Chronique de la quinzaine - 30 septembre 1859

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Chronique n° 659
30 septembre 1859


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




30 septembre 1859.

Depuis plus d’un an, nous discutons la question de l’amélioration du régime de la presse avec une persévérance que la sympathique attention de nos lecteurs nous a rendue facile. Cette question a fait de sérieux progrès dans l’esprit public. Après la guerre surtout, elle a pris une grande place dans l’opinion. La préoccupation, en se généralisant, n’a pas tardé à se transformer en espérance, et l’espérance s’est crue encouragée par des faits significatifs. Si la discussion politique semblait se réveiller, il est juste de reconnaître que le gouvernement paraissait disposé à n’user qu’avec une extrême modération de l’arme légale que lui fournissait le décret de 1852. En effaçant par une amnistie les avertissemens précédemment infligés, le gouvernement encore donnait à croire qu’il était peu enclin à faire de nouveau emploi de cette pénalité discrétionnaire. Des personnages que le public croyait très informés des vues du gouvernement, M. de Morny et M. de La Guéronnière, avaient prononcé devant leurs conseils-généraux des paroles où résonnait un certain accent libéral. L’on avait remarqué que M. de Morny avait parlé « des libertés que l’on conquiert, » et qu’il avait présenté l’amnistie comme « le prélude du système où nous allions entrer. » Un généreux optimisme s’était hâté de lire dans ces favorables indices la promesse d’une réforme prochaine. Le bruit allait donc s’accréditant qu’un décret devait modifier avant peu la législation de 1852 sur la presse, lorsque le gouvernement a coupé court à ces espérances prématurées par deux notes insérées au Moniteur et par la publication d’une circulaire de M. le ministre de l’intérieur. Dirons-nous que cet incident nous a satisfaits ? L’on ne voudrait pas nous croire ; mais nous oserons dire qu’il ne nous a pas surpris, et nous ajouterons qu’il ne nous décourage point. La question des libertés de la presse a été vivement posée, et puisque de toutes façons elle demeure ouverte, nous considérons simplement comme une importante étape parcourue cette première phase du débat que sont venues terminer les récentes notifications officielles.

Il y a un mois en effet, au moment où la crédulité de beaucoup de gens voulait que la législation de 1852 fût au premier jour réformée par un décret, nous faisions remarquer que cette réforme ne pouvait s’accomplir ni dans les conditions que l’on supposait, ni par conséquent à cette époque de l’année. Le décret de 1852, disions-nous, a le caractère d’une loi, et ne peut être modifié que par une mesure législative. En admettant que le gouvernement voulût prendre lui-même l’initiative d’une réforme de la législation sur la presse, encore serait-il obligé d’attendre la prochaine session et la réunion du corps législatif et du sénat. Nous allions plus loin : nous reconnaissions que le gouvernement avait, devant cette question, le choix entre deux systèmes : il pouvait prendre l’initiative de la réforme en présentant au corps législatif le projet d’une nouvelle loi organique de la presse, ou bien, « ce qui est toujours permis, ajoutions-nous aussi, à un gouvernement, ce qui souvent n’est même de sa part qu’un acte de sagesse, » il pouvait, dans la crainte de devancer les vœux et les besoins publics, laisser aux citoyens la tâche de tirer des institutions existantes les progrès qu’elles comportent, et attendre que la pressé fît elle-même la conquête des libertés qu’elle considère comme ses garanties. Pleins de déférence pour l’initiative gouvernementale, scrupuleusement attentifs à ne la compromettre par aucune conjecture indiscrète sur sa direction future, nous nous renfermions dans le cercle légal où il est permis aux citoyens d’étudier leurs intérêts moraux, intellectuels et matériels, et de faire entendre leurs vœux aux pouvoirs publics. Nous indiquions la voie constitutionnelle par laquelle la grande cause des libertés de la presse peut se plaider et se gagner. Disposés sans doute à recevoir avec joie toute réforme, de quelque façon qu’elle s’accomplisse, nous ne cachions pas qu’à nos yeux la vraie liberté est un bien laborieusement gagné, et non une munificence paresseusement attendue, et que nous préférons la liberté qui se conquiert à celle qui s’octroie. L’on voit donc que les publications du Moniteur ne devaient pas plus nous décourager que nous surprendre.

Puisque d’avance nous nous étions ainsi mis en règle, si l’on veut bien nous passer l’humilité du mot, sur les points qui ont motivé les notes du Moniteur et la circulaire ministérielle, nous pourrions, pour ce qui nous concerne, nous abstenir de commenter ces documens. A nos yeux, ils constatent surtout ces deux choses : d’abord l’intérêt que la question de la réforme de la presse excitait depuis quelque temps, car l’on conviendra que le gouvernement ne se croit obligé de parler que lorsque la chose en vaut la peine, et ensuite, dans le gouvernement, la résolution de maintenir encore la législation de 1852. Le gouvernement persistant dans cette résolution, ce qui ne nous étonne pas, nous ne sommes pas étonnés davantage des raisons alléguées dans la circulaire de M. le ministre de l’intérieur. Ce n’est point avec M. le ministre de l’intérieur que nous avons à débattre les argumens que l’on invoque en faveur du régime actuel de la presse, c’est avec les rares journaux qui se font les apologistes de ce régime. Nous aimons mieux rechercher dans la circulaire ministérielle des indications sur l’esprit qui devra présider à l’application du décret de 1852. Ces indications, si l’on se place au point de vue relatif d’un état de liberté tolérée, devront paraître rassurantes.

La première note du iMoniteur nous avait appris que « la presse, en France, est libre de discuter tous les actes du gouvernement et d’éclairer ainsi Topinion publique. » La circulaire confirme et précise cette déclaration. « Le gouvernement de l’empereur, dit-elle, ne redoute pas la discussion loyale de ses actes, il est assez fort pour ne craindre aucune attaque. » Elle ajoute : « Le droit d’exposer et de publier ses opinions, qui appartient à tous les Français, est une conquête de 1789, qui ne saurait être ravie à un peuple aussi éclairé que la France. » La circulaire fait une restriction au sujet des journaux périodiques ; mais, si elle puise dans cette restriction la justification du décret de 1852, il faut prendre acte en passant qu’elle admet implicitement ici la liberté entière pour les publications qui ne sont point périodiques, par exemple pour les livres et les brochures. Nous passons sur les motifs de l’exception dont les journaux sont l’objet. Le gouvernement « se réserve de réprimer directement leurs excès par la voie administrative ; » mais quels sont ces excès qui doivent être punis par des avertissemens ? Un passage important de la circulaire nous semble les définir : c’est celui où il est dit que le gouvernement « peut n’apporter à la liberté de discussiou que les restrictions commandées par le respect de la constitution, par la légitimité de la dynastie impériale, par l’intérêt de l’ordre, de la morale publique et de la religion. » Si les avertissemens ne sont destinés, comme la circulaire de M. le ministre de l’intérieur nous autorise à le croire, qu’à réprimer « les excès, les excitations, la licence, les passions hostiles, » qui s’attaqueraient aux intérêts ou aux principes qu’elle énumère dans le passage que nous venons de citer, l’on avouera qu’un vaste champ sera laissé encore aux discussions des journaux, et que c’est le devoir de la presse d’occuper ce champ tout entier jusqu’aux limites que sa raison et sa conscience, ainsi que les lois, interprétées par les tribunaux ordinaires, lui traceraient d’ailleurs suffisamment, à défaut du système des avertissemens administratifs. Nous sommes, quant à nous, résolus à user entièrement de cette liberté, car nous n’en voudrions pas dépasser les bornes, lors même que nous aurions réussi à la consolider en obtenant pour elle des garanties supérieures encore aux bonnes intentions du pouvoir administratif, parce qu’elles sont fixes, uniformes, constantes et connues de tous, les garanties complètes du droit commun.

La législation actuelle de la presse demeure-t-elle comprise dans ce champ où la juridiction administrative consent à laisser s’exercer la discussion ? Une dernière note du Moniteur a fourni à quelques personnes le prétexte d’élever un doute sur ce point. Nous croyons ce doute mal fondé, et nous pensons qu’il serait aussi impolitique qu’injuste d’y chercher une nouvelle excuse pour le découragement et l’inaction. Le gouvernement dénonce dans cette note « des attaques contre le décret du 17 février 1852 qui auraient dépassé les limites les plus extrêmes du droit de discussion. » Il prévient les journaux qu’il « ne tolérera pas des excès de polémique qui ne peuvent être considérés que comme des manœuvres de parti. » Il rappelle surtout, avec grande raison, suivant nous, que « le respect de la loi est inséparable de l’exercice de la lil^erté légale. » Il n’y a donc de menacé par la note du Monileiw que les excès qui dépassent les limites du droit de discussion ; mais évidemment toute controverse sur le régime actuel de la presse qui saura se concilier avec le respect de la loi demeure permise. Et comment pourrait-il en être autrement ? La première de nos lois, la constitution, est susceptible de réforme ; c’est le préambule dont elle est précédée qui le déclare, et elle contient d’ailleurs des dispositions précises qui prévoient dans quelle forme des amendemens pourraient être introduits dans la loi fondamentale. Si la constitution elle-même, pour nous servir des paroles de l’empereur, « a laissé aux cliangemens une large voie, » si « elle n’a pas enfermé dans un cercle infranchissable les destinées d"un grand peuple, » à plus forte raison les autres lois sont-elles ouvertes aux cliangemens et aux améliorations. Oi*, si l’étude de l’esprit d’une législation, si l’analyse critique du mécanisme et la discussion contradictoire des conséquences pratiques d’une loi étaient interdites, aucun progrès législatif ne serait possible, et la législation serait condamnée à l’immobilité. Pour qu’une loi puisse être réformée, il faut avant tout que les intérêts qui s’en croient blessés aient le droit d’exprimer leurs plaintes et de faire valoir leurs griefs : c’est à l’opinion d’apprécier ensuite si ces réclamations sont fondées, et enfin au législateur de prononcer, lorsque le débat contradictoire a éclairé son jugement. La réforme des lois est si bien garantie par nos institutions, et le droit de demander cette réforme fait si bien partie de nos libertés, que la constitution a consacré le droit de péliticn, et que ce droit s’exerce auprès de celui des grands corps de l’état qui seul possède l’initiative en matière de législation, le sénat. La critique des lois peut donc se concilier avec ce respect de la loi que te Moniteur affirme si justement être inséparable de l’exercice de la liberté légale.

L’expérience nous le prouve en effet à tout moment : nous pourrions en montrer de nombreux exemples, nous n’en citerons qu’un. Que se passe-t-il chaque jour à propos de notre législation douanière ? Un grand nombre d’esprits éclairés, tous les hommes instruits en économie politique pensent et disent que le système protecteur exagéré est une absurdité, et que le système prohibitif est une absurdité monstrueuse. Qui songe pourtant à les accuser de manquer au respect dû à la loi, lorsqu’ils s’efforcent de démontrer, à l’aide de la philosophie et de l’expérience, l’injustice des entraves imposées à la liberté du travail par l’économie erronée et les intérêts mal entendus qui ont inspiré et qui soutiennent notre législation prohibitive et protectrice ? Certes notre illustre collaborateur M. xMichel Chevalier, dans la rude guerre qu’il fait à notre système de douanes, ne court point le danger d’être confondu avec les violateurs de la loi douanière et d’être poursuivi comme un contrebandier. La même distinction entre la critique et le mépris ou la violation d’une loi est applicable à propos de toutes les lois. L’étude et la discussion de la législation de la presse peuvent revendiquer avec sécurité le bénéfice de cette distinction, fondée sur le bon sens autant que sur la justice. Comment a-t-on pu craindre que le gouvernement fût exposé à la méconnaître dans les discussions auxquelles donne lieu la législation de la presse ? La circulaire de M. le ministre de l’intérieur ne dit-elle pas que « sans doute, comme toutes les lois politiques, celle-ci est susceptible des améliorations dont l’expérience aurait démontré l’utilité ? » Or l’expérience peut-elle démontrer quelque chose, si les résultats qu’elle apporte ne sont point analysés, fécondés, éprouvés par la discussion ? Les journaux qui défendent la législation actuelle, et qui ont continué le débat malgré la note du Moni/eur, ont donc mieux compris la vraie portée de cet avis officiel que ceux qui y ont cherché un prétexte nouveau d’abstention. Pourquoi cette timidité empressée à rétrécir les franchises qui nous sont laissées en fait, lorsque de si grands intérêts moraux, matériels, patriotiques, nous commandent au contraire de réunir tous nos efforts pour obtenir par des voies légitimes la consécration légale de ces franchises ?

Nous ne songeons point en ce moment à embrasser l’ensemble de la controverse que vient de soulever la question de la presse. Notre ambition est plus simple. Cette controverse est nouvelle, et, comme il arrive au commencement de toutes les polémiques, il y règne une certaine confusion d’idées qui engendre de regrettables méprises. Le service qu’il y aurait à rendre aujourd’hui serait de débrouiller cette confusion d’idées et de redresser au moins quelques-unes de ces méprises. Parmi les partisans de la législation actuelle, on semble croire que c’est la question de la liberté absolue de la presse qui s’agite en ce moment ; Ton prête à ceux qui demandent des améliorations la pensée que le décret de 1852 ne constituerait point un régime légal et durable ; l’on établit entre ce décret et le suffrage universel une étroite corrélation qui n’est point démontrée. D’autres apologistes vont jusqu’à chercher, non-seulement dans notre histoire, mais dans celle d’un peuple voisin, des précédens et des exemples entièrement inapplicables à la situation présente de la presse en France. Nous allons passer rapidement en revue ces confusions et ces erreurs. Avant tout. Ton se tromperait si l’on croyait que c’est la question proprement dite de la liberté de la presse qui s’est posée récemment. La question de la liberté de la presse est bien plus large que celle qui est aujourd’hui l’objet des réclamations des journaux. La question de la liberté de la presse entraînerait la discussion de toute la législation organique, préventive et pénale, qui régit les écrits périodiques et non périodiques : il y aurait certes beaucoup à dire sur l’ensemble et les détails de cette législation, et il y aurait beaucoup à faire pour la ramener aux conditions qui, suivant l’école libérale, constituent les libertés véritables de la presse. La question actuelle est bien plus restreinte : elle ne touche qu’au décret du 17 février 1852, et encore qu’à une partie de ce décret, à celle qui confère au ministre de l’intérieur la faculté d’autoriser ou d’interdire la création d’un écrit périodique et à celle qui donne à l’administration une juridiction sur la presse, juridiction qui est exceptionnelle en ce sens qu’elle laisse l’administration maîtresse de déterminer elle-même la nature des délits et d’appliquer à ces délits des pénalités très graves. Ce que l’on demande, ce n’est donc point la liberté absolue des journaux, c’est que la pYesse périodique soit replacée sous le régime du droit commun. En droit commun, tous les Français, étant égaux, peuvent également, en se conformant aux conditions prescrites par les lois, non-seulement exposer et publier leurs opinions, mais faire toutes les applications qu’il leur plaît de leur travail : en droit commun par conséquent, tout Français remplissant les conditions prescrites par la loi de son pays pourrait fonder une feuille périodique, et la création et l’exploitation d’un journal, ramenées au principe fondamental de l’égalité, nt ; seraient plus un privilège. D’après le droit commun également, aucun citoyen ne peut être puai que pour des actes préalablement prévus et définis par la loi, et conformément aux pénalités édictées, et il n’est permis à personne d’ignorer la loi. La presse ne demande, dans cet ordre d’idées, que le droit de ne point ignorer les infractions qu’elle est exposée à commettre, et le droit de faire valoir sa bonne foi ou son innocence devant les tribunaux ordinaires, qui, en vertu du sage et tutélaire principe de la division des pouvoirs, sont chargés par la constitution de l’interprétation et de l’application des lois. Il importe de ne point confondre le simple et modeste vœu exprimé en faveur du retour de la presse au droit commun avec les fières prétentions de la liberté absolue de la presse. L’on a appelé, pour abréger, ce changement demandé à la législation de 1852 la substitution du régime légal au régime administratif. L’impropriété des mots adonné lieu, nous le reconnaissons, à une confusion d’idées contre laquelle M. le ministre de l’intérieur a protesté à bon droit. L’on semblait en effet, par cette opposition déplacée de termes, contester au décret le caractère d’une loi durable et l’assimiler à une mesure de circonstance. Il n’en est point ainsi : le décret de 1852 a le caractère d’une ici, et tant qu’il demeurera en vigueur, il constituera l’état légal de la presse. Peut-être, pour préciser par une distinction irréprochable la nature de l’amendement que l’on réclame, eût-on mieux fait d’emprunter les expressions dont se sont servis les législateurs qui ont voté en 1858 la loi de sûreté générale. Une partie de cette loi confère aussi à l’administration le droit d’appliquer elle-même à certaines catégories de citoyens des mesures de sûreté. La loi de 1852 sur la presse et la loi de 1858 sur la sûreté générale sont les seules lois françaises qui confèrent exceptionnellement à l’administration une portion du pouvoir judiciaire. Or le rapporteur de la loi de 1858 au corps législatif appelait judiciaire la portion de la loi dont l’application était confiée aux tribunaux, et administrative celle dont l’exécution était attribuée au ministre de l’intérieur. « Votre commission, disait l’honorable rapporteur, a jugé que la loi, dans ses dispositions, avait deux caractères: l’un judiciaire, devant rester permanent; l’autre administratif, ne devant être que temporaire. » Peut-être les partisans de la réforme de la législation de la presse eussent-ils bien fait de se servir des expressions ’que nous venons de reproduire pour marquer la distinction qu’ils établissent entre les deux parties du décret de 1852; peut-être même, si l’on songe à l’analogie qui existe entre ces deux lois, et si l’on considère que le législateur de 1858 a cru devoir limiter à une période de sept années l’exception de la juridiction administrative en matière de sûreté générale, trouvera-t-on qu’ils avaient au moins l’autorité d’un précédent remarquable, pour espérer que les dispositions du décret de 1852 qui ont le même caractère ne seraient pas éternelles.

Mais la confusion la plus grave à nos yeux qui ait été commise dans ce débat est celle qui, d’après les apologistes les plus exagérés de la loi de 1852, tend à opposer le suffrage universel à la liberté de la presse. Il est assurément impossible de découvrir une telle incompatibilité entre le suffrage universel et la liberté de la presse, à quelque point de vue que l’on se place: le sens même des mots la réfute. Si le suffrage implique le discernement de ceux qui exercent la fonction électorale, toute extension du suffrage appelle et suppose une plus grande diffusion de lumières, et par conséquent ce sont les institutions où le suiTrage est universalisé qui devraient ouvrir aux discussions les libertés les plus vastes. Pour mieux apprécier encore cet antagonisme supposé du suffrage universel et de la liberté de la pensée et de la parole, il faut s’élever au-dessus des intérêts de la politique courante; il faut remonter aux considérations qui s’imposent à la philosophie politique et sociale de notre époque. Tous les penseurs politiques de ce siècle ont reconnu que le développement démocratique des sociétés est un fait nécessaire et inévitable; les plus énergiques et les plus hardis s’en sont applaudis comme d’un progrès de la justice sociale, comme d’un agrandissement progressif de la dignité humaine; mais, même parmi ceux-ci, les plus honnêtes et les plus clairvoyans ont deviné le véritable péril qui accompagnerait le triomphe de la démocratie absolue. Ce péril, c’est l’omnipotence des majorités dégénérant en despotisme au détriment des minorités. Il faut le dire à l’honneur des grands esprits dont ce phénomène social est le souci, ce n’est point après coup et à la remorque des faits contemporains qu’ils ont découvert le péril et signalé l’unique remède. M. de Tocqueville en France, le grand philosophe et le grand économiste John Stuart Mill en Angleterre, ont démontré depuis longtemps que si chaque progrès de la démocratie n’était point accompagné d’un accroissement correspondant des garanties de la liberté, le triomphe de la démocratie aboutirait à des oppressions iniques d’abord, et bientôt à une décadence de civilisation. Ce qui donne au témoignage de ces éminens penseurs une autorité plus saisissante, c’est qu’ils ne sont point des adversaires de la démocratie, qu’ils ont été au contraire les défenseurs les plus éclairés de sa cause et les prophètes les plus sympathiques de ses succès. M. Mill surtout, radical inflexible, observateur constant et sur des phénomènes positifs de la vie des sociétés, philosophe, économiste, administrateur, reconnu supérieur dans toutes les branches du savoir ou des affaires auxquelles s’est appliquée son activité, n’a point attendu l’avènement des masses pour se porter à la défense de la liberté dans un pays qui semble pourtant, si on le compare à d’autres, armé à profusion de garanties libérales. Dès 1838, en commentant les idées de son maître Bentham, le théoricien absolu du radicalisme, il écrivait : « Il faut sans doute qu’il y ait un pouvoir prépondérant dans la société, et que la majorité numérique soit ce pouvoir. C’est légitime, non parce que cela est absolument juste, mais parce que la majorité est la base la moins injuste qui puisse être donnée au pouvoir. Mais il est nécessaire que, sous une forme ou sous une autre, comme contre-poids aux vues partiales de la majorité, et comme un abri assuré à la liberté de penser et à l’individualité des caractères, les institutions sociales pourvoient à entretenir une opposition perpétuelle à la volonté de la majorité. Tous les peuples qui ont fourni une longue carrière de progrès, ou qui ont possédé une dural)le grandeur, en ont été redevables à l’existence d’une opposition organisée contre le pouvoir dominant, de quelque nature qu’il fût,— plébéiens contre patriciens, clergé contre roi, libres penseurs contre clergé, rois contre barons, commune contre roi et aristocratie. Les plus grands hommes qui aient jamais vécu ont presque tous fait partie d’une telle opposition. Partout où la lutte a cessé, partout où elle a été terminée par la victoire complète de l’une des parties sans qu’une lutte nouvelle succédât à rancionu!’, la société s’est pétrifiée dans une inuuobilité chinoise, ou est tombée en dissolution. Un centre de résistance autour duquel tous les élémens moraux et sociaux que le pouvoir voit avec défaveur se puissent grouper, et d’où ils puissent résister aux efforts que ce pouvoir ferait pour les détruire, est aussi nécessaire lorsque la majorité numérique est souveraine que lorsque le pouvoir dominant est une hiérarchie ou une aristocratie. Là où un tel point d’appui vient à manquer, inévitablement la race humaine dégénère. La question de savoir si les États-Unis finiront par devenir une autre Chine (nation très industrieuse, elle aussi, et fort commerçante) se réduit, pour nous, à la question de savoir si un tel centre de résistance pourra ou non s’y former. » Or, suivant M. Mill , la presse et surtout les journaux sont justement un de ces instrumens providentiels de ralliement et de résistance qui sont nécessaires en face de la domination du suffrage universel. Au lieu de demander aux polémiques inspirées par l’esprit de parti la solution du problème que soulève la coexistence du suffrage universel et d’une presse libre, nous aimons mieux, nous l’avouons, la demander au témoignage désintéressé d’un étranger, d’un penseur estimé de toute l’Europe, et dont les parole^s sont l’écho des grandes intelligences de notre époque. Pour conclure donc, nous ne cesserons pas de croire, avec Royer-Collard, que « la liberté de la presse, devenue un droit public, fonde toutes les libertés et rend la société à elle-même, « et par les voies constitutionnelles et légales nous continuerons la revendication modeste et utile qui a été ouverte pour obtenir les améliorations dont le décret de 1852 nous paraît susceptible.

Les intérêts de la presse deviennent le premier des intérêts publics dans un temps où la presse est le seul mode de relation qui existe entre les citoyens qui, placés en dehors du pouvoir, conservent le souci des affaires publiques, et n’ont point abdiqué la noble ambition d’écouter les inspirations de l’opinion et d’agir avec elle et sur elle. L’importance que nous assignons aux intérêts de la presse ne* paraîtra pas du moins exagérée, si l’on réfléchit au’X circonstances que le monde traverse. Nous ne cherchons point à grossir les choses par de complaisantes illusions; mais plus nous considérons l’état actuel de l’Europe, plus nous sommes convaincus que le concours de la pensée publique va de jour en jour devenir plus nécessaire à la décision des questions que les événemens imposent aux gouvernemens et aux peuples. Il y a longtemps que l’Europe n’avait été en proie à un travail pareil à celui qui s’accomplit dans son sein. Les événemens d’Italie ont été sans doute les plus éclatans et, dans leurs résultats, les plus imprévus de l’histoire de cette année; mais ils ne sont point aussi isolés qu’ils le paraissent : ils retentissent bien au-delà de la péninsule, et la solution des affaires d’Italie, qui dépend de beaucoup d’intérêts étrangers à la péninsule, exercera même à son tour sur ces intérêts une influence qu’il n’est pas possible encore de prévoir. Cette solution demeure suspendue, et les choses sont à peu près au point où nous les laissions il y a quinze jours. Seulement le roi de Sardaigne a reçu la députation des Romagnes et a fait au vœu d’annexion une réponse identique à celles qu’il avait précédemment adressées aux députations des duchés. La situation morale de l’Italie centrale est aussi franchement dessinée que pouvaient la faire les aspirations spontanées des populations livrées à elles-mêmes. Ces populations, représentées par l’unanimité des classes supérieures et éclairées, proclament un principe nouveau assurément dans riiistoire moderne, mais inattaquable au point de vue de la justice politique : elles veulent que l’Italie appartienne exclusivement aux Italiens, et rejettent par conséquent leurs anciennes familles souveraines, attachées à l’Autriche par un long vasselage, et les princes qui, comme on l’a si bien dit, se sont eux-mêmes dénationalisés en prenant parti dans la dernière guerre pour TAutriche contre l’Italie. Elles rompent donc avec les vieilles dynasties ; mais, sentant que le triomphe de la cause nationale n’est pas encore inébranlablement assuré, voulant fortifier par leur concours la défense commune si la lutte devait se renouveler, comprenant d’ailleurs qu’il est plus facile à des peuples émancipés de se placer dans les cadres d’un gouvernement déjà fortement organisé que de se gouverner eux-mêmes, elles se rallient avec un élan aussi intelligent que généreux autour du souverain et du gouvernement qui seuls n’ont pas craint de relever le drapeau de la cause italienne, autour du roi de Sardaigne, Victor-Emmanuel II. L’attitude du roi de Sardaigne devant ces manifestations de l’Italie centrale ne pouvait être aussi nette que celle des populations qui viennent se donner à lui : ces populations n’ont pour le moment à compter qu’avec elles-mêmes, elles sont maîtresses de leurs parroles et de leurs actes ; le roi de Piémont est obligé de compter avec la France, son alliée, avec l’Autriche, son ennemie d’hier, armée des engagemens de Villafranca, avec l’Europe enfin, travaillée de préoccupations diverses, sans le consentement de laquelle il ne saurait penser à improviser au nord de l’Italie un grand royaume de douze millions d’hommes. Le roi de Sardaigne est donc tenu à une certaine réserve ; mais, la part des ménagemens diplomatiques une fois faite, sa position devient naturelle, tntre l’Italie centrale et lui, il laisse voir la France et, l’Europe, non comme un obstacle, mais comme une autorité dont il faut attendre la décision avec une confiante déférence ; puis, allant au-devant de ceux qui viennent à lui, il prend en quelque sorte moralement possession des droits que lui confèrent les vœux de l’Italie centrale, et fort en effet, sinon du pouvoir actuel, du moins des influences éventuelles qu’il acquiert pour l’avenir, il promet, avec une sincérité qui ne peut être soupçonnée, de travailler au succès de ces vœux. La position de la France est plus délicate et plus embarrassée : les Italiens ne peuvent certes pas douter des sympathies que leur portent un gouvernement et une nation qui viennent de combattre et de vaincre pour eux. La France ne permettra pas qu’il soit fait violence aux aspirations nationales de l’Italie par une intervention étrangère ; mais la France est gênée d’abord par les stipulations de Villafranca, ensuite par les traditions de sa politique, lesquelles sont contraires à la formation d’un état puissant et redoutable sur l’une de ses frontières les plus ouvertes. Les vœux de l’Italie centrale, dont elle estime le patriotique mobile, lui créent donc des difficultés. Il semble que ce soit une conséquence de la situation de la France qu’un arrangement nouveau se produise, lequel ne serait ni précisément la solution de Villafranca, ni non plus l’annexion pure et simple des duchés et des légations au Piémont. Quel pourrait être cet arrangement ? Kous ne nous chargeons pas de le dire. Bien des chimères ont été répandues à ce sujet dans le public depuis quelques jours. Les voyages de l’ambassadeur d’Autriche entre Vienne et Biarritz, la présence surtout du roi des Belges à Biarritz, ont fait travailler les imaginations et mis en route les nouvellistes et les nouvelles. L’on s’imaginait que de l’entrevue de l’empereur des Français et d’un politique aussi consommé que le roi Léopold devait inévitablement sortir cette chose si difficile et si désirée que l’on nomme une solution. Certes le roi Léopold est un souverain qui prend au sérieux son métier de roi et qui ne s’épargne pas la peine. Ses alliances le mettent au cœur de toutes les grandes affaires d’Europe, et sa vieille expérience l’a mis au courant de bien des ressorts. Oncle de la reine d’Angleterre et du prince Albert, la bonne entente de la France et de l’Angleterre ne lui est point d’un intérêt médiocre. Beau-père de l’archiduc Maximilien, les difficultés des affîiires italiennes ne lui sont pas indifférentes. Il appartient à cette branche de Saxe-Cobourg-Gotha, dont le chef s’est mis à la tête du mouvement allemand qui poursuit la réforme du pacte fédéral, et vient de s’attirer les sévères remontrances de M. de Rechberg. Peut-être dans les suppositions auxquelles a donné lieu la présence du roi Léopold à Biarritz n’oubliait-on qu’une seule chose, c’est qu’il est roi des Belges, et que les affaires de Belgique ont dû figurer parmi les motifs de son voj^age. Pour nous, quand nous songeons au projet récemment voté des fortifications d’Anvers et aux émotions qui ont agité cette année la Belgique, nous ne sommes point surpris que le roi Léopold ait eu à entretenir l’empereur. Quant à la probabilité d’une prompte solution des affaires de l’Italie, pour y avoir confiance, nous consulterions la nature des choses plutôt que de nous en remettre à l’habileté magique des personnages que fait agir l’oisive imagination des ignorans. Or la nature des choses ne nous paraît pas comporter une solution souveraine et prompte des affaires d’Italie. Comme nous l’annoncions il y a quinze jours, la conférence de Zurich a terminé à peu près sa tâche restreinte, et le traité de paix ne tardera pas à être signé sur la cession de la Lombardie. La question de l’Italie centrale sera renvoyée à des négociations ultérieures : c’est celle qui paraissait devoir être l’objet d’un congrès ; mais la réunion d’un congrès n’est guère imminente, si l’on en juge par la déclaration que lord John Russell vient de faire en Ecosse devant un autre congrès, un congrès scientifique, que le prince Albert, son président, avait ouvert par un discours élevé, philosophique et de tous points remarquable. Lord John Russell, confirmant ses précédens engagemens, a dit encore que l’Angleterre n’adhérerait à un congrès que sous la condition expresse que les Italiens demeureraient maîtres de régler leurs destinées. Quoi qu’il en soit, si une apparence de solution se montre à l’horizon, l’on en connaîtra probablement quelque chose par la réponse que l’empereur, après son retour à Paris, fera aux députations de Toscane et des légations. La députation de Toscane est réunie à Paris et se compose du marquis de Lajatico, de l’illustre physicien M. Matteucci, et de M. Peruzzi, ancien gonfalonier de Florence, qui est à la tête de l’industrie des chemins de fer en Toscane, et qui s’est distingué dans la dernière révolution de Florence par la fermeté et la résolution de sa conduite.

En attendant, les choses poursuivent leur cours dans l’Italie centrale : Victor-Emmanuel n’y est point encore le roi définitif, mais il y est le « roi élu, » et c’est sous ce titre qu’il va figurer dans les monnaies frappées à son effigie. La ligue militaire continue à s’organiser sous l’active direction du général Fanti. La fusion douanière se prépare avec le concours d’un haut fonctionnaire de Sardaigne. Les arrêts des tribunaux rendus dans cliacun des états annexionistes sont exécutoires chez les autres. L’unité se réalise ainsi dans les faits et dans les intérêts, et quoi qu’il arrive, lors même que la fusion politique serait frappée d’avortement, l’œuvre qui s’accomplit aujourd’hui laissera d’indestructibles semences. Les libéraux européens ne peuvent qu’accompagner de leurs sympathies des efforts de régénération nationale poursuivis avec tant d’ordre et une constance de desseins si digne d’admiration. C’est en vain qu’au nom des intérêts du gouvernement temporel du pape, quelques journaux et quelques évêques cherchent à exciter parmi nous l’opinion contre l’émancipation politique de l’Italie centrale. Ce n’est point avec les vieilles images de la rhétorique ecclésiastique, en parlant des larmes du souverain pontife, que l’on donnera le change aux catholiques éclairés sur la délivrance des Romagnes. Pie IX est un pontife respectable assurément ; mais le gouvernement temporel des papes est depuis cinquante ans essentiellement impuissant, et l’expérience a montré qu’il ne peut ni ne veut se réformer. Que l’on n’essaie pas de dénaturer la question et de défendre le temporel avec les armes du spirituel, La souveraineté temporelle du pape ne peut se recommander que sous la forme d’un intérêt, et non s’imposer comme un dogme. A ce titre, l’on en peut montrer l’origine, et elle n’a rien dont l’église doive être fière. Ces Romagnes, contre lesquelles on fulmine lorsqu’elles aspirent à l’indépendance, c’est César Borgia qui les a conquises avec l’argent et les forces de son père Alexandre VI ; c’est un autre pape, aussi peu larmoyeur, Jules II, qui les a reprises à César Borgia, et qui, Bologne en sait quelque chose, acheva sa conquête à coups de canon. La souveraineté temporelle est, dit-on, une garantie d’indépendance pour le pontife. M’est-ce pas plutôt (et l’histoire de la papauté en ce siècle n’en est-elle pas la démonstration ?) la dignité et l’autorité du chef de l’église qui sont sacrifiées à la conservation de ce pouvoir temporel, dont les abus sont un scandale européen, et dont l’incapacité obstinée et les incorrigibles faiblesses n’ont d’analogue que dans le gouvernement du Grand-Turc ?

L’agitation allemande commence, elle aussi, à produire ses incidens, que nous ne tarderons pas à voir se multiplier et grandir. Le sénat conservateur de Francfort a refusé à l’association réformiste la faculté qu’elle demandait d’établir le centre de ses travaux dans la ville même où siège la diète. D’autres asiles ne lui manqueront pas. Le cabinet de Vienne a, dans une note amère, repi’oché au duc de Gotha la promesse de concours et les encouragemens qu’il a publiquement donnés au nouveau mouvement. Le ministre autrichien, comme tous les organes des autorités despotiques lorsqu’ils veulent combattre des tendances réformistes, a commis l’erreur de confondre la poursuite d’une réforme par les moyens légaux avec une attaque réelle contre la légalité positive. Le mouvement allemand actuel veut bien arriver au changement du pacte fédéral, mais il veut y arriver légalement. L’Autriche peut le combattre sans doute, mais elle n’a pas le droit d’invoquer l’autorité de la loi fédérale contre un prince souverain qui veut que la loi soit observée jusqu’à ce qu’elle soit légalement réformée. La réponse du duc de Gotha est attendue avec curiosité. Le prince aura beau jeu pour réfuter Targumentation de M. de Rechberg. Cependant les principaux états secondaires, on devait s’y attendre, s’émeuvent à leur tour et s’agitent mystérieusement. La Saxe, la Bavière et le Wurtemberg viennent de concerter une conduite commune sous Tinspiration du ministre saxon, M. de Beust. Les trois royaumes, quoique redoutant une réforme populaire dans le sens unitaire, veulent aussi changer ù leur façon le mécanisme de la confédération. M. de Beust poursuit depuis 1850, d’accord avec la Bavière, une politique qui tendrait à réunir en faisceau les états secondaires et —à leur donner dans la diète une représentation compacte et une autorité telles qu’ils y formeraient à côté de la Prusse et de l’Auti-iche une troisième puissance égale à chacune des deux autres. Pendant la guerre d’Orient, et cette année même pendant la crise italienne, M. de Beust avait dirigé ses efforts vers ce but, et n’avait pas pu l’atteindre. Sera-t-il plus heureux cette fois ? Obtiendra-t-il, à la faveur des embarras de l’Autriche, que cette puissance se résigne au grand rôle rêvé par les états secondaires ? Et unis à l’Autriche, les états secondaires espèrent-ils vaincre les aspirations nationales de leurs propres sujets et résister aux tentations ambitieuses de la Prusse ? Nous verrons. En tout cas, les luttes d’intérêts vont se rallumer avec chaleur au sein de la confédération, et l’année parlementaire et politique qui va s’ouvrir sera féconde en controverses diplomatiques et en discussions. N’omettons point, en attendant la réunion des parlemens allemands, de mentionner l’ouverture de la session qui vient d’avoir lieu dans la calme Hollande. L’un des travaux les plus intéressans qui aient été annoncés au début de cette session présente ce caractère d’utilité pratique et de tranquille audace qui distingue les entreprises néerlandaises : nous voulons parler du percement des dunes, œuvre grandiose qui doit fournir à Amsterdam une voie maritime plus courte et plus facile, et lui conserver son rang parmi les premiers ports de commerce.

Au milievi d’une paix politique qui se prolonge heureusement, et qui tient peut-être encore plus à la lassitude qu’à la force des situations, l’Espagne se préoccupe de deux affaires qui mettent en jeu ses intérêts les plus divers et les plus élevés, et qui peuvent n’être point sans conséquences. L’hspagne, on le sait, a sur la côte du Maroc quelques possessions, derniers restes de sa puissance d’autrefois, de ses conquêtes dans le nord de l’Afrique, et qui sont au-delà du détroit une faible compensation de la perte de Gibraltar ; elle a une petite garnison à Ceuta. Depuis bien des années, ces possessions sont incessamment exposées aux insultes des Maures. Ces agressions se sont renouvelées récemment, et ont pris même un caractère plus grave. Il y a eu d’assez vifs combats entre la garnison de Ceuta et les bandes indisciplinées qui l’ont assaillie. De là pour le cabinet de Madrid l’obligation de songer à sauvegarder la sécurité des possessions de l’Espagne, l’honneur de ses armes, et le ministère s’est disposé à envoyer des troupes, il a préparé une véritable expédition. Ce n’est pas la France, maîtresse de l’Algérie et exposée elle-même en ce moment sur sa frontière de l’ouest à de semblables insultes des populations marocaines, qui peut voir d’un œil jaloux l’i spagne inlliger un châtiment à la barbarie africaine, fût-ce au détriment du Maroc. L’Europe et l’intérêt général de la civilisation ne pourraient que gagner à une répression efficace de cette piraterie organisée. C’est le malheur de l’Angleterre d’être un peu moins intéressée à voir s’établir fortement, s’étendre peut-être une puissance européenne de l’autre côté du détroit, en face de Gibraltar; aussi ses journaux se sont^ils hâtés d’accuser raniljition du gouvernement espagnol, de lui attribuer le projet de conquérir le Maroc. L’Espagne n’a point sans doute les vues ambitieuses qu’on lui prête, et l’expédition qu’elle prépare n’a d’autre but que la défense de ses possessions. On ne peut se dissimuler cependant que c’est là le commencement d’une guerre. La question se complique aujourd’hui par la mort du dernier empereur du Maroc. Le nouvel empereur, déjà menacé par la guerre civile, serat-il assez fort pour désarmer l’Espagne en lui offrant les garanties, les satisfactions qui lui sont dues? Et ces satisfactions, ces garanties, fussent-elles offertes comme un moyen de paix, seront-elles efficaces et sûres poui’ l’avenir? Un fait est certain, c’est que la susceptibilité espagnole s’est vivement irritée de ces insultes de la barbarie marocaine, et l’expédition méditée par le gouvernement n’est que l’expression de ce mouvement d’irritation, qui à son tour va se heurter contre les méfiances jalouses de l’Angleterre. Et voilà comment un incident inattendu ravive la lutte de tous les intérêts.

Il y a aujourd’hui en Espagne une autre question, d’un ordre supérieur, qui vient de se dénouer d’une façon aussi heureuse qu’inattendue : c’est la question du désamortissement. Le principe de la vente définitive et complète des biens de l’église est désormais admis d’intelligence entre le saintsiége et le gouvernement espagnol. C’est M. Rios-Rosas, aujourd’hui ambassadeur à Rome, qui est arrivé à résoudre cet épineux problème et à déblayer le terrain de la politique espagnole d’une question toujours renaissante. M. Rios-Rosas arrivait à Rome il y a quelques mois, envoyé par le cabinet O’Dunnell, pour traiter encore une fois au sujet du désamortissement. Personnellement sans doute il avait toute sorte de titres pour ne point trop effaroucher la cour romaine : il avait surtout celui de s’être montré en 1855 l’éloquent défenseur des droits de l’église et l’adversaire vigoureux de la loi de désamortissement, œuvre de la dernière révolution; mais en même temps les difficultés étaient grandes, d’autant plus grandes qu’on se trouvait en présence d’un arrangement nouveau qui venait à peine d’être conclu. C’est sous le dernier ministère du général Narvaez, il y a moins de deux ans, que cet arrangement avait été négocié : il consacrait la vente des biens ecclésiastiques, opérée jusqu’à ce moment en vertu de la loi de 1855; mais d’un autre côté il faisait passer aux mains du clergé séculier les biens des communautés religieuses qui devaient être vendus d’après le dernier concordat. C’est dans ces conditions que le cabinet O’Donnell arrivait au pouvoir avec la pensée avouée d’en finir avec cette question, en demandant le concours du saint-siége; de là cette négociation que M. Rios-Rosas a conduite avec une patience et une habileté heureuses. Une convention nouvelle vient d’être signée entre la cour de Rome et l’Espagne, et bien que le cabinet de Madrid veuille encore la tenir secrète, il n’est peut-être pas impossible de dire ce qu’elle contient. Le fond, c’est la vente définitive et complète de lous les biens du clergé séculier et régulier, qui reçoit en échange des inscriptions de rente, lesquiellcs ne pourront être transféi’ées; la forme, c’est une cession consentie par le saint-siége à l’état. De cette façon, le pape cède sans livrer ostensiblement le principe du droit de propriété pour l’église, et l’Espagne obtient ce qu’on demandait pour elle, c’est-à-dire la vente totale des propriétés immobilières de l’église. Le cabinet de Madrid se propose de présenter aux cortès, qui vont s’ouvrir bientôt, une loi destinée à assurer l’exécution de cette convention. La somme affectée au clergé dans le budget sera portée de 170 millions de réaux à 200 millions. D’un autre côté, on calcule que le produit de la vente des propriétés religieuses pourra s’élever, au profit de l’état, à 4 milliards de réaux. Le mérite essentiel de cette solution est d’en finir avec des difficultés et des luttes incessantes entre le pouvoir religieux et l’état. La convention qui vient d’être signée, outre ses résultats économiques, peut avoir aussi de sérieuses conséquences politiques. Jusqu’ici en effet, le désamortissement était un des embarras, une des causes de division du parti modéré espagnol. Le parti modéré ne pouvait sans doute méconnaître l’opportunité, l’efficacité de cette mesure dans la situation de l’Espagne, et il adhérait au principe ; mais dans la pratique il hésitait, ne voulant point avec raison recourir aux procédés révolutionnaires, et se rejetant dans l’inaction faute d’une entente avec Rome. De là des divisions au sein du parti conservateur. La cause a disparu maintenant, le saint-siége a cédé, et le parti modéré espagnol ne peut être plus papiste que le pape, bien que le fait ne fût pas cependant nouveau. Les papistes peuvent exister en Espagne comme partout ; le parti modéré espagnol n’est pas moins délivré d’une difficulté sérieuse, et il y a aujourd’hui des rapprochemens possibles qui l’étaient moins il y a quelque temps. M. Rios-Rosas a une grande part dans cette situation nouvelle, et il est évidemment destiné à prendre une place importante dans les combinaisons politiques qui peuvent en découler : on le sent, si nous ne nous trompons, à Madrid, et les partis se préparent activement aux travaux et aux luttes de la session prochaine des chambres. Une étrange et vaste conspiration, découverte à Constantinople, vient de nous rappeler que les complications européennes peuvent à tout moment s’aggraver de complications orientales. Cette conspiration, où étaient entrés tant de chefs militaires et religieux, n’était que la préparation d’une réaction formidable du musulmanisme en Turquie contre les réformes imposées par l’Occident. L’explosion a été prévenue cette fois, mais il faut reconnaître que l’éternel malade de Stamboul vient de ressentir une crise qui n’est point celle du salut, et qui ne doit pas rendre la sécurité à ses jaloux médecins occidentaux. e. forcade.




ESSAIS ET NOTICES.

LA VIE ET LES FEMMES EN TOSCANE.
Life in Tuscany, by Mabel Sharman Crawford ; London, 1859.


Il n’est rien de si rare qu’un livre sur l’Italie où l’on se préoccupe un peu plus des hommes que des monumens et des paysages. Quand on rencontre un de ces récits de voyage où l’auteur se dégage de la vieille tradition, c’est assez, ce semble, pour qu’on accueille ses observations et ses souvenirs avec une attention reconnaissante. Miss ou mistress Mabel Sharman Crawford, car ce livre est évidemment d’une femme, aime les Italiens de cet amour qui châtie : si elle leur souhaite à tous de vivre sous le régime des lois et des institutions libres, elle ne les en croit pas très dignes. Toutefois, avant qu’il fût question d’un réveil de l’Italie, elle prévoyait que la Toscane n’y resterait pas insensible; elle condamnait avec raison la politique maladroite de ce grand-duc qui rendait l’un des plus doux gouvernemens de l’Italie odieux à son peuple par ses vues étroites, par sa facilité à promettre et son obstination à ne point tenir. Elle a le tort seulement en ces matières de ne pas se montrer toujours assez défiante. Sur quel fondement par exemple affirme-t-elle qu’un grand nombre des chefs du parti libéral ont renié leurs opinions en 1849, quand il est avéré au contraire que, depuis lors, les uns ont vécu dans la retraite et les autres dans l’exil, et que le seul personnage qui ne puisse entièrement repousser cette accusation se voit aujourd’hui si oublié que, même en ces derniers jours d’espérances populaires, on n’a pas une seule fois prononcé son nom? Cette injustice devait être relevée, et si l’on cherchait dans cet ouvrage autre chose que des détails intéressans sur les Italiens, peut-être faudrait-il faire appel sur plus d’un point aux sévérités de la critique. Ainsi Mme Crawford ignore l’art de composer un livre, elle parle dans le plus grand désordre des choses qui touchent à son sujet et de celles qui s’en écartent; mais oublions ces graves imperfections pour suivre l’auteur dans la partie vivante de ses souvenirs : on trouverait d’autant plus de profit à cette étude que les remarques de Mme Crawford sur les Toscans peuvent le plus souvent s’appliquer avec une entière justesse aux autres Italiens. Or le moment semble venu de dire aux Italiens avec franchise ce que pensent d’eux, de leurs institutions et de leurs mœurs, les étrangers qui les ont vus de près. S’ils ont des défauts qui tiennent à leur naturel, et qu’ils ne sauraient corriger, il est bon de les faire connaître à ceux qui ne les soupçonnent pas, de les rappeler à ceux qui en ont conscience, afin qu’ils rachètent d’un côté ce qu’ils perdent de l’autre. Dans tous les cas, il y a certains défauts plus accidentels, qui tiennent surtout à leurs institutions politiques, sociales et religieuses, et ceux-là peuvent et doivent disparaître.

Le peuple anglais étant un peuple de citoyens, ce sont des citoyens que Mme Crawford cherche d’abord en Italie, et elle exprime vivement le regret de n’en pas trouver. La raison en est, dit-elle, que leur vie se partage entre l’amour, la musique et la poésie, c’est-à-dire qu’elle est la vie frivole par excellence. Les jeunes gens ne savent pas se rendre indépendans par le travail. Ont-ils un père riche, ils s’accommodent facilement d’une servitude dorée; ils attendent avec impatience le trimestre d’une pension qui peut leur être refusée, et ils ne se demandent pas même à quel saint ils se voueraient si ce malheur venait un jour à les frapper. C’est pour eux comme un point d’honneur, comme la marque d’une grande naissance ou d’un rang élevé, que de s’endormir dans une constante oisiveté. « Gagner sa vie, » cette nécessité si morale qu’exprime un mot si cruel, est pour les Italiens qui s’y voient réduits un signe d’infériorité sociale. Dans les hautes et les moyennes classes, les oisifs se comptent par dizaines, les travailleurs par unités. De là cet abaissement de quiconque ne peut, comme on dit chez nous, vivre de ses rentes; de là ce manque absolu de dignité dans le commerce, qui se réduit pour Mme Crawford à l’absence du fixed price si cher aux Anglais, mais dont il y a bien d’autres symptômes. Si l’habitude de marchander, encore trop répandue en France, a pour premier résultat de faire de l’acheteur pour le marchand une dupe et du marchand pour l’acheteur un fripon, cet usage devient, par l’exagération, bien plus avilissant et plus funeste en Italie, puisqu’après avoir demandé trois, quatre, dix fois la valeur d’un objet, on finit presque toujours par se rendre au prix de l’acheteur avec un ignominieux quanto vuol dar mi? (combien voulez-vous donner?) pour transition.

Une autre marque de la frivolité italienne suivant Mme Crawford, c’est qu’on ne sait point, dans ce pays, mettre le prix aux choses. Ici il ne s’agit plus de commerce sans doute, mais encore d’appréciation. L’objet est différent, l’effet est le même. Ainsi les Italiens, en général, n’ont pas moins d’enthousiasme pour un danseur célèbre que pour un grand politique : l’un et l’autre font la gloire de leur pays. Si extraordinaire que ce travers puisse paraître, l’accusation n’est pas sans fondement. Il n’y a pas bien longtemps qu’un Italien illustre, dans une conversation sur l’Italie, nous faisait remarquer le grand rôle qu’elle joue dans le monde. C’était l’époque où M. de Cavour posait avec tant d’éclat la question italienne dans le congrès de Paris, tandis que Mme Ristori et Mme Alboni, Mme Rosati et Mme Ferraris, faisaient grand bruit à la salle Ventadour et à l’Opéra. « Voyez, nous disait le grand exilé, l’Italie partout, l’Italie toujours! » Il s’oubliait, hélas! lui-même, et ne songeait pas que ses nombreux amis, ceux qui ne l’avaient jamais vu comme ceux à qui il donnait sa main loyale, se demandaient chaque jour avec anxiété si la science était parvenue à arrêter la maladie qui devait si tôt l’enlever!

Ainsi le mal est réel. Quelle en peut être la cause? Mme Crawford fait sagement de ne point la voir dans le climat. Le climat d’abord était à peu près le même aux temps de l’ancienne Rome et des républiques italiennes; ensuite, méritât-il de devenir le bouc émissaire, ce serait juste tout au plus pour les Napolitains et les Siciliens. On oublie trop en vérité que Milan et Venise, situées au pied des Alpes, mais à une assez grande distance pour n’en être pas protégées contre les vents qui dévastent les hautes cimes, sont à la même latitude que Grenoble, dont la réputation, par rapport au climat, n’est pas des meilleures, et que l’aimable Florence elle-même est plus au nord que notre Montpellier, où l’on gèle aussi bien qu’à Paris, quoique plus sèchement. La Toscane n’a même pas cet avantage d’un froid sec et par conséquent sain; le ciel s’y couvre plus souvent qu’on ne le voudrait, les nuages y crèvent avec une prodigalité quelquefois inutile : peu s’en faut que Mme Crawford ne proclame qu’il n’y a ni plus de pluie ni plus de brouillards sur les bords de la Tamise. On peut savoir aujourd’hui ce que nos soldats pensent à ce sujet de la Lombardie et de Rome. Admettons, pour échapper à toute exagération, qu’une différence existe en faveur de l’Italie : n’est-elle pas plus que compensée par l’inhabileté des habitans à se préserver du froid? Mme Crawford raconte assez plaisamment qu’ayant demandé un jour au propriétaire d’une maison meublée si les cheminées fumaient dans les appartemens qu’il offrait de louer, cet homme naïf lui répondit d’un air ébahi : « Certainement elles fument! » du ton dont il aurait dit : « Certainement le feu brûle, certainement l’eau mouille! » Il est, après tout, fort heureux que le climat entre pour une faible part dans la mollesse et la frivolité des Italiens, puisqu’une pareille cause ne laisserait aucun espoir de transformation morale. De toute autre difficulté, quelle qu’elle soit, on aura moins de peine à triompher. La seule que signale Mme Crawford, c’est, — qu’on ne s’étonne pas trop, — le bas prix des choses les plus nécessaires à la vie. Quand il y faut si peu d’argent, quand les objets ailleurs les plus chers s’y vendent pour des sommes qui font rire un Anglais, qu’y a-t-il de surprenant que des hommes qui ne sentent ni l’aiguillon de la faim, ni les entraînemens d’une lutte nécessaire, ne travaillent qu’à leur corps défendant? Où manque la souffrance physique, il semble que l’ambition devrait suffire; malheureusement elle n’est pas à la portée de toutes les intelligences, et elle est à peu près interdite aux Italiens. Sous des gouvernemens peu populaires et généralement économes, les uns se tiennent à l’écart par dignité et par respect d’eux-mêmes, les autres parce qu’on n’a pas besoin d’eux. La tentation est donc grande de vivre légèrement et de ne s’occuper que d’objets frivoles, et si la faute en est, pour une part, à ceux qui y cèdent. Mme Crawford peut dire sans injustice que les vrais coupables sont les gouvernemens. Quand, pour une cause quelconque, les peuples s’abaissent, il est fort difficile qu’ils se relèvent, si on ne leur tend une main secourable. Et cette main, qui peut la leur tendre, sinon les hommes qu’ils ont chargés ou qu’on a chargés de les conduire? Si les Italiens doutent trop d’eux-mêmes, il n’en serait que plus nécessaire de leur rendre le courage, de ne pas accueillir avec trop de complaisance les aveux de leur découragement. Une personne attachée aux idées libérales, remarque Mme Crawford, lui disait un jour : « Siamo troppo cattivi per le libere istituzioni (nous sommes trop corrompus pour les institutions libres). » Ainsi ces institutions, qui ont pour effet principal de rendre l’homme meilleur en lui donnant le sentiment de sa dignité et de ses droits, ne seraient possibles qu’avec un peuple parfait! Mme Crawford peut le croire, ce n’était pas un vrai libéral qui tenait ce propos, mais un de ces égoïstes qui s’accommodent trop bien du statu quo pour écouter la voix de la raison, et dont parle le poète :

... Video meliora proboque,
Deteriora sequor...

Au reste, s’il y a des erreurs dans l’analyse des causes, on trouverait sans peine de l’exagération dans l’exposé des effets. Pour ne parler que de la Toscane, il semble qu’on n’y devrait trouver que des frivolités de tout âge; mais quiconque a vécu dans ce beau pays peut-il oublier ces réunions multipliées d’hommes sérieux que fréquente avec empressement la jeunesse, où les lettres, les sciences, la politique, sont sans cesse à l’ordre du jour, où le goût de l’étude se propage avec tant de succès et de rapidité, qu’une vente de livres devient un événement [1]? Faute d’observer d’assez près ce côté si remarquable de la vie toscane, Mme Crawford a pu émettre sur les Toscans des opinions que les événemens devaient bientôt démentir, en prouvant que cette noble population saurait agir quand un heureux concours de circonstances l’aurait débarrassée de ce cauchemar de l’impuissance italienne. Dans toute l’Italie la force est latente, et pour soulever ce grand corps il suffit d’un levier. Est-ce donc une preuve de frivolité que ces haines vigoureuses et durables qui vont sur quelques points, — ce n’est pas dans la douce Toscane, — jusqu’à l’emploi du couteau? L’on eût bien étonné Molière en lui disant que des hommes capables de passions violentes qui durent déjà depuis près d’un demi-siècle sont des êtres plus frivoles que le reste des humains. Qu’eût-il dit, ce grand observateur, de ces jeunes freluquets qui, au premier bruit d’une guerre probable, abandonnaient leurs palais, renonçaient à une vie de luxe et de jouissances faciles, pour revêtir des habits grossiers et faire au camp ou à la caserne, en attendant l’heure de la bataille, les plus rebutantes corvées du soldat? Qu’eût-il dit surtout en voyant qu’ils sacrifiaient tout, jusqu’à leur vie, pour affranchir des frères d’une servitude qui ne pesait qu’indirectement sur eux-mêmes? Non, la frivolité n’est pas un mal plus sérieux en Italie qu’ailleurs, et, en supposant que des circonstances extérieures l’y aient rendue plus sensible, les Italiens ont, pour s’en guérir, des moyens qui nous manquent, ou que nous n’avons pas au même degré qu’eux. Tout est à faire dans leur organisation politique et sociale. Quel magnifique champ ouvert à leur activité!

Il ne faut, par malheur, demander rien de complet à Mme Crawford; on ne peut que recueillir çà et là des observations judicieuses et intéressantes. L’auteur donne ainsi sur l’église romaine quelques détails qu’il est bon de noter. La religion est à ses yeux une des causes qui empêchent les Italiens d’acquérir les vertus civiques, et le nombre considérable de tricornes et de béguins qu’elle rencontre dans les rues lui donne visiblement de l’humeur. Elle va même jusqu’à s’étonner qu’il y ait des niches à tous les carrefours, et des madones ou des saints dans toutes ces niches. C’est mal connaître les Italiens. Le culte en plein vent n’est pas une des moindres curiosités de l’Italie. Quelle n’eût pas été la surprise de Mme Crawford, si elle avait vu au fond d’un cul-de-sac, dans la rue Porta-Rossa par exemple, une madone entourée de plusieurs centaines de cierges allumés et de braves gens agenouillés, qui chantaient à tue-tête des litanies en son honneur!

La religion règne donc en Italie, mais surtout par les formes et pour la politique : elle y est devenue en quelque sorte une institution d’état. Il existe à Florence une admirable association qui a pour but d’exercer en grand ce qu’on appelle ailleurs, et dans un sens plus restreint, l’assistance publique. Pour faire tout le bien que se proposaient ses fondateurs, il a fallu que cette association prît les dehors d’un ordre religieux, qu’elle se composât de pénitens et qu’elle s’appelât la confrérie de la Miséricorde. Les braves gens et les hommes distingués qui en font partie en sont quittes, je le sais bien, pour s’affubler d’une robe blanche et d’un capuchon de même couleur qui retombe sur la figure, ne laissant que deux trous à la place des yeux, afin que le pénitent puisse se conduire. Ce travestissement ne déplaît point aux Italiens les plus graves. Dans le midi de la France, où il y a aussi des pénitens blancs, bleus et gris, on ne trouve guère pour s’enrôler dans ces confréries que des hommes du peuple ou des fanatiques; mais il faut reconnaître que les confréries françaises ne sont en quelque sorte que des compagnies de secours mutuels religieusement organisées, pour qui tout homme non pénitent est un étranger, et tout pénitent ayant la ceinture d’une autre couleur un rival. A Florence au contraire, les services rendus s’étendent à toute la ville, et la confrérie de la Miséricorde ne mériterait que des éloges, si elle sacrifiait un peu moins au goût public pour les pompes extérieures. Après tout, peut-être a-t-on tort de souhaiter que les Florentins renoncent à un goût qui est si fort dans le génie méridional. Mme Crawford, quoique hérétique, a été saisie de la splendeur incomparable de quelques grandes funérailles auxquelles il lui a été donné d’assister, et je m’étonne qu’elle n’ait rien dit d’un spectacle plus remarquable encore à mon avis, je veux dire l’enterrement du commun des martyrs. J’en parlerais ici volontiers, s’il n’en avait été récemment question dans la Revue [2]. Ces pénitens qui emportent leur proie au pas de course en psalmodiant au plus vite les prières des morts, ces torches qui jettent une lumière agitée, sombre, vigoureuse, presque fantastique, et qui les font ressembler à des fantômes, ces pauvres cadavres qui s’en vont en terre sans amis, sans parens, à la nuit noire, dans ces rues dont les grands palais sombres augmentent l’obscurité, tout cela laisse dans l’âme un souvenir qui ne s’efface point. Il semble que la riante Florence veuille cacher à ses hôtes qu’on n’est pas immortel au sein de tant de délices. Plus de lenteur et de gravité conviendrait mieux peut-être, et donnerait à ces tristes cérémonies leur véritable caractère. Cependant personne n’en souffre, et l’on n’en saurait dire autant de toutes celles où les vivans sont intéressés. Mme Crawford en rapporte plusieurs exemples qui lui ont laissé une désagréable impression.

C’est l’usage en Toscane de bénir les maisons à l’intérieur durant la semaine sainte, ce qui est, suivant les esprits mal faits, un excellent moyen, sinon de voir ce qui s’y passe, du moins de juger l’esprit, le caractère, les idées des habitans, par leur mobilier, par les images qu’ils accrochent aux murailles, par l’absence ou la présence des crucifix, des madones, des bénitiers, etc. Tout est soumis à cette inspection, même les appartemens des étrangers dont la religion est inconnue. Un jour, Mme Crawford était paisiblement chez elle, soudain elle entend sa porte s’ouvrir avec fracas; personne pourtant n’avait frappé : premier motif de mécontentement. Une procession entre, composée d’un prêtre «jeune et de haute taille, » en surplis, et de deux ou trois enfans tout de blanc habillés. L’officiant, conduit par un domestique et suivi de ses acolytes, parcourt avec gravité tout l’appartement en marmottant des prières. Mme Crawford, choquée de ce sans-gêne et « comprenant que cette visite n’était pas pour elle, » s’abstint de se lever, elle se borna à suivre des yeux ce singulier spectacle; mais, ô colère! ô shocking ! on ne s’arrête pas même au seuil de sa chambre à coucher, on y entre, on en surprend la nudité tout anglaise, on la bénit comme tout le reste, tandis qu’un des enfans « avec un petit vase qui contenait de l’eau arrosait les dalles. » Cette eau, comme l’appelle simplement l’hérétique, c’est l’eau bénite, de même que la semaine sainte prend le nom de semaine de la Passion. Il faut cependant rendre justice à Mme Crawford : si cette visite imprévue lui causa une grande irritation nerveuse, il n’y parut que dans ses yeux, et quand elle a écrit son livre, elle avait repris assez de calme pour en parler froidement et sans phrases. Toute sa vengeance est de rapporter quelques autres cérémonies religieuses du même temps. Avant ou après la bénédiction dont on vient de parler, le prêtre écrit le nom de tous les habitans de la maison qui sont en âge de se présenter au confessionnal, afin de savoir tous ceux qui dans la ville feront ou ne feront pas leurs pâques. Quelques jours après cette fête, il fait encore sa tournée dans les maisons, son registre à la main, pour recueillir les billets de confession. Sans doute il n’y a point de pénalité immédiate pour les délinquans, mais ils sont déclarés dès ce moment incapables de la moindre charge publique, et s’il y a du bruit dans le quartier, des suspects à jeter en prison par mesure préventive, ils sont assurés de la préférence. Cet usage en a produit un autre, qui en est la conséquence naturelle, et qui pourrait prendre sa place au chapitre des petites industries de la Toscane. Comme il y a force gens que les fourches caudines du confessionnal épouvantent, et qui pourtant n’ont pas assez de stoïcisme pour renoncer aux avantages qu’elles procurent, il se trouve des âmes complaisantes qui courent les confessionnaux pour y confier aux prêtres les fautes de leurs cliens. C’est là une excellente branche de commerce, et ce petit service rapporte de gros bénéfices.

On voit par là que si le catholicisme règne toujours en Italie, Mme Crawford n’a pas tort d’affirmer qu’il a singulièrement perdu de son empire sur les classes élevées. Par convenance, par timidité, elles suivent encore les pratiques; mais l’esprit de la religion s’est retiré de leur cœur. Quant au gros de la nation, il y est resté plus fidèle. On trouve bien dans le peuple des catholiques qui conservent tout leur respect pour la religion, au point de n’en avoir plus pour ses ministres; mais ce sont là les esprits forts parmi les croyans, et par conséquent les moins nombreux : les autres, incapables d’une distinction si subtile et si périlleuse pour la foi, ne se font remarquer que par leur superstition et leur crédulité à toute épreuve.

La meilleure partie du livre de Mme Crawford est consacrée aux femmes. Si l’Angleterre est pour elle l’ombilic du monde, si les coutumes anglaises sont la mesure d’après laquelle il faut juger celles des autres peuples, la femme anglaise est à ses yeux la pierre angulaire de l’édifice social. Ici l’orgueil national est doublé de l’orgueil du sexe, et, quelques réserves qu’on puisse faire, il faut avouer qu’il y a de fortes raisons en faveur de ce dernier. En Italie, dit Mme Crawford, les femmes ne sont pas voilées comme dans les rues d’Orient, ni claquemurées comme dans les harems, mais elles n’y sont guère plus considérées; c’est à peine si on les tient pour des animaux raisonnables. Or une race qui subit un mépris, même immérité, finit toujours par en devenir digne. « Si une femme anglaise est supérieure à une femme italienne, la faute n’en est pas à la nature, mais à cette habitude de déprimer la femme. » Quelle est par exemple la condition de la veuve, qui a des droits si évidens à la liberté? Elle a l’expérience que les mœurs françaises jugent incompatible avec l’état de jeune fille, et elle a rempli son devoir envers la société. C’est pourquoi en Angleterre elle est libre de voyager, de vivre seule à la ville ou à la campagne, sans que personne y trouve à redire. Nous ne sommes ni si généreux ni si justes en France. Qu’une veuve conduise elle-même ses affaires, nous y voulons bien consentir ; mais pour peu qu’elle ait la bouche garnie de dents blanches et la tête parée de cheveux noirs, souffririons-nous qu’elle vécût sans chaperon? Et si la mort lui a enlevé ses protecteurs naturels, il faut qu’elle s’en procure sur place et à prix d’or : ainsi le veut la morale. Nous faisons la veuve esclave, parce qu’un renom de chasteté nous paraît pour elle le premier des biens; les Anglais la font libre, parce qu’ils n’en connaissent pas de plus grand que la liberté. Chez nous, la veuve est malheureuse, mais entourée d’une auréole de poésie; chez eux, elle est heureuse, mais elle a des chances de devenir une virago. On pourra juger de ce qu’elle est en Italie par la conversation que rapporte Mme Crawford.

— Ma vie est un tourment, lui disait une jeune Florentine.

— Pourquoi donc?

— Oh ! il signor Carlo est si méchant ! Il me persécute par tous les moyens.

— Quel est donc ce signor Carlo, et quels droits a-t-il sur vous?

— Il signor Carlo! C’est un prêtre que mon mari, en mourant, a placé près de moi pour surveiller ma conduite et diriger mes affaires. C’est vraiment insupportable. Il ne se passe pas de soir qu’il ne me demande un compte exact de l’emploi de ma journée et de mes dépenses; s’il trouve qu’elles excèdent d’un ou deux pauls celles des jours précédens, il fronce le sourcil et me signifie de n’y pas revenir. S’il voit du feu dans la cheminée, il me reproche mon extravagance : « Signora Teresa, il ne faut pas faire ainsi! » Ai-je besoin d’un bonnet ou d’une robe, combien de semaines ne dois-je pas supplier avant d’obtenir l’argent nécessaire pour acheter ces objets! Il me traite comme une enfant, quoique j’aie dépassé la trentaine. Ah! que je voudrais être Anglaise !

— Mais pourquoi permettez-vous au signor Carlo de tenir tout votre argent dans ses mains et de vous fatiguer de sa présence et de ses services?

— Cara mia, comment pourrais-je faire autrement, puisque mon mari a voulu que tous mes revenus fussent entre les mains du signor Carlo? Et ce n’est pas ce qu’il y a de plus pénible dans ma situation : croiriez-vous qu’il signor Carlo m’épie sans cesse et surveille la moindre de mes actions?

— Pourquoi le lui permettez-vous? pourquoi ne lui dites-vous pas, une fois pour toutes, que vous voulez agir comme il vous plaît?

— Je voudrais le pouvoir, mais il me tient complètement sous sa dépendance, car mon mari a voulu que mon douaire passât à un membre de sa famille, si je n’avais pas la réputation d’une buona vedova, et si je n’apportais la plus grande discrétion dans ma conduite.

— Voulez-vous dire qu’il signor Carlo est aussi chargé de vous juger sur ce chapitre?

— Hélas! oui. Il est toujours à chercher si j’ai un amant. Il se croit bien rusé, j’en suis sûre; mais, tout clairvoyant qu’il est, il ne s’est jamais aperçu que Beppo vient ici. — Et qui est Beppo ?

— Un jeune officier d’une famille noble de Pise, avec qui je suis engagée. Par malheur, il est trop pauvre pour se marier à présent, et il faut que nous attendions qu’il soit monté en grade pour avoir un peu plus d’aisance.

— Vous perdrez votre douaire, j’imagine, si vous vous remariez?

— Sans doute, et même si l’on savait que je suis engagée. C’est très drôle de voir comme Beppo se sauve quand il signor Carlo arrive à l’improviste.

— Vous devez ardemment désirer de voir la fin de ce supplice?

— Je ne vivrais plus sans cette espérance, ou du moins je ne vivrais pas comme maintenant. Si ce n’était par amour pour Beppo, je ferais certainement un coup de tête.

Il faut dire, à l’honneur des maris italiens, qu’ils ne ressemblent pas tous au tyran posthume de cette infortunée, et qu’ils laissent expirer leur domination avec leur vie ; mais ils ont généralement du bon sens de leurs femmes une si petite idée, qu’en mourant ils chargent un tiers, et trop souvent un prêtre, de surveiller et de gérer les affaires de leur veuve. De quoi peut s’occuper une femme qu’on tient ainsi en chartre privée, si ce n’est de futilités et de toilette? La signora Teresa n’était point à cet égard plus sage que ses belles compatriotes. « Je suis une extravagante, disait-elle; j’ai un nombre impossible de robes, de bonnets et de chapeaux, et presque tout l’argent qu’il signor Carlo me laisse dans ma poche, je l’emploie à acheter des parures nouvelles ou à prendre des billets à la loterie. »

En parlant des femmes mariées, Mme Crawford use de plus de réserve et regrette moins la liberté. La raison s’en conçoit aisément. En Angleterre, la liberté règne pour les femmes avant et après le mariage; mais tant qu’elles sont, comme dit le code, en puissance de mari, toute revendication de liberté semblerait un symptôme de révolte. Il y a cependant une limite à toutes choses, et c’est cette limite, sagement observée en Angleterre, qu’on franchit en Italie. Mme Crawford connaissait une jeune femme dont le mari était dans le commerce. Certaines affaires appelaient ce négociant à Gênes, d’autres plus importantes le retenaient à Florence, et il ne pouvait remettre ni celles-ci ni celles-là. Comment faire? Il finit par décider que sa femme se rendrait à Gênes en son lieu et place, et que, pour n’avoir pas l’air d’une aventurière, elle emmènerait son petit garçon ; mais cet enfant ne suffit point pour rendre sa mère respectable. Durant tout le voyage, sur le chemin de fer de Florence à Livourne, sur le bateau à vapeur de Livourne à Gênes, tout le monde la regardait avec dédain, presque avec mépris ; elle eut à repousser des offres de service qui étaient autant d’insultes. Au seul souvenir des humiliations qu’elle avait souffertes, la pauvre femme versait d’abondantes larmes. Telles sont à ce sujet les exigences de l’opinion en Italie, qu’une vieille servante dont l’hyménée se perdait dans la nuit des temps regardait comme une chose très inconvenante d’être vue seule dans une ville où elle n’était point connue, et disait à Mme Crawford qu’elle ne pourrait jamais s’y résigner.

Ces mœurs n’auraient rien d’extraordinaire, si les classes moyennes en Italie, surtout les classes inférieures, avaient pour la femme ce culte et ce respect dont la chevalerie donna le premier modèle; mais ce qui les rend inexplicables, c’est que dans le peuple la femme n’est guère que la servante de son mari. Un aimable et sérieux écrivain, qui connaît parfaitement ces matières, Mme la princesse de Belgiojoso, montrait dernièrement ici même [3], et avec beaucoup de bonheur, cette condition subalterne de la femme en Lombardie. Mme Crawford reproduit les mêmes observations pour la Toscane. Quand le travail est fini et que le mari sort, la ménagère doit rester au logis. « Il ferait beau voir, disait l’une de ces créatures dévouées, mon mari m’emmener à la promenade! Comme cela ferait rire les voisins! comme ils nous montreraient au doigt en nous voyant sortir ensemble, bras dessus, bras dessous, comme deux amoureux, ou côte à côte, en voiture, nous prodiguant les mots tendres, mon cœur, mon âme, et mille autres fadaises! Non, non, les femmes doivent rester à la maison pour la nettoyer, épousseter les meubles et faire la cuisine! Si nous voulons que la vie soit supportable et que la paix règne dans le ménage, il faut que nous sachions endurer avec douceur et patience un regard sévère, une parole dure...» Mme Crawford n’a vu dans ce langage que le signe de l’asservissement, de l’avilissement de la femme, et il ne paraît point qu’elle en ait été attendrie. Cependant, si les femmes qui raisonnent de la sorte sont nombreuses en Italie, le bonheur domestique n’y doit pas être si rare, car on chercherait vainement un meilleur moyen de l’assurer. Certes on ne peut dire que les vertus de leur état font défaut à ces épouses fidèles, à ces bonnes mères de famille : elles manquent peut-être d’élévation, d’idéal, de poésie; mais on ne saurait sans injustice les accuser de tyrannie, d’insubordination ni de frivolité. Enfin comment concilier la sévérité des mœurs en Italie par rapport à la vie extérieure des femmes avec la tolérance qu’on y professe par rapport à l’amour? Il semble que chacun soit César et qu’aucune femme ne doive être soupçonnée, et cependant on admet ces cavaliers servans dont il est bien surprenant que Mme Crawford n’ait pas dit un mot, et il n’y a qu’indulgence pour toute beauté qui n’a qu’un amant à la fois, pourvu qu’elle soit séparée de son mari. Ce qui ne se pardonne pas, c’est de se vendre; mais se rendre et se donner, c’est obéir à la voix du cœur, qui est le maître de la vie humaine, et l’on a tout dit contre une accusation d’intrigue ou de liaison amoureuse quand on répond : «Elle l’aimait! » Comme les Français, les Italiens ne veulent pas de scandale; seulement nous en voyons où ils n’en voient pas, et réciproquement.

Après la veuve et la femme mariée, c’est le tour de la jeune fille. Mme Crawford insiste toujours sur la privation absolue de liberté; mais ici elle exagère visiblement. Elle avait des billets pour la cérémonie du lavement des pieds au palais Pitti, cérémonie présidée par le grand-duc lui-même, et elle voulait y conduire la fille de son hôtesse. Il y avait à peine dix minutes de chemin; cependant la mère prudente refusa son consentement, sous prétexte qu’elle n’avait sous la main aucun membre de sa famille pour conduire la jeune personne. De là Mme Crawford se hâte de conclure, par une généralisation hardie, que les jeunes Florentines ne peuvent sortir qu’accompagnées d’un très proche parent. Ici l’erreur est manifeste, et il faut croire, ou que Mme Crawford était encore peu connue, ou que la mère craignait que sa fille ne saisît l’occasion pour échanger quelques signes avec son amant, ou admettre mille autres raisons que nous ne saurions deviner. Sans généraliser un pareil exemple, on peut remarquer que l’habitude de vivre trop constamment sous la protection d’autrui a pour les jeunes filles des conséquences très diverses, mais également déplorables. D’abord, si le hasard fait qu’elles soient un seul instant livrées à elles-mêmes, elles sont incapables de vaincre la moindre difficulté. Ensuite elles n’ont le droit ni de choisir un mari, ni même de refuser celui qu’acceptent leurs parens; n’osant résister en face, elles font mille manœuvres souterraines qui leur apprennent l’hypocrisie et les préparent au vice. Dans les rues, elles répondent par des œillades assassines aux regards audacieux des passans qui leur plaisent : où une Anglaise verrait un outrage, elles ne voient qu’un hommage rendu à leur beauté. C’est surtout à l’église qu’elles font leurs conquêtes : elles s’y présentent toujours sous les armes. Un jeune homme qui n’est remarquable, en apparence du moins, que par ses favoris ou ses moustaches se place debout devant celle qu’il a choisie, et, la couvant des yeux, il boit, comme dit le poète, un profond amour. En sortant de l’église, il offre de l’eau bénite, suit la belle dans la rue, apprend ainsi où elle demeure : huit jours après, il est son amant ou il demande sa main.

C’est ainsi que vont les choses en Italie, à la vapeur. Il n’est pas jusqu’aux mariages de raison qu’on ne mène assez brusquement, témoin celui que raconte Mme Crawford. Durant l’été de 1856, une veuve de Pérouse s’était rendue avec sa fille aux bains de Livourne. Tous les regards étaient pour la bella Perugiana, comme on l’appelait, car elle avait la taille et le teint d’une Anglaise avec les cheveux et les yeux d’une Italienne, assemblage, ajoute Mme Crawford, aussi rare que séduisant. On passait et repassait devant sa porte, si bien que les fonctions de sa mère, qui s’était érigée en duègne, n’étaient pas une sinécure. Pour lui rendre justice, la mère était à la hauteur de sa tâche. Elle avait congédié tous ses domestiques, de peur qu’ils ne fussent des intermédiaires pour les messages d’amour. Elle et sa fille faisaient toute la besogne de leur intérieur, avec cette différence que la bella Perugiana s’en acquittait au plus mal. Un jour, en secouant par la fenêtre le linge dont elle essuyait les meubles, elle le laissa tomber par négligence dans la cour d’un café qui se trouvait au-dessous. Comme l’appartement n’était qu’au premier étage, le mal fut aisément réparé; il se trouva, à point nommé, un bon jeune homme, plein de complaisance, pour renvoyer l’objet aux belles mains qui l’avaient laissé tomber. Les semaines s’écoulèrent. La mère vigilante avait toutes les raisons du monde d’être contente de sa fille, si ce n’est qu’elle était d’une maladresse extrême, et que presque chaque jour elle laissait tomber quelque chose par la fenêtre... Les conseils, les leçons, les reproches, n’y pouvaient rien. Enfin le paquet si complaisamment renvoyé se trompa un jour d’adresse; la mère y trouva une lettre, du papier, de l’encre, des plumes, toute une provision qu’il était sans doute urgent de renouveler. Grande fut la colère; bientôt la lutte recommença, mais la surveillance finit par rester victorieuse. La belle « se brisa les ailes contre les barreaux de sa cage, » et quand elle partit de Livourne, elle était fiancée à un riche seigneur qui n’était pas son officieux du café. Elle avait un titre, « et, ajoute amèrement Mme Crawford, de la fortune : que pouvait-elle désirer de plus? »

Mme Crawford s’emporte contre la tyrannique surveillance qui arrive à conclure de pareilles unions. Je ne sais si la surveillance est aussi inutile en Angleterre qu’elle y paraît odieuse ; mais on ne saurait en nier l’utilité dans un pays où le tempérament et l’imagination sont embrasés par le soleil brûlant du midi. Cette attention que les Italiens portent au mariage de leurs enfans a d’ailleurs donné naissance à une institution qui a déjà ses titres de noblesse, et dont le principe est excellent, je veux dire le Mont-des-Filles, comme on l’appelait autrefois, et la Société de Saint-Jean-Baptiste, comme on l’appelle aujourd’hui. On donne aux pauvres filles, quand elles se marient, une dot de 50 écus, environ 275 francs de notre monnaie. Si modique que soit cette somme, elle n’est pas sans importance en Italie pour des gens de cette condition. À quel prix cependant ne faut-il pas acheter cette faveur ! Les filles nubiles qui y prétendent doivent avoir rempli jusque-là leurs devoirs religieux avec une exactitude scrupuleuse ; chaque fois qu’elles manquent d’assister à l’office, elles sont tenues de présenter une excuse : à la troisième absence, elles perdent tous leurs droits, fussent-elles les plus vertueuses du monde. À trente-cinq ans, si elles n’ont pas trouvé un mari, elles sont mises à la réforme et ne peuvent plus rien obtenir. Quoi de plus propre à encourager l’hypocrisie et la chasse aux maris ? C’est ainsi qu’il est toujours facile de dénaturer les meilleures institutions.

Rien ne contribue plus à l’abaissement des femmes que l’éducation qu’elles reçoivent, ou plutôt l’ignorance d’où leurs familles ne jugent pas à propos de les tirer. Il n’y a pas de pays en Europe où l’on ne puisse faire, sur ce point, le procès aux institutions ; mais ce que Mme Crawford rapporte de la Toscane dépasse toute croyance. Comme il n’est pas facile aux hommes d’observer les jeunes filles, et que l’accès des établissemens où s’écoulent stérilement leurs plus précieuses années est à peu près interdit, il faut, sinon croire Mme Crawford sur parole, du moins l’écouter avec la curiosité qu’un sujet si peu connu mérite, et avec l’attention que commande sa sincérité.

C’est un fait admis que l’instruction est surtout répandue dans les pays protestans ; parmi ceux qui n’ont pas secoué les lois de l’église, on peut suivre du nord au midi les fâcheux résultats de l’ignorance. Que dire pourtant de l’Italie sous ce rapport ? Non-seulement l’ignorance règne dans le peuple italien, mais la petite bourgeoisie elle-même n’a pas encore su s’en affranchir. Mme Crawford cite à ce propos l’exemple d’une personne qu’elle vit aux bains de Monte-Catini, et qui était la femme d’un fonctionnaire d’un rang honorable. Eh bien ! cette excellente mère de famille, dont l’extérieur et la tenue commandaient le respect, ne savait ni lire ni écrire. Le piquant de l’affaire, c’est qu’elle était fille d’un maître d’école. Comme Mme Crawford lui marquait sa surprise : « Mon père, répondit la pauvre femme, pensait que de semblables connaissances sont inutiles à notre sexe, et que l’avantage que j’en retirerais ne valait pas le dérangement et le mal que nous nous donnerions tous deux, lui pour enseigner, moi pour apprendre. » Veut-on se rabattre sur ce qu’on appelle dans la péninsule les éducations brillantes ? Deux jeunes filles qu’on présenta un jour à Mme Crawford passaient pour des modèles ; elles excitaient la jalousie de toutes les mères. Ces petites merveilles savaient jouer passablement du piano, balbutier quelques mots de français, dire en anglais good morning et good night. Du reste. elles ne pouvaient écrire qu’en caractères gros et mal formés, comme les enfans, et sur des feuilles rayées ; elles ignoraient si complètement l’histoire et la géographie, qu’elles ne se doutaient même pas qu’il existât de par le monde un lac de Côme. Une autre, une jolie Florentine, demandait à Mme Crawford si Londres était plus loin que l’Amérique. Sur la réponse qui lui fut faite que c’était le contraire, la pauvre enfant garda un instant le silence, et Mme Crawford crut naïvement que c’était par honte de son erreur. Quel ne fut donc pas son étonnement quand elle entendit sa jeune interlocutrice reprendre la parole pour émettre la réflexion suivante : « Mon Dieu ! quelle grande ville doit être l’Amérique ! » Un assez long séjour en Toscane ne nous a laissé le souvenir de rien d’aussi excentrique en ce genre. Toutefois nous n’oserions penser que Mme Crawford ait mal entendu et se soit trompée. C’est dans son penchant à généraliser que consiste, je le crois, sa principale erreur. Ce qui me paraît le plus significatif, c’est une visite qu’elle fit dans une des premières institutions de Florence un jour d’examens publics, où par conséquent tout était préparé d’avance pour jeter, comme on dit, de la poudre aux yeux de l’auditoire. Ces examens de parade, où l’on demande gravement à des élèves de dix à seize ans combien il y a de voyelles dans la langue italienne, et autres niaiseries de même force, font tristement sourire Mme Crawford, et en se retirant elle a peine à dire ce qui l’étonne le plus, l’incapacité des maîtres ou l’ignorance des disciples.

La conclusion que Mme Crawford tire de ces observations minutieuses, c’est qu’avant, pendant et après le mariage, le foyer domestique, en Italie, est constitué contrairement à tous les principes que suggère le bon sens, et qu’une organisation sociale qui supprime ou rend si difficiles les vertus domestiques est également contraire aux vertus publiques. Heureusement cette conclusion ne saurait être admise dans toute sa rigueur. Le dévouement à la cause nationale, l’enthousiasme patriotique paraît-il moindre chez les femmes que chez les hommes ? N’ont-elles pas su, pendant de longues années, s’imposer les plus durs sacrifices, se priver des plaisirs qu’elles recherchent d’ordinaire, plutôt que de les partager avec l’étranger ou de les prendre sous ses yeux et à son profit ? Ces femmes héroïques, dignes des anciens temps, qui, après avoir perdu sur les champs de bataille, en 1848, les premiers-nés de leurs enfans, n’ont point hésité, onze ans après, à sacrifier les autres, à qui persuadera-t-on qu’elles sont peu capables des nobles sentimens qui élèvent l’âme, ou plutôt qui en révèlent l’élévation native ? L’Italie a toujours été féconde en femmes supérieures : chez les anciens par leur ferme courage, au moyen âge par leur science, à l’aurore des temps modernes par leur fidélité inébranlable aux opinions religieuses qu’elles avaient adoptées. Aujourd’hui les femmes italiennes manquent peut-être de savoir et ne songent point à lutter avec leurs maris dans l’arène de la science ; mais, comme ces matrones romaines dont elles semblent descendues, elles ont l’intelligence ouverte, le cœur sensible et ferme, le corps et l’âme prêts à tous les dévouemens. Que sera-ce quand l’esprit moderne, triomphant des mauvais gouvernemens, leur permettra de prendre leur essor !

On vient de voir comment Mme Crawford parle des villes, ou plutôt de ceux qui les habitent ; on pourra juger tout d’abord de ce qu’elle pense des campagnes par cela seul qu’elle dit nettement que l’Italie est tout entière dans les villes. Il y a du vrai dans cette observation, d’ailleurs si absolue, car si l’on trouve dans les campagnes des hommes doués de toutes les vertus privées, on ne saurait malheureusement nier que les villes seules contiennent des citoyens. Mme Crawford reproche leur ignorance aux paysans de la Toscane ; la diffusion des lumières au sein des campagnes serait un fait trop nouveau dans les pays catholiques pour qu’on pût s’étonner de ne l’y pouvoir signaler. La superstition n’est point plus un trait caractéristique, quoique celle des Toscans soit parfois singulière. Ainsi ils sont persuadés que si le vin, qui est leur principale récolte, fait défaut depuis plusieurs années, on doit s’en prendre à la fumée que vomissent les locomotives des chemins de fer, ou même à la suppression du carnaval, qui avait été aboli à la suite des troubles de 1848, et qui a été rétabli récemment ! Certes voilà les marques d’une civilisation peu avancée, et cependant les paysans de la Toscane sont remarquables par un atticisme qu’on chercherait vainement ailleurs. Pour langue, ils n’ont point, comme leurs voisins de l’Italie du nord, un dur et affreux patois, mais l’admirable idiome du XVIe siècle que parlaient Machiavel, l’Arioste et Guicciardin. Aujourd’hui même, quand les maîtres en beau langage craignent de se laisser égarer par le goût dominant, ils se réfugient quelques mois dans ces poétiques montagnes, et s’y retrempent pour nous donner ensuite des modèles comme les écrits de M. Tommaseo.

Il faut être de mœurs naturellement délicates et exquises pour conserver ainsi sans altération grave les traditions d’une glorieuse époque ; aussi les paysans de la Toscane sont-ils d’une politesse qui charme les étrangers. On sait si les Anglais sont peu sensibles à cette qualité précieuse, qui n’est pour eux qu’affectation ridicule. Cependant Mme Crawford l’admire chez ces campagnards, parce qu’elle vient visiblement du cœur et non de ces règles artificielles qu’on suit dans les villes d’un air compassé. Rien n’est plaisant et mélodieux comme leur felice giorno, leur felice notte ; leur hospitalité est cordiale et naturelle ; ils s’excusent d’avoir si peu à offrir, mais ils offrent toujours quelque chose, un fruit, des fleurs, ou, à défaut de ces objets poétiques, des fèves, des petits pois ; ils invitent gracieusement leurs hôtes à rester plus longtemps chez eux ou du moins à revenir. Quel intérêt peuvent-ils avoir à être polis ? se demande l’écrivain anglais. Avec l’esprit positif de son île, l’auteur de Life in Tuscany trouve deux raisons pour expliquer leur accueil aimable, l’une particulière, l’autre générale : la première, c’est que les paysans italiens professent une admiration profonde pour John Bull ; la seconde, c’est que l’isolement où ils vivent leur fait une loi de la politesse, qui peut seule le faire cesser.

Il est certain que, l’Anglais en voyage, — et ils ne voient que celui-là, — étant un Crésus pour ces pauvres gens, ils se font de la Grande-Bretagne une idée extraordinaire. S’ils savaient assez de géographie pour avoir ouï parler du Pactole, ils croiraient certainement que le Pactole traverse Londres. Ils racontaient volontiers au sujet de Rosa Madiaï, condamnée, comme on sait, à la prison pour avoir lu la Bible, que le ministre anglais avait écrit au grand-duc que, si dans six semaines il n’avait pas remis Rosa et son mari en liberté, l’Angleterre enverrait une armée pour les délivrer et raser Florence. Néanmoins l’orgueil national de Mme Crawford fait ici fausse route. La politesse des paysans de Toscane est proverbiale parmi les voyageurs et même parmi ceux qui n’ont pas l’honneur d’être Anglais. Faut-il croire maintenant que l’isolement invite à la politesse ? Le contraire semble plus vraisemblable, et j’admire les raisons que présente Mme Crawford à l’appui de son opinion. « Si les paysans anglais ne sont pas polis, dit-elle, c’est que les lords vivent au milieu d’eux la moitié de l’année avec tout leur monde, et leur font comme une société qui rompt leur isolement. » Il faut avouer qu’on ne saurait être moins aimable pour la vieille aristocratie des comtés. Au reste, Mme Crawford ne flatte personne. Si la vérité lui arrache un éloge, elle trouve, comme on l’a vu, dans l’égoïsme et l’intérêt l’explication de toutes choses, et elle s’empresse de revenir aux défauts, qui frappent surtout son esprit critique. En Toscane, les paysans habitent des maisons beaucoup trop grandes, et par suite horriblement nues ; ils ne connaissent pas le comfortable, ils dînent d’une manière désastreuse, outrageante pour l’humanité, je veux dire d’une soupe sans goût, faite avec un morceau de bœuf microscopique, délayé dans des Ilots d’eau et flanqué de pâte de macaroni. Le soir, ils se contentent de café ou de pain dur. C’est là, je l’avoue, un grave défaut, et qui prouve que ces braves gens sont aussi sobres que pauvres ! Le seul dont il me paraisse impossible de les défendre après leur incapacité civique, inévitable fruit de leur ignorance, c’est la malpropreté de leurs demeures, qui fait un si étonnant contraste avec la splendeur de leurs champs.

Mme Crawford fait une exception pour les Lucquois, réunis, comme l’on sait, à la Toscane depuis la mort de l’ex-impératrice Marie-Louise, qui appela leur duc Charles-Louis à régner sur l’état de Parme. Elle leur trouve un esprit d’entreprise qui manque aux Toscans, et qu’elle approuve, parce qu’il a quelque chose d’anglais. Les Lucquois en effet quittent facilement leur pays pour gagner quelque argent ; mais, à la différence des Anglais, c’est toujours pour y revenir. Il y en a qui s’aventurent jusqu’en Amérique ; mais tous ceux que la mort ne surprend pas dans ces lointains pays veulent finir leurs jours au foyer paternel. Ils ont encore un autre titre à la sympathie de Mme Crawford : ils détestaient cordialement leur nouveau gouvernement et regrettaient l’ancien. Or Mme Crawford paraît nourrir, j’ignore pour quelles causes, les mêmes sentimens envers le grand-duc Léopold et toute sa famille. Elle ne laisse passer aucune occasion de décrier non-seulement la manière de gouverner des archiducs, ce qui est fort explicable, mais encore leur personne, à son avis dépourvue de l’air noble et majestueux qui conviendrait à leur rang. Quant aux Lucquois, leurs griefs sont de peu de portée : ils se plaignent d’une légère augmentation d’impôts et de ce que leur maître est placé hors de leur vue. Ils aimaient à voir au milieu d’eux un principicule dont la familiarité bizarre et triviale leur plaisait. Mme Crawford rapporte à ce sujet une anecdote caractéristique.

Un jour, le duc Charles-Louis se promenait dans la campagne, déguisé en paysan. Il s’était avancé un peu loin, et craignait pour ses jambes la fatigue du retour. Ayant aperçu un baroccio, sorte de charrette du pays, il attendit donc qu’elle fût à portée, et pria le baroccino de le conduire jusqu’à Lucques. Le bonhomme ne se fit pas prier, le duc monta, s’assit auprès de lui, et, tout en cheminant, une conversation à bâtons rompus s’engagea entre eux. Le paysan étant venu à prononcer le nom de Charles-Louis : — Eh bien ! que dit-on de lui ? dit le prince. Que pensez-vous de son gouvernement ?

— Oh ! son gouvernement n’est pas mauvais, pour nous du moins, gens de la campagne : les impôts ne sont pas trop lourds ; sur lui-même, je n’ai pas beaucoup à dire, si ce n’est que les femmes le mènent par le bout du nez.

— Le pauvre homme ! dit le duc en souriant. Ce n’est pas un grand crime, car il y a de par le monde bien des gens honnêtes et sages qui n’ont pas à cet égard plus de fermeté que lui.

La conversation continua sans être troublée par cet incident. Arrivé aux portes de Lucques, Charles-Louis descendit, remercia son baroccino, et reprit le chemin du palais. Il avait été reconnu par un des préposés de l’octroi, et cet homme, suivant l’habitude, avait respecté son incognito ; mais en examinant le baroccio, comme son devoir l’y obligeait, il apprit au paysan quel voyageur il avait conduit à la ville.

— Le duc ! s’écria le baroccino en émoi. Santiasima Vergine ! qu’ai-je fait ! Si vous saviez ce que je lui ai dit ! Je suis un homme perdu ! je suis un homme mort !

Et, appelant tous les saints du calendrier à son aide, il courut à toutes jambes après le duc, qu’il eut bientôt rejoint. Il se jeta tout tremblant à genoux, et demanda pardon à l’excellence, comme il disait, de ce qui lui était échappé sur lui et sur les dômes.

— Oh ! s’il n’y a que cela, le pardon est accordé, dit Charles-Louis. Il n’y a pas un homme sur dix qui échappe à la tyrannie du cotillon ; pourquoi serais-je fâché de subir le même sort que les autres ? Rassurez-vous, et retournez à vos affaires.

Et en s’éloignant le duc glissa deux écus dans la main du baroccino.

Voilà, je l’accorde, un assez bon prince et même un assez bon homme. Toutefois je l’aimerais mieux sous d’autres habits que ceux d’un paysan, qu’il ne pouvait revêtir que par un certain goût pour l’espionnage ou la trivialité. S’il voulait passer incognito, un modeste habit bourgeois lui eût mieux convenu. J’aimerais surtout qu’il n’eût pas attendu, pour donner ses deux écus, les excuses du baroccino. Au reste, s’il obtint la faveur de ses sujets à Lucques, il n’en fut pas de même à Parme, où il est mort exécré.

Bien que les Lucquois aient l’esprit d’entreprise à un plus haut degré que les Toscans, la civilisation est chez eux moins développée, et il n’en est pas de marque plus éclatante que l’ignorance où ils semblent être des droits et de la dignité de l’homme. J’allais quitter la Toscane et rentrer en France en passant par Bastia. Le bateau à vapeur de Livourne devait partir le soir même. Des environs du port, où je me promenais, je le vis entouré trois ou quatre heures à l’avance d’un grand nombre de barques remplies de Lucquois. Ils allaient en Corse pour faire la vendange, et attendaient paisiblement qu’il leur fût permis de monter à bord. Quand je m’y rendis moi-même avec d’autres passagers, leurs barques s’écartèrent pour faire place à la nôtre, et ce ne fut que lorsqu’on eut tout arrangé sur le navire, au moment même du départ, qu’il leur fut permis d’y monter, ils étaient si nombreux, qu’ils encombraient le pont, -et qu’on avait toutes les peines du monde à circuler. Quand vint la nuit, ce fut bien plus encore. Ces pauvres gens se couchèrent ou plutôt s’accroupirent à la place qu’ils occupaient, les uns sur les autres, et si serrés qu’on aurait vainement cherché un peu d’espace libre pour poser le pied. J’étais à l’avant et me trouvais fort embarrassé pour retourner à l’arrière, je me croyais même condamné à une réclusion forcée de ce côté, et j’en prenais mon parti, car le temps était magnifique, et la traversée devait s’accomplir en quelques heures ; mais je me demandais avec curiosité comment s’y prendraient les matelots pour faire leur service. La réponse ne fut pas longtemps à venir : ils avaient trouvé un moyen que je n’aurais jamais imaginé ; ils couraient sur les pauvres Lucquois avec leurs souliers ferrés, comme ils eussent fait sur le tillac même. Je m’attendais à entendre les opprimés se plaindre, se lever en protestant, ou tout au moins témoigner, en se remuant et par un grognement sourd, que la chose leur était désagréable : pas un ne bougea ; ils dormaient profondément, ronflaient en conscience, et ne s’éveillèrent que dans le port de Bastia. Ceux qui n’avaient pu fermer les yeux trouvaient fort naturel qu’on les traitât ainsi. Que de temps ne faudra-t-il pas encore pour faire de ces pauvres gens des citoyens !

On a pu remarquer que Mme Crawford étudie mieux les villes que les campagnes. La raison en est évidente. Pour bien connaître les paysans, il n’aurait pas fallu passer moins de temps avec eux qu’avec les habitans des villes ; or c’est à quoi s’opposait l’amour du comfortable. Comme il fallait y renoncer dans les demeures des montagnards, un voyageur anglais ne pouvait les voir qu’en passant et les juger que sur l’apparence. C’est pour ce qu’elle dit des villes que l’auteur de la Vie en Toscane mérite pleine confiance. Si elle n’a pas tout vu, elle a bien vu du moins ce qu’elle a observé, et ses études sur les femmes pourraient devenir, si elles étaient connues en Italie, un salutaire avertissement. Toutefois on ne saurait s’associer aux désolantes conclusions de cet ouvrage. « Malgré de bonnes qualités, dit Mme Crawford, les Italiens sont un triste peuple ; il leur manque, parmi tant d’autres choses, l’unité de pensées, de sentimens, d’aspirations. Or un triste peuple n’a jamais qu’un mauvais gouvernement. » Comme il n’est pas moins vrai que les mauvais gouvernemens font les mauvais peuples, on avouera qu’il est à la fois cruel et injuste d’enfermer les Italiens dans ce cercle vicieux. Ils peuvent se corriger d’eux-mêmes et devenir meilleurs au contact de la liberté : le voisinage, l’exemple du Piémont a déjà fait des merveilles. On leur reprochait de ne pas savoir s’entendre, ils se sont concertés pour la guerre de l’indépendance ; on leur reprochait les prétentions municipales, la Toscane, Parme, Modène, la Lombardie, les Romagnes, la malheureuse Vénétie elle-même, se sont mises d’accord pour se soumettre au Piémont et former un grand état constitutionnel et libre de toutes les provinces du nord et du centre de l’Italie. Ainsi les uns ont foulé aux pieds leurs rivalités de clocher, les autres leurs idées républicaines ; est-ce leur faute si l’heureux résultat n’a pu encore être atteint, et vit-on jamais dans l’histoire un plus touchant effort pour effacer les traces des discordes du passé ?


P. BRISSET.


V. DE MARS.


  1. Quel étranger, par exemple, n’a vu s’ouvrir devant lui la maison de M. Vieusseux, de ce respectable vieillard qui, sans être Italien, et dans sa modeste condition de libraire, a su, depuis tant d’années, grouper autour de lui toutes les forces vives du pays, les jeunes gens qui en sont l’avenir et les hommes d’élite qui en sont déjà l’honneur?
  2. Voyez, dans la Revue du 15 mai 1859, les souvenirs de Toscane réunis sous le titre de Pichichia.
  3. Voyez, dans la Revue du 15 mai et du 1er juin, Rachel, histoire lombarde.