Chronique de la quinzaine - 30 septembre 1839

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Chronique n° 179
30 septembre 1839


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.


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30 septembre 1839.


Il n’est vraiment pas facile, pour un observateur impartial, de déterminer les caractères de la situation où nous sommes. Tout est si indécis et si pâle, tout se confond dans une telle égalité d’impuissance et d’apathie, que l’analyse de ces tristes élémens est laborieuse et pénible. Ce sont là, il faut bien le reconnaître, les fruits amers de la coalition. Si nous parlons ainsi, ce n’est pas que nous ayons envie le moins du monde de nous engager dans des récriminations sur le passé ; mais, tout en s’efforçant d’oublier ce qui fut mal, il ne faut pas moins prendre souci du présent, en signaler les infirmités, pour éveiller sur les remèdes possibles la sollicitude de l’opinion. Comment se défendre d’un sentiment presque douloureux, lorsqu’en jetant les yeux sur la scène politique, on aperçoit frappés de décadence et de stérilité les partis, les positions, les influences et les hommes à la force desquels on avait cru pendant long-temps ? Une torpeur générale a succédé à la surexcitation qui a fatigué le pays en l’égarant. L’esprit public n’a pas péri sans doute, mais il sommeille aujourd’hui si profondément, qu’on se demande avec anxiété ce qui pourra le tirer de cette léthargie. Cet état est déplorable, mais n’a rien qui doive trop surprendre. Ceux qui se donnaient pour les organes de l’opinion ont tant abusé de sa confiance et de sa crédulité, ont cherché à lui inspirer tant d’alarmes qui se sont trouvées sans fondement, ont porté devant elle tant d’accusations qui ont été reconnues mensongères, qu’à leur insu ils ont travaillé eux-mêmes à la perte de leur propre crédit, et qu’ils ont ruiné la force dont ils disposaient en tendant le ressort au-delà de toute mesure. Il faudra du temps à certains journaux pour retrouver quelque prise sur l’esprit public, pour reconquérir quelque autorité. Dans les pays libres, la presse a une influence indiquée par la constitution, mais elle ne peut la conserver et l’agrandir qu’en se faisant elle-même l’interprète des principes sociaux ; à coup sûr elle la perdrait, cette influence, si on la voyait prête à soutenir des doctrines subversives, si des écrivains ne craignaient pas ce que la magistrature a flétri, en s’inscrivant en faux contre les décisions de la justice démocratique du jury. L’espèce de marasme politique dans lequel nous sommes plongés, a donc des causes trop profondes pour que sa fin puisse être prochaine. Aussi devrait-on s’estimer heureux si cet affaissement général trouvait une diversion puissante dans une grande activité imprimée à l’industrie, aux travaux publics, aux transactions et aux débouchés du commerce. Puisque dans la sphère politique proprement dite, il y a langueur et impuissance, l’occasion est belle pour un mouvement industriel ; puisque la guerre cesse sur certains points, et n’éclate pas sur d’autres, puisque la paix est partout, c’est au commerce à la suivre, à étendre ses ramifications, à trouver partout des marchés, à établir partout des comptoirs. On a spirituellement remarqué que la guerre et le commerce n’étaient que deux moyens différens d’arriver au même but, celui de posséder ce qu’on désire. Puisque l’un de ces moyens disparaît tous les jours, c’est à l’autre de le supplanter partout et de conquérir pacifiquement le bien-être et la richesse. Mais l’inertie et la défiance que nous avons signalées en politique semblent avoir réagi sur l’industrie et les affaires. On ne voit pas tenter de grandes opérations, se former de vastes entreprises ; les capitaux se resserrent, la confiance ne revient pas. Nous ne rappellerons pas les émeutes dont la circulation des grains a été l’objet en divers lieux, et qui ont été heureusement réprimées ; mais, pour nous borner à un point d’avenir et de prévoyance, la cherté excessive du pain coïncide fâcheusement, dans la capitale, avec des placards nocturnes dont la police débarrasse chaque matin les murailles des faubourgs. L’autorité locale est pleine de vigilance, et nous ne doutons pas de la sollicitude de la haute administration. Malheureusement, et par des causes antérieures, le ministère assiste à l’état général des choses sans peut-être pouvoir l’influencer et le changer. Ni les bonnes intentions, ni les aptitudes distinguées ne lui manquent ; mais il se ressent toujours de la manière dont il a été formé, et ne parvient pas à s’affranchir de cette faiblesse originelle. C’est une administration mi-partie pour laquelle les vues et les mesures d’ensemble sont bien difficiles. Il y a dans le cabinet des hommes qui ont l’expérience du pouvoir, ou qui en ont l’instinct et en sentent tous les devoirs. Il y en a d’autres qui, avant leur entrée aux affaires, n’avaient guère connu d’autre école politique que les vaines et creuses théories d’un libéralisme sans application et sans portée. Comment pourrait-on voir sortir l’unité d’action politique de l’association d’élémens si disparates ? La conséquence de cette sourde et intime anarchie n’est-elle pas l’immobilité ? N’est-on pas contraint de renoncer à des mesures importantes, à des actes vraiment politiques, pour ne pas provoquer un désaccord inévitable ? Quelques ministres ne gémissent-ils pas intérieurement de cette situation ingrate et stérile ? Ne pèse-t-elle pas à M. Duchâtel, qui apporte dans son nouveau département les qualités positives et élevées que personne ne lui contestait dans sa spécialité antérieure ? Nous serions bien étonnés si la sagacité pénétrante de M. Villemain ne lui révélait pas mieux qu’à personne les faiblesses et les inconvéniens de cette situation.

Aussi qu’arrive-il ? Chaque ministre s’enferme dans son département, et ses regards ne dépassent pas cet horizon. S’il a l’ambition et l’amour-propre d’un travailleur, il cherchera comment il pourrait se signaler et se tourmentera pour innover. L’ordonnance du 20 septembre sur le conseil d’état ne témoigne-t-elle pas de cette préoccupation ? N’y a-t-il pas dans cette mesure plus de faste que d’à-propos et d’utilité ? Etait-il bien nécessaire d’ébranler ainsi l’ordre administratif, et d’éveiller par un coup imprévu toutes les craintes et toutes les ambitions ? Il y avait peut-être quelque limite à apporter à l’influence des conseillers d’état en service extraordinaire sur les délibérations du conseil ; mais ne pouvait-on obtenir ce résultat par quelques dispositions réglementaires, par un roulement périodique qui n’aurait admis aux délibérations qu’une portion déterminée de ce service ? Le défaut de l’ordonnance, et surtout du rapport qui la précède, est de ne pas rendre assez justice à l’idée et à l’institution du service extraordinaire, qui a pour but à la fois d’assurer à l’état le concours d’hommes consommés dans les affaires et de recruter des aptitudes nouvelles. C’est une initiation gratuite par laquelle le gouvernement éprouve et forme des talens qui doivent trouver plus tard leur application et leur emploi. On a pu quelquefois abuser de l’institution ; son esprit n’en est pas moins libéral. Par la même ordonnance, les auditeurs sont divisés en deux classes, dont la première ne peut en comprendre plus de quarante. Tout auditeur qui, après six ans, n’aura pas été placé dans le service public, cessera de faire partie du conseil d’état. Enfin l’ordonnance rétablit le comité de législation et reconstitue le comité du contentieux. On ne peut douter qu’elle n’ait été rédigée dans les meilleures intentions, et dans le désir de rehausser encore l’importance du conseil d’état ; mais on n’a pas assez réfléchi aux inconvéniens que présente la répétition fréquente de ces reconstitutions systématiques qui ébranlent plutôt les institutions qu’elles ne les améliorent, qui semblent mettre en question les droits acquis, et troublent même la sécurité de l’avenir, car le présent qu’on fonde ainsi ne semble pas plus assuré que le passé qu’on efface. C’est à la vue de ces improvisations continuelles dans l’ordre législatif et administratif, que l’Europe se met à penser que nous ne pouvons rien fonder ni conserver, d’autant plus que nos manies de réforme sont déclamatoires et bavardes, et qu’ainsi notre régime de discussion et de publicité, où nous puiserions de la force, si nous savions en user avec sagesse et modération, devient, par l’abus que nous en faisons, une cause incessante d’affaiblissement.

C’est ainsi que nous voyons encore beaucoup d’intérêts effrayés par la publicité donnée à l’existence d’une commission chargée d’examiner toutes les questions relatives à la création et à la transmission des offices. D’abord, il n’y avait pas lieu à nommer une commission ; les ministres s’instruisent mieux en consultant particulièrement les hommes compétens qu’en les mettant en présence, car souvent ils les annulent en les réunissant. Mais il fallait surtout se garder d’attirer avant le temps sur ces points délicats l’attention publique, et de jeter ainsi l’alarme dans les esprits et dans les intérêts. Les journaux se sont mis à déclamer contre la vénalité des charges, on s’est pris à faire des recherches historiques sur ce qui se passait dans l’ancienne monarchie, pour en tirer des argumens favorables ou contraires à ce qui se pratique aujourd’hui. Pourquoi donc tant de bruit ? S’il y a eu des abus dans les transactions dont les charges ont été l’objet, la magistrature n’est-elle pas là pour les réprimer ? Tous les traités ne doivent-ils pas passer sous les yeux de l’autorité judiciaire ? Pour tout ce qui concerne les offices ministériels, le garde-des-sceaux n’est-il pas juge en dernier ressort ? La législation et la pratique actuelles suffisent donc à la répression des abus, et il n’y a aucune raison de toucher aux bases mêmes des lois en vigueur. C’est en 1816 que la restauration assura aux possesseurs de charges la faculté de les transmettre. La loi de finances du 28 avril 1816 appurait le passé, régularisait le présent, pourvoyait à l’avenir. Elle contenait le budget de 1814, celui de 1815, l’acquittement de l’arriéré, établissait le budget de 1816, modifiait, pour les augmenter, les droits d’enregistrement, d’hypothèque, de timbre, statuait sur les traitemens et le cumul, régularisait l’existence de la caisse d’amortissement, exigeait de plusieurs comptables du Trésor et des officiers ministériels un supplément de cautionnement, et, par compensation, stipulait en faveur de ces derniers ce qui suit : « Les avocats à la cour de cassation, notaires, avoués, greffiers, huissiers, agens de change, courtiers, commissaires-priseurs, pourront présenter à l’agrément du roi des successeurs, pourvu qu’ils réunissent les qualités exigées par les lois. Cette faculté n’aura pas lieu pour les titulaires destitués. Il sera statué par une loi particulière sur l’exécution de cette disposition et sur les moyens d’en faire jouir les héritiers ou ayant cause desdits officiers. Cette faculté de présenter des successeurs ne déroge point au surplus au droit du roi de réduire le nombre desdits fonctionnaires, notamment celui des notaires, dans les cas prévus par la loi du 25 ventôse an XI sur le notariat. » (Art. 91 de la loi de finances du 28 avril 1816.) La restauration ne pouvait rien faire de plus favorable aux classes moyennes, à la démocratie bourgeoise, que de créer ainsi une nouvelle espèce de propriété. Un journal de l’opposition a prononcé le mot de fief industriel ; il ne s’est pas aperçu que sa réprobation étourdie tombait sur un des élémens de la richesse démocratique. Il peut être nécessaire de faire une loi réglementaire de la faculté de transmission accordée par l’article 91, comme l’ont demandé quelques pétitionnaires à la chambre des pairs. Un tel projet présenté aux chambres n’aurait aucun inconvénient, puisqu’il mettrait à côté de la répression des abus la reconnaissance expresse des droits et des intérêts légitimes.

Les dernières nominations enregistrées par le Moniteur montrent combien le ministère s’attache à tenir la balance égale entre les deux anciens partis de la chambre. Il réintègre M. Persil, il nomme M. Mottet. Mais ce petit jeu de bascule n’est pas toujours facile. Le cabinet soutiendra-t-il dans sa réélection M. Tournouër, nommé récemment conseiller-d’état ? pourra-t-il refuser son appui à son concurrent, M. Muteau, qui faisait partie des 213 ? Chaque nomination devient un embarras, parce qu’on y cherche toujours un sens politique. Aussi la difficulté de s’entendre a-t-elle fait ajourner la promotion de quelques maîtres des requêtes en service ordinaire, et il n’est pas probable que le garde-des-sceaux rapporte, à cet égard, rien de terminé, de Fontainebleau, où les ministres se rendent tour à tour. Il paraît que le séjour en est fort brillant. M. Molé y va passer quelques jours. Peut-être à Fontainebleau certains rapprochemens ne paraîtront pas aussi monstrueux que veulent bien le dire quelques organes de la presse. — Le but que des journaux ont prêté à un voyage de M. le duc Decazes en Espagne est loin d’être vrai. Ce n’est pas du côté de la Péninsule, à ce qu’il semble, que M. le duc de Nemours trouvera une alliance ; on a prononcé dans quelques salons le nom d’une jeune princesse allemande.

Tout ce qui vient de se passer en Espagne est naturellement l’objet des conversations des hommes politiques : on se demande quelle est la part que peut revendiquer dans ce dénouement chacun des ministères qui se sont succédés depuis trois ans. Personne, ne met en doute que la politique interventionniste de M. Thiers, bien qu’elle n’ait pas été appliquée par cet homme d’état comme il l’entendait, ait puissamment contribué aux progrès et aux triomphes de la cause constitutionnelle ; elle a donné du courage aux défenseurs du gouvernement représentatif en montrant la France toujours au moment de tirer elle-même l’épée contre don Carlos. Les partisans de cette politique ne peuvent, malgré l’évènement, s’empêcher de regretter qu’on ne se soit pas déterminé, et qu’on ait perdu cette occasion de faire assez facilement de la grandeur et de la gloire. Le cabinet du 15 avril, que tenait en haleine l’opposition de M. Thiers, a donné à la quadruple alliance toute l’extension possible, sauf l’assistance personnelle et armée de la France, et il peut se féliciter d’un évènement dont il n’a jamais désespéré. Le cabinet du 12 mai a l’insigne fortune de recueillir tous ces résultats, préparés depuis trois ans ; mais sa vigilance et sa promptitude ont-elles été en proportion de son bonheur ? L’Angleterre n’a pas cessé d’avoir des agens auprès d’Espartero : depuis plusieurs mois, lord John Hay voyageait sans relâche du camp de Maroto à celui d’Espartero. Cependant le Moniteur n’a annoncé l’envoi de trois officiers français auprès d’Espartero qu’après la transaction de Maroto. Depuis, il est vrai, le ministère, comme pour regagner le temps perdu, a multiplié ses agens ; il a voulu en envoyer auprès d’Élio, puis auprès de Cabrera, pour le camp duquel un émissaire est, dit-on, en route en ce moment.

Au surplus, la solution si complète qu’ont reçue les affaires d’Espagne, s’explique surtout par le caractère des deux hommes qui y ont joué le principal rôle, don Carlos et le général Maroto. On a souvent parlé de l’incapacité de don Carlos, et les derniers évènemens la prouvent assez. Mais les détails que donnent, sur le prétendant, ceux qui l’ont approché pendant la guerre qui vient de finir, dépassent toutes les idées qu’on pouvait s’en faire. Le sentiment profond de la nullité de ce prince avait pénétré jusque dans l’inimitié de sa petite cour. Le gouverneur même de ses enfans ne craignait pas de désespérer hautement d’une cause qui avait pour chef un tel personnage. Pour comble de disgrace, don Carlos avait pour général en chef un homme que n’avait pas attiré vers lui le culte superstitieux de la légitimité, mais que l’ambition avait amené sous ses drapeaux ; un homme d’un caractère énergique, d’une grande habileté, et joignant à des passions vives une dissimulation profonde. Maroto, que jugera l’histoire, et qui rappelle un peu ces physionomies machiavéliques de la fin du XVe siècle, reconnut bientôt qu’avec don Carlos il n’y avait pas de succès possible, et qu’on ensanglanterait l’Espagne en pure perte. Ses rapports et ses conférences avec le général Harispe prouvent que dès 1836 il savait à quoi s’en tenir sur le caractère et l’entourage du prétendant, et sur l’issue de la lutte. Son plus vif désir eût été qu’une intervention française vînt lui offrir une occasion honorable de mettre bas les armes. Dès qu’il sentit qu’il fallait renoncer à l’espérance de voir finir la guerre civile par l’apparition du drapeau français, il résolut de terminer lui-même une insurrection qui lui parut coupable et insensée dès qu’il l’eut jugée impuissante. Il comprit qu’avec quelques moines il ne relèverait jamais la royauté de don Carlos ; il reconnut que les populations n’avaient jamais eu d’autre intérêt réel dans la lutte que le maintien de leurs franchises et de leurs fueros, et il prépara de longue main l’œuvre d’une pacification. Par le coup d’Estella, il ôta à don Carlos ses plus fidèles amis, et il l’avilit en lui arrachant l’approbation de sa sanglante conduite. Depuis cette époque, le prétendant ne voyait plus qu’en tremblant Maroto à ses côtés, il avait enfin deviné les dispositions secrètes de son général ; mais il n’osait pas le frapper, et, comme fasciné par son ascendant, il attendit son sort, sans rien tenter pour son salut ou sa vengeance. Maroto, qui avait ses soldats pour complices, put enfin signer avec le général en chef de l’armée constitutionnelle la pacification de son pays. Encore une fois, l’histoire prononcera en dernier ressort sur le caractère, les talens et l’action de ce général, qu’on prendrait volontiers pour un contemporain de Philippe II ; nous avons voulu seulement, au moment où tant de gens déclament à côté des faits, les rétablir et les expliquer.

Maintenant qu’elle est pacifiée, l’Espagne doit appeler nécessairement notre influence et notre commerce, quand elle n’aurait d’autre but que de payer moins cher les services de l’Angleterre, en lui opposant la concurrence de la France. Ce calcul politique n’a rien qui doive étonner ; c’est à nous d’en recueillir les fruits. Mais nous pouvons aussi compter sur les sympathies de l’Espagne ; sa population et ses hommes d’élite aiment la France. Son ambassadeur à Paris, M. de Miraflorès, est zélé pour les intérêts français, parce qu’il sent qu’ils se confondent avec ceux de son pays. Si un traité de commerce n’assure pas déjà des avantages particuliers à l’Angleterre, il faut peut-être en savoir gré à cet ambassadeur, lié avec quelques-uns des principaux partisans de la politique interventionniste. Si l’Espagne est habilement représentée à Paris, nous envoyons aussi à Madrid un diplomate tout-à-fait capable de nous servir, et il faut louer le cabinet du 12 mai du choix de M. de Rumigny. L’enthousiasme affectueux avec lequel a été accueilli dans les provinces espagnoles ce représentant du nom français est d’un heureux augure. En arrivant à Madrid, M. de Rumigny trouvera des dispositions bienveillantes dont son expérience saura tirer parti pour réparer les fautes qui auraient pu être commises par lenteur ou par imprévoyance.

Nous remarquons avec plaisir que le ministère a eu la main heureuse dans ses choix diplomatiques. Notre nouvel ambassadeur à Constantinople est un homme de haute distinction qui n’arrive à ce poste éminent qu’à travers une carrière pleine de bons services et de circonstances honorables. M. Édouard Pontois a fait la campagne de Russie comme officier attaché à l’état-major de la garde. Il dut à son énergie morale de ne pas succomber dans la retraite, mais il fut fait prisonnier à Koenigsberg, au retour de Moscou. Rendu par la paix à son pays, il entra dans les bureaux des affaires étrangères ; il dut à sa capacité un avancement rapide, car, en 1818, il devint le secrétaire intime du chef de la division politique, c’est-à-dire que dès-lors il fit partie du petit nombre des personnes admises à la véritable connaissance des affaires, et auxquelles cette position permet d’en embrasser l’ensemble. Il accompagna son chef et les ministres plénipotentiaires aux congrès d’Aix-la-Chapelle, de Troppau, de Laybach et de Vérone Aussi est-il un de nos agens qui connaît le mieux le corps diplomatique, et l’on voit combien étaient mal informés ceux qui l’ont représenté comme entièrement neuf dans la pratique des hommes et des choses. En 1826, il fut nommé premier secrétaire de légation à Rio de Janeiro ; plus tard, il fut chargé d’affaires à la même résidence. C’est au Brésil qu’il eut l’occasion de venir généreusement en aide à George Farcy, que lui avait recommandé M. de Rémusat. Ce jeune écrivain, qui devait trouver dans les journées de juillet une mort si glorieuse, ne savait comment retourner en France ; plein de confiance dans le noble caractère de M. Pontois, il lui avoua sa détresse. « Disposez de ma bourse, lui dit M. Pontois, qui n’avait pas attendu cette confidence pour lui rendre déjà quelques services ; vous me rendrez cela quand vous serez riche. » Ce fait n’a été révélé que par la publication de quelques papiers de Farcy. De retour en congé en 1833, M. Pontois eut à Londres un intérim de chargé d’affaires ; c’est à cette époque que le roi, qui lisait attentivement la correspondance de M. Pontois, apprit et apprécia ce qu’il pouvait valoir. Il semblait dès-lors que M. Pontois ne devait plus retourner au Brésil ; mais les négocians français établis à Rio-Janeiro s’étaient si bien trouvés du zèle et de la fermeté avec laquelle il avait défendu leurs intérêts, qu’ils avaient écrit à son insu au ministre des affaires étrangères pour demander son renvoi au Brésil avec le titre de ministre. Effectivement M. Pontois revit encore une fois Rio-Janeiro. C’est de là qu’en 1835 il passa à Washington. On le regardait comme plus capable que personne de rétablir convenablement nos rapports avec cette république. Si, en ce moment, M. Pontois part pour Constantinople, il ne le doit pas à l’amitié de M. Sébastiani, qu’il connaît à peine, mais plutôt à l’antipathie de ce dernier pour M. Bois-Le-Comte. En effet, le général Sébastiani, dans son séjour à Eu, a réussi à écarter M. Bois-Le-Comte du poste de Constantinople ; il n’a même pas craint de s’en vanter à Londres dans les cercles diplomatiques. Voilà pourquoi les feuilles anglaises annonçaient, le 10 septembre, une nomination qui n’avait été signée que le 9. Si M. Sébastiani a nommé M. Pontois au roi, c’est qu’il fallait bien nommer quelqu’un pour donner plus sûrement l’exclusion à M. Bois-Le-Comte. M. Pontois ne songeait nullement à remplacer l’amiral Roussin ; il s’occupait, pendant son congé, à négocier avec l’envoyé du Texas un traité d’alliance et de commerce, aidant ainsi de son expérience M. Cunin-Gridaine. Il va se trouver d’emblée, en Orient, en pays de connaissance, car il a beaucoup vu au Brésil lord Ponsonby.

Le nouvel ambassadeur n’aura pas trop de tous ses avantages pour lutter contre les difficultés qui l’attendent. Il prendra nécessairement une autre attitude que celle de l’amiral Roussin, qui paraît s’être conduit dans ces derniers temps avec une impétuosité peu diplomatique ; les instructions qu’il emporte sont aussi plus détaillées. Combien il est à désirer pour l’honneur de la France qu’elle trouve dans cette grande affaire de l’Orient une politique digne d’elle ! Pourquoi donc n’a-t-elle pas terminé la querelle entre Constantinople et Alexandrie, après l’envoi à Méhémet-Ali du kiaia qui était chargé de lui offrir l’hérédité de l’Égypte comme souveraineté et celle de la Syrie comme pachalie ? Comment le ministère a-t-il pu caresser l’idée d’une conférence à Vienne, et perdre l’avantage d’une action prompte et indépendante ? Cependant l’Angleterre et la Russie semblent se rapprocher. Nous croyons peu, sans doute, à la sincérité de ces démonstrations entre Londres et Saint-Pétersbourg ; il est facile de comprendre le jeu de l’Angleterre, qui veut stimuler la France en l’inquiétant un peu, et le calcul de la Russie, qui désire à la fois provoquer en Orient un mouvement quelconque, auquel elle croit de toute façon gagner quelque chose, et ébranler en Europe le crédit de l’alliance anglo-française. Ces politesses mutuelles des deux diplomaties russe et britannique n’auraient rien de bien dangereux, si l’on pouvait reconnaître dans notre cabinet une politique ferme et résolue, une marche franche vers un but précis. Si la bataille de Nézib eût trouvé aux affaires l’ancien président du 15 avril, il est permis de penser que la solution du problème devant lequel on est en échec serait aujourd’hui, sinon complète, du moins bien avancée. M. Molé n’a jamais caché sa pensée de reconnaître, quand on jugerait le moment venu, l’indépendance entière du pacha, et de s’en faire un allié, tant contre la Russie, qui tôt ou tard dominera tout-à-fait à Constantinople, que contre l’Angleterre, qui peut vouloir nous combattre un jour dans la Méditerranée. Au contraire, la politique du cabinet actuel semble indécise ; elle a perdu du temps, elle est obligée de revenir sur ses pas et de réparer les erreurs dans lesquelles elle est tombée. Ce n’est pas que le chef du ministère, M. le maréchal Soult, ne consacre à son département et aux affaires l’application soutenue d’un esprit peu vulgaire ; il est même remarquable qu’une organisation qu’on aurait pu croire fatiguée par de si longs travaux militaires, se retrouve souple, laborieuse et capable de nouvelles études. Le maréchal, au milieu des plaisirs d’esprit que lui cause l’intelligence de choses qu’il n’avait pas spécialement étudiées jusqu’alors, s’est écrié, dit-on : « J’étais né pour la diplomatie ! » Cela peut être vrai, car les esprits bien doués se découvrent des dons nouveaux à mesure qu’ils se livrent à des applications nouvelles ; mais quelque effort, quelque bonne volonté qu’on y mette, on ne peut cependant suppléer à toute une carrière distraite de la diplomatie par le métier de la guerre, et l’on est heureux de pouvoir s’en consoler en songeant qu’on reste le premier soldat d’un pays qui s’appelle la France.




La réception d’un drame de George Sand, au Théâtre-Français, a ému, ces derniers jours, le monde littéraire. C’est avec une joie sincère que nous voyons notre célèbre écrivain s’essayer dans une voie nouvelle. Serait-il réservé à la plume qui, en traçant les ravissantes figures d’Indiana et de Valentine, a renouvelé le roman, d’opérer une diversion imprévue au théâtre ? On peut être certain, en effet, que l’auteur de tant de créations diverses n’apportera pas seulement à la scène de brillantes théories, d’ambitieuses préfaces, mais une intelligence fortifiée par l’étude, une imagination éclairée par l’expérience, et aussi un instinct dramatique tout trouvé. Tandis que la plupart de nos écrivains, entourés de hérauts officieux, ou quittant l’œuvre du romancier pour les subtiles déclamations de la cour d’assises, s’efforcent d’attirer, par les moyens les plus étranges, l’attention du public qu’ils ne réussissent qu’à lasser, George Sand continue, dans l’indépendance de sa pensée, à pratiquer l’art selon l’idée élevée qu’il en a conçue. Au lieu de se renfermer dans le culte étroit de sa personnalité, au lieu de s’enivrer des frivoles hommages du feuilleton quotidien, le poète s’est appliqué sans cesse à s’ouvrir des routes nouvelles et à reculer l’horizon de ses fantaisies. Aujourd’hui qu’il se produit dans une forme populaire et accessible à tous, sa tentative excite tout d’abord l’intérêt universel