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Chronique de la quinzaine - 30 juin 1863

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Chronique n° 749
30 juin 1863


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




30 juin 1863.

Nous ne pensons manquer de respect envers personne, si nous attachons, par le rapport de l’effet à la cause, les modifications accomplies il y a huit jours dans notre personnel ministériel à l’influence des élections générales qui ont eu lieu il y a un mois. Notre grand-électeur en cette circonstance, M. de Persigny, a quitté le ministère de l’intérieur. MM. Walewski, Delangle et Rouland sont sortis du cabinet. M. Baroche va se reposer au ministère de la justice et des cultes du fatigant service qu’il a fait pendant douze ans devant nos chambres et au conseil d’état, et s’y consoler des procédés insolites dont il avait eu à souffrir de la part de son collègue de l’intérieur dans la dernière campagne électorale. M. Boudet, un des vétérans de nos anciennes chambres, un vieil ami de M. Billault, qui présidait une des sections de notre conseil d’état, prend le portefeuille de l’intérieur, et, ce qui est quelque chose en ce temps-ci, la direction du Moniteur. Un homme dont la capacité administrative avait percé avant 18’18, et qui, entré à la chambre des députés, paraissait dès lors destiné aux grandes positions officielles, réputation qu’il a paru mériter plus tard par les qualités qu’il a déployées dans la direction des messageries maritimes et d’autres grandes entreprises industrielles, M. Armand Béhic, entre au ministère du commerce et des travaux publics. Un membre distingué de l’université, dont les habiles cours d’histoire ont fait pénétrer dans notre jeunesse quelque chose de la sève libérale qui animait la génération de 1830, M. Duruy, est placé à la tête de l’instruction publique. La combinaison des ministres sans portefeuille est abandonnée. Les rapports du gouvernement avec les chambres sont confiés à M. Billault, devenu ministre d’état, et à M. Rouher, ministre présidant le conseil d’état. Ces arrangemens divers vont évidemment au-delà d’une simple évolution de personnes; ils entraînent une certaine modification de système. Ils répondent à la pensée que nous avions dans l’esprit il y a quinze jours, et que nous présentions sous une forme aussi nébuleusement diplomatique que possible quand nous exprimions l’espoir que « l’empereur saurait disposer la politique de son gouvernement suivant les tendances d’une situation qui était visiblement en train de se renouveler. » Il y a là sans doute un effort pour conformer le gouvernement à la situation que les élections générales ont créée ou révélée ; mais comment définir la nouveauté introduite par ces changemens dans notre régime constitutionnel ? Beaucoup de bonnes têtes dans l’intérieur de la France et à l’étranger travaillent à l’heure qu’il est sur ce problème. Essayons notre solution.

Les changemens ministériels ont été accompagnés au Moniteur de deux documens dont il faut s’aider pour découvrir la signification des arrangemens nouveaux. Nous voulons parler de la circulaire de M. de Persigny aux préfets sur le résultat des élections et de la petite note où était rappelé le plébiscite a sur lequel se base la constitution de 1852. »

La lettre d’adieu de M. de Persigny ne devra point être négligée par ceux qui voudront étudier la philosophie de l’histoire de ce temps-ci. Cette pièce respire encore l’ardeur de paladin que M. de Persigny apporte dans la politique, ardeur qui n’a pas de quoi nous déplaire, et devant laquelle nous avons été maintes fois tentés de nous écrier : Il buon conte ! comme l’Arioste a coutume d’appeler gaîment ses bouillans héros. Le ministre, en partant, pourfend l’opposition de sa Balisarde. Pauvre opposition ! « Pour la première fois depuis dix ans, une coalition s’est formée entre des opinions plus ou moins rattachées aux gouvernemens antérieurs. » On voit que le fantôme de la coalition a poursuivi M. de Persigny jusqu’à la fin. « Sur quelques points et particulièrement dans les grands centres de population, plus habituellement accessibles aux excitations de la presse, elle a réussi à surprendre le suffrage universel. » Le suffrage universel peut donc être surpris ! Et cela dans les grandes villes, où les populations sont éclairées par des discussions contradictoires, où elles sont plus libres, où elles ignorent l’influence des maires nommés par le gouvernement, où le garde champêtre leur est inconnu, où les excitations de la presse officieuse ont si violemment dépassé les excitations de la presse libéralel Quelles révélations et quelles déclarations contradictoires ! « Mais l’immense majorité du pays a répondu à l’appel du gouvernement et n’a laissé à la coalition que quelques noms pour se consoler de sa défaite ! » Elle est bien consolée en effet. Elle en veut si peu à M. de Persigny, qu’elle regrette que la victoire de ce ministre lui ait coûté le portefeuille. Comment d’ailleurs résisterait-elle aux consolations que M. de Persigny vient lui donner lui-même ? Au moment où il reproche aux libéraux d’être une coalition, l’ancien ministre écrit l’histoire de ce qu’il appelle le parti du gouvernement, et ne craint pas d’affirmer que jusqu’aux dernières élections ce parti n’a été qu’une coalition véritable. « L’empereur, dit-il, quand il fut élevé sur le pavois, n’avait pas de parti ; il touchait par quelques points à tous les partis existant dans la nation. Pour les uns, il représentait l’ordre, pour les autres l’unité du pouvoir, pour ceux-ci l’autorité, pour ceux-là une liberté sage, pour le plus grand nombre le triomphe de la démocratie, pour tous la dignité de la France au dehors. » Voilà des intérêts et des opinions de plus d’une sorte, une coalition on ne peut mieux caractérisée, et M. de Persigny ne dissimule point que « c’est avec ces élémens divers que se forma ce qu’on peut appeler le parti du gouvernement. » S’expliquera qui voudra comment, avec une idée semblable de ce qu’était son parti, M. de Persigny a pu trouver habile de faire du mot de coalition une injure politique ! Il est vrai que, si l’ancien ministre fait si bon marché de la formation de son parti dans le passé, c’est que tout à coup, grâce aux élections générales, la situation de ce parti s’est heureusement et profondément modifiée. Les dernières élections, pour accélérer la cohésion des divers élémens du parti gouvernemental, ont suppléé à l’action du temps, « Dans le corps législatif comme dans le pays, le parti du gouvernement est désormais constitué. »

Si l’opposition eût cru à la possibilité du succès, si elle eût entamé la campagne électorale avec toutes ses ressources et avec toute l’énergie dont elle est capable, si elle avait obtenu cent voix de plus, c’est alors, pour le coup, que l’œuvre de cohésion et de fusion de la coalition gouvernementale eût marché vite, et que la constitution du parti du gouvernement eût gagné en force et en solidité ! Mais pourquoi M. de Persigny voudrait-il que nous eussions moins de confiance et de fierté pour la cause de la liberté qu’il n’en a Lui-même pour les idées et les intérêts que le gouvernement représente ? La liberté est-elle moins nécessaire à la sécurité et à la gloire du pays ? A-t-elle moins de prestige auprès des imaginations généreuses ? A-t-elle une puissance inférieure d’attraction et de cohésion ? La liberté est soumise, pour la formation, le développement et la constitution de son parti, aux conditions qui, de l’aveu de M. de Persigny, ont régi nécessairement le parti du gouvernement. Dans un pays dont le sol a été jonché par les révolutions des débris de plusieurs régimes politiques, aucun parti, au pouvoir pas plus que dans l’opposition, ne peut se former avec des élémens nouveaux. On commence par la coalition, mais on finit, comme le dit M. de Persigny, par la fusion et la cohésion. Cela dépend du temps et surtout des obstacles rencontrés en commun et des résistances vaincues ensemble, qui augmentent, entre les élémens d’origine diverse dont les partis se composent, l’unité des opinions et la solidarité des intérêts. À ce compte, M. de Persigny peut juger, par la vigueur de ses efforts contre l’opposition libérale, de la force de cohésion qu’il lui a donnée. S’il est autorisé à proclamer la formation définitive du parti du gouvernement, à plus forte raison avons-nous le droit d’annoncer la constitution certaine du parti de la liberté, et la puérilité du reproche de coalition nous touche si peu que nous ne désespérons point de faire entrer un jour le parti du gouvernement lui-même dans les cadres du parti de la liberté. Nous ne pouvons approuver la façon dont M. de Persigny veut établir un antagonisme absolu entre le parti du gouvernement et l’opposition : plus politiques, les Anglais, dont M. de Persigny a eu plus d’une fois la prétention de copier les précédens, au lieu de rejeter dans une hostilité désespérée les adversaires du ministère, ont le bon goût d’appeler opposition de sa majesté le parti qui combat le gouvernement de sa majesté. Cette réserve faite, nous n’hésitons pas à le déclarer, nous recevons avec plaisir la nouvelle que nous donne M. de Persigny. Un ministre nous apprend, en quittant le pouvoir, qu’il existe un parti du gouvernement, que ce parti est aujourd’hui constitué, que le gouvernement s’appuie enfin non sur une coalition accidentelle, mais sur un parti régulier. Nous voyons, quant à nous, dans cette déclaration un véritable progrès constitutionnel. Admettre un parti du gouvernement, c’est reconnaître implicitement le contre-poids nécessaire d’un parti régulier d’opposition. Entré dans cette voie, on se montre disposé à gouverner par les partis ; or le gouvernement par les partis est l’essence même du gouvernement représentatif, nous dirions du gouvernement parlementaire, si nous n’avions peur de blesser la pruderie de certaines oreilles officielles. La circulaire de M. de Persigny comme la note relative à la nouvelle combinaison ministérielle invoquent de concert le plébiscite de 1851 contre la doctrine de la responsabilité ministérielle, dans laquelle ces deux documens semblent signaler, très inexactement à notre avis, le vice du régime parlementaire. « Ce que le peuple français avait voulu par le plébiscite de 1851,… dit M. de Persigny, c’était surtout de condamner la doctrine funeste qui avait pour résultat de faire tomber le pouvoir des mains de la royauté dans celles des orateurs de la chambre. » Le langage de la note est beaucoup plus modéré. La note rappelle que le plébiscite, en établissant que les ministres étaient responsables envers l’empereur seul, a voulu mettre un terme à ces compétitions d’ambitions parlementaires, causes continuelles d’agitation et de faiblesse pour les gouvernans passés ; après avoir fait allusion au décret du 24 novembre, elle ajoute que « ce décret n’a pas modifié les principes fondamentaux du plébiscite de 1851, qu’un nouveau plébiscite seul pourrait changer. » Le public a été frappé de la préoccupation qui se trahit dans l’un et l’autre document sur les conditions de la responsabilité ministérielle. Le public est fort loin pour le moment d’attacher une importance quelconque à la question abstraite de la responsabilité ministérielle ; il est rarement épris de métaphysique constitutionnelle, et il en est moins épris aujourd’hui que jamais. Nous ne le blâmerons guère de cette indifférence. Les constitutions écrites sont fondées sur des propositions abstraites, lesquelles ont un caractère absolu qui souvent s’accorde peu avec la pratique naturelle des choses. Nous nous en reposons sur les nécessités impérieuses de la pratique du soin de courber les principes trop raides des constitutions écrites. Les institutions, comme tout ce qui est vivant en ce monde, se font chaque jour à l’usage, se modifient et se transforment sans cesse sous la pression du mouvement des choses : on peut dire d’elles, en employant cette expression platonicienne empruntée au Philèbe par la philosophie moderne, qu’elles sont dans un état perpétuel de devenir ; mais, sans s’égarer dans l’idéologie politique, il est possible, puisqu’une circulaire ministérielle et une note du Moniteur nous en fournissent l’occasion, de présenter quelques observations pratiques sur les conditions de la responsabilité ministérielle et sur le plébiscite de 1851.

Les deux premières propositions du plébiscite soumis à la sanction populaire par la proclamation du 2 décembre 1851 sont ainsi conçues : « un chef responsable nommé pour dix ans, des ministres dépendans du pouvoir exécutif seul. » Quand on relit aujourd’hui les termes de ce document célèbre, et lorsqu’on en recherche la signification, on est frappé avant tout de la vérité de ce que nous venons de dire touchant la mobilité des constitutions. Le plébiscite de 1851 a déjà obéi à la loi du devenir : la première de ses dispositions n’existe plus ; elle a été remplacée par le plébiscite qui a proclamé l’empire. Or, qu’on le remarque, les deux premières propositions du plébiscite de 1851 étaient dans leur connexité parfaitement logiques. La responsabilité politique ne s’entend plus, à l’époque où nous sommes, au sens pénal : cette responsabilité est toute morale ; elle soumet les agens supérieurs du pouvoir au jugement de l’opinion, laquelle, produisant ses arrêts par des organismes variables, maintient au pouvoir ceux qui obtiennent son approbation, ou retire la direction des affaires à ceux qu’elle condamne. Dans le régime monarchique parlementaire, le chef du pouvoir exécutif, étant supposé immuable, est supposé également irresponsable. La responsabilité, qui implique non-seulement le mérite et le démérite, mais encore, comme sanction pénale, la perte ou la conservation du pouvoir, ne peut atteindre, sous la monarchie parlementaire, que les seuls agens variables du pouvoir, les ministres. De même, sous cette forme de gouvernement, l’action souveraine de l’opinion ne se manifeste que par l’élection des députés, et c’est inévitablement la chambre qui devient l’organe régulier de l’opinion dans les jugemens efficaces qu’elle porte sur l’élément mobile du pouvoir. Ce n’est point parce qu’elle est aristocratique, comme M. de Persigny semble le croire, que l’Angleterre pratique la responsabilité ministérielle, c’est purement et simplement parce qu’elle est monarchique, et que, le pouvoir n’étant pas responsable dans la personne de la reine, il faut bien, pour que la nation exerce son souverain contrôle et remporte au besoin la dernière victoire, que le pouvoir soit responsable dans la personne des ministres. Quand la France pratiquait la responsabilité ministérielle, ce n’est pas une forme monarchique qu’elle imitait dans l’exemple de l’Angleterre, ou mieux elle n’imitait rien ni personne ; elle ne faisait qu’observer les seules conditions efficaces de la responsabilité qui se puissent concilier avec la forme monarchique. Ces conditions sont différentes sous la forme républicaine. Là, le chef du pouvoir exécutif est directement responsable devant le pays ; là, cette responsabilité a la sanction pratique la plus positive et la plus effective, celle qui résulte de l’élection revenant à brefs intervalles et à échéances périodiques. Le lien de responsabilité qui unit le chef du pouvoir exécutif au pays sous la forme républicaine est si étroit, si bien dans la main du pays, toujours maître dans un bref délai de le conserver ou de le rompre, qu’il est parfaitement juste, logique et nécessaire que les ministres y dépendent exclusivement du chef du pouvoir. Nous avons eu plus d’une fois à montrer que telle est la condition du pouvoir exécutif dans la constitution des États-Unis. N’oublions pas que c’est justement dans ces conditions qu’a été posé le plébiscite de 1851. Le pouvoir exécutif y était électif, et l’élection du président devait avoir lieu tous les dix ans. La grande épreuve de la responsabilité du chef élu devait s’accomplir au bout de chaque période décennale. Si l’on s’en fût tenu à ce premier plébiscite, déjà, à la fin de 1861, le chef de l’état eût soumis effectivement sa responsabilité au contrôle souverain du vote universel ; mais depuis lors la forme du pouvoir exécutif a changé parmi nous, la sanction positive que le plébiscite de 1851 assignait à sa responsabilité a disparu de notre constitution. D’électif le pouvoir exécutif est devenu permanent et héréditaire dans la dynastie impériale. La connexité naturelle qui dans le plébiscite de 1851 liait la dépendance des ministres à la responsabilité du chef du pouvoir exécutif a donc perdu une très grande partie de sa force. Il y a là certes une lacune qui ne pourrait être comblée, suivant l’opinion du Moniteur, que par un nouveau plébiscite. Nous n’en demandons pas tant. Nous nous fions aux nécessités et aux inspirations de la pratique gouvernementale du soin de faire fléchir les abstractions constitutionnelles, si les circonstances l’exigeaient. Dans le fait, le problème, pour le souverain, se réduit à choisir ses agens parmi les hommes qui, grâce à leurs principes, à leur talent, au crédit dont ils jouissent auprès du public, sont le plus capables de diriger le gouvernement. L’intérêt bien entendu du prince s’accorde en ce point avec l’intérêt du pays et la logique des choses. Il s’agit là non d’un dogme, mais d’une question de conduite. Les nécessités du gouvernement, — cet intérêt de premier ordre, — actuel, urgent, impérieux, que le duc de Wellington exprimait avec la simplicité d’un esprit positif, lorsqu’il répétait dans les temps critiques le mot devenu proverbial dans sa bouche : « Il faut pourtant faire marcher le gouvernement de la reine ! » voilà le seul et irrésistible auxiliaire sur lequel nous comptons pour faire pénétrer au moment voulu dans les conseils du pouvoir les idées, les mesures et les hommes suscités et portés par l’opinion publique. En soulevant inutilement la question d’un nouveau plébiscite, sait-on dans quel débat on s’embarquerait ? Il faudrait d’abord faire une législation organique sur les plébiscites, discuter non-seulement par qui ces formules de vote populaire seraient rédigées, mais à quelles époques il conviendrait de consulter sous cette forme la conscience nationale. Ce serait en même temps déchirer tous les voiles et soulever tous les nuages.

Pour notre compte, nous trouvons mieux notre affaire dans la moindre amélioration pratique annoncée par le pouvoir que dans d’oiseux débats sur la métaphysique des dogmes politiques. M. de Persigny et ceux de son école peuvent décider lequel est préférable en politique de s’obstiner dans des prétentions abstraites ou de se montrer disposé à céder aux tendances de l’opinion, s’ils comparent ce qui se passe en Prusse avec le premier effort fait chez nous par l’empereur pour conformer son gouvernement aux tendances indiquées par les élections générales. Le roi de Prusse et M. de Bismark nous présentent la caricature instructive de la politique théorique à outrance. Une revendication intempestive et opiniâtre des prérogatives de la couronne motivée sur les prétextes les plus puérils enlève à la Prusse sa sécurité intérieure, la diminue au dehors et la frappe d’impuissance dans les grandes affaires européennes. Si le roi de Prusse, au lieu d’invoquer le droit divin, ce plébiscite suprême des pouvoirs légitimistes, eût renvoyé son ministère et composé un cabinet pris dans la majorité de la chambre élective, non-seulement il eût épargné à la Prusse l’éclipse qui l’inquiète et l’affaiblit, mais il eût obtenu jusqu’aux applaudissemens de notre presse officieuse. Les récentes résolutions de l’empereur forment avec la conduite du roi de Prusse un contraste que nous observons avec plaisir. L’empereur n’a point hésité à se séparer de M. de Persigny. Le souvenir du plébiscite de 1851 ne l’a point empêché de prendre de promptes mesures « pour organiser plus solidement la représentation de la pensée gouvernementale devant les chambres. » Il a en conséquence concentré dans les mains du ministre d’état et du ministre qui préside le conseil d’état les rapports du gouvernement avec nos assemblées. Ce n’est pas encore, dit-on, la responsabilité ministérielle ; soit. Nous tenons peu au mot ; mais en regardant aux choses il y a une sorte de transition progressive à constater. « Les ministres sans portefeuille n’avaient aucune part personnelle (le Moniteur nous en fait souvenir) dans les faits à débattre. » Il est évident qu’il n’en sera plus ainsi pour M. Billault avec les nouvelles fonctions dont il est revêtu : ministre d’état, il contre-signera tous les projets de loi ; il y aura donc une part personnelle, sa responsabilité y sera engagée. On en peut dire autant de M. Rouher, qui aura présidé à l’élaboration des projets de loi au conseil d’état. Qu’on remarque encore que, le ministère d’état ayant la préséance sur les autres départemens ministériels et devenant en outre le premier organe du gouvernement devant les chambres, M. Billault, s’il n’a pas le nom inconstitutionnel de premier ministre, s’achemine visiblement vers un poste supérieur autour duquel se forme une sorte d’unité, et par conséquent une solidarité de cabinet. Ces tendances à l’unité et à la solidarité deviennent plus apparentes quand on remarque que l’homogénéité est plus sensible dans le nouveau ministère. Par leurs antécédens, par leurs aptitudes, par leurs habitudes d’affaires, les ministres actuels se rapprochent pour ainsi dire naturellement les uns des autres et ont l’air de former un cabinet. Les ministres ont tenu hier, croyons-nous, leur premier conseil, et l’on annonce que M. Billault part pour Fontainebleau, où il va passer huit jours auprès de l’empereur. Le ministère s’apprête donc à combiner ses plans et son travail ; mais déjà nous avons deux indications favorables des tendances de la nouvelle administration. L’empereur donne à étudier à M. Rouher et au conseil d’état un projet de décentralisation administrative, et M. Duruy, qui semble appelé à restaurer les études au sein de notre université, débute dans cette tâche par le rétablissement de l’enseignement de la philosophie dans nos lycées. La réaction de 1852 avait pris plaisir à bannir la philosophie de nos lycées, et avait voulu abaisser une des sections les plus libérales de l’enseignement en la restreignant au formulaire d’une aride logique. Tout cela, nous le répétons, n’a encore que l’apparence d’une transition ; mais cette apparence confirme la signification des élections générales en nous montrant que le pouvoir en est préoccupé, et ne veut point demeurer stationnaire devant le pays, qui vient de se remettre en marche. Nous ne pouvons donc que nous féliciter dé ces premiers changemens et des espérances qu’ils encouragent.

Les questions intérieures sont assurément pour nous les plus importantes, bien qu’elles ne s’engagent encore qu’entre des limites très resserrées ; mais telle est la situation de la France en Europe que des questions étrangères, par l’affinité des principes et des intérêts auxquels notre patriotisme est attaché, prennent pour nous à certains momens critiques le caractère de questions intérieures de premier ordre. De cette nature est aujourd’hui la question polonaise. Cette question occupe l’Europe entière la diplomatie de trois grandes puissances, la France, l’Angleterre et l’Autriche, est en travail pour préparer à la Pologne un meilleur sort ; mais, quelle que soit l’issue des négociations entamées à ce sujet entre les trois puissances et la Russie, nous n’admettons point que la France ne soit intéressée dans la question de Pologne qu’au même titre que l’Angleterre et l’Autriche, qu’elle doive subordonner son action à la politique que ces deux puissances jugeront convenable de suivre, qu’elle doive s’abstenir de porter secours à la Pologne, si l’Angleterre et l’Autriche ne veulent point aller au-delà de l’action diplomatique. Les indécisions de l’Angleterre et de l’Autriche sont déjà un grave motif d’inquiétude pour les amis de la Pologne, et auraient une influence désastreuse, si elles pouvaient paralyser la France. Les six points dans lesquels se résument les propositions présentées à la Russie par la France, l’Angleterre et l’Autriche, sont aujourd’hui connus ; ils sont arrivés à la publicité dans cette étrange séance de la chambre des communes qui a eu lieu il y a huit jours. M. Hennessy devait ce soir-là développer sa motion sur les affaires de Pologne. Lord Palmerston semblait avoir mis la plus grande complaisance à débarrasser l’ordre du jour de la chambre, afin de laisser le champ libre à M. Hennessy. Tout à coup et à l’improviste M. Beaumont, bientôt appuyé de plusieurs députés ministériels, engage M, Hennessy à différer la discussion de sa motion jusqu’au moment où la réponse de la Russie serait connue, et propose l’ajournement en conséquence. L’ajournement est voté à une très grande majorité, composée surtout de partisans du cabinet, tandis que lord Palmerston avait voté avec la minorité. Le résultat du vote connu, lord Palmerston affecte la surprise puis, croyant devoir satisfaire la curiosité de la chambre sur l’état des négociations, tire de sa poche un petit papier dont il donne lecture, et qui contenait le texte des six points. Tout cela ressemblait à un coup de tactique de lord Palmerston voulant étouffer une discussion embarrassante. Le débat de la motion de M. Hennessy ne pouvait avoir évidemment de conclusion, arrivant au milieu d’une négociation pendante ; mais il ne semble pas non plus qu’il pût gêner la négociation et fournir aucun grief nouveau à la susceptibilité de la cour de Russie. Il eût apporté des enseignemens à l’opinion publique anglaise, encore mal édifiée et incertaine sur la question polonaise ; il eût mûri peut-être cette opinion, il l’eût préparée à des résolutions généreuses, et à ce point de vue on ne saurait trop regretter qu’il ait si pitoyablement avorté.

L’inconséquence de l’Angleterre dans la question polonaise commence à embarrasser les Anglais eux-mêmes. Au début de cette affaire, les Anglais ont cru pouvoir prendre l’attitude qui leur avait si bien réussi dans la question italienne ; leur intention était de donner tous les encouragemens moraux et toutes les marques de sympathie au mouvement de l’émancipation polonaise et de s’abstenir de toute action, de toute intervention militaire. Pour être logique et conserver le bénéfice à double portée de cette attitude étrange, le cabinet anglais eût dû éviter de se mêler du conflit et d’y intervenir par des représentations diplomatiques. L’intervention diplomatique, si elle ne devait, en aucun cas, être soutenue par des mesures coercitives, devait aboutir à l’absurdité et à la confusion. Il y a d’abord une grande présomption et une excessive étourderie à venir proposer un plan de transaction qui peut ne point répondre à la situation véritable de la Pologne vis-à-vis de la Russie, qui peut être refusé par les Russes et surtout par les Polonais, en faveur desquels on est censé l’avoir conçu. Cette tentative pourrait s’expliquer et s’excuser, si, dans la pensée de la diplomatie anglaise, elle n’était qu’une sorte de préliminaire à des mesures plus énergiques, qu’une façon d’entrer en matière et de prendre pied dans la question pour aller plus loin dès que cela deviendrait nécessaire ; mais si, après avoir donné des conseils, revendiqué les principes du droit européen, tracé à la Russie une ligne de conduite, l’Angleterre était décidée à ne passer en aucun cas des paroles aux actes et à laisser-écraser la Pologne, sa situation serait à la fois odieuse et ridicule. Plutôt que d’arriver à cette conclusion, mieux eût valu pour elle se tenir dès l’origine à l’écart des pourparlers diplomatiques. Quel que soit le dédain que l’Angleterre professe pour les questions étrangères, elle ne pourrait pas jouer longtemps avec impunité, sans dommage pour son crédit et la sécurité de ses intérêts dans le monde, ce rôle d’avocat sans conviction et sans force efficace, décidé d’avance à plaider tous les procès des nations opprimées et à les perdre avec une inertie égoïste.

Il fut un temps où les libéraux anglais, les whigs de la vieille école, ne comprenaient pas la distraction et l’inaction de leur pays à l’époque du premier partage de la Pologne. « Ah ! disaient-ils, si nous eussions été alors au pouvoir, ce n’est pas nous qui eussions laissé accomplir ce crime presque aussi déshonorant pour ceux qui en ont été les impassibles témoins que pour ceux qui l’ont commis ! » L’effort héroïque tenté sous nos yeux par les Polonais offre à notre génération, aux libéraux anglais aussi bien qu’à nous, une occasion unique d’éviter pour eux-mêmes la faute de leurs prédécesseurs et de la réparer. Et c’est l’homme qui a conservé vivantes en lui les plus belles traditions du parti whig, c’est le comte Russell qui, en face d’une telle occasion, dirige et marque de son nom la politique étrangère de l’Angleterre ! Nous comprenons l’embarras que ces réflexions, ces comparaisons, ces souvenirs commencent à créer dans l’esprit des hommes d’état anglais et dans l’opinion britannique. Le Times avoue depuis quelques jours cet embarras avec une grande franchise ; il semble qu’il veuille préparer le public anglais à la perspective d’une politique plus énergique et plus digne en lui montrant les inconséquences et la piteuse allure d’une politique qui parle et n’agit point. Maintenant, si l’on voulait décider l’Angleterre, laquelle ne manquerait pas d’entraîner l’Autriche, croirait-on qu’il fût d’une bonne politique à la France de feindre pour la Pologne moins de chaleur qu’elle n’en ressent réellement, et de donner à entendre qu’elle mesurera son action, son initiative, ses sacrifices, au concours que les autres puissances donneront à la cause polonaise ? Nous n’avons point, quant ù nous, une telle pensée. Nous sommes convaincus que plus la France, donnant du reste des gages positifs de son désintéressement, se montrera résolue à ne point laisser frapper de stérilité l’intervention qu’elle a commencée en faveur de la Pologne, et mieux elle viendra à bout par la fermeté de ses desseins et l’émulation de son exemple des incertitudes et de l’inertie de l’Autriche et de l’Angleterre.

Quant aux six points que lord Palmerston a fait connaître, lors même qu’ils seraient acceptés momentanément par la Russie comme base d’une négociation dilatoire, il serait puéril, on peut l’affirmer dès à présent, d’y voir un moyen de pacification sérieuse pour la Pologne. Tout ce que les Polonais déploient d’esprit de sacrifice et d’énergie désespérée n’est point en proportion avec le mince résultat que la diplomatie, contenue par les traités, sollicite pour eux. Jamais peuple, par l’étendue de son dévouement patriotique, n’a donné de preuves de sa vitalité nationale pareilles à celles que les Polonais prodiguent en ce moment sous nos yeux. Pour voir affronter la mort et les supplices avec cette passion et cette résignation de martyr, il faut remonter au temps des premiers, chrétiens. Ce témoignage par leur propre sang que les Polonais rendent à l’immortalité de leur patrie doit rassurer les politiques positifs de l’Europe sur les chances sérieuses qu’offrirait l’œuvre du rétablissement d’une Pologne indépendante. Les géographes politiques ont quelquefois refusé à la Pologne les conditions d’une existence indépendante sous le prétexte qu’elle manquerait de frontières naturelles. Nous demandons si les Lithuaniens, qui, près d’un siècle après le premier partage, sont demeurés assez Polonais pour provoquer et épuiser les cruautés d’un Mouravief, ne valent point des frontières naturelles, et si l’on sait des fleuves plus larges et plus profonds que de telles âmes, des monts plus infranchissables que de tels cœurs. Les dépêches officielles de Varsovie annoncent la fin de l’insurrection. Le 5 mars et le 17 avril, au moment où la cour de Pétersbourg recevait les premières communications des puissances et allait envoyer sa première réponse, le télégraphe de Varsovie transmettait des affirmations semblables. Chacun sait comment elles se sont vérifiées depuis quatre mois. Aujourd’hui la diplomatie russe a de nouveau à répondre à l’Europe ; il lui importe de prendre pour point de départ la répression de l’insurrection présentée comme un fait accompli, et le télégraphe de Varsovie a recours au même artifice. L’insurrection active de la Pologne et sa résistance passive ne seront point si facilement usées, et donneront à l’Europe le temps, hélas ! trop long, qui lui est nécessaire pour marcher à la défense du droit et de l’humanité. Nous ne saurions trop engager ceux qui veulent se rendre compte et des perspectives que la lutte de la Pologne avec la Russie ouvre à l’Europe, et de la vitalité du mouvement polonais, à lire le livre qu’un éloquent anonyme vient de publier sur la Pologne et la cause de l’ordre. Ce livre n’est pas seulement le cri émouvant d’un grand patriote, c’est le large jugement d’un homme d’état sur les questions qui s’agitent et s’agiteront longtemps dans l’Europe orientale. L’élévation des idées et la vigueur des sentimens s’y mêlent à des aperçus lumineux, pleins de révélations pour les hommes politiques de l’Occident. C’est dans cette œuvre que ceux qui se sentent attirés vers la Pologne par un instinctif sentiment peuvent trouver la plus complète justification de leurs sympathies.

Un nouveau tour des événemens militaires place les états de l’Amérique du Nord dans une situation très critique. Tandis que les opérations remarquables du général Grant semblaient promettre aux fédéraux la domination prochaine et complète du Mississipi, le général Lee prenait avec l’armée confédérée de Virginie l’offensive au-delà du Rappahannock, et menaçait à la fois aux dernières nouvelles le Maryland, la Pensylvanie et Washington. Le général Lee, si heureux jusqu’à présent dans la guerre défensive, a échoué une première fois lorsqu’il a voulu porter la guerre chez l’ennemi, et l’on se souvient que, battu par Mac-Clellan, il fut forcé de repasser le Potomac. La fortune des armes sera-t-elle pour lui dans cette opération nouvelle ? S’il défait l’armée de Hooker, qui va lui barrer le chemin, il semble que la guerre d’Amérique doive toucher à sa crise extrême. Les affaires américaines sont également en mauvaise voie en Europe. À l’heure où nous écrivons, M. Roebuck développe sans doute devant la chambre des la motion qu’il a annoncée depuis plusieurs jours, et par laquelle il demande que l’Angleterre reconnaisse les états confédérés. Comme pour préparer la mise en scène de sa harangue, M. Roebuck a cru devoir faire un voyage à Fontainebleau, et a laissé dire par les journaux qu’il avait pu s’assurer que les dispositions de l’empereur sont favorables à la reconnaissance des états du sud. Nous espérons que le discours de M. Roebuck ne confirmera point ces bruits étranges. Il est évident que l’empereur traite les questions pendantes entre la Franco et l’Angleterre uniquement avec les ministres responsables de la reine d’Angleterre, et non avec un simple membre de la chambre des communes.

E. Forcade.


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ESSAIS ET NOTICES.


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Souvenirs militaires, par M. le duc de Fezensac[1]


De tout temps, on a écrit des souvenirs militaires. Ces sortes de mémoires abondent surtout dans notre littérature, reflet naturel de l’humeur batailleuse de notre nation. Il n’en est pas de plus célèbres que les Commentaires du maréchal de Montluc, un des ancêtres de M. le duc de Fezensac, qui s’en est souvenu sans doute en prenant la plume. Seulement rien ne se ressemble moins que ces deux récits, écrits à trois siècles de distance. Montluc était un rude guerrier, sanguinaire et vantard, et quoiqu’il n’ait raconté qu’une petite guerre civile, son livre, que Henri IV appelait la bible du soldat, respire le carnage. M. le duc de Fezensac au contraire a assisté à des combats qui laissent bien loin derrière eux les engagemens des catholiques et des protestans de Guienne, puisqu’il a pris part à toutes les campagnes de l’empire, et ses Souvenirs ont un caractère de simplicité, de modestie et même de douceur, qui contraste avec de si terribles événemens. On n’y trouve pas un mot qui sente non-seulement la jactance de Montluc, mais le légitime orgueil de tant de périls bravés et de tant de victoires remportées. On dirait un témoin qui n’a vu que de loin et à l’abri, tandis qu’il était partout aux premiers rangs.

Ces Souvenirs n’intéresseront pas uniquement ceux qui aiment à suivre dans leurs détails les grandes opérations de guerre ; ils ont un attrait de plus. Dépourvus de tout appareil, ils font connaître ce qu’on pourrait appeler l’envers des événemens. Bien que l’auteur se soit passionné pour la vie militaire, puisqu’il l’a embrassée par goût et poursuivie avec persévérance au milieu des plus rudes épreuves, quand il aurait pu jouir de tous les agrémens que donnent la naissance et la fortune, on y voit la guerre telle qu’elle est, avec ses chances et ses mésaventures ; le calme et l’aisance de l’homme du monde n’abandonnent jamais l’écrivain, et il ne se laisse pas enivrer par la fumée de la poudre.

M. de Fezensac s’engagea comme simple soldat au mois de septembre 1804 ; il avait alors vingt ans. Il débuta par le camp de Boulogne ; son livre s’ouvre par une agréable description de la vie qu’on menait au camp. La baraque, la gamelle, l’uniforme, les corvées, tout est peint avec une gaîté de bon goût. Le jeune volontaire, sortant des plus brillans salons de Paris, avait quelque peine à se faire à cette vie si nouvelle. « Mon début, dit-il, fut assez ridicule. Mon capitaine eut la complaisance de me mener au magasin pour me faire habiller. Je recommandai au maître tailleur de m’envoyer mes effets le plus tôt possible. Il ne me répondit que par un sourire. — Vous ignorez que nous avons ici une habitude, me dit le capitaine ; on ne porte point les habits aux soldats, ce sont eux qui vont les chercher. — En retournant au camp, je lui dis qu’avec un pareil costume je croirais jouer la comédie, plaisanterie fort déplacée à faire à un officier, lui-même ancien soldat. — Je le conçois, répondit-il, mais j’ai peur que le spectacle ne vous semble long, et vous savez que, les billets une fois pris, on n’en rend pas la valeur. — Je suis bien aise d’établir ainsi la réputation d’esprit de mon premier capitaine, fût-ce à mes dépens. »

Tel est le ton jusqu’au bout, simple, aimable, sans affectation d’aucune sorte. Malgré cette petite histoire et quelques autres du même genre, tout aussi bien racontées, le soldat gentilhomme devint bientôt populaire parmi les soldats pour sa bonne humeur et sa bonne volonté. Il avait de l’argent et régalait quelquefois ses camarades, ce qui fait toujours un bon effet. Un mois après son arrivée au camp, il fut nommé caporal, — trois mois après sergent, puis sergent-major, puis sous-lieutenant, et ce qu’il y a de plus curieux, c’est qu’il dut l’épaulette d’officier à l’élection, par suite d’une loi républicaine que l’empire n’avait pas encore abolie. Les sous-lieutenans désignaient trois candidats parmi les sous-officiers, et les lieutenans en choisissaient un. L’avancement n’a jamais été si rapide dans l’armée que sous l’empire de cette loi ; c’est elle qui a fait si vite des généraux avec de simples soldats.

Au mois de septembre 1805, l’armée passa le Rhin, et M. de Fezensac fit sa première campagne. Il était à Ulm, lors de la capitulation de Mack. Ce beau début, bientôt suivi de la victoire d’Austerlitz, couvrit de gloire la grande armée, mais les troupes souffrirent beaucoup des marches forcées qu’on leur fit faire. Les généraux n’avaient ni le temps ni les moyens de se procurer régulièrement de quoi nourrir une si nombreuse armée. C’était autoriser le pillage, et les pays qu’on traversait l’éprouvèrent cruellement. Le pillage même ne suffisait pas ; soldats et officiers manquaient souvent du nécessaire. On voit ici, dès le premier pas, le défaut capital du système militaire suivi par Napoléon, celui qui devait tôt ou tard amener des revers. La promptitude de ses mouvemens étonnait et déconcertait l’ennemi ; mais on mourait de faim au milieu des victoires. Sur les millions d’hommes que les guerres de l’empire ont dévorés, un dixième peut-être a péri sur le champ de bataille, le reste a succombé à la misère.

Le mauvais temps rendait ces souffrances plus vives. La campagne remplit les mois d’octobre, de novembre et de décembre, dans des pays où l’hiver est rude et précoce. « À aucune autre époque, dit M. de Fezensac, excepté la campagne de Russie, je n’ai autant souffert ni vu l’armée dans un pareil désordre. J’eus occasion de remarquer alors combien il importe que les officiers d’infanterie soient à pied et s’exposent aux fatigues aussi bien qu’aux dangers. Un jour un soldat murmurait, son capitaine lui dit : — De quoi te plains-tu ? Tu es fatigué, je le suis aussi ; tu n’as pas mangé, ni moi non plus ; tu as les jambes dans la neige, regarde-moi. — Avec un pareil langage, il n’y a rien qu’on ne puisse exiger des soldats. » Celui qui parle ainsi semble à peine se souvenir qu’il était lui-même un de ces officiers. « J’eus alors occasion de remarquer,… » dit-il simplement.

La paix faite, l’armée prit ses cantonnemens en Allemagne. La compagnie de M. de Fezensac fut placée dans une ancienne abbaye, près du lac de Constance. L’abbaye avait été sécularisée ; elle appartenait au grand-duc de Bade, et un bailli l’administrait en son nom. C’est chez ce bailli que logeait notre jeune officier, qui se fit bientôt aimer de toute la famille, mais il ne dissimule pas les abus qui accompagnaient le séjour des troupes. La solde n’était point payée, et les soldats vivaient à discrétion chez les habitans. Quand un officier voulait sortir, il demandait des chevaux et une voiture qu’il ne payait jamais. On recevait des visites, on donnait à dîner à ses amis, toujours aux frais du pays. Les soldats dansaient avec les filles et buvaient le vin des paysans. « On pense bien que la galanterie n’était point oubliée. Nous apportions dans ces intérieurs froids et solitaires un mouvement, une gaîté, une animation inconnus, et auxquels les femmes surtout paraissaient fort sensibles. »

Si la bataille d’Austerlitz est du 2 décembre 1805, celle d’Iéna est du 14 octobre 1806 ; entre ces deux victoires il ne s’est pas écoulé un an. L’armée quitta donc ses cantonnemens sans rentrer en France, pour marcher contre un nouvel ennemi. M. de Fezensac fut nommé aide de camp du maréchal Ney, qui commandait le 6e corps. « Le maréchal me reçut bien, sans s’informer si j’avais rien de ce qui m’était nécessaire pour commencer mon nouveau service. J’étais sans chevaux, sans équipage, presque sans argent. Il m’aurait fallu huit jours de repos et les ressources qui me manquaient pour me procurer le nécessaire, et c’était pendant des marches continuelles qu’il fallut me mettre en état de devenir aide de camp. Enfin je trouvai un cheval isabelle qui heureusement ne me coûta pas cher ; je le sellai et le bridai, Dieu sait comment. Ce fut mon compagnon fidèle pendant les marches comme à la bataille d’Iéna ; on eût dit que le pauvre animal sentait combien il m’était nécessaire. »

Le 6e corps marchait sans s’arrêter. Le maréchal donnait des ordres à porter à ses aides de camp, sans leur communiquer le moindre renseignement sur la situation des troupes. Il fallait se tirer d’affaire comme on pouvait. Arrivé en face des Prussiens, Ney les attaqua précipitamment. Il s’élança au milieu du feu comme un caporal de voltigeurs ; ses aides de camp l’y suivirent. Puis arriva le maréchal Lannes, puis les maréchaux Soult et Augereau, et enfin la garde impériale, commandée par Napoléon. La bataille d’Iéna était gagnée. Le 6e corps poursuivit rapidement l’armée battue et s’empara en passant de Magdebourg. Il fallut ensuite entrer en Pologne et marcher sur la Vistule pour aller au-devant des Russes, qui arrivaient. Le maréchal voulait être partout le premier ; mais il eut le chagrin de n’arriver que le soir sur le champ de bataille d’Eylau. « Le lendemain, nous allâmes voir le champ de bataille ; il était horrible et littéralement couvert de morts. Le célèbre tableau de Gros n’en peut donner qu’une bien faible idée ; il peint du moins avec une effrayante vérité l’effet de ces torrens de sang répandus sur la neige. Le maréchal, que nous accompagnions, parcourut le terrain en silence ; sa figure trahissait son émotion. Il finit par dire, en se détournant de cet affreux spectacle : « Quel massacre ! et sans résultat ! »

L’auteur des Souvenirs, avec sa sincérité habituelle, fait un triste tableau de l’état de l’armée pendant l’hiver de 1807, entre Eylau et Friedland. Le 6e corps ne comptait plus que 10,000 hommes au lieu de 20,000. L’armée entière était également réduite de moitié. Outre les morts et les blessés, 60,000 hommes avaient quitté le drapeau pour se faire maraudeurs. « Jamais on n’a donné plus d’ordres que Napoléon pour la subsistance de son armée ; jamais il n’y en eut de plus mal exécutés. Découvrir les denrées cachées, en faire venir de Varsovie, réparer les fours, les moulins, faire des distributions régulières, établir des magasins de réserve, tout cela est bien sur le papier ; mais ceux qui ont fait cette campagne savent ce qui nous en revenait. Napoléon en convenait lui-même quelquefois. — Nous sommes au milieu de la neige et de la boue, écrivait-il à son frère Joseph, sans vin, sans eau-de-vie, sans pain. »

L’empereur sortit de là par le coup de foudre de Friedland ; mais M. de Fezensac n’eut pas la consolation d’y assister : il était tombé, en portant un ordre, au milieu d’un régiment de hussards russes, qui l’avait fait prisonnier. Le récit de son séjour en Russie comme prisonnier de guerre n’est pas un des épisodes les moins intéressans de son livre. Il commença par passer trois semaines au quartier du général en chef ennemi, logeant avec ses aides de camp. La promenade dans la ville lui étant interdite, ses journées se passaient à causer avec ses compagnons de chambrée, à parler beaucoup de Paris et de la France, objets constans de la prédilection des Russes, surtout à jouer au pharaon. Je dois m’accuser, dit-il avec grâce, d’un trait de mauvais joueur, tel que je l’ai toujours été. Ayant perdu un gros coup, je déchirai les cartes. Les joueurs restèrent confondus. Celui qui tenait les cartes dit tranquillement : « C’est dommage pourtant, nous n’avions que ce jeu-là. » Cette douceur me toucha plus que les reproches que j’aurais mérités. » Il partit ensuite pour Wilna en traîneau, mais tout couvert des fourrures que ses nouveaux amis lui avaient procurées, et beaucoup mieux vêtu, voyageant bien plus commodément que dans l’armée française.

À Wilna, il fut très bien reçu par le général Korsakof, gouverneur, le même qui avait perdu contre Masséna la bataille de Zurich. La société de cette ville lui fit fête ; il y trouva des jeunes gens de son âge et des femmes aimables qui cherchèrent à lui faire oublier son inaction. Il n’avait encore que vingt-trois ans. Son temps se passait agréablement quand les hostilités recommencèrent. On l’envoya alors rejoindre un dépôt d’officiers français prisonniers à Kostroma, à cent lieues au-delà de Moscou. Son départ fut pour lui un jour de triomphe. Toute la ville était aux fenêtres, tous lui souhaitaient un bon voyage et un prompt retour. Plusieurs femmes agitaient leurs mouchoirs. La vie était plus sévère à Kostroma qu’à Wilna, mais encore supportable. Enfin arriva la nouvelle de la paix de Tilsitt, et avec elle la délivrance. M. de Fezensac revint directement à Paris, où il se retrouva au milieu de sa famille. C’était alors l’apogée de la grandeur de l’empire, et le jeune aide de camp pouvait en réclamer sa part.

Il se maria bientôt après et épousa la fille du duc de Feltre, ministre de la guerre ; mais les militaires qui aimaient leur métier ne restaient pas longtemps en repos : il repartit en 1808. pour l’Espagne, et fut témoin de la prise de Madrid. En 1809, il fit la campagne d’Allemagne : il était à Eckmühl, à Aspern, à Wagram. Quand commença la fatale campagne de Russie, il était chef d’escadron et aide de camp du duc de Feltre, son beau-père. Il demanda au prince de Neufchâtel, major-général de la grande armée, de le suivre comme aide de camp. Il partit au commencement du mois de mai 1812. Le 28 juin, il entrait avec l’armée victorieuse dans cette même ville de Wilna qu’il avait habitée comme prisonnier. Jamais campagne ne s’était ouverte sous de meilleurs auspices : 500,000 hommes et 1,200 bouches à feu avaient passé le Niémen. La Lithuanie entière avait été conquise en un mois, presque sans combattre. « Cependant les officiers expérimentés n’étaient pas sans inquiétude. Ils voyaient l’armée diminuée d’un tiers depuis le passage du Niémen par l’impossibilité de pourvoir à sa subsistance d’une manière réglée et la difficulté de tirer quelque chose, même en pillant, d’un pays pauvre en lui-même et déjà ravagé par l’armée russe. Ils remarquaient la mortalité effrayante des chevaux, la mise à pied d’une partie de la cavalerie, la conduite de l’artillerie rendue plus difficile, les convois d’ambulance et les fourgons de médicamens forcés de rester en arrière, les malades presque sans secours. »

Après la terrible bataille de la Moskova, où l’armée française perdit 28,000 hommes et l’armée russe 50,000, M. de Fezensac fut nommé colonel du 4e de ligne, et fit en cette qualité le reste de la campagne. Le 4e appartenait au 3e corps, que commandait l’intrépide maréchal Ney. Le nouveau colonel partagea donc les dangers et les souffrances qui ont immortalisé entre tous le 3e corps. Il peint avec la vivacité d’un témoin oculaire le spectacle de Moscou dévoré par les flammes, et surtout cette lamentable retraite, la plus grande catastrophe de l’histoire. L’obstination de Napoléon à rester dans les ruines de Moscou est jugée sévèrement par lui. « L’empereur, dit-il, ne voulait ni rien voir ni rien entendre. En réponse à leurs réclamations, les généraux recevaient de l’état-major les ordres les plus extraordinaires. Tantôt il fallait protéger les paysans qui apporteraient des vivres au marché de Moscou, tandis que tous les environs étaient ravagés et tous les paysans armés contre nous ; tantôt il s’agissait d’acheter dix mille chevaux dans un pays où il n’y avait plus ni chevaux ni habitans. On annonçait le projet de passer l’hiver dans une ville ravagée, où nous mourions de faim au mois d’octobre ; puis venait l’ordre de faire confectionner des souliers et des vêtemens d’hiver dans chaque régiment, et quand les colonels disaient que nous manquions de drap et de cuir, on répondait qu’il n’y avait qu’à chercher pour en trouver de reste. Un mois entier se passa ainsi. »

On sait quelle fut dans la déroute l’héroïque constance de Ney. M. de Fezensac ne le quitta pas, et repassa avec lui le Niémen. Le W de ligne, qui comptait 3,000 hommes au commencement de la campagne, en réunissait à peine 200 à la fin. C’est avec un juste sentiment de fierté que ce colonel sans soldats cite la lettre suivante du maréchal Ney au duc de Feltre. « Berlin, le 23 janvier 1813. Monsieur le duc, je profite du moment où la campagne est, sinon terminée, au moins suspendue, pour vous témoigner toute la satisfaction que m’a fait éprouver la manière de servir de M. de Fezensac. Ce jeune homme s’est trouvé dans des circonstances fort critiques, et s’y est toujours montré supérieur. Je vous le donne comme un véritable chevalier français, et vous pouvez désormais le regarder comme un vieux colonel. » Rien ne peut être plus éloquent qu’un pareil témoignage dans un pareil moment.

Ce récit de la campagne de Russie comprend à lui seul le tiers des Souvenirs militaires. Il y a peu de documens aussi importans pour l’histoire de nos grandes guerres. Le talent de l’exposition s’y joint à l’exactitude et à la précision des détails. Malgré les terribles angoisses qu’il venait de traverser, M. de Fezensac ne passa que peu de mois à Paris. « Ce peu de temps m’a laissé, dit-il, de tristes et profonds souvenirs. Je trouvai ma famille, mes amis, la société tout entière, frappés de terreur. Le fameux 29e bulletin avait appris brusquement à la France la destruction de la grande armée. L’empereur n’était plus invincible. Pendant que nous succombions en Russie, une autre armée périssait lentement en Espagne, et à Paris même un obscur conspirateur avait failli s’emparer du pouvoir. La défection de la Prusse n’était plus douteuse, l’alliance de l’Autriche au moins incertaine ; l’épuisement de la France s’accroissait avec le nombre de ses ennemis. Les récits des officiers échappés aux désastres de la retraite contribuaient à augmenter l’effroi. Paris, accoutumé depuis quinze ans à des chants de victoire, apprenait chaque jour quelque nouvelle calamité. »

Au milieu de cette consternation universelle, il fut nommé général de brigade et repartit pour l’armée ; mais dès ce moment il n’a guère plus que des désastres à enregistrer. Il raconte avec une franchise admirable, et sans en rien atténuer, la bataille de Kulm, où son corps fut mis en pleine déroute, la défaite du général Macdonald à la Katzbach, celle du maréchal Oudinot à Gross-Beeren, celle du maréchal Ney à Juterbock. D’où venait cette succession de revers ? Il en indique deux principales causes, le caractère des généraux et la composition des corps. Tous les généraux blâmaient l’empereur de n’avoir pas fait la paix à Prague ; ils ne servaient qu’à regret et n’obéissaient plus. Les soldats d’Austerlitz et de Wagram étaient morts. L’armée ne se composait que de jeunes conscrits, braves sur le champ de bataille, mais incapables de supporter les fatigues et les privations de la guerre. Malgré les victoires de Lutzen, de Bautzen et de Dresde, la désorganisation se mit partout dans notre armée ; les alliés firent un suprême effort, et le désastre de Leipzig mit le comble à nos malheurs.

M. de Fezensac était enfermé dans Dresde avec le maréchal Gouvion Saint-Cyr et fit partie du corps d’armée qui capitula dans cette ville. Cette capitulation a été blâmée par les uns et considérée par les autres comme nécessaire. L’auteur des Souvenirs militaires n’accuse ni ne justifie complètement le maréchal. On voit que, s’il avait commandé en chef, il aurait cherché à s’ouvrir un passage au travers des ennemis ; mais il reconnaît les difficultés et presque les impossibilités de l’entreprise. D’abord la garnison de Dresde n’était pas de 33,000 hommes, comme on l’a dit, mais de 17,000. La partie avait été perdue par l’empereur à Leipzig, et il était inutile de compromettre des troupes qui pouvaient rendre encore des services. La capitulation fut conçue dans les termes les plus honorables ; il fut convenu que la garnison rentrerait en France en passant par la Suisse, sous la promesse de ne pas servir avant d’être échangée. Ce n’est pas la faute du maréchal Gouvion Saint-Cyr si le prince Schwartzenberg, manquant à l’honneur militaire et à la foi jurée, refusa de ratifier la capitulation et retint la colonne entière prisonnière de guerre.

C’est à Presbourg, où il avait été conduit comme prisonnier, que M. de Fezensac apprit la suite des événemens. Quand on annonça le retour des Bourbons, l’étonnement des officiers français qui l’accompagnaient fut extrême ; ils n’avaient jamais entendu parler des princes, et l’un d’eux, en apprenant que le roi allait revenir, s’écria : C’est singulier, je croyais que le roi avait péri dans la révolution ! M. de Fezensac ne pouvait pas partager cette ignorance, car il avait auprès de Louis XVIII un oncle, l’abbé de Montesquiou, qui fut le principal auteur de la charte de 1814 : il connaissait d’ailleurs plus que personne, pour l’avoir vu de près, le côté faible de l’empire ; mais le sentiment militaire l’emporta d’abord sur toute autre considération. « Je traversai sans presque m’arrêter Munich, Ulm, Strasbourg, la France conquise et asservie. Soldat de l’empire jusqu’au dernier jour, je ne voulus rendre visite à aucune des nouvelles autorités royales. Mes yeux se détournaient quand je rencontrais un uniforme étranger. Je conservais une cocarde tricolore, symbole du sentiment que je renfermais dans mon cœur. J’arrivai à Paris au mois de mai ; alors, et seulement alors, je pris mon parti. Sans avoir contribué à, la restauration, sans l’avoir même désirée, je me décidai à la servir aussi loyalement que j’avais servi l’empire. »

Ici finissent les Souvenirs militaires. M. le duc de Fezensac avait trente ans, et dans le court espace de dix années, il avait vu se dérouler toute l’épopée militaire de l’empire. Nous sommes habitués à voir raconter ces événemens en termes magnifiques, qui ne nous en montrent que le beau côté ; il est bon que de temps en temps le témoignage d’un acteur nous ramène à la vérité. Nous apprenons alors ce qu’il en coûte pour écrire dans l’histoire les noms de ces grandes journées où se décident les destinées des nations ; nous voyons combien la défaite est toujours près de la victoire, même la plus éclatante, et nous y trouvons des motifs de plus pour aimer la paix, qui n’offre point de pareils hasards.

Une des qualités du guerrier moderne qui le distinguent de l’ancien soudard frénétique et brutal, c’est l’humanité. La guerre est assez destructive par elle-même ; pourquoi y joindre des dévastations et des massacres inutiles ? M. de Fezensac se montre pénétré de ce sentiment tout chrétien. « Un grand nombre de soldats russes erraient, dit-il, dans les murs de Moscou : j’en fis arrêter cinquante, que l’on conduisit à l’état-major. Un général à qui j’en rendis compte me dit que j’aurais pu les faire fusiller, et qu’il m’y autorisait parfaitement à l’avenir. Je n’ai point abusé de sa confiance. » Une autre fois il était chargé d’occuper Stade après une insurrection de cette ville contre la domination française. « Mes instructions portaient de traiter les habitans sévèrement. À cette époque, ce mot voulait tout dire. Je reçus les magistrats et les principaux notables, et je me montrai sévère en paroles pour me dispenser de l’être en actions. Dans notre marche depuis Hambourg, les populations fuyaient à notre approche. J’en éprouvai pendant toute la route une tristesse inexprimable. La beauté du pays, le coup d’œil enchanteur qu’offrent les bords de l’Elbe dans cette saison, me donnaient l’idée d’un voyage de plaisir. J’aurais voulu n’inspirer que des sentimens de bienveillance aux habitans des charmantes maisons que l’on trouve à chaque pas sur cette route, et cette impression me rendait plus pénible encore le ministère rigoureux qui m’était confié. »

On trouve plus d’une page semblable dans les Souvenirs militaires ; en voici une plus belle encore : « Au milieu de ces horribles calamités (il s’agit de la retraite de Russie), la destruction de mon régiment me causait une douleur bien vive. C’était là ma véritable souffrance, ou, pour mieux dire, la seule, car je n’appelle pas de ce nom la faim, le froid et la fatigue. Quand la santé résiste aux souffrances physiques, le courage apprend bientôt à les mépriser, surtout quand il est soutenu par l’idée de Dieu et par l’espérance d’une autre vie ; mais j’avoue que le courage m’abandonnait en voyant succomber sous mes yeux des amis, des compagnons d’armes. Rien n’attache autant que la communauté de malheurs ; aussi ai-je toujours retrouvé en eux le même attachement qu’ils m’inspiraient. Jamais un officier ou un soldat n’eut un morceau de pain sans venir le partager avec moi. » De pareils traits font aimer l’homme en même temps qu’ils peignent le soldat. Il n’y a pas jusqu’aux réminiscences classiques qui ne viennent apporter quelquefois une heureuse diversion à ces scènes d’horreur ; on aime à voir M. de Fezensac ne pas oublier son Virgile, et, pour s’excuser en quelque sorte d’avoir survécu, invoquer ces beaux vers :

Iliaci cineres et flamma extrema meorum,
Testor, in occasu vestro, nec tela, nec ullas
Vitavisse vices Danaum, et si fata fuissent
Ut caderem, meruisse manu.

« Cendres d’Ilion, et vous, mânes de mes compagnons, je vous prends à témoin que, dans votre désastre, je n’ai reculé ni devant les traits de l’ennemi ni devant aucun genre de danger, et que, si les destins l’eussent permis, j’aurais mérité de mourir avec vous. »


L. DE LAVERGNE.


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V. de Mars.
  1. 1 vol. in-8o ; Paris, librairie de Dumaine