Chronique de la quinzaine - 30 juin 1872

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Chronique n° 965
30 juin 1872


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




30 juin 1872.

On ne peut se faire illusion, la France n’est point au bout de la rude et laborieuse carrière où elle est engagée. Elle ne semble échapper par instans à l’étreinte de ses derniers malheurs et se reprendre à une espérance légitime que pour être ramenée bientôt à la sévère réalité, pour retomber sous le joug des difficultés qui l’assiègent.

Assurément les circonstances sont uniques, même dans cette vieille Europe, qui a déjà vu tant de tragédies. Jamais peut-être un peuple n’a été jeté à l’improviste dans une situation comme celle où est la France, trouvant à chaque pas des problèmes à résoudre, ayant tout à la fois son intégrité nationale à reconquérir ou à raffermir et ses libertés intérieures à sauvegarder ou à fonder. Ce devrait être une raison de plus, à ce qu’il paraîtrait, pour que dans une telle œuvre on dût montrer une certaine tenue, un certain esprit de conduite, un sentiment énergique et précis des devoirs publics. On ne méconnaît point évidemment dans le fond la gravité des choses, mais on l’oublie quelquefois dans la mêlée, et pendant que le pays attend patiemment les effets de cette politique de réorganisation qu’on ne cesse de lui promettre, on trouve encore le temps de se livrer aux combinaisons et aux conflits inutiles, d’assembler des nuages, comme s’il n’y avait rien de mieux à faire. Oui, en vérité, c’est toujours notre point faible, il nous manque ce que nous pourrions appeler l’esprit politique de la situation, un esprit approprié à des circonstances si étrangement et si douloureusement nouvelles. On se laisse aller trop aisément à croire que rien n’est changé dans les conditions de notre vie publique, qu’on peut tout se permettre aujourd’hui comme autrefois, lorsqu’il faudrait au contraire se souvenir sans cesse que tout est changé, que nous devons nous résigner pour longtemps à porter dans nos affaires une réserve extrême, que nous sommes enfin à un de ces momens où l’on doit tout mesurer, actions et paroles, parce que tout peut avoir les conséquences les plus sérieuses et les plus imprévues. On se querelle, on s’agite, on s’égare dans toutes les fantaisies, dans toutes les subtilités dissolvantes de l’esprit de parti, lorsqu’il faudrait se dire simplement et résolument qu’il y a des situations où il n’est plus permis de perdre du temps et de se détourner du but essentiel, où tout le monde est responsable de ce qu’on fait ou de ce qu’on ne fait pas, d’une démarche imprudente, d’une manifestation dangereuse, d’une diversion arbitraire, d’une discussion inutile. Ces jours derniers, le président de l’assemblée nationale, M. Grévy, ayant à conduire le débat le plus confus, disait avec un bon sens un peu grondeur et parfaitement juste : « Nous perdons tout notre temps en incidens, nous n’en finirons jamais… On incidente trop et sans utilité !. « Il y a quelques semaines, M. le président de la république de son côté disait à peu près aux membres de l’assemblée : « Vous avez votre responsabilité, la responsabilité d’un vote, d’une proposition plus ou moins bien conçue ; moi aussi, j’ai ma responsabilité, qui est bien plus grande, la responsabilité d’exécuter les lois que vous faites, de gouverner dans les conditions que vous créez, avec les moyens que vous me donnez. » Et M. Thiers avait raison aussi bien que M. Grévy.

La vérité de notre situation est dans ces deux mots, qui s’appliquent à tous les partis, à l’assemblée, quelquefois à la presse. On incidente trop, on n’a pas toujours un sentiment suffisant de cette responsabilité que M. le président de la république rappelait, et qui appartient à tous aujourd’hui. On multiplie les propositions sans se demander quelles en seront les conséquences, on lance étourdiment des articles de journal dont nos ennemis se servent pour embarrasser un peu plus nos relations avec des puissances qui sont nos alliées ; on se passe la fantaisie de manifestations de parti, d’élections qui peuvent n’être pas sans danger pour notre crédit, on se donne l’émotion de conflits de pouvoirs qui mettraient tout en suspens, s’ils étaient sérieux, et on semble oublier que tout cela ne fait pas nos affaires, que notre vraie force serait dans l’empire que nous saurions garder sur nous-mêmes, dans ce recueillement dont la Russie faisait autrefois une politique, dans la fermeté contenue et patiente de notre langage aussi bien que de notre action.

Il faut bien s’y résigner, il faut savoir entrer dans les nécessités de cette situation cruelle, se faire un esprit politique conforme aux circonstances, et la première condition est évidemment de ne point mettre perpétuellement en doute ce qui existe sous prétexte que tout n’est pas pour le mieux dans le meilleur des mondes, parce qu’il peut s’élever des différends entre des nuances d’opinion, des partis, des pouvoirs associés à une même œuvre. Cette politique a sur toutes les autres cet avantage, qu’elle est encore la seule qu’on puisse suivre sérieusement, et que tout ce qu’on tenterait en dehors des conditions actuelles ne pourrait, que préparer à peu près infailliblement au pays de nouvelles et plus terribles épreuves. Le régime que nous avons aujourd’hui, il n’est pas né d’un caprice, ni même d’un choix prémédité ou calculé ; il est né de la force invincible des choses, à la suite des plus affreux désastres qui puissent accabler une nation. Les événemens nous l’ont fait tel qu’il est, ils nous ont donné cette assemblée, élue d’un mouvement spontané de la France, et ce gouvernement improvisé, dont le chef s’est trouvé tout naturellement être l’homme qui par son expérience, par son dévoûment aussi bien que par sa renommée européenne, offrait au pays les plus éclatantes et les plus sérieuses garanties. On pourrait dire jusqu’à un certain point que la chambre et le pouvoir de M. Thiers sont nés moralement le même jour, presque à la même heure, tant la délégation publique a été instinctive et manifeste. Assemblée et gouvernement, il faut qu’ils vivent ensemble comme ils sont nés ensemble, et qu’ils poursuivent jusqu’au bout la tâche qu’ils ont entreprise. Entre eux, il s’est formé un lien qui a été le premier jour un mariage d’inclination, qui n’a été peut-être depuis qu’un mariage de raison, et qui reste dans tous les cas un mariage de nécessité. M. Thiers est lié au poste qu’il occupe par le patriotisme, et il le sait bien. L’assemblée est liée au gouvernement qu’elle a créé par un pacte qui n’est pas au-dessus de sa souveraineté, mais qu’elle est intéressée elle-même à maintenir. Sans doute, c’est un phénomène d’un ordre assez étrange que ce régime qui se résume dans un homme à la fois chef de l’état et ministre, régnant et gouvernant, ayant des opinions arrêtées sur tout, sur la guerre, sur les finances comme sur la diplomatie, intervenant dans toutes les mêlées avec l’autorité de sa parole et de son expérience, au risque d’exposer quelquefois le pouvoir qu’il représente aux contradictions, aux froissemens, et de se laisser emporter aux vivacités impétueuses d’une nature que la lutte semble rajeunir. Il vaudrait infiniment mieux qu’il n’en fût pas ainsi, que M. le président de la république ne réunît pas tous ces rôles, qu’il restât un peu plus dans la sphère supérieure où les événemens l’ont placé, et surtout qu’il eût recours un peu moins souvent à ces menaces de démission qui échappent à son impatience dans le feu d’une discussion. Oui, cela vaudrait mieux de toute façon, et pour M. le président de la république, et pour l’assemblée, et pour le pays. Que faire cependant ? Est-ce qu’on peut songer sérieusement à changer les conditions politiques actuelles, ces conditions où la France se repose un instant de tant de meurtrières fatigues et où elle commence à reprendre haleine ? Au fond, voilà la vérité. M. le président de la république, dans l’entraînement d’un discours, peut bien parler de donner sa démission, si on lui refuse ce qu’il demande ; il n’a certainement pas la pensée de mettre sa menace à exécution, et ce qu’il en dit, c’est pour accentuer le sentiment qu’il a de sa responsabilité, le prix qu’il attache à ses opinions. L’assemblée, de son côté, peut bien avoir ses préoccupations, ses vivacités d’impressions, elle peut s’inquiéter quelquefois de la direction des affaires ; elle n’a point sûrement l’intention de détruire un pouvoir qu’elle a créé, qu’elle remplacerait difficilement. Voilà la vérité toute simple, et le danger est de faire flotter aux yeux du pays toutes ces apparences d’agitations, de laisser croire à des crises que personne ne veut pousser jusqu’au bout, qu’un patriotisme prévoyant désavouerait dans tous les cas. C’est ce qui est précisément arrivé à l’occasion de cette démarche récemment tentée par la droite et le centre droit auprès de M. Thiers, au lendemain d’une nouvelle menace d’abdication de M. le président de la république et de ces dernières élections où l’on a cru voir une recrudescence du radicalisme. On a fait peut-être plus qu’on ne voulait, on l’a fait dans des conditions qui n’étaient pas des plus opportunes ou des plus heureuses, et le seul résultat de cet incident aura été de prouver une fois de plus qu’en politique ce qu’il y a de mieux encore, c’est de ne tenter que ce qu’on peut, de ne pas soulever les difficultés qu’on n’a pas les moyens de résoudre. C’est un chapitre de plus dans l’histoire des démonstrations inutiles.

Que se proposait-on ? que voulait-on faire ? Même après les explications données avec autant de talent que de loyauté avant et après, on ne voit pas bien encore ce que voulaient les délégués de la droite et du centre droit ; on ne saisit distinctement ni l’inspiration, ni le sens, ni la portée définitive de cette démarche de quelques-uns des plus importans personnages d’une fraction considérable de l’assemblée. A coup sûr, nul ne peut mettre en doute les intentions de ceux qui ont pris l’initiative d’une telle manifestation et qui sont allés en corps à la préfecture de Versailles, auprès de M. Thiers, comme des plénipotentiaires du parti conservateur. Ce sont des esprits distingués, libéraux, qui ont été frappés de certaines anomalies de notre situation, de certaines incohérences de notre politique, des faiblesses de l’action parlementaire, et qui ont cru pouvoir sans danger porter avec quelque solennité leurs doléances au chef du gouvernement. Ils étaient dans leur droit, cala n’est point douteux ; seulement ils n’ont pas vus qu’ils choisissaient mal leur moment, que, sans le vouloir, ils prêtaient à des équivoques dont on ne manquerait pas de s’armer contre eux, et qu’en définitive ils s’exposaient à se retirer comme ils étaient venus, après une de ces entrevues qui ne décident rien parce qu’elles ne peuvent rien décider, qui ne dépassent pas les limites d’une conversation diplomatique courtoise et inutile.

Chose curieuse à remarquer, des deux prétextes ostensibles de cette démonstration, l’un était au moins assez singulier et ne pouvait guère être un grief pour la droite. Il s’agissait de la loi militaire, du vote sur la durée du service actif, et de la menace de démission à laquelle M. Thiers s’est laissé entraîner. Or à qui s’adressait cette menace ? Nullement à la droite, qui était visiblement décidée d’avance à voter les cinq années de service réclamées par M. le président de la république ; elle s’adressait à la gauche, qui combattait pied à pied les propositions du gouvernement, et la meilleure preuve en est qu’au moment du vote une partie de la gauche, se sentant piquée au vif, mais ne voulant pas faire un acte trop direct d’hostilité contre M. Thiers, s’est réfugiée dans l’abstention. Ce n’était donc pas là un grief sérieux pour la droite, qui n’avait qu’à laisser M. le président de la république en tête-à-tête avec la gauche. Entre cet incident et la démonstration qu’on s’est occupé d’organiser dès ce moment, il n’y a eu, si l’on veut, qu’une coïncidence ; la vraie raison de la démarche tentée auprès de M. Thiers a été le caractère radical des élections qui ont eu lieu dans le Nord, dans la Somme, dans l’Yonne, et dont les esprits prompts à s’alarmer ont attribué le résultat aux complaisances du gouvernement pour la démocratie avancée, aux faiblesses des ministres, aux connivences de certains fonctionnaires, derniers demeurans du 4 septembre. Eh bien ! soit, ces élections, sans avoir peut-être la signification extrême qu’on leur donne, ne sont point d’une couleur absolument rassurante ; elles ont un dangereux caractère, surtout parce qu’elles révèlent un progrès d’incohérence morale dans les populations, parce qu’elles peuvent être exploitées contre la France, contre le gouvernement lui-même dans les négociations diplomatiques que nous avons à suivre, dans les opérations de crédit que nous aurons bientôt à entreprendre. Qu’est-ce à dire cependant ? Est-ce que cela suffit pour aller en procession à la préfecture de Versailles réclamer au plus vite des mesures préservatrices ? Est-ce que le gouvernement est seul responsable de ces mobilités d’opinion dont une élection partielle peut être le reflet ? On s’est ému avec quelque raison, nous le voulons bien, de ce symptôme qui se dégage d’une série d’élections républicaines depuis quelque temps. Il ne faut pourtant rien exagérer, il ne faut ni se faire illusion, ni surtout déplacer les responsabilités. On ne peut guère s’en prendre cette fois aux fonctionnaires administratifs, puisque particulièrement dans la Somme et dans le Nord il y a des préfets qui offrent toute garantie aux opinions conservatrices. Que peut le gouvernement ? Il respecte la liberté électorale. Lui demander plus, lui faire un crime de son impassibilité en face des compétitions radicales et bonapartistes qui se font jour, c’est ne rien dire ou c’est réclamer de lui une intervention plus énergique qui conduit tout droit au rétablissement de la candidature officielle. Choisir cette circonstance, prendre prétexte d’un incident électoral, c’était donc se placer sur le terrain le plus délicat et le plus dangereux en se donnant toutes les fausses apparences, en ayant l’air de récriminer ou de protester contre un verdict d’opinion qui après tout n’a qu’une signification restreinte et locale.

Oui sans doute, on le reconnaît, ce n’est qu’un fait local et restreint ; mais ce fait est une inquiétante révélation. C’est le symptôme d’un courant d’opinion qui tend à se déplacer au profit de la république, même de la république radicale, et ce mouvement tout d’apparence, tout factice, n’est possible que parce que le gouvernement n’est pas avec la majorité de l’assemblée, parce qu’il ne marche pas avec le parti conservateur, parce qu’il réserve ses coquetteries et ses faveurs pour la gauche, pour les radicaux, parce qu’enfin, avec sa politique équivoque, il laisse le pays flotter à tous les vents, s’en aller à la dérive. Voilà le vrai et sérieux grief ! Le gouvernement, par une sorte de violation permanente de toutes les conditions du régime parlementaire, le gouvernement s’est placé en dehors de la majorité, en dehors du parti conservateur qui l’a élu, qui l’a fait ce qu’il est. — Malheureusement c’est là toujours la question. Où est-elle cette majorité dont on parle sans cesse, qu’on croit sincèrement représenter, et qui est véritablement assez insaisissable ? Si elle existait aussi réellement qu’on le dit, elle n’aurait pas besoin d’aller faire reconnaître ses droits, au risque de s’exposer aux interrogations ironiques de M. Thiers. Qu’on étudie les scrutins qui se succèdent dans l’assemblée, il est visible que cette majorité se déplace ou se modifie incessamment, selon les occasions, selon les questions qui s’agitent. Qu’on observe comment les partis se mêlent et se groupent, il est évident qu’il y a des fractions d’opinion considérables qui ont entre elles des affinités ou des antipathies communes, qui se retrouvent sur le même terrain dans les circonstances décisives, mais qui n’ont pas ce caractère de cohésion morale, d’organisation permanente, de force collective, qui fait les majorités puissantes et irrésistibles. Une majorité, c’est là justement ce qu’on cherche. Depuis un an, on se livre à toutes les combinaisons, aux efforts les plus laborieux et les plus consciencieux pour arriver à la former sans pouvoir y réussir. Les délégués de la droite et du centre droit y arriveront peut-être ; ils ont les meilleures intentions, nous n’en doutons pas. Jusqu’à ce qu’ils aient réussi, ils n’ont pu porter à M. Thiers que leur considération, leur esprit et leur bonne volonté, qui sont également incontestables, qui sont très certainement une garantie, mais qui enfin ne suffisent pas pour faire ce qu’on appelle une majorité.

Et cette politique conservatrice au nom de laquelle on somme le gouvernement de se décider, de prendre un parti, où est-elle ? quelle est-elle ? Nous ne demandons pas mieux, pour notre part, que de la voir, nous l’invoquons depuis longtemps. La difficulté est toujours de la préciser, de dire ce qu’on veut, de fixer les termes de ce programme qui pourrait devenir un symbole de conciliation, une garantie pour toutes les opinions comme pour tous les intérêts. Qu’on reproche au gouvernement de montrer certaines complaisances, certaines faiblesses pour des hommes d’une origine révolutionnaire qui ne lui donnent pas une force bien réelle, soit. Aller au-delà, franchement c’est un peu dur, et c’est assez injuste. Lorsqu’il y a près de dix-huit mois M. Thiers, prenant la direction des affaires, se trouvait en présence d’une invasion qu’il avait à faire reculer et de la plus formidable insurrection qu’il avait à dompter, était-il révolutionnaire ou conservateur ? L’ordre, relatif si l’on veut, mais enfin assez réel, qui s’est rétabli par degrés en France, qui a permis au travail de renaître, aux intérêts de se relever, cet ordre ne peut-il pas être mis au compte d’une politique conservatrice ? Quand M. le président de la république, avec une passion qu’on lui a reprochée, revendiquait, il y a quelques jours, les moyens d’avoir une armée solide et forte, ne se montrait-il pas conservateur ? Lorsque s’est présentée assez récemment la question du conseil d’état, qui a été le plus conservateur, du ministère défendant les prérogatives naturelles du pouvoir exécutif, ou de ceux qui, par une préoccupation de parti, ont voulu mettre un conseil administratif à l’élection ? On fait un crime au gouvernement de garder des fonctionnaires du 4 septembre ; mais nous connaissons des contrées de la France où on lui reproche de maintenir et de replacer des fonctionnaires de l’empire. C’est du moins la marque d’une certaine impartialité.

Allons droit au fait. La vraie question n’est point là, elle est dans ce qu’on ne dit pas. Ce qu’on appelle la politique conservatrice, c’est une politique qui laisse tout juste à la république la possibilité de vivre jusqu’au moment où elle pourra être remplacée, et ce qu’on reproche dans le fond au gouvernement, c’est de ne pas favoriser cette transition, à laquelle on croit le salut de la France attaché. La question est là, ou elle n’est nulle part. Que les délégués de la droite et du centre droit désavouent une préoccupation de ce genre, qu’ils déclinent toute intention d’hostilité systématique contre ce qui existe aujourd’hui, nous le savons bien ; ils ont trop de patriotisme pour ne pas respecter ce moment de repos même provisoire où la France attend sa libération, et ils ont trop d’esprit pour ne pas comprendre qu’aller plus loin ce serait tout compromettre. Ce n’est pas moins l’arrière-pensée de toutes ces tentatives qui se sont renouvelées plus d’une fois et sous plus d’une forme depuis un an, par lesquelles on n’arrive qu’à rendre la république plus laborieuse et plus incertaine sans rendre la monarchie plus facile, puisqu’il s’agirait toujours de savoir quelle monarchie on propose. Le dernier mot de cette politique est une certaine impuissance inquiète et agitée, un certain travail de fronde et de mauvaise humeur se traduisant de temps à autre en manifestations comme celle qu’on vient de voir, manifestations qui ne peuvent conduire à rien faute de précision et de netteté. Qu’on nous permette de le dire, on s’est jeté dans cette petite aventure un peu comme l’empire s’est jeté et a jeté la France dans sa grande et terrible aventure de la guerre, sans une armée suffisante, sans munitions ; sans approvisionnemens et sans un plan de campagne suffisamment mûri. On a échoué, on devait échouer, et ce qu’il y aurait de mieux à faire encore, ce serait de reconnaître qu’on s’est trompé, de reprendre enfin ce travail de la formation d’une majorité dans les seules conditions où l’on puisse réussir, sur le seul terrain où l’alliance de toutes les forces conservatrices et libérales soit possible, le terrain de la situation actuelle franchement et résolument acceptée.

Comment n’a-t-on pas vu qu’en allant ainsi en députation, avec cet apparat et cette solennité, auprès de M. Thiers, on se plaçait soi-même entre un acte d’impuissance, si on échouait, et une déclaration de guerre, — qu’on plaçait d’un autre côté le gouvernement entre une sorte de reddition à merci et l’apparence toujours fâcheuse d’une résistance à une fraction considérable de l’opinion conservatrice ? L’alternative a été plus ou moins éludée, nous en convenons ; le danger n’était pas moins dans cette démarche, dont on n’avait point évidemment calculé la portée, qui pouvait avoir les conséquences les plus graves, les plus immédiates et les plus imprévues, car enfin que serait-il arrivé, si la manifestation avait obtenu tout ce qu’elle demandait en paraissant demander bien peu, si M. le président de la république s’était rendu, même en faisant une capitulation honorable ? Il faut appeler les choses par leur nom : le gouvernement disparaissait, il n’était plus ce qu’il est, une représentation de la France placée jusqu’à un certain point au-dessus des fluctuations des partis ; il était en quelque sorte l’otage et l’instrument de ceux qui venaient lui porter des conditions, qui recevaient sa capitulation ; quoi qu’on en pense, il perdait nécessairement une partie de son crédit et de son autorité aux yeux du pays, aux yeux de l’Europe elle-même. Et dans quel moment recevait-il cette atteinte ? Au moment même où il négocie pour la libération du territoire, où il vient de signer un traité qui affranchit deux département de plus, lorsqu’il va être obligé de s’engager dans une des plus vastes opérations de crédit, un emprunt de 3 milliards, lors qu’enfin il a besoin de tout son sang-froid, de toute son autorité, de toute sa liberté pour suivre jusqu’au bout ce travail diplomatique, financier, qui doit rendre définitivement la France à elle-même.

N’a-t-on pas vu qu’on faisait dans un autre sens ce qu’on a justement reproché aux dernières élections d’avoir fait, qu’on s’exposait à réveiller la crainte de crises nouvelles, à diminuer le gouvernement à l’heure où il a besoin d’apparaître dans toute son intégrité, dans toute sa force ? Qu’on ne se méprenne pas : il ne s’agit nullement de prétendre que M. Thiers est tout, que rien n’est possible sans lui, que la France est perdue, si elle n’a pas M. le président de la république. La France assurément se sauvera toujours, elle n’est pas à la merci du pouvoir d’un homme ; mais enfin les circonstances sont ce quelles sont. Le gouvernement tel qu’il est représente le pays dans une des phases les plus critiques de son existence. Ce n’est pas le moment de lui faire des querelles, de paraître le mettre en suspicion, et s’il faut tout dire, en résistant aux sommations ou aux séductions des partis, c’est lui qui fait encore œuvre de patriotisme, qui se montre le conservateur le plus prévoyant. Les délégués de la droite et du centre droit ont un sentiment trop élevé des choses pour n’être point frappés de tout ce qu’impose de prudence et de réserve la situation de la France, pour ne point reconnaître que, s’ils se sont engagés avec les intentions les plus sincères dans une démarche un peu hasardée, ils se doivent à eux-mêmes d’accepter ce qu’ils ne peuvent pas empêcher, de ne rien faire qui puisse créer de nouveaux embarras, et ils le doivent dans l’intérêt du pays aussi bien que dans l’intérêt des opinions qu’ils représentent.

Qu’on y réfléchisse bien en effet, ce n’est pas seulement une question de patriotisme, c’est une question de conduite et de prévoyance pour les partis conservateurs. Sans doute il est toujours dur de se résigner à un échec quand on a cru faire acte d’autorité et d’influence. Après tout, ce n’est qu’un mécompte d’un moment, qui laisse à toutes les fractions conservatrices de l’assemblée leurs droits, leur puissance, et le temps de conduire jusqu’au bout l’œuvre de réorganisation publique qu’elles doivent accomplir. Tout ce qui peut leur arriver de plus désobligeant et de plus cruel, c’est d’être forcées de tenir compte des circonstances, de rester dans des conditions où elles se rencontreront bientôt de nouveau avec le gouvernement. Et quand il en serait ainsi, en quoi les opinions conservatrices se trouveraient-elles diminuées et auraient-elles un rôle moins utile ? Qu’arriverait-il au contraire, si, sous l’influence d’une déception trop vivement ressentie, on se laissait aller à une hostilité non pas systématique, mais assez arrêtée pour devenir une habitude, presque une règle de conduite, si on cédait à la périlleuse tentation de former un camp à part ? Ici la question change et ne laisse point de devenir grave. Les fractions conservatrices, même réduites à leurs propres forces, sont peut-être la majorité dans l’assemblée, elles le croient, elles n’en sont pas bien sûres ; elles resteraient dans tous les camps une minorité puissante. Supposez donc qu’il s’élève une question où l’existence du gouvernement soit en jeu et où les fractions conservatrices, marchant ensemble, acceptent résolument la lutte : eh bien ! il se peut que l’assemblée soit subitement scindée en deux fractions presque égales, et ce jour-là qu’arrive-t-il ? Il ne reste plus que la dissolution, on ne peut plus évidemment marcher avec une assemblée coupée en deux. Ce qui est possible et régulier dans d’autres temps ne l’est plus aujourd’hui. Il ne suffit pas de quelques voix pour trancher les questions les plus essentielles qui touchent à la constitution, à la réorganisation du pays. La dissolution ! mais c’est la plus grave extrémité à laquelle on puisse se laisser entraîner au moment où nous sommes. C’est l’agitation se répandant de toutes parts pendant quelques mois ; c’est l’incertitude dans nos affaires, c’est le doute pesant sur les intérêts, sur le gouvernement, sur l’avenir, et pendant ce temps l’étranger est là, campé sur notre sol ; il nous regarde, il s’apprête à profiter de nos divisions, il attend de savoir avec qui il doit traiter, comment des gens si bien occupés à se déchirer rempliront leurs engagemens.

Que le radicalisme ne tienne compte de rien et prenne pour mot d’ordre la dissolution, c’est dans sa nature de parti révolutionnaire. Que des conservateurs bravent ces chances au risque de compromettre l’intégrité du pays et l’avenir des institutions parlementaires, qu’ils prétendent défendre, c’est là ce qui serait nouveau et assez triste ; ce serait le triomphe le plus éclatant et le plus meurtrier de l’esprit de parti sur tous les intérêts publics. Nous n’en sommes pas là évidemment. C’est un péril qu’un peu de prévoyance peut écarter. Au lieu de se jeter dans les aventures de partis, qu’on s’occupe du pays. Au lieu de chercher une majorité dans des combinaisons assez factices malgré tout, qu’on la cherche dans l’alliance de toutes les forces de conservation, de libéralisme intelligent et de défense sociale. Au lieu de soulever sans cesse des questions qu’on ne peut pas résoudre, qu’on s’attache à celles qui s’imposent directement, impérieusement. Hier, c’était la loi militaire qui a été votée après une discussion qui aurait pu être abrégée ; aujourd’hui, c’est cet ensemble des lois de finances créant des impôts nouveaux, assurant à l’état les moyens de faire face à ses immenses charges. Que la lutte soit vive entre M. Thiers défendant toujours sa taxe sur les matières premières et la commission proposant des taxes d’un autre genre, notamment l’impôt sur les revenus, ce n’est pas un grand malheur. L’essentiel est d’occuper cette vie parlementaire, de la maintenir dans son intégrité, dans son efficacité ; et après cela que ce régime s’appelle la république ou la monarchie, c’est toujours la France disposant d’elle-même, maîtresse de ses destinées, assez forte et assez calme pour ne se livrer ni à l’inconnu, ni au hasard des aventures, ni au despotisme des factions.

L’Angleterre vient d’en finir avec cette éternelle question de l’Alabama, ou plutôt c’est le tribunal de Genève qui en a fini pour elle, et malgré tout, jusqu’au dernier moment, cette malheureuse querelle est restée assez obscure, assez embrouillée, pour qu’on ne sût vraiment plus dans quels termes elle se présentait. L’Angleterre demandait au tribunal de Genève un ajournement de quelques mois ; les États-Unis, sans s’associer à cette demande d’ajournement, maintenaient leur réclamation de dommages indirects vis-à-vis de l’Angleterre. Les arbitres ont tranché dans le vif avec la plus prudente décision ; ils ont refusé au cabinet de Londres l’ajournement qu’il demandait, et ils ont refusé de reconnaître le principe des dommages indirects maintenu par les États-Unis, de sorte que voilà l’Angleterre jugée malgré elle et délivrée de cette épine par un jugement qu’elle aurait voulu ajourner. Le reste n’offre plus les mêmes difficultés. C’est assurément un sérieux embarras de moins pour le cabinet de Londres. Il reste à savoir si l’assez triste façon dont toute cette affaire a été conduite ne va pas maintenant jouer un rôle décisif dans les luttes qui se préparent entre l’opposition conservatrice, à la tête de laquelle marchent des hommes comme lord Derby, M. Disraeli, et le ministère de M. Gladstone.

De quelque manière que se déroule le combat des partis anglais, il se dénouera toujours régulièrement ; ce n’est point là l’histoire de l’Espagne, qui en est toujours à se débattre avec l’insurrection carliste et qui va de plus avoir au premier jour une crise électorale nouvelle, puisque le ministère radical appelé au pouvoir par le roi Amédée vient de dissoudre les cartes, pourtant élues tout récemment. Certes, si quelque chose peut donner une idée de ce qu’il y a d’étrange dans la situation de l’Espagne, c’est ce simple fait que l’homme élevé aujourd’hui au poste de premier ministre, M. Ruiz Zorrilla, est le même qui se retirait des chambres avec éclat il y a quelques semaines, et qui écrivait au roi Victor-Emmanuel une lettre où il déplorait l’aveuglement de son fils, le roi Amédée, en annonçant sa prochaine déchéance. M. Zorrilla est aujourd’hui premier ministre. Il s’est empressé de faire les déclarations les plus libérales et les plus constitutionnelles. Malheureusement son premier acte a été de dissoudre les cortès en dehors de toute condition de légalité constitutionnelle, et il va bien être obligé maintenant de prendre toute sorte de mesures financières qui n’auront pas été votées par les chambres. Des protestations se sont déjà élevées contre de si singuliers procédés. Tout compte fait, le roi Amédée a pour le moment auprès de lui M. Ruiz Zorrilla et le parti radical, c’est vrai ; il a en revanche contre lui les carlistes, qui sont en armes dans le nord, les républicains, qui attendent le moment d’entrer en lice, les alphonsistes, qui viennent de lever décidément leur drapeau, les unionistes, dynastiques jusqu’ici et maintenant irrités du rappel des radicaux au pouvoir. Tous ces partis, toutes ces factions s’agitent, se démènent, se menacent, et à coup sûr ils ne projettent ni une grande sécurité au trône du roi Amédée, ni le repos à l’Espagne.

CH. DE MAZADE.