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Chronique de la quinzaine - 30 juin 1878

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Chronique n° 1109
30 juin 1878


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




30 juin 1878.

Que parle-t-on maintenant des affaires sérieuses, du congrès de Berlin ou des élections prochaines de France et d’Allemagne, de la nécessité de coordonner notre régime commercial et de poursuivre jusqu’au bout notre réorganisation militaire, de tous ces intérêts pratiques faits pour occuper les esprits attentifs ? Que parle-t-on de tant de choses modestes et utiles accomplies ou préparées par la raison, le dévoûment et le travail patient ? La république athénienne qu’on veut nous donner et que nous ne refusons pas n’est pour le moment occupée que de fêtes, d’anniversaires, de réunions et de plaisirs. L’autre jour c’était en plein bois de Boulogne, sous un soleil d’été, cette revue à laquelle présidait M. le maréchal de Mac-Mahon, que des princes de tous les pays illustraient de leur présence, et où les regards exercés ont pu mesurer la transformation continue, progressive de notre jeune armée. Aujourd’hui, à l’heure qu’il est, Paris, devenu un instant le rendez-vous du monde, de la province et de l’étranger, Paris est tout entier aux réjouissances, à l’oubli du lendemain.

On voulait à tout prix une fête rare, unique, splendide, qui éclipsât les fastes de l’empire : le gouvernement s’est mis à l’œuvre avec une conscience parfaite, il a convoqué ses maîtres de cérémonies populaires. Il a eu le bon goût de mettre de côté tout esprit de parti, de choisir un jour bien neutre, bien inoffensif, auquel ne se rattache aucun souvenir de dissension civile, et c’était de la chance de trouver ce jour privilégié dans un calendrier qui depuis quatre-vingts ans et plus compte tant de « journées » de couleurs différentes. Il a réussi, il n’a rien négligé, ni les illuminations éblouissantes, ni les drapeaux, ni les feux d’artifice, ni les concerts aux Tuileries, ni pour le soir les retraites aux flambeaux. Le programme est complet ; mais il faut une ombre à tous les tableaux. Le conseil municipal de Paris s’est chargé de mettre l’ombre à la journée du 30 juin, — il y a mis comme préface le ridicule de sa mauvaise humeur. Le conseil municipal s’est tenu pour offensé dans sa dignité parce que M. le ministre de l’intérieur l’a invité le plus honnêtement du monde à coopérer avec des commissions d’arrondissement aux préparatifs de la fête. On aurait dû le charger du cérémonial ! Le conseil municipal est un trop grand personnage pour se confondre avec de simples maires d’arrondissement ou de modestes membres des bureaux de bienfaisance. On lui avait cependant promis l’inauguration d’une statue de la république ; mais cette statue qu’on inaugure aujourd’hui au Trocadéro n’est qu’une fausse image pour le conseil municipal, — elle n’a pas le bonnet phrygien ! Bref les édiles parisiens se sont fait prier, et ce n’est pas sans peine qu’ils ont fini par se décider à voter quelques fonds pour illuminer les édifices municipaux ; encore a-t-il fallu leur assurer qu’on ne négligerait pas de mettre dans les illuminations le chiffre de la république en verres de couleur. C’était essentiel, sans cela la république eût été en péril, et même avec la satisfaction des verres de couleur, M. le préfet de la Seine n’a pas échappé aux objurgations des édiles, qui se sont vengés sur lui de leurs mécomptes, en le traitant comme un simple suppôt de réaction. M. le ministre de l’intérieur, il faut l’avouer, ne s’est pas ému outre mesure de ce petit tapage assez baroque et passablement puéril que le conseil municipal a voulu donner comme prélude aux réjouissances publiques d’aujourd’hui.

Les fêtes, les anniversaires, les centenaires, ne manquent certes pas depuis quelque temps. Il y en a de toutes parts et à tout propos. On semble se jeter avec une sorte d’impatience sur toutes les occasions de pavoiser, d’illuminer ou de prononcer des discours. Il ne faudrait pas cependant en abuser, et le mieux serait d’y mettre une certaine sobriété, de se borner à ceux de ces anniversaires qui peuvent avoir un caractère sérieux, qui ont pour objet de raviver quelque souvenir national ou d’honorer quelque mémoire illustre et incontestée. Celui qu’on célébrait, il y a quelques jours, à Versailles en l’honneur du général Hoche est devenu comme une tradition, et cet anniversaire a du moins le mérite de ne rappeler qu’une généreuse vie prématurément tranchée. Faire du jeune héros l’homme d’un parti, ce serait une altération de l’histoire. Huche a justement la fortune de ne point apparaître comme un homme de parti, de rester un fils de la révolution qui n’a trempé dans aucun excès révolutionnaire, qui a failli au contraire être la victime des fureurs révolutionnaires ; il a le glorieux et touchant privilège de s’être révélé en quelques années brillant capitaine, politique plein d’une modération précoce, et d’avoir disparu presque mystérieusement de la scène en laissant dans l’histoire l’attendrissant souvenir d’une jeunesse trop tôt évanouie. Que serait-il devenu s’il avait vécu ? C’est une question qui se reproduit toujours et à laquelle personne ne peut répondre. C’est dans tous les cas une mémoire pure faite pour rester populaire, pour être aimée et respectée. L’anniversaire de Hoche est une fête à Versailles, la ville natale de l’héroïque jeune homme, et il est aussi l’occasion recherchée, préparée, d’une de ces réunions où la politique s’invite elle-même à l’abri des souvenirs de patriotisme. Les circonstances changent seulement. L’an dernier, cet anniversaire de la naissance de Hoche était célébré au milieu des luttes les plus violentes, au lendemain de la dissolution de la chambre, avant la bataille des élections, et les discours ressemblaient à des déclarations de guerre. Cette année, tout s’est passé paisiblement comme au lendemain d’une victoire, et le banquet traditionnel, présidé par M. Feray, inauguré par un toast à M. le président de la république, s’est terminé par un de ces discours que M. Gambetta fait quelquefois quand il est bien inspiré, quand il peut se défendre à demi des excitations du dehors et des emportemens de parti.

Au fond, dans ce discours d’une éloquence chaleureuse, d’une véhémence savamment contenue, il y a particulièrement sur deux ou trois points des paroles dont M. Gambetta devrait toujours se souvenir, dont il devrait faire un programme et une règle, et qu’il pourrait rappeler souvent à bon nombre de ses amis. Les combats de l’an dernier sont finis, ils se sont terminés mieux qu’on ne pouvait l’espérer, et M. Gambetta, en constatant que c’est la France qui a vaincu, ne craint pas de dire noblement qu’on doit « se montrer clément au lendemain du succès ; » il ajoute que la clémence n’exclut pas le sentiment de la force, qu’il en est au contraire inséparable et il fait consister cette force accompagnée de clémence à « frapper peu, mais juste. » Fort bien ! Il n’y a qu’un mot de trop qu’il faudrait effacer, qui ne serait qu’une infatuation arrogante et offensante, qui n’appartient pas à la politique. Il ne s’agit pas de « clémence » entre des adversaires qui se retrouvent chaque jour face à face dans le parlement comme dans la nation. On n’est pas « clément, » parce qu’on reconnaît le droit de toutes les opinions, de toutes les dissidences, et même de toutes les oppositions. M. Gambetta a voulu dire sans doute que la modération est la vertu la plus nécessaire, quoique la plus difficile, des partis victorieux, et rien n’est certes plus juste. Oui vraiment, la modération dans le maniement des choses et des hommes est la meilleure et la plus prévoyante des politiques ; elle est nécessaire à toutes les époques, elle l’est surtout dans un temps, dans un pays où tous les partis ont été tour à tour vainqueurs ou vaincus, où tous les gouvernemens se sont succédé, laissant des souvenirs, et où le dernier régime qui survit hérite de tout un passé avec lequel il doit compter.

Cette république qui existe aujourd’hui, qui a triomphé de bien des résistances et de bien des préventions, qui a le mérite d’être le seul régime possible, cette république, on veut sans doute la fonder régulièrement et lui donner la durée. Croit-on qu’on la fera vivre en la dotant d’anniversaires de guerre civile, en la confondant avec des souvenirs néfastes, en lui créant des étapes d’agitation ; en annonçant d’avance qu’on se résigne à une trêve pendant l’exposition, mais qu’à la fin de l’année, au commencement de l’année prochaine au plus tard, après la réélection du sénat, on poussera la victoire à bout ? Croit-on qu’on fortifiera la république en l’identifiant avec des préjugés de parti, en lui imprimant le caractère d’une domination exclusive et jalouse, en poursuivant jusque dans leurs modestes emplois les plus humbles fonctionnaires, en laissant la porte ouverte à toute sorte de représailles et d’accusations ? C’est là cependant ce qu’on fait trop souvent, ce qu’on voudrait aussi imposer au gouvernement, sans prendre garde qu’au lieu de montrer de la force, on ne montre que la faiblesse d’un parti inquiet et peu sûr de lui-même, étourdi encore de sa victoire. Ou cède à de petites vanités ou à des passions vulgaires, et voilà pourquoi M. Gambetta témoignait certainement l’autre jour d’un véritable esprit politique lorsqu’il rappelait devant l’image de Hoche la nécessité de cette modération qu’il appelait de la « clémence. » M. Gambetta, qui parle si bien quand il le veut, aura toujours raison de célébrer la modération dans ses discours, à la condition de la pratiquer dans ses actes, de la faire accepter par ses amis et de ne pas demander au gouvernement de la sacrifier à de vulgaires intérêts de parti.

Il y a un autre point où M. Gambetta s’est montré parfaitement correct et sérieusement prévoyant. Que l’orateur de l’anniversaire de Hoche se soit imposé pour la circonstance le singulier devoir d’attribuer à peu près exclusivement, à un parti, au parti républicain tout ce qui a été fait pour la réorganisation des forces militaires de la France depuis quelques années, c’est une faiblesse peu digne de son talent. La vérité est au contraire que depuis sept ans tout ce qui intéresse l’armée, a été un sujet presque sacré, patriotiquement réservé, devant lequel toutes les passions de parti se sont inclinées. On a pu discuter avec animation toutes les lois, toutes les propositions de crédit qui se sont succédé, — au moment où le scrutin s’est ouvert, il n’y a plus eu habituellement qu’un vote presque unanime comme il n’y avait qu’une même pensée de bien public, la pensée de tout donner pour la reconstitution de la puissance militaire de la France ; mais ceci n’est rien. M. Gambetta, en se croyant obligé de payer cette rançon à l’esprit de parti, n’a pas moins prononcé des paroles d’une prévoyante justesse, faites pour être recueillies. « Entendons-nous, a-t-il dit, en rappelant les bienfaits de la révolution, entendons-nous, et que personne ne s’y méprenne. Quand je parle de la révolution française dans l’armée, je parle des conquêtes qui ont été faites au point de vue de la constitution même des droits du soldat et de l’officier… Je ne parle nullement de tout ce qui pourrait être indiscipline et discussion du commandement à tous les degrés, et qui n’aboutirait, qu’à la confusion et à l’anarchie. L’armée est la représentation exacte et complète de la France… Élevée au-dessus des querelles et en dehors de l’arène des partis, uniquement préoccupée de son instruction, de son avancement moral et intellectuel, l’armée s’abstrait de la politique… » Rien de mieux assurément ; on ne saurait affirmer d’un trait plus éloquent et plus expressif que l’armée doit rester en dehors de la politique, que la discipline doit être a plus que jamais immuable et inflexible, » c’est le langage de M. Gambetta lui-même ; mais alors, pendant qu’on parle ainsi devant la statue de Hoche, il ne faudrait pas que le parti dont M. Gambetta est le chef parût obéir à un esprit tout différent, pour ne pas dire opposé.

Non en vérité il ne faudrait pas qu’on publiât des rapports de parlement livrant à des discussions toujours redoutables les conditions de l’obéissance militaire, les règles les plus élémentaires de la discipline. Il ne faudrait pas qu’on fit un crime à M. le ministre de la guerre de donner un commandement supérieur à un général qui n’a que des titres militaires au lieu de le donner à un autre général fort brave sans doute, mais de promotion plus récente, en qui se serait révélée une vocation soudaine pour le service de la république. Il ne faudrait pas intervenir sans cesse dans l’intimité des rapports militaires, s’interposer par des récriminations, même par des dénonciations entre le chef de l’armée et ses subordonnés. Il ne faudrait pas aller en procession auprès de M. le garde des sceaux pour lui porter des plaintes peu sérieuses contre son collègue de la guerre, pour obtenir de lui des circulaires destinées à désavouer le langage tenu par M. le général Borel. Qu’a donc pu dire de si extraordinaire, de si menaçant M. le général Borel ? Quelques jours avant la suspension des travaux parlementaires, pressé par une interpellation à propos de quelque vulgaire incident local, il a pria vivement la défense de cette troupe aussi modeste qu’utile de la gendarmerie ; il a couvert de son autorité, de sa responsabilité, de vieux soldats qui dans tous les coins de la France représentent la sécurité publique ; il a refusé de livrer ces honnêtes serviteurs au caprice des partis, de s’exposer à désorganiser un si précieux service, et il a vertement ajouté : « En accepte la responsabilité qui voudra, moi je ne l’accepterai jamais ! » M. le ministre de la guerre n’a vraiment pas commis d’autre crime, il s’est soulagé par quelques mots de vérité ; mais cela semble avoir suffi pour troubler de fortes têtes comme M. Madier de Montjau et M. Floquet, qui ne paraissent pas avoir les mêmes vues que M. Gambetta sur la discipline, qui se sont aussitôt portés courageusement auprès de M. le président du conseil pour sauver la république visiblement menacée par la gendarmerie française et par M. le général Borel. M. le président du conseil est un homme patient à ses heures, qui a tout écouté sérieusement, qui a répondu à tout de son mieux, et qui pourrait bien être resté persuadé dans le fond de sa conscience que la république est plus menacée par M. Louis Blanc et M. Madier de Montjau que par la gendarmerie et par M. le général Borel.

La moralité de tout cela, c’est que, s’il y a une république qui a sa meilleure garantie dans l’honneur et la modération d’un gouvernement sensé, qui parle quelquefois aussi par la bouche de M. Gambetta, quand M. Gambetta est bien inspiré, il y a malheureusement aussi une autre république qui voudrait tout agiter, dans l’armée comme dans l’administration, qui, si on la laissait faire, deviendrait bientôt pour sa ruine le régime de la confusion et de l’anarchie. Il faut choisir. L’autre jour justement, ces deux républiques se sont trouvées en présence au sein du conseil municipal de Paris, dans ces discussions qui ont précédé la fête du 30 juin. M. le préfet de la Seine, un peu poussé à bout, a fini par dire dans un mouvement d’impatience qu’il y avait deux manières de servir la république, que ceux-là l’avaient sans doute bien servie qui l’avaient fait vivre jusqu’à présent, — « et, a-t-il ajouté en se tournant vers les édiles, je suis convaincu que vous ne tarderiez pas à la perdre ! » — À quoi le conseil a répondu en protestant de « son dévoûment inaltérable à la république. » C’est toute la question. Qu’en pense M. Gambetta ? S’il est l’allié de ceux qui comprennent la république comme le conseil municipal de Paris, avec le bonnet phrygien, avec la guerre aux processions religieuses, à la gendarmerie, à la discipline de l’armée, à l’inamovibilité de la magistrature, que signifie son langage devant la statue de Hoche ? Si le langage qu’il a tenu est l’expression de sa pensée, d’une politique réfléchie, pourquoi se réfugierait-il plus longtemps dans des subterfuges de tactique ? Pourquoi accepterait-il de paraître en connivence avec ceux qui auraient bientôt ruiné par leurs excès ou par leurs puérilités un régime qu’il soutient et qu’il veut sans doute faire vivre ?

Cette question, qui assurément a sa gravité pour le repos de notre pays, elle se dégage incessamment d’une vie intérieure qui pourrait être calme, qui l’est en apparence, et où les passions des partis se plaisent à mettre l’incertitude. Elle est destinée à renaître plus d’une fois vraisemblablement, elle se reproduira surtout à la session prochaine, quand le renouvellement du sénat aura mieux fixé la situation parlementaire. Alors l’exposition sera finie, elle ne sera plus ce qu’elle est aujourd’hui, un frein salutaire, et la diplomatie réunie à Berlin aura aussi depuis longtemps terminé ses travaux. Pour le moment, le congrès de Berlin en est encore à ces délibérations intimes qui préparent le dénoûment public, il paraît du moins assez avancé pour que la paix soit vraisemblable sinon absolument assurée. À dire toute la vérité, on aurait eu moins d’inquiétudes sur le résultat définitif de la délibération quia eu tant de peine à s’engager si on avait connu tout d’abord les négociations qui ont préparé la réunion du congrès, qui, après s’être nouées entre Londres et Saint-Pétersbourg, ont dû n’être point ignorées des autres cabinets, au moins à Berlin et à Vienne. Le hasard d’une divulgation faite par un journal anglais a livré le secret de ces négociations, et si au premier instant il a pu y avoir quelque doute sur l’authenticité de la révélation, l’incertitude a été bientôt dissipée : les transactions qui ont été adoptées, qui sont à peu près déjà connues, ne sont que la confirmation des arrangemens secrets que le journal anglais le Globe a été le premier à divulguer. Le point capital de ces transactions jusqu’ici, c’est ce qui touche la Bulgarie, dont le traité de San-Stefano faisait une seule principauté allant du Danube à la mer Egée, dont l’Europe fait aujourd’hui deux provinces, l’une, la Bulgarie proprement dite, limitée par les Balkans, livrée sous une indépendance nominale à la Russie, l’autre prenant le nom de Roumélie et restant par une dernière fiction sous une ombre de protectorat ottoman.

La combinaison nouvelle pourrait passer pour une victoire diplomatique, elle ressemblerait à une satisfaction donnée par la Russie aux intérêts européens, si la concession n’était plus apparente que réelle, si la ligne de défense des Balkans laissée aux Turcs n’était rendue absolument vaine par l’attribution de Sofia à la Bulgarie du nord, c’est-à-dire à l’influence russe. Au fond, il faut voir les choses dans leur vérité, c’est le démembrement de la Turquie, c’est le partage d’un empire accepté, sanctionné par un congrès. C’est le seul moyen d’éviter de plus graves complications, c’est le prix de la paix, dira-t-on ; soit ! le spectacle n’est pas moins étrange, il ne s’était pas vu depuis longtemps, et si des vices d’administration, des oppressions intérieures suffisent pour légitimer le partage diplomatique d’un empire, c’est un progrès nouveau de droit public qui peut conduire loin.

L’attentat dont l’empereur Guillaume a failli être la victime au commencement du mois et qui a précédé de si peu la réunion du congrès de Berlin, cet attentat a fort heureusement sans doute trompé les espérances du criminel qui l’avait prémédité et qui l’a accompli. Peut-être cependant est-il destiné à laisser quelques traces, et, sans avoir positivement ouvert une crise politique en Allemagne, il pourrait bien avoir contribué à décider une situation. S’il n’a pas eu le triste succès que se promettait le meurtrier, il a eu du moins ce premier et cruel résultat de mettre en danger la vie de l’empereur, d’ébranler profondément une organisation d’octogénaire. Il a révélé des intensités de passions anarchiques, des violences d’hostilités qu’on ne soupçonnait peut-être pas, qui ont suscité aussitôt une vague inquiétude, et, s’il n’a pas été la cause unique et directe de la dissolution du Reichstag, que le gouvernement vient de prononcer, il a été tout au moins le prétexte, l’occasion ; il a précipité une résolution qui remet tous les partis en présence devant le pays, qui rallume des conflits d’opinions dans des circonstances assez graves pour que l’émotion soit dans tous les camps. En un mot, l’attentat de Nobiling, suivant de si près l’attentat du ferblantier Hœdel, a créé une situation qui, sans être par elle-même une crise, pourrait être le commencement d’une crise, le point de départ d’une certaine évolution du gouvernement et des partis. En France aussi il va y avoir des élections d’ici à peu de jours ; mais ces élections sont partielles, peu nombreuses, et dans tous les cas, quel qu’en soit le résultat, elles ne peuvent modifier les conditions parlementaires. En Allemagne, aux élections du 30 juillet, c’est un renouvellement complet du parlement provoqué ou hâté par les derniers attentats ; c’est le pays tout entier que le gouvernement interroge, comptant obtenir de lui la réponse qu’il désire, une majorité acquise à la politique qu’il médite et à ses nouveaux projets. Or quelle est cette politique ? Quels sont les plans qu’on se propose de soumettre au nouveau Reichstag ? C’est le secret de M. de Bismarck, qui au milieu des travaux du congrès de Berlin est certainement préoccupé de l’état de l’Allemagne, et qui ne s’emploie peut-être si activement, si impatiemment à maintenir la paix que pour retrouver toute sa liberté dans les affaires intérieures de l’empire, dont il reste l’arbitre.

Le chancelier d’Allemagne sent visiblement aujourd’hui le besoin d’écarter le péril de complications extérieures, d’assurer la paix du continent, et il sent aussi le besoin d’avoir de bonnes élections, c’est-à-dire des élections favorables à ses idées. Il compte vraisemblablement y réussir, d’autant mieux qu’il pourra se présenter au scrutin du 30 juillet avec un traité européen signé à Berlin, constatant son influence personnelle en même temps que le prestige de l’Allemagne. Ce que M. de Bismarck se propose de faire, on ne le voit pas bien encore. S’il a pris le parti de dissoudre le parlement, c’est sans doute parce qu’il ne trouvait plus dans le dernier Reichstag le genre d’appui qu’il désirait. Les difficultés qui se sont élevées au sujet des mesures à prendre contre les propagandes socialistes et démagogiques n’auraient pas été, à ce qu’il semble, un motif suffisant. Ces difficultés ne se sont produites que parce que les projets qui avaient été présentés n’avaient peut-être pas été soutenus avec assez d’autorité, parce que M. de Bismarck lui-même était absent, parce qu’enfin l’attentai de Nobiling n’avait pas éclaté. Aujourd’hui, dans tous les camps parlementaires, sauf dans la petite tribu socialiste composée d’une douzaine de membres, on paraissait disposé à voter tout ce qui serait présenté ; on n’aurait probablement rien refusé au chancelier. La question des mesures répressives contre le socialisme n’a donc pu être que par occasion, par circonstance, la cause de la dissolution du Reichstag. Évidemment M. de Bismarck, tout en songeant à demander des armes contre la démagogie, a d’autres préoccupations, d’autres intentions. Il a depuis longtemps ses idées sur l’organisation des finances fédérales par un système d’impôts indirects, sur le régime commercial de l’empire, sur les chemins de fer. C’est pour l’application de ces idées qu’il ne se sentait pas soutenu comme il le voulait dans le dernier parlement, et plus d’une fois il s’est impatienté des résistances qu’il rencontrait même de la part de ceux qui semblaient toujours prêts à lui offrir leur alliance. De plus, il n’est point impossible que le chancelier ait été quelque peu impressionné par ces récens attentats, par toutes ces agitations d’une démocratie importuné, qu’il ait éprouvé quelque trouble au sujet de ces conflits religieux où il s’est engagé depuis quelques années, et qu’il ait senti la nécessité d’un moment d’arrêt ou de réaction. On a même parlé de négociations plus ou moins secrètes qui auraient, été nouées avec le Vatican depuis l’élection du nouveau pape. Il est clair dans tous les cas que la campagne religieuse s’est singulièrement adoucie depuis quelque temps., M. de Bismarck est homme à se servir de tout le monde, même des révolutionnaires s’il pense en avoir besoin ; il s’en sert, il se réserve de n’être pas leur obligé, et il ne craindrait pas de leur fausser compagnie pour retourner à la réaction, s’il le croyait nécessaire, sans s’arrêter même parmi les libéraux qui voudraient le retenir.

C’est en réalité tout cela qui s’agite dans cette mêlée électorale qui commence en Allemagne. C’est sur tous ces points que les partis prennent position par leurs professions de foi et leurs programmes. Toutes les nuances d’opinions se produisent. Déjà il y a les manifestes des nationaux-libéraux, dex progressistes, du parti du centre catholique, du parti de l’empire, des vieux conservateurs, sans parler des socialistes qui sont l’ennemi commun et qui ne restent pas inactifs. La lutte menace certainement d’être vive, et à voir certaines polémiques on dirait les hostilités déjà ouvertes entre le gouvernement et les nationaux-libéraux, qui ont longtemps soutenu le chancelier, qui semblent maintenant se replier vers les progressistes pour former avec eux un corps de bataille ou d’opposition. Le gouvernement, bien entendu, est prêt à se défendre ; il paraît assez disposé à réaliser le mot du comte Eulenbourg, ministre de l’intérieur, qui disait récemment qu’on resterait dans la loi, mais qu’on irait jusqu’au bout de la loi. Or la loi offre de singulières ressources en Prusse. Que sortira-t-il de ces élections ? Si le scrutin donne au gouvernement la majorité qu’il désire, qui l’aidera à triompher, un certain mouvement de réaction n’est point à coup sûr invraisemblable. Si l’opposition l’emporte, il faudra peut-être s’attendre à de l’imprévu.

Que le monde politique s’occupe de l’Orient ou de l’Occident, de l’exposition universelle ou du congrès de Berlin, des fêtes qui se succèdent ou des élections qui se préparent, la mort à travers tout ne poursuit pas moins son œuvre ; elle n’a pas besoin du secours d’obscurs meurtriers pour frapper ses coups, pour aller chercher de royales victimes au sein du bonheur comme dans la disgrâce. L’autre jour, à Paris même, au milieu des joyeux tumultes du moment, s’est éteint un prince découronné par la guerre, le roi George de Hanovre. C’était un vaincu de 1866 qui, malgré sa parenté avec la maison régnante d’Angleterre, avec la princesse impériale d’Allemagne, n’avait pas été épargné par la politique de M. de Bismarck, et avait vu son royaume transformé tout simplement par l’annexion en province prussienne. Exilé depuis plus de dix ans, atteint de cécité, il avait su faire respecter une infortune simplement et dignement supportée. Depuis qu’il avait cessé de régner, il était devenu l’hôte de la France, et, par une coïncidence bizarre, c’est à Paris qu’il a eu les funérailles d’un souverain. Ce roi dépossédé, aveugle et bienveillant, hôte d’une république empressée à lui rendre les derniers honneurs, aurait suffi pour prouver que les révolutions populaires ne sont pas les seules qui dépouillent les princes de leur couronne. C’est un des jeux de la fortune dans notre temps ; mais qu’est-ce qu’un vieux roi expirant dans l’exil, disparaissant de la scène, auprès de cette autre jeune victime que la mort vient de choisir cruellement dans toute la grâce de l’adolescence, dans l’éclat du bonheur et du règne à Madrid ?

Rien certes n’est plus pathétique, plus émouvant que cette fin si prompte, si imprévue de la jeune souveraine espagnole. En quelques jours tout a été fini, le mal a fait son œuvre avec une rapidité foudroyante ! La mort s’est acharnée sur cette aimable existence qui commençait. La reine Mercedes, fille de M. le duc de Montpensier, avait à peine dix-huit ans ; il n’y avait pas six mois qu’elle était entrée dans le palais de Madrid, le front ceint de cette couronne que le roi Alphonse avait été charmé et fier de partager avec sa cousine. Ce mariage avait été comme un gracieux roman où le cœur seul avait parlé, d’où la raison d’état et les calculs politiques avaient été bannis ; il avait été salué dans le pays tout entier d’un mouvement spontané de sympathie. Cette reine, qui n’était encore qu’une enfant, avait, aux yeux de beaucoup d’Espagnols, le mérite d’être elle-même une Espagnole, et pour tous elle avait la séduction de la grâce. Le choix du roi avait été ratifié par le sentiment populaire. Tout paraissait sourire à ce jeune couple si bien doué ; tout semblait se réunir pour faire de cette union le gage d’une prospérité durable ! C’était comme la consécration définitive de ce jeune règne, qui en peu de temps, avec le concours d’un habile ministre, a certainement porté d’heureux fruits. Il ne date que de quelques années à peine, en effet, et il a rendu à l’Espagne la paix intérieure, la monarchie constitutionnelle, le régime parlementaire, une armée nouvelle ; il vient d’en finir avec une insurrection qui depuis dix ans séparait presque complètement nie de Cuba de la métropole, qui n’avait fait que grandir dans les dernières révolutions. À cette restauration accomplie il y a quelques années, conduite avec une raison précoce par le souverain, avec une persévérance pleine de dextérité par le premier ministre, à cette restauration l’Espagne a dû de reprendre son rang parmi les puissances régulières, de rentrer dans la voie où tous les progrès sont possibles sans secousses nouvelles. Le mariage du roi semblait avoir fixé cette situation en promettant un long avenir, en scellant sous les plus aimables auspices l’union de la dynastie et du pays.

Un instant a suffi pour flétrir ces promesses, la mort impitoyable a enlevé de ce monde celle qui était la grâce de ce jeune règne. De ce riant bonheur qui était entré au palais de Madrid avec la reine Mercedes, il ne reste plus que le deuil cruel qui accable ce roi de vingt et un ans, qui est ressenti par l’Espagne et a excité aussitôt une émotion universelle. La reine Mercedes n’avait pas eu le temps d’inspirer une ombre d’inimitié, elle était faite pour avoir toujours une douce influence. La politique se tait autour de ce tombeau si prématurément ouvert, et pour le roi Alphonse c’est une vie nouvelle qui commence par une poignante affliction de cœur, par une sévérité imprévue de la destinée.

CH. DE MAZADE.


Parys en omstreken (Paris et ses environs), par M. Ed. Busken Huet. Amsterdam, 1878. — In dagen van strijd (Pendant les jours de lutte), par M. A.-S.-C. Wallis, 3 vol. Amsterdam. 1878.

La littérature néerlandaise s’est enrichie dans ces derniers mois de deux ouvrages qui, à divers titres, ont droit à notre intérêt. Celui dont nous parlerons en premier lieu s’occupe de nous, de la France, tout spécialement de Paris, et il se compose d’une série d’aperçus pleins d’originalité sur notre civilisation française, son histoire, et son état présent. Rien de plus instructif pour nous que les impressions des étrangers sur notre pays, — à la condition, bien entendu, que ces étrangers soient sérieux, impartiaux, capables de juger sainement. Il s’en faut qu’ils le soient toujours. Je me rappelle que, voyageant en Allemagne quelque temps avant la dernière guerre, je découvris, oublié dans un coin de wagon, un livre allemand qui avait la prétention de faire connaître à ses lecteurs Paris et la vie parisienne. Si l’on s’en fût rapporté au perspicace écrivain, Paris n’eût guère été qu’un lieu de plaisirs suspects dont le bal Mabille aurait été le centre rayonnant. C’était déjà la mode en Allemagne de faire à tout bout de champ le procès de la frivolité française, de la corruption française, surtout de l’immoralité parisienne. Ce livre me vexa, et je fus enchanté d’apercevoir à la dernière page une note en français, écrite au crayon, probablement par le dernier possesseur du volume, et qui était ainsi conçue : « Ce livre est l’œuvre d’un Allemand très léger qui, dans le pot-au-feu parisien, a pris l’écume pour le bouillon. » La comparaison n’était pas très noble, mais elle était juste. Ce qui fit que je laissai le livre où je l’avais pris, l’abandonnant à ses destinées et faisant des vœux pour qu’il tombât en bonnes mains.

Le fait est qu’à l’étranger les ouvrages où nous sommes fort mal jugés surabondent. Le plus souvent ils proviennent d’observateurs superficiels qui s’imaginent nous connaître parce qu’ils ont passé cinq ou six semaines à Paris, dont ils n’ont vu que la surface dorée. Nos sciences, nos arts, nos industries, notre vraie vie de famille, ce qui fait le fond résistant de la société française est demeuré pour eux lettre Close. Ce désagrément n’est pas à craindre avec M. Busken Huet. Non-seulement il a séjourné assez longtemps parmi nous pour nous bien connaître, mais de plus une secrète sympathie qui tient peut-être au sang (car sa famille est originaire de France et alla s’établir en Hollande lors de la révocation de l’édit de Nantes), une certaine affinité de goûts et d’esprit le prédisposaient à comprendre et à bien apprécier notre génie national. Ce n’est pas qu’il ait pour nous exclusivement des éloges. Ses critiques, celle entre autres où, contrairement à l’idée qu’on se fait de nous en Europe, il nous reproche ce qu’il y a de routinier dans notre caractère, ne manquent ni de justesse ni de sévérité. Mais, en somme, c’est un juge impartial, et nous n’avons pas à nous plaindre de ses appréciations.

C’est surtout au point de vue des richesses d’art de Paris et de ses environs, y compris Compiègne, Fontainebleau, Chambord, que M. Busken Huet s’est attaché à décrire notre pays. Il me semble difficile qu’un Néerlandais ne se sente pas pris du désir de venir voir tant de belles choses décrites en style charmant par un écrivain de son pays, car M. Busken Huet est un des meilleurs prosateurs de la Hollande. D’abord théologien, prédicateur très original, puis ayant quitté le ministère pastoral, il se voua au journalisme, rédigea pendant plusieurs années le Journal de Harlem, et alla aux Indes néerlandaises pour y rédiger le Messager de Java (Java Bode), auqual il collabore toujours. Entre temps il a publié quelques nouvelles, et surtout un grand nombre de critiques philosophiques et littéraires. Nous ne serions pas surpris si cet esprit quelque peu inquiet et remuant avait enfin trouvé sa vocation définitive dans la critique d’art. Il fait preuve d’une véritable, érudition dans cet ordre de connaissances et d’un goût pur, large en ce sens qu’il aime tous les genres de beau, sévère pourtant en ceci, que dans tout genre il lui faut l’exquis. Le point de vue qui domine dans ses appréciations et qui nous explique peut-être comment il a su rattacher les questions d’art à ses anciennes études, c’est le point de vue historique. Ce qui nous frappe le plus dans ses considérations sur notre architecture, notre peinture, notre statuaire française, c’est le lien qu’il montre rattachant les productions d’une époque au genre et à l’esprit de la civilisation contemporaine. Il y a des chapitres où plus d’un Français trouverait des rapprochemens tout nouveaux pour lui.

Çà et là nous aurions bien quelques réserves à faire. Ainsi au commencement M. Busken Huet semble encore partager l’erreur très répandue qui rapporte au génie germain l’invention de l’architecture gothique. C’est une erreur suffisamment réfutée aujourd’hui, en Allemagne même, et qu’il a du reste rectifiée indirectement dans une autre partie de son ouvrage. Ses jugemens sur notre littérature moderne pourraient parfois gagner à une révision plus sévère. Par exemple, nous ne saurions admettre que M. Flaubert, parce qu’il a écrit Madame Bovary, soit le premier de nos romanciers, ni que Rabagas soit le chef-d’œuvre de M. Sardou. Nous serions plus disposé à rendre hommage à la finesse et à la dureté de ses appréciations quand il traite de nos peintres et de nos statuaires des trois derniers siècles et du nôtre, quand il décrit les beautés de Chambord et les élégances du parc de Saint-Cloud. Il y a un charmant chapitre consacré au Petit-Trianon, aux souvenirs qu’il éveille et au changement d’idées dont il est le précurseur à la fois idyllique et menaçant. Ce que nous tenons aussi à relever, c’est que, contrairement aux allégations fréquentes de la critique étrangère, M. Busken Huet discerne nettement un caractère national, original, très français dans les œuvres de nos artistes, anciens et modernes, en qui l’on ne voulait voir que des copistes plus ou moins heureux de l’Italie et de la Flandre. Si nous nous permettions d’émettre un vœu, ce serait que M. Busken Huet continuât en France et hors de France ses études esthétiques. Ses travaux antérieurs, son vaste savoir historique, bien loin de nuire à ses jugemens en fait d’art, contribuent au contraire à leur donner plus de solidité.

C’est un tout autre genre de livre que le second ouvrage néerlandais dont nous voulons dire aussi quelques mots. Il s’agit d’un roman en trois volumes, In dagen van strijd, par A.-S.-C. Wallis, et ce n’est plus commettre une indiscrétion que de révéler le véritable nom qui se cache sous ce pseudonyme. Ce roman est l’œuvre d’une femme, d’une jeune personne, fille de l’éminent professeur de philosophie d’Utrecht, M. Opzoomer, et qui s’était déjà fait connaître sous le même pseudonyme par des poésies très goûtées. Ce roman trahissait son origine féminine par une certaine prolixité jointe à une délicatesse de sentimens qui anime rarement les productions du sexe fort. On en jugera jusqu’à un certain point par ce rapide aperçu.

Un jour d’été en 1563, une religieuse du couvent d’Ilmenoude en Gueldre, la sœur Clara, qui avait dans le pays la réputation d’une sainte, fut priée par un jeune homme du nom d’Edward Melville de venir assister sa mère mourante. Là elle apprit une douloureuse histoire. La mourante, née à Utrecht, avait été dans sa jeunesse d’une rare beauté. Recherchée par un jeune Melville, elle avait commis la faute de se laisser enlever par un comte de Brénis, qui l’avait épousée secrètement, puis l’avait abandonnée, elle et l’enfant qu’elle portait dans son sein. Cet enfant était Edward, et il devait son nom de Melville au fait que, repoussée et maudite par les siens, sa mère avait trouvé un refuge à Anvers auprès de son premier amant, qui lui avait pardonné. Il avait même adopté son fils, à la condition que l’enfant n’entendrait jamais parler de son vrai père. Melville était mort. Johanna, sentant sa fin approcher, avait voulu revoir le village d’Ilmenoude, témoin de son court bonheur, et elle confia à la sœur Clara tous ses secrets, en lui faisant promettre qu’elle ne les révélerait à son fils qu’en cas d’absolue nécessité.

Grâce à la sœur Clara, Edward, que la mort de sa mère laisse sans ressources, entre à Bruxelles en qualité de secrétaire chez le baron de Vredenborg, vieil érudit ne sortant pas des vieilles chroniques, et se consolant ainsi de la mort de ses deux femmes. Sa fille Hélène était élevée par lui comme si sa vie eût dû s’écouler au milieu des parchemins, bourrée de savoir, parlant grec et latin, sans aucun plaisir de son âge, et ne connaissant d’autre homme, outre son père, qu’un certain Reinout de Meerwoude, le « traître » du drame. En effet, d’une constitution chétive, envieux, vindicatif, ce Reinout avait voulu parvenir par le savoir et par l’intrigue. De là sa liaison avec le vieil érudit et sa fille. Il se croyait sur elle des droits incontestables lorsqu’il découvrit que l’amour, un amour encore inavoué des deux côtés, s’était glissé dans le cœur d’Hélène et du jeune secrétaire. Aussitôt il ne songe plus qu’à empêcher leur union. Il y réussit ; car, assez avant dans les bonnes grâces de la gouvernante Marguerite de Parme, il fait inviter Vredenborg et Edwaïd à une grande fête au palais. Là Edward rencontre une Italienne du nom de Sylvia, sent pâlir son amour pour Hélène et quitte la maison du savant pour devenir le précepteur d’un jeune de Viale.

Nouvelle complication : le comte de Viale n’est autre que son père. C’est par cupidité qu’il avait abandonné la mère d’Edward pour hériter d’un oncle très riche, qui avait posé pour condition que son neveu épouserait une femme par lui désignée. Il n’avait pas hésité, et il avait obtenu à prix d’argent du curé d’Ilmenoude que la page du registre où son mariage était inscrit serait enlevée. Puis il se trouva, après la mort de l’oncle, que la jeune fille indiquée par lui était moins riche qu’on ne l’avait cru. Il rompit donc avec elle au mépris de ses sermens. La fiancée délaissée se réfugia dans un cloître et devint la sœur Clara-dont nous avons parlé. Quelques années après il épousait définitivement une des plus riches héritières de la contrée. Le comte de Viale était un des confidens intimes de Marguerite de Parme, ardemment opposé aux idées de réforme politique et religieuse qui agitaient les Pays-Bas. Il menait souvent chez la gouvernante le précepteur de son fils, celui-ci recevait l’accueil le plus flatteur, et c’est ainsi qu’il devint l’époux de Sylvia. La pauvre Hélène, que Reinout croyait avoir reconquise par là, demeure au contraire fidèle à son premier amour et repousse ses offres de mariage. Plus que jamais irrité contre Edward, Reinout trouve moyen de faire de lui un espion inconscient. Edward en effet se laisse gagner aux idées protestantes et cache même dans son appartement la pasteur de la Tour, huguenot français dont la tête était mise à prix. La contagion gagne son élève lui-même. Le comte de Viale l’apprend, devient furieux, le sentiment paternel (car il sait qu’Edward est son fils) l’empêche seul de déférer le jeune hérétique à l’inquisition. Mais ils doivent se séparer, d’autant plus qu’éclairé par une invitation non déguisée de la gouvernante, qui l’engage à se rallier pour la forme au parti du prince d’Orange et à continuer au milieu même des révoltés son métier d’espion, le jeune homme a découvert le rôle odieux qu’on lui a fait jouer, et refuse avec indignation.

Nous le retrouvons en Gueldre, où il sauve la sœur Clara et ses compagnes des fureurs des iconoclastes. Reinout a enfin forcé Hélène à lui accorder sa main, si elle ne veut pas que son vieux père meure ruiné et déshonoré. Offensé dans sa vanité personnelle par le comte de Viale, il entend l’immoler à sa haine aussi bien qu’Edward, dont la pensée remplit toujours le cœur d’Hélène. Il espère jouir enfin de sa vengeance longuement préméditée, quand il est convaincu de trahison par les hommes du parti réformé et doit recourir au suicide pour échapper au supplice. Le fils du comte de Viale périt dans une échauffourée, en voulant sauver le pasteur qu’Edward avait caché chez lui. La bonne sœur Clara veut rapprocher Hélène et Edward, et se rend avec elle au camp des insurgés. C’était la veille de la bataille d’Heiligerlee. Tout se découvre enfin et s’explique. Déjà Edward, désenivré, avait senti renaître son premier amour. Hélène se rendra en Allemagne, où elle attendra les événemens. Mais le lendemain Edward tombait sur le champ de bataille où la liberté de son pays remportait sa première victoire.

Telle est cette histoire déroulant d’une manière trop lente ses nombreuses péripéties. Cependant la lecture en est attachante. Nous n’aimons pas beaucoup le genre du roman historique, il y a toujours une victime, ou l’histoire, ou le roman, souvent tous les deux à la fois. Il est toutefois facile de comprendre qu’un puissant attrait ramène les écrivains néerlandais vers ce temps héroïque où leur nation se forma aux cris de la liberté naissante et des victimes d’une tyrannie implacable.

Nous espérons que A.-S.-C. Wallis ne s’en tiendra pas à cette œuvre, en somme remarquable. Qu’il se pénètre un peu plus de cette maxime de Boileau, qui ne lui est pas littéralement applicable, mais dont il y a toujours quelque profit à tirer :

Qui ne sut se borner ne sut jamais écrire,


qu’il choisisse désormais ses sujets dans notre vie contemporaine. Son incontestable talent de romancier s’y déploiera plus à l’aise, ainsi que cette délicatesse féminine et charmante qui lui a déjà inspiré de ravis-sans coups de pinceau dans ses Jours de combat.


ALBERT REVILLE.


Le directeur-gérant, C. BULOZ.