Chronique de la quinzaine - 30 septembre 1891

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Chronique n° 1427
30 septembre 1891


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




30 septembre.

Avant qu’il soit longtemps maintenant, la trêve des vacances de la politique aura pris fin. Les chambres françaises ne vont plus tarder à rentrer ; nous reviendrons toujours assez tôt aux combats de parole, aux manèges des partis, aux interpellations qu’on nous promet, peut-être aux coups de théâtre parlementaires. Les plus beaux jours sont passés dans le silence de la tribune ; ils n’auront pas cette fois passé en vain pour l’honneur et le profit de la France. Cet automne de 1891, en effet, pourrait avoir sa place dans l’histoire. Il aura été marqué et par les scènes de Cronstadt, de Portsmouth, et par les manœuvres de l’Est, et par le calme universel des esprits, et par le mouvement de pacification intérieure qui est dans l’instinct public, qui se manifeste sous mille formes. Tout cela marche ensemble et s’accorde merveilleusement. Les fêtes de Cronstadt et de Portsmouth restent ce qu’elles sont, avec les suites encore inconnues que la prévoyance des hommes saura leur donner. Les manœuvres de Champagne, ces manœuvres qui viennent de s’achever, qui apparaissent désormais comme une expérience aussi brillante que décisive, auront eu le mérite d’offrir le rassurant spectacle de notre armée nouvelle, de montrer une France digne de la position qui lui est faite dans l’estime du monde. Elles ont été sans doute une grande et instructive épreuve militaire ; elles ont été aussi une grande expérience morale. Elles ont eu de plus cette heureuse fortune de garder jusqu’au bout leur sérieux et viril caractère, de n’être dénaturées ni par des manifestations frivoles, ni par les discours qui en ont été le commentaire et le couronnement. M. le président de la république, soit dans ses rencontres avec nos généraux, soit dans ses réceptions de toutes les autorités, du clergé lui-même, accouru sur son passage, a parlé avec la mesure et la dignité d’un chef d’État qui se sent écouté. M. le président du conseil, en se retrouvant comme ministre de la guerre au milieu de nos officiers tout chauds des manœuvres, s’est exprimé avec une fierté simple et juste sur l’armée, avec une modération prévoyante sur la politique, sans rien exagérer, sans rien diminuer. M. le ministre de l’intérieur, à son tour, allant célébrer à Carpentras l’anniversaire de la réunion du Comtat Venaissin, a tenu le même langage avec ses pointes humoristiques. On peut dire qu’il y a généralement dans tous les discours de la saison deux choses également sensibles : un sentiment profond et confiant de la puissance renaissante de la France, et un vœu pour « l’union de tous les Français. » C’est le ton et comme le mot d’ordre du jour : c’est l’inspiration qui domine dans l’esprit des chefs de l’église allant porter leurs hommages à M. le président Garnot, dans les réponses sobres et pourtant significatives du chef de l’État comme dans les harangues ministérielles. Tout porte à la conciliation par le patriotisme.

Ce n’est point, il est vrai, que dans cette situation nouvelle il n’y ait des paroles discordantes, des trouble-fêtes qui semblent se réveiller à mesure qu’on approche de la session. Il y a les organisateurs de manifestations, les héros du patriotisme faux et tapageur, qui ne peuvent supporter la représentation d’un opéra allemand, du Lohengrin, de Wagner, et vont faire du bruit au risque de provoquer des incidens qui pourraient embarrasser le gouvernement. 11 y a aussi les radicaux mécontens et agacés, qui ne peuvent sans frémir entendre parler de la paix religieuse, qui se mettent dans de bizarres colères toutes les fois qu’ils voient un évêque approcher de M. le président de la république et qui menacent le chef de l’État de leurs foudres, les ministres de leurs interpellations à la session prochaine. Un ancien ministre, toujours à la recherche d’un rôle, M. Goblet, a saisi l’autre jour l’occasion de se remettre en scène par un discours d’avocat acariâtre et brouillon contre la politique du moment. Il est certain que les choses marchaient autrement, qu’elles avaient un autre éclat à l’époque où l’ancien président du conseil, ministre des affaires étrangères, avait à dévorer les injures de M. Crispi et envoyait ses gendarmes faire le coup de feu contre des femmes et des enfans rassemblés dans une chapelle ! Voilà qui était une politique ! Aussi M. Goblet n’est-il pas content et traite-t-il du haut de ses succès « certains personnages politiques, » qui rêvent « l’union de tous les citoyens sur le terrain de la république. » Quoi donc ? on parle d’apaisement ! on parle de rallier les dissidens ! on a la singulière idée d’attacher quelque importance à la modération de l’Église, d’avoir des égards pour les croyances et les sentimens d’une grande partie de la France ! « Que signifie ce langage ? » M. Goblet ne l’entend pas ainsi et ne cache pas sa mauvaise humeur. 11 tient à rester un de ces « pointus » du radicalisme dont l’idéal est la guerre dans le pays : c’est tout ce qu’il a appris ! mais il est heureusement bien clair que toute cette politique de division, d’exclusion va contre le courant universel, et les derniers efforts de l’esprit de secte n’ont d’autre résultat que de rendre plus sensible un fait qui domine tout à l’heure qu’il est, qui résume pour ainsi dire la moralité d’une situation nouvelle. Ce fait, c’est l’intime solidarité entre la politique extérieure qui vient de se dégager avec éclat et ce mouvement de pacification intérieure qui se dessine de plus en plus.

Au fond, tout est là aujourd’hui. On aurait beau se démener, faire de la politique de parti ou de coterie, de passion ou d’intrigue, pour essayer d’embarrasser les ministres qui voudront se laisser embarrasser : la réalité reste ce qu’elle est. Il y a un lien intime entre la position que la France a reconquise, qu’elle veut sans doute garder, et l’administration du pays, entre les desseins qu’on veut poursuivre à l’extérieur et ce qu’on fera à l’intérieur. Tout se tient dans les affaires humaines, tout a sa secrète et irrésistible logique. 11 est évident que, si la république, qui a ses vingt ans de durée, qui est restée longtemps isolée, a fini par réussir à retrouver des alliés, à relever la France dans les conseils du monde, ce n’est pas par les souvenirs qu’elle réveille, par les guerres intestines qu’elle rappelle, par les traditions orageuses qui sont partout dans son histoire : ce n’est pas non plus par des excès de politique qui l’ont un instant compromise il y a deux ans et qui pèsent encore sur elle. Non, sûrement ce n’est pas pour le bon plaisir des radicaux, de M. le pasteur Dide, de M. Goblet et de M. Pochon que l’empereur de Russie et la reine Victoria ont donné droit de cité à la Marseillaise dans leurs banquets ! Si la république a réussi, c’est parce que, malgré tout, sur deux ou trois points essentiels, elle a su se plier aux conditions d’un régime régulier et aux obligations que lui créaient les malheurs du pays, être, en un mot, la république nouvelle de 1871-1891, non la république de 1793. Elle s’est défendue des propagandes qui lui auraient certainement fermé l’Europe et n’a cessé d’être prudente dans sa diplomatie. Elle a su, pardessus tout, réaliser le premier des desseins, celui de reconstituer cette armée dont les dernières manœuvres ont offert le généreux spectacle, que M. le président de la république a pu justement appeler « une école d’abnégation, de dévoûment et de discipline nationale. » Elle a, somme toute, fini par inspirer cette idée qu’à travers les mobilités ministérielles, les contradictions des partis, et même les turbulences de sectes, il y avait toujours une France sur laquelle on pouvait compter. Et, qu’on le remarque bien, les derniers, les plus éclatans témoignages de la confiance rendue à notre nation ont précisément coïncidé avec les progrès de cette pacification intérieure qui est dans les discours, si elle n’est pas encore toujours dans les faits.

Aujourd’hui c’est fait, et la position que la république a reprise a sûrement sa signification et son importance ; mais il est bien évident aussi que ce qu’on a gagné par un certain esprit de conduite, on ne peut le garder qu’en s’inspirant plus que jamais de cet esprit, en alliant la sagesse à la force, comme l’a dit M. le président du conseil, et que l’intérêt extérieur réagit ici sur la direction de nos affaires intérieures. Est-ce qu’on croit que, si on se remettait à subir les pressions de secte, à raviver les persécutions et les dissensions, à répondre par la guerre à l’esprit de conciliation qui se manifeste partout, on irait bien loin sans péril ? On ne tarderait pas à perdre l’autorité et le crédit qu’on a reconquis. C’est là toute la question qui va s’agiter à la session prochaine, entre le gouvernement et ceux qui paraissent si pressés de l’interpeller. On se trouve par le fait entre deux politiques : l’une poursuivant la réhabilitation morale, diplomatique et militaire de la France en Europe par la modération prévoyante à l’intérieur, — l’autre remettant tout en doute par les agitations, les divisions et les exclusions. La France, par ses acclamations devant les scènes de Cronstadt, par l’émotion patriotique avec laquelle elle a suivi les manœuvres de son armée, par ses vœux d’apaisement, la France a prouvé qu’elle avait fait son choix, pour son honneur et pour son avantage !

Il fallait bien s’y attendre. Des événemens comme ceux qui se sont succédé en Europe depuis quelques mois, coups de théâtre de la politique, rapprochemens de puissans états, déplacemens des influences et des rapports des peuples, démonstrations internationales, tous ces événemens ne s’accomplissent pas sans laisser un certain ébranlement dans l’opinion.

Si au premier moment, au lendemain de l’apparition de l’escadre française à Cronstadt, il y a eu de l’incertitude, une vague impression de surprise, si on a même affecté de ne point s’émouvoir, on n’a pas tardé à se dédommager ; on s’est bientôt livré à tous les mouvemens d’une curiosité inquiète ou irritée. On s’est remis plus que jamais à recommencer l’inévitable campagne des faux bruits, des commentaires soupçonneux et des polémiques acerbes. Portsmouth n’a pas corrigé Cronstadt même en Angleterre, au moins au camp du vieux torysme, où les ressentimens et les ombrages ont survécu aux démonstrations de cordialité dont la reine elle-même avait donné le signal. Bref, les agités et les irascibles de tous les pays, les nouvellistes et les polémistes qui ont la prétention de régenter l’opinion, n’ont rien négligé pour raviver les défiances, pour ramener le continent à une de ces situations où tout devient prétexte à émotion. Les zélateurs, les défenseurs attitrés ou intéressés de la triple alliance ont eu beau s’en défendre, ils se sont sentis troublés et ils ont poussé le cri d’alarme avec une sorte de naïveté. Tant que la triple alliance existait seule, et seule prétendait être l’arbitre du monde, oh ! tout était pour le mieux, l’Europe pouvait dormir en paix ! Depuis que de récens évcnemens ont révélé qu’il pouvait y avoir une autre alliance opposant à tout un contrepoids de diplomatie et de force, rétablissant et garantissant l’équilibre universel, c’est bien clair, tout est au plus mal. La France et la Russie ne se sont évidemment rapprochées qu’avec de mauvais desseins et ne peuvent que préméditer de dangereuses entreprises ! Ce qu’elles ont fait simplement pour se défendre, pour maintenir leur position et leur autorité de grandes puissances dans les affaires du monde est aussitôt transformé en menace d’agressions ! On n’est pas embarrassé. Les moindres incidens sont systématiquement grossis ; s’ils n’existent pas, on les invente, en les accompagnant d’interprétations perfides, des commentaires les mieux faits pour aigrir tous les rapports. Les faux bruits courent partout et à propos de tout, souvent propagés et exploités par les spéculateurs de tous les pays qui jouent avec la paix de l’Europe. Tactique des bourses, tactique des journaux impatiens d’offrir du nouveau ou des indiscrétions au public, le résultat est le même : c’est l’opinion tenue sans cesse en alarme, aiguillonnée, fatiguée et inquiétée à tout propos.

On n’a que le choix de l’incident, des fausses nouvelles et des polémiques excitantes depuis quelques jours. Y a-t-il, non pas même l’apparence d’un différend, mais quelques explications des plus simples entre le représentant du tsar à Constantinople et le cabinet ottoman, au sujet du passage de deux navires russes dans les Dardanelles ? Il n’en faut pas plus pour mettre les esprits en campagne. C’est bien évident, les conventions de 18^1, de 1856 qui règlent le régime des Dardanelles, qui forment le droit public de l’Europe sur le Bosphore, ces conventions sont audacieusement méconnues et violées ! La Russie a saisi l’occasion de peser sur le divan, de reprendre, par ses pressions ou ses séductions, son ascendant à Constantinople ! La Russie, dans une prévision de guerre, a voulu ménager subrepticement à ses navires un passage de la Mer-Noire dans la Méditerranée, — et naturellement elle avait concerté son coup avec la France, qui a été sa complice auprès du divan ! Heureusement les gardiens de l’ordre public et de la paix veillaient pour préserver l’Europe d’un danger imaginaire !

A peine cependant cette petite affaire du passage des navires russes s’est-elle trouvée réduite à sa plus simple expression, est survenu un autre faux bruit, d’une nature assez différente. Tout d’un coup, on a répandu la nouvelle que les Anglais, qui ont déjà l’île de Chypre, venaient de débarquer à Sigri, dans l’île de Mitylène, pour avoir une position de plus dans les mers d’Orient. Le fait est que personne n’en savait rien ni à Constantinople, ni même à Londres, ni à Saint-Pétersbourg, ni à Paris, et que tout ce qu’il y a eu paraît s’être réduit à un débarquement assez inoffensif de quelques hommes d’équipage d’un navire anglais descendus à terre pour des exercices. Ce n’était qu’un incident insignifiant ; n’importe, les nouvellistes et les polémistes n’on pas voulu se tenir pour battus. Ils ont encore épilogue et il s’est trouvé d’ingénieux théoriciens du droit des gens pour démontrer que, si l’occupation de Mitylène n’était pas vraie, elle aurait pu être vraie, que ce serait une réponse aux envahissemens moscovites, que l’Angleterre, après tout, n’aurait pu mieux faire que de s’emparer d’une île si bien placée, à proximité des Dardanelles, pour arrêter les navires russes. Heureusement le cabinet de la reine Victoria est étranger à ces théories de haute piraterie imaginées sur la foi d’une fausse nouvelle. On n’est pas au bout. Un jour on a découvert une entente secrète que la Russie et la France auraient négociée pour contraindre les Anglais à quitter l’Egypte ou même pour aller opérer en commun jusque dans l’extrême Orient, jusqu’en Chine. Un autre jour on imagine un incident de mer qui se serait passé dans la baie de Salonique, entre un navire italien et un navire marchand français, incident qui aurait montré sous un jour singulier les rapports des deux pays et qui n’est pas plus vrai que tout ce qu’on invente aujourd’hui.

Ainsi les bruits succèdent aux bruits dans ce bienheureux temps, et ce qu’il y a de plus frappant, c’est qu’ils sont le plus souvent imaginés et propagés par ceux qui se représentent eux-mêmes comme les plus zélés champions de la paix, comme les défenseurs d’une alliance créée pour la paix. Ils passeront sans doute comme bien d’autres choses et n’auraient qu’une médiocre importance s’ils ne révélaient un étrange état d’esprit dans certains camps politiques, s’il ne se mêlait aussi parfois à ces effervescences assez factices des manifestations qui pourraient donner à toute cette agitation un caractère plus inquiétant si elles se renouvelaient. Lorsque ce sont des journaux qui s’occupent à souffler le feu, à réveiller les défiances par les fausses nouvelles ou les polémiques irritantes, ils poursuivent une œuvre qui peut n’être pas absolument inoffensive, qui reste néanmoins impuissante devant le sang-froid des gouvernemens ; lorsque des souverains eux-mêmes se mettent à exhaler leur mauvaise humeur en discours passionnés et retentissans, on se demande ce que cela signifie, on ne sait plus trop où l’on va.

L’empereur Guillaume est décidément le prince aux surprises. Depuis quelque temps, soit qu’il fût encore sous l’influence des indispositions qui ont suivi son voyage à Londres, soit qu’il sentît la nécessité de se contenir, il semblait garder une certaine réserve. Il a eu il y a peu de temps son entrevue avec l’empereur François-Joseph à Schwarzenau, et s’il a confié ses impressions intimes à son allié de Vienne, il ne les a pas mises dans un discours, il a tout au plus célébré dans un toast les vertus militaires de l’armée allemande et de l’armée autrichienne. Il a prononcé récemment quelques allocutions à Munich, à Cassel, et il n’a rien dit d’extraordinaire. L’impétueux souverain paraissait être dans une phase de modération et de calme, — lorsque tout à coup, à Erfurt, à l’occasion des manœuvres du k° corps saxon, il a éclaté ! Guillaume II a cru devoir remuer tous les souvenirs des guerres d’autrefois, de la bataille d’Icna, de la revanche de 1813, faire appel aux passions belliqueuses des enfans de la Thuringe, Il y aurait certainement de la puérilité à ne pas voir que toute cette âpre véhémence est dirigée contre « l’ennemi commun : » il y aurait aussi quelque simplicité à trop s’émouvoir de ces boutades patriotiques et guerrières du banquet d’Erfurt. Oh ! le singulier discours, qui pourrait prêter à une étude psychologique, si l’on n’était dans une situation oii tout a sa gravité, où un Italien, naïvement féroce, appelait ces jours derniers l’étincelle qui devait mettre le feu au monde. Pour un souverain qui dispose de millions d’hommes et de la paix universelle, Guillaume II, en vérité, se laisse aller trop facilement à parler comme on parle dans une réunion publique, où l’on ne dispose heureusement de rien. Pour un jeune homme, le chef couronné de l’Allemagne nouvelle est un peu suranné et rétrograde. 11 en est encore à 181/i ! 11 a le langage des polémistes de la grande coalition et de l’émigration française ! Pour éviter de prononcer le nom de Napoléon, il se serait évertué à l’appeler le « parvenu corse, » le « conquérant corse. » Encore un peu, il l’eût appelé « l’ogre de Corse, » et il a cru voir partir d’Erfurt « le foudre vengeur qui l’a mis en pièces. » Qu’on ait cru nécessaire d’atténuer ce langage pour le public, soit ; l’âpreté de la passion et du ressentiment reste toujours. Or c’est là justement la question : que signifient en ce moment, en pleine paix, ces violentes sorties qui n’ont d’autre excuse que d’être une improvisation et qu’on croit devoir corriger après coup ?

Est-ce sous une pression d’instinct national que l’empereur Guillaume s’est laissé aller à ces emportemens de langage qui auraient pu ressembler à des défis, qui ont surpris l’Europe ? L’Allemagne est sans doute facilement accessible aux excitations et prompte à s’émouvoir du moindre incident qui touche son orgueil et ses ambitions ; elle ne se fait faute en toute occasion de témoigner son hostilité, ses défiances jalouses à l’égard de la France. Pour l’instant, l’Allemagne a d’autres affaires au moins aussi pressantes qui l’occupent, — et les mésaventures de sa politique coloniale en Afrique, et les agitations socialistes qui lui préparent peut-être une redoutable crise intérieure et le souci de son alimentation compromise par les sévères mesures douanières que le gouvernement russe a cru devoir adopter pour préserver sa propre population de la famine. Ce n’est pas le moment pour l’Allemagne do souhaiter et d’appeler la guerre. Est-ce pour répondre à des provocations venues de France que Guillaume II aurait essayé de remuer les passions belliqueuses et eu l’air de mettre la main sur son épée ? Mais il est au contraire un fait avéré, c’est la stricte et parfaite correction de la politique française depuis quelque temps. Dans les discours qu’ils ont récemment prononcés à la suite des manœuvres de l’Est, M. le président de la République, M. le président du conseil, bien qu’entourés de tous nos chefs d’armée et d’un certain appareil militaire qui écliauffe toujours les esprits, n’ont pas dit un mot qui pût ressembler à une provocation ou à une jactance. On s’est même généralement abstenu en France, par un sentiment de mesure assez caractéristique, d’attacher trop d’importance à des paroles impériales qui auraient pu paraître blessantes. Si dans un grand pays libre, dans une ville comme Paris, il y a toujours des trouble-fêtes, des agitateurs subalternes, disposés à manifester à propos de tout, fût-ce à l’occasion de la représentation de Lohengrin, le gouvernement a prouvé qu’il n’entendait pas laisser la politique du pays à la merci des brouillons. La France, pour sa part, n’a donné ni motif ni prétexte : il y a donc autre chose! Le plus vraisemblable est que le jeune empereur déçu de ses rêves de suprématie, irrité sans l’avouer des scènes de Cronstadt, aura saisi l’occasion de se dédommager par un éclat d’impatience et de mauvaise humeur. Ni Guillaume II avec ses toasts d’Erfurt, ni les défenseurs de la triple alliance, avec leur système de fausses nouvelles, ne croient certainement qu’il y ait à Paris ou à Saint-Pétersbourg une volonté délibérée de guerre: c’est le fait même de l’existence du rapprochement franco-russe qui les irrite en déconcertant leurs calculs, et c’est une raison de plus pour ne pas laisser dénaturer ce qu’on a justement appelé a une situation nouvelie, » pour se surveiller dans tout ce qu’on dit et ce qu’on fait. Le jeune et bouillant empereur s’apaisera, on doit le croire; il est même déjà à demi apaisé ou il tient à le paraître, puisque, par l’adoucissement du régime des passeports, il vient de mettre fin à cette sorte d’interdiction qui pesait depuis quelques années sur l’Alsace. C’est un acte bienvenu de conciliation après les déclamations contre « l’ennemi commun » et les vieilleries haineuses sur le « parvenu corse. » Le second mouvement vaut certes mieux ici que le premier. N’importe, il ne faudrait peut-être pas trop s’y fier; nous vivons, il faut l’avouer, dans un singulier état, où l’Europe, passant d’un jour à l’autre par toutes les contradictions, par toutes les phases de l’imprévu, est toujours réduite à se demander si elle va se réveiller sous le régime de la politique qui adoucit la condition de l’Alsace ou sous le régime 4e la politiqqe ^u discours d’Erfurt.

Les affaires des peuples sont étrangement compliquées aujourd’hui. Elles ne sont pas seulement en Europe, où les gouvernemens ont pourtant assez de peine à se reconnaître et à se conduire; elles sont dans toutes les régions du globe, dans l’extrême Orient comme en Afrique, partout où les nations du vieux monde sont engagées par leur politique, par leurs ambitions, tantôt divisées par les conflits d’influences, tantôt rapprochées par des intérêts communs. C’est l’univers entier qui est désormais livré à l’action des gouvernemens, à l’invasion des hardis explorateurs qui pénètrent dans les régions où nul n’avait pénétré jusqu’ici, et vont planter sur des terres inconnues le drapeau de leur pays, préparer des protectorats européens. Ce qui résultera de ce vaste travail est le secret de l’avenir. Dans tous les cas cette œuvre de conquête et de colonisation que nous, occidentau.x, nous appelons une œuvre de civilisation, ne s’accomplira pas sans peine. Le moindre établissement dans ces contrées mystérieuses coûtera bien des vies humaines ; chaque campagne de découverte dans l’Afrique équatoriale fera bien des victimes, comme ce jeune Français Crampel, qui vient de périr dans un de ses voyages. L’Allemagne, qui en est à ses débuts dans les entreprises lointaines, qui n’est du moins entrée que depuis quelques années dans cette voie des conquêtes coloniales, l’Allemagne elle-même en fait la dure expérience : elle commence à s’apercevoir qu’il ne sufiit pas départager idéalement avec l’Angleterre d’immenses espaces ou de signer des traités de protectorat avec le sultan de Zanzibar, que la domination réelle est plus difficile à fonder, et ce n’est pas sans émotion qu’elle vient de recevoir la nouvelle des échecs sanglans de quelques-uns de ses chefs ou de ses explorateurs.

La dernière de ces mésaventures meurtrières est celle de M. Zelewski qui, à la tête d’une expédition allemande, s’était mis en marche vers le lac Victoria-Nyanza, pour reconnaître et occuper ces vastes territoires. Il est bien parti, en effet, avec des forces composées d’Allemands et d’auxiliaires, même avec quelques canons ; mais il n’a pas tardé à se heurter contre des tribus en armes, qui l’ont assailli sur son chemin, et en fin de compte, les forces de M. Zelewski paraissent avoir été presque détruites. C’est un véritable massacre. D’un autre côté, sur un point différent, M. Péters, qui est un vieil Africain, semblerait avoir rencontré les mêmes difficultés, les mêmes résistances. En un mot, tout indique qu’il y aurait une violente fermentation parmi les masses indigènes qui se soulèvent contre la domination allemande, qui se vengent peut-être des rigueurs impitoyables déployées par le major Wismann au début de la conquête. Ce n’est point là, sans doute, un incident fait pour arrêter l’Allemagne : c’est du moins un signe des difficultés que doivent rencontrer toutes ces entreprises sur un continent inconnu, et tandis que le sang coule en Afrique pour étendre la suprématie européenne, bien d’autres questions qui intéressent aussi toutes les nations occidentales s’élèvent aux extrémités de l’Orient, jusqu’en Chine. Il ne s’agit pour l’Europe de rien moins que de préserver de toute insulte pu de tous périls, son influence, ses intérêts, ses établissemens, la vie et le bien de ses nationaux.

Ce n’est point, à vrai dire, une petite affaire que d’entrer en contestation avec un empire populeux qui a ses traditions séculaires, ses mœurs, sa civilisation, qui a été si longtemps fermé aux influences étrangères et dont le gouvernement est inipuissant à réprimer les passions nationales quand il ne les partage pas. La force de ce pouvoir qui s’appelle le Tsung-li-yamen est dans sa diplomatie captieuse, dans son inertie et dans l’immensité de l’empire. Il —ne repousse pas les réclamations, il les écoute, il a l’air de prendre quelques mesures et laisse le mal s’accomplir.

Lorsqu’il y a trente ans, la France et l’Angleterre se décidaient à engager une campagne contre la Chine et allaient jusqu’à Pékin pour obtenir la réparation de griefs accumulés, elles ont réussi sans doute en apparence. Elles ont imposé des traités, des garanties nouvelles, des conditions plus libérales pour les Européens ; elles n’ont pu changer ni les mœurs, ni les sentimens populaires, ni l’antipathie chinoise contre tout ce qui est étranger. Elles n’avaient conquis qu’une sécurité passagère, et par degrés l’instinct de race a reparu, pour se manifester bientôt avec un redoublement d’intensité. Il y a dix ans déjà, ceux qui ont longtemps pratiqué la Chine par l’apostolat démêlaient tous les signes d’une explosion, qui commencerait sans doute par des révoltes locales. L’amiral Courbet lui-même, qui se trouvait, il est vrai, en face des surexcitations causées par l’occupation française du Tonkin, l’amiral Courbet prévoyait et disait qu’on serait nécessairement conduit à une action plus énergique, plus décisive contre le Céleste-Empire. Ce qu’on prévoyait, c’est justement ce qui arrive. Depuis quelque temps en effet, les soulèvemens populaires se multiplient particulièrement dans la vallée du Yang-tsé, et dans tous ces mouvemens d’une nature peut-être assez compliquée, assez difficile à définir, la haine de l’étranger est visiblement le premier mobile ou le prétexte. Les missionnaires chrétiens, sans distinction de nationaliié, missionnaires français, allemands, anglais ou belges, sont attaqués dans leurs résidences, pillés et massacrés. Il n’est pas jusqu’aux États-Unis, qui n’aient vu récemment une de leurs missions saccagée et détruite par la populace. Les commerçans étrangers, les voyageurs comme les missionnaires, sont l’objet de mille violences dans l’empire. Les attentats ne se commettent pas généralement sur le littoral, où ils n’échapperaient pas à la répression des marines étrangères ; ils sont commis dans l’intérieur, où ils ne pourraient être atteints que par la justice locale, qui ne s’en occupe guère. Le Tsung-li-yamen, du haut de sa grandeur, ordonne sans doute de temps à autre quelques châtimens, et il vient même de soumettre à l’empereur un rapport plein de bonnes intentions, accompagné d’un édit sur la répression des désordres. Malheureusement, s’il est sincère, il est impuissant pour REVUE. — CHRONIQUE. 717

garantir la sécurité des étrangers; et la question pour les puissances de l’Occident est de savoir si elles ne doivent pas se charger elles-mêmes de la protection de leurs nationaux, comment elles peuvent assurer cette protection. C’est depuis quelques jours, à ce qu’il semble, un objet de délibération entre les cabinets de l’Europe. A quelques nuances près, la nécessité pour toutes les puissances est la même; l’intérêt de sécurité est le même, la dilliculté est d’aborder la question « de s’entendre sur des résolutions et une action communes. » Elle est d’autant plus délicate qu’on ne sait comment saisir cette situation, qu’en employant la coercition contre le gouvernement chinois, on risque de le livrer affaibli à des passions révolutionnaires qui le menacent peut-être lui-même, et qu’en voulant atténuer les dangers que courent les Européens, on peut s’exposer à les aggraver, au moins dans le premier moment. Le pire de tout, en effet, serait de provoquer par une intervention occidentale de nouveaux massacres, des déchaînemens instantanés de fureurs populaires, dont les étrangers seraient les victimes avant qu’on eût le temps de les secourir. On est intéressé à faire sentir au gouvernement chinois le poids de la puissance européenne pour la sauvegarde de nos nationaux; on n’est pas intéressé à précipiter le travail d’anarchie qui le menace, à prêter des armes aux sociétés secrètes qui pullulent dans l’empire. Cet état intérieur de la Chine est sans nul doute un des élémens du problème que les gouvernemens de l’Occident ont à résoudre ; mais il y a une autre dilliculté qui n’est pas moins grave, c’est celle de s’entendre, de combiner toutes les volontés dans une action diplomatique et militaire concertée pour un intérêt commun. Dans quelle mesure les puissances européennes seraient-elles appelées à concourir à la démonstration ou à l’intervention qui pourrait être décidée, à laquelle les États-Unis eux-mêmes paraissent disposés à s’associer? Se bornerait-on à employer les marines étrangères ou bien irait-on jusqu’à un débarquement de forces militaires, et, dans ce cas, à quelle limite s’arrêterait-on? Comment seraient réglées la direction et la marche de cette campagne? Les questions délicates ne manquent pas.

Ce serait assurément dans tous les cas la plus dangereuse des tactiques de transporter sur le fleuve Jaune les rivalités, les défiances, les jalousies qui se retrouvent trop souvent dans la politique du vieux continent. On l’a essayé déjà. C’est le meilleur moyen de se préparer des mécomptes et peut-être d’aggraver encore la position des étrangers en Chine. Si l’on veut agir avec autorité, avec ellicacité, il n’y a évidemment qu’une entente sérieuse et loyale qui puisse sauvegarder le prestige et les intérêts de l’Europe, faire en un mot œuvre de civilisation ou de préservation dans ces contrées de l’extrême Orient. CH. DE MAZÂDE.