des événemens, par des malheurs dont elle porte de toutes parts la marque douloureuse, dont elle n’est pas seule responsable. Dans quel piège la conduit-on aujourd’hui ? On la pousse à un vote qui peut raviver toutes les défiances des provinces contre elle, qui l’atteint aux yeux du monde dans sa considération de ville de l’intelligence et des arts, qui est fait en même temps pour paralyser tous les intérêts. On le sait bien, on le voit bien, le premier effet de toutes les manifestations de ce genre est de ralentir le travail, de diminuer les commandes, de mettre l’hésitation dans les affaires, en un mot, de créer une de ces situations dont les ouvriers eux-mêmes souffrent aussi bien que les chefs d’industrie. L’esprit provincial, qui a ses organes à Versailles, a quelquefois imprudemment traité Paris en suspect, et le radicalisme en profite pour se ménager un succès de hasard dont Paris en définitive commence par payer les frais. Les radicaux ont voulu, disent-ils, défendre le suffrage universel contre les mutilations dont il serait menacé. Ils le défendent tout comme ils défendent Paris, en le compromettant. Ils ne voient pas qu’ils font au contraire plus que jamais une obligation non de préparer des mutilations dont on n’a pas la pensée, mais de se préoccuper de cet étrange état où le monde électoral n’est plus qu’une vaste confusion, une promiscuité, où l’on crée tout un système de candidats errans, M. Barodet à Paris, M, Lockroy à Marseille, M. Ranc à Lyon, où les manifestations du suffrage universel, au lieu d’être la représentation fidèle et régulière de l’esprit des diverses contrées de la France, deviennent des tourbillons, des explosions artificielles, où il n’est plus question ni de l’opinion vraie, ni de la raison, ni des intérêts du pays. Laisser le suffrage universel tel qu’il est, sans garantie, sans vérité, à l’état d’ouragan périodique, croit-on que ce soit le moyen de le faire vivre et de lui assurer l’avenir ?

Les radicaux ont eu surtout la prétention de défendre la république, à ce qu’ils assurent, et certainement la république n’a pas reçu depuis deux années de coup plus dangereux que celui dont l’a frappée dimanche dernier la victoire du radicalisme. Si elle n’a pas été atteinte d’une façon irréparable, elle n’en est peut-être pas plus florissante de santé, et il faudra dans tous les cas du temps et bien des soins pour réparer le mal. Qu’a-t-on vu en effet ce jour-là ? La bataille électorale du 27 avril n’a point été visiblement une lutte entre la monarchie ou même la réaction et la république ; il n’y avait rien de semblable, la monarchie n’a eu dans l’élection qu’un rôle effacé, représenté par cette candidature du colonel Stoffel qui a réuni quelque 27,000 voix. Le vrai débat a été engagé entre la république incohérente et révolutionnaire, représentée par M. Barodet, et la république régulière, légale, possible, que M. Thiers essaie de faire vivre depuis deux ans au milieu de toutes les difficultés, que M. le ministre des affaires étrangères acceptait de représenter dans la lutte électorale. La république n’était donc nullement mise en doute par la candidature de M. de Rémusat. Elle était si peu en question que M. le ministre des affaires étrangères s’est trouvé appuyé, non-seulement par les esprits libéraux et conservateurs accoutumés à voir dans son nom une garantie, mais par les plus vieux républicains, par M. Littré comme par M. Vacherot, par M. Carnot comme par M. Henri Martin, et même par l’impétueux colonel Langlois. M. Grévy témoignait les sympathies les plus décidées pour M. de Rémusat. Tout ce qui compte dans le parti républicain, sans parler de ce qui ne compte pas, s’est prononcé et a combattu pour cette candidature, qui avait le mérite de désintéresser les partis, de les rallier par ce qu’ils ont de commun en évitant ce qui aurait pu les diviser. Eh bien ! non, ce n’était pas assez, les radicaux n’ont pas moins persisté à élever candidature contre candidature, à combattre M. de Rémusat avec M. Barodet. Il y a mieux, du haut de leur infaillibilité ils ont traité les vieux républicains en schismatiques, en excommuniés, appelant M. Langlois « vieille barbe, » malmenant fort M. Littré et M. Carnot, et les menaçant tous du jugement du suffrage universel au jour de la grande élection. Que fallait-il donc ? M. de Rémusat était toujours l’équivoque à leurs yeux. Sans doute M. le ministre des affaires étrangères avait fait une profession de foi en faveur de la république, sans doute il s’était prononcé pour « l’intégrité du suffrage universel ; » mais à ce programme ils avaient à opposer, eux, la « vraie république, » la « vraie et absolue intégrité » du suffrage universel. En d’autres termes, ils étaient seuls les purs et les orthodoxes, et de fait le scrutin a fini par leur donner le nombre à défaut de la raison.

Ce qu’il y a d’étrange, c’est que, par un euphémisme qui ne peut tromper personne, les radicaux n’ont pas moins affecté et ils affectent encore de prétendre qu’ils n’ont pas eu la pensée de faire une manifestation contre le gouvernement, qu’ils ont voulu au contraire donner de la force à M. Thiers contre ses adversaires de la droite. Certes, on n’en peut pas douter, les radicaux sont les meilleurs amis de M. Thiers, ils lui viennent en aide tous les jours, ils le soutiennent en suscitant à son ministre des affaires étrangères un concurrent obscur, en combattant toutes ses idées sur la loi électorale, sur la nécessité d’une chambre haute, en traitant avec dédain ses procédés politiques, en lui créant des embarras dans son action extérieure. Ébranler le gouvernement, non, à coup sûr, ils n’ont pas eu cette pensée malhonnête, ils ont voulu lui donner tout au plus un avertissement fraternel, à la façon radicale. Que désirent-ils ? Après tout, si M. Thiers le voulait bien, s’il était homme à subir certaines obsessions ou à comprendre à demi-mot certaines choses, ils ne demanderaient pas mieux que de l’aider un peu contre l’assemblée, la grande ennemie ! Or contre l’assemblée que peut-on faire ? C’est toujours un coup d’état plus ou moins déguisé, plus ou moins révolutionnaire. Le parti radical n’est pas précisément embarrassé sur ce point, il serait prêt à tout pour faire justice de l’assemblée avec M. Thiers, sauf à faire justice après de M. Thiers lui-même, et à installer dans le vide la république radicale avec ses agitations, ses incohérences, ses menaces pour la sécurité comme pour la grandeur de la France ; mais c’est là justement qu’éclate la vérité du mot de M. Thiers : « la république sera conservatrice ou elle ne sera pas. » Le jour où il serait prouvé que la république n’est pas possible dans des conditions conservatrices, qu’elle doit tourner inévitablement au radicalisme, ce jour-là la question serait résolue d’abord dans l’esprit de tous les hommes sensés, bientôt dans l’esprit de la nation tout entière. Croit-on en effet qu’un pays qui a besoin de paix et de travail consentirait à vivre dans un état perpétuel d’incertitude et d’agitation ? Non certes, ce pays, eût-il été un moment enlevé par surprise, répudierait bien vite un régime qui lui refuserait le repos et la sûreté dans une vie laborieuse. C’est ce qui fait que cette journée du 27 avril, qui a été une victoire pour le radicalisme, est en même temps le coup le plus sensible porté à la république, qui ne peut vivre qu’en se dégageant de plus en plus, en s’affranchissant de toutes les influences révolutionnaires.

Maintenant comment un tel résultat est-il devenu possible ? Que peut-on faire pour en atténuer les conséquences, pour maintenir la France dans les conditions de politique libérale et conservatrice où elle doit rester ? Ici c’est en vérité le conflit de toutes les impressions soudaines et de tous les jugemens précipités. Aux yeux des uns, ce n’est rien, ce n’est qu’un accident tout simple, tout naturel dans un pays démocratique et dont il n’y a ni à s’émouvoir, ni à se préoccuper, contre lequel on doit surtout s’abstenir de prendre des mesures ou de montrer une mauvaise humeur inutile ; aux yeux des autres, tout est compromis, il faut agir au plus vite, s’armer contre ce péril de révolution. Pour ceux qui ne veulent être ni optimistes ni pessimistes, c’est assurément une situation grave, qu’il faut savoir regarder sans trouble et qu’on peut toujours redresser, raffermir, en évitant précisément tout ce qui a pu la préparer. Le scrutin parisien du 27 avril n’a mis qu’un député de plus dans l’assemblée, il contient en réalité des lumières pour tout le monde, pour le gouvernement et pour l’assemblée. Évidemment ces agitations parlementaires, ces tiraillemens stériles dont se compose notre malheureuse existence politique depuis quelque temps, ne sont point étrangers au résultat qui vient de se produire. Que veut-on que devienne l’opinion devant ce spectacle ? Elle se laisse gagner par l’indécision et l’inquiétude, elle est déconcertée par des incidens qu’elle ne comprend pas, elle ne se sent pas conduite, et un jour de vote elle jette dans une urne un bulletin qui n’est que le résumé de ses incertitudes et de ses impatiences.

Le gouvernement a sa part tout aussi bien que l’assemblée dans ces mécomptes, qui sont quelquefois l’ennui des pouvoirs politiques. Il peut se demander s’il n’y a pas contribué par ses fluctuations, par ses voyages à travers tous les partis, s’il a toujours mis un soin suffisant à rallier tous les élémens d’une majorité dans laquelle il devait trouver sa force. Sans doute, lorsque des accidens comme celui du 27 avril sont arrivés, il est assez commode pour un gouvernement de se dire qu’il n’y est pour rien, et d’écouter ceux qui lui répètent qu’il est complètement désintéressé dans la question, qu’on n’a pas voté contre lui. Ce serait cependant une étrange illusion de trop se laisser aller à ces flatteuses complaisances de langage, et ce serait une erreur plus singulière encore de ne voir dans la dernière élection qu’une raison de répondre par des concessions aux avances intéressées des vainqueurs d’un jour. M. le président de la république a l’esprit trop clairvoyant et trop sûr pour s’y laisser tromper. Qu’un gouvernement reste impartial entre les opinions, qu’il ne se laisse pas transformer en pouvoir de parti ou de combat, rien de mieux assurément ; mais l’impartialité, c’est de la modération, et quand on est un gouvernement de modération, on doit nécessairement s’entendre avec les modérés, et avec ceux-là seulement, parce qu’avec eux ; seuls on peut diriger les affaires d’un pays. Le gouvernement le sait bien, il ne quittera pas un terrain où il est toujours sûr de retrouver tous les élémens conservateurs modérés, qui n’ont besoin que d’être ralliés et dirigés.

Quant au parti conservateur qui est dans l’assemblée et qui se compose de bien des fractions diverses, il n’a qu’à s’interroger, il peut faire son examen de conscience à la lumière du vote du 27 avril, il en viendra peut-être à s’avouer à lui-même qu’il y est pour quelque chose. A quoi passe-t-il son temps en effet depuis un an, surtout depuis quelques mois ? Il vit au milieu de tous les fractionnemens, de toutes les divisions, il se consume dans sa mauvaise humeur et dans ses inquiétudes. Sous prétexte de poursuivre ce qu’il ne peut réaliser, il laisse de côté ce qui serait possible et efficace. Il s’épuise en brouilleries et en réconciliations avec le gouvernement. On se querelle, on s’aigrit de part et d’autre, et on ne fait rien. Le moment est venu d’en finir avec cette singulière politique, où toutes les forces se perdent, de se rapprocher sérieusement non pas pour se laisser entraîner à des réactions qui n’ont jamais servi à rien, mais pour combiner un système de conduite mieux coordonné, pour reprendre ensemble la direction du pays. Le terrain est tout trouvé, il a été défini dans la commission des trente ; les forces existent, elles sont dans toutes les portions modérées de l’assemblée. Le but est net et clair, il s’agit de donner à la France des garanties d’institutions qu’on n’a pas, de faire cette république avec des conservateurs dont parlait un jour M. Thiers. Qu’on se réunisse donc pour fortifier le régime sous lequel on vit, pour en faire une sauvegarde de tous les intérêts, et qu’on puisse arriver au moment où la France sera délivrée de l’étranger, avec tous les moyens d’affronter sans trop de péril une crise intérieure contre laquelle l’imprévoyance seule pourrait consentir à rester désarmée.

Que se passe-t-il donc en Allemagne ? Est-ce que les apparences de prospérité et la gloire des armes ne serviraient qu’à recouvrir de profondes plaies intérieures, des germes de luttes sociales ? Est-ce que tout ne serait pas pour le mieux dans le plus victorieux des empires ? il y a quelquefois d’étranges symptômes qui montrent que l’Allemagne n’est pas plus que d’autres à l’abri des agitations et des malaises, que tous les succès d’orgueil et tous les avantages matériels qu’on peut tirer de la guerre ne tournent pas nécessairement au profit de la condition économique des populations. Tandis que M. de Bismarck emploie une partie de l’indemnité française à créer des forteresses, ou poursuit obstinément l’application de ce programme de politique religieuse pour lequel il vient encore de prononcer un nouveau discours dans la chambre des seigneurs, les questions sociales ne laissent pas de prendre une importance croissante et se produisent de temps à autre sous des formes assez inquiétantes. Difficultés des logemens à Berlin même, grèves d’ouvriers, crises des salaires ou des subsistances, ce sont là des faits de tous les jours se renouvelant avec une persistance singulière. Ce n’est rien encore lorsque tout se passe comme à Leipzig, où une lutte était engagée depuis quelque temps entre l’association des ouvriers typographes allemands et l’union des maîtres imprimeurs ; on a fini par s’accorder entre patrons et ouvriers pour choisir des délégués chargés de trancher des différends qui interrompent tout travail. Les choses ne se sont pas passées tout à fait ainsi à Francfort, où il y a eu tout récemment une véritable émeute, de vraies scènes de destruction, et cette échauffourée, œuvre de la multitude, est peut-être d’autant plus grave qu’on n’en peut saisir parfaitement ni l’origine immédiate ni la portée réelle. Le fait est qu’il y a peu de jours, à un moment donné, deux ou trois cents hommes réunis par bandes et portant un drapeau rouge se sont jetés sur un certain nombre de brasseries et ont tout brisé, tout saccagé, défonçant les tonneaux de bière, enlevant tout ce qu’ils ont pu trouver, essayant de mettre le feu sur quelques points. La force militaire a été obligée d’intervenir. Les émeutiers ont accablé les soldats de pavés et ont même tiré sur eux. La troupe s’est impatientée et a fait feu à son tour. La mêlée, sans être bien longue, n’a pas laissé d’être meurtrière. Il y a eu un certain nombre de morts, — les uns disent une quinzaine, d’autres disent trente, — et un plus grand nombre de blessés. Alors l’émeute a cédé le terrain pour ne plus recommencer ; elle n’aurait pas pu se renouveler en présence des renforts qu’on s’est hâté d’appeler de Hombourg, de Mayence, et de l’occupation militaire des principales positions de Francfort. Des scènes du même genre se sont produites depuis peu à Manheim et dans quelques autres villes, sans avoir toutefois autant de gravité.

Par un procédé de tactique ordinaire, les partis se renvoient la responsabilité de ces agitations. Les conservateurs accusent le gouvernement d’aider au développement des passions révolutionnaires par sa politique dans les affaires religieuses. Les partisans du gouvernement accusent les conservateurs, ultramontains, séparatistes, de n’être point étrangers à ces troubles, et en définitive la vraie cause est peut-être dans une situation économique qui devient de plus en plus pénible pour les classes ouvrières par le renchérissement de tous les objets nécessaires à la vie, dans des souffrances que les agitateurs révolutionnaires et socialistes peuvent exploiter. C’est ainsi que l’émeute de Francfort passe pour être l’œuvre des chefs de la secte lassalienne, qui auraient poussé au combat des masses exaspérées par l’élévation du prix du pain, de la bière. Le travail socialiste et révolutionnaire existe assurément en Allemagne, il est organisé, il se manifeste non-seulement par des grèves, mais encore par une presse spéciale qui prêche ouvertement la haine des classes, la destruction de la propriété, par toute sorte de publications où se déploie le radicalisme le plus violent. En réalité, cette propagande aurait sans doute bien moins d’action, si les souffrances n’étaient pas aussi grandes, s’il n’y avait pas ces conditions économiques qui ont produit depuis longtemps un phénomène caractéristique en Allemagne, cet immense mouvement d’émigration déterminé par le besoin d’échapper à la misère et aussi à la dureté des obligations militaires. La guerre et la conquête ont leurs charmes pour les gouvernemens ambitieux. Les populations allemandes n’en ressentent que les contre-coups douloureux, et elles font ce qu’elles peuvent pour s’y soustraire. Elles émigrent, elles fuient la misère et la vie du soldat. C’est un fait à constater et qu’un statisticien allemand remarquait il n’y a pas longtemps : le nombre des émigrans avait sensiblement diminué il y a une dizaine d’années ; la guerre de 1866 le relevait aussitôt. En 1868, le chiffre des émigrans était de 118,000 ; après la guerre avec la France, en 1872, il a dépassé 180,000, et il semble devoir être plus considérable encore. Ce mouvement ne s’arrêtera pas sans doute devant des paroles comme celles qu’un général prussien aurait prononcées, assure-t-on, dans une commission chargée d’examiner une loi sur la création d’une caisse des invalides de l’empire. « Avant que le dernier invalide de la guerre française soit enterré, aurait dit ce général, nous aurons eu d’autres guerres sanglantes qui auront fait de nouveaux invalides. » On ne dit pas que M. de Bismarck fût là pour encourager ces paroles, qui, dans tous les cas, ne sont pas faites pour ralentir le mouvement vers l’Amérique. Ainsi l’émigration d’une part, les propagandes socialistes d’un autre côté, c’est là ce qu’on pourrait appeler le revers de la médaille pour l’Allemagne, la contre-partie d’une gloire militaire qui ne suffit ni à retenir les Allemands dans leur patrie, ni à diminuer les souffrances de ceux qui restent, ni à supprimer le danger des agitations intérieures.

Veut-on voir ce que devient un pays livré aux passions des partis extrêmes, se débattant dans l’incohérence des révolutions sans issue ? L’Espagne est là : elle ressemble à un navire désemparé qui ne peut plus se diriger, qui ne sait plus où trouver un port de refuge. L’Espagne n’a plus d’assemblée, ce qui en tenait lieu vient d’être supprimé tout simplement par la force, et la nouvelle assemblée constituante dont on a décrété la convocation, qui va être élue d’ici à quinze jours on ne sait trop comment, se réunira dans des conditions assurément bien difficiles, si tant est qu’elle puisse se réunir. Y a-t-il un gouvernement à Madrid ? Il y a des ministres, une apparence de pouvoir, il n’y a point un gouvernement réel, puisque celui qui existe est réduit à sentir tout le premier son impuissance, à souffrir tous les désordres, toutes les violences qui s’accomplissent dans les provinces, et à vivre de l’appui de toute sorte de forces anarchiques qui le compromettent en le soutenant. Il n’y a plus d’armée, ce qui en restait s’en va tous les jours en morceaux ; l’indiscipline a gagné tous les corps, sauf peut-être la garde civile qui représente la gendarmerie. Les soldats se mutinent à chaque instant, n’obéissent plus à leurs chefs, et si quelque général veut faire acte d’énergie, comme cela vient d’arriver en Catalogne, il n’est pas soutenu par le gouvernement de Madrid. L’organisation militaire est à peu près détruite ; on a fait récemment quelques tentatives pour reconstituer l’artillerie, dont la dissolution a été le dernier acte du roi Amédée, et ces tentatives ont été abandonnées sur une sorte d’injonction venue des pouvoirs populaires de Barcelone. Partout règne et s’étend une confusion véritable sous l’apparence d’un fédéralisme qui n’est guère que le déguisement d’une décomposition croissante. En réalité, l’Espagne est partagée entre une sorte de démocratie fédéraliste qui s’impose au gouvernement lui-même, qui s’établit en maîtresse dans les grandes villes, et les carlistes, qui tiennent la campagne dans le nord.

Que devient cette insurrection carliste, qui reste un des premiers dangers de l’Espagne ? Assurément, si elle avait représenté une idée politique à demi populaire au-delà des Pyrénées, elle aurait trouvé dans les circonstances actuelles tout ce qui pouvait le mieux la servir, elle serait déjà peut-être à Madrid. Elle n’est pas même sur le chemin qui peut conduire à Madrid, et en définitive elle semble faire peu de progrès. Elle n’a pas réussi jusqu’à présent à prendre une ville de quelque importance, elle a récemment échoué dans ses tentatives sur des bourgs comme Oñate ou sur la petite ville de Puycerda, qui touche à la frontière française du côté de la Catalogne. Le fait est que l’insurrection carliste paraît peu en mesure de prendre une offensive sérieuse ; mais si elle ne gagne pas de terrain ou si elle échoue devant les villes qu’elle essaie d’attaquer, elle tient la montagne, où il n’est pas facile d’aller la saisir, elle est toujours assez forte pour entretenir une guerre civile qui peut se prolonger, surtout avec le peu d’armée qu’on a pour une action sérieuse. Le général Nouvilas, qui commande pour le gouvernement dans le nord, en Navarre et dans les provinces basques, trace des plans de campagne, combine des colonnes, et au bout du compte il n’atteint guère les bandes carlistes. En Catalogne, un nouveau chef militaire, le général Velarde, est arrivé récemment avec les meilleures intentions d’en finir. Il s’est heurté d’abord contre l’indiscipline de ses troupes ; il a commencé quelques opérations, et il n’est pas plus avancé que Nouvilas. Tous ces chefs carlistes, Saballs en Catalogne, Dorregaray, Lizarraga, le curé Santa-Cruz, dans les provinces basques, échappent à toutes les poursuites. Il en sera sans doute ainsi tant qu’il n’y aura pas une armée reconstituée ; mais cette armée, elle ne peut se reconstituer que s’il y a un gouvernement à Madrid. Or à Madrid la situation se trouble et s’aggrave de jour en jour ; elle vient de se compliquer d’un coup d’état assez mystérieux qui supprime la commission de permanence de l’assemblée sans donner à coup sûr beaucoup de force au gouvernement lui-même.

Le secret de ce nouvel imbroglio n’est pas facile à démêler à travers l’obscurité qui enveloppe depuis quelque temps les affaires de l’Espagne. Ce qui paraît assez vraisemblable, c’est que la commission de permanence s’est émue de la situation du pays, et, voyant le gouvernement faiblir devant tous les agitateurs, elle a senti le besoin de prendre des mesures. Elle s’entendait, dit-on, avec le général Serrano, et elle voulait proposer, elle a même proposé par le fait, la réunion à bref délai de l’assemblée, avec un ajournement des élections ; de là un conflit avec le gouvernement. Avec ces délibérations a coïncidé, d’une façon qui n’était point sans doute fortuite, un rassemblement en armes des anciens bataillons de la garde nationale du temps de la monarchie. Ces bataillons se sont réunis à la place des Taureaux, prenant une attitude de guerre, se déclarant prêts à soutenir la commission parlementaire. Aussitôt l’agitation s’est répandue dans Madrid. Le gouvernement s’est mis en défense, il a fait appel au peu de troupes qu’il avait, à sa garde nationale à lui, aux volontaires de la république. Il a fait cerner les anciens bataillons, qui se sont bientôt dispersés sans combat ; mais alors toute cette démocratie armée de Madrid s’est tournée contre la commission de permanence, menaçant d’aller l’enlever par la force, et le gouvernement, docile exécuteur des volontés de la multitude, dans laquelle il cherchait son appui, a prononcé tout simplement par décret la dissolution de la commission de l’assemblée. C’était, disait-on, le seul moyen d’éviter un conflit, et on n’a pas manqué de motiver le coup d’état par cette considération, invariable en pareille occasion, que la commission était « une cause de désordre. » Voilà donc la dernière apparence de légalité disparue au-delà des Pyrénées. C’est la dictature combinée avec la révolution. C’est une aggravation de la crise universelle où se débat l’Espagne, et à laquelle le pays sentira un jour ou l’autre le besoin de s’arracher pour se replacer sous un gouvernement de modération, éclairé du moins cette fois par une amère expérience, par toutes les fautes du passé.

ch. de mazade.