Chronique de la quinzaine - 30 septembre 1843

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Chronique n° 275
30 septembre 1843


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.


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30 septembre 1843.


Athènes a été le théâtre d’une révolution qui paraît s’être accomplie dans quelques heures, et qui n’a laissé aucune trace sanglante de son rapide passage. C’est une pétition que les Grecs ont présentée au roi Othon d’une façon quelque peu péremptoire ; le roi a formellement promis une constitution ; un nouveau ministère a été nommé ; les Grecs ont battu des mains, et chacun est rentré dans ses foyers.

Il paraît que la manifestation ou coup de main qui se préparait n’était un secret pour personne, que la conspiration se formait sur la place publique, que toutes les opinions, que tous les partis y jouaient un rôle, que le roi seul ne connaissait pas, ne répétait pas le drame dont il devait cependant être un des acteurs principaux. C’est ainsi en effet que les choses se passent lorsque le pouvoir s’emprisonne, pour ainsi dire, dans une idée qui lui est entièrement personnelle ; il n’a plus ni yeux ni oreilles pour tout ce qui est en dehors de lui-même ; il ne voit plus le pays. Si ce pouvoir est en même temps faible et désarmé, il n’ouvre les yeux que pour signer les lois qu’une révolution lui impose.

Nous ne savons pas si les Grecs sont suffisamment préparés au régime constitutionnel, à la monarchie représentative, à ce gouvernement qui est essentiellement un gouvernement d’agitations, de débats, de balancement et de transactions. Le peuple grec trouvera-t-il en lui-même assez d’élémens d’ordre et de stabilité pour renfermer dans de justes limites les mouvemens d’une politique nécessairement vive et irritante ? Il est permis d’en douter. On peut craindre ces habitudes encore récentes de dissimulation et de révolte, d’audace et de servilité, qu’avaient dû faire naître le long despotisme des Turcs et les intrigues du Phanar. Ajoutons la puissance de l’esprit municipal, les antipathies de peuplade à peuplade : c’est peut-être là le côté par lequel les Grecs modernes ressemblent trop aux Grecs anciens ; ajoutons aussi la prétention qu’auront sans doute les jeunes Grecs, les élèves de nos universités, d’appliquer du premier coup à leur pays les institutions des états les plus avancés de l’Europe, et reconnaissons que les élémens de trouble et de désordre ne manqueront pas dans ce petit royaume, que le christianisme a fondé, et qu’il doit maintenir à tout prix. La Grèce a besoin d’un pouvoir central, un pouvoir organisateur, éclairé et fort. Si ce pouvoir lui manque, elle peut lire son avenir dans les annales contemporaines de l’Espagne et de l’Amérique du Sud, avec cette différence toutefois que la Grèce n’aurait, pour se faire respecter, malgré ses désordres, ni la vaste barrière de l’Océan, ni la vieille grandeur de l’Espagne. Née d’une conférence, la Grèce turbulente, divisée, désordonnée, inquiétante pour l’Europe, pourrait disparaître au souffle d’une conférence. Elle qui était l’espérance de la chrétienté en Orient pourrait se trouver abaissée jusqu’aux misères d’un hospodarat. Que les Grecs n’oublient pas que leur indépendance n’est pas du goût de tout le monde, et que peut-être il est plus d’un homme en Grèce même qui, sous le masque du patriotisme, n’aspire qu’à un grand asservissement. Les Grecs ont mérité l’estime, l’admiration de l’Europe dans une lutte mémorable sur le champ de bataille ; il leur reste de les mériter également dans les conseils de la nation. Ils ont à prouver que les rares aptitudes dont la Providence les a doués, ils peuvent les faire servir au salut de leur pays en y organisant un gouvernement libre et fort, énergique et prudent, un pouvoir qui se partage sans s’affaiblir, et dont la responsabilité ne devienne pas une cause de pusillanimité et d’inaction.

Si nos espérances et nos craintes se balancent dans une certaine mesure à l’endroit de la Grèce, la justice ne nous commande pas moins de reconnaître que la dernière révolution n’a été que la conséquence des fautes du gouvernement du roi Othon. Singulier système ! Une constitution avait été promise aux Grecs, et un gouvernement nouveau, un gouvernement d’hier, un gouvernement sans force, sans antécédens, sans gloire, imaginait de pouvoir impunément, indifféremment éluder ces promesses ! — La Prusse n’a pas donné la constitution promise aux hommes de 1814. — La comparaison serait par trop étrange. Qu’on songe donc aux liens qui s’étaient formés, et dans la bonne et dans la mauvaise fortune, entre le peuple prussien et son vieux roi. D’ailleurs, si Frédéric-Guillaume refusait au peuple la constitution, il ne lui refusait pas un bon gouvernement, une administration active, économe, éclairée ; en fait, la Prusse est un des pays les mieux gouvernés du monde ; ce qui manque en Prusse, ce sont les garanties, les garanties du bien qui existe. En Grèce, au contraire, on refusait la constitution et on ne gouvernait pas ; C’est la manière la plus polie de dire comment on gouvernait : C’était trop. Dans les pays qui ont quelque sentiment de leurs forces et de leurs droits, le moins qu’on puisse faire, c’est de se résigner à les bien administrer et à leur faire oublier les charmes de la liberté dans les douceurs du bien-être. Les Grecs n’avaient qu’une monarchie plutôt impuissante qu’absolue, un despotisme désarmé, beaucoup de dettes, et la liberté de la presse. Quel amalgame !

Certes, la nuit du 14 septembre n’a pas élevé et consolidé le trône de Grèce. L’histoire nous dit assez combien il est difficile de rendre tout son éclat, tous ses prestiges à une royauté vaincue. C’est là le côté déplorable de ces révolutions ; elles rendent souvent impossibles les résultats qu’elles se proposent d’obtenir. La royauté peut transiger avec honneur ; mais si elle a été obligée de rendre les armes, que lui restera-t-il ? Il faut alors la reconstituer en quelque sorte ; c’est une résurrection à accomplir, résurrection lente, difficile, et qui réclame tous les soins de l’homme d’état le plus consommé. Quoi qu’il en soit, et malgré les énormes difficultés de la situation, on l’a dit avec raison, et nous partageons entièrement cet avis, le roi Othon a sagement fait en souscrivant aux vœux du pays plutôt que de lui opposer la résistance passive d’une abdication. En abdiquant, il aurait, par une sorte d’égoïsme monarchique, jeté dans une étrange confusion le pays que la chrétienté, lui a confié, le pays qui l’a adopté ; qu’il aime sans doute, et auquel, nous l’espérons, il peut faire beaucoup de bien. Le roi Othon peut vaincre les difficultés de sa position par ses qualités personnelles, surtout par la confiance qu’inspire la loyauté de son caractère. On sait que sa parole est sacrée. La dignité de la couronne, il peut la retrouver tout entière dans l’accomplissement loyal de ses promesses et dans la fermeté avec laquelle il saura exercer sa part de pouvoir. C’est la seule voie qui lui reste. Se rétracter serait un acte de légèreté ; se croiser les bras et laisser tout aller à la dérive serait une faiblesse. Il est encore un beau rôle à jouer ; au pis-aller, il faut prouver au monde que, si un gouvernement libre et fort ne peut pas se fonder en Grèce, la faute n’en est pas à la royauté. Il sera toujours beau d’avoir essayé de préserver ce sol sacré des intrigues souterraines qui ne cessent de le miner et des passions déréglées qui peuvent d’un instant à l’autre y faire explosion.

L’affaire de notre consul à Jérusalem est honorablement terminée. Il y avait là deux questions distinctes, le droit d’arborer le pavillon et la réparation des outrages faits au consulat de France. Dans l’empire ottoman, le droit, pour les consuls, d’arborer le pavillon national ne va pas de soi ; il est réglé par les capitulations particulières à chaque nation. On sait que les Turcs commencent à peine à se placer sous l’empire du droit commun en fait de relations internationales. Dans les capitulations avec la France, le droit d’arborer le pavillon était reconnu pour les consulats français depuis long-temps établis, et le consulat de Jérusalem est une institution toute récente. Mais une convention postérieure aux capitulations accorde à la Fronce le traitement de la nation la plus favorisée. Or, la Russie, dans les traités qu’elle a su imposer à la Porte, a stipulé pour tous ses consuls le droit d’arborer le pavillon national. En fait, cependant, il paraît qu’aucun autre consul que le consul de France n’avait encore arboré le pavillon national dans la ville sainte, dans la ville où la susceptibilité musulmane est la plus éveillée, à Jérusalem est sur ces bases que la question diplomatique pouvait se débattre entre la porte et la France, si la Porte eût jugé à propos de contester le droit de notre consul, et de demanda au gouvernement français de ne rien innover. Le gouvernement français aurait, nous le pensons, mis facilement en lumière son droit, et il ne serait resté, entre les deux pays, qu’une de ces questions de bonne politique et d’opportunité que chaque gouvernement résout selon les circonstances et la nature des intérêts qu’il lui convient de faire prévaloir. Une fois le droit maintenu, ce n’est plus qu’une question de prudence et d’habileté que de savoir s’il le faut exercer immédiatement et à la rigueur, ou s’il convient mieux de le laisser quelque peu sommeiller.

La populace de Jérusalem, dont le fanatisme paraît avoir été excité d’abord par ces mêmes autorités turques qui ont essayé ensuite, et trop tard, d’en réprimer les emportemens, n’a pas laissé à la diplomatie le soin de résoudre la difficulté. On connaît les excès auxquels elle s’est livrée, et pour ces excès, quelque opinion qu’on pût avoir d’ailleurs sur le fait du consul et sur le droit de la France, une réparation éclatante était due par la Porte. Cette réparation a été obtenue. Elle ne se borne pas au châtiment de quelques obscurs fanatiques, victimes peut-être des perfides suggestions des hommes qui auraient dû les contenir et les éclairer. Elle frappe plus haut. Le pacha de Jérusalem est destitué. Son successeur se rendra auprès du consul de France pour lui faire une visite d’excuses. Le pavillon français sera arboré dans le chef-lieu de la province, et salué par les autorités turques de vingt-un coups de canon, et cela indépendamment des châtimens réservés aux principaux moteurs et fauteurs de l’émeute. C’est ainsi que le nom français sera respecté en Orient, et que la France occupera dans l’esprit des peuples comme dans les négociations diplomatiques le rang qui lui appartient.

Malgré les criminels efforts des hommes de troubles et de désordre et les complots d’une poignée d’ayacuchos, les élections se font dans presque toutes les provinces de l’Espagne avec une parfaite régularité et dans un excellent esprit. Le parti parlementaire remportera dans la lutte électorale une victoire éclatante ; même dans la province de Madrid, le succès lui est assuré. Selon toutes les probabilités, le parti parlementaire comptera près de deux cents représentans dans le sein des cortès. C’est la certitude de ce résultat qui a jeté la faction dans les excès qui la déshonorent et dans des révoltes qui sont plus encore des scandales que des dangers. Ce qu’elle voulait, c’était d’empêcher les élections et la réunion des cortès. On sait que les derniers flots de cette mer si long-temps agitée par les tempêtes, politiques viendront expirer au pied du trône, entouré et soutenu par les représentans du pays. On voudrait retarder le jour où l’insurrection et l’émeute n’auront plus ni excuses ni prétextes. Vains efforts. Le 15 d’octobre approche, et malgré les violences de Barcelone et les déclamations de Saragosse, les cortès seront réunies et ne laisseront aux ayacuchos que la honte de leurs coupables tentatives. En attendant, le gouvernement est sur ses gardes et connaît les menées de ses ennemis, même au sein de la capitale. Les bruits les plus absurdes, les publications les plus mensongères, les suppositions les plus injurieuses, rien n’est épargné pour irriter les esprits, pour soulever l’opinion, Pour plonger de nouveau l’Espagne dans toutes les horreurs des discordes civiles. Le gouvernement déploie dans ces graves circonstances autant de modération que de fermeté, et il est admirablement secondé par Narvaez. Si le ministère avait rencontré partout des hommes de cette trempe, les désordres de la Catalogne et de l’Aragon seraient déjà réprimés. Ces mouvemens, qui n’ont rien de national, n’ont quelque apparence de gravité que par l’étrange mollesse des capitaines-généraux et par les connivences de quelques ajuntamientos.

Au surplus, tout porte à croire à un rapprochement entre l’Angleterre et la France en ce qui concerne les affaires de la Péninsule. Dès-lors la cause des partis extrêmes est perdue sans ressource, car les descamisados, les carlistes, les espartéristes, n’ont point de racines dans le pays ; leurs coupables espérances ne reposaient que sur l’appui et l’influence de l’étranger. Une fois les cortès réunies et la reine mise en possession du gouvernement, la question du mariage ne peut pas tarder à trouver une solution. Dans la situation présente de l’Europe, on peut sans crainte affirmer que le mariage conclu, la reine Isabelle sera promptement reconnue par les puissances du Nord. Leur refus n’était qu’un moyen d’action dans cette grave question, un moyen de négociation, un équivalent qu’elles tenaient en réserve pour contrebalancer l’influence de l’Angleterre et de la France. Le mariage étant conclu, elles n’auraient plus d’intérêt à s’interdire toute relation amicale avec l’Espagne. Ce ne serait plus qu’une bouderie sans but, et qui tournerait au profit de la France et de l’Angleterre.

Les troubles des légations paraissent se prolonger, et on ne peut assez déplorer des tentatives qui ne peuvent avoir pour résultat qu’une sévère répression, des mesures de police de plus en plus vexatoires, et peut-être aussi, si l’émeute venait à prendre quelque consistance, une invasion de troupes étrangères. Lorsqu’on songe à tout ce qu’une pareille levée de boucliers a d’étrange dans la situation présente de l’Europe, on est forcé de se demander si ces hommes sont dupes d’une illusion ou de quelques perfides suggestions. Espérons, dans leur intérêt et dans l’intérêt de l’Italie, qu’ils ne tarderont pas à ouvrir les yeux, et à ne plus fournit des armes à ces polices qui ne cherchent que des occasions de sévir.

Les Hollandais ne sont pas encore sortis de leurs embarras de finances. Les états-généraux n’étant pas disposés à accueillir le projet d’un impôt sur les rentes de l’état, le ministre des finances a donné sa démission, et a été provisoirement remplacé par le ministre de la justice, qui était oppose à la mesure proposée par son collègue. Évidemment, le ministre démissionnaire n’avait pas considéré qu’un impôt sur les rentiers de l’état n’est sans inconvéniens que là où le crédit public est assis sur des bases inébranlables, et où les rentes sont presque exclusivement possédées par des nationaux. Partout ailleurs un impôt de cette nature sera qualifié de banqueroute partielle, et peut exposer le marché aux plus fâcheuses perturbations et l’état à des pertes considérables. Qui peut calculer les effets du discrédit, si, pour une cause quelconque un nouvel emprunt était nécessaire ? D’ailleurs, serait-il bien juste de contraindre des étrangers qui ne doivent rien aux Pays-Bas, qui n’ont en Néerlande ni propriétés nidomici1e, de les contraindre, dis-je, à payer un impôt au gouvernement hollandais, par cela seul qu’ils sont ses créanciers, qu’ils lui ont prêté leur argent sous la promesse d’un paiement intégral ? Le projet présenté par le ministre chargé provisoirement du portefeuille des finances ne rencontrera pas les mêmes objections. Il propose une taxe sur le revenu. Cela frappera sans doute même les rentes, mais les rentes de ceux qui doivent des impôts au pays. L’impôt sur le revenu est en soi le plus juste et le plus naturel. Ce que chacun doit à l’état, pour les frais communs et les dépenses publiques, est une fraction proportionnelle de son revenu, quelle que soit d’ailleurs la source de ce revenu ; la seule exemption admissible serait celle des revenus strictement nécessaires à l’existence du contribuable. Si on ne perçoit pas toujours l’impôt directement sur tous les revenus, c’est que rien n’est plus difficile que de connaître au juste le revenu de chaque personne imposée, et d’éviter les estimations arbitraires ou les fraudes. L’assiette de l’impôt sur le revenu, pour être tant soit peu équitable, exige des investigations, des précautions qui, dans la plupart des pays, seraient difficilement supportées, tant elles paraissent injurieuses et vexatoires. Toujours est-il que dans quelques pays on se résigne à cette nature d’impôt. La législature des Pays-Bas n’a pas encore déterminé le mode de perception : le principe seul paraît devoir être admis d’abord. Si un mode raisonnable est ensuite adopté, les Hollandais auront, en définitive, choisi le moyen le plus simple et le plus direct de rétablir l’équilibre dans leur budget.

Pour ramener le public aux questions politiques et l’arracher à ses préoccupations industrielles, on a essayé ces jours derniers d’une déclaration collective contre l’armement des fortifications de Paris. Le moyen était singulièrement choisi ! Les fortifications ne sont pas achevées ; aucun crédit n’a été demandé et ne le sera, dans cette session du moins, pour cet armement, et on voudrait que le pays, dès aujourd’hui, se préoccupât de cette question, s’alarmât de cette dépense et jetât les hauts cris contre une loi qui n’existe pas encore, même comme projet ! Il est arrivé ce qu’il était facile de prévoir. Le pays n’a pas prêté la moindre attention à des déclamations qui étaient pour le moins fort intempestives. Il est sans doute naturel que tous ceux qui, par un motif quelconque, ne voulaient pas des fortifications de Paris, cherchent aujourd’hui encore tous les moyens de rendre ces grands travaux parfaitement inutiles ; il en voteraient la destruction avec les deux mains. Pour ceux au contraire qui, comme nous, attachent un grand prix à l’enceinte fortifiée de la capitale, la question de l’armement, question qu’il faudra sans doute vider en son temps, sera la plus simple des questions, car rien ne serait plus stupide que d’avoir dépensé cent quarante millions uniquement pour entourer Paris d’une promenade bastionnée ; des fortifications désarmées ne sont que des murs et des fossés ; au lieu de repousser ou de contenir l’ennemi, elles lui offrent un moyen de s’établir fortement dans le pays.

Des fortifications sans artillerie c’est comme un militaire sans baïonnette, ni sabre, ni cartouches ; c’est encore un homme, mais ce n’est plus un soldat. Attendre une guerre de coalition, une menace d’invasion pour songer à l’armement de Paris, serait une dérision et un crime, car qui ne sait qu’un an ne suffirait pas, s’il fallait tout faire, si rien n’existait, si rien n’était préparé ? Mais il en est des forteresses à peu près comme des vaisseaux de ligne ; il y a l’état de guerre et l’état de paix, l’armement et la disponibilité. Il est sans doute fort inutile en pleine paix que le matériel soit placé comme si l’ennemi se rassemblait déjà au-delà du Rhin, et que les chances de la guerre pussent tout à coup lui ouvrir la route de Paris ; mais il serait trop étrange qu’une grande guerre venant par aventure à éclater, il n’y eût pas de matériel pour armer la capitale fortifiée ; il serait, par trop étrange qu’on ne pût pas dans quatre ou cinq semaines, dans deux mois au plus, la mettre en état de défense. Ceux qui ont voté la loi de 1841 auraient-ils donc joué une comédie ? Nous sommes loin de le penser.




REVUE LITTERAIRE.




I. – Notice sur M. Guy-Marie Deplace, suivie de sept lettres inédites du comte Joseph de Maistre, par N. F. Z. Collombet.
II. – Soirées de Rothaval, ou réflexions sur les intempérances philosophiques du comte Joseph de Maistre. [1]

Dans l’article sur Joseph de Maistre, inséré le 1er août dernier, il a été parlé d’un savant de Lyon, respectable et modeste, auquel l’illustre auteur du Pape avait accordé toute sa confiance sans l’avoir jamais vu, qu’il aimait à consulter sur ses ouvrages, et dont, bien souvent, il suivit docilement les avis. Cet homme de bien et de bon conseil, que nous ne nommions pas, venait précisément de mourir le 16 juillet dernier, et aujourd’hui, un écrivain lyonnais, bien connu par ses utiles et honorables travaux, M. Collombet, nous donne une biographie de M. Deplace, c’était le nom du correspondant de M. de Maistre. Les pièces qui y sont produites montrent surabondamment que nous n’avions rien exagéré, et elles ajoutent encore des traits précieux à l’intime connaissance que nous avons essayé de donner du célèbre écrivain.

Disons pourtant d’abord que M. Deplace, né à Roanne en 1772, était de ces hommes qui, pour n’avoir jamais voulu quitter le second ou même le troisième rang, n’en apportent que plus de dévouement et de services à la cause qu’ils ont embrassée. Celle de M. Deplace était la cause même, il faut le dire, des doctrines monarchiques et religieuses, entendues comme le faisaient les Bonald et ces chefs premiers du parti : il y demeura fidèle jusqu’au dernier jour. Il appartenait à cette génération que la révolution avait saisie dans sa fleur et décimée, mais qui se releva en 1800 pour restaurer la société par l’autel. Il fonda une maison d’éducation, forma beaucoup d’élèves, et écrivit des brochures ou des articles de journaux sous le voile de l’anonyme et seulement pour satisfaire à ce qu’il croyait vrai. Il avait défendu contre la critique d’Hofman des Débats le beau poème des Martyrs, et plus tard, en 1826, il attaqua M. de Châteaubriand pour son discours sur la liberté de la presse. M. Deplace prêtait souvent sa plume aux idées et aux ouvrages de ses amis ; pour lui, il ne chercha jamais les succès d’amour-propre., et je ne saurais mieux le comparer qu’à ces militaires dévoués qui aiment à vieillir dans les honneurs obscurs de quelque légion : c’est le major ou le lieutenant-colonel d’autrefois, cheville ouvrière du corps, et qui ne donnait pas son nom au régiment. On lui attribue la rédaction des Mémoires du général Canuel, et même celle du Voyage à Jérusalem du Père de Géramb. Mais son vrai titre, celui qui l’honorera toujours, est la confiance que lui avait accordée M. de Maistre, et la déférence, aujourd’hui bien constatée, que l’éminent écrivain témoignait pour ses décisions.

L’extrait de correspondance qu’on publie porte sur le livre du Pape et sur celui de l’Église gallicane, qui en formait primitivement la Ve partie et que l’auteur avait fini par en détacher. L’avant-propos préliminaire en tête du Pape est de M. Deplace : « Mais que dites-vous, monsieur, de l’idée qui m’est venue de voir à la tête du livre un petit avant-propos de vous ? Il me semble qu’il introduirait fort bien le livre dans le monde, et qu’il ne ressemblerait point du tout à ces fades avis d’éditeur fabriqués par l’auteur même, et qui font mal au cœur. Le vôtre serait piquant parce qu’il serait vrai. Vous diriez qu’une confiance illimitée a mis entre vos mains l’ouvrage d’un auteur que vous ne connaissez pas, ce qui est vrai. En évitant tout éloge chargé, qui ne conviendrait ni à vous ni à moi, vous pourriez seulement recommander ses vues et les peines qu’il a prises pour ne pas être trivial dans un sujet usé, etc., etc. Enfin, monsieur, voyez si cette idée vous plaît : je n’y tiens qu’autant qu’elle vous agréera pleinement. »

Et dans cette même lettre datée de Turin, 19 décembre 1819, on lit : « On ne saurait rien jouter, monsieur, à la sagesse de toutes les observations que vous m’avez adressées, et j’y ai fait droit d’une manière qui a dû vous satisfaire, car toutes ont obtenu des efforts qui ont produit des améliorations sensibles sur chaque point. Quel service n’avez-vous pas rendu au feu pape Honorius, en me chicanant un peu sur sa personne ? En vérité l’ouvrage est à vous autant qu’à moi, et je vous dois tout, puisque sans vous jamais il n’aurait vu le jour, du moins à son honneur. » M. de Maistre revient à tout propos sur cette obligation, et d’une manière trop formelle pour qu’on n’y voie qu’un remercîment de civilité ob1igée. Il va, dans une de ses lettres (18 septembre 1820), après avoir parlé des arrangemens pris avec le libraire, jusqu’à offrir à M. Deplace, avec toute la délicatesse dont il est capable, un coupon dans le prix qui lui est dû : « Si j’y voyais le moindre danger, certainement, monsieur, je ne m’aviserais pas de manquer à un mérite aussi distingué que le vôtre, et un caractère dont je fais tant de cas, en vous faisant une proposition déplacée ; mais, je vous le répète, vous êtes au pied de la lettre co-propriétaire de l’ouvrage, et en cette qualité vous devez être co-partageant du prix.. » M. Déplace refuse, comme on le pense bien, et d’une manière qui ne permet pas d’insister ; mais les termes mêmes de l’offre peuvent donner la mesure de l’obligation, telle que l’estimait M. de Maistre.

En supposant qu’il se l’exagérât un peu, qu’il accordât à son judicieux et savant correspondant un peu trop de valeur et d’action, on aime à voir cette part si largement faite à la critique et au conseil par un esprit si éminent et qui s’est donné pour impérieux. Tant de gens, qui passent plutôt pour éclectiques que pour absolus, se font tous les jours si grosse, sous nos yeux, la part du lion, quia nominor leo, que c’est plaisir de trouver M. de Maistre à ce point libéral et modeste. M. Deplace avait un sens droit, une instruction ecclésiastique et théologique fort étendue ; il savait avec précision l’état des esprits et des opinions en France sur ces matières ardentes ; il pouvait donner de bons renseignemens à l’éloquent étranger, et tempérer sa fougue là où elle aurait trop choqué, même les amis : motos componere fluctus. Quant à écrire de pareille encre et à colorer avec l’imagination, il ne l’aurait pas su ; mais il y a deux rôles : on a trop supprimé, dans ces derniers temps, le second.

Il faudrait pourtant y revenir. C’est pour avoir supprimé ce second rôle, celui du conseiller, du critique sincère et de l’homme de goût à consulter, c’est pour avoir réformé, comme inutiles, l’Aristarque, le Quintilius et le Fontanes, que l’école des modernes novateurs n’a évité aucun de ses défauts. Il y a là-dessus d’excellentes et simples vérités à redire ; j’espère en reparler à loisir quelque jour. Qu’est-il arrivé, et que voyons-nous en effet ? On a lu ses œuvres nouvellement écloses à ses amis ou soi-disant tels, pour être admiré, pour être applaudi, non pour prendre avis et se corriger ; on a posé en principe commode que c’était assez de se corriger d’un ouvrage dans le suivant. M. de Châteaubriand et M. de Maistre n’ont pas fait ainsi : le premier, dans les jeunes œuvres qui ont d’abord fondé sa gloire, a beaucoup dû (et il l’a proclamé assez souvent) à Fontanes, à Joubert, à un petit cercle d’amis choisis qu’il osait consulter avec ouverture, et qui, plus d’une fois, lui ont fait refaire ce qu’on admire à jamais comme les plus accomplis témoignages d’une telle muse. Mais ceci demanderait toute une étude et une considération à part : l’admirable docilité de l’un, la courageuse franchise des autres, offriraient un tableau déjà antique, et prêteraient une dernière lumière aux préceptes consacrés. Aujourd’hui c’est M. de Maistre qui vient y joindre à l’improviste son autorité d’écrivain auquel, certes, la verve n’a pas manqué. Non-seulement pour le fond et pour les faits ; mais pour la forme, il s’inquiétait, il était prêt sans cesse à retoucher, à rendre plus solide et plus vrai ce qui, dans une première version, n’était qu’éblouissant. On sait la phrase finale du Pape, dans laquelle il est fait allusion au mot de Michel-Ange parlant du Panthéon : Je le mettrai en l’air. « Quinze siècles, écrit M. de Maistre, avaient passé sur la ville sainte lorsque le génie chrétien, jusqu’à la fin vainqueur du paganisme, osa porter le Panthéon dans les airs, pour n’en faire que la couronne de son temple fameux, le centre de l’unité catholique, le chef-d’œuvre de l’art humain, etc., etc. » Cette phrase pompeuse et spécieuse, symbolique, comme nous les aimons tant, n’avait pas échappé au coup d’œil sérieux de M. Deplace, et on voit qu’elle tourmentait un peu l’auteur qui craignait bien d’y avoir introduit une lueur de pensée fausse : « Car certainement, disait-il, le Panthéon est bien à sa place, et nullement en l’air. ». Et il propose diverses leçons, mais je n’insiste que sur l’inquiétude.

Nous avions dit que plusieurs passages relatifs à Bossuet avaient été adoucis sur le conseil de M. Deplace ; une lettre de M. de Maistre au curé de Saint-Nizier (22 juin 1819) en fait foi : « J’ai toujours prévu que votre ami appuierait particulièrement la main sur ce livre V (qui est devenu l’ouvrage sur l’Église gallicane). Je ferai tous les changemens possibles, mais probablement moins qu’il ne voudrait. A l’égard de Bossuet, en particulier, je ne refuserai pas d’affaiblir tout ce qui n’affaiblira pas ma cause. Sur la Défense de la Déclaration, je céderai peu, car, ce livre étant un des plus dangereux qu’on ait publiés dans ce genre, je doute qu’on l’ait encore attaqué aussi vigoureusement que je I’ai fait. Et pourquoi, je vous prie, affaiblir ce plaidoyer ? Je n’ignore pas l’espèce de monarchie qu’on accorde en France à Bossuet, mais c’est une raison de l’attaquer plus fortement. Au reste, monsieur l’abbé, nous verrons. Si M. Deplace est longtemps malade ou convalescent, je relirai moi-même ce Ve livre, et je ne manquerai pas de faire disparaître tout ce qui pourrait choquer : J’excepte de ma rébellion l’article du jansénisme. Il faut ôter aux jansénistes le plaisir de leur donner Bossuet : Quanquam o… ! »

Ces concessions ne se faisaient pas toujours, comme on voit, sans quelques escarmouches. On retrouve dans ces petits débats toute la vivacité et tout le mordant de ce libre esprit ; ainsi dans une lettre à M. Deplace, du 28 septembre 1818 : « Je reprends quelques-unes de vos idées à mesure qu’elles me viennent. Dans une de vos précédentes lettres, vous m’exhortiez à ne pas me gêner sur les opinions, mais à respecter les personnes. Soyez bien persuadé, monsieur, que ceci, est une illusion française. Nous en avons tous, et vous m’avez trouvé assez docile en général pour n’être pas scandalisé si je vous dis qu’on n’a rien fait contre les opinions, tant qu’on n’a pas attaqué les personnes [2]. Je ne dis pas cependant que, dans ce genre comme dans un autre, il n’y ait beaucoup de vérité dans le proverbe : « À tout seigneur tout honneur, ajoutons seulement sans esclavage. Or, il est très-certain que vous avez fait en France une douzaine d’apothéoses au moyen desquelles il n’y a plus moyen de raisonner. En faisant descendre tous ces dieux de leurs piédestaux pour les déclarer simplement grands hommes, on ne leur fait, je crois, aucun tort, et l’on vous rend un grand service… » Et il ajoutait en post-scriptum : « Je laisse subsister tout exprès quelques phrases impertinentes sur les myopes. Il en faut (j’entends de l’impertinence dans certains ouvrages, comme du poivre dans les ragoûts. » Ceci rentre tout-à-fait dans la manière originale et propre, dans l’entrain de ce grand joûteur, qui disait encore qu’un peu d’exagération est le mensonge des honnêtes gens. — A un certain endroit, dans le portrait de quelque hérétique, il avait lâché le mot polisson ; prenant lui-même les devans et courant après : « C’est un mot que j’ai mis là uniquement pour tenter votre goût, écrivait-il. Vous ne m’en avez rien dit ; cependant des personnes en qui je dois avoir confiance prétendent qu’il ne passera pas, et je le crois de même. » Mais, de ces mots-là, quelques-uns ont passé par manière d’essai, pour tenter notre goût aussi, à nous lecteurs français, lecteurs de Paris : nous voilà bien prévenus.

Enfin, pour épuiser tout ce que cette curieuse petite publication de M. Collombet nous apporte de nouveau sur M. de Maistre, nous citerons ce passage de lettre sur l’effet que le livre du Pape produisit à Rome ; nous avions déjà dit que l’auteur allait plus loin en bien des cas que certains Romains n’ ! auraient voulu : « (11 décembre 1820) A Rome on n’a point compris cet ouvrage au premier coup d’œil, écrit M. de Maistre ; mais la seconde lecture m’a été tout-à-fait favorable, ils sont fort ébahis de ce nouveau système et ont peine à comprendre comment on peut proposer à Rome de nouvelles vues sur le pape ; cependant il faut bien en venir là. » Il faut bien ! Combien de ces vœux impérieux, de ces desiderata de M. de Maistre, restent ouverts et encore plus inachevés que ceux de Bacon, qui l’ont tant courroucé !

LES SOIRÉES DE ROTHAVAL, nouvellement publiées à Lyon, ne sont pas un pur hommage à M. de Maistre comme l’écrit de M. Collombet ; ces deux somptueux volumes in-8°, de polémique et de discussion polie, ont pour objet de faire contre-partie et contre-poids au Soirées de Saint-Pétersbourg, à ce beau livre de philosophie élevée et variée duquel l’auteur écrivait : « Les Soirées sont mon ouvrage chéri ; j’y ai versé ma tête : ainsi, monsieur, vous y verrez peu de chose peut-être, mais au moins tout ce que je sais. » - Rothaval est un petit hameau dans le département du Rhône, probablement le séjour de l’auteur en été. Le titre de Soirées n’indique point d’ailleurs ici de conversations ni d’entretiens ; l’auteur est seul, il parle seul et ne soutient son tête-à-tête qu’avec l’adversaire qu’il réfute, et avec ses propres notes et remarques qu’il compile. On peut trouver qu’il a mis du temps à cette réfutation : « Quand le livre de M. Joseph de Maistre parut, j’étais « dit-il, occupé d’un grand travail que je ne pouvais interrompre : je me bornai à recueillir quelques notes, et ce sont ces ilotes que, devenu plus libre, je me suis décidé présenter à non lecteur en leur donnant plus d’étendue. » Les Soirées de Saint-Pétersbourg ont paru en 1821 ; vingt an et plus d’intervalle entre l’ouvrage et sa réfutation, c’est un peu moins de temps que n’en mit le Père Daniel à réfuter les Provinciales. Nous ne saurions rien de l’auteur anonyme des Soirées de Rothaval, sinon qu’il nous semble un esprit droit, scrupuleux et lent, un homme religieux et instruit ; mais une petite brochure publiée en 1839, et qui a pour titre : M. le comte Joseph de Maistre et le Bourreau, nous indique M. Nolhac, membre associé de l’Académie de Lyon, qui avait lu dès-lors dans une séance publique un chapitre détaché de son ouvrage. Il avait choisi un chapitre à effet, et nous préférons, pour notre compte, la couleur du livre à celle de l’échantillon. Le plus grand reproche qu’on puisse adresser au réfutateur de M. de Maistre, c’est qu’il n’embrasse nulle part l’étendue de son sujet, et qu’il ne le domine du coup d’œil à aucun moment ; il suit pas à pas son auteur et distribue à chaque propos les pièces diverses et notes qu’il a recueillies. Le journaliste Le Clerc, parlant un jour de Passerat et des commentaires un peu prolixes de ce savant sur Properce, je crois, ou sur tout autre poète, dit qu’on voit bien que Passerat avait ramassé dans ses tiroirs toutes sortes de remarques, et qu’en publiant il n’a pas voulu perdre ses amas. – On pourrait dire la même chose de l’ermite de Rothaval : il a voulu ne rien perdre et tout employer. Les auteurs et les autorités les plus disparates se trouvent comme rangés en bataille et sur la même ligue ; M. Ancelot, par exemple, y figurera pour six vers de Marie de Brabant, non loin de M. Damiron et des Védams. En revanche on doit au patient collecteur, en le feuilletant ; de voir passer sous ses yeux quantité de textes dont quelques-uns nouveaux, assez intéressans et qui ont trait de plus ou moins loin aux doctrines critiquées. Plus d’une fois il a cherché à rétablir au complet, et dans un sens différent, des citations que de Maistre tirait à lui : cette discussion positive a de l’utilité. J’appliquerai donc volontiers à ces notes ce qu’on a dit du volume d’épigrammes : Sunt bona, sunt quaedam…, et je pardonne à toutes en faveur de quelques-unes. Si l’on demandait à l’auteur des conclusions un peu générales, on les trouverait singulièrement disproportionnées à l’appareil qu’il déploie : « J’ai « montré, dit-il en finissant, M. Joseph de Maistre injuste dans sa critique et dépassant presque toujours le but qu’il voulait atteindre, parce que, pour ne suivre que les inspirations de la raison, il lui aurait fallu avoir dans l’esprit plus de calme qu’il n’en avait. » - Ce sont là des truisms, comme disent les Anglais, et il semble que le réfutateur ait voulu infliger cette pénitence à l’impatient et paradoxal de Maistre, de ne pas les lui ménager. A lire les dernières pages des Soirées de Rothaval, je crois voir un homme qui a entendu durant plus de deux heures une discussion vive, animée, étincelante de saillies et même d’invectives, soutenue par le plus intrépide des contradicteurs, et qui, prenant son voisin sous le bras, l’emmène dans l’embrasure d’une croisée, pour lui dire à voix basse : « Vous allez peut-être me juger bien hardi, mais je trouve que cet homme va un peu loin. » — L’épigraphe qui devrait se lire en toutes lettres au frontispice des écrits de M. de Maistre est assurément celle-ci : À bon entendeur salut ! L’honorable écrivain dont nous parlons ne s’en est pas assez pénétré ; il y aurait matière à le narguer là-dessus. Pourtant, quand je parcours ses judicieuses réserves sur Bacon, sur Locke en particulier, si foulé aux pieds par de Maistre, une remarque en sens contraire me vient plutôt à l’esprit, et, si j’ai eu tort de l’omettre dans les articles consacrés à l’illustre écrivain, elle trouvera place ici en correctif essentiel et en post-scriptum. De nos jours, les esprits aristocratiques n’ont pas manqué, qui ont cherché à exclure de leur sphère d’intelligence ceux qui n’étaient pas censés capables d’y atteindre : de Maistre, par nature et de race, était ainsi ; les doctrinaires, les esprits distingués qu’on a qualifiés de ce nom, ont pris également sur ce ton les choses, et par nature aussi, ou par système et mot d’ordre d’école, ils n’ont pas moins voulu marquer la limite distincte entre eux et le commun des entendemens. Il entend, il comprend, était le mot de passe, faute de quoi on était exclus à jamais de la sphère supérieure des belles et fines pensées. Eh bien ! non : nul esprit, si élevé qu’il se sente, n’a ce droit de se montrer insolent avec les autres esprits, si bourgeois que ceux-ci puissent paraître, pourvu qu’ils soient bien conformés. Ces humbles allures, un peu pesantes, conduisent pourtant par d’autres chemins ; les objections que le simple bon sens et la réflexion soulèvent, dans ces questions premières, demeurent encore les difficultés définitives et insolubles. Les esprits de feu, les esprits subtils et rapides, vont plus vite ; ils franchissent les intervalles, ils ne s’arrêtent qu’au rêve et à la chimère, si toutefois ils daignent s’y arrêter ; mais, après tout, il est un moment d’épuisement où il faut revenir ; on retombe toujours, on tourne dans un certain cercle, autour d’un petit nombre de solutions qui se tiennent en présence et en échec depuis le commencement. On a coutume de s’étonner que l’esprit humain soit si infini dans ses combinaisons et ses portées ; j’avouerai bien bas que je m’étonne souvent qu’il le soit si peu. S.-B.



  1. Deux vol. in-8°, Lyon.
  2. Si c’était une illusion française, de respecter les personnes en attaquant les choses, il faut reconnaître qu’elle s’est bien évanouie depuis peu.