Chronique de la quinzaine - 30 juin 1893

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Chronique n° 1469
30 juin 1893


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




30 juin.

Par une singularité précieuse, qu’il importe de signaler, les députés que nous élirons dans sept semaines seront issus du même mode de scrutin que ceux qu’ils remplaceront. C’est la seconde fois seulement, depuis un quart de siècle, que cette perpétuité se produit chez nous.

Au scrutin uninominal de 1869 succéda le scrutin de liste de 1871, puis le vote par circonscription de 1876, ensuite le vote par département de 1885, enfin le scrutin d’arrondissement de 1889. Cette fois, bien que d’ingénieux novateurs aient proposé le « scrutin de liste par arrondissement, » il n’a pas été sérieusement question de savoir si le suffrage universel procéderait, en gros ou en détail, au recrutement de ses délégués ; mais la chambre n’en a pas moins consacré bon nombre de séances testamentaires à régler l’ordre de sa succession. D’abord, elle s’est appliquée, pour éviter que l’électeur ne fût en butte à aucune pression, pour lui laisser par conséquent plus de liberté dans ses choix, elle s’est appliquée à restreindre, à rogner de mille façons la liste des éligibles, en établissant l’incompatibilité de fonctions de toute nature avec le mandat de député.

Dans un vaudeville de Ludovic Halévy on faisait connaître, par prudence, aux convives d’un dîner de noces, les a choses dont il ne fallait pas parler devant M. le comte Escarbonnier, » personnage Je marque, honorant la fête de sa présence, qu’on devait éviter de contrarier ; ainsi la majorité de la chambre a cru devoir dresser un état des « gens qu’il ne faut pas laisser se présenter aux électeurs, » parce qu’il convient d’empêcher les électeurs d’être violentés. Or la candidature de ces personnes exclues aurait un caractère officiel tellement prononcé, que nul ne pourrait lutter contre elles avec succès. « Le mandat de député est incompatible avec toute fonction publique rétribuée, » tel est le texte auquel la chambre s’arrêta. La brigue même du mandat serait interdite aux fonctionnaires : leur démission ou leur mise en disponibilité devrait précéder leur déclaration de candidature.

Puis, l’émulation s’en mêlant, et la question s’étant posée de savoir à qui s’appliquerait la qualité de fonctionnaire, on proposa que « toute personne fût inéligible qui aurait un traité avec l’État, ou qui serait employée par des individus ayant un traité avec l’État. L’on fit voter d’enthousiasme le premier et une partie du second paragraphe de cette disposition, qui eût frappé d’incapacité plus de cent députés actuels, en l’interprétant dans son sens le plus libéral, et qui, si l’on se fût attaché à son esprit, eût infligé la déchéance électorale aux simples abonnés du téléphone.

Un argument utilisé par plusieurs orateurs, au cours de la discussion, avait été l’exemple de l’Angleterre où, naturellement, tout est admirable. Il existe en effet, de l’autre côté de la Manche, une loi qui écarte de la chambre des communes ceux qui ont passé un traité avec l’État ; mais cette clause a plus de cent ans de date, elle remonte aux commencemens du règne de George III, et elle amène parfois des conséquences ridicules : sir Sidney Waterlow fut exclu, en 1868, parce qu’il fournissait du papier à une administration quelconque, et, en 1874, M. Ramsay, parce qu’il était porteur d’une action, évaluée douze francs, dans une compagnie de steamers chargée du service des postes entre l’Angleterre et l’Ile d’Islay.

Nous ne serons pas exposés en France à des résultats aussi excentriques, car, suivant un revirement qui n’a pas lieu de nous étonner, ces restrictions des droits du candidat et aussi des droits de l’électeur, adoptées le lundi, ont été repoussées pour la plupart le jeudi suivant. Seule, l’inéligibilité des fonctionnaires proprement dits, parmi lesquels ont été classés les ministres du culte payés par le trésor, subsiste dans le projet envoyé au Sénat. Cette mesure, vieux souvenir de l’esprit anticlérical d’il y a dix ans, aurait pour résultat d’obliger les électeurs, s’ils tenaient absolument à confier leurs intérêts temporels à un clerc, à nommer un dominicain ou un jésuite, au lieu d’un évoque ou d’un curé. Je parle ici au conditionnel, puisque chacun sait que l’article, établissant les incompatibilités nouvelles, sera purement et simplement rejeté au Luxembourg.

Tandis que les uns, dans la chambre, prétendaient exclure des dignités électives ces ingénieurs, professeurs, magistrats et autres catégories de personnes, douées de savoir et généralement peu fortunées, celles-là mêmes à peu près pour lesquels on demandait sous Louis-Philippe l’entrée dans le corps électoral par la formule « d’adjonction des capacités, » d’autres représentans s’efforçaient, par la proposition Hubbard sur la limitation des frais de candidature, d’en écarter les millionnaires. Il faut, disait M. de Douville-Maillefeu, « chasser les sacs d’écus à deux pieds et sans cœur. » Le vœu de quelques individualités de l’extrême gauche, pour lesquelles l’argent a toujours mauvaise odeur, serait évidemment de rendre l’accès du palais Bourbon aussi difficile aux riches que celui du royaume des cieux. Sans admettre, comme le fougueux député de la Somme, que les gens qui ont plus de 30,000 livres de rente soient nécessairement des monstres d’égoïsme, on ne peut que regretter l’influence et le rôle excessif de l’argent dans les élections d’aujourd’hui, — ce qui pourtant n’empêche pas les candidatures ouvrières d’aboutir, — mais ce vice, qui n’est pas particulier à la France contemporaine, puisque l’Amérique nous offre en ce genre d’assez beaux modèles, a été celui de toutes les démocraties.

C’est, je crois, une banalité de faire remarquer que la prépondérance sociale de l’argent est d’autant plus grande, qu’elle n’est contrebalancée par aucune autre, et l’on sait quels furent les excès de la ploutocratie dans les derniers temps de la république romaine. Nous en sommes bien loin encore, Dieu merci ! Quant à fixer la dépense des candidats à 300 francs par mille électeurs inscrits, pour chaque tour de scrutin, la majorité a eu le bon sens de reconnaître que c’était proprement impossible.

Une autre proposition a été repoussée, non sans de vifs débats, qui avait pour objet le renouvellement partiel de la chambre, par moitié ou par tiers, tous les deux ou trois ans. Ceux qui rêvaient, pour les chambres futures, la mise en pratique du non omnis moriar, déjà en vigueur au sénat, faisaient remarquer que les propositions de loi émanées de l’initiative parlementaire sont frappées de caducité lorsque la chambre des députés atteint le terme de son mandat. Ils insistaient sur l’énorme déchet qui se produit ainsi, à la fin de chaque législature, de projets longuement étudiés, qui tombent dans l’eau. Avec chaque assemblée nouvelle on est obligé de tout recommencer sur nouveaux frais. Ceux qui pensent au contraire qu’une assemblée à la Jeannot, qui se renouvellerait tantôt par la lame et tantôt par le manche, serait en communion moins immédiate et moins intime avec le pays dont elle tient ses pouvoirs, répliquaient, — et ç’a été l’avis du gouvernement exprimé par le président du conseil, — que le sénat suffisait dans nos institutions pour représenter l’esprit de permanence, que la loi nouvelle aurait quelque caractère de méfiance vis-à-vis des électeurs, qui ne pourraient plus avoir tous la parole en même temps et ne manifesteraient désormais leur volonté que par fractions. Les adversaires du projet ajoutaient qu’au point de vue de l’agitation du pays, elle ne serait pas moindre et qu’en outre elle serait plus fréquente. La majorité s’est rangée à cette opinion ; elle a repoussé cette modification constitutionnelle dont le besoin ne se fait nullement sentir, et nous estimons qu’elle a eu raison. Elle agira aussi sagement en refusant de conférer la pérennité, dans le passage d’une législature à l’autre, aux propositions d’initiative parlementaire, même à celles qui ont été l’objet d’un rapport plus ou moins favorable. Il est fort heureux que les élections générales viennent, tous les quatre ans, débarrasser les bureaux du fatras qu’y accumule une déplorable fécondité. La multiplicité des projets, dus aux imaginations individuelles, est une plaie, et l’indulgence des commissaires chargés d’en opérer le tri, et qui font très mal leur métier de crible, en est une autre. Le député qui a « quelque chose là » et qui veut faire sortir ce « quelque chose » est un fléau. Certes, nous ne mettons pas en doute sa sincérité et nous lui trouvons des excuses : la première est dans l’importance que nous accordons tous à ces manifestations d’activité. Il est beau d’être législateur, mais il est cent fois plus beau d’être un législateur connu, dont le nom fait le tour du monde, dans la presse internationale, en beaucoup moins de quatre-vingts jours, dont les journaux enregistrent les déplacemens et les migraines, dont le portrait figure aux vitrines entre celui d’une actrice et celui d’un empereur. Cette passion si humaine, si honorable et si répandue, de se livrer en pâture à la curiosité de ses concitoyens, quoi de plus facile pour un député que de la satisfaire ! Le dépôt d’un projet de loi, d’un simple amendement, le popularise ; on en glose, on en dispute ; on dit « la loi un tel » pendant deux semaines, pendant six mois. En quelques décades, l’heureux mortel qui a perpétré la chose arrive à une notoriété que n’importe quel savant ou quel artiste obtient à peine par trente années de labeur continu.

Je dis la notoriété, et non la gloire, en admettant, selon la définition de Sainte-Beuve, que la notoriété consiste à être célèbre de son vivant et la gloire à l’être surtout après sa mort. Mais, pour le plus grand nombre, la notoriété suffit. Et cette innocente manie n’aurait aucun inconvénient si elle ne faisait gaspiller à la représentation nationale un temps qu’elle pourrait employer à un petit nombre de ces réformes utiles, dont la conception est aussi aisée que l’enfantement en est douloureux. Après deux, trois, dix séances, la « loi un tel » s’évanouit au plein jour de la discussion ; mais l’homme reste, il demeure une manière de personnage, et, parfois, c’est tout ce qu’il voulait.

Souvent aussi il n’y a, dans son affaire, aucun charlatanisme : ce six-centième de souverain, frais débarqué de sa province, est comme le jeune homme à son début dans la vie ; il rêve de grandes choses, de belles choses ; ., il entend être mieux qu’une machine à voter, mieux surtout que le « député-commissionnaire, » que les électeurs envoient, non-seulement chez les ministres, mais encore chez les fournisseurs, hâter l’expédition de leurs commandes et jusque dans les bureaux de nourrices choisir des sujets idoines pour leurs nouveau-nés. Il se berce, lui, de marquer de son empreinte l’histoire politique de sa patrie ; mais, ou les circonstances lui sont contraires, ou il avait plus d’ambition que de talent, et il ne trouve rien à léguer à l’admiration de la postérité qu’un projet d’utilité médiocre, qui reste accroché dans une commission quelconque, heureusement embarrassé par les formalités que le règlement espace sur la route parlementaire comme des obstacles judicieux. Ces obstacles ne sont-ils pas trop faciles à franchir ou à tourner, puisque M. Barthou nous a révélé que, depuis quatre ans, la chambre actuelle a été saisie de 2,283 affaires, pour l’examen desquelles elle a nommé 377 commissions. Évidemment, ce chiffre prestigieux de 2,283 affaires comprend les projets d’intérêt local, tout le billon législatif, auquel on réserve à tort la sanction de l’assemblée nationale, où il ne peut être l’objet d’aucun examen sérieux.

Ce grand effort collectif d’une législature ne fait que mieux ressortir la disproportion du résultat obtenu, il en est à Paris du pouvoir législatif comme de l’exécutif : de même qu’il y a trop de signatures à donner dans les ministères, il y a au palais Bourbon trop de sessions, trop de séances et trop d’affaires. Aussi qu’arrive-t-il ? Les affaires traînent et les bancs des députés sont aux trois quarts vides, à moins qu’il n’y ait au programme quelque scandale bête, comme celui de la semaine dernière, où un naïf, trompé par un groupe de pauvres agitateurs qui en veulent à tout le monde de n’avoir pu réussir à rien, apporte solennellement à la tribune de soi-disant papiers d’État, dérobés à l’Angleterre, qui se trouvent être tout simplement les élucubrations d’un escroc.

En ce moment où une proposition de loi, qui sera d’ailleurs repoussée et fera perdre seulement quelques journées de travail, a pour objet de rendre le vote obligatoire pour les électeurs, on se demande si l’on ne devrait pas plutôt rendre obligatoire le vote personnel pour MM. les députés, qui délèguent leur boite à bulletins à un collègue et légifèrent par procuration. Je sais bien qu’un absentéisme analogue sévit dans les assemblées délibérantes de presque toute l’Europe, qu’on signale des faits semblables à Berlin, à Londres et à Rome. A Paris, lorsque les procès-verbaux constataient, il y a trois semaines, que la loi sur les accidens du travail était votée par 506 voix contre 10, il n’y avait exactement que 84 membres dans la salle. Mieux vaudrait diminuer le Folk quorum nécessaire pour la validité des votes, et exiger la présence réelle des votans, que de tolérer ces avalanches de bulletins déposés par un seul représentant, au nom de quinze ou vingt collègues absens dont il a la confiance. Il est, en matière de travail personnel, un exemple que l’on peut proposer pour modèle à notre corps législatif, c’est celui de notre premier corps judiciaire : la loi oblige les conseillers à la cour de cassation à recopier eux-mêmes leurs rapports, dans les affaires dont ils sont chargés, depuis la première ligne jusqu’à la dernière. Si l’on exige ainsi des magistrats de l’ordre le plus élevé le strict accomplissement d’une besogne matérielle aussi fastidieuse, — parmi les documens insérés dans ces rapports figurent in-extenso une partie des pièces de procédure, notamment les jugemens et arrêts contre lesquels est formé le pourvoi, — c’est afin de s’assurer que, parvenus au faîte des honneurs de leur carrière, touchant aussi à cette heure où la vieillesse les sollicite au repos avant que la limite d’âge ne les ait atteints, ils ne puissent se reposer sur d’autres du soin de trancher les questions qui leur sont soumises.

C’est par de tels moyens que l’on a conservé, dans l’opinion publique, à la plus haute compagnie des « gens de robe longue » le crédit et l’autorité dont le récent arrêt de l’affaire de Panama vient de donner une nouvelle preuve. Malgré M. l’avocat-général Baudouin, qui concluait à la confirmation pure et simple de l’arrêt condamnant MM. Charles de Lesseps, Fontane et Eiffel, la cour suprême a déclaré que la prescription était acquise aux faits incriminés. Par conséquent, les prévenus ne pouvaient plus être recherchés à raison de ces faits, et l’arrêt du 9 février, qui constituait une violation de la loi, a été annulé. La décision de la cour de cassation, fondée sur un point de droit, a été accueillie avec respect et sans étonnement par tous ceux qui savent combien les textes sont susceptibles d’interprétations diverses et contradictoires.

Mais elle a été surtout agréable à ceux qui avaient trouvé excessif et dépourvu de base juridique le délit d’escroquerie et d’abus de confiance dont plusieurs anciens administrateurs de Panama avaient été déclarés coupables. Que l’affaire de Panama ait été conçue, ou plutôt adoptée fort à la légère, par un homme que l’opinion s’est appliquée à griser d’encens de 1872 à 1880, après l’avoir abreuvé de dégoûts de 1856 à 1868, que cet homme, audacieux jusqu’à la présomption et ennemi des calculs trop précis, se soit figuré qu’ayant percé un isthme il en percerait bien deux ; qu’il ait rencontré des difficultés auxquelles il ne s’attendait pas, difficultés qui, d’ailleurs, n’étaient peut-être pas insurmontables, mais semblaient devoir rendre tout à fait insuffisante la rémunération des capitaux employés ; que la recherche de ces capitaux soit devenue de plus en plus difficile et onéreuse, à mesure que l’opération devenait pécuniairement moins bonne ; qu’au même temps l’accomplissement des travaux se fit avec plus de lenteur et plus de cherté, parce que les entrepreneurs avaient de plus en plus d’exigences et que les directeurs étaient de moins en moins en état de choisir ; qu’un beau jour on ait, — la métaphore est ici à sa place, — jeté le manche après la cognée, telle est, présente à toutes nos mémoires, l’histoire de ce Panama où M. Ferdinand de Lesseps, qui avait eu son Austerlitz à Suez, a trouvé son Waterloo, affaire désastreuse dans la gestion de laquelle il y a eu des négligences incroyables, et un coulage démesuré.

L’action civile reste ouverte aux intéressés qui désireraient y recourir ; on peut admettre que la faute lourde des administrateurs fasse accueillir les poursuites en responsabilité qui leur seraient intentées. Mais l’action publique n’était pas ici de mise ; et la preuve, c’est que ceux mêmes qui l’avaient demandée avec le plus d’ardeur ont changé d’avis et se sont émus de pitié, une fois qu’ils se sont trouvés en présence des articles du code, par lesquels les condamnés ont semblé à leur tour transformés en victimes.

Ainsi qu’on le prévoyait, le fait dominant des élections allemandes, qui ont eu lieu les 15 et 24 de ce mois, a été le succès des socialistes et la défaite des progressistes, aussi bien des dissidens, nuance de Y union libérale, conduits par MM. Rickert et Hinze, que des libéraux-démocrates restés fidèles à M. Richter. Ce dernier groupe, au premier tour de scrutin, n’avait pu faire passer un seul de ses membres, pas même son chef. Les progressistes figuraient dans l’ancien Reichstag au nombre de 68 ; dans le nouveau les libéraux-démocrates, qui forment le gros du parti, ne sont plus que 23, et les membres de l’union libérale que 12. Ceux-ci d’ailleurs, depuis leur adhésion au projet de loi militaire amendé par le baron de Huene, combattent dans les rangs du gouvernement. Quant aux socialistes, qui n’étaient que 36 dans l’assemblée de 1890, ils sont aujourd’hui 45. L’effectif des autres partis offre moins de changement : les conservateurs de toute nuance passent de 86 à 100 ; le parti du centre de 104 à 93, dont 10 favorables à la loi militaire ; les nationaux-libéraux de 43 à 50 ; l’importance des autres groupes reste sensiblement la même que dans le parlement dissous au mois de mai ; seulement un groupe nouveau s’est formé, celui des antisémites, qui compte 16 membres au lieu de 5.

On se fera une idée de l’extrême désagrégement des opinions, durant la période électorale, par ce fait que près de 1,400 candidats se sont mis sur les rangs pour les 397 collèges du Reichstag. Beaucoup de ces candidats étaient de nuance mixte et ne rentraient exactement dans le cadre d’aucun parti ; à Munich, par exemple, le candidat catholique était revendiqué par le centre et par les antisémites, le progressiste était à demi national-libéral. Aussi le corps électoral n’a-t-il pu arriver du premier coup à une décision ferme, et la moitié seulement des députés avaient été élus au scrutin du 15 juin qui avait fourni 183 ballottages. De ce que les socialistes, qui avaient hardiment posé 390 candidatures et qui voient le chiffre de leurs adhérens augmenter de 25,000 à Berlin, où ils étaient déjà très nombreux et où presque tous les sièges maintenant leur appartiennent, paraissent recueillir un sérieux bénéfice de la dissolution, il ne s’ensuit nullement que la solidité ministérielle soit compromise, ni même que la loi militaire soit vouée à un échec dans l’assemblée qui se réunira le 4 juillet. Au contraire, elle paraît assurée de 10 à 20 voix de majorité.

A coup sûr, si le gouvernement impérial comptait sur cet appel au pays pour déblayer le terrain, il s’est trompé ; la politique allemande s’est encombrée de beaucoup de choses auxquelles, il y a quelques mois, on ne songeait pas. Des points fermes autour desquels on se mouvait sont devenus branlans ; des idées, des programmes ont disparu, d’autres ont surgi. Les anciens partis ont tous été plus ou moins jetés hors de leurs anciens chemins. On s’aperçoit de la disparition de l’homme qui, pendant vingt ans, a dirigé en maître les destinées de l’empire ; l’absence de cette action, attractive ou répulsive, très puissante en tout cas, du prince Bismarck se fait sentir. On ne saurait enlever la plus grosse pièce d’un jeu sans qu’un nouveau groupement ne s’impose sur tout l’échiquier, et ce groupement ne sera pas l’affaire d’un jour.

Le comte Caprivi saura-t-il se servir des élémens que la chambre nouvelle lui apporte ? On doit conjecturer dès à présent que la majorité favorable au projet militaire est trop faible (une quinzaine de voix environ) pour ne pas risquer d’être entamée par les événemens dans le cours des cinq années de la législature. Le nombre est grand des Allemands qui savent que personne en Europe n’a soif de sang, qu’il n’est pas vrai que les Russes arrivent : Die Russen kommen, comme le portait le titre d’une brochure distribuée à profusion le mois dernier, — car l’épouvantail russe a joué au-delà du Rhin, durant cette période, un rôle jusqu’ici réservé à « la soif de revanche » des Français, — et que le bon sens commanderait à un État pacifique de retourner le vieil adage et de dire : Si vis pacem, para pacem.

Cette préparation de la paix, cette détente si désirable que le comte Kalnoky semblait entrevoir, dans ses derniers discours, comme une vision lointaine, comme le mirage d’une terre promise qui nous fuit, le projet recommandé par l’empereur Guillaume en est précisément l’opposé. Il est le para bellum le plus caractérisé que l’on ait vu depuis le traité de Francfort. Les ministres l’ont dit et répété à Berlin : c’est pour être en mesure de prendre l’offensive que l’on demande de nouveaux hommes et de nouveaux crédits. Si le gouvernement allemand qui, lors du vote des lois militaires précédentes (11 février 1888 et 15 juillet 1890), prenait l’engagement formel de ne pas demander à la nation de nouveaux sacrifices jusqu’à l’expiration du septennat en cours (1er avril 1894), a aussi complètement changé d’avis, c’est qu’en 1893 comme en 1862 les chefs militaires trouvent que la landwehr finit par absorber l’armée active, sous prétexte de la renforcer ; et qu’à multiplier les formations de réserve, sous des noms divers, on risque de retarder et d’alourdir les forces agissantes, celles qui, entrant les premières en campagne, peuvent porter les coups décisifs. C’est pourquoi l’on propose d’élever de 170,000 à 235,000 hommes le chiffre des incorporations annuelles.

On a de longue main persuadé à nos voisins de l’Est qu’ils étaient obligés de faire peur pour n’avoir pas peur eux-mêmes ; or les maîtres de l’empire germanique trouvent que, maintenant, ils ne font plus assez peur. Le peuple allemand, plus clairvoyant que le peuple italien qui se saigne avec joie pour défendre une indépendance que nul n’a jamais songé à attaquer, se rend bien compte qu’aucun État en Europe ne désire la guerre, et qu’il va faire de nouvelles dépenses d’une utilité douteuse. Si l’Allemagne avait, comme la France ou l’Angleterre, un de ces gouvernemens d’opinion qui, semblables aux moulins, ne marchent que dans le sens du courant, nul doute que la loi militaire n’eût été rejetée, parce que beaucoup de ceux qui l’ont votée en mai n’y tenaient guère, tandis que ceux qui ont voté contre la repoussaient de toutes leurs forces.

Mais, dans les conditions où fonctionne le parlementarisme sur les bords de la Sprée, où l’ultime concession des princes est de traiter d’égal à égal avec la nation, où par suite le gouvernement ressemble beaucoup à la diplomatie, il est arrivé que la consolidation du service de deux ans et que l’adoption, pour couvrir les frais du projet, d’impôts moins impopulaires que les taxes sur l’alcool, la bière ou les opérations de Bourse, ont suffi, avec la volonté du souverain, pour déplacer en faveur du chancelier une majorité à laquelle les nouvelles conquêtes du socialisme viennent de donner à réfléchir.

Heureuse l’Espagne que sa position géographique met en dehors de ces menaces permanentes de conflit, et à laquelle ses bonnes relations avec son unique voisin territorial vont permettre de réaliser dans le budget militaire des économies qui remettront sur pied ses finances. Le gouvernement de la régente n’a pas besoin pour être, selon la formule, « respecté des autres pays, » de jeter, dans ce gouffre toujours béant des frais d’armement, une partie notable de ses recettes qui pourront être employées plus utilement à combler des déficits chroniques.

Déjà, malgré l’obstruction étonnante des conservateurs, la chambre a adopté le projet relatif au contingent de l’armée ; il est vraisemblable qu’il en ira de même pour la réforme des capitaineries générales, mécanisme arriéré, inutile et très cher. En ce qui concerne le remaniement si désirable des circonscriptions judiciaires, M. Montero-Rios paraît devoir rencontrer plus de difficultés : tous les intérêts privés, attentifs à la perpétuité des abus qui les font vivre, tendent à se coaliser. On essaie d’organiser la grève des avocats pour protester contre la suppression des cours d’audience et la grève des distillateurs pour protester contre l’impôt sur l’alcool.

Il n’y a pas deux mois, les conservateurs canovistes avaient promis leur concours aux projets de loi et initiatives ministérielles qui auraient pour résultat la restauration des finances. Aujourd’hui, M. Canovas s’oppose aux réductions projetées, et déclare qu’il empêchera, par tous les moyens, leur réalisation. Ses amis ont présenté d’innombrables amendemens contre le budget. Le moment semble pourtant mal choisi, pour le chef du précédent cabinet, de s’opposer ainsi à la marche régulière du gouvernement, lorsque l’anarchisme essaie de développer sa propagande explosive à Madrid et à Barcelone, et lorsque M. Canovas lui-même vient récemment d’échapper à un attentat dirigé contre sa demeure.

Que veulent donc les Espagnols ? Voilà plus de quarante ans que l’on crie au gaspillage, — et avec combien de fondement, — que l’on demande des économies, et lorsqu’il se présente enfin un ministère qui veut accomplir des réformes, le pays se soulève. Heureusement pour le cabinet Sagasta, il se produit en Espagne un mouvement contraire à celui que l’on remarque en France. Ainsi qu’on l’a vu aux Cortès, lors de la mémorable séance de cinquante heures consécutives, dans laquelle a été voté l’ajournement des élections municipales, les républicains, au-delà des Pyrénées, viennent à la monarchie, comme les conservateurs de ce côté viennent à la république. MM. Abarzuza et Almagro, les lieutenans de M. Castelar, chefs des possibilistes au sénat et à la chambre, avaient nettement adhéré au régime actuel. Seul, le groupe des vingt et un, conduit par M. Pi y Margall, persiste dans une opposition qui revêt de plus en plus un caractère révolutionnaire. Quant aux réclamations de la Navarre, de la Galice ou de la Catalogne, en faveur du maintien du système contributif, rien n’empêche de leur donner satisfaction sans porter atteinte aux projets de M. Gamazo ; d’autant plus que le régionalisme politique, quoi qu’en aient dit beaucoup de journaux, est bien mort en Espagne et que ces mouvemens sont tout en surface.

Dans ces conditions, en montrant un peu de fermeté vis-à-vis de la chambre, et lors même qu’il ferait quelques concessions sur la façon dont il opérera ses réformes, le cabinet Sagasta pourra conduire à bonne fin l’œuvre qu’il a entreprise du relèvement de la situation financière dans la péninsule. Si, pour réussir, le premier ministre doit procéder d’une façon virile contre certaines coutumes déplorables que nul jusqu’ici n’a eu le courage d’extirper, il pourra se souvenir de la chute du cabinet Canovas, qui est justement tombé pour n’avoir pas su rétablir l’ordre dans l’administration corrompue de la capitale.

Les puissances amies de l’Espagne se réjouiront des succès que le ministère remportera dans cette campagne difficile. Elles ne peuvent qu’encourager aussi le chef du département actuel des colonies, M. Maura, dans la politique modérée qu’il préconise du home-rule cubain, afin de démontrer aux autonomistes et aux libéraux, qui constituent la majorité de la population dans l’île, que l’Espagne veut désormais consulter les aspirations et les intérêts créoles et ne plus les sacrifier aux préjugés de la métropole, qui profite de ce que la majorité des représentans des Antilles au parlement est hostile à ce développement d’indépendance. L’ancien système colonial a fait son temps ; au contraire, cette politique de réforme, qui a reçu l’adhésion des membres du parti autonomiste à La Havane, lesquels ont prêté leur appui à l’autorité pour réprimer le soulèvement du mois dernier, dans la province de Santiago, est le meilleur préventif et la meilleure réponse que l’on puisse faire à Madrid, à ceux qui ont pour mot d’ordre « Cuba libre, » comme à ceux qui rêvent d’une annexion aux États-Unis.

Cette seconde hypothèse n’ayant aucune chance de se réaliser, aujourd’hui où les conceptions pan-américaines de M. Blaine sont moins en faveur que jamais à Washington, la première, celle d’une république cubaine, n’a rien de particulièrement enviable pour les créoles qui jettent un regard sur les complications extérieures et intérieures où se débattent en ce moment les États libres, d’origine espagnole, de l’Amérique du Sud : au Nicaragua, nous venons d’assister à une révolution, fomentée contre le président Sacaza par son prédécesseur M. Zavola. Résultat de la lutte permanente de deux villes, Léon et Granada, l’une la plus importante, l’autre la plus ancienne du pays ; la première toujours prête à se révolter quand la seconde domine et réciproquement. On put croire un instant que les États-Unis profiteraient de cette situation pour mettre la main sur le canal du Nicaragua à l’entrée duquel ils avaient envoyé stationner un navire. La guerre s’est terminée par la défaite et la démission du président, qu’une assemblée nouvelle est chargée de remplacer. Le plus clair du résultat, c’est que les frais militaires des deux côtés seront considérés comme faisant partie de la dette nationale.

Au Brésil, la révolte vient à peine de prendre fin dans cette province occidentale du Rio-Grande-do-Sul, où, de 1835 à 1845, avaient eu lieu des mouvemens analogues, qui aboutirent à une sécession passagère et à la fondation de la république de Piratiny. Cette fois les insurgés fédéralistes, soutenant ce qu’ils appelaient « l’empire du droit, » ont été vaincus par l’armée régulière envoyée contre eux par le maréchal Peixoto, qui prétendait restaurer « l’empire de la légalité. » Le général des révoltés s’est réfugié, avec ses soldats, sur le territoire de l’Uruguay, que le gouvernement de Rio-Janeiro accuse d’avoir favorisé, sinon fomenté, le mouvement. Il est d’ailleurs à craindre que la paix actuelle soit de courte durée, sur ce point extrême de la grande république du Sud, longtemps désolée par le pillage, le vol et l’assassinat, si l’on tient compte des mécontentemens soulevés par le gouverneur actuel du Rio-Grande, M. Castilhos, et par sa bizarre constitution « positiviste. »

Dans le Honduras, où la lutte s’éternisait, où le président Aguaro était virtuellement prisonnier de ses propres partisans à Tegucilgapa, en proie à la terreur et à l’anarchie, le gouvernement a fini par avoir le dessus, mais le chef de l’État a dû résigner ses pouvoirs entre les mains du chef de l’armée, le général Gassiez. Au Venezuela, Crespo etRojas Paul, unis pour renverser Palacio, ne le sont plus pour le remplacer et s’accusent de trahir la cause commune. A Lima, les élections présidentielles ont été le signal de troubles graves, entre les partisans du général Cacerès et ceux de Pierola.

Au Chili, le président Montt vient à peine d’échapper au coup de main tenté contre lui par les amis de l’ancien dictateur Balmaceda, et il a dû mettre en état de siège quatre provinces de la république. A l’extérieur, la vieille question des limites chilo-argentines, discutée sans résultat depuis plus de trente ans, a été sur le point de susciter une guerre entre les deux pays. Comme si ces nations n’avaient pas besoin de toutes leurs forces pour lutter contre les maux politiques et financiers qui les minent intérieurement ! En ce qui touche la république Argentine, le président Saënz Pena est particulièrement intéressé à terminer cette affaire des limites, s’il veut relever un peu son prestige, fort amoindri par les événemens de Corrientes et de Catamarca. Ces deux provinces, en effet, continuent à être en révolution, et le président, dans son message du mois dernier, s’en remet au congrès du soin de décider les mesures qu’il faudra prendre pour mettre fin à cette situation anormale. On ne sait encore si le nouveau cabinet qui vient d’entrer en fonctions à Buenos-Ayres, et par lequel M. Saënz Pena vient de remplacer proprio motu ses anciens ministres, montrera à cet égard plus de vigueur.

Spectatrice attristée de dissensions incompréhensibles pour elle, l’Europe, qui a prêté à ces républiques hispano-américaines les milliards nécessaires à la mise en valeur de leur sol, s’inquiète et se demande si elle ne s’est pas trompée dans ses appréciations trop optimistes, et si ces États ne portent pas en eux quelque germe morbide qui les condamne à une irrémédiable impuissance.

Il n’en est rien, et l’avenir le prouvera. Il y a là un choc de races superposées non encore unifiées : d’une part les blancs, caballeros, politiciens, impatiens de s’enrichir, recourant à tous les moyens ; de l’autre les peones, insoucians des affaires publiques, faciles à entraîner, sans moralité ni respect des lois. Mais, entre ces deux élémens extrêmes apparaît une classe moyenne, embryonnaire dans quelques États, plus compacte et plus avancée dans quelques autres, dont les progrès rapides présagent l’avènement prochain. Avant peu prépondérante, elle imposera sa volonté. Elle représente l’élément stable, les intérêts permanens, qui s’accommodent mal des coups d’audace, des pouvoirs conquis et renversés par la violence.

Là sera le remède aux maux actuels, le facteur nouveau appelé à justifier les pronostics favorables de ceux qui, tout en déplorant de tristes erremens, ne désespèrent pas de la grandeur future de ces républiques.


Vte G. D’AVENEL.