100%.png

Chronique de la quinzaine - 30 septembre 1921

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Chronique de la quinzaine - 30 septembre 1921
Revue des Deux Mondes7e période, tome 65 (p. 709-720).
Chronique de la quinzaine [1]


La date du 15 septembre est passée sans que fussent levées les sanctions économiques prises contre l’Allemagne, et ce retard parfaitement légitime a servi de prétexte à une nouvelle levée de boucliers dans toute la presse germanique. On se rappelle que c’est le 13 août dernier que le « Conseil suprême, » avant de dresser le procès-verbal de carence auquel il a abouti dans l’affaire de Haute-Silésie, a eu la malencontreuse idée de laisser espérer l’Allemagne cette mesure de faveur que rien ne justifiait. La décision finale a cependant été subordonnée à deux conditions essentielles. Il a été précisé, en premier lieu, que les sanctions ne seraient supprimées que si, à l’échéance du 31 août, fixée par l’état de paiements établi à Londres, le milliard de marks or convenu avait été intégralement versé. Il a été spécifié, en second lieu, que l’Allemagne devait avoir, avant le 15 septembre, accepté la constitution d’un organisme interallié destiné à collaborer avec elle à la délivrance des licences d’importation et d’exportation en provenance ou à destination des territoires occupés.

La première condition est remplie vaille que vaille. L’Allemagne a payé un milliard. Elle n’a, pour verser cette somme, réalisé que cinq ou six cents millions de devises étrangères. Elle s’est procuré le reste au moyen de crédits sur les marchés alliés, grâce à l’intermédiaire d’établissements privés, tels que la banque Mendelssohn et Cie ; et, à un moment donné, les principales maisons de Paris ont même été sollicitées de participer à cette combinaison et de consentir des avances à l’Allemagne pour qu’elle fit honneur à son échéance. Les opérations auxquelles s’est livré le Reich ont, du reste, provoqué une dépréciation du mark qu’a immédiatement accentuée une folle et scandaleuse spéculation. La Franckfurter Zeitung a fait, à cet égard, une constatation édifiante : « Cette fièvre de spéculation, a-t-elle dit, est une preuve pour l’étranger que l’Allemagne n’a pas encore retrouvé son équilibre moral ; une grande partie du peuple allemand spécule contre la prospérité de sa propre patrie. » De son côté, M. Georg Bernhard, dans la Vossische Zeitung, a déclaré que la panique financière allemande était le résultat de manœuvres inexcusables ; il a montré qu’une multitude de gens sans scrupules jouaient tout ensemble à la baisse sur les marks et à la hausse sur les actions, et il a conclu : « Si on ne réprime pas, à bref délai, cette spéculation insensée, une catastrophe est imminente. » Le fait est que les devises américaines ont été jusqu’à dépasser à Berlin le cours officiel de 100. Le 27 janvier 1920, il est vrai, le dollar avait déjà côté 108 en Allemagne ; mais c’était alors la période la plus i critique pour le Reich, et, dès le 25 mai 1920, le dollar était retombé là 35 marks ; depuis lors, il n’a cessé de remonter et toutes les devises étrangères, même la couronne autrichienne, ont suivi une progression correspondante. Comme le remarque M. Georg Bernhard, cette baisse du mark n’est pas la conséquence de la situation économique elle-même ; elle est l’œuvre des boursiers du Reich ; et un détail le prouve bien : à chaque séance de sa Bourse, New-York cote le mark au-dessus des cours de Berlin. Dans la même Vossische Zeitung, M. Georg Münch dénonce, à son tour, cette frénésie de spéculation. Il indique que les auteurs de ces opérations ont réalisé des gains formidables sur les changes et qu’ils achètent par anticipation de grandes quantités de devises, pour devenir les pourvoyeurs du Reich. Ainsi se sont effondrés les cours du mark ; et tout se passe, en définitive, comme s’il y avait en Allemagne des personnes intéressées à préparer la comédie d’une faillite, en commençant par réaliser des enrichissements éhontés.

La seconde condition à laquelle était subordonnée la remise des sanctions économiques ne s’est pas trouvée accomplie à la date prescrite. Dans une note du 26 août, le Gouvernement allemand, au lieu de donner, comme il le devait, son adhésion préalable à la création de l’organisme interallié, tel qu’il lui était proposé, a imaginé d’incroyables chicanes. L’institution projetée avait simplement pour objet de contrôler le fonctionnement des douanes allemandes, dans la mesure nécessaire pour empêcher qu’il fût établi, à l’égard des territoires occupés, des dispositions contraires aux dispositions des articles 264, 265, 266 et 267 du Traité de paix. Mais le Gouvernement allemand a émis la prétention de régler la question par une entente bilatérale avec les Alliés ; il a engagé une interminable controverse sur les pouvoirs, déjà si étrangement réduits, de la Haute-Commission interalliée des pays rhénans ; bref, il n’a pas donné, en temps utile, l’acceptation préalable à laquelle il était tenu.

Des conversations se sont alors engagées au quai d’Orsay avec l’ambassadeur d’Allemagne, M. Mayer, à l’esprit conciliant de qui j’ai déjà eu l’occasion de rendre hommage. M. Mayer a été courtoisement informé que la France ne pouvait admettre qu’une acceptation formelle, sans restriction ni réticence, de « l’organisme interallié appelé à collaborer avec les autorités allemandes dans l’examen et la délivrance des licences d’importation et d’exportation en pays occupé. » Et comme l’Allemagne demandait que ce contrôle eût seulement lieu après la délivrance, M. Mayer a été averti que nous entendions qu’il s’exerçât auparavant. Sur ces deux points, d’ailleurs, acceptation sans réserves du contrôle interallié, exercice de ce contrôle avant la délivrance des licences, l’accord s’était fait entre les Cabinets de Londres et de Paris, et on ne peut que s’étonner qu’une agence britannique ait publié une note laissant supposer le contraire. N’y a-t-il pas assez de malentendus entre l’Angleterre et la France sans qu’on en provoque de nouveaux par des informations inexactes ? Et était-il nécessaire de souligner que, dans cette question des sanctions économiques comme dans tant d’autres, le Cabinet de M. Lloyd George, même lorsqu’il est d’accord avec nous, demeure tenté de sourire à l’Allemagne et de lui céder ?

Pendant que le Gouvernement du Reich s’efforçait ainsi d’obtenir sans contre-partie la levée d’une partie des sanctions, il continuait à laisser couver l’esprit de revanche dans tout le pays. Même en dehors des frontières, en Finlande, en Esthonie, en Lettonie, surtout en Lithuanie, il nouait les intrigues les plus significatives et préparait méthodiquement une poussée allemande. En Lettonie, en Esthonie, en Finlande, ces tentatives de pénétration inquiètent de plus en plus les patriotes. En Lithuanie, où le pangermanisme trouve malheureusement un terrain de culture plus propice, l’audace de l’Allemagne est plus grande encore. Avec l’adhésion complaisante du Gouvernement lithuanien, le Reich, qui arbore si volontiers la misère, y entretient à grands frais un gouvernement prétendu blanc-russien, dont l’opposition permanente à la Pologne et à l’Entente est tout à fait caractéristique. A l’intérieur, c’est mieux encore. Si nous voulons connaître l’état mental des chefs du parti national allemand, lisons seulement la juste philippique prononcée contre eux à Cologne par le député Meerfeld, à la suite de l’assassinat d’Erzberger. Tous ces gens, dit-il, regrettent encore de ne pouvoir s’incliner devant les équipages de cour, alors même que ces équipages sont vides. Ludendorff, devenu le maître des nationaux allemands, reçoit à Königsberg le titre de docteur, et cette consécration universitaire du vieux militarisme allemand rappelle à M. Meerfeld un mot de Heine, peu flatteur pour ses compatriotes : « Il ne manque à l’Allemand qu’une queue pour être un chien. » Le major Hennig, qui siège à la droite du Reichstag, incite les contribuables à la grève fiscale, pour mieux empêcher l’Allemagne de payer ses dettes. Les étudiants hurlent des chansons qui exaltent les meurtriers d’Erzberger : « Remerciez bien le Seigneur — Pour le raisonnable assassinat, — De cette archi-crapule : — Que l’assassin nous soit sacré, — Comme le drapeau noir, blanc, rouge. » Au Conseil d’arrondissement de Cologne-Campagne, s’est engagée une grave discussion, qui a duré plusieurs heures. Le portrait de l’ancien Kaiser, qui se trouvait dans la salle, devait-il être laissé en place ou enlevé ? Gros embarras pour les conseillers ; ils auraient bien voulu se mettre en règle avec le nouveau régime sans trop désobliger l’ancien, que personne ne considère comme tout à fait mort. Comment faire ? On s’est tiré d’affaire par une solution géniale. On a découvert tout à coup que le tableau avait une grande valeur artistique, et on l’a gardé à sa place, non comme portrait, mais comme œuvre d’art. L’ « Union des pangermanistes » s’assemble bruyamment dans un congrès. Le baron Vietinghoff-Scheel y déclare que cette Union n’admettra jamais qu’une partie de la Haute-Silésie soit attribuée à la Pologne, et le docteur Bang, conseiller supérieur des finances, y proteste avec véhémence contre les impôts que doit entraîner l’exécution de l’ultimatum. Comme M. Walter Rathenau a rencontré un ministre français, pour négocier avec lui une entente économique, la campagne d’excitation entreprise contre M. Rathenau devient presque aussi vive que celle qui s’est terminée par le meurtre d’Erzberger. Des télégrammes de congratulations continuent à s’échanger entre Guillaume II et ses fidèles. Il faut rendre aux journaux, non seulement socialistes, mais démocrates, et notamment à la Frankfurter Zeitung, cette justice qu’ils condamnent hautement cette propagande insensée, mais ils ne parviennent pas à l’arrêter, et grandit tous les jours. Tant il est vrai que le virus impérialiste n’a malheureusement pas encore disparu des veines de l’Allemagne. Ce n’est pas seulement pour s’opposer aux réparations et au désarmement que les pangermanistes utilisent à profusion leurs toxines. Ils poursuivent le même travail d’empoisonnement à propos de l’Alsace et de la Lorraine. Tout récemment, dans le Roter Tag, M. Pauli, ancien président de Basse-Alsace, donnait effrontément les raisons pour lesquelles, d’après lui, l’Allemagne ne doit ni ne peut renoncer aux provinces qu’elle a été forcée de nous rendre. Il se flattait d’avoir dit à l’officier français qui l’avait destitué au lendemain de l’armistice : « Vous vous méprenez sur le sens des manifestations qui vous accueillent en Alsace. Si nous avions été vainqueurs, ces gens nous auraient reçus avec le même enthousiasme. Ils sont simplement satisfaits que la guerre soit finie. » Et, en répétant ce sot et outrageant propos, M. Pauli ne comprend même pas dans quelle ignorance de l’âme alsacienne l’ont laissé les fonctions qu’il a exercées. Il écrit cyniquement des phrases comme celle-ci : « On jugera avec sévérité la France qui a pu voler l’Alsace-Lorraine à l’Allemagne. Le fruit mûrira ; le destin s’accomplira inexorablement, contre la France et son impérialisme. » Voilà comment la fraction la plus hardie et la plus active de l’opinion allemande prend son parti du Traité de Versailles et nous témoigne sa reconnaissance de nos concessions renouvelées.

Pendant ce temps, malgré tout l’étalage de sa pauvreté, l’Allemagne industrielle, commerçante, financière, agricole, se reconstitue fiévreusement, comme pour être plus sûre de secouer, le moment venu, les obligations qui lui pèsent. Il suffit de consulter les bilans des banques pour se rendre compte de la confiance qu’a l’Allemagne en son prochain relèvement. La Dresdner Bank avoue que, l’année dernière, le pays a regagné le temps perdu pour la remise en marche des industries et des entreprises de communication. La Commerz und Privat Bank reconnaît que le rendement général du travail est aujourd’hui supérieur à ce qu’il était l’an passé. La Mittldeutsche Creditbank constate que le commerce extérieur va sans cesse en s’améliorant et que les importations des produits de première nécessité, des matières premières nécessaires à l’industrie, et, notamment, du coton américain, se sont accrues dans des proportions très satisfaisantes. Cet optimisme des comptes rendus des banques s’explique d’autant plus que ces établissements sont entrés eux-mêmes dans une période d’extraordinaire prospérité. Leurs transactions ont doublé depuis une douzaine de mois ; elles ont décuplé par rapport aux années qui ont immédiatement précédé la guerre. Les dépôts, qui étaient de 39 milliards il y a un an, ont monté à 62 milliards. Les bénéfices des banques atteignent des chiffres fantastiques. La Deutsche Bank distribue, comme les meilleures banques anglaises, 18 pour 100 de dividende. Pour ne pas trop faire apparaître cette opulence, elle rappelle, il est vrai, dans ses rapports publics, que, depuis la guerre, l’unité monétaire de l’Allemagne est, en réalité, changée, que, pour comparer des choses comparables, il faudrait réduire le chiffre d’affaires et les recettes au taux de l’ancien mark or, et qu’en l’état actuel, les bénéfices des banques, comme ceux de toutes autres entreprises financières, sont artificiellement accrus comme des figures reflétées par des miroirs grossissants. Et, sans doute, il faut faire la part des gains qui proviennent de l’inflation fiduciaire. Mais, en revanche, il y a dans les bénéfices des banques, des éléments qui témoignent d’un mouvement d’affaires très intense et, en particulier, d’un trafic considérable sur les lettres de change. Les grands établissements du Reich ne se bornent pas à négocier les achats et les ventes de devises étrangères ; ils s’intéressent à la sortie et à la rentrée, par milliards, des billets allemands ; et lorsque les marks expatriés reviennent à leur foyer, les banques cherchent et réussissent à obtenir que ce retour soit accompagné d’ouvertures de crédit, de manière à rendre possibles des importations à paiement retardé. Die Bank, qui fournit elle-même ces précieux renseignements, ajoute que, de temps en temps, les disponibilités sont converties en placements fixes. D’autre part, d’importantes réserves 6ont constituées par les banques les plus puissantes. La Deutsche Bank, qui a recours aux plus ingénieux artifices de comptabilité pour diminuer ses gains dans ses écritures, n’en accuse pas moins des bénéfices qui atteignent 43 pour 100 de son capital-actions ; pour les autres banques, la proportion varie de 30 à 60 pour 100. Si la situation bancaire est un des indices économiques qui permettent d’apprécier la fortune d’un pays, que penser de la candeur des Alliés, qui se laissent tous les jours attendrir par les lamentations de l’Allemagne ?

Les compagnies de navigation, elles aussi, redeviennent peu à peu florissantes et beaucoup d’entre elles ont rouvert leurs comptes de reconstruction, pour reconstituer la flotte marchande : ainsi, la Neptun, qui affecte à ce compte dix-sept millions et demi de marks sur un gain de vingt-neuf millions huit cent mille, l’Argo, qui emploie à la reconstruction quinze millions sur vingt-neuf millions neuf cent mille de bénéfices, die neue Stettiner, huit millions sur quatorze, et ainsi de suite. Les sociétés industrielles et commerciales ne cessent de croître et de multiplier. Dans le seul mois de juin de cette année, il s’est créé cinquante et une sociétés minières et métallurgiques, quatre-vingt-sept fabriques de machines, cent onze sociétés de produits alimentaires, soixante-neuf sociétés pour l’achat et la revente de terrains, quatre-vingt-seize sociétés commerciales, etc. soit, au total, huit cent quatre-vingt-treize sociétés, dont soixante-douze par actions et huit cent vingt et une à responsabilité limitée, représentant dans l’ensemble trois cent vingt-huit millions quatre cent quatre-vingt-dix-huit mille marks.

Pendant qu’il naît ainsi constamment des sociétés nouvelles, les anciennes se développent et procèdent par augmentation de capital. Les grandes industries, qui faisaient avant la guerre la richesse de l’Allemagne et qui lui ont permis, pendant les hostilités, d’intensifier, si dangereusement pour nous, ses fabrications chimiques, ont décuplé leurs moyens d’action. A lui seul, le groupe de l’aniline, cruellement éprouvé, ces jours-ci, par un terrible accident, a absorbé, au mois de juin, quatre cent quatre-vingts millions de marks de capital frais ; dix-huit fabriques de produits chimiques, dont douze par actions, ont, dans le même temps, augmenté leur capital de soixante quatre millions soixante-trois mille marks ; les sociétés minières et métallurgiques, les fabriques de tissus, les fabriques de machines, les banques, les sociétés d’assurances, ont suivi le même mouvement. En un mois, trois cent quatre-vingt-une sociétés ont ainsi augmenté leur capital de un milliard sept cent quarante-huit millions cinq cent trente-six mille marks. Voilà les symptômes de malaise et d’indigence que nous relevons chez les Allemands, lorsqu’au lieu de les croire bénévolement sur parole, nous prenons la peine de regarder ce qui passe chez eux.

Il faut, d’ailleurs, reconnaître que, malgré tous ces signes d’activité et de renaissance économique, l’Allemagne reste exposée à de graves désordres intérieurs, et cela même est, pour nous, une raison supplémentaire de demeurer vigilants. Il y a quelques jours, dans l’intéressant bulletin de la presse allemande, qu’a fondé à Strasbourg le regretté docteur Bûcher, le nouveau directeur, M. Vermeil, analysant un remarquable article publié dans les Preussische Jahrbücher par M. Georg von Below, recherchait avec sagacité si le peuple allemand n’était pas décidément frappé d’une irrémédiable incapacité politique ; et il constatait que, de plus en plus, l’Allemagne est moralement désunie. M. Georg von Below avait dénombré les fatalités qui pèsent, d’après lui, sur les destinées du Reich : le morcellement politique, la division confessionnelle, une population juive considérable, un trop grand nombre de prolétaires et enfin un libéralisme bourgeois qui a trop regardé du côté de l’Occident. Ce sont là, au dire de M. Georg von Below, autant de ferments de décomposition nationale, qui corrompent les deux tiers environ de la population totale de l’Allemagne. Conclusion : il faut rendre au peuple allemand un esprit national et revenir franchement à l’idéal bismarckien. Et M. Vermeil remarque : « Je crains fort que cette conclusion de M. G. von Below ne soit celle de toute la bourgeoisie allemande d’aujourd’hui, et que cette bourgeoisie ne finisse prochainement par entraîner la social-démocratie tout entière dans le fatal sillage d’une politique orientée, comme celle de Bismarck, vers la guerre. »

Ajoutez à toutes ces causes de troubles et de bouleversements les difficultés auxquelles donne lieu l’application de l’article 18 de la Constitution de Weimar, la tension des rapports du Reich avec les États, les velléités fédéralistes d’une partie du Hanovre, le conflit de la Bavière avec Berlin, la violence des attaques communistes entre les socialistes de droite et le gouvernement d’Empire, l’incohérence du parlementarisme allemand, l’inexpérience de tous les partis dans la pratique de la liberté ; et vous vous rendrez compte de l’extrême fragilité de l’édifice politique que l’Allemagne a fiévreusement élevé à l’heure de la défaite et sur le frontispice duquel elle a inscrit, sans grande conviction, le mot de République. Quoi qu’il advienne demain de cette organisation instable, nous n’avons rien à redouter, tant que l’Allemagne n’a pas réarmé et tant que nous sommes sur le Rhin : c’est Ce que Ludendorff lui-même reconnaissait naguère dans une conversation avec M. Sauerwein. Le Reich fût-il entraîné, par une réaction militariste et impériale, dans de nouvelles aventures, nous serions en mesure de le rappeler sans effort au sentiment de la réalité. Mais cette supériorité est passagère, et nous la diminuons d’ailleurs, à chaque retranchement volontaire que nous faisons de nos droits et à chaque concession que nous nous laissons arracher par l’Allemagne. C’est donc dès aujourd’hui que, sans aigreur et sans haine, nous devons nous cantonner, vis-à-vis du Reich, dans une politique de vigilance et de fermeté.

Il serait souhaitable que la prochaine conférence de Washington, si importante qu’elle soit, ne nous amenât point à détourner les yeux des redoutables problèmes qui restent posés à nos frontières et, du reste, dans toute l’Europe centrale et orientale. M. Briand a fait annoncer qu’il se rendrait, en personne, à l’invitation du Gouvernement américain et je comprends que le désir de répondre à une politesse par une politesse l’ait, d’abord, incliné à l’acceptation. Mais je crois, comme M. Gauvain, que le Président du Conseil serait mieux inspiré en renonçant, malgré tout, à ce long voyage. Le Président Harding est homme à comprendre et à agréer des excuses raisonnables. Le Gouvernement français n’a pas voulu retarder la rentrée des Chambres au-delà du 18 octobre, et il a eu raison ; il y aurait un péril immense à ce que ne fussent pas rapidement réglées tant de questions restées en souffrance, le budget, le régime des chemins de fer, les réformes administratives et fiscales, dont dépendra bientôt toute la vie de la nation. Je ne vois pas très bien, je l’avoue, comment le Président du Conseil pourrait, au lendemain de la reprise de si graves travaux parlementaires, trouver la liberté de s’absenter pendant, au moins, quatre ou cinq semaines. Nous avons, aux États-Unis, un excellent ambassadeur qui connaît son métier et qui parle l’anglais comme le français. Que M. Albert Sarraut, ministre des Colonies, se rende, en outre, à Washington pour y exposer et y défendre les intérêts de la France dans le Pacifique, rien de plus naturel et de plus utile. Mais, en temps normal, il serait déjà très difficile qu’un Président du Conseil entreprît ce voyage au cours d’une session ; dans l’état actuel des choses, il semble vraiment qu’il y ait à un tel éloignement une impossibilité morale et matérielle. Peut-être M. Briand a-t-il, pour persister dans son intention, des raisons que j’ignore ; mais si pressantes qu’elles soient, je me demande comment elles seraient de nature à détruire des objections tirées des nécessités gouvernementales.

M. Briand n’est pas seulement ministre des Affaires étrangères ; il est Président du Conseil, c’est-à-dire qu’il a la charge de la direction générale des affaires publiques. Éclate-t-il, comme ces jours-ci, une grève dans le Nord ? Il ne laisse pas à l’honorable M. Daniel-Vincent, ministre du Travail, dans le tact de qui il peut cependant avoir pleine confiance, le soin de convoquer les délégués des patrons et des ouvriers. Il prend lui-même la direction des pourparlers, et il n’a pas, en effet, le droit de se désintéresser d’un conflit qui pourrait, en se prolongeant, risquer de compromettre l’ordre dans toute une région industrielle. Mais est-ce donc là un incident isolé et n’est-il pas possible qu’il s’en produise, tous les jours, d’analogues pendant l’absence du Président du Conseil ?

Comprendrait-on davantage que les discussions budgétaires, celles qui vont engager tout l’avenir du pays, celles d’où sortira pour la France la catastrophe ou le salut, eussent lieu à la Chambre des députés, pendant que le Président du Conseil siégerait à Washington ? Et serait-il plus sage de les ajourner, c’est-à-dire de nous mettre dans l’impossibilité certaine de voter le budget en temps utile ? De ces deux inconvénients, je ne sais quel serait le moins fâcheux, mais ils seraient assurément très sérieux l’un et l’autre, et le Gouvernement a le devoir de tout faire pour éviter le second aussi bien que le premier.

Vainement dirait-on que c’est au ministre des Finances qu’il appartient de suivre des débats financiers. Un ministre des Finances, quel qu’il soit, quelles que soient son énergie et sa compétence, est condamné à l’impuissance, lorsqu’il ne peut s’étayer, à tout instant, sur l’autorité de son Président du Conseil. Par définition même, le ministre des Finances est, sinon l’adversaire, du moins le contradicteur, et sinon le contradicteur, du moins le contrôleur, de tous ses collègues. Il ne se passe pas de jour qu’il ne soit en opposition avec eux. Ils soutiennent contre lui les intérêts et les demandes de leurs administrations ; ils réclament des crédits ; il exige ou doit exiger des simplifications et des économies. Quelle force a-t-il, si le Président du Conseil n’intervient pas pour l’appuyer ou, tout au moins, pour servir d’arbitre ?

Sans doute, il est d’usage que, lorsque le Président du Conseil s’absente, l’intérim soit fait par le garde des Sceaux, ministre de la Justice, et l’honorable M. Bonnevay est un très galant homme, en même temps qu’un orateur de talent. Mais il suffit qu’il soit un intérimaire et un suppléant, pour qu’il n’ait, ni devant les Chambres, ni même dans le Conseil des ministres, le prestige de celui qu’il remplace. Il ne s’est jamais, du reste, consacré à l’étude des questions financières ; il serait mal préparé à seconder M. Doumer dans les débats qui vont s’ouvrir. Un Président du Conseil, au contraire, alors même qu’il n’a pas de compétence spéciale, est à même d’intervenir de haut, dans toutes les questions qui touchent à l’intérêt général ; et il ne peut se décharger de ce rôle indispensable.

Depuis quelques années, les chefs de Gouvernements ne paraissent pas s’être toujours personnellement occupés des problèmes économiques, financiers et budgétaires, avec tout le soin qu’ils exigent. Absorbés par la politique extérieure, ils se sont reposés sur leurs ministres des Finances et sont restés sur la rive, pendant que leurs malheureux surintendants fendaient péniblement les flots orageux. Tantôt volontaire, tantôt forcée, cette indifférence n’a jamais été sans danger. Elle ne tarderait pas à devenir fatale. Si, en ces derniers temps, l’idée d’une Présidence du Conseil sans portefeuille a fait tant de progrès, en dépit des sérieuses difficultés de réalisation qu’elle présente, c’est que précisément tout le monde a senti de plus en plus qu’un chef de Gouvernement ne devait pas être seulement l’orateur du Cabinet, mais le guide et le conseiller permanent de ses collaborateurs. Cette institution de la Présidence du Conseil n’était pas expressément prévue dans les lois organiques de 1875. A lire le texte même de la Constitution, on pourrait croire que les ministres délibèrent sous la seule présidence du Président de la République. Il en était ainsi quand M. Thiers cumulait les deux Présidences. Mais, du jour où a été admise l’irresponsabilité du Président de la République, la Présidence du Conseil, distincte et responsable, s’imposait comme dans tous les pays de régime parlementaire. La Constitution veut que tous les ministres soient responsables personnellement de leurs actes individuels et solidairement des actes intéressant la politique générale. Il faut bien qu’il y ait un chef qui parle au nom du Cabinet, dès qu’est engagée cette responsabilité collective et solidaire ; et il faut aussi, par conséquent, que ce chef soit présent, et prêt à combattre, dans tous les débats où elle peut être impliquée.

Il en est exactement dans les monarchies constitutionnelles comme dans les Républiques parlementaires. Le chef de l’État conseille, surveille, contrôle, mais ne gouverne pas. Si les Cabinets prennent des décisions qu’il désapprouve et qu’il a vainement essayé d’empêcher, les circonstances peuvent lui imposer le dur devoir de les subir. Le véritable chef du pouvoir exécutif, c’est celui que les Chambres sont maîtresses d’interpeller et de renverser, c’est le Président du Conseil. Quand M. Lloyd George a manifesté, comme M. Briand, le désir d’aller en Amérique, le Times lui a rappelé que sa place était à Londres, où personne n’avait qualité pour le remplacer. Le conseil était sage. On annonce que M. Lloyd George le suivra. Il n’aura pas à s’en repentir. Lorsque M. Wilson est venu en Europe, pour assister à la Conférence de la paix, il y a apporté avec lui sa double qualité de Président de la République et de chef de Gouvernement, et bien que l’Amérique ne fût pas alors aux prises avec tous les embarras qui assaillent aujourd’hui la France, le long séjour de M. Wilson à Paris a paralysé l’administration de son pays. J’indiquais, dans une récente chronique, les protestations qu’a également soulevées, dans les Dominions britanniques, la présence prolongée des premiers ministres à la Conférence impériale de Londres. Quand le mécanicien quitte le volant, la direction est livrée au hasard ; et bien que le hasard soit parfois considéré par les hommes politiques comme un précieux auxiliaire, il y a quelque imprudence à lui abandonner toute la conduite des affaires, il est impossible que ces raisons ne finissent pas par toucher M. Briand. Son absence nous épargnerait, sans doute, quelques interpellations inutiles et des joutes oratoires qui peuvent être ajournées sans dommage pour la France. Mais, supposons qu’il arrive un incident grave, intérieur ou extérieur, qu’il faille prendre, d’urgence, des mesures décisives, que la responsabilité générale du Gouvernement se trouve, je ne dis pas seulement mise en cause par telle ou telle fraction du Parlement, mais évoquée devant l’opinion publique, que se passera-t-il ? Je ne parle même pas des pêcheurs en eau trouble qui, faute d’un Président du Conseil responsable, chercheront à découvrir le Président de la République ; je me demande qui se chargera d’éclairer et de rassurer le pays ; je me demande qui pourra se saisir de la barre, pour quinze jours ou trois semaines, jusqu’au retour de M. Briand. Sans doute, on lui câblera, et il aura la ressource d’envoyer, à son tour, ses instructions par télégramme. Mais, avec la variété, la complication et la mobilité des affaires à résoudre, ces communications, si rapides qu’elles puissent être, ne sont pas de nature à maintenir le contact entre un Président du Conseil résidant à Washington et les Chambres françaises délibérant à Paris. Ni l’espace, ni le temps ne sont, pour les hommes politiques, les fantômes qu’ils sont pour Minkowski ; et un Gouvernement n’a pas besoin de savoir raisonner sur l’intervalle einsteinien avec une aussi brillante ingéniosité que M. Alfred Capus ou M. Charles Nordmann, pour connaître le prix du temps et les risques de l’espace.


RAYMOND POINCARE.

Le Directeur-Gérant : RENE DOUMIC.

  1. Copyright by Raymond Poincaré, 1921