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Chronique de la quinzaine - 30 septembre 1853

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Chronique n° 515
30 septembre 1853


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.


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30 septembre 1853.

Les affaires d’Orient, que l’on avait pu croire à la veille de s’arranger, sont rentrées brusquement dans une phase qui serait menaçante pour la tranquillité de l’Europe, si l’union de la France et de l’Angleterre ne devait pas rassurer les esprits trop prompts à s’alarmer. Résumons brièvement la question qui se débat, depuis une année bientôt, entre la Russie et la Turquie : c’est le meilleur moyen d’en faire ressortir le véritable caractère.

Au début de cette crise, sur l’importance de laquelle, il faut le reconnaître aujourd’hui, le gouvernement français a eu le mérite de ne pas se tromper un instant, l’on ne voulait y voir, qu’on nous passe l’expression, qu’une querelle de sacristie. On s’étonnait généralement que l’on fit tant de bruit (et peut-être, en effet, était-ce un tort) de la grande clef de l’église de Bethléem, de l’étoile de la grotte de la Nativité, et du droit recouvré par les catholiques de célébrer leurs cérémonies dans le tombeau de la Vierge. La vérité est que la France, en se contentant d’un résultat si incomplet, montrait que, si elle n’avait pas oublié, comme on le lui reprochait, ses traditions religieuses en Orient, elle comprenait aussi que le siècle plus qu’écoulé depuis 1740 avait donné aux faits accomplis une sorte de consécration dont, en dépit des traités les plus formels, il eût été imprudent et même, à certains égards, injuste et impolitique de ne pas tenir compte. Les concessions qu’elle avait obtenues n’ôtaient aux Grecs, on ne saurait trop le répéter, aucun des avantages dont ils se trouvaient en possession ; elles admettaient seulement les Latins à la participation très restreinte de plusieurs sanctuaires qui avaient été autrefois leur propriété exclusive. Rien n’était plus simple, et si dès lors la Russie n’avait pas eu un but politique en perspective, elle aurait eu le bon goût de se taire et de ne pas affecter, pour les privilèges de l’église orientale, les appréhensions calculées qui ont décidé la mission de M. le prince Menchikof à Constantinople. Cela est tellement vrai qu’entre la note remise à M. de La Valette et le firman délivré à la même époque au patriarche du rite grec, les différences de détail sont insaisissables ; et, comme M. Drouya de Lhuys l’a péremptoirement démontré, si quelqu’un avait le droit de se plaindre, c’était la France, dont on paraissait n’avoir admis les titres que pour les méconnaître, en confirmant de la façon la plus solennelle, sauf d’insignifiantes restitutions faites aux Latins, les religieux grecs dans tous les avantages que leurs adversaires leur contestaient, en principe du moins. Nous avons même de bonnes raisons de croire que les deux documens émanés de la Porte avaient été préalablement communiqués à la légation de Russie, ce qui ne rend que plus inexplicable encore la colère après coup du cabinet de Saint-Pétersbourg. On a prétendu, il est vrai, que les catholiques n’avaient reçu une clef que sous la réserve expresse de ne pas s’en servir, et qu’ils ne pouvaient entrer dans le tombeau de la Vierge qu’à la condition de ne pas y prier selon les exigences de leur culte. C’est là l’origine de toute l’affaire, et le texte turc, à ce qu’il semble, se prêtait à deux interprétations différentes : l’une sensée, naturelle, nous allions dire honnête, et qui nous donnait ce que nous pensions avoir obtenu ; l’autre forcée, abusive, qui nous refusait tout et faisait du succès de M. de La Valette une véritable mystification. La Porte, appelée à se prononcer, ne put avouer qu’elle nous avait trompés ; à Saint-Pétersbourg, aussitôt on l’accusa de mauvaise foi, et M. le prince Menchikof partit pour Constantinople. Le gouvernement français, qui avait déjà donné spontanément à la Russie toutes les explications désirables, comprit à l’instant même la portée de cette mission extraordinaire, et les brusques façons de l’ambassadeur russe à son arrivée lui causèrent moins de surprise qu’aux autres cabinets. Notre escadre d’évolutions, en sentinelle vigilante, se tenait bientôt après dans la baie de Salamine pour le compte de l’Europe endormie et presque railleuse. À Vienne, où l’on nous conteste sourdement notre protectorat religieux, on n’était pas très peiné de l’échec subi par le catholicisme en notre personne. Les puissances d’Italie, la cour de Rome exceptée, étaient plus que froides ; l’Espagne seule nous avait loyalement appuyés de ses vœux. En Angleterre, on se moquait franchement de notre ferveur, empruntée au xiie siècle. Partout enfin on se disait : Que nous fait cette querelle de moines ?

Nous étions donc isolés à Constantinople, et il fallait certainement que notre cause fût bien juste, car le prince Menchikof n’exigea le retrait d’aucune des concessions qui nous avaient été faites ; seulement il en demanda d’autres, et parmi elles la restauration de la coupole de l’église du Saint-Sépulcre, à l’exclusion des Latins, ce qui était un triomphe pour le rite grec. On pouvait croire tout fini : nous n’avions rien rendu, il est vrai, et c’était beaucoup ; mais les Russes avaient obtenu de larges compensations, et à ce propos on ne nous épargnait guère, quand on apprit tout à coup que le prince Menchikof ne s’était pas dérangé pour si peu, et qu’il proposait au sultan, en le menaçant d’une rupture des relations diplomatiques eu cas de refus, de céder dans les vingt-quatre heures à l’empereur de Russie la moitié de sa souveraineté sur ses sujets chrétiens. La rumeur fut grande en Europe ; on ne nous blâmait plus d’avoir été à Salamine, et les escadres réunies de la France et de l’Angleterre se portèrent à Besika, à l’entrée des Dardanelles. Le même jour à peu près les troupes russes passaient le Pruth, et le cabinet de Saint-Pétersbourg annonçait par un manifeste que son armée n’évacuerait les principautés que lorsque la Porte aurait accepté l’ultimatum du prince Menchikof. En vain le sultan publiait-il firmans sur firmans, en vain recherchait-il les moyens les plus propres à rassurer les rayas, en vain les patriarches des différens rites déposaient-ils aux pieds de sa hautesse l’hommage de leur reconnaissance ; la Russie voulait à toute force que la religion grecque fût menacée, même persécutée, et elle cantonnait cinquante mille de ses soldats sur la rive gauche du Danube, chez les malheureux Moldo-Valaques, qui paient chèrement aujourd’hui cette lourde et inutile protection. Le passage des Dardanelles semblait être une mesure indiquée par les circonstances, justifiée par l’agression dont le territoire ottoman était l’objet en violation flagrante du traité d’Andrinople et de la convention de Balta-Liman, commandée enfin par tous les calculs de la politique ; mais le cabinet de Saint-Pétersbourg proclamait qu’un acte de guerre n’était pas la guerre. On eut l’air d’admettre cette étrange doctrine, et l’Europe négocia. Les cabinets firent les plus loyaux efforts pour maintenir la paix, ménager les amours-propres et réconcilier les deux parties. À Vienne et à Berlin néanmoins, tout autant qu’à Paris et à Londres, on disait sa pensée avec une franchise qui l’emportait — ici sur des considérations de famille, là sur la reconnaissance des services rendus. Quant à la Turquie, elle gardait pendant ce temps une attitude correcte ; elle armait, mais sans bruit, sans fracas, sans opposer fanatisme à fanatisme. Quoi qu’il advienne, sa sagesse et sa fermeté dans ces mauvais jours resteront pour elle un titre d’honneur. Les puissances étaient enfin tombées d’accord sur un projet de rédaction qui substituait à la note obligatoire exigée par M. le prince Menchikof une note polie et contenant tout ce que la Porte pouvait accorder, on le croyait du moins, sans entamer son indépendance. L’empereur de Russie accepta cette note avec un empressement qui devait faire craindre le refus de la Porte. C’est en effet ce qui arriva, et les rôles semblèrent intervertis. À Saint-Pétersbourg, on s’était montré habile ; à Constantinople, on avait été maladroit. Ce n’était donc plus l’ambition du tsar, mais l’obstination du sultan qui menaçait la paix du monde. Cette phase, la plus singulière des affaires d’Orient, dura peu. Une dépêche de M. le comte de Nesselrode, adressée en date du 7 de ce mois à M. le baron de Meyendorff, ministre de Russie à la cour d’Autriche, et dont les journaux ont publié l’analyse, est venue rétablir la vérité des situations et justifier les appréhensions de la Porte. Le cabinet de Saint-Pétersbourg ne veut pas des amendemens proposés par RechiD-Pacha, parce que les phrases qu’ils remplaceraient dans la note émanée de la conférence de Vienne attribuent à l’empereur Nicolas, selon l’interprétation complaisante de son chancelier, un droit de surveillance et même d’ingérence dans les rapports du sultan avec ses sujets chrétiens. Ainsi, entre la note de M. le prince Menchikof et celle de la conférence, M. le comte de Nesselrode n’établit aucune différence ; on entend faire le même usage de l’un ou l’autre de ces documens. Ce n’est pas à la Russie que l’Europe aurait dit : Arrête-toi ; c’est à la Turquie qu’elle aurait dit : Soumets-toi ! Voilà en quelques mots où les choses en sont aujourd’hui, et de même qu’au début de la crise il ne s’agissait pas des lieux-saints, de même aujourd’hui il ne s’agit pas des privilèges de l’église grecque : c’est l’empire ottoman qui est en cause ; on lui offre nettement l’alternative du vasselage ou de la ruine ; on le livre, en attendant, à toutes les chances d’une révolution intérieure ; on le contraint à appeler à son aide les tribus à demi barbares de l’Asie ; on le jette dans des dépenses écrasantes ; on le met dans l’impossibilité de faire une paix honorable ; on le pousse, sciemment ou non, aux abimes. Oui, nous le disons de toute la force de notre conscience, voilà, sans le vouloir peut-être, tout ce que l’on risque à Saint-Pétersbourg, et tout ce qui s’accomplira, si l’Europe ferme les yeux aux dangers qui la menacent. Pour nous, nous espérons que les gouvernemens ne failliront pas à leur tâche : la loyauté leur fait une loi de dire ce, qu’ils ont voulu faire, et de restituer à leur intervention en faveur de la Turquie son véritable caractère. D’autres devoirs plus urgens leur sont encore imposés : le pouvoir du sultan, la population paisible de Constantinople, les nombreux étrangers qui habitent cette capitale, les églises grecques enfin, dont la Russie se dit la protectrice, sont à la merci de l’explosion soudaine d’un fanatisme imprudemment provoqué et à bout de patience. La place des escadres n’est plus aujourd’hui à Besika ; elles ont été exposées assez longtemps dans cette baie aux rafales du vent du nord et aux brisans de la côte : c’est dans le Bosphore qu’il leur faut mouiller ; l’humanité et l’intérêt politique l’exigent, et le traité du 13 juillet 1841 ne s’y oppose plus. Grâce à cet acte de dignité et de vigueur, les négociations, nous en sommes convaincus, n’en seront que plus efficaces, et l’Europe devra son repos et le maintien de son équilibre à l’énergique initiative de la France et de l’Angleterre.

v. de mars.

Nous reprenons notre récit de la quinzaine sur la crise actuelle. — Il est impossible, quelles que soient les résolutions des divers gouvernemens intéressés dans les affaires d’Orient, de ne point remarquer la gravité singulière que vient de prendre tout à coup cette crise dans ces derniers jours. Engagée par l’ambition russe, ramenée par l’Europe à un point où ou la croyait presque apaisée, puis ravivée par une décision inattendue de la Turquie, elle s’est trouvée replacée sur un terrain où elle ne semble pouvoir se dénouer que par un conflit, et où la balance penche de nouveau vers la guerre. À l’origine du moins, la question était, pour ainsi dire, intacte au point de vue des tentatives possibles de conciliation ; on avait devant soi la voie des négociations. Tant que la diplomatie n’avait pas fait son œuvre, on pouvait croire à l’efficacité de ses efforts, on devait se reposer sur la puissance des intérêts universels, sur la solidarité de la plupart des états du continent, sur le bon accord qui s’est promptement établi entre les cabinets. La position est changée aujourd’hui ; elle est changée pour tout le monde, pour la Turquie comme pour la Russie, comme pour les puissances médiatrices, et malheureusement, il faut le dire, c’est le refus de la Turquie de souscrire à la note préparée à Vienne qui est le principe de cette situation nouvelle. — Il s’est produit ce qui ne pouvait manquer de se produire : le divan interprétant et modifiant pour sa part la note de Vienne, la Russie l’a interprétée à son tour, et comme l’Europe, chargée de la médiation, a conservé aussi apparemment le droit d’attribuer un sens à ce qu’elle a fait, il se trouve en fin de compte que ce sont là trois interprétations différentes, dont aucune peut-être ne ressemble à l’autre. En un mot, il est arrivé, comme nous le disions récemment, qu’on ne s’est plus compris, on ne s’est plus entendu, là où tout devait être tranché par un esprit mutuel de conciliation. Il en résulte pour tous, pour l’empire ottoman, pour la Russie et pour l’Europe, une situation qu’il ne faut point exagérer sans doute, mais sur laquelle il ne faut point aussi se méprendre. C’est un ordre nouveau de faits qui s’ouvre, où chacun a sa part et où les divers intérêts politiques qui se rattachent à cette question ne tarderont point indubitablement à se dessiner d’une manière plus nette.

Quand nous disons que la première faute du gouvernement turc a été de ne point accepter purement et simplement la note de Vienne, ce n’est pas qu’il eût essentiellement tort dans les modifications qu’il demandait : c’est parce que son refus était un obstacle au rétablissement de la paix, en provoquant inévitablement des difficultés nouvelles de la part de la Russie, tandis que son acceptation ne compromettait en rien ses droits et ses prérogatives, qui restaient sous la garde des puissances médiatrices, et c’est en cela justement que le cabinet ottoman a semblé apprécier inexactement sa situation vis-à-vis de l’Europe. Si la Turquie eût agi par elle-même, par ses propres forces, sans avoir besoin d’autre secours, elle était libre sans doute dans ses résolutions. Abritée, protégée par l’Europe, elle ne pouvait évidemment espérer se servir des flottes de la France et de l’Angleterre sans que celles-ci eussent à déterminer la mesure de leur concours et à stipuler pour leur propre intérêt. Or le maintien de la paix était l’intérêt de l’Angleterre et de la France parce que c’était l’intérêt européen, et c’était aussi, nous continuons à le croire, la condition la plus favorable pour l’empire ottoman lui-même. Le divan, dira-t-on, s’est vu aux prises avec des circonstances terribles qui durent encore ; il n’a point accepté la note de Vienne, parce qu’il ne pouvait pas l’accepter sans risquer une révolution intérieure. Nous le savons bien ; mais c’est précisément là l’élément le plus redoutable de cette phase nouvelle de la question d’Orient, parce qu’il en résulte que la direction des événemens n’appartient plus à la sagesse des cabinets, mais aux passions nationales. Oui, en effet, Constantinople est depuis quelque temps le théâtre de mouvemens singuliers ; les passions belliqueuses tendent de plus en plus à l’emporter. Le sultan inclinerait vers la paix par caractère ; l’un de ses principaux ministres, Rechid-Pacha, homme éclairé et acquis à la civilisation, serait pour la paix par réflexion, par un sentiment élevé des besoins de l’empire ottoman. Malheureusement ils sont dominés par la recrudescence du fanatisme turc qui les presse et les menace. Chaque nuit, dit-on, des placards sont affichés sur les principales mosquées, mettant le sultan en demeure de répondre par la guerre à la Russie, et réclamant le renvoi des ministres infidèles qui conseillent la paix. L’Europe elle-même est l’objet des manifestations les plus ridicules, parce que sans doute elle ne va pas assez vite pour ces barbares. Les populations chrétiennes répandues dans l’empire se sentent menacées par les passions musulmanes. Après avoir convoqué ses contingens le sultan n’est plus maître de lui-même ; il est à la merci de ces hordes asiatiques qu’il a appelées à la défense de l’indépendance ottomane, et qui submergent en quelque sorte le peu de civilisation qu’il pouvait y avoir dans l’empire. En un mot, la Turquie d’Europe est en ce moment le théâtre d’une invasion nouvelle plus barbare peut-être que la première invasion turque. Qu’arrivera-t-il dans ces circonstances ? Il serait difficile de rien conjecturer. Tout ce qu’on peut dire, c’est qu’à l’heure qu’il est le gouvernement turc se trouve placé entre la folie d’une guerre qui peut être désastreuse, qui peut amener les Russes aux portes de Constantinople, et le danger d’une révolution intérieure qui peut aboutir à la déposition du sultan actuel. Le refus d’accéder à la note de Vienne est en définitive l’expression de cette violente situation intérieure, si bien faite pour aggraver les complications du dehors.

Mais, il faut le dire, si malgré cette situation le refus de la Porte a été une faute, si au premier moment le cabinet ottoman semblait n’avoir d’autre parti à prendre que de revenir sur sa décision, au hasard d’avoir à invoquer le secours de l’Europe contre un soulèvement intérieur, il est bien difficile aujourd’hui que la Turquie accepte purement et simplement la note de Vienne, après les interprétations que vient de lui donner le cabinet de Saint-Pétersbourg. La Russie n’a point changé de position : elle a repris celle qu’elle avait au début, ce qui en vérité est bien assez. Dans cette déplorable affaire, où le plus beau rôle appartient naturellement au plus sage, les impressions se modifient incessamment, à mesure que la question se déplace, ou prend un caractère nouveau. À l’origine, c’est la Russie qui a soulevé en Europe la répulsion des cabinets par une politique qui ressemblait trop à un excès de la force. Quand la note de la conférence de Vienne est venue et qu’elle a été repoussée par le divan, tandis que le tsar l’acceptait, on s’est retourné contre la Turquie avec d’autant plus de vivacité peut-être qu’on s’attendait moins à son refus. Les commentaires récens du cabinet de Saint-Pétersbourg viennent rétablir les choses, parce que, après tout, la modération de la Russie n’a été qu’apparente. L’empereur Nicolas avait cependant la plus merveilleuse situation à prendre en tout ceci, il nous semble. Lors même qu’il eût consenti aux modifications sollicitées par la Porte, donnant ainsi des gages plus complets de son désir de la paix, qui eût songé à mettre en doute la puissance et l’efficacité de sa politique ? Il a cédé à une autre pensée, et cette pensée, c’est toujours celle qui a présidé à la mission du prince Menchikof à Constantinople, celle que l’Europe a jugée déjà incompatible avec l’équilibre de l’Occident. Rien ne prouve mieux la persistance de l’ambition russe que la note de M. de Nesselrode à M. de Meyendorf, et le document qui explique le refus de la Russie d’accéder aux modifications de la Porte. Nous n’avons point le dessein de revenir sur des questions épuisées, de chercher à démontrer une fois de plus ce qu’il y a de peu justifiable au point de vue du droit dans les prétentions russes. Il y a cependant dans la note de M. de Nesselrode un argument singulier. — Si les changemens réclamés par la Porte sont insignifians, dit le chancelier de Russie, pourquoi en fait-elle dépendre son acceptation ? S’ils sont importans, pourquoi s’étonner que nous refusions d’y acquiescer ? — Oui, cela peut être, mais c’est là justement ce qu’on disait à la Russie dans les commencemens de cette crise. Si les prétentions qu’elle voulait faire reconnaître étaient fondées sur des traités existans, et si elles étaient toutes simples, pourquoi y tant tenir et réclamer des stipulations nouvelles ? Si elles étaient quelque chose de très nouveau et de très sérieux, pourquoi trouver surprenant que la Porte, usant de son droit, refusât d’y accéder ? Est-ce donc que la seule supériorité de l’argument russe, c’est la force ? Ainsi, du côté de la Russie et de la Turquie, les choses en sont revenues à un point où un conflit est dans l’ordre des faits possibles et probables. Tout peut dépendre, dans ces circonstances, de quelque engagement qui aura lieu vers le Danube, d’autant plus qu’il ne tient qu’à la Turquie de considérer la guerre comme ouverte par l’occupation des principautés moldo-valaques.

Quant à l’Europe, sa situation ne laisse point assurément d’être difficile après l’insuccès de sa récente médiation. La vérité est que pour le moment la conférence de Vienne n’a plus de but, et que l’action commune des gouvernemens a cessé. Il est arrivé pour la médiation ce qui est arrivé pour les parties principales dans cette malheureuse affaire : c’est qu’en voulant trop s’expliquer, ou devait finir par ne plus s’entendre. La différence des points de vue devait reparaître : chacun avait sa politique, ses engagemens, ses précédens, et après avoir délibéré une note en commun, le difficile était de se concerter également sur le degré d’action à employer pour la faire accepter. Il en résulte que les conseils portés à Constantinople ne devaient point être les mêmes. L’Autriche a pu conseiller à la Porte une acceptation pure et simple. L’Angleterre et la France, bien que regrettant la décision du divan, ont pu s’arrêter en présence des commentaires que la Russie faisait de la note de Vienne. C’est dans ces conditions que se produit aujourd’hui un événement qui n’est point évidemment sans importance, — le voyage de l’empereur Nicolas au camp d’Ollmütz, où il doit rencontrer le jeune empereur d’Autriche. Quel est jusqu’ici le sens de cette entrevue de souverains ? Indépendamment des résultats que nous connaîtrons sans nul doute, il faudrait d’abord peut-être lui ôter un caractère trop général, surtout si, comme on l’assure, le roi de Prusse, en présence de l’opinion manifeste de Berlin, a refusé de se rendre à Olmütz ; mais enfin il reste toujours l’Autriche. Le tsar a voulu certainement essayer son ascendant personnel, qui est grand, sur l’empereur François-Joseph. Il a voulu sonder par lui-même le secret de la politique autrichienne, qui s’était jusqu’à un certain point montrée indépendante dans ces derniers temps, et la ramener probablement à ses desseins. Dans quelle mesure réussira-t-il ? C’est là la question. Dans les affaires d’Orient elles-mêmes, l’Autriche a certainement des intérêts très distincts de ceux de la Russie ; en outre il lui reste à peser ce qu’elle a à gagner au maintien de la paix générale, et ce qu’elle pourrait risquer dans une conflagration qui menacerait l’Europe. Ce qu’elle peut risquer, c’est le sort de ses provinces slaves d’un côté, et celui de ses provinces italiennes de l’autre. Il ne faut pas que l’Autriche oublie qu’elle a encore ces deux lourds fardeaux : la Hongrie et la Lombardic. Que des difficultés sérieuses s’élèvent en Europe, qui pourrait dire que l’Italie ne s’ébranlera pas ? Faut-il donc un regard si pénétrant pourvoir le travail des esprits dans ce pays, cette perpétuelle irritation de la fibre nationale frémissante sous la domination étrangère ? Et en ce moment même, les relations de l’Autriche avec le Piémont sont-elles si sûres, si faciles, qu’elles ne puissent devenir une occasion des complications les plus sérieuses ? Toutes ces considérations, l’Autriche les a présentes sans nul doute, et si elle ne les avait pas présentes, on les lui rappellerait probablement. Voilà pourquoi, la Prusse ne participant pas d’ailleurs directement aux conférences souveraines d’Ollmütz, nous ne croyons pas qu’il en puisse rien sortir de très décisif, malgré les puissantes séductions du tsar. Le jeune souverain de l’Autriche est à peine sur le seuil de son règne. Monté au trône après une révolution et ayant eu la fortune de rasseoir son empire, c’est à lui de voir s’il doit compromettre cette œuvre pénible, accomplie par la main victorieuse de ses généraux et par la politique énergique du prince Schwarzenberg, qui eût maintenu intacte, à coup sûr, l’indépendance de l’Autriche dans la crise actuelle. Après tout, cette indépendance de la politique autrichienne vis-à-vis de la politique russe est la seule chose à désirer pour que l’accord soit possible, naturel, nécessaire même, entre le cabinet de Vienne et les autres gouvernemens de l’Occident.

Mais, à quelque parti que s’arrête l’Autriche, que feront l’Angleterre et la France ? L’envoi aux Dardanelles d’une partie des flottes combinées n’est-il pas déjà le sûr indice de la résolution qu’elles ont prise ? Le refus du divan, on ne saurait le dissimuler, avait mis un instant les deux puissances dans une situation singulière, soit à l’égard de la Porte, soit à l’égard de la Russie. Comment continuer à couvrir l’empire ottoman après avoir préparé pour lui un arrangement qu’on croyait acceptable, et qui n’était pas accepté ? Et d’un autre côté, comment le contraindre par la force ou l’abandonner à son destin ? Le seul moyen était la voie des conseils diplomatiques, et ce moyen, la Russie est venue le paralyser en assignant à la note de Vienne un sens qu’elle ne pouvait avoir, de telle façon que l’Angleterre et la France se trouvent en réalité replacées dans une situation plus naturelle, ayant encore à défendre dans l’indépendance de l’empire ottoman un intérêt européen, comme à l’origine de la crise. Seulement les deux gouvernemens n’auront-ils pas cette fois à agir d’une manière plus décisive et plus efficace ? Au premier mouvement, il se peut que la place des flottes anglaise et française ne soit plus à Besika, mais à Constantinople, et ceci pour deux raisons des plus sérieuses : la première, pour défendre la Turquie contre des actes ultérieurs d’hostilité de la part de la Russie ; la seconde, pour protéger le sultan et les chrétiens de l’empire contre les hordes barbares qui les menacent. Il y a là un double intérêt à sauvegarder en présence de l’invasion russe et du fanatisme turc, excité, dit-on, par des agens étrangers. C’est de cette manière que l’Angleterre et la France peuvent le mieux marquer le sens élevé qu’elles attachent à la protection dont elles couvrent l’empire ottoman, protection qui ne cache aucune vue ambitieuse, qui s’appuie au contraire sur l’intérêt le plus actuel de l’Europe et de la civilisation. Là nous semble le but. Quant au reste, nous n’avons pas la prétention de savoir les moyens qu’emploieront les gouvernemens, et moins encore de pressentir les phases diverses par lesquelles peut passer encore la question d’Orient. Déjà l’opinion publique commence à s’émouvoir en Angleterre. Des meetings nombreux s’assemblent, et laissent apercevoir un mouvement prononcé contre la politique russe. Ce n’est point certainement à dire qu’il faille souscrire à tout ce qui se débite au-delà du détroit, ni même qu’on doive utiliser les services de M. Kossuth. Le mieux au contraire, c’est de se dispenser de tels services, et de ne pas permettre à M. Kossuth d’aller les offrir à qui que ce soit. Il y a lieu de croire d’ailleurs que le divan ne les accepterait pas ; cependant il est bon que l’opinion publique en Angleterre comprenne le danger de pareilles alliances.

Ces mouvemens de l’opinion publique à l’occasion de quelque grande question politique sont fréquens en Angleterre. Ils s’étendent facilement à tout le pays, non pas toujours sans excès et sans excentricités, mais le plus souvent sans danger. Dans leur ensemble, ils constituent une force qui peut être en certains instans l’appui des gouvernemens. En France, par malheur, voici longtemps qu’on cherche un milieu entre s’occuper trop et s’occuper trop peu de politique, et même quand la politique court les rues et les places publiques, les questions extérieures ne sont pas ce qui passionne le plus. Qu’est-ce donc dans ces périodes de stagnation qui suivent les agitations prolongées ! Qu’on observe aujourd’hui l’état du pays : rien ne serait plus curieux à rechercher que l’influence et le retentissement de la question d’Orient dans la vie intérieure de la France. À Paris, on s’en émeut ; elle a son effet à la Bourse ; elle est matière à nouvelles et souvent à spéculations hasardées. À un autre point de vue, les esprits politiques s’en préoccupent. Bien des gens ne la connaissent pas toujours, mais ils en parlent et ils s’arrangent de leur mieux pour s’y intéresser. La question étant à la mode, ils ne peuvent faire autrement. Dans la masse du pays, la question d’Orient prend un tout autre caractère. Nous ne voulons pas dire qu’elle rencontre l’indifférence ; seulement elle devient quelque chose de très lointain et presque étranger à l’ensemble normal des intérêts. C’est presque une affaire de luxe, si l’on nous passe ce terme. Cela n’a rien de bien surprenant. En France, comme nous le disions, on connaît peu en général les questions extérieures, on les suit peu, on n’aperçoit que la paix ou la guerre qui peut en sortir, et l’opinion se prononce par des considérations le plus souvent fort étrangères aux questions elles-mêmes, selon les dispositions générales du moment, comme le veut l’invisible courant qui traverse l’atmosphère. Il est des instans où on ferait la guerre pour rien en France, et il en est d’autres où ce serait beaucoup que de l’accepter pour les intérêts les plus sérieux. Or ou ne saurait se dissimuler que la question d’Orient se présente dans une heure où l’instinct de la paix a une singuhère puissance. Allez dans quelques provinces, et tâchez de vous reconnaître dans cette absence de tout symptôme de vie publique. Ce qui domine d’abord, c’est le sentiment du repos après les tempêtes passées. C’est à peine si on est revenu encore. Parlez des affaires d’Orient, il se peut qu’on vous réponde par l’expression de préoccupations bien différentes et d’ailleurs très sérieuses par elles-mêmes. La solution des crises extérieures, on en remet sans effort le soin au gouvernement. Ce qui préoccupe, parce qu’il y a un intérêt plus rapproché, c’est l’affaire des subsistances, l’état des marchés, le mouvement du prix des grains ; c’est encore la maladie qui s’étend sur la vigne dans un assez grand nombre de contrées, — chose plus grave peut-être qu’un déficit de grains, parce que ce déficit peut se combler dans un an, tandis que la maladie de la vigne non-seulement atteint un objet d’alimentation, mais encore peut menacer pour longtemps un des élémens les plus considérables du commerce extérieur. Il semble même que cette influence néfaste atteigne cette année tous les fruits de la terre. Dans ce concours de circonstances diverses, il n’y a sans doute nul sujet d’alarme ; il y a lieu du moins à de sages et opportunes mesures en tout ce qui est du ressort de la prévoyance et de l’habileté humaine.

Le gouvernement tout le premier y porte son attention. On a vu récemment quelques-unes des dispositions qu’il a prises pour faciliter l’entrée et la circulation des grains. Il vient encore de dégrever un autre objet de consommation en réduisant les droits à l’importation des bestiaux et des viandes fraiches ou salées. Cette réduction n’est point peu de chose, puisque sur certains articles, sur les bœufs par exemple, le droit s’abaisse de 50 francs à 3 francs par tête. Quelle sera dans l’application la portée de ce décret ? Il a évidemment pour but de faire diminuer le prix des viandes livrées à la consommation et de rendre accessible au plus grand nombre une alimentation substantielle. En lui-même, le principe est excellent ; mais, en réalité, ses effets tiennent à une infinité de circonstances, à la différence des conditions locales. À Paris notamment, il n’est point sûr que l’abaissement des droits d’importation ait un résultat bien sensible, tant que la boucherie restera un monopole. C’est ce monopole plus que tout le reste qui favorise le maintien de prix élevés sur les viandes. Nous savons tout ce qu’on peut dire pour la défense du commerce constitué comme il l’est aujourd’hui. Il n’y a point cependant de priviléges à Londres, et l’Angleterre ne s’en trouve pas plus mal. L’existence du privilège fait que souvent des mesures prises dans l’intérêt des consommateurs commencent par profiter aux commerçans eux-mêmes ; l’effet s’arrête en route. Quant aux campagnes, il est certain qu’il eu est beaucoup où l’usage de la viande est peu répandu, où il est même plus rare que ne le pensent parfois les économistes, qui voient souvent de chez eux ; mais cela tient-il à l’élévation des droits d’importation ? Il n’en est rien. Cela tient sans doute en partie au peu de ressources des habitans des campagnes, et aussi à des habitudes d’alimentation différente, à de la sobriété chez beaucoup, à de l’économie. Nous étonnerions peut-être bien des gens en leur parlant de contrées en France où il y a des paysans même riches qui n’achètent point de la viande dix fois en une année, et où il n’y a point de boucher : à quoi nous pouvons ajouter au surplus que la population y est aussi saine et aussi vigoureuse qu’ailleurs. Il n’en faut pas conclure qu’il n’y ait rien à améliorer dans cet état de choses. Il faut au contraire s’efforcer de rendre possible et facile pour tous une nourriture substantielle ; mais en même temps il ne faut pas croire avoir tout fait, avoir pourvu à tous les besoins en faisant une sorte d’idéal dithyrambique de l’usage de la viande. Quant à nous, notre économie politique serait bien simple : elle consisterait à ne laisser subsister nulle part aucun monopole dans le commerce de In boucherie pour que le privilège ne maintienne pas un objet essentiel de consommation au-dessus des ressources du plus grand nombre, — à développer du mieux qu’on peut l’aisance chez les habitans des campagnes en les laissant libres de faire ce qu’ils veulent, même de ne pas manger de la viande, si cela leur convient, — et à maintenir parmi eux de salutaires influences morales, pour qu’ils ne se créent point des goûts et des besoins factices, et pour qu’ils ne soient pas un peu moins riches dans le bien-être qu’on leur aura donné que dans leur pauvreté première.

Quant aux incidens politiques d’une autre nature propres à caractériser notre situation intérieure, le plus saillant sans doute est le discours de l’empereur à la levée du camp de Satory. Deux paroles sont à remarquer surtout dans ce discours : l’une qui remet aux armées le soutien des empires dans les temps difficiles, l’autre qui fait de l’abnégation, du désintéressement de la vie militaire une sorte de reproche aux énervemens de la paix, à l’amour des richesses qui se développe dans d’autres classes : paroles également graves, également significatives, de quelque manière qu’on les comprenne.

Et comme au milieu des choses les plus sérieuses la comédie a toujours quelque place dans une société comme la nôtre, voici que les tables tournantes sont encore en jeu. Il y avait longtemps qu’on n’avait ouï parler des tables tournantes ; elles n’avaient point cependant disparu de la scène. Des brochures de toute couleur se sont succédé pour expliquer le merveilleux phénomène, pour l’exalter ou pour le maudire. Des évêques même, dit-on, ont eu l’extrême conscience de s’en occuper, ce qui dénotait de la part des dignes prélats une opinion peu rassurante sur le compte de leurs ouailles. Il est pourtant curieux de voir comment des choses de ce genre peuvent agir sur les esprits violens et excessifs de la plus diverse nature. L’autre jour, M. Agénor de Gasparin u’écrivait-il pas des lettres pour confesser le prodige avec une naïve et ardente conviction ? Et bien mieux encore, il s’est trouvé un ancien représentant montagnard qui a surpassé tous les miracles : il a fait parler les tables tournantes, lesquelles lui ont dicté un livre : Sauvons le genre humain ! que le confident du bois miraculeux a demandé l’autorisation de publier. L’ancien représentant montagnard n’a qu’un scrupule, c’est que les merveilleuses tables ont bouleversé toutes ses idées démocratiques, ou du moins les ont sensiblement modifiées. Quand nous disions, il y a quelque temps, que les tables tournantes simplifieraient singulièrement l’art de gouverner ! Voilà déjà que d’un coup elles sauvent le genre humain ! Et c’est ainsi qu’au sortir des bouleversemens on ne peut se remettre au simple et paisible exercice de l’intelligence. On a goût à l’excentrique ; ou se jette dans l’excès ou la puérilité, — choses qui ne s’excluent pas toujours, qui se complètent au contraire, et font un tableau au moins aussi curieux, sinon plus miraculeux que les tables tournantes.

Ce n’est pas en un jour que les traces de si profondes commotions s’effacent. On peut les suivre encore dans les choses de la pensée, même quand elles ne sont plus ailleurs. Elles se font reconnaître à l’inquiétude des uns, à la lassitude des autres, à l’incertitude de tous, aux influences qui se prolongent, à l’obstination avec laquelle on se reprend sans cesse à considérer et à reproduire certaines époques en qui se résument toutes nos luttes, tous nos combats. Quelle époque, plus que la révolution française, a conservé le don de s’imposer aux imaginations, de les troubler et de les égarer même, en restant toujours une chose vivante et présente ? On a beau faire, c’est là qu’il faut revenir comme à la source génératrice de notre temps. Aussi, dans la multitude d’œuvres qui voient encore le jour, en est-il régulièrement un bon nombre sur la révolution. La politique et la philosophie la commentent, le drame et le roman la mettent en scène, l’histoire la raconte dans ses moindres détails ; chaque parti, chaque faction a son point de vue et son témoignage. Par tous les points, l’intelligence contemporaine mord au sinistre sujet. Cela prouve qu’en dépit du temps, des expériences et des transformations, nos comptes ne sont pas réglés avec la grande époque, — grande surtout par les formidables problèmes qu’elle a posés. Cela signifie que la révolution reste malgré tout à l’état de mystère et de doute pour la conscience humaine. Malheureusement rien n’est moins fait que la nouvelle histoire achevée en ce moment par M. Michelet pour éclaircir ces doutes ; elle ne peut qu’y ajouter au contraire les fumées d’une imagination devenue malade à force de se surexciter elle-même dans la contemplation solitaire de ces lugubres années.

Entre tous les écrivains de ce temps, M. Michelet avait autrefois un talent original et élevé. Il avait un fonds d’inspiration personnelle, sympathique et émue, qui s’alliait à une érudition savante, à un grand art d’interroger le passé et de le faire revivre. On n’a point oublié les pages attachantes et pittoresques de son Histoire de France où il donne une couleur si vive et si forte à la géographie de notre pays dans sa formation. Qui ne se souvient de l’épisode de Jeanne d’Arc ? Ce talent, nous ne voulons pas dire que M. Michelet ne l’a plus ; mais, — on peut le voir encore par ses derniers volumes de l’Histoire de la Révolution française, — il s’est livré au souffle de ces orages où les esprits médiocres se boursouflent et se guindent, où les esprits comme le sien contractent quelque chose de fébrile et de maladivement nerveux. Il erre comme une âme en peine dans ce dédale de luttes, de violences et d’immolations ; il va d’un événement à l’autre, d’un homme, d’un parti à l’autre, de Marat à Chalier de Lyon, de Danton à Robespierre, des girondins aux montagnards, des cordeliers aux jacobins, demandant partout qui lui donnera un gouvernement, cherchant partout la réalisation d’un idéal qui ne vient guère, on le comprend. La seule chose bien claire, c’est une sorte d’enthousiasme mystique de l’auteur pour l’idée même de la révolution, dont il fait une religion ; mais comme après tout il ne peut abdiquer un certain instinct élevé, il se trouve assez bizarrement partagé quelquefois entre son enthousiasme et une espèce d’ironie violente pour tous ces petits personnages qu’il décompose, qu’il dissèque et qu’il démasque sans trop de façons. En vérité, au milieu de toutes les formules d’admiration, on n’est pas plus sévère pour ce pauvre grand homme de Robespierre ; on ne saurait le railler d’un ton plus dégagé sur ses prétentions au pontificat, à la divinité : — « Un prêtre, une idole, un pape ! » dit ironiquement de lui M. Michelet. Il faut voir comme l’auteur peint ce pur, cet incorruptible jouant de son mieux à la bascule, ne demandant pas mieux que d’incliner vers la clémence et se réfugiant dans la terreur tout simplement pour se soutenir, attendant le moment de « serrer ces drôles » d’Hébert, Vincent et autres, et jusque-là se servant d’eux en tolérant leurs corruptions, ne sachant à quoi se résoudre, et en fin de compte emporté par un orage qu’il ne sait pas prévenir. Quant au tribunal révolutionnaire, s’il ne s’agissait d’une telle tragédie, les traits de l’historien ne seraient-ils pas amusans, lorsqu’il trace le profil de cet « excellent juré qui, étant idiot, à tout hasard tuait toujours, » et de cet autre, meilleur et plus solide encore, insensible à toute émotion, à tout incident, « véritable idéal du juré, — il était sourd ? » Après cela, M. Michelet a bien quelque droit de se demander avec scrupule s’il a conservé tout le respect possible pour ses héros. Tout se mêle un peu dans le livre de M. Michelet, et il est tel passage de son histoire où, dans un accès d’illuminisme, il en vient à être parfaitement convaincu que la fureur révolutionnaire supplée à toute sorte de capacités, et dispense de savoir les finances, la diplomatie ou la guerre. Il est vrai que l’auteur a également sa théorie sur les femmes, lesquelles, selon lui, embrouillent la politique par leurs passions, mais seraient beaucoup plus propres que les hommes à l’administration. M. Michelet place les femmes entre l’administration et le sacerdoce, pour lequel elles ont aussi une vocation toute spéciale, à ce qu’il paraît. Voilà pourtant où peut tomber une imagination malade ! Tout cela se presse et se mêle dans un récit haché, fantasque, plein de boutades humoristiques. Cette histoire était commencée avant 1848 ; février est venu et n’en a point changé l’esprit. Seulement elle était autrefois une arme de parti, elle ne peut plus guère être cela aujourd’hui et n’est pas davantage une sérieuse histoire. Tout au plus est-elle un symptôme de certaines tendances morales et intellectuelles de notre temps et des ravages que peut causer dans une imagination cette espèce de fanatisme mystique de la révolution.

Si on étudiait les maladies morales, les symptômes intellectuels du moment présent, ce genre de mysticisme révolutionnaire serait certes au premier rang ; il y aurait encore par malheur dans la vie morale des hommes d’aujourd’hui plus d’une nuance, plus d’une singularité, plus d’une corruption, ou bien d’autres erreurs périlleuses, quoique sous des apparences plus inoffensives, qu’il serait facile d’analyser et de décrire sans se rejeter dans l’histoire. C’est ce que fait l’auteur du Mariage au point de vue chrétien, par un procédé plus direct d’observation, dans un livre nouveau et un peu étrange sur Quelques défauts des Chrétiens d’aujourd’hui. On connaît l’auteur et son zèle de prosélytisme protestant et sa verve assez âpre de moraliste presque sectaire. Or cette verve et ce zèle. Mme de Gasparin les emploie avec une sincérité passionnée à signaler des défauts qu’elle connaît sans nul doute, tandis que de son côté M. Agénor de Gasparin s’occupe à méditer et à écrire sur les tables tournantes, s’exposant ainsi à d’assez dangereux rapprochemens avec les montagnards en disponibilité. N’est-il point étrange que ce soit l’auteur du Mariage au point de vue chrétien, du Journal d’un Voyage au Levant, qui entreprenne une croisade contre l’esprit de secte, contre l’étroit formalisme et les passions exclusives des petites églises, contre le rigorisme intolérant ? Mme de Gasparin n’y va pas même de main légère, et il ne serait point impossible, à tout prendre, que sans y songer elle ne se blessât elle-même parfois, et qu’elle ne fût la première à tomber dans quelques-uns de ces défauts qu’elle signale : pure affaire d’habitude. L’auteur est d’humeur prêcheuse et ne peut si subitement y renoncer. Le formalisme, l’esprit de secte, le mysticisme même, sont des caractères généraux que Mme de Gasparin peut décrire avec verve, mais qui n’ont rien de particulièrement propre à notre siècle. Ce temps-ci cependant n’est point sans lui offrir plus d’un trait nouveau, par exemple ce radicalisme qui se pare d’une couleur chrétienne, cette espèce de communisme qui se déguise sous un habit religieux et qui va s’entretenir dans les agapes fraternelles. Ce qu’est ce radicalisme sous sa forme purement révolutionnaire, nous l’avons vu ces dernières années : Mme de Gasparin le montre sous une autre forme. Il y a donc, à ce qu’il paraît, quelque part, dans l’ombre des églises que connaît l’auteur, des agapes fraternelles ? On s’y réunit pour causer, pour prier, pour prendre le thé, pour se dire qu’on est frères en Christ. La cuisinière s’asseoit à côté de sa maîtresse, le cordonnier à côté de son client. Le prétexte, c’est l’édification mutuelle et la fraternité chrétienne ; le vrai mobile, c’est la passion du nivellement. Par malheur cela ne change rien, et après comme avant il faut en revenir à ce mot d’un domestique que rapporte l’auteur : « Hier soir nous étions tous messieurs ; ce matin c’est encore : Pierre, apportez-moi mes bottes ! » Et c’est là l’histoire de ces comédies d’égalité, même quand ce sont des chrétiens qui les jouent, et surtout quand ce sont des démocrates. Le livre de Mme de Gasparin doit avoir à coup sûr une destination spéciale, et nous n’avons nulle envie d’y regarder : il vaut mieux s’arrêter aux aperçus plus généraux, aux vérités de tout le monde. Oui, Mme de Gasparin a raison quand elle dit que nous ne savons pas trouver un milieu entre l’excès de l’indépendance et l’excès de la servilité ; que ce qui nous manque, c’est le caractère. Elle a raison aussi lorsqu’elle dit spirituellement que nous sommes dans « le siècle du gris, » que nous aimons les demi-tours, les vérités à demi effacées, les subtilités, les interprétations bizarres, ce que l’auteur appelle en un mot « des cheveux partagés en quatre. » Tel est l’effet de l’abus de l’intelligence fonctionnant à vide, si l’on nous liasse cette expression.

Ce n’est point sûrement qu’il faille se hâter de proscrire les études abstraites, l’analyse morale, qui a joué un si grand rôle de nos jours. Cela veut dire plus simplement qu’il y a aussi pour l’intelligence une utilité féconde et comme un préservatif salutaire à se retremper dans la réalité, dans l’observation exacte des faits, dans la contemplation virile des mouvemens et des transformations du monde. Ou apprend là peut-être à se guérir des fantaisies et des utopies. Ce siècle au fond n’est pas si dénué de vie, qu’il n’offre les élémens les plus nombreux et les plus variés ; le difficile est de classer ces élémens et d’en saisir l’ensemble. Et dans cet ordre de travaux, pourquoi ne parlerions-nous pas d’un livre, — l’’’Annuaire des Deux Mondes’’, — à qui il ne nous est point interdit sans doute de faire sa place par cela seul qu’il est né auprès de nous, au milieu de nous ? L’Annuaire n’a pas la prétention d’être un ouvrage de spéculation philosophique, de partager des cheveux en quatre, comme le dit Mme de Gasparin, ou de tirer de la révolution une religion, comme le veut M. Michelet : il a la prétention de rassembler des faits et des documens qui ne sont point à la portée de tous, et de faire de ces documens le tissu d’un récit complet et exact ; il a la prétention de résumer tous les ans l’histoire de tous les peuples, de leur diplomatie, de leur développement politique intérieur, de leurs progrès intellectuels, de leur commerce, de leur industrie, de leurs finances, de telle façon qu’on puisse avoir en un moment sous les yeux le spectacle de la civilisation contemporaine à mesure que les événemens s’accomplissent, et qu’on sente en quelque sorte dans ce tableau renouvelé d’année en année les palpitations du monde. Ce qu’il y a de curieux en effet dans une publication de ce genre, c’est de pouvoir suivre pour ainsi dire jour par jour la marche de la politique et des intérêts, de pouvoir prendre sur le fait l’agrandissement de certaines races, le dépérissement de certaines autres, le mouvement compliqué des influences qui s’agitent pour se disputer la prépondérance. Ce ne sont à coup sûr ni les épisodes curieux, ni les questions graves, ni les luttes décisives, qui manquent dans cette histoire contemporaine pour mettre en relief ce travail universel des peuples. Il y a trois ans déjà que l’Annuaire a commencé de paraître, et ce sont par conséquent trois volumes qui ont vu le jour avec le dernier, qui comprend la période de 1852-1853. Qu’on observe dans cet intervalle les événemens qui se sont produits : l’Europe a changé de face ; là où la république existait comme en France, un empire est né ; les monarchies ébranlées et menacées de dislocation, comme la monarchie autrichienne, se sont progressivement rassises. Aux mouvemens de 1848 et 1849 une réaction immense a succédé. L’Italie, sauf le Piémont, est retombée sous le pouvoir absolu. Seule l’Ang-leterre a poursuivi durant ces années le cours victorieux de ses destinées, ajoutant chaque jour à sa fortune ; et tandis que s’opérait ce mouvement intérieur dans chaque pays, il naissait à l’horizon une question qui tient encore la politique extérieure en suspens : les projets de la Russie sur l’Orient se dessinaient non pas sous un jour nouveau, mais dans un sens plus décisif et plus menaçant. Étendons nos regards hors de l’Europe. Au-delà des mers, ce sont les États-Unis qui grandissent d’année en année ; c’est le Mexique qui se débat dans la plus effroyable anarchie, prêt à être envahi et dévoré ; c’est l’Amérique centrale qui est le théâtre des rivalités des Anglais et des Américains ; ce sont toutes les républiques de l’Amérique du Sud qui travaillent péniblement à s’organiser et à vivre : elles ne travaillent à s’organiser que depuis quarante ans ! Sur un autre point enfin, vers l’extrême Orient, en Chine et dans l’Inde, des révolutions s’accomplissent, des conquêtes se préparent ou se poursuivent. C’est cet ensemble si complexe et si varié de faits contemporains que l’Annuaire a l’ambition de reproduire. Nous ne voulons point toucher aux questions générales qui sont encore à résoudre, non plus qu’aux événemens de France, où il y aurait pourtant plus d’un détail curieux à recueillir sur la reconnaissance de l’empire par les gouvernemens étrangers ; mais il y a à côté plus d’un de ces incidens qui passent obscurément quand ils arrivent, parce qu’on n’en sait pas le secret, et qui trouvent ici leur explication.

Transportons-nous à Naples, et souvenons-nous de deux incidens dont l’un a fait quelque bruit à son heure, et dont l’autre est passé presque inaperçu : nous voulons parler des Lettres de M. Gladstone sur l’état napolitain et de la retraite du président du conseil, le marquis Fortunato, qui suivit quelque temps après. Quel rapport pouvait-il y avoir entre ces deux incidens ? C’était là un point assez peu éclairci, peut-être peu important, mais qui dévoile un fait singulier, — le rôle de la crainte là où il n’y a qu’un maitre faisant tout, réglant tout, quelque honnête que soit ce maître d’ailleurs. Or tel est l’état du royaume de Naples, où la puissance la plus absolue n’a de correctif que la conscience du monarque. Avant de publier ses Lettres, M. Gladstone avait fait savoir, par l’organe de lord Aberdeen, au gouvernement de Naples qu’il ne les mettrait pas au jour, s’il était tenu compte des faits qu’elles révélaient, et si la liberté était rendue au jeune Poerio, impliqué dans le procès de l’Unité italienne. Cet avis, le prince Castelcicala, ministre napolitain à Londres, le transmettait à son ministre des affaires étrangères, le marquis Fortunato ; mais celui-ci craignit de blesser les susceptibilités du roi en lui communiquant les conditions de M. Gladstone : il ne fit rien, et les Lettres parurent. Peu après, au milieu des polémiques soulevées à ce sujet à Londres, le prince Castelcicala recevait une assez verte semonce de lord Palmerston, et était rappelé par son gouvernement. Admis à l’audience royale, le prince Castelcicala avait à essuyer de vifs reproches de ce qu’il n’avait pas su prévenir la publication du pamphlet de M. Gladstone, ou du moins la connaître d’avance. Pour toute réponse, le prince n’avait qu’à produire la dépêche qui transmettait l’avis de lord Aberdeen ; mais alors la colère royale retombait sur le marquis Fortunato, qui ne pouvait alléguer que la crainte où il avait été de déplaire au roi. La conclusion était une sorte de révocation du président du couseil. Quaut à la moralité, elle peut être double : cela prouve d’une part que les maîtres absolus peuvent faire des serviteurs dévoués, mais non pourvus toujours d’un sentiment suffisant de la responsabilité, et de l’autre, que quand il s’agit uniquement de complaire à une volonté, on se trompe souvent, ou risque de trop faire ou de ne pas faire assez. Un autre fait non moins curieux et qui n’est pas plus connu, c’est la négociation qui avait lieu en 1852 entre le saint-siége et le gouvernement anglais, — négociation où en définitive ce dernier n’a eu le dessus sous aucun rapport. Après la grande affaire de l’établissement de la hiérarchie épiscopale, le cabinet anglais voulait fonder une légation à Rome, et de plus il promettait une protection spéciale à l’église catholique d’Irlande, si la cour de Rome voulait diriger l’action politique de cette église dans un sens conforme aux vues du gouvernement britannique. Le saint-siége se refusait formellement à toute immixtion dans les luttes de partis en Angleterre, et quaut à la fondation de la légation britiinnique à Rome, il ne la voulait admettre à aucun prix, à moins de l’abrogation du bill voté il y a quelques années, en vertu duquel le représentant du pape à Londres ne peut avoir qu’un caractère purement laïque.

Il serait facile de recueillir bien d’autres faits de ce genre ; mais c’est déjà de l’histoire qui n’est presque plus contemporaine, tant les années s’écoulent vite : c’est du passé, et le présent est là avec ses incidens nouveaux et ses crises plus récentes. On n’a qu’à ouvrir ce livre au chapitre de l’Espagne, on y trouvera le germe et les commencemens des faits qui se produisent aujourd’hui au-delà des Pyrénées. La situation présente de ce pays est du reste assez difficile à définir. Depuis deux ans, la Péninsule se trouve placée entre une pensée de réforme constitutionnelle et l’impossibilité d’accomplir cette réforme. D’un côté, la pensée a semblé subsister jusqu’ici invariablement dans les conseils du gouvernement ; de l’autre, un tel projet a rencontré une invincible opposition chez le plus grand nombre des hommes éminens du parti conservateur lui-même. La lutte se poursuit et se résout périodiquement on crises ministérielles qui jusqu’à ce moment n’ont eu aucun résultat très appréciable. Depuis la fin de 1852, trois cabinets se sont succédé, et en réalité il y a eu peu de différence dans leur politique. Lorsque M. Bravo Murillo tombait du pouvoir, ou croyait que le cabinet présidé par le général Roncali allait porter aux affaires une autre pensée, un autre esprit ; il n’en était rien cependant, et bientôt ce ministère était conduit aux mêmes extrémités que le précédent. Un nouveau cabinet se formait, à la tête duquel était le général Lersundi ; celui-ci avait-il une pensée différente, surtout plus arrêtée ? Le ministère Lersundi était animé sans doute d’intentions excellentes de conciliation ; quant à sa politique, il n’a vécu qu’à la condition de ne point s’expliquer, de ne point toucher aux questions les plus graves et les plus urgentes, telles que la convocation des cortès par exemple. Toutes les fois qu’il a voulu prendre une décision sur un point important, il s’en est suivi une dislocation ministérielle. C’est ainsi que MM. Manuel Bermudez de Castro et Claudio Moyano sont sortis successivement du cabinet. Aujourd’hui, après avoir eu la plus extrême peine à se compléter, c’est le cabinet tout entier qui disparaît ; il disparait par les mêmes causes qui ont fait toutes les crises ministérielles depuis six mois, parce qu’il n’a pu se résoudre ni à revenir purement et simplement à l’ordre constitutionnel, ni à tenter d’une manière quelconque un changement dans la régime politique de l’Espagne. Dans ces conditions, quel est le caractère du nouveau cabinet ? Voyons d’abord les hommes. Le président du conseil, M. Sartorius, comte de San-Luis, est, comme on sait, un ancien publiciste ayant été ministre avec le général Narvaez. Il avait été opposé aux projets de réforme de M. Bravo Murillo. Dans ces derniers temps cependant, il s’était séparé de ce qu’on appelait la coalition pour se rapprocher des cabinets Roncali et Lersundi. M. Roca de Togoras, marquis de Molins, a fait aussi partie du ministère Narvaez. M. Esteban Collantes a été un moment dans le dernier cabinet. Le général Blaser est un officier d’opinions politiques peu marquées jusqu’ici. Le fait le plus singulier est la présence d’un progressiste, de M. Domenech, dans le conseil nouveau. Maintenant, nous le répétons, quel est le caractère de ce cabinet ? Si on avait voulu former un ministère conservateur purement constitutionnel, c’étaient d’autres hommes plus importans qui étaient désignés au pouvoir, non pas peut-être à l’exclusion du comte de San-Luis, mais avec lui du moins. S’il s’agissait de donner une place aux progressistes dans le pouvoir, ce qui ne s’expliquerait en rien du reste, on aurait pu trouver quelque chef de ce parti plus marquant que M. Domenech : c’est donc encore un essai de transaction tenté seulement dans d’autres conditions que les précédens. Sur quelles bases s’opérera cette transaction ? C’est là ce qu’il est impossible de savoir encore d’après la composition un peu hétérogène du ministère. Si les cortès ne sont pas convoquées, ce ne sera guère que la politique de ces derniers mois continuée ; si elles sont réunies, nous ne savons comment le nouveau cabinet fera pour se soutenir, à moins de procéder à une dissolution nouvelle : là en est pour le moment la situation de l’Espagne.

Au fond de l’Amérique du Sud, la République Argentine vient encore d’avoir un changement de décoration politique, une révolution nouvelle, ou plutôt la fin d’une révolution, si tant est que ce soit la fin. On sait quels mouvemens successifs, contradictoires et toujours anarchiques ont eu lieu à Buenos-Ayres depuis la chute de Rosas. Menace d’un soulèvement, coup d’état, révolution contre le coup d’état, insurrection contre insurrection, tout cela a rempli l’année 1852, et tout cela avait fini par le siège en règle que le général Urquiza, chargé des pouvoirs du reste de la confédération, était venu mettre devant la ville de Buenos-Ayres. Il y a six mois déjà que ce siège durait avec des alternatives diverses, entremêlé chaque jour d’engagemens et d’essais infructueux de médiation et de conciliation. À qui est restée la victoire ? Est-ce au plus fort, au plus habile ou au plus conciliant ? Non ; la lutte s’est tranchée par de tout autres moyens, qui dénotent ce qui vient se mêler de corruption à toute cette anarchie des républiques américaines. La réalité est que pendant tout ce siège c’était à qui corromprait les agens de l’autre. La vénalité a commencé la débâcle, la défection des troupes l’a achevée. On n’a point oublié que le général Urquiza, en même temps qu’il assiégeait par terre la ville de Buenos-Ayres, avait mis devant le port un blocus maritime. Quelques forces navales que le directeur provisoire avait pu réunir étaient chargées d’exécuter ce blocus, et à la tête de ces troupes se trouvait, non un Argentin, comme on pourrait le penser, mais un Américain du Nord du nom de Coe. Pourquoi un Américain n’aurait-il pas commandé la flotte d’Urquiza ? c’était un Polonais qui commandait celle des assiégés : nouveau trait caractéristique de ces luttes étranges. L’amiral polonais s’était fait battre ; l’amiral américain a été plus habile : il s’est fait acheter par ceux qu’il était chargé de combattre, pour lever le blocus et leur livrer les quelques bâtimens placés sous ses ordres, et c’est ainsi que le général Urquiza s’est trouvé privé d’un de ses plus puissans moyens d’action. Une fois ceci accompli, les événemens se sont précipités. Un officier argentin réfugié à Montevideo, le général Florès, a débarqué dans la province de Buenos-Ayres pour soulever les campagnes contre Urquiza et pour chercher à lui enlever ses troupes. Il a réussi, un corps d’armée envoyé contre lui par le directeur provisoire a fait défection, et c’est au point que le général Urquiza, abandonné de la plus grande partie de son armée, sans même attendre l’issue de négociations nouvelles nouées avec la ville, a dû regagner précipitamment la province d’Entre-Rios. La ville de Buenos-Ayres s’est donc trouvée délivrée, et la délivrance a été, comme on pense, célébrée par de grands triomphes et de pompeuses fêtes. Un nouveau gouverneur, le docteur Pastor Obligado, a été nommé. Ce n’est pas tout cependant d’avoir vaincu. La difficulté maintenant est de vivre. On peut se demander si les autres provinces accepteront la loi de Buenos-Ayres, si le congrès de Santa-Fé verra sa constitution supprimée avant d’avoir existé bien réellement. Que d’élémens encore de guerre civile ! Urquiza avait commis de grandes fautes. Le parti libéral de Buenos-Ayres est pourtant dans une grande erreur, s’il pense, en renversant Urquiza, s’être préservé du péril des antagonismes et des dominations militaires. Demain peut-être ce sera le tour des généraux qui ont aidé à évincer le vainqueur de Rosas, le libérateur de l’an dernier, tant l’anarchie est profonde et presque incurable dans ces malheureuses régions. Sur l’autre bord de la Plata, à Montevideo, il vient d’y avoir aussi un mouvement qui heureusement n’a point eu de suites. Malgré la défaite du général Oribe il y a deux ans, il ne faut pas croire que son parti fût sans force. Il était au contraire en majorité dans le pays, dans les chambres, au ministère. De là une assez grande irritation des anciens défenseurs de Montevideo. Depuis quelques mois déjà, il régnait une certaine agitation. Le 18 juillet, jour de l’anniversaire du serment prêté à la constitution, une collision s’engageait entre la milice nationale, composée des partisans d’Oribe, et les troupes de ligne, à la tête desquelles venaient se mettre bientôt les généraux Diaz et Pacheco y Obes dans une pensée de conciliation et d’apaisement. Le résultat a été la mise en fuite de la garde nationale, et à la suite le président, M. Giro, a changé son ministère. Il a appelé au pouvoir quelques-uns des hommes principaux du parti des anciens défenseurs de Montevideo, M. Berro, M. Herrera y Obez. Peu après, le calme était complètement rétabli dans la République Orientale, et le calme est certes un besoin pour elle, afin qu’elle puisse cicatriser les plaies d’un siège de dix ans, réparer ses finances complètement épuisées et obérées, stimuler le travail et l’industrie par un appel intelligent fait aux émigrans et aux capitaux étrangers, et devenir enfin un état régulier au milieu de cette Amérique si tristement et si stérilement agitée.

ch. de mazade.
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V. de Mars.