Chronique de la quinzaine - 30 novembre 1884

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Chronique n° 1263
30 novembre 1884


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




30 novembre.

Non, il ne s’agit pas du tout de se laisser aller à un pessimisme stérile et de désespérer, ne fût-ce qu’un instant, de la fortune de la France ; ce serait peu digne d’une vieille race qui s’est souvent égarée dans son chemin et qui a toujours fini par se retrouver. Il s’agit de voir les choses comme elles sont et la vérité comme elle est, de ne pas se prêter aux illusions et aux obstinations intéressées ou vaniteuses des satisfaits qui ne voient plus rien dès qu’ils sont au pouvoir. Il s’agit de dire ce qui frappe tous les yeux, de saisir dans ses causes, dans ses effets, un mal qui n’a jamais sans doute rien d’irréparable avec un pays généreusement doué, qui peut cependant devenir assez grave pour éprouver et affaiblir la plus robuste constitution.

Le mal d’aujourd’hui, ce n’est pas qu’il y ait eu depuis quelques années des erreurs et des fautes, des méprises de gouvernement ou des abus de domination. Tous les gouvernemens et tous les régimes ont leurs imprévoyances ou leurs emportemens d’un jour. Tout n’est pas perdu parce qu’il y a des abus d’administration, un déficit dans le budget ou quelque entreprise légèrement conçue, médiocrement conduite. Ce qu’il y a de dangereux aujourd’hui, c’est que les erreurs et les fautes qui ont été accumulées depuis quelques années tiennent à tout un ensemble d’idées fausses, de passions et de préjugés de parti érigés en système de gouvernement. Les faits plus ou moins pénibles, plus ou moins crians, ne seraient rien ; ce sont les idées fausses qui sont le grand mal, et si la crise où le pays est engagé a une si douloureuse et si frappante gravité, c’est qu’on sent bien qu’il y a dans tout cela quelque chose de plus qu’une épreuve fortuite, qu’il y a un système qui porte ses fruits. Soit inexpérience, soit entraînement et obsession de parti, on a cru pouvoir depuis quelques années se jouer impunément de tout, des plus simples conditions de gouvernement, des traditions libérales, du régime parlementaire. On n’a eu visiblement qu’une idée fixe, celle de tout subordonner, de tout ramener à un intérêt vulgaire de règne en croyant servir la république, qu’on a, en définitive fort mal servie. Le jour est venu où les conséquences du système ont éclaté, et le pays s’est trouvé dans cette situation que nous voyons aujourd’hui, en face de toutes ces affaires inexpliquées, inextricables de la guerre du Tonkin, des déficits chroniques du budget, sans avoir cette dernière garantie d’un régime parlementaire sincèrement pratiqué. Et quand on constate sans réticence une situation sur laquelle il n’y a plus d’illusion permise, ce n’est ni la fortune de la France, ni la vigueur réparatrice d’une nation généreuse qu’on met en doute ; on met simplement en cause une politique qui a abusé de tout, érigeant en système ses imprévoyances et ses infatuations, qui vient certes de se montrer encore une fois sous un médiocre jour, dans cette double discussion d’hier sur les crédits du Tonkin et sur les finances.

Ce qu’il y a de plus curieux, c’est que, dans tout ce qui se fait aujourd’hui, on ne cesse d’invoquer le régime parlementaire. Gouvernement et chambres parlent perpétuellement du régime parlementaire pour expliquer leurs actes, leurs usurpations ou leurs faiblesses. Mais, c’est précisément un des griefs les plus sérieux contre les hommes qui règnent et qui gouvernent depuis quelques années. Ils semblent n’avoir pas même la plus simple idée du régime dont ils parlent sans cesse et qu’ils se figurent pratiquer parce qu’ils s’en servent pour satisfaire leurs passions et leurs intérêts de parti. La vérité est qu’ils ne sont pas plus des parlementaires que des libéraux. Du régime parlementaire ils gardent, si l’on veut, les apparences, les fictions, les abus toujours possibles, les controverses bruyantes et stériles. Dans la réalité, ils l’altèrent perpétuellement, ils le ruinent par un déplacement de tous les rôles et de tous les pouvoirs, qui conduit à la confusion et à l’impuissance. Il y a un ministère qui, sous prétexte de s’assurer une majorité, se fait le complice de tous les calculs, de tous les petits intérêts, de tous les ressentimens républicaine ou qui est réduit à ruser avec tous les groupes d’une chambre incohérente, à se sauver quelquefois par des équivoques et des subterfuges. Il y a des commissions qui, sous prétexte qu’elles représentent une assemblée souveraine, prétendent usurper toutes les prérogatives, se substituent à l’action du gouvernement, touchant indiscrètement à tout, aux finances, aux affaires extérieures, à l’administration militaire, pour ne réussir en fin de compte qu’à tout brouiller et à tout désorganiser. Non, assurément, ce n’est pas le régime parlementaire sérieux et sincère. C’est un état assez difficile à définir, où le gouvernement ne gouverne pas, où la chambre, au lieu de rester dans sa mission de contrôle, prétend tout diriger et n’arrive qu’à tout confondre, où rien n’est à sa place, ou la politique se réduit enfin à une sorte d’exploitation concertée du pouvoir pour assurer une domination de parti dans les élections prochaines.

Cette dérision du régime parlementaire, on vient de la voir une fois de plus dans cette commission des crédits du Tonkin, où pendant plus d’un mois gouvernement et députés ont semblé mettre tout leur zèle à donner une représentation peu édifiante pour la vérité, surtout peu rassurante, pour les intérêts de la France. Il y a déjà six semaines que cette commission se réunissait et il n’y avait pas, à ce qu’on assurait, un moment à perdre. Évidemment quelques séances suffisaient pour avoir des explications claires et décisives sur l’état de nos affaires au Tonkin et en Chine, sur l’importance des forces et des ressources qu’il y avait à demander au parlement ; mais non, ce qui était si pressé la veille ne l’a plus été le lendemain. La commission à peine réunie s’est ravisée ; elle a tenu à recommencer une instruction, à satisfaire ses curiosités. Elle a voulu avoir un cours de stratégie et d’administration de M. le général Millot, un cours de diplomatie de M. le commandant Fournier, le négociateur du traité de Tien-Tsin, les confidences de M, le président du conseil et de M. le ministre de la marine, les dossiers réservés, les documens, les papiers secrets. Elle n’a pas vu qu’en entrant dans ces détails, en interrogeant des agens militaires ou diplomatiques couverts par un ministre, elle s’engageait dans une voie sans issue, elle faisait une œuvre indiscrète et vaine, ou elle prenait une responsabilité qu’elle ne devait pas prendre, qui n’était pas dans sa mission. Le gouvernement, de son côté, pour ménager une commission dont il avait besoin jusqu’au vote de ses crédits, s’est prêté à tout ce qu’on a voulu, au risque de sortir lui-même de son rôle et de livrer en partie sa responsabilité. Il a laissé ses agens raconter leurs campagnes. M. le président du conseil, avec des apparences de raideur ou de réserve diplomatique, ne s’est pas toujours défendu de paroles qui n’étaient pas indispensables. Bref, il y a eu des confidences. On a peut-être senti le danger de ces conversations diffuses où l’on dit quelquefois ce qu’on ne devrait pas dire, et alors, entre la commission et le gouvernement, a commencé cette comédie des secrets mal gardés, des demi-indiscrétions, des dépositions raturées, des confidences transparentes, des procès-verbaux arrangés pour le public. On a oublié que, s’il y avait des secrets à réserver dans l’intérêt public, le meilleur moyen de les garder était de n’en pas parler devant vingt personnes et de ne pas les laisser deviner par des lignes de points sur des procès-verbaux qui ne trompent qui que ce soit. Le gouvernement anglais, qui peut nous servir de modèle, dit toujours librement, franchement, ce qu’il peut dire, et il garde le silence sur ce qu’il doit taire sans croire manquer au parlement. Il a ses secrets, qui se transmettent de ministère en ministère sans jamais être soupçonnés. Nous nous souvenons qu’un jour, il y a déjà bien des années, l’empereur Nicolas avait eu avec un ministre anglais à Londres et, plus tard, avec l’ambassadeur de la reine à Saint-Pétersbourg les conversations les plus graves au sujet des affaires d’Orient. Jamais un mot n’avait été prononcé sur ces conversations, jamais le parlement n’en avait rien su ; elles n’avaient pas même été confiées à la France à la veille de la guerre de Crimée, et ce n’est que sur une provocation presque insultante de l’empereur Nicolas que le cabinet de la reine se décidait à divulguer ces document qui étaient tout à l’honneur de la loyauté britannique. Aujourd’hui, dans notre commission, on aurait voulu probablement tout savoir, le gouvernement aurait sans doute laissé tout deviner, — et on aurait mis au besoin une ligne de points aux passages trop risqués du procès-verbal !

Le secret, d’ailleurs, il faut l’avouer, était assez inutile cette fois dans ces affaires de l’Indo-Chine, et ce n’était pas la peine de jouer cette comédie du mystère tempéré par toutes les indiscrétions à propos de faits qui commencent à être trop connus. Le secret, il était déjà partout, même avant cette dernière discussion qui a uni par le vote des crédits du Tonkin, et à laquelle ont pris part M. Delafosse, M. l’évêque d’Angers, M. Clémenceau, M. le président du conseil lui-même. Le vrai secret, c’est qu’évidemment on s’est jeté dans cette affaire sans savoir où l’on allait, on s’y est engagé de plus en plus sans savoir où l’on s’arrêterait, on s’est trouvé en conflit avec la Chine sans l’avoir voulu, quoique ce fût facile à prévoir, et, une fois l’action ouverte par les opérations de terre et de mer, on n’est pas encore mieux fixé sur le dénoûment qu’on poursuit. Le secret, c’est que, depuis le commencement jusqu’à l’heure présente, on a procédé légèrement, sans prendre les précautions nécessaires, sans prévoir les difficultés et sans se mettre en mesure de les vaincre. Il y a dans cette longue et confuse histoire de nos affaires du Tonkin, de nos démêlés avec la Chine, des faits au moins singuliers. Assurément, M. le commandant Fournier est un vaillant et intelligent officier, et il a eu une bonne fortune de diplomate improvisé en signant le traité de Tien-Tsin. Pensait-il cependant que tout fût fini ? Il n’en edt pas bien sûr lui-même. Était-il certain que la note supplémentaire qu’il avait remise au vice-roi de Tien-Tsin pour réclamer la retraite « immédiate » des troupes chinoises engagées dans le Tonkin fût acceptée ? Il le croit, mais il n’avait pas un interprète à lui et il a été réduit à interroger la physionomie, les gestes du vice-roi. C’est là cependant le nœud de toutes les complications. Autre exemple : M. le lieutenant-colonel Dugenne, aussitôt après le traité de Tien-Tsin, est envoyé avec des forces insuffisantes sur Lang-Son, et il ne tarde pas à se trouver devant l’ennemi. Un des chefs militaires chinois lui adresse une lettre toute pacifique, qui, si elle eût été connue, eût détourné sans doute bien des difficultés et le douloureux incident de Bac-Lé. Malheureusement, M. le colonel Dugenne, déjà en vue des Chinois, n’a pas, lui non plus, d’interprète, et, livré à lui-même, il est obligé de se demander ce qui lui reste à faire. Pouvait-il reculer ou demander des ordres, attendre la présence de M. le général Millot lorsqu’il se trouvait devant l’ennemi ? Il y a là évidemment des méprises, des oublis de toute sorte qui auraient pu être évités, et, s’il y avait eu plus de prévoyance ; la cruelle échauffourée de Bac-Lé n’aurait pas encore une fois tout compromis.

C’est ainsi que tout marche, et si, dans ces négociations ou ces opérations qui se déroulent loin de la France, au fond de l’Orient, il y a eu si souvent des contretemps, des oublis ou des interruptions, c’est qu’ici même la direction a manqué ; il n’y a pas eu l’art de conduire une grande affaire par des instructions précises et par des secours envoyée à propos. Aujourd’hui du moins, après tant de mécomptes, M. le président du conseil est-il au bout de ses tergiversations et de ses contradictions ? On ne le dirait vraiment pas à l’entendre. M. le président du conseil parle comme s’il n’avait jamais eu d’autre projet que de rester dans le delta du Fleuve-Rouge, comme si les Chinois étaient définitivement repoussés et dispersés de toutes parts ; mais alors pourquoi expédiait-on, il y a quelques mois, M. le colonel Dugenne pour occuper Lang-Son, qui est à l’extrême frontière, et comment se fait-il que les incursions chinoises pénètrent encore à tout instant jusque dans le Delta ? M. le président du conseil nous assure que ni M. le général Brière de l’Isle, ni M. l’amiral Courbet n’ont demandé de renforts, qu’ils n’en ont pas besoin, que ce qu’ils ont leur suffit pour remplir leur mission ; mais alors pourquoi s’est-on si souvent arrêté ? Pourquoi nos chefs militaires sont-ils obligés de limiter leurs opérations et pourquoi M. l’amiral Courbet est-il encore devant Tamsui ? A quel propos expédier des forces nouvelles et demander plus de 40 millions pour le commencement de l’année prochaine ? Que signifient ces contradictions ? Ah ! c’est qu’il faut tour à tour se mettre en garde contre les dangers parlementaires et suffire aux nécessités qu’on s’est créées, devant lesquelles on ne peut reculer. Il faudrait bien cependant une bonne fois sortir de ces obscurités que la dernière discussion n’a point éclaircies, et si le vote qui a accordé les crédits qu’on demandait, qui a écarté en même temps toute menace de crise ministérielle, si ce vote peut déterminer le gouvernement à une action plus nette et plus résolue pour en finir avec le Tonkin et avec la Chine, il aura encore son utilité ; mais, on l’avouera bien, ce n’est pas sans peine qu’on sera arrivé à un résultat, et c’est, dans tous les cas, se servir étrangement du régime parlementaire dans les affaires extérieures. Ce qui n’est pas non plus assurément le régime parlementaire sérieux et sincère, c’est la manière dont on procède dans les finances, c’est ce singulier système qui, en déplaçant ou en confondant toutes les responsabilités, laisse le pays sans garantie. Et d’abord il y a une dangereuse habitude qui s’est introduite depuis quelques années dans la chambre des députés, qui est évidemment de nature à affaiblir toutes les conditions de régularité et de contrôle, toutes les garanties préservatrices dans l’administration financière. Le budget est toujours présenté au commencement de l’année, au début de la session de janvier. Une commission a certes tout le temps nécessaire pour étudier la situation financière, pour préparer le budget et le soumettre pendant l’été à la délibération publique. Cependant, il n’en est jamais ainsi, soit par un calcul de défiance, soit par une assez puérile jalousie de prépotence de la part de la chambre et de sa commission, le budget est invariablement ajourné à la session extraordinaire, aux dernières semaines de l’année. La discussion s’ouvre au mois de novembre, au mois de décembre, toujours tardivement, comme on le voit encore aujourd’hui. Il en résulte qu’au dernier moment il faut se hâter, qu’on doit expédier au pas de course, en quelques séances, un budget de plus de 3 milliards, que le sénat n’a plus ni le temps ni la liberté d’exercer son utile contrôle, et c’est une première altération du régime parlementaire. De plus, cette commission, qui retient le budget pendant près d’une année, comprend singulièrement son rôle. Elle se substitue au gouvernement, elle introduit ses fantaisies et ses combinaisons dans tout un système financier, elle prétend à l’omnipotence sur les ressources et les dépenses publiques. Elle abuse de son droit au point de fausser tous les ressorts de l’administration générale, et, avec ces prétentions, arrive-t-elle du moins à un résultat sensible, utile ? Elle n’arrive absolument à rien. Elle a beau être satisfaite d’elle-même, elle ne réussit pas à remédier au déficit, qui est la vraie plaie de nos finances, que les dernières discussions ont rendu plus évident, et qui a justement cela de dangereux, qu’il tient à des idées fausses, à des calculs de parti, à tout un système politique qui a déchaîné les dépenses publiques. Au milieu de tout cela, s’il y a un homme embarrassé et à plaindre, c’est M. le ministre des finances. M. Tirard est, certes, un honnête administrateur. Il voit le mal, on le sent à son langage, et il voudrait bien l’arrêter, s’il le pouvait ; il est tout près d’être de l’avis de M. Ribot, qui lui montre qu’il ne se tirera d’embarras que par une sérieuse et sévère liquidation. Il ne voudrait pas, d’un autre côté, contrarier ses amis les républicains, qui lui créent tant de difficultés. Il a les meilleures intentions, mais il ne voudrait pas se brouiller avec la commission. Le résultat est que le déficit était dans le budget de l’année dernière, qu’il est dans le budget de cette année, qu’il sera dans le budget de l’année prochaine, et ce n’est point sûrement avec un régime parlementaire ainsi pratiqué, subordonné aux passions et aux calculs de parti, qu’on se crée la possibilité de rétablir les finances françaises.

Il en sera de la France, de sa politique orientale et de ses finances, ce que nos pouvoirs décideront, ce que le gouvernement voudra maintenant qu’il a les crédits qu’il demandait. L’Europe, quant à elle, est pour le moment dans une de ces phases où les grandes affaires semblent quelque peu sommeiller, où la diplomatie est tout au plus occupée du Congo et de l’Egypte. La conférence nouvelle, dont M. de Bismarck a pris l’initiative pour régler les questions africaines, est maintenant, en effet, réunie à Berlin. L’Angleterre, qu’on supposait un peu récalcitrante, s’est empressée, au contraire, de se rendre à l’appel qui lui était fait, et les représentans de toutes les puissances en sont à délibérer gravement, paisiblement, sur ce qu’il faut entendre par le « bassin fluvial » ou le « bassin commercial » du Congo. Il n’est pas certain que même sur cette définition un peu théorique l’entente soit bien facile. Qu’a voulu réellement M. de Bismarck en provoquant la réunion de cette conférence de Berlin à propos du Congo ? Il a été sûrement préoccupé de la future extension coloniale de l’Allemagne. Peut-être aussi n’a-t-il point dédaigné l’avantage d’associer ostensiblement la France à un acte de diplomatie proposé par lui. Dans tous les cas, en dehors des intérêts commerciaux ou coloniaux qui sont en jeu, cette conférence un peu improvisée ne laisse pas de soulever des questions qui pourraient certainement devenir assez sérieuses. C’est la première fois, il nous semble, que des états européens, civilisés, se réunissent et se concertent pour disposer de territoires livrés jusqu’ici à des peuplades à peu près inconnues, à des tribus sauvages. C’est la barbarie qu’on dépossède dans l’intérêt de la civilisation, soit ! Il y a là seulement une limite assez délicate à fixer et, sans rien préjuger, il y aurait peut-être de la prévoyance à éviter le plus possible de créer d’une manière en quelque sorte officielle, dans ces contrées lointaines, de nouvelles et inévitables compétitions européennes. Quant aux affaires d’Egypte, elles semblent passer maintenant par une péripétie nouvelle. Jusqu’ici, le cabinet anglais avait paru attendre le retour de son plénipotentiaire, lord Northbrook, pour arrêter ses résolutions. Il semblerait aujourd’hui décidé à substituer aux propositions de lord Northbrook un programme tout différent de réorganisation financière pour l’Egypte, et il est assez probable que dans ses résolutions nouvelles il s’est préoccupé de donner satisfaction aux intérêts européens.

L’Angleterre veut maintenir sa position en Egypte, cela n’est pas douteux. Elle n’a aucune raison de rompre violemment avec l’Europe sur une question d’un ordre universel, et il n’est point impossible qu’elle mette dans sa politique extérieure un peu de cet esprit de transaction qui triomphe aujourd’hui dans ses affaires intérieures. Cette réforme électorale, qui a été depuis bien des mois l’objet de débats si passionnés, touche, en effet, au succès par un dénoûment tout pacifique. Après bien des luttes ardentes, chefs libéraux et chefs conservateurs paraissent s’être définitivement rapprochés. Ils se sont entendus sur les conditions de la réorganisation des districts électoraux qui doit accompagner l’extension du droit de suffrage. La paix s’est faite dans la liberté. C’est là, on l’avouera, une manière d’entendre le régime parlementaire qui a son efficacité et sa grandeur. Le nouveau parlement allemand élu il y a quelques semaines, complété par les scrutins supplémentaires qui en ont peu modifié la composition, vient de se réunir à Berlin presque en même temps que cette conférence, imaginée d’une manière un peu inattendue par M. de Bismarck pour créer tout un ordre de rapports internationaux au Congo. Cette session nouvelle, inaugurée par un discours de l’empereur Guillaume, ne pouvait certes commencer dans des conditions plus calmes, et le vieux souverain a pu, sans affectation d’orgueil, tracer un tableau flatteur des affaires de l’empire, du rôle de l’Allemagne en Europe, de son influence dans le monde. L’empereur Guillaume a semblé prendre un plaisir particulier à représenter L’entrevue de Skierniewice comme la consécration nouvelle de l’amitié qui l’unit aux souverains de Russie et d’Autriche, « avec lesquels il est spécialement lié par les traditions de famille, par la parenté et par le voisinage. » Il est allé plus loin en assurant que cette amitié, de nouveau scellée à Skierniewice, ne sera pas troublée de longtemps, qu’elle reste la solide garantie d’une paix durable, en représentant la conférence même du Congo comme un signe de plus de la confiance qui existe entre les états étrangers et l’Allemagne. Rien donc de plus pacifique, de plus rassurant que ce discours du vieux souverain dans tout ce qu’il dit de la politique extérieure, de l’état général de l’Europe. Les affaires de l’empire ne sont cependant pas sans nuages sous d’autres rapports. Si ce n’est l’extérieur, c’est l’intérieur qui ne laisse pas d’avoir ses parties faibles. L’Allemagne, elle aussi, a ses crises économiques, ses difficultés financières. Il y a les insuffisances de revenus publics, les déficits du budget, la perspective de nouveaux impôts à créer. La politique de réformes sociales dont l’empereur lui-même traçait le programme il y a trois ans n’a peut-être pas produit non plus tout ce qu’on en attendait. Sur tous ces points incertains et obscurs de la situation de l’empire, le discours du vieux souverain ne répand que peu de lumières ; il laisse croire tout au plus qu’il y a beaucoup à faire. Reste à savoir si le parlement qui vient d’être élu se prêtera plus que celui qui l’a précédé à tout ce qu’on aura à lui demander, s’il ne sera pas même quelquefois embarrassant par ses résistances ou par ses initiatives, C’est là la question. En réalité, le parlement nouveau, tel qu’il reste définitivement composé après les derniers scrutins, est certes passablement incohérent. De majorité il n’y en a pas, il y en a décidément moins que jamais. Le gouvernement n’a pas plus de 155 voix ministérielles assurées, ce qui ne suffit pas. Les catholiques du centre sont revenus au nombre de 110 et forment un camp à part ; ils ne donneront leurs suffrages que si on leur fait des concessions. Les progressistes ou libéraux allemands, qui ont été les plus éprouvés dans les élections, ont encore un contingent respectable, mais insuffisant ; les socialistes, qui ont un succès imprévu, vont avoir 25 voix au parlement. Avec ces élémens discordans, comment former une majorité ? M. de Bismarck, il est vrai, n’en a pas grand souci : ses théories et ses sentimens sont connus. Il dédaigne les artifices parlementaires, et c’est avec une désinvolture superbe et ironique qu’il fait le dénombrement de tous ces partis ou fragmens de partis dont il trace le portrait à sa manière. Il ne tient pas du tout à l’existence d’une majorité constituée dans le Reichstag. C’est, en effet, plus commode pour un tout-puissant comme lui qui met son orgueil à se jouer des partis, même de ce qui peut s’appeler le parti ministériel. C’est pourtant aussi une faiblesse, et le chancelier de Berlin vient d’en faire l’expérience ces jours derniers encore. Bien qu’il ait payé de sa personne devant son parlement, et qu’il ait prononcé jusqu’à trois discours, maltraitant un peu tout le monde, il n’a pu empêcher le vote d’une motion, appuyée à la fois par les progressistes et par les catholiques, au sujet de l’allocation d’une indemnité aux membres du Reichstag pendant les sessions. Il ne pourra pas non plus vraisemblablement, un de ces jours, empêcher le vote d’une proposition de M. Windthorst, appuyée par les progressistes, au sujet de l’abrogation d’une des dispositions les plus rigoureuses des lois de mai. M. de Bismarck, qui n’est pas embarrassé pour si peu, aura sans doute la ressource de faire rejeter ces propositions par le conseil fédéral, il fera ce qu’il a déjà fait plus d’une fois. Faute d’une majorité qu’il dédaigne de se créer, il ne commence pas moins déjà par des échecs avec un parlement né d’hier, et, avec ces procédés, il se prépare inévitablement de singulières difficultés pour le moment où il aura à défendre soit les mesures économiques qu’il médite, soit de nouveaux impôts, ou ces réformes sociales dont l’empereur Guillaume parlait l’autre jour. C’est une sorte de conflit perpétuel où le chancelier, on peut bien le croire, voudra avoir le dernier mot, et où il ne peut pas cependant suppléer indéfiniment par son omnipotence à un vote du parlement. Voilà un étrange début de session avec une chambre nouvelle et une manière d’entendre le régime parlementaire que tout le monde heureusement n’est pas en état de pratiquer.

Assurément le régime parlementaire n’est pas plus facile qu’an autre ; il a du moins cet avantage, quand il est pratiqué avec sincérité, de laisser à la raison publique, au bon sens d’une nation, le temps et les moyens de résoudre sans violence les questions les plus périlleuses ou les plus délicates. On le voit bien en ce moment même en Angleterre ; on le voit peut-être aussi en Belgique, dans ce petit pays, dont notre commission du Tonkin, qui pourtant était déjà assez embrouillée avec ses interrogatoires et ses secrets, a jugé utile de prononcer le nom. Par quelle bizarrerie, dans une commission réunie pour traiter une question toute française, a-t-on cru devoir s’occuper de la Belgique, même de la Hollande, et s’informer curieusement de ce qui aurait été dit à Skierniewice, de ce qui aurait été résolu dans le cas où une révolution aurait éclaté à Bruxelles ? C’est là ce qui peut sembler au moins hors de propos. Sans doute, depuis quelques mois, la Belgique a eu d’assez graves agitations ; elle a été troublée par des scènes passionnées et malheureuses, par des élections ardemment disputées et de violens conflits de partis, même par des mouvemens populaires qui auraient pu n’être pas sans danger ; mais de ces émotions à une menace de révolution il y a loin, on en conviendra, et ce n’est point apparemment parce qu’il y a eu des manifestations plus ou moins bruyantes, des processions libérales ou catholiques à Bruxelles qu’on se serait entendu à Skierniewice pour ressusciter une espèce de sainte-alliance préventive. La Belgique n’en est point heureusement à courir les aventures et à donner des soucis à la diplomatie, qui a des affaires plus pressantes. En réalité, les luttes des partis belges, sans cesser d’être vives, sembleraient plutôt tendre à s’apaiser, ou du moins à reprendre un caractère plus régulier. Catholiques et libéraux, gouvernement et opposition sont toujours aux prises, mais sans le dangereux accompagnement des agitations de la rue, des manifestations tumultueuses, et les modifications ministérielles qui se sont accomplies à la suite des dernières élections communales du 19 octobre ont évidemment contribué d’une certaine façon à cette détente momentanée dans une situation devenue difficile.

Le cabinet dont M. Beernaert est resté le chef à la place de M. Malou, et où M. Thonissen est entré comme ministre de l’intérieur à la place de M. Jacobs, le principal auteur de la nouvelle loi scolaire, ce cabinet ne s’est pas formé sans doute pour changer brusquement de politique. Il cherche et il trouve toujours son appui dans la majorité catholique envoyée par les dernières élections législatives aux deux chambres ; mais par son origine même, par cela seul que son avènement a coïncidé avec la retraite de deux des hommes les plus engagés dans la lutte des partis, il représente presque forcément un certain apaisement, une idée de trêve après une crise violente. Il est venu pour tempérer, par une application modérée, ce qui a pu paraître excessif dans la dernière loi scolaire, pour adoucir un conflit. C’est son caractère ; c’est peut-être aussi sa faiblesse, puisque par cela même il se trouve entre la majorité, encore irritée d’avoir perdu deux de ses chefs les plus résolus, M. Jacobs, M. Wœste, et les libéraux, qui poursuivent en lui le continuateur du précédent ministère, qui refusent, bien entendu, de désarmer devant cette personnification nouvelle de la politique des catholiques et des indépendans. Cette situation un peu compliquée, elle a été plus vivement mise en lumière, ces jours passés, par les interpellations que M. Frère-Orban, M. Bara, ont adressées au gouvernement et qui ont été l’occasion naturelle d’une discussion des plus animées où tous les chefs de partis, libéraux et catholiques, anciens et nouveaux ministres, se sont rencontrés. Le cabinet dont M. Beernaert est le chef a maintenu sa position, se défendant non sans habileté contre les libéraux, s’étudiant aussi à rester modéré, et il a fini par sortir victorieux de cette épreuve. Le nouveau ministère pourra-t-il se maintenir longtemps ainsi, placé en quelque sorte entre deux feux ? Ne sera-t-il pas un jour ou l’autre victime des ressentimens impatiens de la majorité catholique, dont il ne satisfait pas toutes les ardeurs, ou d’une attaque des libéraux à propos d’un incident imprévu ? C’est là tout le problème des affaires belges. Le ministère reste sans doute fort exposé) il a peut-être aussi des chances de vivre qui tiennent à une situation singulièrement complexe.

Les catholiques, qui ont la majorité dans le parlement, ont été violemment émus de la retraite de M. Malou, de M. Jacobs, de M. Wœste, et ils ne sont pas sans éprouver quelque mauvaise humeur contre le nouveau cabinet. Ils ne peuvent pourtant pas se méprendre, ils n’ignorent pas que s’ils renversent ou s’ils laissent renverser le ministère, ils perdront vraisemblablement le pouvoir ; ils vont droit à une dissolution nouvelle du parlement, qui ne sera pas faite, selon toute apparence, par eux. D’un autre côté, les libéraux eux-mêmes, quelques animés qu’ils soient dans leurs luttes, si ardens qu’ils se montrent dans leur opposition, commencent à réfléchir et à se rendre compte des causes de leur défaite de cet été. Il en est beaucoup parmi eux qui s’avouent qu’ils ont trop facilement fait alliance avec le radicalisme, qu’ils ont laissé trop d’influence aux radicaux dans les conseils du parti et qu’ils ont ainsi perdu bien des sympathise dans le pays. Ils ne le pensent pas seulement, ils commencent à agir en conséquence. Ils songent à réformer les statuts des associations libérales, qui ont singulièrement favorisé jusqu’ici l’invasion des élémens radicaux ; c’est même sur cette question que s’est faite, ces jours derniers, l’élection d’un nouveau président de l’association libérale de Bruxelles, et le candidat élu, M. Van Humbeeck, ancien ministre de l’instruction publique avec M. Frère-Orban, est précisément un des partisans de cette réforme des statuts des associations. Les libéraux prévoyais sont les premiers à sentir le besoin de se réorganiser, ils sont peut-être intéressés à ne rien précipiter, et c’est ainsi que, même dans une situation difficile, le ministère peut avoir des chances de vivre en restant fidèle à la politique qu’il représente, en l’appliquant avec une modération profitable pour lui-même, profitable aussi pour le pays.

Si la Hollande n’a point eu les agitations qui ont éprouvé la Belgique depuis quelques mois, ses affaires ne sont pas cependant sans quelque analogie, avec les affaires belges. Les Hollandais, eux aussi, ont eu récemment des élections générales à la suite de la révision constitutionnelle qui a été accomplie pour l’institution d’une régence éventuelle, et ces élections ont été assez défavorables aux libéraux. L’ancienne chambre comptait 45 libéraux contre 41 conservateurs ou cléricaux. C’était une majorité fort modeste ; telle qu’elle était, elle suffisait encore néanmoins pour empêcher une réforme des lois scolaires ardemment poursuivie par les conservateurs. Dans la chambre nouvelle, la proportion est renversée. Les conservateurs ont une majorité, également fort modeste, mais qui pourra suffire. Ce que les libéraux peuvent espérer de mieux, c’est que la chambre finisse par être partagée en deux camps à peu près égaux. Ce n’est pas tout à fait comme en Belgique, c’est du moins le commencement d’une évolution à peu près semblable. Ici, cependant, la droite offre une particularité qui a son importance. Elle se compose de trois fractions : les protestans orthodoxes, les catholiques et les conservateurs proprement dits. Ces trois fractions de la droite hollandaise ne sont pas d’accord sur bien des questions, mais elles se rapprochent dans un acharnement persévérant pour la réforme de la loi d’enseignement, dans une antipathie commune et violente contre les libéraux. C’est leur lien, c’est ce qui établit entre elles une intime solidarité ; c’est aussi ce qui peut faire, à un moment donné, de ces trois fractions une majorité peu homogène, mais très décidée sur certains points. Cette majorité nouvelle s’attend aujourd’hui à prendre le pouvoir, elle a fait acte d’autorité dès l’ouverture des chambres en portant à la présidence le baron Mackay à la place de l’ancien président libéral, M. Cremers. Que va faire, dans cette situation, le chef du cabinet, M. Heemskerk, qui est sans doute un conservateur, mais qui suit volontiers une politique d’équilibre entre les partis ? Il aura évidemment bien des difficultés. La Hollande au milieu de ses préoccupations politiques, a, comme d’autres pays, ses accidens financiers qui sont des événemens. Ces jours derniers, deux grandes entreprises établies pour favoriser la culture du sucre aux Indes orientales se sont trouvées en détresse, près de manquer. Elles n’ont été sauvées que parla courageuse intelligence de cinq grandes maisons d’Amsterdam, qui se sont mises aussitôt à l’œuvre pour rétablir la situation. Elles ont réussi, et c’est ainsi que l’initiative individuelle a détourné une crise qui aurait pu avoir son importance dans la politique de la Hollande.


CH. DE MAZADE.