Chronique de la quinzaine - 30 novembre 1921

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Chronique de la quinzaine - 30 novembre 1921
Revue des Deux Mondes7e période, tome 6 (p. 709-720).
CHRONIQUE DE LA QUINZAINE[1]




Je me suis trouvé ces jours-ci en Alsace au moment où y étaient célébrées de belles fêtes patriotiques. J’étais allé à Strasbourg, suivant une habitude qui m’est vite devenue chère, présider la Société des Amis de l’Université et assister à une séance du Conseil qui dirige ce grand établissement; et j’avais eu la bonne fortune d’apporter aux Facultés strasbourgeoises une nouvelle et magnifique libéralité que la marquise Arconati-Visconti avait bien voulu leur réserver en souvenir de son père Alphonse Peyrat et qui leur permettra d’attribuer, tous les ans, des bourses à un certain nombre d’étudiants. Dès maintenant, l’Université de Strasbourg remplit, avec un succès remarquable, son double rôle d’institution régionale, adaptée à tous les besoins de la province, et d’institution nationale, se développant dans le cadre des traditions françaises. Un simple chiffre suffit à montrer les résultats obtenus. Durant l’occupation allemande, le nombre des étudiants alsaciens n’a jamais atteint huit cents. Les jeunes gens du pays ne s’inscrivaient qu’à contre-cœur; ils se sentaient dépaysés dans une maison étrangère. Aujourd’hui, sur deux mille quatre cent vingt-neuf élèves qui fréquentent les cours des Facultés, il y a deux mille Alsaciens, qui tous parlent couramment français.

Pendant ce séjour en Alsace, il m’a été donné de constater, une fois de plus, que l’on commettrait une étrange erreur, si l’on concluait de quelques petits incidents, malencontreusement exagérés ou même dénaturés dans certains récits de presse, qu’il y eût, chez nos compatriotes de l’Est, un refroidissement, si léger fût-il, du sentiment national. Loin de là. Même lorsqu’ils se plaignent de lenteurs ou de maladresses administratives, les Alsaciens restent de bons et loyaux Français. Au début, l’enseignement de notre langue dans les écoles avait rencontré quelques difficultés, qui étaient surtout d’ordre pratique; beaucoup d’instituteurs du pays ne savaient que l’allemand et l’alsacien, et certains d’entre eux répugnaient à un effort assez pénible. Aujourd’hui, dans toutes les communes, il y a des maîtres de l’intérieur et des maîtres alsaciens qui ont appris à l’envi le français, et qui l’enseignent aux enfants, et les enfants paraissent ravis de le parler. Il n’est pas question, certes, d’interdire aux habitants l’usage d’un dialecte auquel ils tiennent et qui leur a, du reste, servi à se replier sur eux-mêmes pendant la domination allemande ; mais il est utile qu’ils comprennent aussi et puissent parler une langue qui est celle de leur patrie et qui les unira plus étroitement encore à la communauté française.

J’ai eu, du reste, sous les yeux des preuves éclatantes de la fidélité alsacienne. Le 19 novembre était inauguré, en présence d’une foule immense et pieusement recueillie, le monument élevé à la mémoire des cuirassiers de Reichshoffen, et cette cérémonie, bien faite pour rattacher le présent au passé, avait attiré des centaines de vétérans, venus de tous les points de l’Alsace. Elle a fourni au comte de Leusse, député, maire de Reichshoffen, l’occasion d’exprimer, en un noble langage, les sentiments unanimes des populations.

Le lendemain, M. Barthou, ministre de la Guerre, est arrivé à Strasbourg. Aussitôt, comme par enchantement, toutes les maisons se sont pavoisées. Pas une fenêtre qui n’eût son drapeau. Dans cette rue du 22 novembre, dont les plaques rappellent la rentrée triomphale de l’armée française à Strasbourg, on se serait cru rajeuni de trois ans. Le défilé des troupes et des sociétés locales de gymnastique a eu lieu au bruit des acclamations, et lorsque, après la revue, les régiments, musique en tête, ont regagné leurs casernes, leur passage a soulevé partout l’enthousiasme populaire. En s’éloignant à leur tour, les gymnastes sont venus saluer la statue de Kléber et, dans la nuit tombante, ce fut, sur la vieille place, une minute de grande émotion. Déjà huit jours plus tôt, aux obsèques du général Humbert, nous avions senti battre le cœur de Strasbourg. Quatre-vingt mille personnes s’étaient inclinées devant la dépouille du vaillant soldat que venait d’emporter une mort prématurée. Dans la tristesse comme dans la joie, l’Alsace ne se lasse pas de nous montrer qu’elle est redevenue à jamais partie intégrante de la France.

De cette vérité cependant l’Allemagne n’a pas encore pris son parti. Elle édite des cartes impérialistes où Mulhouse et Colmar, Strasbourg et Metz figurent comme villes germaniques, momentanément détachées du Reich. Tous les grands journaux allemands publient, au sujet de l’Alsace et de la Lorraine, des correspondances perfides ou fantaisistes, et le Gouvernement de Berlin lui-même essaie de se livrer, en territoire français, à une propagande qui est une violation manifeste du Traité de Versailles, et que nous sommes vraiment inexcusables de tolérer.

Un simple exemple. Après l’armistice, un individu étrange, dont on ne sait s’il est surtout un dément ou un aventurier, a été condamné à la déportation et s’est réfugié en Allemagne. De là, il répand aujourd’hui dans toute l’Alsace des circulaires, des tracts, des brochures, des questionnaires, des factums, tout cela accompagné de timbres-poste; et il cherche à provoquer des pétitions dans lesquelles les habitants s’adresseraient à la Société des Nations pour réclamer l’autonomie ou la neutralité de la province. Il ne s’est pas trouvé un seul Alsacien pour signer les papiers que lui envoyait ce traître ou ce fou et pour les expédier à Genève. Les propositions de ce personnage bizarre ont été écartées avec autant de dédain que les photographies qu’il a distribuées et qui le représentent l’index de la main droite sur le front, comme s’il voulait nous montrer un monde dans sa tête. Mais l’Allemagne, qui est, sans doute, à court d’intermédiaires et d’agitateurs, a littéralement couvert d’or ce personnage ridicule; et grâce à l’inépuisable générosité du Reich, il est à même d’inonder tous les jours l’Alsace de ses prospectus et de ses calomnies.

A de tels signes, nous pouvons juger de la bonne foi allemande. Pas plus en Haute-Silésie qu’au Slesvig, pas plus à Leipzig qu’à Malmédy, pas plus au Cameroun que dans l’Est africain, pas plus en pays messin qu’en Alsace, le Reich n’a renoncé. Il ignore le Traité qu’il a signé, comme il ignore l’ultimatum devant lequel il a provisoirement cédé. Chaque engagement qu’il a pris n’a été pour lui qu’une pause, un temps d’arrêt, un moyen de respirer quelques instants et de recommencer aussitôt la résistance.

Le voyage de la Commission des Réparations à Berlin n’a fait, comme il fallait s’y attendre, que confirmer les renseignements déjà recueillis par le Comité des garanties. Au mois de mai dernier, l’Allemagne a obtenu ce qu’elle voulait. Par des promesses dilatoires, elle nous a arrêtés aux portes de la Ruhr. Nous avions mobilisé à grand fracas une classe dont notre armée du Rhin ne croyait pas, du reste, avoir besoin pour occuper sans coup férir le bassin minier. Nous avons renvoyé dans leurs foyers, après les avoir inutilement dérangés, des jeunes gens auxquels nous avions donné l’espoir de prendre enfin les gages réclamés par la France. Nous avons fait plus. Nous avons, depuis lors, abandonné les sanctions économiques que nous avions appliquées en Rhénanie et fait preuve, en cela, d’une incohérence dont M. Maurice Barrés a eu raison de dénoncer les dangers. Après nous avoir arraché tous ces avantages, l’Allemagne est restée quelque temps tranquille pour endormir notre trop juste méfiance. Nous nous sommes alors plu à la croire assagie. Nous avons rendu à son Gouvernement des hommages empressés et un peu candides. Nous avons fait du chancelier Wirth des éloges dithyrambiques, qui n’ont guère eu d’autre effet que de le compromettre aux yeux de ses concitoyens, et nous avons réservé nos sévérités et nos ironies pour ceux des Français que n’aveuglaient pas les illusions officielles.

Mais, lorsqu’a été donné, dans l’affaire de Haute-Silésie, l’avis, pourtant si modéré, de la Société des Nations, et qu’immédiatement l’Allemagne est tombée dans une crise de nerfs, nos yeux ont commencé à s’ouvrir. Le chancelier Wirth est sorti de la scène par un côté des coulisses pour rentrer par l’autre, et nous avons fini par comprendre que nous assistions à une comédie bien montée. Le Gouvernement du Reich a répété avec insistance que la perte de quelques districts silésiens allait le mettre dans l’impossibilité d’exécuter ses obligations. Sans doute, il avait accepté, dans les premiers jours de mai, l’état de paiements dressé par la Commission des Réparations. Mais pouvait-il prévoir qu’on allait diminuer sa capacité économique en lui enlevant une partie de la région dont il avait fait son usine de guerre? Aux clameurs poussées par l’Allemagne, on eût dit qu’on lui arrachait les entrailles et qu’il ne lui restait qu’à mourir dans les tortures. Or, il y a longtemps que la Commission des Réparations a fait étudier par ses experts l’importance proportionnelle que peut avoir chaque partie de la Haute-Silésie dans l’ensemble des facultés productrices de l’Allemagne, et elle n’a pas eu grand’peine à se convaincre que le partage opéré suivant les indications de la Société des Nations n’influe que d’une manière tout à fait insensible sur la capacité de paiement du Reich. L’Allemagne a donc conservé en novembre 1921 les mêmes ressources qu’elle reconnaissait avoir en mai, lorsqu’elle a donné solennellement son adhésion à l’état de paiements. D’où vient qu’elle nous annonce maintenant qu’elle ne va plus pouvoir payer? C’est qu’à mesure que le temps passe, elle espère avoir plus profondément divisé les Alliés et plus complètement usé notre force d’action. Sans doute, elle ne parvient pas à tromper tout le monde, et les personnes renseignées ne se laissent pas prendre à ses manœuvres. C’est ainsi que la Chambre de commerce des États-Unis, qui réunit toutes les Chambres de commerce des États-Unis de l’Amérique du Nord et groupe plus de douze cents membres actifs et douze mille huit cents membres associés, a envoyé récemment en Europe une commission spéciale, chargée d’étudier les conditions économiques de l’ancien continent, et qu’elle a fait justice, sinon de tous les sophismes allemands, du moins des plus audacieux. Cette mission s’est accomplie au lendemain du Congrès que la Chambre de commerce internationale, présidée par M. Clementel, a tenu à Londres, en présence de cinq cent soixante-neuf délégués, représentant trente-six pays. Les industriels, commerçants et banquiers américains ont voyagé en Allemagne, en Tchéco-Slovaquie, en Autriche et en France, et, dans l’intéressant rapport qu’ils ont établi, ils ont conclu : « Comme les États-Unis l’ont déjà déclaré, nous estimons que l’Allemagne doit réparer, jusqu’à l’extrême limite de sa capacité, les dommages qu’elle a causés. Le monde ne saurait accepter que le pays qui a été la cause première de tant de souffrances évite les conséquences de son agression, en ne payant qu’une petite partie des frais, alors que la plus grosse partie des dépenses serait un fardeau qui écraserait les peuples qu’elle a attaqués. »

Malheureusement, ce qui s’est encore passé ces jours-ci à la Commission des Réparations n’est pas fait pour décourager les intrigues allemandes. Le chancelier et ses collaborateurs ont exposé de nouveau à M. Dubois et à ses collègues qu’en ajoutant aux vingt-cinq millions de marks or, représentant, disent-ils, la seule somme disponible, les cent millions environ déjà versés, ou devant être prochainement versés, sous forme de prestations en nature, le Reich serait encore loin de pouvoir réunir le total de cinq cents millions de marks or nécessaires pour faire face à l’échéance du 15 janvier. C’est exactement la thèse que j’avais annoncée.

« Nous sommes donc forcés, a dit M. Wirth, de recourir au crédit étranger pour combler la différence. Nous sommes en mesure de réussir, mais à la condition que vous nous aidiez. Il faut que nous puissions gagner la confiance des préteurs et pour cela, il est indispensable que les sommes qu’ils nous procureront ne soient pas absorbées à l’avance par les échéances futures. Ce n’est pas dans notre seul intérêt, c’est dans l’intérêt de nos prêteurs, c’est, par conséquent, dans l’intérêt même de tous nos créanciers, que nous serons amenés à demander des délais pour les paiements qui doivent suivre le 15 janvier. » — On en est là. Lorsque les ministres ont été entendus, même en l’absence de M. Briand, par les commissions parlementaires, ils ont tous déclaré avec force que cette situation ne pouvait se prolonger, que la patience de la France était à bout, qu’il était temps de prendre des gages, de saisir l’actif de l’Allemagne et d’établir un contrôle rigoureux sur sa gestion financière. Puisque le Président du Conseil a eu l’heureuse inspiration de hâter son retour de Washington, il va pouvoir bientôt, espérons-le, réaliser le programme si vigoureusement exposé par ses collaborateurs.

Comme il était trop certain, son voyage en Amérique n’aura guère eu que la valeur d’un acte de politesse internationale et n’aura rapporté à la France aucun bénéfice réel. Pas de pacte de garantie militaire; pas de renonciation des États-Unis à la créance qu’ils ont sur la France. Il serait injuste de reprocher à M. Briand de n’avoir pas décroché la lune à Washington. Tout au plus, aurions-nous le droit de plaisanter un peu ceux qui, avant son départ, ont essayé de lui faire croire qu’elle était à portée de sa main. Contrairement à certaines nouvelles télégraphiques, le problème des réparations n’a même pas été abordé dans les couloirs de la Conférence et M. Loucheur, que le Président du Conseil avait prié de rester au bout du câble, n’a pas eu à se déranger. En la personne de M. Briand, comme en celle du maréchal Foch, la France a été passionnément acclamée, et l’écho de ces vivats nous a, sans doute, apporté l’espérance d’une collaboration fraternelle entre la France et l’Amérique. Mais de certitude nous n’en avons aucune; et il était sûr, d’avance, qu’on ne nous en donnerait pas. L’autre jour encore, lorsque l’Université de Nancy a conféré à M. Myron T. Herrick le titre de docteur honoris causa, l’éminent ambassadeur des États-Unis, qui adonné à la France tant de preuves d’amitié, a prononcé un discours où il nous a clairement rappelé que son pays répugnait aux engagements écrits et aux conventions permanentes.

C’est donc que l’Amérique veut réserver sa liberté d’action et ne prendre, l’heure venue, conseil que d’elle-même. Rien de plus naturel. Mais l’Amérique est une République où l’opinion est souveraine, et cette opinion, travaillée par des courants contraires, est toujours sujette à des variations. Si la France était de nouveau attaquée par l’Allemagne, M. Myron T. Herrick serait assurément au nombre des Américains qui demanderaient le plus chaleureusement une intervention des États-Unis; il recommencerait la généreuse et vaillante campagne qu’il a faite de 1915 à 1917; mais rien ne prouve qu’il serait immédiatement écouté. La légion américaine, qui a accueilli partout le maréchal Foch avec tant d’enthousiasme et qui travaille si activement à l’entente future de nos deux peuples, s’associerait, dans tous les États-Unis, aux efforts de M. Herrick. Elle rappellerait les batailles livrées en commun; elle évoquerait l’image des tombes américaines creusées aux frontières de France et, pour déterminer une reprise immédiate de coopération militaire, elle chercherait à réveiller dans l’esprit des populations de glorieux souvenirs. M. Hughes, lui aussi, répéterait certainement la belle parole qu’il a prononcée l’autre jour : « Il n’est pas d’isolement moral pour les soldats de la justice et de la liberté. » Mais qui sait si ces dispositions bienveillantes pourraient se traduire tout de suite dans les faits et si elles ne seraient pas brisées ou ralenties par une propagande contraire? Nous voyons déjà s’agiter partout, et plus particulièrement dans les États de l’Ouest, ces Germano-américains qui, pendant de longs mois, ont réussi à arrêter l’élan des États-Unis vers la France, et pour lesquels l’Allemagne a l’insolence de réclamer aujourd’hui dans le Nouveau-Monde un véritable privilège d’exterritorialité. En attendant que se termine ce conflit d’influences et que l’Amérique prenne un parti définitif, c’est nous qui garderons les tranchées aux lisières de notre pays menacé.

Avant de traverser le détroit, l’Angleterre tiendra peut-être elle-même à prendre le temps de la réflexion. Elle aura certes le désir de venir combattre à nos côtés. Nous nous sommes sentis très émus par la chaleureuse déclaration de M. Balfour : « Si, comme M. Briand en exprimait la crainte, la France pouvait se trouver isolée, ce serait une tragédie. Il faut que la liberté du monde en général et celle de la France en particulier soit sauvegardée contre toute politique de domination du peuple qui avoisine la France. » Mais l’Angleterre, elle aussi, est un pays d’opinion, et l’opinion dont elle a à tenir compte n’est pas seulement celle qui règne à Londres, c’est celle qui règne en Irlande, en Australie, aux Indes, au Canada, au Cap, en Nouvelle-Zélande. Si la France est attaquée, l’Angleterre ne restera pas indifférente ; mais elle commencera par peser le pour et le contre, et ce n’est pas elle qui subira le premier choc. M. Lloyd George n’a pas jugé bon qu’elle s’engageât seule envers nous; la lettre qu’il a écrite à M. Clemenceau formait, avec celle de M. Wilson, un tout indivisible, et si l’une tombait, l’autre devenait caduque. Aujourd’hui, elles ont toutes deux disparu. Nous n’avons donc pas l’assurance que, pour repousser une agression allemande, nous puissions compter instantanément sur le concours de l’Empire britannique. Le fait même qu’après que le Sénat américain a eu enseveli dans ses archives le pacte de garantie, le Cabinet anglais n’a pas cru devoir demander à la Chambre des communes de s’engager séparément envers nous, démontre clairement qu’à Londres comme à Washington on préfère se réserver et n’agir que suivant les circonstances. Nous ne saurions donc nous dissimuler que, si l’Allemagne arrivait à s’armer de nouveau, notre situation serait, paradoxe inouï, presque moins bonne qu’à la veille de la guerre. Il y a sept ans, nous avions l’alliance russe, et l’alliance russe, si vantée jadis, si oubliée maintenant et, parfois même, si calomniée, ne nous a pas été inutile aux premières heures des hostilités et nous a été d’un secours très appréciable dans la bataille de la Marne. Nous avions, en outre, une entente cordiale, qui était efficacement pratiquée en toutes circonstances depuis 1904 et qui avait été fortifiée par des conventions militaires et par les accords de 1912. Aujourd’hui-nous avons des sympathies un peu partout; d’alliances, nous n’en avons nulle part. Les sympathies sont très précieuses, mais nous ne saurons que plus tard, trop tard peut-être, si elles ne sont pas platoniques. Comme M. Briand l’a excellemment exposé à la Conférence de Washington, nous sommes donc dans la nécessité de compter d’abord sur nous-mêmes.

A la naissance de la Société des Nations, une grande espérance avait traversé les cieux. Il était entendu qu’une fois désarmée par la Commission militaire interalliée, l’Allemagne serait surveillée, tant bien que mal, par cette Société, et que les peuples assemblés lui interdiraient de reconstituer ses forces et de reprendre ses fabrications. Il était également convenu que toutes les Puissances assemblées se garantiraient mutuellement leurs territoires. Mais, en se tenant hors de la Ligue, les États-Unis lui ont enlevé, avec une part de leur prestige, beaucoup de ses moyens d’action; et dans l’espoir de ramener l’Amérique à elle, la Société elle-même a encore affaibli, dans une nouvelle étude de l’article 10 de ses statuts, les engagements internationaux qu’avait consacrés le pacte primitif. Même ainsi diminuée, la Ligue des Nations peut rendre des services à l’humanité, et elle l’a prouvé cette année. Mais elle n’est malheureusement pas maîtresse de nous donner les garanties qui nous font défaut.

C’est donc en vain que nous interrogeons l’horizon. D’aucun côté, nous n’y trouvons une sécurité complète. M. Briand a superbement développé cette thèse un peu mélancolique devant les plénipotentiaires de Washington, et il n’a négligé aucun des arguments qui justifiaient l’attitude de la France. Comme l’avait déjà expliqué, dans plusieurs villes d’Amérique, M. le maréchal Foch, le Président du Conseil a montré l’absurdité des calomnies répandues contre nous, et il lui a été aisé de donner des preuves irrécusables de nos sentiments pacifiques. Il a lumineusement prouvé qu’en revanche, l’esprit de guerre n’avait pas encore disparu de l’Allemagne ; et il a confirmé, à ce sujet, les renseignements que M. André Lefèvre et moi, nous ne nous sommes pas lassés de publier depuis deux ans. M. Briand avait été un peu plus optimiste dans les derniers discours qu’avaient entendus de lui la Chambre et le Sénat; mais, à Washington, il a parfaitement démasqué la Reichswehr et les Einwohnerwehren, la Sicherheitpotizei et la Schulzpolizei.

Tout ce qu’il a dit est l’évidence même et, sans que nous ayons à revenir sur le passé, nous sommes mis aujourd’hui par le Président du Conseil français, en face de vérités assez graves pour que la France ait le droit de se demander : « Puisque l’Allemagne conserve, sous des pseudonymes successifs, d’importantes formations militaires, puisqu’elle garde soigneusement les cadres d’une armée, puisqu’elle a sur pied deux cent cinquante mille hommes qui, comme l’a dit M. Briand, s’entraînent journellement à préparer la guerre, que font donc les Alliés? Comment tolèrent-ils de pareils préparatifs? Comment ne mettent-ils pas le pied sur cette allumette enflammée? Et s’il est vrai que l’industrie allemande puisse, du jour au lendemain, s’adapter aux fabrications de guerre, pourquoi les Alliés n’appliquent-ils pas avec plus de rigueur les articles 168 et 171 du Traité? Pourquoi surtout ne s’entendent-ils pas entre eux pour maintenir en Allemagne, avec des moyens de contrôle plus étendus, les commissions militaires interalliées, qui, aux termes de l’article 203, sembleraient devoir être dissoutes au bout d’un certain temps, mais qui, malheureuses danaïdes, ont à recommencer tous les jours leur tâche ? »

En présence du perpétuel danger que nous sentons à nos portes, M. Briand a eu grandement raison de dire que la France ne pouvait céder à son désir de désarmer. Il a revendiqué notre liberté, que personne, d’ailleurs, n’avait eu la mauvaise grâce de nous contester explicitement, et son discours a eu un retentissement assez heureux pour que nous nous félicitions qu’il ait eu l’occasion de le prononcer. Il y a cependant quelque chose d’un peu surprenant, et même d’un peu pénible, dans l’idée que nous puissions considérer comme une victoire la reconnaissance de notre souveraineté par nos alliés. N’exagérons-nous pas un peu? Et péchons-nous par orgueil ou par modestie? Comment! Tous nos amis avouent que nous nous sommes sacrifiés pour eux, comme pour nous; ils rendent justice à notre bravoure; ils s’apitoyent sur nos deuils ; ils avaient pensé, à un moment donné, qu’ils nous devaient des garanties pour l’avenir; ils ont changé d’avis; ils ne nous donnent plus rien; et nous entonnons aujourd’hui un pœan parce qu’ils nous laissent juges des nécessités de notre défense! Nous avons vraiment le triomphe facile.

Sans doute, la France a pu constater en Amérique que son nom y était entouré du lustre le plus éclatant. Elle a eu, grâce aux heureuses paroles de M. Briand, l’impression de n’être pas moralement isolée; elle a même recueilli des déclarations de solidarité dont on ne saurait contester l’intérêt; mais, elle y a appris aussi qu’à Washington on ne la regarde pas comme le centre du monde et que les préoccupations américaines ne se confondent pas toujours avec les nôtres; et, en réalité, elle est revenue les mains vides.

Ne nous plaignons pas trop de ce résultat négatif; il était inévitable. Disons-nous seulement que la France a été aussi brillamment représentée qu’elle pouvait l’être dans les premières séances de la Conférence de Washington, que MM. Viviani, Sarraut et leurs collaborateurs vont maintenant y défendre nos intérêts avec toute l’autorité et tout le talent désirables, et que le temps est venu de nous remettre au travail à Paris.

Pendant l’absence du Président du Conseil, plusieurs questions urgentes sont restées en suspens : celle de l’accord de Wiesbaden, celle du sauvetage de la Banque industrielle de Chine, celles surtout du budget et du traité d’Angora. Pendant que M. Balfour et M. Briand travaillaient en si bonne harmonie à la Conférence de Washington, nous continuions, de Paris à Londres et de Londres à Paris, une petite querelle de ménage avec l’Angleterre, et les échanges de notes se poursuivaient, entre les deux Gouvernements, sur un ton dont les agences vantaient la cordialité, mais qui, tout de même, n’était pas celui d’une parfaite entente. L’Angleterre a même fini par annoncer que, la France persistant à se séparer d’elle en Orient, elle allait, elle aussi, reprendre sa liberté.

Il serait puéril de nier l’incohérence avec laquelle nous nous sommes conduits, depuis deux ans, dans toutes les affaires d’Asie-Mineure. M. Franklin-Bouillon, qui était allé une première fois à Angora sans mandat officiel, y est retourné au mois de septembre sans que le quai d’Orsay l’eût mis au courant des protestations élevées, dès le 4 avril, par l’Angleterre contre l’accord franco-turc de Londres et renouvelées le 1er juillet, le 14 juillet et le 3 septembre. De son côté, le Gouvernement anglais a pu croire que M. Franklin-Bouillon n’était chargé que de préparer des arrangements locaux sans aucune portée générale. Il se plaint aujourd’hui que les accords d’Angora dérogent au traité tripartite, contiennent l’abandon de certains engagements pris par nous vis-à-vis de la Grande-Bretagne, et risquent de compromettre le sort des minorités dans les régions que nous évacuons. Au vrai, la discussion qui s’est engagée n’est que la conséquence des politiques divergentes que l’Angleterre et la France suivent en Orient. Bien que, le 13 août dernier, nos deux pays aient fait une déclaration de neutralité, à l’occasion de la guerre gréco-turque, ils n’en ont pas moins continué à suivre des voies opposées. L’Angleterre a réservé sa bienveillance aux Grecs et aux Arabes; la France s’est efforcée de se rapprocher des Turcs. Mais, si nous avons voulu traiter avec Angora, ce n’est pas pour nous assurer en Asie-Mineure des bénéfices particuliers. Les conventions passées avec Mustapha Kemal sont beaucoup moins avantageuses pour nous que le Traité de Sèvres. Nous avons simplement voulu mettre fin à des hostilités qui faisaient couler le sang français et diminuer des charges qui devenaient très lourdes.

Dans leur politique arabe, au contraire, et même dans leur politique grecque, nos amis anglais ont surtout cherché à développer l’influence britannique, et il est même arrivé que cette entreprise s’effectuât aux dépens de nos intérêts. Si c’était l’Angleterre qui avait eu à se plaindre de Feyçal et que nous l’eussions installé à Damas, quels reproches n’entendrions-nous pas? Or, Feyçal a tué des soldats français. Récemment encore, des chefs bédouins ont remis à nos services syriens une lettre qu’il leur avait écrite pour les engager à se révolter contre nous et dans laquelle il affirmait qu’en donnant ce conseil, il était d’accord avec le Gouvernement anglais. Feyçal reste cependant, en Mésopotamie, le porte-parole et le prête-nom de la Grande-Bretagne.

En revanche, lorsque nous recevons de Transjordanie des pétitions d’Arabes qui nous demandent de venir occuper le pays et de les délivrer du frère de Feyçal, Abdalah, nous nous empressons de repousser ces démarches et nous prévenons loyalement les agents anglais. Tout cela nous autorise peut-être à dire que, si nous avons eu des torts, l’Angleterre a, elle aussi, commis des imprudences et des fautes. Dès lors, finissons-en, de part et d’autre, avec des récriminations stériles. Les accords d’Angora n’ont pas été considérés par le Cabinet français comme un traité de paix, puisqu’ils n’ont pas été soumis à la ratification des Chambres; ce sont des accords provisoires, qu’on peut et qu’on doit essayer d’ajuster avec les engagements que nous avons pris envers nos alliés.

Mais ne laissons pas ce fâcheux dissentiment s’envenimer davantage. Pour reprendre le mot de M. Balfour, ce serait une tragédie. Nous séparer sur l’Euphrate, ce serait nous séparer sur le Rhin. A quoi bon, dès lors, toutes ces belles manifestations d’entente intellectuelle dont viennent d’être successivement le théâtre l’Université de Londres, celle de Paris, celle de Strasbourg? Des splendides envolées d’un Rudyard Kipling, des phrases émues d’un sir James Frazer, ne doit-il rester qu’un souvenir délicat dans l’âme des lettrés et des artistes? Non, ce n’est pas possible.

L’autre jour, à la séance de rentrée de l’Université de Strasbourg, un autre écrivain britannique, et non des moindres, M. Edmund Gosse, prenait encore la parole, et il disait à ses auditeurs alsaciens : « Ce n’est pas une force extérieure qui pendant quarante-quatre ans a préservé votre indépendance spirituelle; c’est la pensée qui a sauvé la liberté intérieure de l’Alsace; c’est la communion constante et secrète avec l’âme de la France; c’est la magie de la pensée française. » Et il ajoutait : « Une des raisons principales pour lesquelles nos sympathies anglaises vous sont assurées, c’est que nous sentons que vous, comme nous, vous n’avez par essence aucune sympathie pour le caractère teuton et que nous nous révoltons, nous aussi, contre cette discipline arbitraire de l’intelligence, cette passion d’enrégimenter les êtres humains sous un sergent-major, qui est l’idéal de la culture allemande. » Si l’Angleterre et la France ne veulent pas donner une belle revanche au sergent-major allemand, il est temps qu’elles fassent le bilan de leurs désaccords et qu’à la faveur d’un règlement général, elles reprennent l’habitude d’agir en commun.


RAYMOND POINCARE.

Le Directeur-Gérant : RENE DOUMIC

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