Chronique de la quinzaine - 30 avril 1876

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Chronique n° 1057
30 avril 1876


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




30 avril 1876.

La politique a décidément de la peine à se dégager et à se fixer. Il en est un peu de nos affaires intérieures comme des affaires de l’Europe ; les unes et les autres se traînent assez lourdement à travers des embarras qui n’auront pas de mauvaises conséquences, il faut le croire, mais qui pèsent sur l’opinion, réduite chaque jour à se dire : Que prétend-on faire ? Où veut-on aller ?

Assurément c’est une distraction précieuse d’observer la figure que font les nouveaux préfets dans les conseils généraux ou de recueillir les harangues prononcées dans ces modestes assemblées départementales. Les discours de M. Victor Hugo et de M. le docteur Robinet ne laissent pas non plus d’être par ce temps de vacances des intermèdes de haut goût. C’est toujours une bonne chose d’apprendre que la commission du budget se réunit au Palais-Bourbon pour se livrer dans le plus grand secret à des délibérations, à des consultations, — qui le lendemain sont divulguées et plus ou moins dénaturées ! L’élection de M. Cantagrel à Paris a bien aussi son intérêt, elle complète la représentation du radicalisme parisien. Polémiques, notes ministérielles, explications, réfutations et confusions, rien ne manque pour occuper ces heureux jours de congé parlementaire ; mais enfin cela ne dit pas ce qu’on peut attendre de la majorité des assemblées nouvelles, quelle marche se propose de suivre le gouvernement, quelle direction définitive doit prendre notre politique, et ce serait là l’essentiel. Attendez la fin des vacances, dira-t-on, tout s’éclaircira, tout prendra une face nouvelle. La majorité va se coordonner et se discipliner dans la chambre des députés comme dans le sénat ; elle étonnera le monde par sa modération et son esprit pratique. Le ministère va en finir avec ces propositions saugrenues qui se succèdent, qui ont la prétention de toucher à tout et qui ne font que gâter nos affaires ; il aura une opinion et il la soutiendra. — Rien de mieux, attendons sans impatience. Il faut seulement remarquer que c’est précisément parce qu’on n’a pas su prendre un parti avant les vacances que l’opinion est restée indécise, sans direction et sans guide, que des questions irritantes, inopportunes ont gardé une apparence de gravité, que toutes les prétentions ont continué à s’afficher, et après tout mieux aurait valu ne pas laisser le mal se produire que d’avoir aujourd’hui à le réparer.

Pourquoi y a-t-il encore une question de l’amnistie, si ce n’est parce que le gouvernement a eu la singulière condescendance de la laisser subsister ? M. le ministre de l’intérieur n’a pas vu que, par la faiblesse qu’il a montrée à la dernière heure de la session, il perdait l’avantage de la fermeté qu’il avait témoignée d’abord. Il avait eu une victoire de raison politique ; par le vote de l’urgence, il avait maintenu l’autorité morale du gouvernement devant les chambres, devant le pays, et en définitive ce qu’il avait gagné par un éclair de résolution, il a risqué de le perdre par une tergiversation malheureuse au moment le plus décisif. Il a laissé aux partisans de l’amnistie un semblant de succès, un prétexte par l’ajournement, et lorsque aujourd’hui le ministère de l’intérieur publie des notes pour assurer que le gouvernement n’a pas changé d’opinion, qu’il est toujours contre l’amnistie, il s’expose à ce qu’on lui réponde qu’il n’a pas le droit de préjuger ce que décideront les chambres, que la question est restée ouverte avec l’assentiment du cabinet lui-même.

La question est restée ouverte en effet, et ce qui était bien facile à prévoir n’a pas manqué d’arriver. A peine les chambres avaient-elles quitté Versailles, une sorte de campagne a commencé. Les radicaux se sont hâtés de profiter de la circonstance pour reprendre leurs déclamations et leurs plaidoyers, comme s’ils gardaient l’espoir de convertir ou d’intimider l’opinion, de dominer le parlement par une pression extérieure. Tout leur est bon, même la mort d’une femme qui est restée étrangère à la politique pendant sa vie ; ils n’ont pas craint, ces organisateurs de manifestations populaires, de chercher dans les funérailles de Mme Louis Blanc une occasion de démonstrations, bruyantes pour l’amnistie, et M. Victor Hugo lui-même a été réduit à subir la protection d’un sergent de ville contre les indécentes ovations préparées pour lui autour d’une tombe, au milieu d’un cimetière ! Dans une réunion de la rue d’Arras, M. le docteur Robinet s’est chargé de développer l’exposé des motifs d’une longue pétition en faveur des insurgés de la commune, et ici du moins, avec M. le docteur Robinet, on sait à quoi s’en tenir. L’insurrection de 1871 a été une bataille où les responsabilités sont partagées ; peu s’en faut que les vainqueurs ne soient considérés comme ayant eux-mêmes besoin d’être amnistiés ! Les incendies sont dus à une intervention mystérieuse qu’on ne dit pas. Le massacre des otages n’est qu’une « représaille. » Les conseils de guerre ont fait œuvre de « bourreaux, » et dans tous les cas ils ont montré une « ignorance prodigieuse. » C’est la commune qui a sauvé la république ! L’amnistie, c’est la justice, et « quant à la grâce, ajoute fièrement M. le docteur Robinet, nous la repoussons. Des hommes sincères qui souffrent pour leur cause ne veulent pas être graciés. Ajoutons que la magnanimité du vainqueur de Paris ne nous offre pas des garanties suffisantes. » Voilà du moins qui est clair ! On ne peut pas dire avec plus de naïveté que ces condamnés dont on plaide la cause ne reconnaissent aucune loi sociale, qu’ils ne veulent rentrer que pour recommencer, pour prendre leur revanche contre le « vainqueur de Paris, » et c’est avec cette apostille que le pétitionnement parti de la rue d’Arras est en train de faire son tour de France, — s’il n’est arrêté en chemin !

C’est une agitation circonscrite et factice qui n’a rien de sérieux, dit-on ; le résultat sera toujours le même, il n’y aura pas plus d’amnistie après les vacances qu’avant les vacances. C’est très vraisemblable ; le gouvernement, nous le pensons bien, n’est pas disposé à rendre les armes devant M. le docteur Robinet et devant ses cliens ; mais croit-on qu’il soit sans inconvénient pour la sécurité, pour la moralité du pays, de laisser traîner indéfiniment des propositions de cette nature ? Voici déjà quelques semaines qu’on en est là. Sauf quelques radicaux toujours à la recherche d’une popularité subalterne, tout le monde semble avoir la même opinion ; tout le monde est d’avis qu’il n’y a rien à faire, et quand il s’agit de décider, les uns proposent l’ajournement, les autres se hâtent de l’accepter. Les habiles tournent autour de la question, cherchant un moyen de sortir d’embarras par quelque combinaison équivoque, et pendant ce temps, dans les polémiques de journaux, dans les commissions parlementaires, dans les discours de réunions publiques, tout est mis en doute. On décore du nom ordinaire de « discordes civiles, » une insurrection qui a mis en péril l’honneur, l’intégrité du pays, qui a exposé la France à rester la spectatrice impuissante de l’occupation de Paris par les Prussiens, si les Prussiens l’avaient voulu. M. Louis Blanc, par la plus étrange méprise, va chercher des exemples dans l’amnistie qui a suivi la guerre civile d’Amérique, et il confond tranquillement les sécessionistes ayant dans leur camp des hommes comme Robert Lee avec ceux qui ont incendié Paris, qui ont commencé par l’assassinat des généraux pour finir par le massacre des otages. L’œuvre régulière de la justice est représentée tous les jours presque comme une mesure de vengeance politique, dans tous les cas comme un acte de répression exceptionnelle. Il y a même des députés qui ont demandé comme la chose la plus simple du monde une révision des dossiers judiciaires, et qui ont eu la prétention de vérifier si les peines prononcées par les tribunaux étaient proportionnées aux crimes ou aux délits qu’on avait à punir. Croit-on que ce soit un régime sain pour une société éprouvée de voir ainsi tout confondu, dénaturé et obscurci ? .

Non, sans doute, cela ne peut conduire à rien, il n’y aura pas de révision de l’œuvre judiciaire de 1871, il n’y aura pas l’amnistie qu’on demande ; le gouvernement la combattra, et il ne se trouvera pas une majorité parlementaire pour la voter. Ce n’est pas là le danger ; ce qui est peut-être plus réellement à craindre aujourd’hui, c’est qu’à la faveur de toutes ces équivoques, ces confusions et ces obscurités qu’on accumule, une certaine hésitation ne finisse par se produire et par troubler la netteté des résolutions. On ne veut pas de l’amnistie, on voudrait bien cependant avoir l’air de faire quelque chose, et voilà M. Ernest Picard lui-même qui, malgré tout son esprit et sa sagacité, se croit obligé de se mettre en campagne pour chercher une solution, une combinaison. Qu’a-t-il trouvé en s’aidant de la collaboration d’un de ses collègues nouveau-venu dans les assemblées, M. Corentin Guyho ? Il voudrait que la prescription fût dès ce moment acquise à un certain ordre de délits se rattachant au mouvement insurrectionnel de 1871, et il, voudrait aussi que la juridiction des conseils de guerre cessât d’être appliquée à des crimes datant de la même époque, sur lesquels la justice pourrait avoir encore à prononcer. Assurément, au premier abord, ce n’est pas bien grave ; il n’y a qu’une difficulté : pour en arriver là, il faut suspendre certaines dispositions de droit commun qui ont été appliquées à d’autres, et quelle est la raison sérieuse de faire fléchir la loi dans les circonstances dont M. Picard veut bien s’occuper ? Crimes ou délits ont-ils des titres particuliers, méritent-ils plus d’intérêt parce qu’ils se rattachent à la commune ? Si l’on entre dans cette voie d’exception, si l’on se met à créer des conditions distinctes selon les dates, selon les situations, selon les catégories, où s’arrêtera-t-on ? Les anomalies, les inégalités, les décisions arbitraires sont inévitables.

Qu’on y prenne bien garde : hors de l’amnistie, dont on ne veut pas, dont on a raison de ne pas vouloir, il n’y a qu’une manière d’en finir ; le plus simple est de rester dans la vérité politique et constitutionnelle. Que les chambres rentrent dans leur sphère, qu’elles cessent d’agiter une question dont elles sont visiblement embarrassées, et qu’elles laissent M. le président de la république, M. le garde des sceaux poursuivre leur œuvre régulière d’atténuation, de clémence, dont l’efficacité morale serait nécessairement affaiblie par tous ces expédiens équivoques ou insuffisans. A vrai dire, le projet de M. Ernest Picard n’a d’importance que parce qu’il est un des symptômes les plus significatifs de ce besoin qu’éprouvent certains esprits d’avoir l’air de faire quelque chose en faisant le moins possible, et c’est là surtout qu’éclate le danger de cet ajournement proposé par tactique, accepté sans conviction. Rien de tout cela ne serait arrivé, si le ministère, au lieu de se laisser jouer au dernier moment par une manœuvre radicale, eût maintenu sa demande d’urgence, s’il eût réclamé avant les vacances une solution conforme au sentiment comme aux intérêts du pays ; puisqu’il a manqué l’occasion il y a un mois, ce qu’il a de mieux à faire aujourd’hui, c’est de la ressaisir le plus tôt possible, dès la rentrée des chambres, et M. Ricard est plus que tout autre intéressé à gagner sa première bataille. Le ministère, il ne faut pas se le dissimuler, a besoin de cet acte de résolution pour assurer son crédit, pour garder l’autorité morale d’un gouvernement sachant ce qu’il veut. S’il avait la faiblesse de chercher, lui aussi, de petites combinaisons ou de se prêter aux combinaisons qu’on peut lui proposer pour masquer son refus de l’amnistie, il ne serait plus bientôt qu’un pouvoir diminué et incertain, sans initiative et sans prestige. C’est donc pour sa propre existence, pour son honneur qu’il va combattre, en réclamant la solution nette pour laquelle il s’est déjà prononcé, et franchement ce sera le meilleur service qu’il pourra rendre à la république elle-même, à ce nouveau régime dont il est le gardien depuis les élections. Pense-t-on en effet que la république aurait beaucoup gagné le jour où elle laisserait à ses adversaires la ressource de dire qu’elle a de secrètes et irrésistibles complaisances pour la commune, le jour où il serait démontré aussi que les républicains modérés sont réduits à subir les conditions des radicaux sans oser rompre avec eux ? Croit-on que les équivoques, les fausses apparences, les confusions qui résulteraient fatalement d’une solution marchandée et indécise, accréditeraient sérieusement les institutions nouvelles devant le pays, devant l’Europe ?

Cette question de l’amnistie, c’est aujourd’hui l’épreuve du ministère et dès républicains modérés. Si l’on veut faire de la république un régime régulier, durable, il faut absolument se décider à ne point soulever à tout propos les questions les plus dangereuses, à rassurer les sentimens conservateurs, à rompre avec certaines habitudes, à compter avec certaines traditions, à subir les nécessités de gouvernement ; il faut se résigner à n’être plus un parti présomptueux et agitateur. Malheureusement les républicains ont une faiblesse à laquelle ils ne savent pas toujours résister. Dès qu’ils ont la république, dès qu’ils sont la majorité, ils ne sont pas seulement satisfaits d’eux-mêmes, ils éprouvent le besoin de toucher à tout, même sans connaître les affaires, même quelquefois sans avoir la plus modeste expérience. La république est la grande magicienne qui donne du talent et de l’aptitude à ceux qui n’en ont pas. Aussitôt qu’elle apparaît, elle doit tout remuer, tout réformer, et marquer de son empreinte tout ce qui existe, finances, administration, diplomatie.

Qu’il s’agisse du personnel administratif, il faut évidemment se hâter de tout changer pour la satisfaction du parti, et au besoin même on exigerait des quartiers de noblesse républicaine pour les 36,000 maires de France comme pour les préfets ou les sous-préfets. La première marque de la capacité est une génuflexion devant une image de la république. Moyennant cela, on est apte à régenter un département aussi bien qu’une commune. Il y a pourtant un préfet récemment nommé, nullement suspect, qui a dit devant son conseil-général la parole la plus sensée ; il a prétendu que la meilleure manière de servir la république était de faire de la bonne administration. Et vraiment c’est ainsi. On ne popularise pas un gouvernement avec des mots, des fétichismes, des mobilités perpétuelles, qui finissent par développer dans les populations un certain scepticisme à l’égard de tous ces préfets qui se succèdent et souvent se ressemblent. On accrédite un régime nouveau auprès de ceux qui vivent de la simple et obscure vie nationale en leur montrant que ce régime raisonnable et pratique s’adapte sans effort à leurs mœurs et à leurs intérêts. — La meilleure manière de servir la république, c’est aussi de faire de bonnes finances, d’avoir un budget bien équilibré, de gérer la fortune nationale de façon à pouvoir porter sans fléchir le poids des charges qu’on ne peut décliner. C’est ce que fait M. Léon Say. Il a mis un ingénieux bon sens à établir un budget tout simple, épargnant au pays de nouveaux sacrifices et en même temps évitant de toucher prématurément à un édifice financier construit avec tant de peine depuis quelques années. Que propose-t-on d’un autre côté à M. Léon Say au nom de la vérité républicaine ? M. Gambetta, qui est passé maître en finances depuis qu’il est président de la commission du budget, M. Gambetta a son système tout comme M. Barodet ; il a son programme financier avec les articles obligés : révision du cadastre, impôt sur le revenu, diminution ou suppression de certaines taxes indirectes, réforme des services administratifs, révision de la loi des pensions, modification complète des rapports de l’état avec les grandes compagnies de chemins de fer, etc. Avant d’aller si loin et de mettre la main à tant de choses, qu’on commence par vivre, par assurer le service de la France, sans compromettre son crédit pour se donner la satisfaction de voir surgir l’éternel impôt sur le revenu !

La meilleure manière de servir la république enfin, c’est de faire une bonne diplomatie, de relever par degrés l’influence française, d’inspirer de la confiance par la sûreté, le tact et la dignité dans les relations. C’est ce que fait M. le duc Decazes avec une dextérité tranquille, avec succès ; et de quelle façon prétend-on venir en aide à M. le ministre des affaires étrangères dans les circonstances difficiles et délicates où nous vivons toujours ? On a la vieille et invariable recette à lui offrir ; on lui demande de changer des ambassadeurs, d’envoyer auprès des souverains de l’Europe des diplomates chargés de représenter la république, comme si au dehors ce n’était pas assez de représenter la France. Ce serait pourtant une nécessité de mettre un certain nombre de services publics, et avant tout les affaires étrangères, à l’abri de ces mobilités ou de ces entreprises de partis ; on éviterait du moins ainsi des propositions improvisées comme celle d’un digne républicain, d’un honorable négociant en bijouterie de Paris, M. Tirard, qui a demandé tout simplement la suppression de l’ambassade de France auprès du saint-siège. M. Tirard a voulu sans doute, lui aussi, faire de la diplomatie, et sa proposition a été peut-être fort innocemment le prélude d’un incident qui n’est pas sans importance, d’un changement assez sérieux dans la représentation italienne à Paris.

Elle a vraisemblablement peu de chances de succès, cette motion de M. Tirard, parce que rien ne la motive ni ne la justifie. A la vérité, il y a un groupe de radicaux qui, avec la fureur de tout changer, a proposé d’un autre côté de biffer d’un trait de plume le budget des cultes, d’accomplir ainsi sans façon la séparation de l’église et de l’état. Il est certain que dans ce système radical un représentant officiel de la France auprès du chef de l’église catholique serait assez inutile ; mais on n’en est pas là, et ce n’est pas probablement de sitôt qu’on y arrivera. L’organisation ecclésiastique du pays est réglée par un concordat, par toute une législation qui implique un contact incessant, permanent des deux pouvoirs, et tant qu’il en est ainsi, la représentation diplomatique n’est pas seulement une nécessité, elle est une garantie ; elle est de plus un gage de paix, une satisfaction pour les catholiques français, qui ne peuvent rester indifférées aux rapports de leur pays avec le chef suprême de l’église. Quelle raison sérieuse y a-t-il aujourd’hui d’adopter une mesure qui ressemblerait à une révolution, qui serait peut-être le signal d’un trouble religieux, d’une émotion profonde des consciences ? Est-il survenu quelque circonstance récente qui puisse être invoquée même comme un prétexte ? Y a-t-il eu de la part du pape un de ces actes, une de ces démonstrations dont on peut se faire une apparence de grief ? Le pape n’a rien fait, n’a rien dit, et dans la situation que les événemens lui ont créée, ce serait le procédé le plus gratuitement blessant de lui retirer une représentation française qui ne lui a jamais manqué. La république débuterait par une sorte de déclaration de guerre à une croyance puissante dans le pays.

Est-ce pour faire sa cour à l’Italie qu’on propose de supprimer l’ambassade auprès du Vatican ? C’est l’Italie qui a créé les conditions actuelles. Par la loi des garanties, dont elle s’est fait un titre auprès de tous les états étrangers, elle a reconnu la souveraineté pontificale, en lui assurant les prérogatives royales, le droit d’envoyer et de recevoir des ambassadeurs. L’Italie n’a jamais songé jusqu’ici à s’étonner de l’existence d’une représentation diplomatique qu’elle a prévue, qu’elle a sanctionnée, et nous ne supposons pas qu’on ait eu cette idée de la suppression de l’ambassade française auprès du Vatican pour fêter la naissance d’un ministère de la gauche à Rome. Ce qu’il y a de plus singulier, c’est que, pour diminuer notre représentation à la cour pontificale, on choisirait le moment où l’état est plus que jamais intéressé à garder toute son autorité, tous ses moyens d’action pour maintenir les prérogatives, les droits de la société civile, du pouvoir civil, en évitant autant que possible des conflits toujours dangereux. Qu’arriverait-il ? laisserait-on un agent laïque subalterne ? Il ne serait pas seulement dans une inégalité de situation peu digne de la France vis-à-vis des autres pays, représentés par des ambassadeurs, — il manquerait de crédit, il verrait à peine le souverain pontife, il ne remplirait plus qu’un office de chancellerie. Enverrait-on un agent ecclésiastique ? Ce serait ne rien faire, ce serait envoyer un représentant sans indépendance vis-à-vis de son chef spirituel. Seul, un ambassadeur peut avoir assez d’autorité pour représenter la société civile française auprès du chef de la catholicité, pour régler les questions de toute sorte qui s’élèvent à chaque instant, pour obtenir quelquefois du souverain pontife des interventions utiles, et, seul aussi, dans les circonstances actuelles, un ambassadeur peut être un mandataire suffisant dans l’éventualité d’un conclave. Il ne s’agit nullement ici d’influences cléricales, d’affaires d’église, il s’agit des intérêts moraux de la France, de la paix religieuse à maintenir dans une société assez forte pour sauvegarder son indépendance civile sans rompre avec toutes ses traditions, et à ce titre la république n’a point un autre rôle qu’un gouvernement quelconque. Elle a ses ambassadeurs et elle les gardera sans doute, dût M. Tirard être obligé de renoncer pour le moment à ses réformes diplomatiques.

Jusqu’à quel point cependant cette question de l’ambassade de France auprès du pape se lie-t-elle au changement de la représentation italienne à Paris, au rappel ou au déplacement de M. Nigra ? Il serait certainement étrange que cette proposition Tirard eût été d’une façon ou d’autre l’obscur point de départ, le prétexte insaisissable de cette péripétie diplomatique. C’est un mystère qui s’éclaircira peut-être. Toujours est-il qu’effectivement M. Nigra paraît devoir quitter Paris pour Saint-Pétersbourg, où il arrivera avec la bonne renommée d’un des plus brillans représentans de la diplomatie européenne. Voilà quinze ans déjà que M. Nigra est à Paris, où il avait été envoyé par Cavour au lendemain des grandes révolutions de 1859 et de 1860, et depuis ce moment il n’a cessé de représenter le nouveau royaume parmi nous, dans des heures souvent difficiles pour son pays, à travers des crises effroyables pour la France. Par son habileté, par sa finesse, il a su se tirer de plus d’une situation critique, et en faisant les affaires de l’Italie avec un succès croissant, il n’a jamais caché le prix qu’il attachait aux relations amicales des deux nations. C’est ce qui lui donnait une autorité aimable et persuasive dans des circonstances épineuses qui ne sont pas encore de si vieille date. Ces relations de la France et de l’Italie, il les avait cultivées, améliorées, assurées, et il a la satisfaction de les laisser dans les conditions les plus favorables.

Pourquoi M. Nigra a-t-il été déplacé ? C’est là que commence le mystère. Peut-être grossit-on ce mystère ; peut-être n’y a-t-il en tout cela que des raisons parlementaires d’un ordre assez peu saisissable. De quelques sympathies que M. Nigra fût entouré à Paris, le nouveau cabinet de Rome est assurément le premier juge du choix de ses représentans ; il a usé de sa liberté, et le nouveau ministre qu’il enverra est toujours assuré de trouver parmi nous l’accueil qui est du à un plénipotentiaire de l’Italie. Le malheur de ces péripéties imprévues, un peu énigmatiques, c’est de prêter à toutes les interprétations, de provoquer tous les commentaires. Après tout, on ne peut pas oublier que le parti récemment arrivé au pouvoir à Rome ne s’est point précisément signalé dans ces dernières années par la chaleur de ses sentimens pour la France, et qu’un des griefs invoqués dans les journaux contre M. Nigra était justement la franchise cordiale de ses sympathies pour notre pays. De là une première impression dont le ministère italien ne peut pas s’étonner et que ses actes ne manqueront pas de dissiper, nous en sommes certains. Il n’est point sans doute arrivé au pouvoir pour modifier les relations de la France et de l’Italie, pour inaugurer une nouvelle politique extérieure à la place de la politique suivie depuis longtemps, et le nouveau ministre des affaires étrangères, M. Melegari, qui est un homme éclairé, tiendra certainement à montrer que rien n’est changé dans les rapports des deux nations. Peut-être Y a-t-il eu dans cette dernière affaire trop de petites combinaisons, trop de négociations secrètes avec les uns et les autres, et voilà l’inconvénient auquel il faut se hâter de couper court dans l’intérêt commun. En réalité, l’alliance de la France et de l’Italie n’est point une affaire de partis à Rome et à Paris, elle tient à des raisons plus profondes, plus nationales, plus durables, et plus que jamais elle est nécessaire au milieu de ces complications qui se dessinent vers l’Orient, qui ne laissent point d’avoir leur gravité, quoiqu’elles ne doivent pas sans doute aboutir de sitôt à la crise définitive.

Où en sont aujourd’hui en effet toutes ces affaires de l’Orient ? La vérité est qu’elles ne s’éclaircissent pas, que l’insurrection de l’Herzégovine est loin de s’apaiser, que la désorganisation et l’impuissance ne font que s’aggraver à Constantinople, et que l’embarras des gouvernemens européens qui se sont chargés de régler toutes ces questions n’est pas moins grand aujourd’hui qu’hier. Assurément, s’il n’y avait que la Turquie, le feu serait bientôt partout dans ces contrées orientales ; les Turcs, qui ne peuvent pas réussir à vaincre de malheureux insurgés, qui viennent d’essuyer une défaite en essayant de ravitailler une petite place de l’Herzégovine, les Turcs se mettraient encore en guerre avec le Monténégro, avec la Serbie. L’unique garantie de paix, et à la vérité elle est la plus efficace, c’est l’accord jusqu’ici maintenu entre les cabinets, particulièrement entre la Russie et l’Autriche. Cet accord se maintiendra-t-il jusqu’au bout ? Comment se manifestera-t-il maintenant pour arriver à une solution toujours fuyante ? La note du comte Andrassy n’a pu produire les résultats qu’on espérait. Il reste à savoir sous quelle forme les puissances concerteront leur action pour arriver à cette pacification de l’Orient aussi désirable que difficile à conquérir. Certes, s’il est dans le monde, en dehors de l’Europe, un pays qui étonne par les prodiges de sa croissance et avec lequel la France garde de vieux liens, c’est l’Amérique du Nord, c’est cette grande république de l’Union américaine qui se prépare a célébrer le « centième anniversaire de sa naissance » par l’exposition universelle de Philadelphie. Ces jours derniers encore, à Paris même, il y avait comme un prologue des fêtes du centenaire américain dans des réunions de circonstance. Les uns cherchent de l’argent pour envoyer des délégations d’ouvriers à l’exposition de Philadelphie ; ce serait fort bien, si les organisateurs de ces missions ne se croyaient pas obligés de dénaturer les choses les plus simples, si M. Victor Hugo, qui est partout, ne se faisait pas un triste devoir de flatter les ouvriers, les « hommes de Paris » qu’il appelle « la vaillante jeunesse de l’humanité, » les mandataires de « la conscience du genre humain, » s’il ne tenait pas à parler de tout, de son exil, de l’amnistie, de Papin, de Fulton, de Gutenberg, des « députés de Voltaire dans le pays de Washington ! » D’autres, des Français plus désintéressés et plus patriotes, ont imaginé une manière nouvelle de participer aux fêtes américaines ; ils ont eu l’idée d’ouvrir une souscription pour élever à l’entrée de la baie de New-York une statue colossale, image durable de la liberté américaine et de l’alliance par laquelle les États-Unis se sont fondés. Dans cette dernière réunion, M. Edouard Laboulaye, qui heureusement ne parle pas comme M. Victor Hugo, a su rester sans effort dans le ton naturel d’un esprit sensé, en rappelant cette époque que les Américains vont célébrer et le rôle de la France. Voilà cent ans, en effet, que les treize colonies anglaises se sont levées pour s’affranchir. C’est de 1776 que date la première déclaration d’indépendance. Ce n’est que dix ans après que les États-Unis, secourus par la France, par les Lafayette, les Rochambeau, arrivaient à se constituer définitivement : ils étaient à peine alors 3 millions d’hommes, ils ne dépassaient pas les monts Alleghanys. Encore en 1830 ils ne comptaient pas plus de 12 millions d’âmes. Aujourd’hui ils ont une population de près de 40 millions d’hommes sur un territoire plus grand que celui de l’Europe ; ils vont de l’Atlantique à l’Océan-Pacifique. Ils sont une des premières puissances du monde, et c’est dans cette ville même de la Pensylvanie où fut votée la constitution fédérale, c’est à Philadelphie qu’ils donnent rendez-vous à l’industrie universelle dans cette exposition près de s’ouvrir au milieu d’un pays fertile et riant. Voilà certes une manière originale et brillante de célébrer le premier centenaire d’un peuple !

C’est par la liberté et par le travail que s’est accompli ce miracle d’une puissance grandissante. L’exposition de Philadelphie n’est pas tout cependant, et au moment même où les merveilles de l’industrie vont se déployer dans une des villes historiques des États-Unis, bien d’autres problèmes s’agitent sur cette terre si rapidement transformée par une race infatigable. Il y a surtout une question qui est de circonstance, même à côté des pompes de Philadelphie, celle de savoir quelle est la mesure réelle du progrès des idées, des mœurs, des institutions au-delà de l’Atlantique. La grande république a jusqu’ici triomphé de tout, des difficultés naturelles aussi bien que des complications de la guerre civile. L’extérieur est grandiose. Qu’y a-t-il sous ces apparences ? Depuis quelque temps, d’étranges symptômes se succèdent en vérité et semblent révéler une invasion croissante de corruption dans les mœurs publiques. Il y a quelques années déjà, si l’on s’en souvient, d’effroyables scandales étaient découverts dans l’administration municipale de New-York ; c’était une exploitation organisée de tous les intérêts publics ou privés, et malheureusement c’est un fait qui n’est point particulier à New-York, qui se reproduit, quoique avec moins d’éclat, dans beaucoup d’autres villes. Maintenant c’est dans l’administration supérieure, dans le gouvernement même que le mal est signalé. Tout récemment le ministre des États-Unis à Londres, le général Schenk, a été pris dans des affaires de mines, dans des organisations de compagnies fort équivoques, et il s’est trouvé placé dans une situation assez fausse pour être obligé de donner sa démission. Aujourd’hui c’est un ministre de la guerre, le général Belknap, qui est en jugement devant le sénat pour avoir trafiqué de ses fonctions, et le ministre de la marine risque d’avoir le même sort. Ce n’est pas tout : un des secrétaires du président, le général Babcock, vient d’être jugé pour avoir favorisé à prix d’argent des fraudes colossales sur l’impôt du whisky ; il a été mis hors de cause par un tribunal de Saint-Louis, mais il vient d’être ressaisi pour un autre fait, pour une suppression de documens, et voici le propre frère du président qui se trouve compromis dans un trafic de fonctions publiques. On ne sait plus où la démoralisation administrative n’a pas pénétré et jusqu’où elle peut aller.

Voilà le revers de cette belle médaille de la république américaine. Le mal existe, cela n’est point douteux. Un comité du congrès a déclaré crûment un jour, il y a déjà quelques années, qu’il était nécessaire de « renvoyer tous les voleurs du service public,… qu’on en trouvait aussi bien dans les petites fonctions que dans les grandes. » Le général Grant a dit lui-même dans un de ses messages qu’il fallait « protéger le pays contre les nombreux abus et le gaspillage des deniers publics… » Les partis se sont empressés de mettre dans leur programme la « réforme du service civil. » Pour tous, il est avéré que ce phénomène étrange de la démoralisation administrative et politique a fait des progrès inquiétans depuis nombre d’années. C’est un problème dont se préoccupent avec émotion les publicistes les plus éminens de l’Amérique, et que l’auteur d’un livre récent sur les États-Unis contemporains, M. Claudio Jannet, étudie à son tour, en invoquant surtout le témoignage des écrivains américains. Le mal qui frappe les esprits clairvoyans aux États-Unis et dont les scandales récens ne sont qu’un symptôme, ce mal tient évidemment à des causes assez diverses et assez profondes, à une altération croissante des mœurs et des institutions elles-mêmes. Ce qui a fait la force de la constitution, telle que l’entendait Washington, n’existe plus guère aujourd’hui. La grande république commence à souffrir des vices des démocraties, du déchaînement des convoitises provoquées et favorisées par un système démesuré de fonctions électives, de l’abaissement du niveau moral et intellectuel dans les assemblées, de la domination bruyante d’une classe de politiciens organisée pour l’exploitation de la vie publique. Ce n’est qu’une crise sans doute, et le peuple qui a su triompher d’un péril de dissolution par la guerre civile, saura bien réagir énergiquement un jour ou l’autre contre ce qui menacerait son existence morale et nationale. Que les Français aillent donc à Philadelphie, voyageant pour leur plaisir ou envoyés pour leur instruction ! Ils n’auront pas seulement à contempler les œuvres de l’industrie universelle, ils auront à chaque pas sous les yeux un spectacle bien autrement saisissant et instructif, le spectacle de tout ce qui fait la force et de tout ce qui est aussi la faiblesse, le péril permanent d’une vaste et puissante démocratie.


CH. DE MAZADE.