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Chronique de la quinzaine - 30 avril 1903

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Chronique n° 1705
30 avril 1903


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




30 avril.


Le voyage de M. le Président de la République en Algérie a donné lieu à des manifestations et à des incidens qui se rattachent à notre politique générale, soit au dedans, soit au dehors. Nous n’insisterons pas sur les cris nombreux de : Vive Revoil ! avec lesquels il a été reçu sur la terre africaine, et qui l’y ont accompagné presque partout. Les causes de la démission de M. Revoil sont encore mal connues ; mais que le gouvernement ait commis une faute grave en la rendant inévitable, tout le monde en a été d’avis : on avait rarement vu une pareille unanimité d’opinion dans la presse. L’absence du gouverneur général a mis comme une ombre à côté de M. le Président de la République, et en Algérie les ombres sont particulièrement dures.

L’accueil fait à M. Loubet n’en a pas moins été très sympathique. L’Algérie était heureuse et fière de voir sur son territoire le premier magistrat de la République. Dans ce pays du soleil, tout prend un éclat et un relief singuliers : le cadre des fêtes était magnifique, la foule bruyante et animée, la couleur locale vive et chatoyante. Au milieu de tout cela, M. Loubet tenait des propos admirables : la sagesse coulait de ses lèvres. Il parlait comme Mentor aurait pu le faire à un Télémaque qui d’ailleurs n’était pas là et ne l’écoutait pas. Évidemment, bien des choses seraient changées si sa politique était celle de son gouvernement ; mais il n’en est rien ; et, pendant que M. Loubet parlait dans un sens, M. Combes agissait dans un autre. Ce contraste donne l’impression qu’il y a quelque chose de déséquilibré dans la République. On ne nous ôtera pas de l’esprit que, même avec la constitution actuelle, le Président pourrait faire davantage, s’il le voulait fortement. Vous verrez qu’un jour on la révisera comme insuffisante, sans l’avoir intégralement appliquée et sans avoir usé de toutes ses ressources. Il est vrai que M. Loubet, protestant contre l’ « inépuisable bonté » qu’un orateur lui a prêtée, a déclaré qu’elle avait des bornes et a qualifié d’ « esprits chagrins » ceux qui se le représentent comme un homme prêt à tout faire et à tout signer. « Je ne fais pas tout et je ne signe pas tout, » a-t-il dit. Sans doute ; mais il signe bien des choses ! On lui saurait plus de gré de ce qu’il ne signe pas, si on le savait ; sa mauvaise chance veut qu’on ne sache que ce qu’il signe. Il a raison de taire les dissentimens qu’il peut avoir avec ses ministres, lorsque ceux-ci finissent par lui céder ; pourquoi faut-il que nous ne connaissions trop souvent les actes auxquels il participe par sa signature que lorsque c’est lui qui a cédé à ses ministres ? Cela le met dans une situation fausse, dont on ne s’aperçoit jamais si bien que lorsqu’il parle en pleine liberté. Il l’a fait une première fois lorsqu’il est parti pour la Russie, et surtout lorsqu’il en est revenu. Le succès de son voyage l’inclinait à des pensées généreuses et l’encourageait à les exprimer. Il a parlé alors d’apaisement et de concorde : son ministère a répondu par une politique de persécution et de division. Aujourd’hui, de même. Jamais M. Loubet n’avait été mieux inspiré que dans son discours d’Oran. On venait de lui présenter des colons, fils de proscrits de l’Empire. « C’est une bonne graine que la graine des proscrits, s’est-il écrié : elle prospère toujours tôt ou tard. C’est la condamnation des proscripteurs. Ne proscrivons jamais personne ; ne soyons pas des proscripteurs. Les frères ne doivent jamais proscrire leurs frères, même si des divergences existent entre eux. Nous pouvons tous nous tromper et on ne fera jamais un appel à l’union sans qu’il soit entendu : sinon, nous ne serions pas digne du beau nom de Français. » Ne croirait-on pas lire quelque page, d’un nouvel Évangile ? Que la France serait différente de ce qu’elle est, si la politique de son gouvernement était d’accord avec les intentions de M. Loubet !

Naturellement, la presse modérée s’est emparée de ce langage, et naturellement aussi la presse radicale et socialiste en a ressenti d’abord quelque embarras. Elle a exprimé le regret que l’orateur d’Oran eût prêté à une équivoque par des discours un peu inconsidérés ; mais elle n’a pas tardé à reprendre son assurance et son aplomb habituels, et à donner des harangues présidentielles un commentaire qui en enlevait tout le venin. A l’entendre, M. Loubet avait condamné la proscription seulement dans le passé, point du tout dans le présent. La graine des proscrits ne prospère que lorsqu’elle date du Deux-Décembre ; c’était, paraît-il, la bonne année ; depuis, il n’en est plus de même, et aujourd’hui, en particulier, il en est tout autrement. La pensée de M. Loubet doit donc être rétablie de la manière suivante : — La proscription est condamnable de la part de l’Empire, mais non pas de la nôtre, car, si les résultats sont d’ailleurs les mêmes, nous avons du moins la supériorité de procéder légalement. — On assure que M. Loubet n’a pas désavoué cette interprétation de sa pensée, et qu’il l’a même adoptée dans un discours ultérieur. Que l’on procède toujours légalement aujourd’hui, les tribunaux auront à apprécier ; nous avons, à cet égard, des doutes sérieux ; mais, pour ce qui est des proscrits eux-mêmes, la question de savoir comment ils le sont devenus n’a qu’un intérêt très secondaire. Il y a des choses que la forme qu’on y met ne justifie pas. On a fait des lois pour rejeter certaines catégories de Français en dehors du droit commun. Ce sont des lois, nous le voulons bien, mais les Français qu’elles frappent n’en sont pas moins traités comme des parias. Aussi cherchons-nous en vain, au point de vue des conséquences, quelle différence il y a entre l’Empire et la République actuelle. Encore l’Empire était-il à ses débuts, ou même à l’état de préparation, lorsqu’ont été commis les actes violens qui continuent de peser sur sa mémoire, et il est allé de plus en plus en s’humanisant, tandis que la République a aujourd’hui trente ans et plus d’existence : c’est en pleine maturité et en pleine victoire qu’elle devient persécutrice. Nous ne faisons ici aucune allusion à M. Loubet, Dieu nous en garde ! mais il y a des gens qui ont tout l’air de ne pas s’en apercevoir. Parce que la République est le gouvernement légal du pays, ils jugent que tout lui est permis, et que ce qui était un crime de la part des autres n’est pas même de la sienne un péché véniel. Ils continuent de parler par habitude et machinalement comme ils le faisaient jadis, dénonçant les infamies des régimes déchus, leurs dilapidations, leurs proscriptions, sans se douter que ces paroles sévères s’appliquent merveilleusement à tout ce qu’ils font eux-mêmes aujourd’hui. Quand on le leur fait remarquer, ils s’écrient tout étonnés : « Ah ! nous, c’est autre chose ! » mais ils négligent d’expliquer pourquoi, et leurs victimes ne parviennent pas à le comprendre.

Nous regrettons de laisser M. le Président de la République en Algérie, où il s’exprime si bien, obligés que nous sommes de revenir en France. Là, M. Combes exécute les lois dans toute leur rigueur. On voit partout gendarmes et commissaires de police se mettre en mouvement pour apporter des sommations à des gens qui ne sont pas de leur clientèle ordinaire, car ce sont les plus honnêtes gens de France. Nous ne parlons pas seulement des congréganistes, mais des propriétaires qui leur ont donné l’hospitalité. L’arbitraire administratif ne peut plus trancher toutes ces questions depuis la loi du 4 décembre dernier. Que de procès en perspective ! En attendant, des scènes de violence se produisent. Les populations prennent fait et cause pour les congrégations qu’on dissout. Le désordre est partout. Et nous ne sommes qu’au commencement !

Néanmoins M. Combes a jugé qu’en tout cela il n’y avait pas encore assez de causes de conflits et de divisions : aussi a-t-il adressé, de sa plume la plus impérieuse, deux circulaires aux évêques pour leur enjoindre : 1° de procéder à la fermeture immédiate de toutes les églises ou chapelles qui n’ont pas été formellement autorisées ; 2° d’interdire aux anciens congréganistes de prêcher dans les cathédrales ou les églises paroissiales. Ces deux circulaires ont provoqué, de la part des évêques, des protestations à peu près unanimes, pour le double motif que leur rôle est d’ouvrir les chapelles et non pas de les fermer, et qu’ils sont les seuls juges, dans l’administration du culte, de savoir à qui ils doivent confier le soin de la prédication. Qu’il y ait beaucoup de chapelles, et qu’on puisse en fermer quelques-unes sans grand inconvénient, soit ; une entente aurait pu avoir lieu à ce sujet entre les autorités ecclésiastiques et le gouvernement, si celui-ci avait été animé d’intentions moins agressives ; mais l’injonction immédiate et brutale de M. Combes, s’appliquant sans exception à toutes les églises et chapelles non autorisées, est inadmissible. Plusieurs de ces chapelles sont indispensables à l’exercice du culte dans des endroits où l’accroissement de la population a rendu les églises paroissiales insuffisantes. On a, de plus, fait remarquer à M. Combes la partialité à rebours avec laquelle il avait condamné tous les établissemens catholiques, sans appliquer la même règle aux établissemens israélites ou protestans. Pourquoi ne s’occuper que des premiers et oublier les seconds ? Ce n’est pas que nous demandions qu’on traite ceux-ci comme ceux-là ; nous voudrions, au contraire, qu’on traitât ceux-là comme ceux-ci. M. Combes ne se refuse pas, du moins en principe, à examiner s’il conviendra de laisser rouvrir ultérieurement quelques-unes des chapelles qui auront été fermées : ne serait-il pas plus sage de procéder inversement et de fermer seulement celles qui, d’accord avec l’autorité ecclésiastique, n’auraient pas été jugées nécessaires ? M. Combes commence par tout exterminer ; c’est sa manière. Peut-être est-il incapable d’en appliquer une autre. Peut-être estime-t-il, avec Machiavel, qu’il faut faire d’un seul coup tout le mal qu’on se propose de faire, et même un peu plus, afin de pouvoir ensuite se montrer clément. Mais qui ne se délierait de la clémence de M. Combes ? Et est-il bien permis de citer ici Machiavel ?

Quant à la défense adressée aux évêques d’autoriser un ancien congréganiste à prêcher, elle est certainement excessive. Si les sermons prononcés dans une église sont violens ou injurieux, en un mot s’ils contiennent un délit, il y a des lois qui permettent d’en poursuivre les auteurs ; mais de quel droit interdire d’avance à un prêtre de prêcher, si son évêque le lui permet ? Nous disons un prêtre, puisqu’il n’y a plus de congréganistes. A l’exception de quatre, toutes les congrégations d’hommes ont été dispersées. Qu’a-t-on exigé de leurs anciens membres ? Qu’ils se missent sous la juridiction de leur évêque. Eh bien ! ils l’ont fait. Ils se sont pliés à toutes les prescriptions, non seulement de la loi, mais des décrets, des arrêtés, des circulaires : que leur demande-t-on de plus ? Ils sont sécularisés : que leur veut-on encore ? Bientôt, sans doute, M. Combes leur interdira de dire la messe, et peut-être faut-il lui savoir gré que, du moins jusqu’ici, il se borne à leur interdire la prédication ; mais nous serions bien aise de savoir en vertu de quel droit il substitue, sur ce point particulier, sa propre juridiction à celle des évêques. Un homme qui a été congréganiste, mais qui ne l’est plus, se retrouve placé dans le droit commun : en vertu de quelle autorité M. Combes l’en fait-il sortir ? Personne ne l’aurait deviné, s’il ne l’avait pas dit. Lorsqu’une congrégation qui a été dissoute en France continue d’exister à l’étranger, il estime que, bon gré mal gré, tout homme qui en a fait partie continue de lui appartenir. C’est en vain qu’il aura été relevé de ses vœux spéciaux ; en vain qu’il aura été sécularisé conformément à toutes les règles ; en vain qu’il aura été replacé sous la juridiction de l’ordinaire : il suffira que son ancienne congrégation existe en dehors de nos frontières pour qu’il y reste affilié, ou qu’il en soit légitimement suspect. Sans doute il est regrettable que M. Combes ne gouverne pas le reste du monde comme la France, et qu’il n’ait pas le moyen de supprimer les congrégations ailleurs comme chez nous ; mais qu’y faire ? Les choses sont ainsi ; personne n’y peut rien. M. Combes se venge du moins de son impuissance au dehors en exerçant au dedans des représailles sur les membres sécularisés des congrégations qui ont l’audace de subsister à Rome, alors qu’il les a condamnées et exécutées ici. Tant que cette situation se prolongera, il y aura en France des congréganistes malgré eux, que rien ne lavera de la tache originelle, auxquels aucune main ne pourra arracher la tunique de Nessus. On verra cela dans un pays qui ne reconnaît aucun vœu perpétuel et se dit orgueilleusement le pays de liberté par excellence. Il faut pourtant, comme l’a écrit à M. Combes Mgr Turinaz, évêque de Nancy, que les anciens congréganistes vivent ; mais peut-être M. Combes répondra-t-il, à la manière d’un ministre de l’ancien régime, qu’il n’en voit pas la nécessité. Au fait, il a répondu à Mgr Turinaz, et celui-ci n’a pas manqué de lui répliquer. On a vu, au grand étonnement du public, une polémique extrêmement vive s’élever entre un ministre et un évêque qui semblaient s’excommunier réciproquement. — Rougissez, monsieur l’évêque, de ce que vous faites ! écrivait le ministre.) — Rougissez vous-même, monsieur le ministre ! répondait le prélat. — Mais il faut avouer que, dans cette lutte épistolaire, peut-être sans précédens, l’avantage de la logique n’a pas été du côté de M. le président du Conseil. Il s’en consolera sans doute en employant d’autres argumens. Déjà il a supprimé le traitement de Mgr Turinaz ; s’en tiendra-t-il là ?

On le ferait exprès, qu’on ne trouverait pas de meilleurs ni de plus sûrs moyens d’aggraver et d’aigrir les divisions du pays. M. le Président de la République parle d’apaisement, on lui répond par des actes de guerre civile. « Les frères, dit-il, ne doivent jamais maudire leurs frères… On ne fera jamais un appel à l’union sans qu’il soit entendu, etc., etc. » L’Algérie est-elle donc si loin de la France, et y a-t-il si longtemps que M. Loubet a quitté cette dernière, qu’il ne sache plus ce qu’on y fait ? On le lui a rappelé sans doute, puisque, reprenant à Constantine le thème qu’il avait développé à Oran, il en a quelque peu modifié les termes et le sens : il n’en reste pas moins un désaccord et comme une désharmonie sensibles entre ses propos algériens et l’œuvre de persécution qui se poursuit autour de nous. S’il a tout oublié, il sera bien étonné à son retour.


Mieux vaut jeter les yeux sur un autre côté de notre situation. Le voyage de M. Loubet à Alger a été l’objet de manifestations internationales dont nous devons être profondément satisfaits et reconnaissans. La Russie, l’Angleterre, l’Espagne, l’Italie, le Portugal, ont envoyé dans les eaux d’Alger des détachemens de leurs escadres pour saluer M. le Président de la République. La première, que des liens plus intimes rattachent à nous, y a même envoyé une division navale tout entière. Enfin, les États-Unis, qui ont une escadre dans la Méditerranée, ont décidé qu’elle se rendrait à Marseille au moment où le Président y reviendrait. Les marques de sympathie qui nous sont données prouvent que notre attitude générale au dehors est appréciée comme elle mérite de l’être. Le caractère absolument spontané de ces démonstrations leur donne à nos yeux un prix nouveau. Nous n’avons invité personne à venir à Alger ou à Marseille : ce sont les puissances amies qui ont pris elles-mêmes l’initiative d’y venir. Comment n’en serions-nous pas touchés ?

L’envoi par le gouvernement des États-Unis de son escadre à Marseille a provoqué, bien à tort, en Allemagne quelques susceptibilités assez vite dissipées, mais qui, au premier moment, ont été aigres. Ce n’est pas, bien entendu, que l’Allemagne ait trouvé mauvaise en soi la manifestation des États-Unis ; elle n’a eu aucune pensée de ce genre ; mais un souvenir la gênait, et ce souvenir est tout récent. Il y a quelques semaines à peine, l’empereur Guillaume, apprenant qu’une escadre américaine se rendait aux Açores, a exprimé le désir qu’elle poussât vers le Nord jusqu’à Kiel, et vint assister à une fête navale qui doit y avoir lieu prochainement. Le désir de l’Empereur a été porté, nous ne savons sous quelle forme, à la connaissance du gouvernement de Washington, qui n’a pas cru pouvoir y accéder. Il n’y a eu rien de politique dans cette décision ; à coup sûr, le gouvernement des États-Unis aurait été heureux d’être agréable à l’Empereur allemand, s’il l’avait pu ; mais il aurait fallu pour cela donner un autre caractère aux exercices que l’escadre était appelée à faire, et qui, dans le plan qui en avait été tracé, ne devaient pas la conduire aussi haut ni aussi loin, vers le Nord. C’était là une raison très sérieuse et non pas un prétexte. Le gouvernement de Berlin n’a pas manqué de s’en rendre compte, mais l’opinion est restée émue, sans doute parce qu’elle est aujourd’hui particulièrement sensible à tout ce qui vient d’Amérique. Quelques journaux ont écrit des articles très vifs, et cette vivacité est devenue chez eux de la violence, lorsqu’ils ont appris que l’escadre américaine de la Méditerranée devait se rendre à Marseille. La comparaison entre ce que les États-Unis faisaient pour la France et ce qu’ils avaient refusé de faire pour l’Allemagne semblait, en effet, s’imposer, si on jugeait les choses d’après les premières apparences. Les journaux allemands ont énuméré avec amertume les avances que l’Empereur a faites depuis quelque temps aux États-Unis, qu’il a multipliées, qu’il a même prodiguées, et cela en pure perte : les États-Unis sont restés sur une réserve où l’on sentait de la froideur et même un peu de défiance. — En voilà assez, ont dit ces journaux ; il faut traiter les gens comme ils nous traitent eux-mêmes ! — Nous ne rechercherons pas dans quelle mesure les États-Unis ont été sensibles aux politesses de l’empereur Guillaume : mais ils l’ont été aussi, en sens inverse, à ce que sa politique a eu parfois de moins obligeant à leur égard. La manière dont l’escadre allemande a opéré, il y a quelques mois, sur les côtes du Venezuela pèse encore sur le cœur des Américains ; ils ne l’oublieront pas de sitôt. Ils l’ont jugée exempte de ménagemens pour quelques-unes de leurs prétentions les plus chères, et de tout cela il y a encore trace dans les esprits. C’est ce qui a quelque peu envenimé une affaire qui n’avait en elle-même rien que de très simple. On assure que les États-Unis, dont les intentions ont été méconnues, sont tout disposés à effacer des préventions injustifiées, et qu’ils enverront aux fêtes de Kiel la même escadre qui se rend aujourd’hui à Marseille au-devant de M. Loubet. Ainsi tout sera réparé et l’incident sera clos. Mais il est un indice curieux de ce que sont aujourd’hui les relations des États-Unis et de l’Allemagne : le moindre feu y fait beaucoup de fumée.

Nous n’avons heureusement rien de pareil à craindre dans nos rapports avec une puissance quelconque. Les préventions qui ont existé autrefois contre nous de la part de quelques-unes d’entre elles, de l’Italie, par exemple, sont complètement dissipées ; elles ont fait place à des sentimens bien différens. Quoique l’Italie fasse partie de la Triple-Alliance, et que nous ayons contracté une contre-alliance avec la Russie, nos rapports avec elle sont redevenus aussi bons qu’ils l’aient jamais été. Si nous en faisons la remarque une fois de plus, c’est que les démonstrations navales qui viennent d’avoir lieu dans la Méditerranée sont elles-mêmes une preuve nouvelle de ce que ces grandes alliances européennes ont acquis de souplesse sans rien perdre de leur force. Le temps est passé, si même il a jamais existé, où elles cantonnaient en quelque sorte dans des cadres fermés les puissances qui les avaient conclues. Aujourd’hui, au contraire, ces cadres se sont ouverts ; le fait d’être entré dans un système d’alliance n’empêche aucune puissance de voisiner avec celles qui sont entrées dans un autre et il semble que rien ne soit plus conforme au but pacifique de toutes ces combinaisons.

L’Allemagne en jugerait-elle différemment ? On pourrait quelquefois le croire, en lisant ses journaux. Ce n’est pas à l’Italie qu’ils s’adressent, mais à nous, et ils y apportent une préoccupation de nos intérêts dont nous finirons peut-être par nous voir obligés de les remercier. Ils tremblent toujours qu’une démarche inconsidérée de notre part ne refroidisse nos rapports avec la Russie, et ils nous donnent à ce sujet des avertissemens variés. Hier encore, à l’occasion du Livre Jaune de M. Delcassé sur les affaires de Macédoine et de la politique, pourtant bien platonique, que nous suivons dans les Balkans, ils se sont emparés d’un article du Novoié Vremia qui exprimait effectivement quelque mauvaise humeur à notre égard, pour mettre en cause l’alliance franco-russe et en constater le déclin. Le Novoié Vremia s’est empressé de protester contre une conclusion pareille : son article n’avait pas tant de portée. Il n’est pas croyable que la France et la Russie se brouillent au sujet des Balkans ; ce serait pousser trop loin la maladresse. Alors la presse allemande a bien voulu nous dire que nos coquetteries avec Rome pourraient finalement déplaire à Saint-Pétersbourg. On se rappelle la comparaison de M. De Bulow sur le tour de valse très innocent que l’Italie a fait avec nous ; l’Allemagne, elle, ne s’en émeut nullement : mais la Russie ? Et voilà que, pour mettre le comble à notre imprudence, nous nous apprêtons à recevoir le roi Édouard VII à Paris ! L’Allemagne, cette fois, ne saurait que s’en réjouir, car elle aime l’Angleterre et en est aimée, comme tout le monde le sait : mais la Russie ? Eh bien ! nous sommes convaincu, et la lecture de ses journaux nous a confirmé dans cette pensée, que la Russie voit sans la moindre inquiétude l’amélioration constante de nos rapports avec l’Italie et avec l’Angleterre. Assurément, elle n’a rien à en redouter. Notre alliance avec elle repose sur des bases solides, dont l’entretien est la principale préoccupation de notre diplomatie. Dès lors, pourquoi prendrait-elle ombrage de nos rapports avec l’Italie et avec l’Angleterre ? N’avons-nous pas trouvé naturels et légitimes ceux qu’elle n’a pas cessé d’entretenir avec l’Allemagne ? Et, nous-mêmes, nous ne demandons qu’à avoir de bons rapports avec Berlin. Les alliances européennes, reposant sur des intérêts permanens, participent à leur caractère : l’objet en reste fixe, et chacune des puissances contractantes sait ce que, dans un cas donné, elle peut attendre de l’autre ou des autres. Mais, ces alliances ayant pour but commun le maintien de la paix, tout ce qui peut y contribuer par d’autres moyens encore est le bienvenu, et nul ne contestera que la courtoisie et la cordialité des rapports qui s’établissent ou se resserrent entre les puissances y contribuent de la manière la plus efficace.

Aussi serons-nous heureux de recevoir le roi Édouard VII à Paris, non seulement à cause des souvenirs qu’y a laissés autrefois le prince de Galles, mais parce qu’il est le souverain d’un pays qui a rendu d’immenses services à la civilisation universelle, et avec lequel, si nous avons parfois des intérêts divergens, nous avons un bien plus grand nombre d’intérêts communs. Sans oublier le prince aimable que Paris a connu, c’est le roi d’Angleterre qu’il fêtera au nom de la France dans quelques jours, ou plutôt dans quelques heures. L’accueil que nous lui ferons sera une marque de sympathie pour nos voisins. Nous avons eu des dissentimens avec eux et nous en aurons vraisemblablement encore ; cela ne nous empêche pas de leur rendre justice comme ils nous rendent justice eux-mêmes, quand nous sommes de sang-froid les uns et les autres et qu’aucun nuage n’obscurcit notre jugement. Au surplus, depuis qu’il est monté sur le trône, le roi Édouard VII n’a laissé aucun de ces nuages se former entre nous. Une maladie grave, qui a mis un moment ses jours en péril, a montré la sympathie dont il était entouré en Angleterre et ailleurs : cette sympathie a été très sincère en France, où elle va se manifester de nouveau sous une autre forme. Le roi vient à nous sans être accompagné d’aucun de ses ministres, comme pour marquer ce qu’il y a de tout personnel dans la visite qu’il nous fait, et c’est bien ainsi que nous le comprenons. Évidemment, il ne sera pas reçu à Paris comme l’a été l’empereur Nicolas ; ces choses-là ne se voient qu’une fois ; mais il le sera comme doit l’être le souverain d’un pays ami. C’est à peine si quelques voix ont fait entendre à ce sujet une note discordante ; elles ont été aussitôt étouffées sous celle de M. Paul Déroulède, qui a fait acte de bon sens et de patriotisme éclairé en désavouant d’anciens amis qu’il ne voulait pas suivre dans la voie où ils s’engageaient. Il n’y a aujourd’hui qu’un sentiment à Paris et en France. Le roi Edouard est notre hôte : il trouvera à Paris un accueil digne de la grande nation qu’il représente et de celle qui le reçoit.


Que dire des affaires d’Orient ? Rien de nouveau. La situation est stationnaire dans les Balkans ; elle y est d’ailleurs très mauvaise. Nous voudrions avoir à y constater depuis quinze jours, ou même depuis un mois, la plus légère amélioration ; il serait difficile d’en découvrir la moindre trace. Ne parlons pas pour le moment des réformes ; elles seront faites sans doute, avec le temps, et nous souhaitons qu’elles soient alors jugées suffisantes. Mais, en attendant, un double danger se manifeste, celui de la révolte albanaise, et celui des bandes bulgaro-macédoniennes. Il serait difficile de dire lequel des deux est actuellement le plus pressant.

Si le Sultan a cru venir à bout de la révolte albanaise par la simple persuasion, il s’est trompé. La persuasion a peu de prises sur ces âmes rudes et violentes ; il faut d’autres argumens pour les convaincre. On pouvait, du moins, espérer que la mission envoyée par Abdul-Hamid serait reçue et renvoyée avec des honneurs qui ne tirent pas à conséquence, mais qui donnent à croire qu’à défaut d’obéissance, les sujets de Sa Hautesse ne lui marchandent pas le respect. Il n’en a rien été. La mission est actuellement prisonnière à Ipek, et les personnages qui en font partie, dont quelques-uns sont considérables, ont tout l’air d’être gardés en otages. La situation est donc très claire : les Albanais ne se soumettront qu’à la force. Le Sultan semble commencer à s’en rendre compte ; il a envoyé dans la Vieille Serbie des troupes déjà nombreuses et dont le chiffre s’accroît tous les jours. On parle de 35 000 hommes environ. Le plus sûr est d’accumuler contre les Albanais des forces qui découragent leur résistance et ne leur laissent aucun doute sur la résolution où l’on est à Constantinople de la vaincre coûte que coûte. Le Sultan aura quelque mérite, s’il prend ce parti. Il a toujours ménagé les Albanais, et leur a confié la garde de sa personne à Yildiz Kiosk ; il doit lui en coûter de manquer à ce qui a été jusqu’ici un des principes de sa politique. Mais il peut voir où cette politique l’a conduit : il n’est plus le maître de faire des réformes dans son empire, même des réformes à l’eau de rose. C’est un état de choses qui ne peut pas se prolonger. Heureusement, tout le monde le reconnaît, et l’union des puissances parait être complète à cet égard. On a considéré que, les deux plus intéressées à la paix dans les Balkans étant la Russie et l’Autriche, il convenait de leur laisser l’initiative des mesures à prendre et des démonstrations à faire. Elles viennent de témoigner une fois de plus de leur parfaite intelligence par la démarche commune que leurs deux ambassadeurs ont faite ensemble auprès d’Abdul-Hamid. Les ambassadeurs des autres puissances ont agi ensuite individuellement, et tous dans le même sens. Jamais il n’a été plus nécessaire au Sultan de faire preuve d’énergie ; mais il faut dire aussi que, dans une situation à coup sûr difficile, jamais son action ne lui a été plus facilitée par la sincérité de la diplomatie européenne. Il peut faire beaucoup pour imposer l’apaisement, sans rencontrer la mauvaise volonté d’aucune puissance. La Russie, qui a été dans d’autres circonstances l’élément révolutionnaire des Balkans, y est aujourd’hui l’élément conservateur. Elle ne veut pas d’affaires ; elle n’en veut à aucun prix ; l’Autriche n’en veut pas davantage, et c’est la meilleure garantie pour le Sultan, s’il fait preuve de quelque habileté et de quelque décision, que les choses ne tourneront pas pour lui comme elles l’ont fait autrefois.

Mais qu’attend-il ? Il y a pour lui une grande imprudence dans ces délais où l’on peut voir de l’hésitation. Le jour où il aura supprimé l’insurrection albanaise, les trois quarts de la besogne seront faits, d’autant plus qu’il pourra se servir de ses forces pour un nouvel objet. Nous parlons de celui qui résulte des bandes macédoniennes, et encore bien plus bulgares que macédoniennes, dont nous avons déjà indiqué la manière de procéder. Elles sont de plus en plus nombreuses et de plus en plus audacieuses. Toutefois, le soulèvement général qu’on avait annoncé pour les fêtes de Pâques n’a pas eu lieu, sans que nous soyons à même de dire si l’on n’a pas réussi à le provoquer, ou si l’on y a renoncé. Sur un autre point, il est assez malaisé de comprendre que le prince Ferdinand de Bulgarie ait justement choisi le moment actuel pour quitter Sofia et se rendre en France, à Menton. Un prince aussi politique ne fait rien sans motif, et, comme on ne saurait croire qu’il ait jugé la situation assez calme, tranquille et assurée pour lui permettre de se donner des vacances agréables, il faut bien admettre l’hypothèse contraire, à savoir qu’il a voulu prendre le minimum de responsabilité dans les événemens qu’il prévoit. Et cela n’est pas rassurant. L’insurrection en Albanie, la révolution en Macédoine, un roi mobile en Serbie, un prince absent en Bulgarie, tels sont les traits principaux de la situation présente. Tout cela changerait vite, si le Sultan frappait un coup décisif en Albanie, et s’il se montrait prêt à employer ensuite ses forces au maintien ou au rétablissement de l’ordre en Macédoine. Mais il se décide bien lentement à accomplir la première partie de sa tâche, et ces retards n’en rendront pas la seconde plus facile


Francis Charmes.
Le Directeur-Gérant,
F. Brunetière.

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