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Chronique de la quinzaine - 30 juin 1888

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Chronique n° 1349
30 juin 1888


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




30 juin.

Un des traits les plus curieux, les plus significatifs de cette singulière, de cette triste et équivoque situation où l’on se débat depuis quelque temps, ce n’est pas même la violence des partis, qui n’ont plus que des passions ou des fanatismes vulgaires : c’est le trouble de tous les esprits, la confusion de toutes les idées ; c’est de plus une certaine disposition banale et frivole à courir les aventures, à jouer avec tout, avec les lois et les institutions, avec le repos du pays, même avec le danger, sans s’inquiéter de ce qui arrivera. On ne sait sûrement pas où l’on va, on va toujours, on vit, et c’est assez.

C’est en vain que les événemens les plus sérieux se pressent ou se préparent autour de nous, qu’un nouveau règne s’ouvre en Allemagne par la mort de l’empereur Frédéric III, que l’état de l’Europe semble plus que jamais incertain. Vainement aussi, dans les affaires intérieures de la France, le désordre moral s’accroît par le déchaînement de toutes les fantaisies, par l’affaiblissement de toutes les garanties publiques. On ne tient compte de rien, on ne se préoccupe ni de la gravité des choses extérieures, ni de l’anarchie croissante et envahissante. On va au jour le jour, comme si rien n’était. Le sénat, pressé, aiguillonné par des réformateurs aussi impatiens qu’imprévoyans, vote malgré lui en seconde lecture une loi militaire qu’il sait être inutile ou périlleuse, qui appliquée aujourd’hui serait une criminelle témérité. La chambre des députés occupe ses loisirs à faire du socialisme sur la réglementation du travail et sur les risques professionnels ; elle cherche la manière de procurer aux ouvriers les moyens de travailler moins, d’avoir de meilleurs bénéfices et d’être garantis par les patrons contre tous les accidens possibles. Pendant ce temps, autour des pouvoirs publics placidement occupés à ces besognes ingrates, chimériques, périlleuses ou inutiles, la guerre aux institutions redouble et s’étend ; les révisionnistes s’agitent dans les réunions, dans les élections qui se succèdent. Ils ne sont pas, il est vrai, toujours d’accord, ni dans leurs conseils ni dans leurs programmes, et plus on va plus les nuances se multiplient. L’armée du général Boulanger se débande et se fractionne, quelque peu déconcertée par la déroute qu’elle a récemment essuyée dans la Charente. Les conservateurs eux-mêmes ne s’entendent pas parfaitement sur la manière de conduire la campagne et surtout de la dénouer. Les républicains révisionnistes de leur côté ne sont pas plus d’accord sur la constitution nouvelle qu’ils se proposent de substituer à la malheureuse constitution de 1875. N’importe : dissolution, révision, plébiscite ou consultation populaire, c’est le moyen de s’entendre ; c’est toujours le mot d’ordre, arrivera ce qui pourrai Et que fait le gouvernement dans tout cela ? Oh ! le gouvernement a du temps et des ressources de tactique pour tout. Il est au sénat avec ceux qui se chargent d’ébranler la constitution de l’armée ; il est à la chambre avec ceux qui se chargent de désorganiser le travail. Il est tour à tour avec les révisionnistes et contre les révisionnistes. Il mêle un peu tout, — et au besoin il sait sauver la république par quelque acte viril ! Règle générale : quand les radicaux maîtres du gouvernement ne savent plus où ils en sont, ils sauvent la république en sonnant la charge contre les séminaristes, en décrétant ou en prolongeant l’exil d’un prince. Le ministère de M. Floquet n’a pas manqué à cette règle de prévoyance et d’équité radicales en refusant récemment de rouvrir à M. le duc d’Aumale les portes de la France.

Certes, tout se réunissait en faveur de la tentative qui a été faite, il y a quelques jours, pour obtenir le retour du prince ; tout concourait à donner un caractère sérieux à une manifestation qui offrait au gouvernement l’occasion d’accomplir un acte intelligent, de s’honorer par une réparation sans péril. Les principaux représentant, les délégués officiels de l’Institut qui se sont chargés de cette démarche, n’obéissaient, c’est bien clair, à aucune direction, à aucune inspiration, à aucun calcul de parti. Ils ne jugeaient point un acte déjà vieux de deux ans ; ils ne portaient auprès du gouvernement ni arrière-pensée ni prévision politique. Ils se faisaient les interprètes de l’Institut tout entier, d’un sentiment universel de justice, de cordialité et de sympathie pour le plus illustre de leurs confrères. Et quel est ce prince pour qui on demandait simplement le droit de rentrer en liberté dans sa patrie ? C’est celui qui, il y a quelques jours à peine, ici-même, écrivait avec une généreuse et virile sérénité de jugement, sans récrimination, sans vulgaire amertume, ces pages si émouvantes sur les devoirs inviolables du patriotisme, sur les douleurs de l’exil et la fidélité à la France. C’est celui qui dans sa carrière a toujours donné l’exemple du respect des lois, de l’obéissance et de la discipline, de la plus scrupuleuse réserve dans le service et même en dehors du service. C’est le prince libéral qui a fait don à l’Institut de France et à la France elle-même de cette résidence de Chantilly, devenue un apanage national sous la sanction de l’état. Il avait donné Chantilly, on demandait pour lui le droit de vivre dans cette demeure relevée et ornée par ses soins, au milieu de ces collections offertes à son pays ! Où était la politique en tout cela ? ! Il y a mieux : lorsque du cœur du soldat offensé s’échappait, il y a deux ans, la lettre véhémente et fière qui envoyait le prince en exil, à qui s’adressait cette protestation contre une mesure qui l’atteignait dans ses droits, dans ses susceptibilités les plus légitimes de chef militaire ? À un président que les républicains eux-mêmes ont contraint depuis de quitter l’Elysée pour indignité. Qui avait pris l’initiative de l’acte par lequel M. le duc d’Aumale était frappé ? Un ministre de la guerre, un général qui a été rayé depuis des cadres de l’armée pour indiscipline ! Évidemment si les ministres, à défaut d’un sentiment libéral et supérieur d’équité, avaient eu un peu d’esprit et de bon goût, ils se seraient hâtés de se donner des airs de générosité à peu de frais, en accueillant sans marchander la demande de l’Institut, en faisant cesser aussitôt un exil qui n’est plus qu’une iniquité inutile. M. le président de la république, dit-on, s’est fait honneur en se montrant favorable à la rentrée du prince. Le conseil des ministres en a décidé autrement ! Il a jugé que, dans les « circonstances actuelles, » l’arrêté d’exil devait être maintenu ! Eh bien ! soit, rien n’est changé. M. le duc d’Aumale ne peut rentrer en France, et le gouvernement n’en est pas, que nous sachions, plus fort. M. Floquet n’est pas un plus éminent président de conseil. La république elle-même n’est pas moins singulièrement compromise, livrée qu’elle est plus que jamais à tous ceux qui l’exploitent et la déconsidèrent devant le pays comme devant le monde, à ceux qui l’ont conduite à ce point où l’on ne sait plus ce qu’elle est ni ce qu’elle sera demain. Ce n’est point une dureté de plus qui sera pour elle une bien efficace défense !

Le malheur est que les radicaux et les ministres qui les représentent aujourd’hui au pouvoir ne tiennent compte de rien et ne voient rien : ils ne voient qu’eux-mêmes, ils ne représentent que des passions, des ambitions et des calculs de parti auxquels ils subordonnent tout, et l’indépendance de la magistrature, et l’ordre administratif, et la dignité des institutions, et le crédit de la France, et les intérêts de l’armée. Quand ils essaient de parler le langage d’hommes de gouvernement, c’est pour déguiser leur impuissance ou quelque concession nouvelle à leurs complices de toutes les sectes et de tous les camps révolutionnaires. M. le président du conseil, dans ses promenades à travers la France, est allé l’autre jour à Marseille, et là, avec une satisfaction de lui-même qui n’est égalée que par son insuffisance, il a déclaré qu’il fallait se garder d’introduire la politique dans l’armée. « Jamais, a dit M. Floquet, une raison politique n’a été pour les républicains sincères le motif déterminant pour amener au commandement ou pour éloigner les généraux qui étaient dignes de servir la patrie et qui avaient des qualités pour la défendre. » À part la langue un peu baroque, voilà qui serait au mieux ! Qu’arrivait-il cependant à ce moment même ? Il y a un officier-général universellement signalé comme une des têtes supérieures de l’armée. M. le général de Miribel n’est point sans doute le seul officier de mérite ; mais il est depuis longtemps mis au premier rang dans l’armée et pour ses talens d’organisateur et pour les services qu’il a déjà rendus. M. Gambetta, qui avait quelquefois la hardiesse de se mettre au-dessus des passions de parti, n’avait pas craint de placer M. le général de Miribel à la tête de l’état-major de l’armée. Le ministère qui existe aujourd’hui a eu un moment, lui aussi, la velléité d’appeler M. de Miribel à cette position supérieure. La nomination semblait décidée. Malheureusement, ce nom a été à peine prononcé, qu’il a soulevé une tempête parmi les radicaux et les amis de M. le général Boulanger, qui a eu pourtant, comme ministre de la guerre, l’occasion de faire appel aux talens de M. de Miribel. Les radicaux ont crié et le ministère a reculé, — pour mieux prouver sans doute qu’aucun motif politique, comme l’a dit M. le président du conseil, ne décide du choix ou de l’éloignement des généraux. M. de Miribel n’a pas été nommé, pas plus que M. le duc d’Aumale n’a pu rentrer en France : tout est au mieux dans le monde radical que M. Floquet serait désespéré de contrarier ! M. le président du conseil, avec ses airs superbes, est homme de bonne composition quand il le faut : il livre les intérêts de l’armée à la première sommation, comme il livre, pour le plaisir des radicaux de Carcassonne, un magistrat coupable d’avoir mis en prison un maire condamné pour des fraudes électorales, comme il livre la constitution aux révisionnistes en se faisant lui-même révisionniste à son loisir. Et c’est ainsi que se forme et s’aggrave cette situation anarchique où il n’y a plus que des fictions de lois et de pouvoirs publics, où il ne reste, en réalité, qu’une certaine force de consistance du pays contre le désordre matériel, suite inévitable du désordre moral.

Que faire à cela ? Ce qu’il y a justement de curieux et de caractéristique, c’est que parmi les républicains, pour ne parler que d’eux, les plus modérés ou les moins engagés, ceux qui sentent le besoin de s’arrêter et de résister, semblent eux-mêmes ne pas trop savoir ce qu’ils auraient à faire, quelle attitude ils peuvent prendre. Ils se sont réunis récemment pour délibérer et se concerter. Ils ont préparé ensemble un manifeste en apparence des plus énergiques, où ils ont mis un semblant de programme : c’est le programme de « l’Association du centenaire de 1789. » Ces républicains se prononcent nettement contre toutes les révisions, contre la révision de M. Floquet, qu’on ne connaît pas, aussi bien que contre toutes les autres. Ils ne veulent se prêter ni à la suppression de la présidence de la république, qui laisserait « le pouvoir exécutif sans autorité et sans force, » ni à la suppression du sénat, que M. Gambetta a appelé « l’ancre de salut de la république ! » Ils se rattachent fermement et résolument à la constitution telle qu’elle est. C’est fort bien ! Malheureusement, cette constitution si singulièrement menacée aujourd’hui, ce sont les républicains eux-mêmes, opportunistes ou radicaux, qui l’ont compromise par la manière dont ils l’ont pratiquée, par la hardiesse avec laquelle ils l’ont pliée à tous leurs caprices, par la politique qu’ils ont suivie. Ils prétendent encore aujourd’hui, et ils s’en vantent, qu’avec cette constitution ils ont pu réaliser une foule de progrès, qu’ils ont fondé les écoles, qu’ils ont fait les syndicats professionnels, qu’ils ont sillonné la France de chemins de fer. — Oui, sans doute, les républicains ont fait un certain nombre de ces belles choses, Ils ont violenté les croyances avec leurs écoles, ils ont épuisé les finances du pays avec leurs travaux, avec leurs prodigalités, — et c’est précisément ce qui a conduit à cette crise où la république est aussi menacée que la constitution. Prétendre se rattacher à la constitution de 1875 et reprendre ou continuer la politique qui en a préparé la ruine, c’est une manière de tout concilier qui ne concilie rien. C’est la contradiction d’hommes qui sont dans une situation fausse pour ne point oser avouer qu’ils se sont trompés, qu’ils ont commis des fautes.

Les républicains plus ou moins modérés veulent-ils se retrancher sur le terrain de la constitution et s’y défendre ? Soit, c’est peut-être encore un système ; mais alors ce qu’ils ont de mieux à faire, s’ils veulent être sérieux, c’est de s’éclairer d’une expérience meurtrière de dix ans, d’oser s’avouer qu’on ne fait pas de l’ordre avec du désordre, avec des alliances et des connivences radicales, qu’on ne guérit pas l’anarchie morale qui règne aujourd’hui avec de petits expédiens de parti ; le dernier moyen qu’ils aient, si c’est encore possible, est de se rallier hardiment, sans détour, à une politique de prévoyance, d’équité supérieure et de libérale modération, — la seule qui puisse ramener le pays à un état moins troublé, en lui rendant un peu de paix intérieure et la considération extérieure.

Les affaires du monde passent de nos jours par d’étranges péripéties, des péripéties de toute sorte, et les deuils royaux qui s’y mêlent, les changemens de règne qui se pressent, ne sont qu’une forme de plus de l’éternelle instabilité des choses. Depuis quelque temps, l’histoire de l’Allemagne n’est qu’une tragédie royale ou impériale, une tragédie d’autant plus saisissante, d’autant plus sérieuse, que, dans ces scènes lugubres de Berlin, de Charlottenbourg ou de Potsdam, sans oublier San-Remo, ce sont les destinées de l’Europe qui ne cessent d’être en jeu. La politique universelle, la paix du monde, les relations des peuples et des empires, tout peut dépendre de ces grands coups de théâtre de la mort. Il y a un peu plus de trois mois, c’était le vieux Guillaume, le premier Hohenzollern couronné empereur d’Allemagne, qui s’éteignait comblé de jours et de succès, arrivé au dernier terme de la vie sans avoir vu le déclin de sa puissance. Aujourd’hui, c’est son fils, l’empereur Frédéric III, qui vient à son tour de descendre au tombeau, d’achever de vivre après un règne mélancolique de trois mois, et ce règne même, si court qu’il ait été, est tout un drame : c’est la lutte de l’énergie morale, de la volonté d’un homme contre la mort, épiant toujours sa proie et sûre d’avoir le dernier mot. La mort, en effet, est restée victorieuse et a eu le dernier mot. Elle a pu accorder par instans quelque répit comme pour tromper le monde, comme pour laisser une illusion à celui-là même qui était déjà marqué pour une fin prématurée ; elle n’a pas tardé à ressaisir sa victime et à interrompre brutalement un règne à peine commencé.

Au moment où le vieil empereur Guillaume disparaissait vaincu par l’âge, on doutait que le prince moribond qui se traînait sur les bords de la Méditerranée pût recueillir la couronne, et si on ne lui avait pas demandé absolument une abdication anticipée qui devait coûter à son orgueil, on l’avait tout au moins désirée. Celui dont on aurait désiré l’abdication, qu’on croyait toujours près de s’éteindre, trouvait cependant en lui-même assez de force pour se rendre à Berlin au moment de la mort de son père, pour prendre possession de la couronne. Il a été l’empereur Frédéric III ! Il a duré assez pour donner à un règne éphémère une sorte d’originalité indéfinissable, pour mettre son esprit dans ses premières proclamations, dans une série d’actes et de rescrits qui auraient pu être un programme de gouvernement, qui ne sont plus aujourd’hui qu’un testament. C’était, sans aucun doute, un prince bien intentionné, et si c’eût été une illusion singulière de croire qu’il dût laisser fléchir la tradition des Hohenzollern, qu’il eût moins qu’un autre l’orgueil des conquêtes accomplies, il est permis de supposer qu’il aurait voulu mettre dans la politique qui a fait l’Allemagne des sentimens bienveillans d’équité et de modération. Ce n’était pas un prince vulgaire qui a pu dire : « Puisse-t-il m’être donné de conduire, dans un développement pacifique, l’Allemagne et la Prusse à de nouveaux honneurs ! Indifférent à l’éclat des grandes actions qui apportent la gloire, je serai satisfait si un jour on dit de mon règne qu’il a été bienfaisant pour mon peuple, utile à mon pays et une bénédiction pour l’empire… » Frédéric III, pour l’honneur de sa mémoire, a laissé de lui cette idée qu’il aurait été un prince pacifique dans ses relations avec l’Europe, qu’il aurait pu être assez libéral dans le gouvernement de son pays, — et qu’il aurait eu peut-être sa volonté, même auprès de M. de Bismarck. L’empereur Frédéric et le chancelier se seraient-ils longtemps entendus ? Une rupture était, dans tous les cas, peu vraisemblable ; elle aurait ouvert une crise trop grave pour que le souverain et son grand serviteur en vinssent à cette extrémité. Ils n’ont pourtant pas été toujours d’accord dans ces quelques mois ; ils ne l’ont été ni dans l’affaire du mariage de la princesse Victoria avec le prince de Battenberg, ni dans les incidens qui ont décidé la retraite du dernier ministre de l’intérieur, M. de Puttkamer, ni peut-être dans d’autres circonstances intimes, moins saisissables. Il est clair que le chancelier sentait auprès de l’empereur une influence ferme et résolue, devenue plus puissante par le dévouement, la fierté d’une femme avec qui il y avait à traiter. C’était le danger de l’avenir. Frédéric III est mort avant que l’antagonisme fût plus prononcé et devînt irréparable ; il a disparu avec les promesses de son avènement, il reste avec sa bonne renommée dans l’histoire. Ainsi, en trois mois, l’Allemagne aura vu trois règnes. Le premier garde le reflet du succès et des conquêtes qui ont fait la grandeur nouvelle de l’Allemagne. Le seconde été ou promettait d’être le règne d’un empereur philosophe. Le troisième, celui du jeune empereur Guillaume II qui vient d’arriver au trône, est une énigme.

Dès ce moment, toutefois, il est aisé de voir que le petit-fils se rattache au grand-père encore plus qu’au père, que le nouveau règne est destiné à reprendre celui qui a fini au mois de mars plutôt qu’à être la suite du règne qui vient de se clore par la mort de Frédéric III. L’empereur Guillaume II, on le sent, arrive à l’empire avec le feu de la jeunesse, avec l’orgueil des Hohenzollern, et l’impatience d’un prince de vingt-neuf ans nourri des superstitions de race, du culte de son grand-père, des traditions de Frédéric II. Il y a visiblement dans son esprit une certaine confusion. Il n’a point, à coup sûr, le langage presque libéral et à demi philosophique de son père. Il laisse assez naïvement éclater, dans ses premières proclamations à son armée, à sa marine, à son peuple, une sorte de mysticisme soldatesque qui ressemble à une réminiscence d’un autre temps. Sa première, sa plus ardente préoccupation, est de conquérir son armée en se donnant à elle, en faisant de son pacte avec elle une religion. Guillaume II, il est vrai, parle un peu plus en politique dans les discours qu’il a récemment adressés au Reichstag de l’empire et au Landtag prussien au moment de prononcer son serment constitutionnel. Il aborde intrépidement les plus sérieuses questions de politique intérieure et de diplomatie. Tout cela est cependant encore assez mêlé, assez confus. Qu’en est-il réellement ? Que peut-on augurer de cette entrée en scène du nouveau souverain, de cette ère qui s’ouvre pour l’empire ? Il est certain qu’en Allemagne même, à travers les manifestations de confiance inspirées par le nouveau règne, il y a comme un mouvement vague d’inquiétude. Il y a peu de temps encore, on était sous le poids de cette incertitude poignante que causait l’état d’un souverain fatalement condamné à une fin prochaine ; on flottait entre l’intérêt qui s’attachait à l’empereur Frédéric III et la crainte des conflits d’influence qui pouvaient s’agiter autour du malade couronné. Aujourd’hui, c’est une inquiétude d’un autre genre. On ne connaît pas encore le nouvel empereur ; on ne sait pas ce qu’il faut attendre de ce prince de vingt-neuf ans, qui a eu bien des fantaisies de jeunesse, qui n’a été connu jusqu’ici que par ses intempérances de langage et par la violence de ses antipathies, qui s’est même fait un jour à Berlin le complice du mouvement antisémite. Guillaume II se laissera-t-il entraîner par des passions imprévoyantes, par les dangereuses flatteries de ceux qui ne cessent de lui montrer, comme une tentation, la formidable armée dont il dispose, et de lui répéter qu’il est destiné à faire revivre Frédéric II ? Le plus probable est qu’on n’en est pas là, que sous Guillaume Ier comme sous Frédéric III, comme sous Guillaume Ier, la politique de l’Allemagne reste la même. Elle ne change pas parce que celui qui la conduit est toujours là, plus puissant que jamais auprès du nouvel empereur, et ce que Guillaume II a dit dans ses derniers discours sur les alliances de l’Allemagne, sur la direction de sa diplomatie, n’est en définitive que le résumé des vues du chancelier.

Aujourd’hui comme hier, sous le nouveau règne comme sous les règnes qui l’ont précédé, cette politique invariable, profondément calculée, est bien facile à saisir : elle n’a qu’un but. M. de Bismarck ne veut que la paix, il ne cesse de l’assurer ; le nouvel empereur la veut comme lui, il vient de le déclarer devant le Reichstag, et on peut en croire de si puissans témoignages. Seulement le chancelier veut la paix à sa manière, en s’appuyant sur des forces militaires toujours croissantes, sur des armemens démesurés, et en nouant de toutes parts des alliances, de façon à isoler et à cerner la France, qui reste en réalité l’objectif de toutes ses combinaisons. Il y travaille depuis longtemps déjà, et il a réussi dans une certaine mesure ; il est arrivé à lier l’Autriche et l’Italie à sa cause, à les faire entrer avec lui dans la ligue de la paix, — de la paix comme il l’entend. Aujourd’hui, à la faveur du nouveau règne, il fait ou il médite, à ce qu’il semble, une tentative nouvelle, plus décisive que toutes les autres ; il veut reconquérir la Russie, qui, depuis quelque temps, par sa réserve énigmatique et inquiétante, trouble tous ses calculs, — toutes ses bonnes intentions dans l’intérêt de la paix universelle ! Ce n’est point évidemment sans raison que Guillaume II, dans un de ses derniers discours, a parlé des relations séculaires de la Prusse avec la Russie, de ses sentimens personnels pour le tsar. Ces paroles, déjà assez significatives, n’étaient encore qu’un préliminaire. Maintenant, d’après toutes les apparences, le nouvel empereur d’Allemagne se disposerait à faire un voyage à Saint-Pétersbourg. C’est le coup de théâtre de l’avènement au trône de Guillaume II ! M. de Bismarck veut à tout prix attirer la Russie dans l’alliance européenne, dont il est le grand organisateur. Il est prêt, bien entendu, à lui faire les plus larges concessions en Orient ; il a déjà plus d’une fois reconnu théoriquement ses droits, il lui laissera la liberté de rétablir par tous les moyens sa prépondérance dans les Balkans, et il aurait déjà mis, dit-on, toute son habileté à convertir l’Autriche au plan dont il poursuit la réalisation. Le chancelier, toujours dans l’intérêt de la paix, veut absolument enlever à la France la tentation de croire à une alliance qui, à la vérité, n’existe pas, mais qui pourrait exister dans certaines circonstances. M. de Bismarck se flatte de réussir à Saint-Pétersbourg. Cela fait, il aurait achevé son œuvre et dignement inauguré le règne de son jeune empereur. Il aurait réduit la France à un isolement complet, en la plaçant, comme on disait autrefois, entre une faiblesse et une folie. C’est fort bien, et la France est du moins avertie. Seulement, sans parler de notre pays, la Russie est-elle aussi intéressée que paraît le croire le chancelier de Berlin à se faire la complice de la suprématie de l’Allemagne en Europe ? Ce qui pourra désarmer la Russie sera-t-il de nature à satisfaire l’Autriche, et l’Italie se trouver a-t-elle très flattée de disparaître sans profit dans ces vastes combinaisons nouées entre plus puissans qu’elle ? L’Angleterre, à son tour n’aura-t-elle rien à dire ? C’est assurément une situation curieuse, que M. de Bismarck semble vouloir créer. Il resterait à savoir si au lieu d’assurer la paix, comme il le dit, il ne la rend pas tout simplement impossible, si avec toute son habileté à manier et à remanier l’Europe, il ne s’expose pas à la fatiguer, à l’excéder, en lui faisant par trop sentir le poids d’une prépondérance embarrassée d’elle-même.

Sous une forme ou sous l’autre, partout est engagée la lutte des ambitions ou des passions ; elle est entre les partis qui se disputent le gouvernement d’un pays comme entre les influences qui se disputent la domination de l’Europe, — et sur le plus petit théâtre comme sur le plus grand, la lutte a son intérêt, ses alternatives, ses péripéties, qui ne sont point heureusement toujours tragiques. La Belgique, sans être mêlée aux affaires du monde, aux grands conflits d’influences, la Belgique, elle aussi, ne laisse pas d’avoir ses mouvemens intérieurs, ses luttes d’opinions. Elle vient d’avoir, ces dernières semaines, ses élections, qui ont été, comme elles sont toujours, fort animées, où une fois de plus conservateurs et libéraux se sont retrouvés en présence devant les urnes pour vider leur éternelle querelle. Il y avait à renouveler la moitié de la chambre des représentans et la moitié du sénat. Les conservateurs ou catholiques ou cléricaux qui sont au pouvoir depuis 1884 avaient à défendre et à maintenir les avantages qu’ils ont dus aux dernières élections ; les libéraux avaient à regagner, s’ils le pouvaient, le terrain qu’ils ont perdu depuis quelques années, ils espéraient prendre leur revanche. Cette fois encore, ce sont les conservateurs qui ont eu l’avantage, qui ont gardé leurs positions et ont eu même quelques nouveaux succès. Pour le sénat comme pour la chambre des représentans, les catholiques sont demeurés maîtres du terrain. Dès le premier jour, la victoire se décidait pour eux. Il restait, il est vrai, aux libéraux une dernière chance, ou du moins un moyen d’atténuer le succès de leurs adversaires. Le dernier mot n’était pas dit encore : il y avait un ballottage à Nivelles et surtout à Bruxelles, où l’on avait à nommer huit sénateurs et seize représentans. Grand émoi dans tous les camps jusqu’au moment décisif ! Le scrutin de ballottage a été un nouveau mécompte, plus grave encore que tous les autres, pour les libéraux, qui n’ont réussi à faire élire qu’un seul député, le bourgmestre de Bruxelles, M. Buis, et un sénateur, M. de Brouckère. Le scrutin du 19 juin a achevé la victoire des conservateurs.

C’est une sorte de désastre pour les libéraux dépossédés là même où ils croyaient régner encore, à Bruxelles. À quoi tient cette défaite ? Elle est due sans doute aux divisions des libéraux, à la scission qui s’est accomplie entre les modérés du vieux libéralisme et les radicaux. C’est la cause apparente et immédiate au dernier scrutin. Il faudrait peut-être, à vrai dire, remonter plus haut pour retrouver la cause plus sérieuse de cette révolution d’opinion, et les libéraux, qui ont été longtemps au pouvoir, pourraient se demander avec fruit s’ils n’ont pas préparé eux-mêmes, par leurs fautes, la victoire si décisive et si persistante des conservateurs de Belgique.

Il y a toujours place pour une crise en Espagne, et c’est encore heureux quand tout finit par un changement de ministère. La crise qui vient de se produire n’avait, à vrai dire, rien d’imprévu ; elle avait commencé pendant le voyage de la reine à Barcelone et à Valence, elle s’est précipitée dès la rentrée de la régente et des principaux membres du gouvernement à Madrid. Le prétexte apparent et saisissable a été le conflit qui s’est élevé entre le gouverneur militaire de Madrid, le général Martinez Campos, et le ministre de la guerre, le général Cassola, à propos d’une querelle d’étiquette, au sujet d’un mot d’ordre à demander à une infante, la princesse Eulalie. L’incident n’aurait eu peut-être que peu d’importance dans un autre moment ; il a pris, dans les circonstances présentes, une certaine gravité, et parce que le général Martinez Campos est toujours un personnage à ménager, et parce qu’il y avait, on le sentait, des dissentimens plus profonds provoqués surtout par les réformes militaires, dont le ministre de la guerre, le général Cassola, s’est fait dans ces derniers temps l’aventureux promoteur. Le conflit d’étiquette n’était que le prétexte ; ce qu’il y avait de grave, c’était la situation difficile et embarrassée où le ministère se sentait et allait être plus que jamais placé. Toujours est-il qu’à peine rentré à Madrid, le président du conseil, M. Sagasta, s’est trouvé en face de cet incident malencontreux, de cette querelle, qui a été bientôt l’affaire du ministère tout entier, qui a divisé le gouvernement. Les uns ont pris parti pour le général Martinez Campos, les autres ont paru soutenir le général Cassola. Si M. Sagasta a essayé d’abord de tout arranger, de remettre la paix dans le ménage ministériel, il n’a pas réussi, et tout a fini provisoirement par une démission collective du ministère, — après quoi M. Sagasta lui-même a été chargé par la régente de refaire un cabinet.

Ce n’est pas la première fois que M. Sagasta, qui est un habile tacticien, joue ce jeu un peu risqué. Il a déjà remanié à plusieurs reprises le ministère libéral dont il est le chef depuis le commencement de la régence ; il vient de le remanier encore en se séparant de quelques-uns de ses anciens collègues et en se donnant quelques collègues nouveaux. M. Alonso Martinez, qui est un constitutionnel modéré, reste au ministère de la justice, M. Puigcerver garde l’administration des finances. M. Moret, qui est un orateur éloquent, passe du ministère d’état ou affaires étrangères au ministère de l’intérieur, et il a pour successeur dans la direction de la diplomatie espagnole le marquis de La Vega y Armijo. Le général Cassola, qui a créé au dernier cabinet de singulières difficultés avec ses projets de réformes militaires, sans parler de sa querelle avec le général Martinez Campos, cesse d’être ministre de la guerre, et il est remplacé par un officier estimé, le général O’Ryan, qui a été le précepteur militaire du roi Alphonse XII, qui est d’ailleurs peu engagé dans les luttes de partis. Les autres nouveaux ministres, M. Canalejas, M. Capdepon, sont d’un libéralisme assez avancé. En réalité, c’est toujours le même ministère, mais à demi renouvelé. En est-il beaucoup plus fort ? Il est certain qu’il a toujours devant lui des oppositions dangereuses prêtes à profiter de ses fautes et de ses faiblesses. Il a eu déjà, depuis sa reconstitution, à soutenir de très vives discussions sur sa politique, sur les causes et la signification de la dernière crise, sur l’incident qui a entraîné la démission du général Martinez Campos aussi bien que la retraite du général Cassola. Le général Martinez Campos lui-même s’est expliqué dans le sénat avec une verdeur quelque peu soldatesque, avec une certaine hauteur, et il a eu d’autant plus d’avantage qu’il a été approuvé par le conseil supérieur de la guerre, consulté sur la question pour laquelle il est entré en conflit avec le général Cassola. Tous ces débats qui se succèdent à Madrid, et auxquels ont pris part avec éclat les chefs conservateurs, M. Canovas del Castillo, M. Silvela, n’ont pas été toujours heureux pour le gouvernement. Le ministère n’a pas trop réussi à déguiser ses embarras ; il ne s’est sauvé qu’en éludant les questions trop délicates, et le meilleur moyen qu’il ait de s’assurer quelque durée est d’en finir avec une session qui pourrait devenir dangereuse.

Au milieu de ces agitations ministérielles et parlementaires d’une fin de session, il y a eu du moins une discussion qui n’est pas sans quelque intérêt pour la France. Le parlement espagnol s’est occupé de l’exposition de Paris, et il a voulu que l’Espagne eût sa place à ce grand rendez-vous de toutes les industries du monde. Le gouvernement, sans accepter de prendre une part officielle à une manifestation qui avait trop visiblement un caractère politique, n’a pas refusé de promettre son concours aux industriels espagnols qui voudraient exposer, et le congrès de Madrid a voté une somme de 500,000 francs pour subvenir aux frais de l’exposition espagnole. Les députés de Madrid ont témoigné leur intérêt pour une œuvre française par un vote de bonne volonté et de sympathie. Il ne faudrait pas, sans doute, chercher dans ce vote ce qui n’y est pas et Voir l’Espagne déjà prête à entrer dans une alliance avec la France. Dans le fond, l’Espagne ne veut se laisser enrôler ni dans les coalitions européennes, ni dans une alliance française. Elle tient visiblement à rester neutre et indépendante, libre dans sa politique, — sans s’interdire le plaisir de prendre part à une œuvre qui intéresse l’industrie de toutes les nations.

CH. DE MAZADE.