Chronique de la quinzaine - 30 avril 1893

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Chronique n° 1465
30 avril 1893


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




30 avril.

Les vacances de Pâques ont procuré à la France quelques jours de relâche et de douce tranquillité dont elle avait grand besoin après tant d’agitations, d’émotions plus ou moins factices. Le soleil s’est mis de la partie. Le printemps précoce dont nous jouissons nous a aidés à nous distraire de nos idées noires, des sombres mystères du panamisme. La campagne est en avance d’un mois ; tout est rose ou blanc dans les vergers, jamais les cerisiers n’avaient eu tant de fleurs et les vignes tant de grappes naissantes. Nous sommes un peuple qui se laisse gouverner par ses impressions ; elles sont naturellement vives, et nous nous plaisons à les exagérer encore par des artifices de rhétorique ; mais, prompts à la colère, nous sommes prompts à l’oubli. Nous ressemblons à cet homme violent, mais débonnaire, qui se disait quelquefois le matin à son réveil : « J’étais furieux hier soir en me couchant ; j’aimerais bien qu’on me dise pourquoi. »

C’est pendant ces jours de férié que Paris a vaqué à ses élections municipales, et elles se sont ressenties en quelque mesure de la paix des âmes et de l’influence lénifiante du printemps. Sauf quelques accidens fâcheux, tout s’est passé en douceur. Les réunions étaient moins nombreuses et plus calmes que d’habitude. On a remarqué que les candidats étaient moins prodigues qu’autrefois d’invectives et d’injures, moins disposés à traiter leurs compétiteurs de voleurs ou d’assassins. Mais ceux qui aimaient à croire que Paris avait fait de salutaires réflexions, qu’il profiterait de l’occasion pour renouveler sa maison et son service, ont été déçus par l’événement. Paris semble content de ce qu’il a, et le nouveau conseil ressemblera beaucoup à l’ancien. Beati possidentes ! a dit un grand homme d’État. Dans nos élections municipales, la possession, semble-t-il, vaut titre, et soixante-quatre conseillers ont été réélus.

Cela peut paraître singulier et cependant cela s’explique. Il est des ambitieux qui ne traversent l’Hôtel de Ville que pour y préparer leur entrée au palais Bourbon ou au Luxembourg. Ce sont là des cas exceptionnels. Depuis que nos conseillers municipaux ont pris la liberté de s’allouer un traitement, il y en a beaucoup qui considèrent leurs fonctions d’édiles comme une profession qu’ils souhaitent d’exercer toute leur vie. A cet effet, ils remplissent avec une exactitude méritoire, avec une infatigable complaisance, tous leurs devoirs envers leurs électeurs. Ils sont à leur dévotion ; ils leur disent : « Employez notre crédit ; ne vous gênez pas, usez, abusez de nous, nous sommes ici pour vous servir. » On en connaît dont la porte est toujours ouverte ou qui, plusieurs jours par semaine, restent chez eux du matin au soir, prêts à recevoir toutes les plaintes, à écouter toutes les doléances, à accueillir les demandes, les réclamations. Non-seulement ils écoutent, ils agissent. Ils épargnent aux humbles la peine de faire eux-mêmes leurs démarches dans les bureaux ; ils s’en acquittent pour eux. Il faudrait avoir le cœur bien dur pour ne pas garder un bon et fidèle souvenir d’un homme obligeant, dont la seule ambition est de se rendre utile et agréable et d’assurer ainsi sa réélection. On dira que les députés en usent de même, qu’ils sont, eux aussi, à la dévotion de leurs commet-tans, dont ils reçoivent continuellement des placets ou des ordres. Mais leurs commettans sont bien loin, on ne communique que par la poste avec la Corrèze ou le Finistère, et il y a des lettres qui se perdent. Comme des pères entourés de leur famille, les conseillers municipaux de Paris vivent dans un contact perpétuel avec leurs électeurs, et il se forme entre eux des liens étroits, aussi sacrés que les liens du sang. Peut-être dira-t-on aussi qu’un conseiller municipal qui devient l’homme d’affaires de ses électeurs risque de négliger des intérêts plus importans ou de les sacrifier aux intérêts privés. Mais ceci est un autre ordre de considérations, et nous voulions seulement expliquer pourquoi tant de conseillers sortans sont presque assurés de leur réélection, pourquoi il faudrait des circonstances extraordinaires pour que le conseil municipal de Paris changeât d’esprit et de figure. Après tout, n’est-il pas juste que des gens qui se donnent tant de peine pour faire des heureux se trouvent travailler du même coup à leur bonheur particulier ?

Nos jours de repos étaient comptés ; sénateurs et députés sont revenus des champs et ont repris, dès le 25, le cours de leurs travaux. Ils avaient eu à peine le temps de faire connaissance avec le nouveau ministère, qui, à vrai dire, n’a pour eux rien de très nouveau. C’est un de ces cabinets hétérogènes et bigarrés que nous avons vus souvent, où, de la gauche avancée jusqu’au centre, tous les groupes qui composent une majorité mobile et capricieuse sont plus ou moins représentés. Le savant chimiste qui prépare ce genre de combinaison est tenu de calculer exactement la quantité d’ingrédiens divers qui doit y entrer, et de ne point se tromper dans ses dosages. Il lui appartient aussi de distribuer les portefeuilles comme le demande la politique du moment, sans tenir aucun compte des aptitudes spéciales, en ne regardant qu’à la couleur des opinions et en partant du principe qu’instruction publique, finances, affaires étrangères ou intérieures, tout homme bien pensant est propre à tout. Ne vaudrait-il pas mieux s’en remettre tout à fait au hasard dans cette répartition ? Il y aurait moins de mécontens ; le hasard est un dieu dont personne n’a le droit de se plaindre. Pourquoi n’en pas user comme le bonhomme Bridoye, qui jugeait au sort des dés et qui, paraît-il, jugeait aussi bien qu’aucun juge de France, à cela près qu’étant devenu vieux, il n’avait plus la vue aussi bonne que par le passé et prenait quelquefois un quatre pour un cinq ? Peut-être, à ce jeu-là, M. Poincaré aurait-il eu la direction des finances et M. Dupuy aurait-il fait à l’Université le plaisir de rester ministre de l’instruction publique.

L’histoire des ministères hétérogènes est toujours la même. Le premier soin du président du conseil est de mettre d’accord les collègues qu’il s’est donnés, et c’est souvent une tâche laborieuse. A la vérité, il a choisi les uns parmi les modérés les plus enclins à ménager les immodérés, les autres parmi ces radicaux que l’exercice du pouvoir ne tarde pas à assagir. Mais si bonnes que soient les intentions, quelque désir qu’on ait de s’entendre, encore n’y réussit-on qu’en se faisant des sacrifices réciproques, qui coûtent à l’amour-propre, et l’homme est ainsi fait qu’il croit toujours donner plus qu’on ne lui donne. Aussi bien chaque ministre a ses amis, qui le surveillent, le contrôlent, le censurent, lui reprochent de trop accorder, lui représentent que certaines concessions sont des infidélités, des trahisons. On tient à ne pas se brouiller avec ses amis, et dès que l’occasion s’en présente, on revient sur ses concessions. De là naissent des zizanies secrètes, que le président du conseil s’efforce d’assoupir ou d’étouffer, des mésintelligences, des dissensions intestines qu’il cherche à cacher. Il déclare, il affirme que l’entente n’a jamais été troublée, que tous les membres du cabinet vivent dans une parfaite harmonie ; mais les malveillans n’en croient rien. N’a-t-on pas vu quelquefois des époux à demi brouillés, à qui on prêtait l’intention de se séparer, et qui s’appliquaient à démentir les méchans bruits en affectant de promener dans le monde la grâce de leur sourire et de se dire des douceurs par-devant témoins ? A peine étaient-ils rentrés chez eux, ils échangeaient des propos aigres, se cherchaient de mauvaises querelles, et le secret finissait par transpirer. On n’est jamais sûr de ses gens ; ils sont curieux, bavards, ils glosent, ils amplifient et se chargent d’apprendre au public que leurs maîtres ne s’accordent pas, que le ménage va mal, qu’on en viendra tôt ou tard à un éclat. Or il n’est pas besoin d’avoir lu l’Évangile pour savoir que les maisons divisées sont peu solides, qu’elles résistent difficilement aux bourrasques.

Un autre malheur attaché aux ministères hétérogènes est que, destinés à satisfaire tout le monde, il leur arrive souvent de ne contenter personne. Ils font des avances, des promesses à tous les partis, mais leurs coquetteries s’usent bien vite et ils ne peuvent tenir toutes leurs promesses. Ils sont condamnés à ne montrer que rarement du caractère, et il leur est interdit d’avoir un programme déterminé. Ils se retranchent dans les formules vagues. Ils s’engagent « à administrer à tous les degrés de la hiérarchie avec exactitude, avec bienveillance, avec équité, pour le bien commun des citoyens. » Ils dissertent « sur la pénétration réciproque, sur l’identification définitive de la république et de la France, sur la concordance des aspirations démocratiques et des institutions républicaines. » L’autre jour, à Dreux, M. Terrier, ministre du commerce, déclarait « que le ministère était composé d’hommes de bon vouloir, désireux de trouver dans une loyale entente avec la majorité du parlement une solution aux difficultés immédiates et l’autorité nécessaire au gouvernement républicain. » Il ajoutait que « son éminent ami, Charles Dupuy, était un fils du peuple, celui-là, et démocrate dans la plus forte acception du mot. » Un jeune écrivain, qui présentait un article au directeur d’un journal, lui disait : « Si mes idées ne vous conviennent pas, libre à vous de les changer ; mais je vous en conjure, ne touchez pas à mes métaphores. » Tel ministre est toujours prêt à sacrifier ses idées, mais, en revanche, il tient beaucoup à ses formules, et en vérité il y attache trop de prix. Comme les coquetteries, les formules sont bientôt hors de service. Le moment vient de passer aux actes, il faut choisir, se décider, et c’est alors que tout se gâte. Il y a des espérances trompées, et pour quelques amis qu’on se gagne, on se fait de mortels ennemis.

Le sort des cabinets composites est de vivre au jour le jour, sans rien prévoir, de regarder chaque matin de quel côté vient le vent et de s’accommoder aux circonstances, aux volontés changeantes d’une majorité toujours prête à se dérober. Selon les cas, ils négocient tantôt avec les sages, tantôt avec les fous, et plus ils négocient, plus ils s’affaiblissent. Le comte de Maistre écrivait au chevalier de Rossi que le premier article de son décalogue était : Non tripotaberis. Assurément on ne conduit pas une assemblée sans y mettre un peu de diplomatie mais un gouvernement qui saurait éviter jusqu’aux apparences du tripotage et qui joindrait les fiertés aux complaisances, un gouvernement qui saurait nettement ce qu’il veut et qui s’en expliquerait avec une entière franchise, de l’humeur dont nous sommes, conquerrait peut-être en peu de temps une grande autorité. Si indisciplinés que nous soyons, nous avons du goût pour les hommes qui n’ont peur de rien et que nous croyons capables de nous faire violence.

On a quelquefois d’agréables surprises, et il est encore trop tôt pour tirer l’horoscope du nouveau cabinet. Attendons de l’avoir vu à l’œuvre. Il faut rendre cette justice à MM. Dupuy et Peytral que jusqu’ici ils n’ont point perdu leur temps. Un conflit malencontreux avait éclaté entre les deux chambres, et le budget restait en l’air. Ils ont mis tous leurs soins à régler au plus vite cette très fâcheuse situation. Ils n’ont point écouté ceux qui les exhortaient à traiter le sénat de haut en bas, à le ramener impérieusement à son devoir. Ils ont tenu compte de ses objections, de ses scrupules. Ils ont admis que la réforme du régime des boissons fût disjointe du budget de 1893 ; ils ont consenti au remaniement du projet de taxe des patentes et des dispositions relatives à l’impôt sur les opérations de Bourse, et cherché les termes d’une transaction qui pût être acceptée par les deux assemblées. Ils ont laissé crier les intransigeans, qui leur reprochaient leur indigne défaillance et juraient de la leur faire payer. Ils savaient que les députés, qui sont allés faire un tour dans leurs départemens et ont causé avec leurs électeurs, sont plus disposés, pendant quelques semaines au moins, à entendre raison. Mais, pour être sortis heureusement de cette première affaire, ils ne sont pas au bout de leurs embarras. Ils sont certains d’avance qu’on s’appliquera à leur rendre la vie difficile, qu’ils auront plus d’un mauvais pas à franchir. Dureront-ils ? On ne saurait le dire ; le destin est si capricieux ! Mais ce qu’on peut affirmer, c’est que, s’ils périssent avant le temps, à la fleur de l’âge, le coup mortel leur aura été porté par leurs meilleurs amis, qui n’en font jamais d’autres.

Il faut dans l’occasion montrer du caractère, mais il faut savoir transiger. C’est une transaction heureuse qui tout récemment a rendu la paix à la Belgique. Ce pays, dont la prospérité politique intéresse toute l’Europe, a offert pendant quelques jours un spectacle fort inquiétant. La grève, des attroupemens tumultueux, l’émeute grondant dans les rues, des collisions sanglantes entre les ouvriers et l’armée, tout semblait présager un funeste dénoûment, une révolution dont les conséquences eussent été redoutables. Déjà des prophéties sinistres se faisaient entendre. Un journal officieux de Vienne annonçait que les gouvernemens ressentaient les plus sérieuses inquiétudes, que les émeutiers de Bruxelles, de Gand et du Hainaut agissaient de concert avec les communards français, qui ne tarderaient pas à entrer ouvertement en campagne. « Si en outre, ajoutait ce prophète de malheur, on tient compte de la situation particulièrement délicate de la Belgique au point de vue européen, on comprendra l’anxiété des hommes d’État. » Les hommes d’État peuvent se rassurer, pour le moment du moins. Le président du cabinet belge, M. Beernaert, a compris un peu tardivement peut-être qu’il est des concessions auxquelles il faut se résigner. Parmi les conservateurs qui l’ont mis au pouvoir, il y en a beaucoup qui estiment que le suffrage universel est inconciliable avec la monarchie constitutionnelle, qu’il conduit fatalement à la république. Mais les institutions ne produisent presque jamais ni tout le bien ni tout le mal qu’on en attendait. D’ailleurs, on ne se dérobe pas à certaines fatalités. La Belgique compte parmi ses plus proches voisins de grands pays où tout le monde est électeur, et il est des contagions dont toutes les mesures de police ne vous préservent pas.

En se ralliant à la proposition Nyssens, la chambre belge a voulu prouver que le suffrage universel est compatible avec de certains privilèges, qui ne sont pas des droits iniques. Elle a accordé le vote plural aux pères de famille, aux propriétaires de biens-fonds d’une valeur de 2,000 francs, aux titulaires d’un livret de caisse d’épargne montant à tant, et à tous ceux qui ont obtenu des brevets de capacité de l’enseignement moyen. Les égalitaires ont protesté ; il leur est dur dépenser que tel Belge n’aura qu’un bulletin de vote, que tel autre en aura deux et tel autre jusqu’à trois.

— « Vous établissez des catégories, des castes électorales, ont-ils dit. Les suffrages du peuple seront noyés dans les suffrages censitaires. Au surplus, n’est-il pas absurde qu’un veuf qui a des enfans ait le vote plural et qu’un veuf sans enfans ne l’ait pas, et où prenez-vous qu’il y ait des citoyens valant, selon les cas, un tiers, deux tiers ou un entier ? — La parfaite logique n’est pas de ce monde, leur a-t-on répondu. Il n’est guère d’institutions si sages qu’il ne s’y mêle un grain de folie, et c’est une question de savoir si les absurdités n’ont pas rendu de grands services au genre humain. » — Ce qui me paraît louable dans le système électoral inventé ces jours-ci par la Belgique, c’est qu’il est propre à stimuler les vertueuses ambitions. Les gens qui n’ont qu’un vote aspireront à en avoir deux, ceux qui en ont deux n’auront pas de repos qu’ils n’en aient trois. Tel célibataire endurci se décidera peut-être à se marier pour devenir un plus gros électeur, et une fois marié, il fera des économies pour accroître ses dépôts à la caisse d’épargne. En tout cas, le gouvernement belge a donné un grand exemple de sagesse. Il a su prendre son parti et mettre fin par un sacrifice opportun à des agitations dangereuses, qui ne réjouissaient que les énergumènes elles pêcheurs en eau trouble ; toute l’Europe lui en a été reconnaissante.

Les projets de transactions ont moins de succès dans la presqu’île Scandinave, qu’émeut et passionne depuis longtemps déjà la fameuse question des consulats. La Suède et la Norvège, comme on sait, ont des gouvernemens distincts, mais elles n’ont qu’un ministre des affaires étrangères, lequel est un Suédois et fait partie du ministère suédois. Les radicaux norvégiens, qui possèdent une majorité de quelques voix dans le storthing, se plaignent que les intérêts de la Norvège périclitent entre les mains des représentans consulaires des royaumes unis, et ils demandent que leur pays ait ses consulats spéciaux. En apparence, il ne s’agit dans cette affaire que d’intérêts commerciaux. Or on n’a pu citer, paraît-il, aucun exemple d’un consul suédois dont un commerçant norvégien eût à se plaindre. On assure aussi que parmi les armateurs consultés sur le projet de création de consulats indépendans, 181 l’ont condamné, que 65 seulement l’ont approuvé. Au demeurant, sur 30 postes consulaires rémunérés, 15 sont occupés par des Suédois, 15 par des Norvégiens, et s’il est vrai que les consulats communs dépendent du ministère des affaires étrangères de Suède, chargé des relations extérieures des deux royaumes, il est bon d’ajouter que, pour toutes les affaires exclusivement norvégiennes, les consuls reçoivent des instructions et des ordres directs de Christiania.

Cependant tous les partis en Norvège reconnaissent qu’il y a quelque chose à faire pour rétablir l’égalité entre les deux pays. Jusqu’en 1891, conservateurs, modérés et radicaux s’accordaient à réclamer l’institution d’un ministère des affaires extérieures commun, qui ne fût incorporé dans le conseil des ministres d’aucun des deux royaumes, et dont le titulaire pourrait être indifféremment Suédois ou Norvégien. La Suède a déclaré que la question des consulats ne pouvait être réglée que par un accord préalable entre les parties contendantes, mais qu’elle ne demandait pas mieux que de se prêter à un accommodement. Ses propositions ont été bien accueillies de tous ceux qui désirent le maintien de l’union ; mais les radicaux ne se sont pas rendus. Ils ont modifié leur programme ; ils ne seront contens que si l’on institue deux ministres des affaires étrangères, indépendans l’un de l’autre, et ils prétendent introduire ce changement dans la constitution par un acte législatif de la Norvège seule, sans entente préalable avec le voisin.

On en a conclu qu’ils n’avaient jamais vu dans la question consulaire qu’un moyen d’agitation politique, qu’ils aspiraient secrètement à secouer un joug qui leur pèse, que ces autonomistes entendent résilier l’acte du 6 août 1815, séparer à jamais ce que le congrès de Vienne a uni. Le docteur Sigurd Ibsen, fils du célèbre dramaturge, a confessé que dans certains cas la bouche ne révèle pas tous les secrets du cœur, et le poète Björnson n’a pas craint de dire « qu’il fallait dissoudre l’union dans les consciences. » Quelles que soient les intentions inavouées des radicaux norvégiens, ils paraissent déterminés à repousser tout compromis. Le roi Oscar semble avoir compté sur son ascendant personnel pour mettre à la raison le cabinet que préside M. Steen. Le 17 avril, il arrivait à Christiania. On est entré en négociation et on n’a point abouti. Le 22, le ministère a donné sa démission et la crise est ouverte. Les radicaux se sentent-ils vraiment assez forts pour sortir de la légalité et pousser leur pointe ? Sont-ils certains que la majorité du peuple norvégien les suivrait ? Faut-il croire, comme le prétendent les conservateurs, qu’ils rêvent de convertir la Norvège en république indépendante ? S’il en était ainsi, l’Europe aurait un mot à dire et se croirait autorisée à se mêler de cette question. Le malheur est que, l’Europe étant rarement d’accord avec elle-même, les questions dont elle se mêle ne tardent pas à s’envenimer, que la pneumonie se complique bientôt d’une pleurésie.

Le prince Ferdinand de Bulgarie et le roi Alexandre de Serbie ont fait parler d’eux dans ces dernières semaines. L’un s’est marié ; l’autre n’a pas attendu pour sortir de tutelle que l’heure eût sonné. Son coup d’État a causé pendant quelques jours une assez vive émotion. On ne voit pas tous les jours un jeune prince tout occupé en apparence d’achever ses études, de passer avec succès les examens que lui font subir ses professeurs, et qui, pris subitement d’une fièvre de régner, impatient de rompre ses lisières et de se proclamer son propre maître, invite à dîner ses tuteurs devenus incommodes, les fait arrêter en sortant de table, puis se présente dans les casernes, où les soldats l’acclament. Il y avait dans cette entreprise hardie et si bien menée je ne sais quoi de romanesque qui a saisi les imaginations, et on a décidé que ce jeune homme aussi dissimulé que vif était quelqu’un, qu’il faudrait compter avec lui. Bientôt on s’est ravisé, et dans plus d’un endroit on a dit : « Cet adolescent n’est qu’une marionnette. Le coup a été monté par la Russie. »

Il paraît cependant que la mésaventure de M. Ristitch a causé autant d’étonnement à Saint-Pétersbourg que dans les autres capitales de l’Europe. Les journaux russes se sont tus quelque temps, et ils n’ont parlé que pour exprimer une satisfaction mêlée de réserve. On se souvient qu’il y a deux ans, le jeune roi fut accueilli à Péterhof de la façon la plus gracieuse. La Russie lui a toujours témoigné quelque intérêt, et elle n’était pas fâchée de voir les radicaux serbes revenir au pouvoir et remplacer les libéraux qui avaient une tendance marquée à se rapprocher de l’Autriche-Hongrie. Mais on craignait que le roi Alexandre n’eût fait son coup à la suggestion de son père, l’ex-roi Milan, dont on se défie. Jusqu’à plus ample informé, il est permis de croire qu’il s’est conduit surtout par les inspirations de son ancien gouverneur, dont il a fait son président du conseil, et que M. Dokitch est un habile homme, qui s’entend à ourdir des complots et à monter des drames qui réussissent. M. Ristitch, à qui il faisait ombrage, avait tâché de l’éloigner de son pupille, il avait une revanche à prendre et il l’a prise. Mais ce n’est pas tout de découdre, il faut recoudre, et c’est l’événement qui nous apprendra si cet habile metteur en scène a l’étoffe d’un homme d’État. « En somme, lisait-on dans une feuille russe, puisque nul ne proteste en Serbie, puisque le peuple et l’armée sont contens, il ne reste plus au ministre Dokitch qu’à prouver qu’il est digne de la confiance de son souverain, et nous ne doutons pas qu’il ne sache désarmer par sa modération les partisans des ex-régens et du ministère renversé. » C’est bien là ce qu’il faut souhaiter. Comme l’a dit le sage et vénérable politique qui habite la plus belle prison du monde, le seul moyen de légitimer des actions illégitimes est de rendre de grands services à son pays.

Le mariage du prince Ferdinand avec la princesse Marie-Louise de Parme, célébré le 20 avril à la villa Pianore et béni par l’archevêque de Lucques, a fait dans les villes et les faubourgs moins de bruit que le coup d’État du roi Alexandre. Cette cérémonie avait le caractère d’une fête de famille, mais on n’était pas au complet et certaines absences ont été remarquées. Les journaux nous ont appris que le prince a donné à sa jeune femme une couronne ornée de brillans, de rubis, d’émeraudes et d’un gros saphir. On nous a appris encore que cet heureux événement avait causé une grande joie aux Bulgares, que les rues de Sofia avaient été pavoisées. On ne peut nier que le prince de Bulgarie n’ait réussi, depuis quelque temps, à consolider sa fortune chancelante. On avait dit que ses sujets lui donneraient tant de dégoûts qu’il lâcherait pied ; il a tenu ferme. On prétendait aussi que ce prince, qui n’a pas été reconnu par l’Europe, ne trouverait pas à se marier ; cette seconde prophétie était aussi fausse que la première. Les Cobourg ne se découragent point ; ils ont l’ambition tenace, rien ne les rebute, et leur persévérance est souvent récompensée.

L’omnipotent ministre du prince, M. Stamboulof, assistait au mariage. Il avait eu auparavant l’honneur d’être reçu par l’empereur François-Joseph, et cette audience, facilement accordée, avait tout d’abord échauffé la bile des diplomates russes. Mais, depuis, l’empereur a rendu visite à M. de Giers, de passage à Vienne, et leur entretien, paraît-il, a été fort pacifique et même cordial. Si les hommes d’État viennois ont quelque bienveillance pour les gouvernans bulgares, ils n’auraient garde d’adopter à l’égard de la Russie une politique de provocation. Ils cherchent à gagner du temps, ils se flattent que le tsar finira par se résigner, par accepter le fait accompli. Il n’est pas de puissance européenne qui ait moins de goût que l’empire austro-hongrois pour les complications internationales. Malheureusement il survient quelquefois des accidens qui déconcertent tous les calculs. Dans le toast que M. Stamboulof a porté au duc de Parme, il lui a promis que sa fille serait respectée et jalousement gardée par les Bulgares ; mais il n’a point ajouté que, s’il ne tenait qu’à lui, peu de temps se passerait avant que cette princesse devint reine. C’est pourtant là sa secrète pensée. Si le prince Ferdinand est un homme tenace, M. Stamboulof est de la famille des audacieux, et, jusqu’à ce jour, l’audace lui a réussi. Il faut se défier des ministres qui savent oser et des princes que rien ne rebute, et la péninsule du Balkan est une boîte à surprises dont personne n’a jamais vu le fond.

Les noces d’argent du roi et de la reine d’Italie ont été célébrées avec beaucoup de pompe et d’éclat. Mais à Rome aussi, on n’était pas au complet, et la joie eût été plus grande encore si la reine d’Angleterre avait quitté Florence pour assister à ces fêtes, et surtout si l’empereur François-Joseph avait pu se décider à profiter d’une si belle occasion pour rendre au roi Humbert la visite qu’il en avait reçue, il y a douze ans. On ne peut tout avoir, et les Romains seraient bien difficiles s’ils n’étaient pas contens. Les contrastes sont la loi de ce monde. Pendant que la Belgique était en proie à de sanglans désordres, la ville de Gand ouvrait son exposition horticole et étalait aux yeux émerveillés des Flamands et d’étrangers accourus de loin la magnificence de ses salons d’orchidées, de ses azalées gigantesques, belles, dit-on, à faire crier. Il y a quelques jours, on ne parlait à Rome que des travaux de la commission des sept, des documens saisis, des cinquante députés qui ont des effets en souffrance, des cabinets qui l’un après l’autre ont puisé largement dans les banques pour les élections politiques, et on déclarait qu’il fallait aller au fond de l’affaire, sans épargner personne. Aujourd’hui on ne parle plus que de fêtes, de défilés de souverains, de cortèges historiques, de festins et de danses. Le parlement avait mis à l’ordre du jour de sa séance du 28 avril la terrible discussion sur les banques. M. Giolitti lui a demandé de la remettre au 3 mai, et le parlement s’est soumis. Ce n’était pas un régal à offrir aux illustres hôtes du Quirinal que d’orageux débats où il n’eût été question que de vilaines choses, qui n’ont rien de commun avec la politique de gala.

On assure, et cela n’a rien d’invraisemblable, qu’en considération de la crise financière et économique que traverse l’Italie, le roi Humbert et la reine Marguerite auraient voulu célébrer modestement le vingt-cinquième anniversaire de leur heureux mariage. Mais comme les particuliers, les rois ne font pas toujours ce qu’ils veulent. Les fêtes du jubilé du saint-père avaient pris le caractère d’une grande manifestation du monde catholique. On ne pouvait rester sous le coup, il fallait répondre à cette démonstration par une autre, et, à cet effet, adresser des invitations aux puissances étrangères. Pouvait-on se passer de la présence du jeune et puissant souverain qui, en 1888, avait déjà paru au Quirinal et porté un toast « à la Rome intangible ? » Peut-être espérait-on que, pour ménager ses hôtes et ne pas les induire en dépense, il viendrait seul ou presque seul. Vaine espérance ! Il aime à faire grand, il a amené avec lui une suite très nombreuse et, selon toute apparence, bien endentée.

… C’est ce coup qu’il faut, vous m’entendez,
Qu’il faut fouiller à l’escarcelle.

On avait évalué à deux millions les frais de réception ; on craint que cette somme ne soit sensiblement dépassée. Ainsi va le monde, il faut acheter ses bonheurs, il faut payer ses plaisirs.

Les Italiens se sont réjouis et enorgueillis des hommages rendus à leur roi et à leur reine, et la Gazette officielle avait raison de dire que la nation avait senti rejaillir sur elle un peu de la gloire de ses souverains. Mais si les Italiens ont comme nous des impressions vives, ils ne se laissent pas gouverner par leurs nerfs, ils conservent la faculté de réfléchir et de calculer. Leur cœur s’échauffe, la tête reste froide. Ce peuple gesticulant et très avisé est rarement dupe de ses enthousiasmes, et, pendant toutes ces fêtes, les réflexions allaient leur train : — « Mériterons-nous l’excommunication, écrivait un publiciste milanais, si nous disons que dix longues journées de réjouissances et un tel luxe de banquets, de revues, de mise en scène, de tournois, de moyen âge, s’accordent mal avec notre situation politique ? » — De son côté, un journal romain, très dynastique, après avoir payé à l’empereur d’Allemagne son tribut de profonde vénération, exprimait le désir que, parmi les fondateurs de l’unité italienne, il se trouvât un homme assez franc, assez hardi pour oser dire respectueusement à Guillaume II : — « Sire, vous nous parlez souvent de vos sentimens pacifiques. Quand viendra le jour où, grâce à vous, vos sujets et vos alliés pourront goûter les bienfaits et les douceurs de la paix ? Jusqu’ici, nous n’en sentons que le poids. »


***.
Un nouveau deuil vient de frapper la Revue : nous venons de perdre notre plus ancien collaborateur et ami, M. Charles de Mazade-Percin, de l’Académie française. A l’heure même où il devait donner ici sa chronique accoutumée, tous ceux qui l’ont connu et aimé lui disaient le dernier adieu, et nous avons la très grande douleur d’annoncer à cette place sa mort à ceux qui avaient su apprécier la hauteur de son esprit, son désintéressement, sa loyauté, parfaite dans les relations, son courage dans les temps les plus difficiles, et cette belle et longue vie toute de travail et d’honneur.

Il y a près de cinquante ans (15 septembre 1845) que M. de Mazade fit, pour ainsi dire, ses premières armes en commençant ici une série d’études d’histoire et de critique littéraire. En 1852, il fut chargé d’écrire la chronique politique de la Revue. C’était une époque difficile où la moindre critique des actes du gouvernement pouvait entraîner la suppression. M. de Mazade trouva le moyen de tout dire, et même de se faire écouter, sans donner prise aux rigueurs de la censure. C’est qu’il avait, avec le respect de sa mission, l’esprit le plus précis et une intégrité parfaite. Quand on se souvient de ces temps, ce n’est pas un petit éloge à donner à un écrivain, qui, chaque quinzaine, était appelé à prendre la plume pour rendre compte de ce qui s’était passé dans l’intervalle.

En 1858, M. de Mazade désira se reposer de sa lourde tâche pour écrire des études variées sur l’Italie, ses hommes politiques, sur la guerre de 1859 et sur bien d’autres sujets ; puis en 1868 il reprit la chronique, pour la continuer sans aucune interruption jusqu’au 15 avril 1893. Entre temps, il ne cessa de composer de nombreux travaux, qui devinrent ensuite des livres, notamment sur la Guerre de France, sur M. Thiers, sur le Comte de Cavour, etc.

Il nous serait difficile, dans cette courte notice, d’apprécier comme il convient ce noble caractère, disons simplement que M. de Mazade fut pour nous l’image la plus parfaite du véritable honnête homme, et que tous nos regrets l’accompagnent dans la tombe.

Un jour prochain nous chargerons quelqu’un de nos collaborateurs de parler plus longuement de M. de Mazade, qui, par sa vie, par l’influence qu’il a exercée, mérite qu’on lui rende un hommage plus complet.


C. B.