Chronique de la quinzaine - 30 juin 1895

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Chronique n° 1517
30 juin 1895


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




30 juin

Depuis quinze jours, les événemens se sont précipités au dehors avec une telle rapidité qu’il est presque impossible d’en rendre compte d’une manière complète. À l’intérieur, au contraire, la situation est restée stagnante : la Chambre continue de discuter la réforme des boissons. On se demande comment il lui sera possible de voter les quatre contributions directes avant le 14 juillet, date qu’elle assigne, ou du moins qu’elle voudrait être sûre de pouvoir assigner à la fin de ses travaux, à cause des élections aux conseils généraux qui auront lieu le 28. D’autres questions encore, dont la discussion immédiate s’impose pour des motifs divers, viennent à la traverse : tantôt une discussion de crédits supplémentaires où toute la question coloniale se trouve engagée, tantôt une interpellation de M. Jaurès. En réalité, la machine parlementaire s’en va à la dérive, très insuffisamment gouvernée, et il en résulte une situation qui commence à inquiéter sérieusement les esprits observateurs. Nous en reparlerons pendant les vacances ; le temps nous manque aujourd’hui ; c’est plutôt de l’autre côté des frontières que doivent se porter nos regards.

L’Europe a vécu pendant huit jours attentive aux moindres détails des fêtes de Kiel. Elles ont été fort brillantes : l’empereur Guillaume a dû être content de l’impression générale qu’elles ont produite. On a raconté qu’il avait éprouvé un peu de contrariété de quelques incidens sans grande importance, mais nous n’en croyons rien. Les fêtes de ce genre doivent être jugées dans leur ensemble, et l’ensemble cette fois, a été satisfaisant. Quant à l’empereur lui-même, il a tenu, d’abord à Hambourg et ensuite à Kiel, le langage le plus propre à rassurer ses auditeurs. Au milieu d’un formidable appareil de guerre, il n’a parlé que de la paix, de sa ferme volonté de la maintenir, de sa confiance dans sa durée. Le canal qui unit la mer du Nord à la Baltique, et qui, lui aussi, peut à bien des égards être considéré comme un redoutable instrument de guerre, a été présenté au monde comme particulièrement propre à améliorer le sort matériel des nations. Il rendra leurs communications plus faciles et plus promptes. « La mer, a dit le jeune souverain, en rééditant un mot qu’on a pu croire neuf tant il s’appliquait bien à la circonstance, rapproche les nations au lieu de les éloigner. » Les discours impériaux ont rencontré une approbation universelle. Chez nous, les patriotes de profession avaient exprimé la crainte que nous ne fussions exposés à Kiel à des empressemens qui auraient pu nous causer un peu d’embarras. Il n’en a rien été. Tout s’est passé avec une correction parfaite, et l’empereur d’Allemagne a tenu, comme nous nous y attendions bien, à manifester une courtoisie parfaite, c’est-à-dire discrète, à tous ceux qui avaient répondu courtoisement à son invitation. Au reste, les prédictions pessimistes, les inquiétudes, les alarmes même dont quelques-uns de nos journaux s’étaient faits les organes ont laissé l’opinion à peu près indifférente. Nous avons déjà parlé de la discussion qui s’est produite à la Chambre des députés, au moment même où nos vaisseaux partaient pour Kiel. Elle a été utile, et il a fallu remercier, en fin de compte, ceux qui l’avaient provoquée. Toute la fantasmagorie dont les orateurs d’extrême gauche avaient essayé d’émouvoir les imaginations s’est évanouie au grand jour de la tribune. L’énergie d’accent avec laquelle M. Ribot a déclaré que, pour son compte, il estimait nos navires bien placés à côté de ceux de nos alliés, a produit sur la Chambre, et bientôt après sur le pays, une impression profonde. Ce mot d’alliance, cette affirmation d’une entente préalable avec les Russes frappaient les oreilles pour la première fois. Une lumière subite a éclairé beaucoup d’esprits ; d’autres se sont montrés hésitans ou sceptiques. Des journaux étrangers ont entretenu pendant quelques jours ces derniers sentimens : ils ont affecté de se tourner du côté de, la Russie en annonçant un démenti, et ils n’auraient pas manqué d’en attribuer le caractère à la moindre réserve, à la plus légère réticence qui seraient venues de Saint-Pétersbourg. L’attention, déjà éveillée dans toute l’Europe est devenue plus intense : il semblait qu’on s’attendit à de l’imprévu, et en effet il y en a eu.

On a appris, le même jour, deux incidens dont le rapport avec les circonstances générales n’a paru à personne être l’effet du simple hasard. Si le gouvernement russe n’avait pas été d’accord avec le gouvernement de la République, non seulement sur les choses, mais encore sur la manière de les manifester, rien ne lui aurait été plus aisé que de s’abstenir de toute démarche propre à être interprétée comme une adhésion. On sait ce qui s’est passé. M. de Mohrenheim s’est rendu à l’Élysée pour remettre à M. Félix Faure le collier de l’ordre de Saint-André, et en même temps les escadres russe et française se rencontraient sur un point déterminé d’avance dans les eaux danoises, et naviguaient de conserve jusqu’à la rade de Kiel. Il était impossible de notifier l’alliance par une démonstration plus claire à toutes les puissances maritimes dont les vaisseaux étaient réunis à l’orifice oriental du nouveau canal. A partir de ce moment, les doutes ont cessé ; le concert établi entre les deux puissances n’a plus été discuté. On en ignore la nature exacte et les conditions, mais son existence même est hors de cause. C’est à nos yeux un fait important, et quand même notre présence à Kiel n’aurait pas eu d’autre résultat, il faudrait encore se féliciter de celui-là. Tout le monde, en France, est partisan de l’alliance russe : jamais, depuis bien longtemps, le sentiment national n’a été plus unanime. Cette unanimité n’est pourtant pas de date très ancienne. Il ne faut pas remonter bien loin pour trouver parmi nos hommes politiques d’autres tendances, sinon d’autres préférences, et certes les lumières de ceux auxquels nous faisons allusion ne peuvent pas être mises en doute plus que leur ardent patriotisme. Les traditions encore récentes de notre diplomatie ne sont pas tout à fait conformes à ses pratiques actuelles ; mais, bien loin de le lui reprocher, il convient, au contraire, de l’en féliciter. Bien des choses ont changé dans le monde depuis peu d’années : un gouvernement intelligent devait s’en apercevoir et modifier son attitude en conséquence. On n’a rien fait d’un côté pour nous retenir ou nous ramener, tandis qu’on a beaucoup fait de l’autre pour opérer avec nous un rapprochement qui était de plus en plus conforme à la nature des choses. L’instinct national a été plus rapide encore que l’évolution du gouvernement. Avant même que l’alliance ait été faite et cimentée comme elle paraît l’être aujourd’hui, il y a eu de la part du peuple lui-même un acte de foi vraiment spontané. Nul peut-être ne saurait dire au juste quelle pensée un peu confuse, quel espoir indéterminé, quelle suggestion obscure comme la plupart de celles qui viennent du destin, ont poussé en 1891 nos navires vers Cronstadt ; mais personne n’a oublié l’explosion d’enthousiasme qui a éclaté lorsqu’on a su comment ils avaient été reçus. Dès ce moment l’alliance était virtuellement faite ; il ne restait plus aux gouvernemens qu’à la conclure. L’avaient-ils fait ? Hier encore on n’en savait rien. Bien que la confiance populaire n’ait jamais été ébranlée, certains doutes, habilement propagés du dehors, commençaient à s’infiltrer dans les esprits. Les journaux étrangers affectaient, sous des formes plus ou moins enveloppées, de nous considérer et de nous présenter à nous-mêmes comme naïvement dupes d’une illusion. Les souvenirs du passé revenaient aux mémoires : que de fois n’avions-nous pas été déjà les victimes d’illusions de ce genre ! que de fois notre généreux abandon n’avait-il pas été mal récompensé ! Par une volte-face assez imprévue, ceux-là mêmes qui avaient le plus bruyamment, le plus théâtralement poussé à l’alliance, étaient les premiers à lui demander des comptes. Peut-être agissaient-ils ainsi par simple esprit d’opposition : ils étaient pour l’alliance aussi longtemps qu’ils croyaient pouvoir accuser le gouvernement de l’accueillir avec tiédeur, et ils changeaient, sinon de sentiment, au moins de langage, lorsqu’il devenait clair que le gouvernement y conformait sa politique générale. À leur tour, ils voulaient savoir si véritablement cette alliance existait. Ils reprochaient au ministère de lui faire trop de sacrifices préalables, et sans doute gratuits. Par un retour à de vieilles habitudes, ils s’apitoyaient avec tendresse sur le sort de peuples très intéressans, comme le Japon, et perdaient de vue les intérêts français dans la contemplation trop exclusive et le souci des intérêts japonais. Il était temps, pour arrêter cette campagne encore à ses débuts, de fixer les esprits, soit au dehors, soit au dedans, sur des faits positifs. On l’a compris à Paris, on s’en est également rendu compte à Saint-Pétersbourg. Et voilà pourquoi nos navires et ceux de la Russie sont arrivés ensemble dans les eaux de Kiel.

Le but que se proposaient les deux gouvernemens a été atteint du même coup. L’Europe ne se méprend plus aujourd’hui sur le caractère de notre entente avec le grand empire de l’Est : elle sait qu’il y a entre celui-ci et nous un peu plus et autre chose que ce qu’on appelle de bons rapports. En France, le patriotisme le plus ombrageux s’est rassuré sur les dangers que pouvait faire courir à notre dignité l’envoi à Kiel de quelques-uns de nos navires. On se plaît même à croire, et non sans motif, que l’arrivée en commun de l’escadre russe et de la nôtre a dû produire quelque effet. Nous sommes restés à Kiel aussi longtemps que se sont prolongées les manœuvres nautiques et les cérémonies qui s’y rattachaient. Quant aux fêtes proprement dites, qui sont venues ensuite, un deuil national ne nous permettait pas d’y assister : nos navires sont partis à la veille de l’anniversaire de la mort violente du président Carnot. Ce deuil, qui nous a été si sensible, n’est pas le seul qui pèse sur la patrie. Tout a été préparé et conduit de manière que toutes les convenances nationales et internationales fussent également ménagées. Nous avons rempli nos devoirs envers l’Europe et envers nous-mêmes, et cet incident de Kiel a tourné de telle manière que les esprits les plus chagrins ne peuvent pas contester à notre gouvernement le mérite, au moins, de la difficulté vaincue.

En Angleterre, le ministère Rosebery est tombé ; il a été remplacé par un ministère Salisbury. Ce grave événement était prévu depuis déjà quelques mois : toute la question était de savoir à quel moment et de quelle manière il se produirait. À ce double point de vue, il y a eu surprise, mais surprise légère, car le moment n’avait déjà plus qu’une importance secondaire et l’occasion n’en avait jamais eu. On a dit que lord Salisbury avait hésité à prendre le pouvoir : le budget n’était pas encore voté et le gouvernement démissionnaire, qui conserve dans la Chambre des communes une majorité de quelques voix, refusait de prendre un engagement à ce sujet. Le refus de lord Rosebery ou de sir William Harcourt, tout aussi bien que l’hésitation de lord Salisbury, ne pouvaient être qu’une tactique provisoire : on n’a pas tardé à se mettre d’accord. Les conservateurs n’étaient pas pressés de revenir aux affaires : ils sentaient bien, et, au surplus, la plupart des élections partielles qui avaient lieu sur les points les plus divers du territoire leur prouvaient que le temps travaillait pour eux. Ils auraient préféré que le budget fût voté avant la chute du cabinet libéral. En durant plus longtemps, celui-ci se serait usé davantage. Aussi croyait-on généralement qu’on le laisserait vivre encore quelques semaines, peut-être quelques mois. Il est tombé sur une surprise qu’il lui aurait été très facile de réparer le lendemain, pour peu qu’il l’eût voulu. Les conservateurs eux-mêmes se seraient prêtés à la résurrection apparente d’un cadavre aussi authentique : qu’avaient-ils à y perdre ? C’est le 22 juin que, au moment où on s’y attendait le moins, le ministre de la guerre, M. Campbell-Bannerman, a été mis en minorité de 7 voix. Un membre de l’opposition conservatrice, M. Brodrick, ancien sous-secrétaire d’État au même département, lui reprochait de n’avoir pas, dans les arsenaux, certains approvisionnemens en quantité suffisante, et il demandait à la Chambre, pour manifester son mécontentement, de voter une diminution sur le traitement du ministre. Ainsi fut fait. Mais il n’y avait dans la salle des séances que 257 votans, et les conservateurs ne s’attendaient pas plus à leur succès que les libéraux à leur échec. Personne n’avait songé à mettre en minorité M. Campbell-Bannerman, qui est personnellement sympathique à tous les partis. Les journaux les plus opposés semblent s’entendre pour faire aujourd’hui son éloge. On rappelle que lorsque le speaker a dernièrement donné sa démission, il aurait dépendu de lui de le remplacer ; mais le ministère a cru avoir besoin de sa popularité et a tenu à le conserver dans ses rangs. Comment donc se fait-il que ce soit lui, précisément, qui ait été frappé par un coup de foudre parti d’un ciel serein ? On ne se l’expliquerait pas si le ministère Rosebery n’était pas arrivé, depuis quelque temps déjà, à un de ces états de décomposition maladive où il est dangereux de se montrer en public et où les moindres accidens sont mortels. Quand on en est là, il ne faut pas demander pourquoi c’est tel membre qui est atteint le premier plutôt que tel autre, puisque la mort est partout.

En réalité, le ministère libéral était perdu à partir du jour où M. Gladstone, vaincu par les premières infirmités de la vieillesse, a pris sa retraite. M. Gladstone n’était pas facile à remplacer à la tête de son parti, d’abord à cause de sa valeur propre et de l’immense ascendant dont il jouissait, ensuite à cause des questions qu’il avait soulevées et que lui seul était capable de résoudre : encore ne sommes-nous pas sûrs qu’il y eût réussi. Comme si ce n’était pas assez de la question irlandaise, de ce home rule dont il avait fait sa chose propre, et au sujet duquel il s’était brouillé avec plus d’un de ses amis, il avait entrepris une campagne quasi-révolutionnaire contre la Chambre des lords, dans laquelle il voyait, pour la réalisation de ses projets, un obstacle à briser. Nous ne parlons pas des autres réformes entreprises sous son ministère, notamment des réformes financières si audacieusement conduites par sir William Harcourt : elles étaient sans doute de nature à troubler bien des habitudes et bien des intérêts, mais les forces du parti libéral pouvaient y suffire. Ce parti, par les secousses successives que M. Gladstone lui avait imprimées, par l’ébranlement qui en était résulté, par les disjonctions qui s’y étaient produites, par les élémens nouveaux qui s’y étaient introduits, par les alliances qu’il avait dû conclure et par les malheurs arrivés à quelques-uns de ses amis ou de ses alliés, avait singulièrement perdu de sa vitalité. Il y suppléait par celle de M. Gladstone, qui tenait du prodige. Mais le grand vieillard une fois disparu, il était facile de prévoir que son héritage écraserait ses successeurs. D’autant plus qu’il n’était pas permis de l’accepter sous bénéfice d’inventaire, de s’en approprier telle partie et d’en rejeter telle autre, car M. Gladstone restait très attentif à tout dans sa retraite. Sa mauvaise humeur était si redoutable à ses amis qu’il a suffi d’en répandre le bruit quelques jours avant la chute de lord Rosebery pour porter à celui-ci le coup qui la achevé. Le bruit n’était pas fondé : qu’importe ? l’effet a montré le peu de solidité du ministère. M. Gladstone, qui était à Kiel ou à Hambourg, a envoyé un démenti par télégramme ; il est même revenu à Londres ; mais, à son arrivée, il a trouvé lord Rosebery par terre, et il n’a pu que dîner avec lui : témoignage posthume d’une sympathie désormais inutile.

Il faut bien dire aussi, avec tous les ménagemens qui sont dus à un homme renversé, que lord Rosebery a été loin de réaliser les espérances qu’on avait mises en lui. A la vérité, elles étaient très grandes. Jamais homme politique n’a eu des débuts plus brillans : tout lui réussissait et il semblait qu’une fée bienveillante se fût penchée sur son berceau. Le charme a opéré jusqu’au moment précis où lord Rosebery est devenu premier ministre : son efficacité s’est dissipée du même coup. Lord Rosebery n’était pas au pouvoir depuis trois semaines que le désenchantement était partout. Les libéraux ressentaient déjà les anxiétés les plus vives. Ils avaient l’impression que, sous l’abondance et même sous l’âpreté un peu hautaine de ses paroles, leur chef hésitait, tâtonnait, et manquait déjà de la première condition pour inspirer confiance, à savoir la confiance en soi. Ils n’ont pas tardé à se demander si le choix qu’ils avaient fait était le meilleur possible. Lord Rosebery n’avait aucune influence sur la Chambre des lords à laquelle il avait jeté une sorte de provocation, en jurant de réduire ses résistances et de lui retirer l’exercice de ses attributions essentielles. Le pays, auquel il avait annoncé l’intention de faire appel, se montrait froid, indifférent, réfractaire. Quant au leader de la Chambre des communes, sir William Harcourt, on assure qu’il avait eu des prétentions personnelles à la direction du parti, et qu’il ne s’est jamais consolé de sa situation secondaire. À la vérité, c’était une tradition constante dans le parti libéral que le premier ministre appartînt à la seconde Chambre, et le fait d’être retenu par sa grandeur à la Chambre des lords a très certainement diminué entre les mains de lord Rosebery l’efficacité du pouvoir. L’inconvénient n’est pas le même pour le parti conservateur : il n’a pas besoin d’une action aussi puissante sur les Communes pour faire accepter un programme moins chargé de promesses plus ou moins effrayantes, et puis, dans les circonstances actuelles, lord Salisbury est assuré d’avoir un alter ego tout dévoué dans la personne de son neveu M. Balfour, qui représentera le gouvernement dans la Chambre issue du suffrage populaire, et qui a déjà fait ses preuves de capacité et de talent.

Nous ne voudrions pas comparer M. Balfour à ce qu’était lord Rosebery avant d’être premier ministre, car les deux hommes diffèrent sensiblement, mais il y a quelque analogie entre leurs situations. M. Balfour, enfant chéri des conservateurs, excite parmi eux les mêmes espérances que lord Rosebery le faisait naguère parmi les libéraux. Sa popularité est déjà immense, et toute l’Angleterre le regarde comme un homme du plus bel avenir. Puisse-t-il à son tour, après avoir connu les sourires de la fortune, ne pas en éprouver les rigueurs ! Au reste, l’âge de lord Salisbury permet de croire qu’il gardera longtemps encore la direction de son parti, et qu’avant d’avoir à soutenir le poids des plus grandes responsabilités, M. Balfour prendra des années et acquerra encore plus d’expérience. Pour le moment, il est premier lord de la trésorerie : c’est un beau lot, puisque c’est celui que s’attribue généralement le premier ministre. Lord Salisbury, malgré son respect des traditions, est le premier qui ait manqué à celle-là : déjà lors de son dernier ministère, il avait pris pour lui le ministère des affaires étrangères, sans doute parce qu’il les traite supérieurement. Les dissentimens que notre gouvernement a eues plus d’une fois avec lui nous empêchent d’autant moins de reconnaître sa haute valeur, que nous n’avons pas eu à nous louer davantage de ses successeurs : lord Salisbury gagne plutôt à la comparaison. La politique extérieure de l’Angleterre conserve toujours la continuité qui convient aux affaires d’un grand pays, et les changemens de ministres n’amènent pas une différence bien appréciable dans les directions qu’ils suivent. La seule différence est que cette politique constante est tantôt mieux conduite et tantôt plus médiocrement : avec lord Salisbury, elle l’est plutôt mieux. Lord Rosebery, quand il est devenu chef du Foreign Office au moment de la constitution du cabinet Gladstone, a fait dire partout qu’il n’avait d’autre prétention que de continuer fidèlement la politique du marquis de Salisbury, auquel il succédait, et cette assurance a été acceptée par les conservateurs, qui, de leur côté, se sont empressés de témoigner une confiance particulière dans le nouveau ministre des affaires étrangères ; mais on n’a pas tardé à s’apercevoir que le changement de l’homme avait une répercussion sur la marche des choses. D’ailleurs au bout de quelques mois, lord Rosebery, devenu premier ministre, a abandonné le ministère des affaires étrangères à lord Kimberley. Ce ministère n’a pas pu échapper à la maladie de langueur qui atteignait le gouvernement tout entier. Comment entamer une négociation importante lorsqu’on sait d’avance qu’on n’aura pas le temps de la mener à terme ? On attend, on se réserve, on recule devant les responsabilités trop lourdes. À ce point de vue, les puissances étrangères elles-mêmes ont intérêt à ce qu’il y ait en Angleterre un gouvernement qui se sente sûr de son lendemain, assez fort pour être conciliant au dehors et pour faire accepter par l’opinion au dedans les transactions qu’il aura jugées raisonnables ou nécessaires.

Sera-ce là le caractère du gouvernement de lord Salisbury ? Il réunit beaucoup des conditions qui lui permettraient d’y prétendre et d’y rester fidèle. Rarement un parti est arrivé au pouvoir avec plus de chances d’y demeurer longtemps. L’effondrement du cabinet libéral lui fait la partie belle. Il n’y a qu’une ombre au tableau : elle vient de la situation et des prétentions des unionistes. Si le parti libéral est un parti hétérogène, il en est de même du parti conservateur. La question d’Irlande a opéré comme un dissolvant sur l’un et sur l’autre : elle a commencé par les désagréger tous les deux pour leur imposer ensuite une composition nouvelle et mêlée. Deux des anciens lieutenans de M. Gladstone, et non des moindres, M. Goschen et M. Chamberlain, ont pris rang aujourd’hui parmi ceux de lord Rosebery. Le premier n’inquiète que très peu de personnes, mais il n’en est pas de même du second. Parti des rangs les plus avancés du radicalisme, M. Chamberlain est resté radical d’opinions et de procédés, et il s’efforce de trouver entre son ancien parti et le nouveau ce que nous appellerions un programme de concentration, qui modifierait profondément celui des conservateurs. M. Chamberlain est un homme actif, entreprenant, violent même, au moins dans ses idées et dans la forme qu’il leur donne, et il est sans doute appelé, aussi bien par ses défauts que par ses qualités, à jouer un rôle important, sinon dangereux. N’ayant aucun préjugé, il confond volontiers les traditions avec les préjugés. Enfin il s’est beaucoup occupé, au moins dans ses discours, de politique étrangère, et nous avons le regret de dire que la sympathie qu’il témoignait à la France autrefois, il y a déjà assez longtemps, a toujours été en diminuant. Dans ses dernières et virulentes harangues, on n’en trouve plus la moindre trace appréciable. Ce radical, anciennement imbu des doctrines de Manchester, est devenu un des champions les plus intraitables de l’expansion coloniale per fas et nefas. Il est allé faire, il y a quelques années, un voyage en Égypte : en quittant Londres, il était partisan de l’évacuation, il y est revenu partisan de l’occupation indéfinie, — toujours tranchant d’ailleurs, péremptoire, excessif, dans les opinions les plus contradictoires. Ancien commerçant, il a été autrefois ministre du commerce avec M. Gladstone : lord Salisbury l’a nommé ministre des colonies. Il est probable qu’en Angleterre, comme cela arrive quelquefois dans d’autres pays, les rapports du ministère des colonies avec celui des affaires étrangères ne seront pas toujours très faciles : heureusement lord Salisbury a une autorité et une expérience devant lesquelles toutes les autres devront s’incliner.

Le nouveau cabinet n’a pas encore fait ses débuts au moment où nous écrivons. Après avoir obtenu le vote du budget avec le consentement des libéraux, il procédera sans retard à des élections générales : la Chambre actuelle est morte avec le ministère qu’elle a tué. Le succès des conservateurs devant le corps électoral n’est pas douteux ; il sera même éclatant. Lord Salisbury aura une majorité considérable, mais il serait prématuré de vouloir dire comment elle sera composée. Quelle y sera la part des unionistes ? Suivant son importance, le cabinet recevra sans doute certains remaniemens. Quoi qu’il en soit, nous entrons dans une nouvelle phase de l’histoire de l’Angleterre : elle appartiendra aux conservateurs. Le parti libéral, surmené par M. Gladstone, et finalement privé du chef qui, après avoir épuisé toutes ses forces, pouvait seul le soutenir des siennes propres, est relégué dans l’opposition, sans doute pour longtemps. Il n’a pas mérité beaucoup de regrets.

On en dirait autant de M. Crispi s’il donnait sa démission, ou s’il venait, pour un motif quelconque, à être renversé ; mais la première hypothèse est tout à fait inadmissible, et la seconde ne paraît pas devoir se réaliser pour le moment. Les débuts de la nouvelle Chambre italienne ont été assez confus. M. Villa, élu président comme ministériel et grâce à l’appui du ministère, a été accusé presque de trahison pour avoir mis les quatre chefs de l’opposition, c’est-à-dire MM. di Rudini, Brin, Zanardelli et Cavallotti, dans la commission chargée de procéder à la vérification des pouvoirs. En Italie, cette commission est nommée par le président. M. Villa a cru montrer de l’impartialité, et il en a fait preuve en effet dans cette circonstance, mais il a provoqué contre lui l’indignation de la majorité, et plus encore celle de M. Crispi. Depuis, il s’est appliqué à faire disparaître ces impressions premières. Le choix qu’il avait fait de M. Cavallotti a surtout provoqué des tempêtes. M. Cavallotti s’est déclaré l’ennemi personnel de M. Crispi ; un duel à mort s’est ouvert entre les deux hommes. M. Cavallotti s’est juré de venir à bout du premier ministre, et peut-être y réussirait-il si M. Crispi se laissait aborder, soit sur un terrain, soit sur un autre, Mais il s’en garde bien. À toutes les attaques, à toutes les accusations dirigées contre lui, il répond en montant au Capitole. C’est une ascension qu’il est obligé d’opérer très souvent, mais il ne s’en lasse pas, et il échappe ainsi à toutes les poursuites. M. Cavallotti l’a interpellé à la Chambre ; il a refusé de répondre, et a demandé à l’assemblée de presser la discussion et le vote du budget. Il s’en est suivi des scènes tumultueuses. On a commencé par se montrer le poing, on a fini par en venir aux coups. M. Villa s’est couvert jusqu’à trois fois dans une même séance. M. Crispi a jugé que tout ce tapage, avec les intermèdes de pugilat dont il était agrémenté, faisait diversion à sa propre affaire : il est resté impassible comme un roc, attendant que les flots s’apaisassent, soit par fatigue puisqu’il s’agit de flots humains, soit par le sentiment de leur impuissance.

M. Cavallotti avait pourtant préparé son attaque avec beaucoup d’art. Il avait annoncé, avant de le déposer, un formidable réquisitoire contre M. Crispi. Les journaux en avaient parlé longtemps à l’avance, et la curiosité était excitée au plus haut point lorsque le tribun de la gauche s’est enfin décidé à le publier. Il nous est difficile, à la distance où nous sommes, de mesurer exactement l’effet produit. Violent, il l’a été ; mais bien profond, on n’oserait en jurer. D’abord le morceau est très long. M. Cavallotti a passé en revue toute la vie de M. Crispi : elle a été romanesque, agitée, pleine de contradictions, traversée par les opinions les plus diverses. Tout le monde savait cela plus ou moins : et puis ? On s’attendait à autre chose, à des révélations tout à fait inédites, à des accusations ignorées jusqu’ici et portant leurs preuves avec elles. Il y a bien eu l’histoire d’une décoration de Cornélius Herz, que M. Crispi a arrachée au roi en lui cachant une partie de la vérité, c’est-à-dire des rapports officiels reçus sur le personnage. Il s’y est mêlé de fâcheuses intrigues de palais, où d’honnêtes gens qui faisaient de la résistance ont été sacrifiés. Que M. Crispi ait touché de l’argent dans cette circonstance, M. Cavallotti l’affirme et il produit un papier qui n’y contredit pas. M. Crispi n’y contredit pas lui-même : il se contente de dire qu’il a sauvé la patrie, et qu’il la sauvera encore toutes les fois qu’elle en aura besoin. On joue ainsi aux propos interrompus, l’un posant les questions, l’autre répondant à côté. Et, en somme, malgré le trouble qui se dégage de l’incident, tout le monde a le sentiment qu’il n’y a rien de bien nouveau dans le dossier de M. Cavallotti. Ce qu’on ne savait pas, on croit presque l’avoir su : on y trouve un air de ressemblance avec beaucoup d’autres choses dont on avait déjà entendu parler et qu’on s’était habitué à regarder comme admissibles. L’étonnement n’est pas bien grand. L’habileté de M. Cavallotti a consisté à réunir en un seul faisceau mille accusations qui s’étaient déjà produites dans l’ordre dispersé, les unes ici, les autres là. Il leur a donné de plus le retentissement d’une chose attendue, espérée par les uns, redoutée par les autres. Mais quoi ! le pays ignorait-il vraiment tout cela lorsqu’il a renvoyé à Montecitorio une majorité crispinienne ? Croit-on que M. Crispi, qui a fait des élections pour n’avoir pas à s’expliquer, s’expliquera aujourd’hui que les élections sont faites et ont tourné à son avantage ? On ne lui arrachera pas un mot de justification. Couvert par le président à la Chambre, il laisse tranquillement passer l’orage, bien décidé à ne pas s’y exposer. M. Cavallotti avait-il prévu ce mutisme obstiné ? On annonce qu’il poursuivra M. Crispi devant les tribunaux ; mais les tribunaux ont décidé que M. Crispi lui-même ne pouvait pas poursuivre M. Giolitti sans l’autorisation de la Chambre. La jurisprudence établie contre lui se retourne maintenant en sa faveur : il est défendu, à son tour, par l’immunité parlementaire. Ne le serait-il pas, qu’il refuserait quand même de comparaître et de répondre, et rien n’est plus fort que cette force d’inertie, lorsque d’ailleurs la majorité s’y prête et sans doute l’encourage.

Il est probable que M. Cavallotti n’aboutira pas dans la voie où il s’est engagé ; mais cela ne veut pas dire que tout le bruit qu’il soulève restera sans effet. Il reste toujours quelque chose d’un très gros scandale, surtout lorsqu’il y a des hommes parfaitement résolus à le renouveler sans cesse, à l’entretenir, à l’évoquer à tout propos. Les séances de la Chambre deviendront de plus en plus difficiles et le même spectre continuera de les agiter. Il est vrai que, aussitôt le budget voté, M. Crispi s’empressera d’envoyer les députés en vacances, et qu’il prolongera ces vacances le plus longtemps possible. L’exemple qu’il donne est de ceux qu’on n’oserait proposer à personne, et qui ne peuvent réussir qu’avec son caractère ou son tempérament. Or, ce tempérament est rare. M. Crispi est certainement aujourd’hui le personnage le plus curieux de l’Europe. On se prend quelquefois à l’admirer : on se dit qu’un homme qui aurait son courage, son audace, sa ténacité, et qui n’aurait que quelques-uns de ses défauts, — avons-nous à indiquer ceux qu’on voudrait éliminer de préférence ? — rendrait des services à son pays. Et pourtant, nous croyons en toute sincérité que M. Crispi n’en rend pas à l’Italie. Il a besoin de l’étourdir, de l’entraîner dans des aventures, de la pousser à une fausse grandeur, de la faire vivre dans une diversion continuelle, pour détourner son attention de certaines choses sur lesquelles M. Cavallotti s’est juré de la ramener sans cesse. Tout cela coûte cher. C’est la rançon de l’honneur de M. Crispi : on se demande si l’Italie consentira à la payer longtemps.

En Autriche-Hongrie comme en Angleterre, une crise ministérielle est survenue depuis quinze jours. Le prince Windischgrætz a donné sa démission, et l’empereur l’a acceptée. Le prince Windischgrætz, comme lord Rosebery, a senti peu à peu l’impossibilité de vivre et il est mort des suites d’un assez médiocre accident. La vraie cause de sa chute est qu’il s’appuyait sur une coalition hétéroclite et qu’elle s’est dissoute. Malheureusement, il est impossible en Autriche défaire autre chose qu’une majorité de coalition, et lorsqu’un des partis qui y figurent montre des exigences trop grandes, la trêve est dénoncée et la majorité se disloque aussitôt. Le comte Taaffe a eu, pendant douze années de suite, la suprême habileté de faire vivre une majorité dont il changeait de temps en temps les élémens : il est fort à craindre qu’un pareil phénomène de longévité ministérielle ne se renouvelle plus. Le prince Windischgrætz, peu rompu aux affaires politiques, ne devait pas en fournir un second exemple. Obligé de satisfaire les conservateurs, les centralistes allemands et les Polonais de Galicie, il devait perdre rapidement l’équilibre au milieu de prétentions contraires. La querelle a éclaté à propos d’un gymnase ou lycée utraquiste, c’est-à-dire bilingue, Slovène et allemand, à Cilli, ville de Styrie. Les Allemands y avaient gardé jusqu’ici le monopole de leur langue, et ils n’ont pas pu supporter l’idée d’en être dépossédés. Les polémiques de journaux ont pris bientôt le caractère le plus aigu. Les Polonais et les conservateurs ont défendu la dualité de langue ; les Allemands ont protesté qu’ils ne la toléreraient pas. Les amours-propres se sont exaltés de part et d’autre, et la situation du prince Windischgrætz est devenue impossible.

La crise était d’autant plus inopportune que les délégations étaient réunies. Il semble qu’on ne l’ait pas prévue, car rien n’était prêt pour la dénouer. En réalité, sous des objets de mince importance comme celui que nous venons d’indiquer, s’en cachent d’autres d’une portée plus haute. La grande question qui est posée en Autriche est celle de l’extension du suffrage électoral. Le comte Taaffe est tombé parce qu’il a voulu trop faire dans ce sens, et le prince Windischgrætz parce qu’il n’a pas voulu faire assez, ou peut-être parce qu’il ne savait que faire du tout, et il semble bien que le même embarras subsiste dans les sphères officielles. L’empereur a voulu prendre le temps de réfléchir : il a fait un simple cabinet d’affaires, où les chefs de service ont pris provisoirement la place de leurs ministres. A la tête de cette combinaison, figure le comte Kielmansegg, Hanovrien protestant et, dit-on, homme de mérite. Tous les partis, sauf les jeunes Tchèques, ont voté le budget provisoire. L’empereur François-Joseph a donc devant lui quelque temps de répit, mais il fera bien d’en profiter pour chercher un ministère définitif. Rien ne dure plus longtemps que le provisoire, disent déjà les optimistes : il ne faut pourtant pas trop s’y fier.


FRANCIS CHARMES.

Le Directeur-gérant,

F. BRUNETIERE.

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