Chronique de la quinzaine - 30 novembre 1856

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Chronique n° 591
30 novembre 1856


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.


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30 novembre 1856.

Verrons-nous prochainement la politique générale du continent changer de face et se simplifier ? Ce n’est point sans efforts et sans peine à coup sûr qu’on sera parvenu à toucher ce but auquel tout le monde aspire sans l’apercevoir encore. Quand on regarde l’ensemble de la situation de l’Europe, on voit qu’il y a toujours de grandes et de petites questions, des complications obscures, des faite dénués d’importance en eux-mêmes et souvent aggravés par les commentaires irritans ou confus que les journaux diversifient à l’infini. La seule chose certaine, c’est que l’Europe marche à tâtons à travers tous ces défilés dans lesquels elle s’est engagée un jour où elle croyait sérieusement revenir à la paix. Les gouvernemens sont occupés à retrouver leur direction, à rechercher leurs alliances et à recomposer tin terrain où ils puissent concerter une action suivie. La France et l’Angleterre, alliées d’hier et dé demain, se divisent, se rapprochent ou s’observent. L’Autriche suit silencieusement son chemin, s’entendant merveilleusement à tirer parti de tout au profit d’un intérêt personnel. La Russie observe de loin ces tiraillemens de l’Occident avec d’autant plus de philosophie qu’elle y trouve un singulier avantage. La Turquie est dans le laborieux enfantement d’un ministère. En attendant, les traités continuent à n’être point observés, et la diplomatie continue à préparer une solution dont les élémens ne laissent point d’être difficiles à rassembler. En un mot, tout se croise et se mêle à la surface des affaires européennes, et sous cette surface multiple, on n’en peut disconvenir, il y a un malaise réel, incontestable, d’autant plus sensible qu’on s’efforce de le cacher, d’autant plus persistant qu’on invoque tous les remèdes, sans les croire bien efficaces. À travers tout, on le voit bien clairement aujourd’hui, depuis que le traité de Paris est devenu un objet de discussion, la question la plus grave n’est pas dans la possession de Bolgrad et de l’île des Serpens par la Russie ou par la Turquie ; elle est dans les dissidences qui se Sont élevées entre les cabinets et notamment dans les alternatives auxquelles reste incessamment soumise la première, la plus puissante combinaison politique de ce temps, l’alliance entre la France et l’Angleterre. La seule affaire importante est de savoir si le principe de ces dissidences est de nature à affecter l’union des deux pays, si ces alternatives qu’on a remarquées peuvent dépasser la mesure d’indépendance mutuelle que les deux gouvernemens doivent nécessairement conserver dans leur politique.

Cette question de l’alliance anglo-française est si bien l’affaire du jour, qu’elle est entrée dans toutes les polémiques et dans tous les débats. Tant qu’elle reste sur le terrain des délibérations des cabinets, elle est d’une solution facile sans doute. Les gouvernemens ne se sont pas entendus d’abord sur quelques points relatifs à l’exécution du traité de Paris, et ils ont pris une attitude assez différente ; ils se sont rapprochés depuis : c’est ce qui arrivera toujours quand les deux pays, s’élevant au-dessus de rivalités secondaires, ne consulteront que leurs grands intérêts et les devoirs supérieurs de leur position dans le monde. Le résultat est ici la chose essentielle, et un accord définitif entre les deux gouvernemens parait être redevenu plus que probable. Il n’est pas moins vrai que les journaux anglais auront contribué d’une étrange manière à ce résultat, et qu’ils emploient encore des façons particulières pour le rendre durable. Les journaux anglais, on ne l’ignore pas, jouissent d’une extrême liberté, et en même temps ils ont une inépuisable faculté d’évolution. Hier ils parlaient de la question de Naples comme d’une pointe d’épée qu’ils voulaient enfoncer au cœur de l’Autriche, aujourd’hui ils rudoieront M. Kossuth, qui tient de mauvais discours à Manchester contre la maison de Habsbourg, et ils n’éprouveront aucune surprise si le ministre anglais à Vienne, sir Hamilton Seymour, accompagne, comme on le dit, l’empereur François-Joseph dans le voyage qu’il va faire à Venise et à Milan. Il n’est point jusqu’au Piémont qui n’ait été quelque peu abandonné pour l’hospitalité qu’il donne à Nice à l’impératrice-mère de Russie. Quant à la France, la presse de Londres s’est vigoureusement employée depuis quelques jours à lui inculquer les principes de l’alliance. Cela tient à l’usage de tout bon Anglais de ne voir qu’une seule chose au monde, l’intérêt britannique, de ne ressentir qu’une passion, la passion de la grandeur britannique. Tant qu’on sera d’accord avec cet intérêt et avec cette passion, les journaux anglais ne marchanderont pas la louange et le dithyrambe, ils y mettront même un certain luxe ; si on s’arrête un instant, si on refuse d’aller jusqu’au bout, alors la guerre recommence, et le moindre désaccord est signalé comme un abandon de la grande alliance. Que la Perse envoie un ministre à Paris au moment où une armée persane fait le siège d’Hérat, qui inquiète la puissance anglaise dans l’Inde, les journaux britanniques voient presque une trahison dans cette mission, et ils rendent le gouvernement français responsable des mauvais procédés du shah vis-à-vis de l’Angleterre, comme aussi des conséquences funestes qui en pourront résulter. Que la France ait des relations amicales avec la Russie, et aussitôt on recommence un cours d’histoire, on fait passer sous nos yeux les princesses russes voyageant pour capter l’Allemagne, la restauration disparaissant parmi nous, le roi Louis-Philippe proscrit pour avoir eu un moment la pensée d’un rapprochement avec la Russie et avoir méconnu l’alliance anglaise. Les journaux de Londres n’ont rien épargné, et de peur que la France ne l’ignore, l’un d’eux a fini même par un hymne à la suprématie presque universelle de l’Angleterre, — de cette Angleterre dont on décrit les conquêtes en l’appelant assez bizarrement la première des puissances musulmanes.

À quel propos ces polémiques passionnées et violentes ? Parce qu’on n’est pas d’accord sur Bolgrad, parce que le gouvernement français ne voit pas une nécessité de premier ordre dans l’occupation des principautés et de la Mer-Noire. Tout compte fait, il reste prouvé qu’un souverain qui est en mésintelligence avec l’Angleterre, comme le shah de Perse, ne peut envoyer un ambassadeur à Paris ; que si la France entend professer une politique indépendante, elle est menacée de catastrophes inévitables ; que l’Angleterre a des droits incontestables à la domination universelle, et qu’à ce titre ses interprétations diplomatiques doivent faire loi. Il reste enfin démontré qu’un membre du gouvernement qui soutient simplement et librement un avis, comme l’a fait le ministre des affaires étrangères, M. le comte Walewski, que ce membre du gouvernement doit être éloigné des conseils : c’est là ce qui était demandé il y a quelques jours. Cela n’empêche nullement les journaux anglais de professer une politique d’union et de concorde ; seulement ils se servent de singuliers procédés pour cultiver cette union et pour la recommander à la France : on ne peut dire à coup sûr qu’ils la présentent sous son aspect le plus séduisant. Ce serait d’ailleurs une méprise étrange de chercher dans ces excentricités d’une humeur querelleuse la mesure de ce que peut penser ou méditer le gouvernement anglais lui-même, d’y rien voir qui puisse sérieusement porter atteinte au principe de l’alliance. Aujourd’hui comme hier, l’alliance est la même, utile et féconde, cimentée par deux années de lutte commune, assez forte pour braver les bourrasques passagères : elle est nécessaire, et c’est ce qui la fera subsister ; mais si elle satisfait à la fois aux intérêts supérieurs des deux pays, il est certain qu’elle ne peut être pratiquée qu’avec une pleine et souveraine indépendance, avec une liberté entière pour les deux gouvernemens de professer des opinions différentes, sans rentrer incessamment dans une guerre de défiances, de soupçons et de récriminations. Parce que l’Angleterre a des vues particulières sur le sens d’un traité, sur des obligations solidairement contractées, sur ce qu’exigent ses propres intérêts, ce n’est pas une raison pour que la France souscrive absolument à ces interprétations et à ces vues. On peut le dire, de notre côté ce serait même une autre façon de compromettre l’alliance que de s’appliquer, comme le font certains journaux français, à suivre trop fidèlement les directions de la pensée anglaise. C’est là l’unique morale à tirer de ce petit épisode de l’histoire contemporaine, plus bruyant que profitable aux questions qui en sont le prétexte.

Au milieu de ces diversions, en effet, que deviennent les affaires elles-mêmes ? Elles suivent leur cours, elles marchent, ou plutôt elles ne marchent pas ; elles se ressentent de ces dissidences des cabinets dont les polémiques sont l’écho retentissant, et on a le spectacle assez bizarre d’une paix qui existe en fait, mais qui n’a point la consécration du droit, puisque le traité de Paris reste provisoirement suspendu par suite de l’inexécution de quelques-unes des clauses les plus essentielles. Chose singulière ! l’Autriche et l’Angleterre, dans la politique qu’elles ont suivie, ont eu évidemment l’intention de se prémunir contre la Russie, de prendre des mesures contre ses mauvais vouloirs et ses subterfuges. — C’est donc le territoire russe qui est occupé ? Les soldats autrichiens sont donc à Bolgrad, ou tout au moins sont-ils sur le point de mettre la main sur ce gage de la soumission du tsar ? Nullement. Les vaisseaux anglais sont dans la Mer-Noire, les Autrichiens sont dans les principautés, et jusqu’ici Bolgrad semble suffisamment garanti contre un coup de main par la prudente habileté de l’Autriche : c’est-à-dire que c’est là Russie qu’on veut punir et amener à résipiscence, et c’est l’empire ottoman qui porte le poids de l’occupation ! Cette situation pourrait se prolonger sans que la Russie eût beaucoup à en souffrir. Cela seul indique ce qu’il y a dans cette politique de disproportionné entre les moyens et le but. Ce n’est pas seulement de l’occupation matérielle que la Turquie souffre, elle ressent l’influence de ces perturbations dans toute sa constitution, dans toute son existence. On le voit aujourd’hui, le cabinet à la tête duquel a été placé Rechid-Pacha vit dans un état permanent de crise, les péripéties se succèdent. Après avoir quitté d’abord le poste de grand-vizir et être un moment rentré au pouvoir pour se démettre encore, Aali-Pacha avait fini par accepter le ministère des affaires étrangères avec le nouveau grand-vizir. Deux jours après, il se retirait et il était remplacé par Ethem-Pacha, ancien aide-de-camp du sultan, qui se recommande, disent les journaux, par sa connaissance de la langue française ! Ces crises successives n’ont qu’une cause, c’est l’incertitude de la situation de l’Orient. En définitive, on ne peut choisir qu’entre ces trois dénoûmens : recommencer la guerre, prolonger l’occupation dans les conditions actuelles, ou recourir à la juridiction d’un congrès. Et comme il ne serait ni sérieux de songer à faire la guerre pour Bolgrad, ni possible de prolonger l’occupation, il ne reste qu’une délibération collective pour préciser le sens des clauses qui ont soulevé ces divergences. L’Angleterre et l’Autriche ont assez longtemps reculé devant cette mesure ; elles paraissent aujourd’hui plus près de se rendre à l’évidence de cette nécessité, et si les symptômes ne trompent pas, on pourrait voir, d’ici à quelques semaines, une nouvelle conférence européenne et la fin de l’occupation en Orient.

Il est des pays qui restent étrangers à ces affaires générales de la diplomatie, et où ne s’agitent pas moins les questions les plus graves d’un autre ordre, des questions qui touchent à tous les ressorts de la société civile, religieuse et politique. La Belgique est un de ces pays. La session législative s’est ouverte depuis peu à Bruxelles, et elle a offert aussitôt une arène aux discussions les plus vives, les plus ardentes, sur une des matières les plus élevées et les plus délicates, sur la direction morale de l’instruction publique. Ces débats parlementaires ne sont, à vrai dire, que le couronnement ou plutôt une péripétie nouvelle d’une longue lutte entre l’influence religieuse et ce qu’on peut appeler l’influence laïque. L’enseignement est le champ de bataille. Ces difficultés existent depuis longtemps en Belgique ; elles ont pris dans ces derniers mois une gravité nouvelle par suite de l’intervention directe et publique de quelques prélats, notamment des évêques de Gand et de Bruges, qui ont lancé des mandemens où ils mettaient en cause renseignement laïque, incriminant des professeurs des universités de l’état et condamnant leurs doctrines. Si les évêques belges s’étaient bornés à signaler le péril de certains principes, de certaines opinions qui usurpent trop souvent le nom de philosophie, à revendiquer la part de l’influence religieuse dans l’enseignement, ils eussent été à coup sûr dans la limite de leur droit et de leur devoir ; mais, une fois dans cette voie, ils sont allés plus loin : ils ont frappé de leurs censures tout ce qui ne relevait point du dogme, ils ont mis en suspicion toutes les libertés proclamées par la constitution belge. C’était une première faute ; il savaient en outre un côté faible : le clergé possédant des établissemens d’instruction publique, les évêques pouvaient être soupçonnés et ils ont été accusés en effet de mêler à leurs vues religieuses d’autres vues de concurrence. Quoi qu’il en soit, une occasion se présentait de répondre à ces manifestations : c’était l’ouverture de l’université libre de Bruxelles, et M. Vechaegen, dans son discours d’inauguration, lançait, lui aussi, son mandement, en plaidant la cause de la liberté illimitée de la science et du professorat. Entre ces tendances extrêmes, le gouvernement prenait une position mixte. Le ministre de l’intérieur, M. de Decker, adressait aux recteurs des universités de Gand et de Liège une circulaire où il repoussait l’idée de limiter la science et la liberté de l’enseignement, mais où il prescrivait en même temps aux professeurs de s’abstenir de toute attaque directe contre le principe des cultes pratiqués en Belgique. Il en était ainsi lorsque la session s’est ouverte. Le sénat a commencé par sanctionner dans son adresse les principes de la circulaire du ministre de l’intérieur. La chambre des représentans elle-même, après une longue discussion, vient de donner raison aux mêmes principes, exprimés, sous une forme différente. Du reste, on ne peut méconnaître que M. de Decker se trouvait dans une position difficile : il avait à essuyer les critiques d’une fraction de son parti qui l’accusait de trahison envers l’église, et les attaques des partisans de la liberté illimitée, qui l’accusaient de livrer la science. M. de Decker n’a pas moisis soutenu énergiquement cette lutte, et c’est avec une réelle éloquence qu’il a fait prévaloir les idées de modération et de justice, les seules qui soient bonnes à régler l’existence des peuples.

La vie actuelle du Piémont, quoique agitée de peu d’incidens, se montre sous un double aspect. Diplomatiquement, on peut voir aussi à Turin quelques-unes des nuances du travail qui a suivi la signature de la dernière paix, quelques-unes des conséquences des perturbations récentes de la politique générale. Le Piémont lui-même, on l’a vu, a reçu quelques éclaboussures des polémiques des journaux anglais. Est-ce le signe d’un refroidissement de l’alliance entre l’Angleterre et la Sardaigne ? Il n’en est point ainsi sans doute. Seulement, tandis que l’Angleterre se rapprochait de l’Autriche, le Piémont se rapprochait bien plus encore que la France, et pour des causes spéciales, de la Russie. Aux yeux de certains hommes d’état piémontais une alliance avec l’empire russe est en effet une des premières combinaisons de politique extérieure pour leur pays. La Russie n’est point voisine du Piémont, mais elle est voisine de l’Autriche, qu’elle peut tenir en respect au nord, tandis que le Piémont est son antagoniste au midi. L’attitude hautaine de l’empereur Nicolas après 1848 avait interrompu les rapports entre les deux pays ; la paix les a renoués. Le lien particulier aujourd’hui, c’est l’esprit commun d’hostilité contre l’Autriche. De là les échanges de témoignages d’amitié et l’accueil plein de courtoisie que l’impératrice-mère de Russie a reçu du roi Victor-Emmanuel sur le sol piémontais, où elle réside en ce moment. Il n’en fallait pas plus pour éveiller les susceptibilités des journaux anglais, et le cabinet de Londres a paru même un instant ne pas vouloir admettre les plénipotentiaires sardes dans les conférences nouvelles qui pourront s’ouvrir, craignant sans doute de trouver en eux des auxiliaires de la Russie. Il y a pour le Piémont une autre question de politique extérieure qui est sur le point de se régler, c’est l’affaire des séquestres. L’Autriche semble disposée aujourd’hui à lever le séquestre qu’elle avait mis sur les biens des émigrés lombards, et ce sera un élément de trouble de moins dans les relations des deux états toujours prêts à se heurter en Italie. Quant à la politique intérieure du Piémont, en attendant l’ouverture de la session législative, qui aura lieu dans un mois, elle se résume dans un incident tout personnel en apparence et d’une certaine signification néanmoins. Un homme mêlé à la vie politique, écrivain et député, autrefois ami de M. Mazzini et rattaché depuis à la monarchie de Savoie et au ministère actuel, M. Antonio Gallenga, a écrit, il y a quelque temps, une histoire du Piémont. M. Gallenga ne se montre point absolument favorable à la secte de la Jeune-Italie ; il raconte notamment un fait qui date de plus de vingt ans déjà. À cette époque, un jeune homme du nom de Marioti, muni d’un poignard reçu des mains du chef de la Jeune-Italie, serait arrivé un jour à Turin avec le dessein arrêté de tuer le roi Charles-Albert. Le régicide fut pris de défaillance, ou il ne trouva pas dans ses amis l’appui qu’il attendait, et l’entreprise manqua. M. Mazzini, peu satisfait sans doute de la manière d’écrire l’histoire de son ancien disciple, a publié une lettre, non pour réprouver, on le conçoit, la pensée de l’attentat, mais pour raconter que le fait était d’autant plus exact que Marioti et M. Gallenga n’étaient qu’une seule et même personne. M. Gallenga lui-même a confessé cette identité. La révélation d’un tel fait a produit une singulière sensation. Il en est résulté que M. Gallenga a été obligé de donner sa démission de député, de remettre entre les mains du roi la croix de Saint-Maurice et Saint-Lazare qu’il avait reçue, et de se retirer de la vie politique. Des récriminations de toute sorte ont été échangées, les polémiques se sont multipliées, d’autres personnes ont vu leur nom mêlé à cette ténébreuse affaire. L’incident est passé aujourd’hui, M. Gallenga expie par une retraite volontaire la funeste pensée de sa jeunesse ; mais le fait le plus caractéristique peut-être, comme symptôme des mœurs politiques du Piémont, c’est la répulsion profonde qu’a provoquée la révélation de cette ancienne tentative. Qu’on le remarque bien, ce n’est point devant la polémique des journaux que M. Gallenga a dû se retirer ; les journaux n’ont fait que céder à l’irrésistible pression de l’opinion, d’autant plus soulevée que les partisans de M. Mazzini saisissaient cette occasion de multiplier leurs théories et leurs justifications de l’assassinat politique. Cette puissance de l’opinion régulière et saine est d’un favorable augure, et c’est en s’appuyant sur ce sentiment, sur cette base d’une vigoureuse honnêteté publique, que les hommes politiques du Piémont peuvent arriver à fortifier, à affermir le régime d’une monarchie constitutionnelle sensée.

Voilà donc deux pays, la Belgique et le Piémont, où un sentiment d’énergique modération se fait jour sous diverses formes et dans des circonstances différentes. En est-il de même au-delà des Pyrénées ? L’Espagne reste pour le moment livrée à la plus singulière crise politique, sans qu’on sache exactement où elle peut conduire, comment elle peut se dénouer. N’est-ce point en effet une crise véritable, et des plus profondes, que cet état indéfinissable où il y a un gouvernement régulier, une constitution promulguée, et où rien ne semble définitif, où toutes les influences s’agitent sans qu’une pensée politique se dessine, où la monarchie est souveraine, incontestée, et où l’on discute des plans qui peuvent faire disparaître la royauté actuelle ? Le projet d’une fusion des deux branches de la famille royale au moyen d’un mariage entre la fille de la reine Isabelle et le fils de l’infant don Juan, frère du comte de Montemolin, ce projet dont nous parlions récemment n’est point abandonné ; seulement il reste encore dans les conciliabules intimes. En attendant, le ministère demeure assez immobile, ne parvenant pas toujours à vaincre les résistances de la reine en certaines questions, et ne pouvant s’appuyer au dehors sur aucune opinion compacte. Dans la prévision d’une nouvelle modification ministérielle, qui peut être retardée, comme elle peut être brusquement précipitée, on aperçoit déjà à Madrid plusieurs combinaisons. L’une réunirait MM. Rios-Rosas, Mon, Armero, O’Donnell, avec les sympathies et le concours des vicalvaristes ; l’autre ferait arriver au pouvoir le marquis de Viluma ; le général Pezuela, MM. Bravo Murillo, Bertran de Lis. Comme on voit, ce sont toujours les deux tendances principales : l’une constitutionnelle, libérale, sans cesser d’être conservatrice, l’autre inclinant vers un absolutisme plus prononcé. Pour l’instant, toutes les nuances progressistes sont définitivement hors de cause, et l’échauffourée républicaine qui vient d’avoir lieu à Malaga est restée sans écho. La politique d’ailleurs n’est point le seul embarras du gouvernement de Madrid. La crise industrielle qui sévit en Catalogne, et qui réduit les manufactures à suspendre leurs travaux, l’insuffisance des denrées, les finances surtout, sont autant de difficultés sérieuses. Pressé par les nécessités d’un trésor obéré, le cabinet de Madrid vient, dit-on, de faire avec un millionnaire français de fraîche date une opération qui dénote les embarras du moment. On se souvient peut-être que les cortès constituantes, il y a plus d’un an, accordaient au gouvernement l’autorisation d’émettre 2 milliards de réaux en titres de la dette publique pour se procurer 500 millions effectifs. Le cabinet actuel vient de se servir, à ce qu’il parait, de cette autorisation, dont on n’avait pas fait usage. Il aurait remis un milliard de réaux en inscriptions de la dette consolidée pour avoir 280 millions, et les titres auraient été pris au taux de 41 pour 100, d’où il faudrait déduire 3 pour 100 de commission et le coupon qui va échoir. Si on voulait énumérer toutes les charges du trésor espagnol, il y aurait à tenir compte d’une dette flottante considérable, d’une négociation récente sur les caisses de La Havane, de diverses obligations encore, sans oublier un déficit de 300 millions de réaux dans le budget. Tout cela ne constitue pas une situation très facile et très prospère. Cette situation cependant n’aurait rien d’irrémédiable à coup sûr ; mais la première condition serait de remettre l’ordre et la sécurité dans la politique.

Le monde d’aujourd’hui, tel qu’il apparaît dans la diversité de ses intérêts, est livré à des perplexités de plus d’une sorte. Les questions diplomatiques ou les crises de pouvoir n’excluent pas les questions économiques : celles-ci marchent certainement de pair aujourd’hui avec tous ces litiges que la diplomatie s’occupe à éclaircir et à régler, elles les dépassent presque en importance, et elles ont surtout cela de significatif, qu’il n’y a en elles rien de spécial ou de local ; elles sont l’affaire de bien des pays sur le continent. En Piémont, le gouvernement, pour venir en aide au commerce et à l’industrie, modifie les statuts de son principal établissement de crédit, la Banque de Turin, en augmentant le chiffre des billets émissibles. En Espagne, outre les charges du trésor, qui sont immenses, le gouvernement est en face d’une crise industrielle qui paralyse le travail manufacturier de la Catalogne, et d’une crise des subsistances qui pèse sur tout le royaume. Il en est un peu de même au nord et au midi, sans excepter la France, qui est le pays où toutes les questions se donnent en quelque sorte rendez-vous, sans doute parce que la France a le privilège d’être le laboratoire de tous les peuples. Partout, en un mot, on a pu voir se succéder ou se grouper tous ces faits qui n’ont point cessé d’être une des plus vives préoccupations du moment : troubles dans la circulation monétaire, dépréciation des valeurs publiques, crises des subsistances, élévation du prix de toutes choses se combinant avec le resserrement des ressource individuelles. L’embarras est de saisir la véritable cause de ces perturbations. Elles n’ont rien de profond ni de durable, dira-t-on ; elles sont dues à des causes accidentelles, à la multiplicité des entreprises industrielles, aux dépenses de la guerre, à des mouvemens faciles à pressentir dans la répartition des valeurs métalliques, à une crise imprévue des subsistances ; de plus, elles n’ont rien qui affecte la situation générale en France, puisqu’elles se concilient au contraire avec le progrès constant de la fortune publique, progrès attesté par l’augmentation des revenus indirects. Économiquement, il est possible sans doute d’observer chaque phénomène en particulier et de le suivre jusqu’au dénoûment ordinaire de ces sortes d’incidens, mais il reste un fait plus particulièrement social : c’est la gêne universelle se manifestant au sein du luxe d’une société extérieurement florissante, au milieu du plus vaste déploiement de la richesse. La chose la plus caractéristique peut-être aujourd’hui, la plus grave à coup sûr, c’est ce malaise des existences privées, c’est cette difficulté croissante de vivre qui se fait sentir dans toutes les situations, dans toutes les classes, aux extrémités comme au centre du pays, dans les provinces les plus reculées comme à Paris.

Ce malaise est-il entièrement passager, lui aussi ? Eh dehors de ce qui peut lui communiquer par momens une certaine recrudescence, n’est-il pas dû à des causes profondes et en quelque façon permanentes ? Le remède n’est peut-être pas aussi facile à trouver ici, parce que le mal n’est pas seulement dans une perturbation économique d’un instant ; il est dans l’esprit, dans les mœurs, dans les tendances de l’époque. On se fait parfois une idée singulière de ce vaste mouvement qui se déroule sous nos yeux. Oui, sans doute, la richesse publique a pris un développement considérable depuis trente années. La valeur de la propriété territoriale a augmenté ; les affaires de l’industrie et du commerce se sont multipliées. En un mot, la sphère de l’activité humaine s’est étendue de toutes parts, et, par une conséquence naturelle, les produits de cette activité se sont accrus notablement. Toutefois il survient ici une circonstance également naturelle, c’est que les hommes, gagnant ou recueillant davantage, se trouvent avoir aussi beaucoup plus à payer pour tous les objets nécessaires à la vie, pour se loger, pour se vêtir, pour se nourrir. Il y a eu un fait bien plus grave encore, c’est que dans l’accélération de ce mouvement, souvent poussé au-delà de ses justes limites, il s’est développé une multitude de besoins qui n’existaient pas ; le goût du bien-être est devenu une véritable fureur ; la passion des jouissances et du luxe a envahi toutes les régions, et dans un pays comme la France, où l’instinct démocratique étouffe tous les autres instincts, les classes les plus nécessiteuses se sont jetées avec d’autant plus d’ardeur sur ces jouissances nouvelles, que par là elles ont cru s’égaler aux classes plus élevées, troublées elles-mêmes du vertige commun. À tous les degrés de l’échelle sociale, chacun prétend régler sa vie, non sur ce qu’il peut, mais sur ce qu’il veut ; chacun s’est ingénié à étendre la sphère de ses besoins, et chacun a vu ses désirs se multiplier avec les occasions de les satisfaire, de sorte que, tout compte fait, au bout de cette étrange carrière, si la richesse et les ressources se sont accrues, la somme des besoins et des désirs a augmenté bien plus encore. Et comme, pour subvenir aux nécessités réelles ou artificielles de cette nouvelle vie, ce n’est plus assez des moyens simples, légitimes et naturels, on spécule, on se jette dans les aventures de l’industrie, on fait appel aux moyens aléatoires, on invente des systèmes de crédit, et on fait des affaires. Le propriétaire lui-même vend ses biens parfois pour jouer à la Bourse et pour doubler ses revenus par des opérations qui le ruineront. L’ouvrier quitte la terre, devenue ingrate, pour aller au chemin de fer voisin, où l’attire un salaire plus élevé, et au bout de la semaine il se trouvera plus pauvre que s’il avait gagné moitié moins. Il en résulte que dans une société il peut y avoir un grand mouvement apparent de richesse et une sorte de paupérisme universel.

C’est un état où tous les avantages sont pour la spéculation heureuse, où toutes les souffrances sont pour celui qui vit d’une vie régulière, pour le magistrat, pour le petit propriétaire ou le petit rentier, pour l’honnête commerçant qui ne veut point s’engager au-delà de ce qu’il peut, en un mot, pour tout homme qui, avec des moyens d’existence fixes et limités, est obligé de subir les conditions de cette lutte inégale. Aussi rien n’est plus rare aujourd’hui que ce qu’on nommait autrefois l’aisance. Il résulte encore de cette situation que lorsqu’on donne comme le thermomètre de la richesse publique le progrès des revenus indirects, c’est-à-dire des taxes qui affectent les transactions ou la consommation, cela peut être vrai, et cela peut être aussi singulièrement illusoire. Cela est vrai, si dans cette consommation de tous les objets atteints par les taxes indirectes il n’y a rien que de simple et de normal, si on dépense en luxe et en bien-être ce qu’on a réellement ou ce qu’on peut dépenser. S’il en est autrement, le progrès de ce qu’on nomme la richesse publique est en raison directe du progrès de l’appauvrissement des individus. La vérité est que dans la vie moderne il y a une infinité de choses et de mots excellons par eux-mêmes et dont on abuse, sans compter la statistique. On abuse du crédit lorsque le crédit n’est point en rapport avec la richesse réelle qui le garantit ; on abuse du bien-être, quand le bien-être, au lieu d’élever lentement et progressivement la condition des hommes, est pour eux une source de corruption ; on abuse de l’esprit d’industrie lorsque la spéculation remplace le travail. La situation économique d’un pays devient fragile et précaire lorsqu’il n’y a aucune égalité entre la richesse dont on dispose et les entreprises qui se multiplient ou les appétits qui veulent à tout prix se satisfaire. C’est là peut-être un des faits les plus saisissans de notre temps. Partout éclate la disproportion entre les ressources et les besoins. Les ressources sont nécessairement limitées, les besoins sont immenses. Le budget de bien des états, dans ces deux chiffres muets des recettes et des dépenses qui se regardent mélancoliquement, est plus éloquent qu’on ne suppose ; il est l’image des situations individuelles. Or, maintenant qu’une crise éclate dans ces conditions, elle met à nu toutes ces plaies intimes, elle rend plus poignant le malaise des existences privées. Avec des moyens qui se resserrent tout à coup, avec des besoins qui ne diminuent pas et en présence de l’élévation du prix de toute chose, les hommes ne peuvent plus vivre. Quel sera le remède ? Il y a d’honnêtes bourgeois à qui la responsabilité de leur propre conduite est à charge, et qui sont prêts tout aussitôt à réclamer l’intervention de l’état. L’état peut beaucoup sans doute : il peut tempérer l’excès des entreprises, il peut lever toutes les barrières pour faciliter les approvisionnemens. Ceux qui réclament des coups d’autorité et des réglementations ne s’aperçoivent pas que, pour arriver à dominer les crises, ils doivent commencer par être maîtres d’eux-mêmes, maîtres de leurs passions, de leurs besoins et de leurs convoitises.

L’état ! c’est là le dernier mot en effet. C’est là la providence de ceux qui seraient portés très souvent à n’en point reconnaître d’autre. Rien ne coûte plus qu’une responsabilité ; aussi volontiers chargerait-on l’état de tout faire, de tout régler, de tout prévoir, au risque de le compromettre dans de périlleuses aventures, en croyant lui faire honneur de sa toute-puissance. On lui demanderait presque d’avoir une littérature ou tout au moins de chercher à en avoir une, et ici on nous permettra bien, quoique sans mission particulière, de rectifier un certain genre de bruits mêlés à beaucoup d’autres dans les journaux étrangers, au détriment du gouvernement français. N’a-t-on point dit récemment au dehors, n’a-t-on pas publié que le gouvernement était intervenu pour manifester des préférences et des répugnances littéraires, pour tracer des règles de conduite à des écrivains, pour leur interdire certaines collaborations anciennes en les appelant à des collaborations nouvelles ? Le nom même de ce recueil n’a-t-il point été mêlé à tous ces bruits ? Rien n’est moins exact à coup sûr ; c’est une pure imagination qu’on aura prise pour une réalité. Il y a plus d’une raison pour qu’il en soit ainsi. D’abord le ministre de l’instruction publique, M. Rouland, qui est passé de la magistrature à ses fonctions nouvelles, a porté dans une administration qui touche de si près aux lettres une équité de vues et une impartialité d’esprit qu’on méconnaîtrait infailliblement en lui prêtant de telles pensées. En outre, si on considère la chose en elle-même, n’y a-t-il pas là un piège tendu par des zèles plus intéressés ou plus empressés qu’intelligens ? Nous n’oublions pas qu’en dehors du gouvernement on a prononcé un jour ce mot de littérature d’état, comme si l’état avait et pouvait avoir sa littérature propre, de même qu’il a un système de politique, une administration, une armée et des ingénieurs. Il y a quelque temps déjà, un réformateur assez bizarre proposait tout simplement de réglementer le domaine de l’intelligence, de donner une étiquette ou un uniforme aux écrivains et de les constituer en corps public. Malheureusement il n’est pas toujours facile de faire éclore des talens. On ne communique pas la supériorité aux intelligences vulgaires, qui sont toujours les plus faciles à conquérir ; on ne fait souvent, sans le vouloir, que donner une couleur aux esprits qui restent par goût, par habitude d’indépendance, en dehors de ces combinaisons.

Il y eut un temps, et ce temps compte parmi les plus glorieux, où il y eut deux littératures en France. L’une était une littérature officielle ; certes les encouragemens et les récompenses ne lui manquaient pas, non plus que les règles de conduite et les motifs d’inspiration. Napoléon, avec ce goût naturel du génie pour les grandes choses, voulait avoir ses poètes ; il voulait même avoir ses historiens, et il dictait des notes impérieuses pour diriger l’écrivain dans son travail, pour lui prescrire ses jugemens historiques. Qu’est-il resté de cette tentative ? Il n’est resté qu’un nom qui est le symbole de l’effacement et de la stérilité, celui de littérature de l’empire. Ce n’est pas que Napoléon eût auprès de César ce désavantage « d’avoir violé, méconnu, brutalisé l’intelligence, » comme le disait un jour M. Sainte-Beuve ; non, c’est que son entreprise était impossible. Par une coïncidence remarquable, il y avait au même instant une autre littérature que l’empereur n’eût point admise, et qui fait pourtant l’éclat intellectuel de l’empire : c’est celle de Chateaubriand et de Mme de Staël. Ducis, de son côté, montrait ironiquement à Napoléon les oiseaux sauvages, qui traversaient l’air. — C’est qu’en effet il y a toujours deux littératures possibles : l’une sert une époque en l’honorant, même dans son indépendance ; l’autre se sert de l’époque, si l’on nous passe le terme, ou si elle la sert, c’est sans la fortifier et sans lui donner aucun lustre. Rien ne prouve mieux combien ces sortes d’initiatives intellectuelles sont peu dans la mission des pouvoirs publics ; mais ce qui est vrai aussi, c’est qu’il peut y avoir des activités inquiètes, des vanités ou des intérêts qui aiment à se servir du nom de l’état, en le compromettant dans leurs entreprises. Ce ne sont pas d’habitude des esprits éminens, on le conçoit, ce sont des esprits à la recherche d’un moyen de succès. On s’est servi beaucoup de ce mot de mouvement littéraire ; ces esprits ont en réserve au besoin un mouvement littéraire tout prêt, et, comme gage de l’avenir, ils offrent leur médiocrité. Avec une perspicacité plus injurieuse cent fois que toutes les critiques, ils excellent à saisir des allusions, à les supposer même souvent, et leur zèle dangereux va jusqu’à montrer dans l’indépendance une hostilité. Leur plus grand succès serait de réduire des voix écoutées à se taire. Nous voyons bien ce qu’ils gagneraient, car enfin le public, ne pouvant juger par comparaison, et n’entendant que leur monologue, s’accoutumerait peut-être à les considérer comme les véritables organes d’une littérature ; mais que gagnerait l’état à ce silence ? L’état n’est-il point au contraire appelé par sa nature à observer une large et bienveillante neutralité au milieu de toutes les manifestations légitimes de la pensée ? Il ne dirige ni ne discipline les lettres, il leur laisse le champ libre.

CH. DE MAZADE.




LA DIÈTE SUÉDOISE ET LE ROI OSCAR

Quand nous exprimions naguère dans la Revue notre conviction profonde que la conclusion de l’alliance entre les puissances occidentales et la Suède deviendrait pour ce royaume la source d’une énergie et d’une vitalité toutes nouvelles, nous ne pouvions imaginer que le gouvernement du roi Oscar nous donnerait si promptement raison. Certes à aucune époque de son règne ce souverain ne s’était montré anti-libéral, mais il est incontestable qu’avant la guerre d’Orient, un poids étranger semblait intervenir dans les affaires intérieures de la Suède aussi bien que dans sa politique pour lui enlever quelque chose de son initiative et de sa liberté d’action. Nous avons raconté, soit dans l’Annuaire des Deux Mondes récemment publié, soit ici même, avec quelle prudente hardiesse le roi Oscar, dès le commencement de la guerre, prit son parti, se décida pour les puissances occidentales, et, sûr des dispositions de son peuple, mais observant encore un silence indispensable, offrit dès le milieu de la première campagne son concours à la France et à l’Angleterre. Nous parlions [1] sur la foi de communications précieuses, et qui nous venaient d’une source fort élevée. Le journal suédois l’Aftonblud a par trois articles consécutifs attiré l’attention des Suédois sur notre récit, et si la diète qui vient de se réunir au milieu d’octobre obtient la communication des actes diplomatiques du gouvernement de Suède pendant les deux années de la guerre, nous pensons qu’elle pourra vérifier l’authenticité de notre témoignage, et qu’elle sera d’avis, comme nous l’avancions d’après de telles données, qu’il y a tout lieu, pour elle d’être fière de la résolution et de la prudence qu’a montrées son roi. Aujourd’hui c’est des conséquences immédiates de cette alliance du 21 novembre 1844, si contraire par l’esprit à celle de 1812, que nous voudrions en quelques lignes tracer le tableau.

Que la paix soit arrivée trop tôt pour l’impatience des Suédois, personne n’en doute. Les plans étaient préparés et les cartes dressées pour la descente en Finlande ; on savait qu’on pouvait compter sur les bonnes dispositions de ce pays ; il était fort mal défendu ; lors du bombardement de Sveaborg, les soldats russes qui occupaient Helsingfors avaient refuse plusieurs fois d’obéir aux commandemens de leurs officiers, et les Finlandais avaient pu craindre de ces troupes indisciplinées des excès et le pillage, au lieu d’y trouver une protection contre la descente des alliés, qu’on attendait d’heure en heure. On savait tout cela en Suède ; les journaux mêmes y avaient multiplié, grâce à des communications furtives établies par le Quarken [2], ces importantes révélations. On était donc plein d’espérance, et bien des cœurs battaient à la pensée de venger leurs injures, de reconquérir la chère Suomi.

Il a fallu renoncer à tous ces vœux. La paix une fois conclue, on se trouva eu face d’un puissant voisin, évidemment irrité. Ont apprit que le gouvernement russe, montrant toujours des dehors presque affables, se préparait à construire une ou plusieurs forteresses, non plus dans les îles d’Aland, puisque le récent traité le lui interdisait, mais sur la côte de Finlande, toute voisine ; on sut en même temps que ses intrigues dans le Finmark norvégien [3], loin d’être arrêtées par une convention de frontières, recommençaient plus actives que jamais ; un amiral russe enfin, l’amiral Glasenap, vint visiter les ports et les forteresses du royaume. On répondit à toutes ces mesures par la résolution d’élever autour de Stockholm de nouvelles fortifications, bien que cette capitale fût admirablement défendue déjà par l’inextricable archipel qui la précède à l’orient, et qui en rend l’accès impossible pour un navire sans pilote expérimenté.

La meilleure défense cependant était une forte et libérale politique qui, au dehors, fit compter la Suède dans les conseils des grandes puissances, devenues ses alliées, et au dedans resserrât les liens qui unissent au pays la dynastie qu’il s’est donnée en 1811. Déjà certaines mesures intérieures avaient été prises par le roi Oscar, qui devaient conduire également à l’un et à l’autre résultat. La nomination du prince royal à la vice-royauté de Norvège avait été l’une des plus heureuses. Par ses manières franches et ouvertes, par son respect certainement sympathique et sincère des mœurs et des vieilles traditions Scandinaves, le prince devait se concilier promptement l’affectueuse confiance des Norvégiens ; c’est ce qui est arrivé, et cette habile politique a cimenté l’union des deux royaumes frères.

Ce n’était pas assez. La diète, qui est, comme on sait, triennale, devait se réunir au milieu du mois d’octobre 1856. Le roi Oscar voulut que son gouvernement se présentât aux mandataires de la nation avec tous les traits de sa physionomie nouvelle. La retraite de deux ministres, MM. de Palmstierna et de Stierneld, et celle du directeur général des douanes, furent accueillies par l’opinion publique comme d’heureux indices de changemens dans l’ordre politique et la haute administration. L’arrivée de MM. Gunther et Almqvist au ministère excitèrent surtout de vives espérances. Tous deux avaient jusqu’à ce jour appartenu décidément au parti libéral modéré, et leur appel dans les conseils de la couronne paraissait devoir ouvrir une époque toute nouvelle dans le règne du fils de Bernadotte.

Le discours de la couronne, d’ordinaire peu significatif et peu remarqué, était cette fois impatiemment attendu, et il a dépassé toutes les espérances. Liberté du commerce et de la navigation, communications rapides soit à l’intérieur, soit avec l’étranger, encouragemens à l’agriculture, à la riche exploitation des mines, et des forêts, développement des enquêtes économiques et statistiques amélioration du système général des impôts, enfin liberté religieuse et égalité civile, pas une de ces utiles réformes n’était omise dans la harangue royale, et pour chacune d’elles le gouvernement du roi Oscar s’engageait à présenter aux délibérations de la diète une proposition.

Deux de ces réformes, les deux dernières, nous intéressent particulièrement. Elles touchent chacune à des questions d’ordre plus élevé que les faits matériels et économiques, à des questions d’ordre moral et religieux. Le roi Oscar a annoncé qu’il proposerait d’accorder aux femmes non mariées, à l’âge de vingt-cinq ans, leur majorité et la libre disposition de leurs biens. Ce ne serait que justice assurément, et cependant nous n’osons pas espérer que cette réforme, peu désirée en Suède des chefs de famille, soit adoptée sans résistance. Plus d’une fois déjà les hautes cours du royaume, consultées à ce sujet, ont répondu de manière à faire penser que les esprits ne seraient pas mûrs encore pour un si équitable changement. Il faut lire à cette occasion le nouveau livre de Mlle Frederika Bremer, son roman intitulé Hertha ou l’Histoire d’un Cœur [4]. Hertha est une jeune fille douée en même temps d’une imagination ardente et d’un caractère sérieux, comme cela arrive souvent aux femmes du Nord. Sa charité dévouée ne s’accommode pas des liens étroits où la retient légalement un père avare et dur. Celui-ci refuse son consentement à un mariage qui rendrait sa fille heureuse et libre, car il ne veut pas être obligé de lui rendre des comptes ni de se dessaisir d’une partie de sa fortune ; Hertha sait cependant qu’il compromet par des spéculations malheureuses cette fortune qui est la sienne et celle de ses jeunes sœurs privées de leur mère. Aux termes de la loi suédoise, elle n’a qu’un moyen d’arracher des mains d’un tel père son patrimoine, instrument nécessaire des charitables desseins qu’elle a conçus : c’est de se marier avec le généreux jeune homme qui se fera le compagnon de son dévouement. À défaut du consentement paternel, elle n’a qu’un recours : c’est de citer son père en justice et d’obtenir des tribunaux suédois qu’il soit forcé de consentir à son mariage. Hertha préfère le martyre et la mort à cette poursuite contre nature. Son ambition était de consacrer sa vie à l’affranchissement des femmes, ses sœurs, à qui une société despotique interdit la libre disposition de leur fortune, de leur esprit et de leur cœur ; elle avait rêvé, pour tout dire, l’émancipation des femmes : elle meurt sans avoir pu accomplir son dessein, mais en laissant au lecteur et aux députés de la diète suédoise, à l’adresse de qui le livre est écrit, une supplique assez étrange, accompagnée d’assez bizarres prédictions. Toutefois le livre de Mlle Bremer, où l’émotion s’élève souvent à l’éloquence, a fait sensation dans la société suédoise. L’opinion publique s’était bien souvent déjà préoccupée en Suède de ce grave sujet.

L’opinion publique et la diète seront-elles favorables à l’autre réforme dont le roi Oscar va prendre l’initiative, celle qui concerne l’indépendance religieuse ? On a quelque droit de l’espérer. Voici les paroles mêmes du discours de la couronne : « A l’église protestante et au peuple dont le grand roi Gustave-Adolphe a fondé de ses victoires et de son sang la liberté d’esprit dans l’Allemagne centrale, il appartient d’établir une tolérance fondée sur des convictions inébranlables et sur le respect de la foi d’autrui. Les dispositions législatives qui mettent obstacle à la liberté religieuse doivent donc disparaître, et la loi générale doit se rapprocher davantage de l’esprit du paragraphe 16 de la constitution. Une proposition à cet effet et pour l’abolition de la peine de l’exil vous sera présentée. » On voit par les paroles mêmes du roi, si on ne se le rappelait à l’avance, où en est la législation religieuse de la Suède à l’endroit des dissidens, quels qu’ils soient, catholiques ou protestans. La plus ancienne loi sur la matière est celle du roi Charles XI, publiée en 1687, et qui dispose que quiconque se sépare de la religion officielle sera condamné à la perte de ses emplois et à l’exil, et deviendra incapable de succéder. La loi publiée par Gustave III, tout en proclamant une sorte de tolérance, adoucissait sans la corriger cette législation barbare. Elle disait : « Les états nous ont représenté qu’il fallait sévir vigoureusement contre ceux qui abandonnent notre religion pour en adopter une autre… Toutefois, nous permettons libre culte à chaque communion, avec des écoles libres et, des prêtres pour chacune d’elles. » — La constitution de 1809, celle qui est restée la loi constitutive de la Suède, vint à son tour et dit dans son paragraphe 16 : « Le roi doit appuyer la justice et la vérité, prévenir et empêcher la violence et l’injustice, ne point léser, ni permettre de léser qui que ce soit dans sa vie, son honneur, sa liberté personnelle ou son bien-être, s’il n’est légalement convaincu et condamné… Il ne doit forcer la conscience de personne, ni permettre qu’elle soit forcée, mais maintenir chacun dans le libre exercice de sa religion aussi longtemps qu’il ne trouble point le repos public ou ne donne pas de scandale… » Dans son paragraphe 28, il est vrai, cette même constitution dit : « Il ne sera nommé aux places de ministre d’état, de conseiller d’état, de conseiller de justice, de secrétaire d’état, et aux autres emplois civils dans le royaume, ainsi qu’aux places de juge, que des hommes professant la pure doctrine évangélique. » Il est vrai encore que la constitution de 1809 n’a pas mentionné expressément l’abolition des peines ordonnées par la loi de Charles XI contre les personnes qui déserteraient l’église établie. Qui ne reconnaîtra cependant que l’abolition complète de toute contrainte religieuse était dans l’esprit et même dans la lettre du paragraphe 16 ? Si le texte que nous venons de citer ne paraît pas suffisant, nous rappellerons les paroles prononcées dans les délibérations de la diète de 1809. À quelques objections présentées par des membres du clergé, le comité de constitution répondit : « Attendu que toute contrainte exercée sur la conscience sert à faire des hypocrites et non pas de vrais chrétiens ; attendu que la contrainte religieuse, loin de produire la conviction et d’ouvrir les cœurs, a enfanté le plus souvent des sectes fanatiques et des persécutions sanglantes ; attendu enfin que la religion se défend très sûrement par sa propre force divine, — le comité de constitution est d’avis que le libre exercice de toute foi religieuse, moyennant l’observation des conditions prescrites dans le paragraphe, ne peut devenir dangereux pour l’autorité de la religion véritable, et qu’on ne saurait le refuser à une société dans laquelle tout membre utile, paisible et observateur des lois, doit être protégé. » Quant aux réserves mentionnées par la même constitution, il est clair que celle du paragraphe 28 est seule restrictive de la liberté religieuse ; celles du paragraphe 16, qui n’ont d’autre but que de garantir la paix publique et d’empêcher le scandale, se retrouvent dans toutes les constitutions, même dans celles des peuples chez qui la liberté religieuse, absolument complète, ne connaît pas l’exclusion des charges civiles pour les non-conformistes.

Voilà ce qu’avaient fait les législateurs de 1809, dont la constitution régit politiquement la Suède actuelle. Comment se fait-il pourtant que, malgré les expressions formelles du paragraphe que nous venons de citer, la Suède ait conservé jusqu’au milieu du XIXe siècle l’aveugle et inintelligente barbarie de la législation de Charles XI ? Oui, dans ce pays, dont le héros, Gustave-Adolphe, a combattu contre les ennemis de la tolérance religieuse, un père de famille qui déserte l’église établie pour entrer dans une secte protestante non-conformiste ou embrasser le catholicisme est emprisonné, jugé, destitué, dépouillé de ses biens, qui sont confisqués au profit de l’état, ne peut plus hériter ni tester, et se voit enfin exilé ! De nombreux procès sont venus depuis vingt ans confirmer cette législation digne des temps les plus ténébreux du moyen âge. On se rappelle ce conquérant espagnol qui, présentant à un Indien la Bible, lui ordonne de croire en ce livre. « Que dit-il répond l’Indien en appliquant l’oreille sur le livre. Va-t’en ; je n’entends rien… » Et l’Espagnol lui casse la tête. Le luthéranisme suédois agit de même en vérité ; il possède à lui tout seul la vérité ; tant pis pour qui s’avise de vouloir vivre au milieu de cette nation sans croire religieusement tout ce qu’elle croit ! Il sera emprisonné et dépouillé.. Voilà une belle manière d’appliquer cette règle : « Hors de l’église, point de salut ! »

On voit quel a été pendant la première moitié du XIXe siècle l’empire tyrannique des mœurs sur les institutions de la Suède ; ces institutions n’ont pu l’emporter encore, et il est arrivé qu’une constitution ayant proclamé une certaine indépendance religieuse, nulle loi organique n’est venue formuler expressément et introduire dans la pratique de chaque jour ce que la constitution avait proclamé d’une manière générale. Cependant la cruauté de la législation subsistante devenait trop évidente à tous les yeux, en Europe et en Suède même. Chaque année nous avions à inscrire quelque nouveau procès dont nous rougissions pour un peuple dont le génie est d’ailleurs héroïque et généreux [5] ; nous le faisions avec réserve, et nous avons omis à dessein, par exemple, la scandaleuse séance de l’Alliance évangélique du 28 août dernier, à Paris, parce que nous étions persuadé que la partie sainement libérale de la nation suédoise, plus importante par la valeur morale des hommes qui la composent que par leur nombre, et surtout le roi Oscar à sa tête, ne manqueraient pas de tenter prochainement de puissans efforts pour effacer des codes suédois une page si affligeante. Nous avions pour motifs à de telles espérances la connaissance bien assurée des sentimens d’humanité et de générosité du roi Oscar, tels qu’il les a exprimés dans un de ses livres contre la peine de mort, et son énergique conduite pendant les dernières négociations ; nous nous appuyions aussi sur la ferme attitude qu’avait prisé dans cette question l’organe du parti libéral dans la presse suédoise, l’Aftonblad. Nous ne nous étions pas trompé. Le roi Oscar vient de prendre l’initiative d’une proposition tendant à abolir la pénalité sauvage introduite en 1687, et conservée jusqu’en 1856. Ce n’est pas encore, on le voit bien, de la liberté religieuse tout entière qu’il s’agit : les non-conformistes continueront à être exclus des charges et emplois ; mais du moins la Suède ne restera plus en arrière de deux ou trois siècles, et elle sera entrée dans la voie du juste et du vrai. Peut-être la proposition royale va-t-elle soulever d’orageuses discussions dans la diète suédoise. On peut néanmoins attendre avec confiance la fin du débat. La Suède ne voudra pas, comme on l’a dit, se laisser donner une leçon de tolérance par la Turquie ; elle ne voudra pas rester plus longtemps en arrière de la Norvège, intelligente et libérale. Les vertus des chefs dévoués de la petite communion catholique de Stockholm réclament respect et protection ; l’inquiétude et presque les menaces des protestans non-conformistes méritent que l’église luthérienne songe à se défendre en s’appuyant sur les fermes bases de la justice et de la liberté, et la Suède tout entière n’a qu’à suivre le roi Oscar pour se voir prochainement, au milieu des graves circonstances qu’ont créées les infortunes du Danemark, en possession d’un très grand rôle, comparable en vérité à celui qu’elle a déjà rempli aux époques les plus brillantes de on histoire. Ceci nous conduirait à examiner quels rapides progrès a faits tout récemment ce qu’on appelle dans le Nord le scandinavisme, et comment, traitée naguère encore d’imagination littéraire et poétique, cette question est aujourd’hui près d’entrer dans le domaine de la diplomatie. C’est là pourtant un trop vaste sujet, qu’il faut étudier à part ; il nous suffit d’avoir appelé l’attention sur les réformes religieuses et morales que médite, le gouvernement du roi Oscar, d’avoir montré quelle généreuse initiative il a voulu prendre pour éclairer et diriger la conscience publique, et d’avoir exprimé les souhaits pour que la Suède reconquière, grâce aux brillantes ouvertures qui lui sont offertes, un nouvel éclat qui mette d’accord son prochain avenir avec son admirable passé.


A. GEFFROY.




REVUE DRAMATIQUE

L’histoire est maintenant presque abandonnée par les auteurs dramatiques ; leurs études paraissent concentrées sur le demi-monde, et la curiosité des femmes pour qui le devoir n’est pas un vain mot vient en aide à cette dépravation littéraire. J’ai toujours cru, je crois encore que la critique doit se dégager de toute pruderie. Proscrire d’une manière absolue tel ou tel modèle, c’est se condamner à l’injustice. Dans la peinture même du demi-monde, il faut savoir reconnaître le talent. En pareil cas, l’indulgence est sans danger, pourvu que l’éloge soit accompagné de conseils. Le talent une fois reconnu, le bon sens veut qu’on lui désigne un but plus élevé. Malheureusement la louange s’est trop souvent produite sans conseil. Le talent n’a pas été seulement accueilli avec bienveillance, mais exalté et le demi-monde a pris possession du théâtre. Sur les sujets empruntés au demi-monde, il serait assez difficile d’engager la discussion. À la première objection un érudit vous arrêterait : « Vous parlez de choses que vous ignorez, ou que vous avez tout au plus entrevues. » Et devant cet argument il faudrait s’incliner. Tant que les auteurs dramatiques resteront sur ce terrain, il sera plus sage de ne pas s’occuper d’eux. Les questions littéraires n’ont rien à démêler avec ce genre de travail. Toutefois il y a lieu d’espérer que la curiosité ne tardera pas à se lasser : le thème commence à s’épuiser, et la comédie sera bientôt forcée de s’adresser aux classes de la société qui ne conçoivent pas le bonheur sans les obligations de la famille. Alors, mais alors seulement il sera permis de traiter sérieusement les œuvres dramatiques. Les érudits du demi-monde n’imposeront plus silence à la discussion. Aujourd’hui nous serons fort empêché pour parler des comédies qui s’écrivent et se récitent. Les personnages mis en scène sont tellement étrangers à la vie commune, que l’esprit le plus attentif, ne sait comment les juger. Ils s’engagent dans une suite d’aventures, s’enrichissent par la trahison ou s’avilissent par un attachement, obstiné pour uns femme perdue qu’ils décorent du nom de passion. Presque toutes ces œuvres sont jetées dans le même moule. Celui qui en connaît trois n’a pas besoin de voir les autres et peut sans peine les deviner. Les types tragiques, dont tant de voix ont déploré ou raillé la monotonie, sont vraiment plus variés que les types dont se compose la comédie contemporaine. Un homme jeune, loyal et généreux, ensorcelé par une courtisane, c’est là un sujet dont le théâtre peut tirer parti, je n’en disconviens pas, mais qui n’est pas assez riche pour défrayer la scène pendant plusieurs années, et pourtant depuis plusieurs années nous ne voyons guère autre chose. Il serait temps de renoncer à ce thème usé.

Quant à l’histoire, il ne faut pas croire que le public la dédaigne au théâtre, comme se plaisent à le répéter ceux qui veulent se dispenser de l’étudier. Ce que le public dédaigne, c’est l’histoire dénaturée par la fantaisie. Jusqu’à présent, on ne lui a guère donné que des noms historiques ; l’histoire vraie s’est bien rarement présentée sur la scène. Il serait donc injuste d’accuser la foule d’indifférence pour les grandes figures qui dominent le passé. Elle n’a sur le plus grand nombre des événemens accomplis que des notions confuses ; mais elle ne se complaît pas dans son ignorance, elle est avide de connaître. Malheureusement la plupart des poètes qui touchent à l’histoire inventent le passé, au lieu de l’interpréter. Cette liberté absolue de l’invention est à leurs yeux une preuve de puissance, et leur croyance à cet égard me paraît tellement sincère, que je n’hésite pas à y chercher l’explication de leur dédain pour l’étude. Pour eux, connaître c’est aliéner la franchise de son allure. Ils redoutent le savoir comme une menace de stérilité. Cependant, soit que la poésie s’adresse à l’histoire, soit qu’elle choisisse pour thème de ses compositions la vie personnelle et privée, elle ne peut appliquer sa puissance qu’à des souvenirs précis. L’invention est sans doute un don mystérieux ; mais il ne lui est pas donné de tirer quelque chose de rien. Celui qui ne connaît ni la vie ni les secrets du passé, qui n’a pas aimé, qui n’a pas souffert, ne produira jamais que des œuvres inanimées. Cette vérité n’est pas familière aux poètes de notre temps. Si je dois estimer leur conviction d’après leurs travaux, ils pensent que l’invention est en raison inverse du savoir ou des émotions ressenties. Interpréter ce que disent les livres ou les souvenirs de la vie personnelle leur parait une tâche vulgaire, indigne d’un grand esprit. Ils veulent créer de toutes pièces les personnages qu’ils mettent en scène. L’expérience devrait les avoir découragés, et pourtant ils persévèrent, ils prennent pour glorieux ce qui est au-dessus des facultés humaines. Leur prétention est d’émouvoir sans subir l’émotion, d’enseigner une histoire faite à l’image de leur fantaisie, et ils s’étonnent de voir la foule déserter le théâtre, ils se plaignent de l’allanguissement des esprits ! Qu’ils se montrent plus modestes, qu’ils se contentent d’évoquer le passé, et la foule se pressera sur les bancs du théâtre pour recueillir leur parole. Leur prétention est condamnée par la raison. S’ils échouent dans leur tentative, c’est qu’ils méconnaissent la nature et les limites de la puissance poétique. Ce qu’ils prennent pour une menace de stérilité leur serait un puissant auxiliaire.

Ce qu’il y a de plus fâcheux dans l’état présent de la littérature dramatique, c’est que le public ne prend pas le théâtre au sérieux. Je veux dire qu’il le prend pour un simple divertissement, et n’attache pas aux œuvres dramatiques une importance littéraire. La parole fixée sur le papier lui paraît plus grave, plus digne de respect que la parole récitée par la bouche d’un acteur. Pour estimer la valeur d’un roman ou d’un poème, il trouve tout naturel qu’on établisse des comparaisons laborieuses, qu’on cite les grands modèles du genre. Pour déterminer le mérite d’une pièce de théâtre, ce procédé lui semble inutile, inopportun, et souvent même ridicule. A-t-on ri, a-t-on pleuré ? Toute la question est là. Parler d’autre chose, c’est pur verbiage. Cependant aux yeux des hommes de bon sens Molière et Corneille n’ont pas moins d’importance que Lesage. Cinna et le Misanthrope appelle-t-il un examen aussi sérieux que Gil Blas, et nous voyons les nations voisines se ranger à l’avis de la France. L’Espagne ne place pas Calderon au-dessous de Cervantes. L’Angleterre ne met pas Fielding au-dessus de Shakspeare. L’Allemagne, malgré sa profonde admiration pour l’auteur de Wilhelm Meister, sait placer à son vrai rang celui de Wallenstein et de Guillaume Tell. Pourquoi donc le public français, lorsqu’il est assis sur les bancs du théâtre, prend-il pour règle de son jugement le plaisir ou l’ennui ? C’est une question qui vaut la peine d’être posée. Chez nous, l’éducation littéraire de la foule n’est pas moins avancée qu’en Espagne, en Angleterre, en Allemagne ; mais le nombre des œuvres qui se produisent sur les théâtres de Paris est tellement effrayant, tellement fabuleux, que le goût se déprave par la satiété. Si la foule n’écoutait chaque année qu’un petit nombre ouvrages dramatiques, elle apprendrait facilement à distinguer les pensées élevées des pensées triviales, les fines railleries des railleries vulgaires. Elle ne confondrait pas l’expression de la passion avec les tirades emphatiques, ni les coups de théâtre avec les péripéties vraiment poétiques. En écoutant chaque jour une pièce nouvelle, elle finit par ne plus séparer le vrai du faux, la grandeur de la jactance, et comme les comédies imaginées, ou plutôt fabriquées à Paris, sont traduites chez les nations voisines et représentées sur tous les théâtres d’Europe, elle ne consent pas volontiers à les prendre pour mauvaises. C’est un fait malheureusement avéré, que nous devons constater : tant que la production dramatique sera ce qu’elle est aujourd’hui, nous ne pouvons guère espérer que le goût public s’élève ou s’épure. Pour obtenir la réforme que nous souhaitons, que nous appelons de tous nos vœux, il faudrait que l’art prît la place de l’industrie, et bien habile serait celui qui pourrait prévoir le jour où s’accomplira cette merveille. Le théâtre aujourd’hui, à parler franchement, relève de l’économie politique. Il s’agit pour lui de produire en abondance, de produire sans relâche, de ne jamais demeurer les bras croisés. Tout ce qui tend à ralentir le développement de cette nouvelle industrie est condamné d’avance par les producteurs. Pourvu que la consommation suive la distribution, le problème est résolu, c’est-à-dire, en d’autres termes, qu’une pièce qui réussit doit narguer tous les jugemens. Étoffe vendue, bonne étoffe ; c’est une formule qui domine toutes les poétiques. Il n’y a qu’à s’incliner devant une telle déclaration.

Heureusement l’économie politique n’a pas encore envahi toutes les régions de l’art dramatique. Il reste parmi nous quelques esprits d’une nature délicate, qui tiennent à bien faire sans se préoccuper du succès, ou qui du moins ne pensent au succès qu’après avoir exprimé leur pensée dans toute sa franchise. C’est une méthode périlleuse, mais la seule qui mène à la renommée. Ceux qui préfèrent les théories économiques aux théories poétiques arrivent parfois à posséder des vignes et des prés, ce qui est un grand bonheur sans doute ; quant à la renommée, ils sont obligés d’y renoncer. La critique ne doit s’occuper que des esprits désintéressés. C’est pour eux qu’elle doit réserver ses conseils. En discutant avec eux et pour eux les questions de goût, elle est sûre d’être comprise. Quand elle juge à propos d’évoquer les grands noms de l’antiquité, elle n’a pas à craindre de leur part le dédain ou l’inattention. Familiarisée par des études assidues avec les types de la beauté poétique, ils écoutent sans étonnement et sans dépit les reproches dont ils sentent la justesse. Au reste, les écrivains qui s’occupent de critique dramatique, sauf de très rares exceptions, ne s’exposent pas au danger dont je parle. Loin de gaspiller les conseils et les pensées, ils font de l’analyse un prospectus industriel. Ils vantent ce qui a réussi pour achalander le théâtre qui débite la denrée nouvelle, ou bien ils battent la grosse caisse et entonnent des fanfares pour venir en aide à quelque usine naissante. Qu’on me blâme ou qu’on m’approuve, je ne veux pas m’associer à ce genre d’encouragement. Sans m’attribuer une clairvoyance souveraine, je suis habitué depuis longtemps à ne tenir aucun compte du succès. Je ne prétends pas avoir raison contre tout le monde, Dieu m’en garde ! mais je ne veux pas user de la parole pour exprimer la pensée d’autrui. C’est pour moi une tâche assez difficile d’exprimer ma pensée personnelle.

M. Louis Bouilhet est un esprit laborieux dont le début a excité l’attention de tous ceux qui aiment sérieusement la poésie. Quoiqu’il y ait dans son poème de Melœnis plusieurs pages qui manquent de clarté, personne n’a pu méconnaître l’élévation qui recommande ce premier ouvrage. Il est vrai qu’on y aperçoit tantôt l’imitation d’André Chénier, tantôt le souvenir trop vif d’Alfred de Musset. Cependant, malgré ces réminiscences, que je dois constater, l’auteur ne saurait être confondu dans la foule des versificateurs. S’il prend un grand soin de la forme, il ne se laisse pas séduire par le bruit des mots. On sent qu’il a étudié l’antiquité, qu’il s’est familiarisé par une lecture assidue avec les poètes romains, qu’il a vécu dans le commerce de Virgile et de Catulle, qu’il n’ignore pas les écrivains de la décadence, et ne s’aventure jamais à peindre des mœurs de fantaisie. C’est quelque chose dans le temps où nous vivons. La connaissance des personnages que l’on met eu scène est aujourd’hui une véritable originalité. C’est pourquoi le début dramatique de M. Louis Bouilhet nous oblige à de grands ménagemens. L’auteur de Madame de Montarcy est d’ailleurs trop éclairé pour ne pas comprendre la valeur des objections que nous allons lui soumettre. Et si nous parlons de ménagemens, ce n’est pas pour déguiser une partie de notre pensée ; seulement nous croyons que les études sérieuses du poète nous imposent le devoir de ne pas le traiter avec une rigueur absolue. En face de la présomption, notre langage ne serait pas le même.

Madame de Montarcy a été applaudie. Les amis de M. Bouilhet pensent peut-être qu’il n’a plus qu’à suivre la voie où il vient de s’engager. Nous sommes d’un autre avis, et nous tenons à dire pourquoi. Parlons d’abord du sujet. Il y a dans cet ouvrage plusieurs personnages empruntés à l’histoire, et pourtant ce n’est pas, à proprement parler, un drame historique. Louis. XIV, Mme de Maintenon, son frère d’Aubigné, la duchesse de Bourgogne, Maulevrier, occupent souvent la scène ; mais ce n’est pas sur eux que se porte l’intérêt. Mme de Montarcy, qui donne son nom à la pièce, n’appartient pas à l’histoire. C’est un personnage de pure invention, comme son mari. Avant de nous prononcer sur le mérite de la fable dramatique imaginée par l’auteur, il s’agit donc de savoir si les rôles attribués aux acteurs réels sont d’accord avec les récits du passé, et si les acteurs fictifs se meuvent librement, naturellement, dans le milieu où l’auteur les a placés. Il est toujours dangereux, chacun le sait, de mettre en scène un personnage qui tient une grande place dans l’histoire, quand on ne veut pas lui donner un rôle important. M. Bouilhet, je suis forcé de l’avouer, n’a pas complètement évité ce danger. Dans Madame de Montarcy, Louis XIV ne manque pas de vérité. Hautain, égoïste, il paraît croire sincèrement que l’état tout entier se résume en lui ; mais il n’est pas le centre de l’action, et c’est un grave inconvénient. On peut même dire qu’il est chargé d’un rôle secondaire. Pour l’importance qui lui est attribuée par le poète, il parle trop souvent ; pour l’importance que lui donne l’histoire, il n’agit pas assez puissamment sur les personnages qui l’entourent.

Mme de Maintenon soulève à peu près la même objection : elle tient une si grande place dans les dernières années du règne de Louis XIV, qu’on ne la voit pas sans étonnement reléguée au second plan. Je m’empresse de reconnaître que M. Bouilhet a dessiné cette figure très habilement. La veuve de Scarron, devenue maîtresse du premier trône de l’Europe, reine par l’intelligence, puisqu’elle gouverne l’esprit du roi, sent pourtant que le trône ne lui appartient pas. Son mariage clandestin ne la prémunit pas contre les caprices et les dangers de l’avenir. Femme d’un monarque absolu, elle ne porte pas la couronne. L’auteur a très bien compris et très bien rendu ce caractère singulier, pour qui le pouvoir avait plus d’attrait que la tendresse. Malheureusement Mme de Maintenon n’a pas un rôle égal à son importance historique. — La duchesse de Bourgogne est dessinée avec une grâce touchante. Maulevrier, animé d’une passion ardente, nous intéresse d’autant plus facilement, que ses désirs sont dégagés de toute ambition. Ce qu’il aime dans la duchesse de Bourgogne, c’est la jeunesse et la beauté : les rêves de puissance ne souillent pas les rêves d’amour. — L’insouciance et l’étourderie de d’Aubigné sont tracées d’une main hardie. — Mme de Montarcy n’aime que son mari. Cette condition, excellente dans la vie réelle, ne peut devenir un élément dramatique tant que le bonheur du mari n’est pas menacé. Or Mme de Montarcy, en acceptant la surveillance de la duchesse de Bourgogne, excite sans le vouloir, sans le savoir, la jalousie du seul homme qu’elle aime. Chargée à la cour d’un rôle ingrat et difficile, elle passe aux yeux des courtisans pour une nouvelle favorite. Les apparences la condamnent, et la pureté de son cœur, qui l’absout devant le ciel, ne la justifie pas devant son mari, car elle a juré de ne pas trahir la duchesse, et sa discrétion obstinée peut être prise pour un aveu. Dans le domaine poétique, cette situation n’a rien qui doive nous étonner. En est-il de même dans le domaine historique ? Pour résoudre clairement cette dernière question, il convient, je crois, de la diviser. À la cour de Louis XIV, la fidélité conjugale n’était pas une vertu commune ; mais le dévouement superstitieux à la personne du roi faisait partie de la foi politique. Il n’y a donc rien qui blesse la vraisemblance dans la discrétion de Mme de Montarcy. Le secret que le roi lui a confié est pour elle un secret d’état. En le révélant, elle croirait trahir à la fois la dignité de la couronne et l’honneur de la France. La seule chose qui puisse nous étonner dans ce personnage, c’est la constance de son amour pour son mari. La splendeur de la cour ne l’éblouit pas un seul instant. Elle ne conçoit le bonheur que dans l’accomplissement du devoir. Pour les courtisans de Versailles, une telle vertu n’est pas de mise dans le monde réel. Mme de Montarcy parle au roi en tête-à-tête, le roi lui baise la main. Pourquoi donc ne règnerait-elle pas à son tour ? Ils ne doutent pas de la résignation du mari, et sollicitent sa faveur sans comprendre son étonnement et sa colère.

J’en ai dit assez pour établir la valeur historique et poétique des personnages. Il s’agit maintenant de savoir comment l’auteur les a mis en scène. C’est d’après l’examen de cette question que nous devons décider ce que signifient ses facultés dramatiques, et chacun sait que les facultés dramatiques sont d’une nature toute spéciale. Parfois elles se rencontrent chez des hommes qui ne possèdent pas un sentiment très fin de la poésie. Il est vrai que dans ce cas elles devraient changer de nom, et s’appeler théâtrales plutôt que dramatiques ; mais le public s’y méprend volontiers et les confond avec une sorte d’obstination. Chez M. Bouilhet, il n’y a pas lieu de mettre en doute le sentiment poétique : deux pages de Melœnis, prises même au hasard, suffiraient à marquer son rang. Seulement il convient de se rappeler que poésie et drame ne sont pas une seule et même chose. L’expression la plus émouvante des sentimens personnels ne démontre pas d’une manière décisive l’aptitude dramatique du poète. Dire ce qu’on a souffert, ce qu’on a espéré, peindre ses regrets, ses déceptions, est une tâche difficile, délicate, mais qui n’a rien à démêler avec l’invention d’une fable où tous les personnages se meuvent librement, naturellement, et gardent sans jamais se démentir le caractère qui leur est assigné. C’est d’après ces principes qu’il faut juger Madame de Montarcy.

Le premier acte est spirituel et animé. Des courtisans réunis autour d’une table s’entretiennent de l’austérité de la cour et de leurs espérances déçues. On parle de l’arrivée à Versailles d’une femme jeune et belle. Le règne de la Maintenon va finir. Les courtisans se réjouissent à cette pensée ; mais ils croyaient s’entretenir devant des murailles sourdes, et les murailles écoutaient. D’Aubigné, le frère de la Maintenon, abusé par un message qui lui promettait un rendez-vous, les avait devancés dans le cabaret où ils sont attablés, et s’était caché en les voyant arriver. Quand il paraît, les courtisans se tiennent pour perdus. Ils n’ont rien déguisé de leurs ressentimens, et donneraient tout au monde pour effacer le souvenir de leurs paroles. D’Aubigné les rassure d’un mot : qu’ils se taisent, il se taira. Sa sœur, Mme de Maintenon, l’a souvent réprimandé sur ses folles équipées ; elle n’apprendrait pas sans colère qu’il s’engage dans une nouvelle aventure. Il part, et nous voyons arriver Mme de Montarcy, accompagnée de son mari. Pourquoi viennent-ils dans ce cabaret ? Je n’ai pas réussi à le deviner. Aussi, malgré la vivacité du dialogue, malgré la franchise de l’expression, malgré les mots heureux que le public a très justement applaudis, je pense que ce premier acte n’est pas ce qu’il devrait être, et pèche un peu par l’invraisemblance. J’aimerais mieux voir Mme de Montarcy, provinciale timide et fière, ne pas choisir une hôtellerie hantée par de tels hôtes. Je reconnais pourtant que sous le règne de Louis XIV les cabarets n’étaient pas aussi mal vus qu’aujourd’hui, et que les seigneurs de la cour les fréquentaient volontiers. C’est une circonstance atténuante pour d’Aubigné, pour les courtisans dont il a entendu la conversation. Pour Mme de Montarcy et son mari, il n’en pas de même.

Au second acte, nous trouvons Mme de Maintenon s’entretenant familièrement avec Nanon, sa servante, qui l’a connue dans l’indigence, et qui l’a suivie dans la prospérité. Pour ces intimes épanchemens, l’interlocutrice n’est peut-être pas mal choisie. Cependant je crois qu’il eût mieux valu mettre en scène un autre personnage, car Nanon, malgré sa fidélité, ne comprend qu’à demi les soucis de sa maîtresse. Arrive d’Aubigné, qui force la porte de sa sœur. Conseils, réprimandes, il ne veut rien écouter. Toute la première partie de cette scène est bien conçue, et l’expression ne trahit jamais l’intention de l’auteur : je veux dire qu’elle ne la présente jamais sous un aspect infidèle ; mais la seconde partie, pour parler la langue usitée, est trop poussée à l’effet. D’Aubigné demandant à sa sœur le bâton de maréchal et répétant à outrance : Le bâton, le bâton, comme Orgon, quand il veut punir l’audace de Damis, me parait une invention quelque peu hasardée. S’il a souhaité, s’il a sollicité le bâton de maréchal, et j’admets volontiers cette ambition chez le frère de la favorite, il a dû s’exprimer autrement pour obtenir l’objet de sa convoitise.

Le troisième acte est mieux mené que les deux premiers. La mutuelle passion de la duchesse de Bourgogne et de Maulevrier, ardente et contenue, révèle par quelques mots échangés à voix basse. La confusion de Mme de Montarcy en présence de la jeune femme dont elle épie les actions, et qui ne voit en elle qu’une amie, est rendue avec habileté. L’empressement des courtisans auprès de M. de Montarcy est peut-être un peu trop verbeux. Pour réussir, ils devraient ménager un peu plus l’orgueil du protecteur qu’ils croient tout-puissant ; la prière ainsi exprimée est trop voisine de l’injure : ils raillent plutôt qu’ils ne sollicitent. Le brevet de colonel remis par le roi entre les mains de Mme de Montarcy n’est à mes yeux qu’une invention inutile pour exciter la jalousie du mari. Le baiser sur la main de femme, un baiser en tête-à-tête, suffisait amplement. De la part d’un monarque habitué à la soumission universelle, c’était plus qu’un témoignage de courtoisie.

Le quatrième acte, applaudi par le parterre et par les loges comme l’expression de l’orgueil national personnifié dans Louis XIV, justifie les battemens de mains par la splendeur du langage, mais ne s’accorde pas avec l’histoire. L’élève de Mazarin aurait eu peine à comprendre les sentimens que lui prête M. Bouilhet. Il voulait la volonté de la France faite à l’image de la sienne, et sa fierté ne s’épanchait pas en périodes si abondantes. Il avait de lui-même une trop haute opinion pour prodiguer ainsi les paroles. Je crains que l’auteur en cette occasion n’ait confondu Louis XIV avec Philippe-Auguste et François Ier.

Au cinquième acte, nous voyons M. de Montarcy poussé au désespoir par la jalousie et résolu aux dernières extrémités. Il veut empoisonner sa femme et s’empoisonner après elle. Mme de Montarcy, qui n’aurait qu’un mot à dire pour détromper son mari et sauver sa vie, refuse obstinément de trahir le secret du roi. Elle préfère la mort au parjure. Le dialogue entre les deux époux est bien conduit, mais un peu long. Désespérant de fléchir l’obstination de sa femme, qui affirme vainement son innocence, M. de Montarcy s’empoisonne, et déjà les premières tortures commencent à l’assaillir, à lui déchirer les entrailles, lorsque survient Mme de Maintenon, qui révèle la faiblesse de la duchesse de Bourgogne et proclame la vertu immaculée de Mme de Montarcy.

Nous croyons avoir suffisamment démontré que toutes les parties de ce drame ne sont pas unies entre elles par un nœud bien serré, mais ce n’est pas le seul reproche que nous devions adresser à l’auteur. Si l’ouvrage qui vient d’être applaudi ne péchait que par la construction, nos inquiétudes se réduiraient à peu de chose. Malheureusement les personnages ne sont pas nouveaux, et le style est encore moins nouveau que les personnages. Maulevrier, quand il parle de la duchesse de Bourgogne, rappelle Hernani ; d’Aubigné, caché dans une armoire, rappelle encore Hernani. M. de Montarcy, s’adressant à ses aïeux, rappelle don Ruy de Silva ; le père de Mme de Montarcy rappelle le marquis de Nangis. Mme de Montarcy, au cinquième acte, rappelle doña Sol. En vérité, c’est trop de souvenirs, et j’espère que M. Bouilhet ne tardera pas à le comprendre.

Quant au style, la ressemblance est encore plus frappante. On dirait que le jeune poète imite le modèle qu’il a choisi sans le vouloir et sans le savoir ; l’imitation est poussée si loin, que les auditeurs, en fermant les yeux, pourraient croire que la pièce nouvelle est de M. Victor Hugo. Pour justifier une pareille méprise, il faut sans doute posséder un vrai, talent : aussi je n’hésite pas à dire que M. Bouilhet a fait preuve d’une habileté singulière ; mais ses plus belles périodes, ses images les plus heureuses n’ont pas de caractère personnel et ne lui appartiennent pas. Il n’a rien pillé, je me hâte de le dire, et pourtant dans ce drame, dont les qualités lyriques ne peuvent être contestées, il n’y a pas une page qui soit complètement nouvelle. Les applaudissemens, que M. Bouilhet le sache bien, sont des applaudissemens de souvenir. Tous ceux qui aiment Hernani et Marion Delorme, Ruy-Blas et les Burgraves sont heureux de retrouver ce qu’ils aiment, et témoignent leur joie par des battemens de mains. L’auteur de Madame de Montarcy ne doit pas prendre pour lui les applaudissemens qui ont frappé son oreille ; c’est à Victor Hugo que ces applaudissemens s’adressent, et non au poète nouveau. Je ne voudrais pas troubler l’enivrement d’un premier succès ; ce serait un plaisir cruel. Si je parle ainsi, c’est que M. Bouilhet me paraît appelé à des travaux plus sérieux et d’une nature personnelle. Nous savons maintenant qu’il peut dire tout ce qu’il veut dire. S’il veut marquer sa place dans la poésie contemporaine et la garder, il doit s’évertuer à dire des choses nouvelles.

Le succès de Madame de Montarcy, qui n’a pas rencontré d’opposition, oblige à reprendre une question qui semblait épuisée depuis longtemps, le rôle de la poésie lyrique au théâtre. Je comprends sans peine qu’un personnage livré à lui-même, dégagé de tout interlocuteur, parle tantôt sur le ton de l’élégie, tantôt sur le ton de l’ode. Les plus grands maîtres du théâtre nous ont enseigné ce que vaut la poésie lyrique dans le monologue. Depuis Echyle jusqu’à Shakspeare, depuis Sophocle jusqu’à Schiller, nous voyons la forme lyrique utilement employée toutes les fois qu’il s’agit de l’expression d’un sentiment qui ne trouverait pas à s’épancher librement en présence d’un témoin ; mais dans le dialogue, dans l’action, les grands maîtres que je viens de nommer se gardent bien de prodiguer les images. Ils usent de la métaphore avec sobriété. Ces principes sont combattus, mais non pas réfutés par les drames de Victor Hugo. M. Bouilhet, qui connaît l’antiquité, ferait bien de la consulter plus souvent, ou plutôt d’interroger le souvenir de ses premières études. En relisant l’OEdipe-Roi et les Coéphores, l’Electre et les Euménides, il s’étonnerait des idylles, des élégies, des odes qu’il a prodiguées dans Madame de Montarcy. Ce n’est pas à lui qu’appartient cette méprise, je le sais : il n’a fait que suivre la voie ouverte par M. Victor Hugo ; mais le guide qu’il a choisi ne le justifie pas. Si l’auteur d’Hernani voulait recommencer aujourd’hui ce qu’il a fait pendant treize ans, de 1830 à 1843, et donner à des odes, à des élégies un baptême historique, il s’apercevrait avant la fin de la soirée que l’esprit de la jeunesse n’est plus avec lui. Si le parterre a témoigné à M. Bouilhet plus d’indulgence qu’il n’en témoignerait à son maître, il ne faut pas s’en étonner : la trivialité des compositions qui occupent la plupart de nos théâtres a depuis longtemps lassé sa patience. En écoutant de beaux vers signés d’un nom nouveau, il a ressenti une émotion joyeuse, et n’a pas hésité à battre des mains. Ses applaudissemens étaient une protestation contre la vulgarité des inventions qu’on nous donne pour des prodiges d’habileté. Si les vers étaient signés du nom de Victor Hugo, j’ai la ferme conviction qu’il serait plus sévère, et pourtant j’ai dit tout à l’heure que le parterre avait applaudi M. Bouilhet en souvenir de Victor Hugo. Comment expliquer, comment justifier cette contradiction ? Par un sentiment d’équité plus commun chez la jeunesse que chez les hommes d’un âge mûr, que la satiété rend parfois trop exigeans. Victor Hugo a donné sa mesure par des œuvres nombreuses ; il faut absolument qu’il se renouvelle et grandisse sous peine de déchoir. M. Bouilhet n’avait pas encore donné la sienne. La justice voulait donc qu’il fût écouté avec indulgence, avec sympathie, puisqu’il parle facilement une langue harmonieuse. Quand viendra pour lui une seconde épreuve, il sera jugé plus sévèrement, et j’espère qu’il sera dégagé de toute imitation.

Si les dangers de la complaisance dans le domaine littéraire avaient besoin d’être établis, ce qui vient de se passer à propos des Faux Bonshommes ne laisserait aucun doute à cet égard. Tout le monde a pu lire de ses yeux ou entendre de ses oreilles que la vraie comédie était retrouvée, qu’il y avait dans l’œuvre nouvelle de M. Barrière des scènes qui, par leur franchise et leur vivacité, rappelaient la manière et le style des maîtres de l’art. Ceux qui parlaient, ceux qui écrivaient ainsi étaient-ils de bonne foi ? Je consens à le croire. L’expression de la vérité est tellement tombée en désuétude, c’est un caprice désavoué si obstinément par nos mœurs, que la différence des inventions vieillies et des inventions neuves a fini par s’obscurcir. Je ne serais donc pas étonné quand les louanges données aux Faux Bonshommes seraient données avec une pleine conviction. M. Barrière passe pour un homme d’esprit, et sans doute ceux qui le disent ont d’excellentes raisons pour le dire ; mais s’ils ne pouvaient apporter d’autres preuves, que les Faux Bonshommes, je serais obligé de leur donner tort. Ce n’est pas que l’esprit manque dans la comédie de M. Barrière ; mais les traits spirituels que les spectateurs veulent bien applaudir comme nouveaux sont connus depuis longtemps, et ne sont, à vrai dire, que des lazzis d’atelier. Parfois même ils ne sont pas empruntés aux rapins, et sont dérobés aux modèles, qui, à force d’entendre des quolibets, se permettent d’en inventer. Dans cette pièce, qui a été signalée comme un événement littéraire, il n’y a pas trace d’originalité. Je n’essaierai pas de la raconter, ce serait chose parfaitement inutile. La fable est nulle. Les personnages vont et viennent sans que le spectateur puisse deviner pourquoi. L’action, si toutefois on peut donner ce nom aux portes qui s’ouvrent et se ferment pour laisser passer des personnages sans caractère déterminé, l’action fait la navette, et si je me sers de cette expression, c’est qu’elle est consacrée par un long usage, car elle manque d’exactitude. Le tisserand, à la fin de sa journée, après avoir lancé, repris et lancé de nouveau sa navette, a devant lui une pièce de toile. Après avoir écouté pendant quatre heures d’une oreille attentive les bons mots recueillis par M. Barrière et cousus en dialogue, le spectateur habitué à penser par lui-même se demande à bon droit où est la comédie. Après quatre heures d’attente, il n’est pas plus avancé qu’au lever du rideau. Le public, je le reconnais, ne se fait pas prier pour rire. Plus d’une fois dans la soirée il témoigne son hilarité par de bruyans éclats. Une pièce amusante, c’est si rare ! Eh bien ! je ne crois pas que parmi les auditeurs les plus gais il y en ait un seul capable d’entendre une seconde fois les Faux Bonshommes sans bâille à se démettre la mâchoire. Tous ces lazzis de rapins qui étonnent la bourgeoisie ne valent pas une scène de vraie comédie et ne résisteraient pas à l’épreuve d’une seconde audition.

J’en suis fâché pour M. Barrière, qui est jeune, et devrait chercher des idées nouvelles, au lieu de ramasser des idées harassées par un long usage ; mais Il y a si peu de jeunesse dans la comédie nouvelle signée de son nom, que je me demandais s’il n’avait pas remis à neuf quelque folie de Piis ou Désaugiers, de Radet ou Desfontaines, qui ont été glorieux dans leur temps. Je ne connais pas tout le répertoire de ces illustres devanciers, qui florissaient encore quand j’étais assis sur les bancs du collège. Peut-être ont-ils traité avant le retour des Bourbons la grande donnée des faux bonshommes, mais je possède à cet égard une érudition si indigente, que je n’ai pas le droit d’accuser M. Barrière d’emprunt. J’ai reconnu, j’ai salué comme de vieilles connaissances des plaisanteries que j’entends depuis vingt ans, chez mes amis, tandis qu’ils manient l’ébauchoir ou le pinceau. Je n’oserais affirmer que les maîtres du genre, dont je viens de rappeler les noms, ont fourni le modèle de la comédie nouvelle. Je puis dire seulement que Piis et Désaugiers agissaient avec plus de prudence que M. Barrière, et se rappelaient en temps opportun la pensée de Beaumarchais sur la parole récitée et la parole chantée. Ils ne livraient pas sans défense une vieille plaisanterie ; ils l’enfermaient dans un couplet comme dans une cuirasse, et cette précaution leur portait bonheur. Grâce au bruit de l’orchestre, le public n’entendait qu’à moitié ce qu’ils voulaient dire, et ne manquait jamais d’applaudir ce que les hommes du métier nomment le coup de fouet. Comme les profanes pourraient ignorer la valeur de ce mot, je me hâte d’ajouter qu’il s’agit du trait final du couplet. M. Barrière, en écrivant les Faux Bonshommes, a peut-être pensé qu’il avait, sous la main une vraie comédie, et pour ne pas laisser dans l’ombre une parcelle, si petite qu’elle fût, des idées qui lui semblaient ingénieuses, il a supprimé le bruit de l’orchestre. À mon avis, c’est une grave maladresse. Seule et nue, son œuvre trahit son insuffisance. Avec le secours des violons, qui sait si le dialogue n’eût pas paru nouveau ?

Le sujet choisi par M. Barrière se refusait-il donc à la comédie ? Non sans doute, et les hypocrites qui font leur chemin en se couvrant du masque de la bonté ne sont pas aujourd’hui un type imaginaire. En fouillant dans sa mémoire, chacun de nous se rappelle quelque bon camarade habitué à ne jamais médire de personne, indulgent pour toutes les faiblesses, habile à expliquer, à excuser toutes les apostasies, et qui pourtant au besoin, en petit comité, emporte le morceau. À ceux qui blâmaient son indulgence, ses amis répondaient hardiment : Ne croyez pas qu’il soit dupe de l’homme qu’il vante et qu’il accueille, il sait mieux que vous à quoi s’en tenir sur son compte ; il est plus fin que vous. Voici le mot que j’ai entendu et qui vous donnera la mesure de sa pénétration. Seulement ce mot décisif, ce mot triomphant, n’était jamais dit que devant les affiliés, devant des oreilles discrètes. Quand il était répété, le danger avait disparu ; la victime était sans crédit, sans pouvoir. Assurément Il y a là un sujet de comédie. Pour le traiter, il ne reste plus que deux choses à faire, deux bagatelles en vérité qui ne sont pourtant pas sans importance : inventer des personnages et une action. C’est pour avoir négligé ces deux bagatelles que M. Barrière a fait une œuvre qui ne doit laisser aucun souvenir. En présence des marionnettes qui vont et viennent sur la scène et semblent jouer à colin-maillard, puisqu’elles se rencontrent sans qu’on sache pourquoi, j’aurais mauvaise grâce à parler de style. Si je parlais de grammaire, je m’exposerais au sort de saint Etienne. Sur ces deux chapitres, les rapins ne sont pas difficiles, et M. Barrière s’est contenté de transcrire les facéties des rapins. Il rirait de moi, si je lui demandais pourquoi un de ses personnages sort de sa poche une bourse ou un portefeuille. Il me répondrait que cette locution est très bien portée, et je serais réduit au silence. J’en passe et des meilleures, et je reconnais en toute humilité que de telles chicanes n’ont rien à démêler avec l’art dramatique.

Je voudrais pouvoir louer les Pauvres d’esprit, que M. Léon Laya vient de donner au Théâtre-Français, car c’est un homme spirituel et laborieux, et la réunion de ces deux qualités ne se rencontre pas souvent ; mais s’il m’était permis de parler avec indulgence des Jeunes Gens, qui ont obtenu un légitime succès, quoique dépourvus d’élévation, je suis obligé de mentir ou de parler avec sévérité des Pauvres d’esprit. J’avais reproché à M. Laya, en termes très bienveillans, de confondre le vaudeville avec la comédie, et de prendre la gaieté pour la raillerie. Hélas ! mon Dieu, il ne m’a que trop écouté, et s’est mépris étrangement sur le sens de mes paroles. Il n’y a pas un grain de gaieté dans les Pauvres d’esprit, c’est une justice que je dois rendre à l’auteur ; malheureusement je suis forcé d’ajouter à mon grand regret qu’il n’y a pas une scène de comédie.

Le sujet par lui-même ne se prêtait guère aux développemens railleurs dont la comédie ne peut se passer. M. Léon Laya, dans l’espoir sans doute de se concilier les suffrages des hommes sérieux, s’est appliqué à prêcher au lieu de mettre en scène des personnages vivans, en leur prêtant des caractères raisonnables ou ridicules, et le sujet de sa prédication est un des lieux communs les plus vieux que je connaisse. Il s’agit de prouver qu’une jeune fille est plus heureuse en épousant un notaire qu’en épousant un poète. Quand je dis lieu commun, je suis généreux, car on appelle de ce nom les vérités qui n’ont plus besoin d’être démontrées, et malgré le sermon en trois points signé du nom de M. Laya, je ne suis pas encore convaincu. Je ne crois pas, que l’auteur me pardonne mon incrédulité, je ne crois pas qu’il suffise d’avoir acheté ou même payé un office de notaire, ce qui n’est pas la même chose, pour assurer le bonheur d’une jeune fille. L’étude fût-elle payée, la dot ne dût-elle pas servir à faire de l’acquéreur endetté un titulaire sérieux, un libre possesseur, le bien-être matériel du ménage fût-il cent fois assuré, l’ennui peut se glisser dans le cœur de la jeune femme aussi bien que dans le cœur de la jeune fille. Je ne veux pas rappeler ici le premier vers de Philémon et Baucis, qui trouverait pourtant son application toute naturelle ; mais on me permettra d’affirmer que les belles robes et les belles dentelles ne sont pas le bonheur tout entier. Les meubles de palissandre incrustés de houx ne sont pas contre l’ennui une infaillible garantie. On peut bâiller devant une portière du plus beau lampas. M. Léon Laya ne parait pas s’en douter. Si nous devions le croire sur parole, la femme d’un notaire n’aurait rien à redouter de l’avenir. Tranquille et fière dans son boudoir, elle n’aurait qu’à recevoir les visites de ses bonnes amies ; sa vie ne serait jamais troublée par aucun souci.

L’ennui n’est pourtant pas le seul danger dont je puisse parler : nous avons vu, sans remonter bien loin dans nos souvenirs plus d’un notaire faire la culbute et donner un terrible démenti à la thèse soutenue par M. Laya ; mais la sécurité n’est pas son principal argument, et sa prétention est de prouver que les notaires ne sont pas des pauvres d’esprit, que les femmes les plus exigeantes, les plus rêveuses, peuvent trouver à contenter leurs instincts poétiques dans la conversation d’un mari pourvu d’un office ministériel. Ici, le défenseur me parait s’engager dans une voie périlleuse. J’admettrai volontiers que la rédaction d’un testament ou d’un acte de vente n’éteint pas le feu de l’imagination native, je consens même à croire qu’un notaire muni d’une éducation libérale peut stipuler pendant vingt ans des emprunts hypothécaires sans rien enlever à la vivacité primitive de son intelligence ; mais on m’accordera bien, je l’espère, que la pratique de sa profession n’est pas le moyen le plus sûr de développer l’imagination. Qu’il y ait parmi les notaires d’excellens maris, je n’en doute pas un seul instant, et la question n’est pas là ; qu’il se rencontre parmi eux des intelligences très nettes, très lucides, je ne songe pas à le contester. Par malheur, ce n’est pas sur ce terrain que s’est placé M. Laya. Il dit très clairement que les notaires n’ont pas dans le cœur moins de poésie que les poètes. Il ne faut donc pas les ranger parmi les pauvres d’esprit. Essayons pourtant de nous entendre avec lui sur la valeur des termes. Pour M. Laya, la poésie n’est pas tout entière dans l’expression de la fantaisie, et je lui donne volontiers raison sur ce point ; il ne la sépare pas des instincts généreux, c’est une excellente pensée que j’aurais honte de réprouver ; mais il va trop loin, et confond la poésie avec la vertu. Or nous savons tous par expérience que poésie et vertu ne sont pas une seule et même chose. La vertu relève de la volonté, la poésie relève de l’intelligence, et quoique la morale prescrive le développement simultané, le développement harmonieux de toutes les facultés humaines, la pratique de la vie nous offre bien rarement l’accomplissement de l’ordre formulé par la morale.

Dans le sermon dialogué de M. Laya, le notariat mène au dévouement, la poésie à l’égoïsme. C’est à ces termes singuliers qu’il faut réduire sa pensée, si l’on veut la connaître et la montrer tout entière. Le notaire est un homme sans soucis, sans préoccupations, pour qui tous les jours sont pareils, dont l’âme toujours sereine assure à sa femme et à ses enfans un bonheur sans mélange, qui n’est jamais ni bourru, ni maussade, qui répond sans impatience à toutes les questions. Sa.femme veut-elle une robe nouvelle ? Il ouvre son portefeuille et ne se fait jamais prier. Sa fille demande-t-elle un piano d’Erard ? Il s’empresse de la contenter. Rien ne lui coûte pour faire de sa maison un vrai paradis. Il y a chez lui tant de bonheur, qu’il n’est jamais question de la vie future. Tous les vœux sont exaucés. À quel propos parlerait-on d’une vie meilleure ? Ce serait vraiment pure folie. Femme, enfans n’ont qu’à parler, tout se passe comme dans les contes de fées. Le souhait le plus hardi n’a pas même besoin du secours de la parole pour se révéler. Le notaire, qui n’est pas un pauvre d’esprit, lit dans les yeux de sa femme le vœu qu’elle n’a pas encore exprimé. Je me plais à croire que M. Laya ne sera pas payé d’ingratitude. Une plume d’or avec un bec de diamant ne serait pas une récompense suffisante. S’il n’obtenait rien de plus, il aurait le droit de se plaindre. Un tel panégyrique mérite au moins que les notaires reconnaissans offrent à l’auteur le titre des testamens gravé sur une tablette d’émeraude ou de saphir. Ce sera peut-être un cadeau dispendieux, mais on ne saurait payer trop généreusement de si magnifiques louanges.

Et maintenant comment oser vous parler du sort réservé à la jeune fille assez folle pour épouser un poète ? La seule pensée de l’avenir qui la menace me donne le frisson. Ni chevaux, ni châles de l’Inde, ni meubles de Boule : quelle misérable destinée ! Comment vivre, comment dormir d’un sommeil paisible, comment respirer librement quand on ne possède pas toutes ces menues bagatelles ? Pour consentir à s’en passer, il ne faut rien moins que la résignation d’une sainte. Le poète n’a pas le temps de songer à sa femme, à ses enfans. Jeunesse, beauté, il ne voit rien. L’avenir de sa famille, il l’oublie ; le dévouement de sa femme, il ne s’en inquiète guère. Il veut détrôner Corneille et Molière. C’est là l’unique ambition qui trouble son sommeil et remplit ses veilles. Qu’il soit applaudi, qu’il soit couronné, et l’univers lui appartient. Pauvre femme ! en rivant sa vie à la vie de ce misérable égoïste, elle ne savait pas au-devant de quelles douleurs elle marchait ! M. Laya, en ami généreux, voulu éclairer d’un seul trait de lumière toutes les jeunes filles à marier. Blondes et brunes, oyez ceci : un poète qui a terminé les quatre premiers actes d’un drame, et qui craint de perdre son tour de lecture, est capable, je frémis en le répétant, de prendre le chemin de fer, de quitter Dieppe, d’abandonner sa femme, pour aller à Paris revendiquer ses droits. Et quel jour choisit-il, le malheureux, pour accomplir ce criminel projet ? Le jour de la fête de sa femme, le jour où sa mère lui écrit qu’elle va venir, qu’elle accourt pour l’embrasser après une longue séparation ! Égoïsme de la gloire, comment pourrais-je vous flétrir comme vous le méritez ? Voilà pourtant où mène la poésie ! Jamais un notaire n’abandonnerait sa femme, le jour où il doit lui offrir un bouquet, pour aller recueillir ou rédiger un testament. L’étude du Code civil prémunit le cœur contre la corruption, et assure le bonheur des familles. Que les jeunes gens se méfient d’Homère et de Virgile, de Corneille et de Molière, s’ils veulent trouver un bon parti. La poésie est une bien triste recommandation, et M. Laya le démontre victorieusement : Hortense, femme d’un poète, passe sa vie à pleurer ; Henriette, mieux avisée, épouse le fils d’un notaire, et son beau-père lui promet des jours d’or et de soie.

Comment et pourquoi les comédiens ont-ils reçu, répété, représenté ce sermon qui se donne pour une comédie ? Je ne me charge pas de l’expliquer. Est-ce pour plaire aux notaires ? est-ce pour décrier les lettres ? La première raison est aussi puérile que la seconde serait misérable, et je les répudie toutes deux comme ridicules. Un homme qui tient une plume, qui, sans compter parmi les écrivains habiles, s’efforce au moins de marquer sa place parmi les écrivains ingénieux, aurait dû comprendre qu’une comédie où la profession littéraire est maudite à chaque scène comme la profession la plus dangereuse pour le bonheur de la famille, était une œuvre insensée, impossible, inacceptable. Le parterre a protesté, c’était son devoir. Les loges sont demeurées muettes, c’est un silence de bon goût. La chute de la comédie nouvelle ne changera rien au train de la société. Les jeunes filles continueront à payer de leur dot les études de notaires, les poètes seront éconduits comme des aventuriers, à moins qu’ils ne gagnent quelques centaines de mille francs en fabriquant des couplets, et les Turcarets les rangeront, comme devant, parmi les pauvres d’esprit.

J’espère que l’hiver ne s’achèvera pas au Théâtre-Français sans quelque ouvrage plus sérieux et plus digne d’attention. La comédie sans doute ne saurait se passer d’enseignement ; mais l’enseignement sans plaisir, le plaisir sans enseignement, qu’elle ne l’oublie pas, sont deux contre-sens que la raison désavoue. Quand le plaisir est trivial, quand l’enseignement porte sur une idée fausse, la faute est plus grave encore, et c’est malheureusement celle que nous avons eu à signaler. Que la vérité se produise dans une fable ingénieuse et animée, que le théâtre nous offre des personnages, et renonce à la discussion pour l’action, nous ne serons pas avare de louange. Quand il faut choisir entre le blâme et le mensonge, le blâme est une nécessité. L’éloge réjouit celui qui le donne aussi vivement que celui qui le reçoit. Vienne bientôt une comédie vraie, une comédie où circulent des sentimens généreux, et je battrai des mains comme si j’avais vingt ans.

Gustave Planche.


  1. Surtout dans l’Annuaire de 1855-56.
  2. On appelle ainsi le passage le plus étroit entre la côte de Suède et celle de la Finlande, au nord des îles d’Aland.
  3. Voyez encore sur ces intrigues des Russes dans le Finmark norvégien de curieux et très authentiques détails cités dans l’Annuaire, de 1855-56.
  4. Chez Reinwald, 1 vol. in-12.
  5. Voyez les différens Annuaires des Deux Mondes de 1850 à 1856. Chacun contient de pareils témoignages.