100%.png

Chronique de la quinzaine - 31 août 1853

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Retour à la liste

Chronique n° 513
31 août 1853


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.


----


31 août 1853.

On est si fort accoutumé avoir sans cesse de nouvelles péripéties sortir de l’affaire d’Orient, que malgré tout il semble toujours subsister quelque doute sur le dénoûment réel de cette crise. Au moment même où la diplomatie touche péniblement à son but, on en est peut-être encore à se demander si c’est bien cette fois la vraie, la bonne solution. Ce n’est pas même, bien entendu, de la solution définitive qu’on se préoccupe beaucoup : celle-là, il faut la recommander à Dieu et au temps, ces deux grands maîtres des choses humaines ; elle viendra quand elle pourra et dans la mesure de ce qu’on aura fait pour la préparer, pour la rendre bonne ou mauvaise ; — non, c’est à la solution du moment qu’il s’attache une sorte de doute inquiet, à la plus urgente, à celle qui peut conjurer aujourd’hui une conflagration universelle et gigantesque. C’est au point de vue de cette solution actuelle qu’il semble toujours que rien n’est fait tant qu’il reste quelque chose à faire. Tant que quelque acte patent et décisif ne vient point montrer les difficultés aplanies, le fatal génie des conflits désarmés, les relations de la Russie et de la Porte, replacées dans leurs conditions normales, on croit à la paix sans doute, mais on y croit sans trop d’illusions peut-être, avec un reste de méfiance et un sentiment d’attente pour ainsi dire. Si la conférence de Vienne, représentant une sorte de haute médiation de l’Europe, s’arrête aux termes d’un arrangement qui concilie tout, on attend impatiemment l’acceptation des gouvernemens intéressés ; si l’adhésion de la Russie est connue, on attend encore ce qui viendra de Constantinople : si enfin on est d’accord sur le fond des choses, sur ce qui faisait le principe même de la querelle, l’impatience publique se rejette vers quelque autre point resté douteux, par exemple la manière dont l’armée russe évacuera les principautés du Danube. L’opinion européenne assiste ainsi à l’apaisement de ce triste différend en parcourant l’échelle de toutes les impressions. C’est le plus sensible témoignage de l’importance de cette question orientale, qui est venue peser comme un cauchemar sur et c’est aussi l’effet de l’ébranlement imprimé à l’esprit public en ces quelques mois, durant lesquels la situation du monde est restée à la merci des incidens et des prétentions de la politique russe. On ne se remet pas si promptement d’une telle secousse, au point de s’endormir en toute sécurité au premier symptôme favorable : il faut que les dernières obscurités de cette question s’évanouissent.

Une des plus récentes lumières jetées sur la crise soulevée en Orient est la discussion qui a eu lieu dans le parlement anglais à la fin de la session. Ce n’est pas que la conversation engagée dans le parlement britannique ait été un véritable débat, ni même qu’elle ait révélé rien de nouveau ou de particulier ; c’est plutôt une explication donnée par lord John Russell, un simple résumé de l’état de la question au moment où il parlait, lui traçant une sorte de généalogie de la dernière crise orientale et des négociations qui ont abouti à la note de Vienne, lord John Russell semble avoir eu pour but de constater plusieurs points principaux, — d’abord que ces complications étaient en voie d’arrangement pacifique, en outre que l’Angleterre et la France n’avaient cessé et ne cessaient d’avoir une même politique au sujet de l’Orient, et enfin qu’on ne souscrirait à aucun arrangement qui n’impliquerait pas ou ne mentionnerait pas l’évacuation des principautés moldo-valaques par les troupes russes. Depuis, le gouvernement français a fait connaître que la note de Vienne, qui avait déjà reçu l’adhésion de la Russie, était également acceptée par la Porte, sauf quelques modifications peu importantes. Or maintenant, quelle est au fond cette note de Vienne, et quelles sont les modifications demandées par le divan ? Rien n’est connu encore avec précision, on le conçoit. Il semble cependant que la note préparée à Vienne. porte, de la part de la Turquie, un témoignage de considération pour les réclamations adressées par le prince Menchikof et pour l’intérêt exprimé par le tsar en faveur des chrétiens grecs. La Porte assurerait un caractère de perpétuité aux droits et immunités de l’église grecque : elle se déclarerait toujours prête à observer les traités de Kaïnardgi et d’Andrinople, et garantirait aux chrétiens grecs le bénéfice des avantages ou privilèges qui pourraient être accordés aux autres communions chrétiennes ; elle confirmerait de nouveau les derniers firmans relatifs aux lieux-saints, et s’engagerait à donner des ordres pour la construction de l’église, du couvent et de l’hospice russes à Jérusalem. D’un autre côté, la Porte réclamerait, dit-on, qu’il fut bien spécifié que les traités de Kaïnardgi et d’Andrinople ne doivent être entendus que d’une manière générale, sans impliquer en aucun cas un droit particulier de protection pour la Russie, et que les chrétiens grecs, dans leur assimilation avec les autres communions, ne peuvent revendiquer d’autres bénéfices que ceux dont jouiraient les chrétiens sujets ottomans, et non ceux qui résulteraient de capitulations existantes en faveur de chrétiens sujets étrangers. C’est la version qui s’accrédite aujourd’hui, et qui ne peut manquer de recevoir de prochains éclaircissemens. Voilà donc où en est venue cette question compliquée : les notes diplomatiques courent les routes de l’Europe, la Russie a accepté définitivement le projet élaboré à Vienne, la Porte Ottomane accepte ce projet avec quelques modifications de rédaction, le continent attend le dernier mot de toute cette crise ; dans l’ensemble, la pensée d’un arrangement pacifique a évidemment prévalu, ne laissant place qu’à des discussions de détails qui peuvent bien tenir encore en suspens, mais qui ne semblent pas faites pour changer le dénouement. Dans l’un des plateaux de la balance on a mis la paix, dans l’autre tous ces élémens confus qui composent la question orientale ; c’est la paix qui l’emporte, c’est une victoire sans doute, et on n’a point tort d’en faire honneur à la modération des gouvernemens. Il ne faut point cependant s’y méprendre : ce n’est point dans la manière de régler l’affaire d’Orient que consiste cette victoire, c’est dans le maintien de la paix, — la paix étant aujourd’hui une condition presque indispensable d’existence pour les sociétés occidentales. Une fois de plus l’Europe est parvenue à empêcher la guerre de venir trancher les différends qui l’agitent et de remporter dans un tourbillon où on ne sait plus quel gouvernement resterait debout, quelle société soutiendrait victorieusement le choc. Quant à la question en elle-même, il n’est point douteux que la Russie ait atteint plus qu’à demi son but. Il faudrait une singulière puissance d’illusion pour imaginer que la Russie a pu voir une défaite pour elle dans la note soumise à son acceptation. Elle a accepté cette note, parce que si elle ne lui donnait pas pour le moment d’une manière absolue ce qu’elle demandait, elle le lui donnait à coup sûr en partie, et dans tous les cas laissait sa politique intacte pour l’avenir. Or c’est cette politique qui est la grande affaire ; les derniers incidens ne sont qu’un symptôme.

Si on observe les effets de cette crise, qui est aujourd’hui sur le point de se dénouer pacifiquement, il est facile d’en apercevoir quelques-uns, — les plus saillans. Les complications survenues en Orient ont eu d’abord pour résultat de rapprocher l’Angleterre et la France, et de confondre leur action en les montrant associées dans une même pensée de préservation. Non-seulement elles ont rapproché l’Angleterre et la France, elles ont encore fini par contraindre les quatre principaux cabinets du continent à s’unir pour faire face à la Russie, pour sauvegarder un grand intérêt européen sans se départir de cet autre intérêt non moins grave, — la paix générale, -qui a pris facilement la première place. Ne serait-ce point aujourd’hui pour tous les gouvernemens une œuvre intelligente et prévoyante d’accepter cette situation nouvelle comme le point de départ d’une politique commune à l’égard de l’Orient ? La paix qui se conclut au lendemain des difficultés de ces derniers mois servirait de peu, si elle ne servait pas à éclairer l’Europe sur les intérêts de prépondérance ou même de simple sécurité, si l’on veut, qui se trouvent engagés dans les conflits périodiques suscités par l’ambition croissante d’un peuple. Mais il y a dans cette question un coté qui n’est pas moins curieux, c’est le mouvement qu’elle a eu pour effet de provoquer en Orient même, parmi toutes les populations grecques dont le nom et les droits étaient invoqués par la Russie, — mouvement que nous indiquions récemment, qui continue,qui continuera après la crise, et qui trouve son expression dans une multitude de publications : Quelques Mots sur la question d’Orient, — l’Église orthodoxe. — l’Orient chrétien et l’Europe, etc. C’est d’Athènes et de Corfou que viennent quelques-unes de ces publications, précieux témoignage d’ailleurs, dans leur imperfection même, des aspirations, du travail, des tendances de ces races, Quel est l’esprit de ces brochures ? Elles sont en général d’accord sur bien des points, d’abord sur l’impossibilité de maintenir la domination turque, parce que la race musulmane est en déclin depuis trois siècles, depuis qu’elle a cessé de conquérir, tandis que la race grecque, malgré les oppressions dont elle a souffert, s’est maintenue, s’est relevée et est plus vivace que jamais. Elles font l’apologie de la religion et de la nationalité grecques, et elles sont malheureusement aussi en grande partie d’accord sur un autre point, — l’incrimination de la politique européenne. L’une d’elles même accuse l’Europe de se mettre avec les Turcs en 1853, comme elle les laissait en 1453 prendre possession de Constantinople, — par haine du schisme grec ou de l’église orthodoxe, puisque ainsi se nomme L’église grecque. Il va sans doute beaucoup de vrai dans les peintures qu’on fait des misères de la domination turque, de la stérilité qu’elle produit partout où elle s’établit ; c’est un spectacle criant que celui d’une population de douze millions de chrétiens courbée sous le joug de deux ou trois millions de musulmans. Il n’en est pas moins vrai, d’un autre côté, que la race grecque a donné le plus rare exemple de vitalité en entretenant dans l’oppression le dépôt de ses croyances religieuses et de sa nationalité, et qu’elle forme aujourd’hui la portion la plus intelligente, la plus active, la plus industrieuse de la population des états du sultan, mais au bout de tout cela, le difficile est toujours d’arriver à un résultat pratique.

Pense-t-on qu’il soit très aisé de créer un empire grec ou une confédération de royaumes grecs en couronnant l’œuvre par l’institution de Constantinople comme ville, libre, ainsi qu’on le propose ? Le plus clair, c’est que l’empire ottoman n’existerait plus, et qu’on aurait frayé un peu plus vite la mute à la Russie, sans que les chrétiens orientaux tussent beaucoup plus libres. Non, ce n’est point par un goût prononcé pour le fanatisme musulman que l’Europe soutient l’empire turc actuel ; c’est parce qu’elle ne peut pas faire autrement pour sa propre sécurité, et qu’en le soutenant, elle acquiert le droit de le contraindre à faire la part de la civilisation, à améliorer la condition des peuples qui lui sont soumis, à laisser pénétrer l’esprit moderne dans ses institutions, dans ses mœurs, dans sa politique. Ce n’est là, dira-t-on, pour la domination ottomane qu’une autre manière de mourir. Cela est bien possible ; mais dans tous les cas, ce ne serait pas aux populations grecques de s’en plaindre, puisque alors elles seraient arrivées lentement, progressivement à la possession de la vie publique et civile, et l’Europe se trouverait avoir mieux servi leurs intérêts qu’on ne le lui demande par d’autres moyens. Quant à la proposition merveilleuse faite à toutes les communions chrétiennes de détruire immédiatement La suprématie turque pour aller se réconcilier et s’embrasser au saint-sépulcre, soit ; mais à une condition, c’est que nous n’y serons pas conduits par la Russie, régnant auprès de cent millions d’hommes, et désormais en mesure de dicter impérieusement ses volontés à l’Occident. Quoi qu’il en soit, ce mouvement d’idées et d’aspirations développé chez les populations qui forment l’empire ottoman n’en est pas moins aujourd’hui un des élémens principaux de la question d’Orient ; la crise actuelle ne l’a point créé, elle n’a fait que l’exciter en lui offrant un nouvel aliment ; elle le laisse survivant encore après elle, comme elle laisse l’Europe lassée de cette série de complications, et mieux instruite aussi sans doute, mieux éclairée sur ses intérêts pour l’avenir.

La paix semble donc assurée aujourd’hui, tous les signes l’attestent, malgré les inquiétudes passagères que peut faire naître parfois la lenteur du dénomment définitif et officiel. Le premier effet de cette certitude, c’est de ramener chaque pays à ses préoccupations ordinaires, à ses conditions normales. Pendant quelques mois, tous les esprits étaient tendus vers un point unique, tous les regarda se tournaient alternativement du côté de Constantinople, de Saint-Pétersbourg, ou, en dernier lieu, de Vienne : maintenant que le résultat est pressenti d’avance, c’est à peine, si on fait attention à quelques engagemens, non prévus par la diplomatie, qui semblent avoir eu lieu entre les avant-postes russes et les avant-postes turcs ; et si l’émotion n’est plus là, elle ne sera point, à coup sûr dans la politique intérieure, depuis longtemps débarrassée, comme on sait, de toute cause d’excitation superflue.

La politique intérieure, elle est justement aujourd’hui dans l’absence de toute préoccupation purement politique ; la saison et la circonstance aidant, elle est dans les fêtes, dans les voyages. C’était le 15 août dernier que revenait, pour la seconde fois depuis le régime nouveau, la fête de Napoléon, et elle était célébrée comme se célèbrent toutes les fêtes auxquelles la foule ne manque jamais, plus fidèle aux feux d’artifice qu’aux gouvernemens. Divertissemens, joutes, illuminations, c’est l’accompagnement habituel de ces sortes de solennités ; c’était cette fois dans des proportions particulières de magnificence et de splendeur. Nous ne parlons pas des distributions de faveurs officielles, des revues, des réceptions, qui offraient, dit-on, au chef de l’état l’occasion de renouveler au corps diplomatique l’assurance du maintien de la paix. Par sa destination même, par les emblèmes partout multipliés, par tout ce qui servait à le caractériser ; ce jour venait marquer une fois de plus les transformations politiques accomplies dans la vie de la France. En y songeant un peu, combien cette fête résumait de cbangemens, de bouleversemens, révolutions successives de 1815 à l’empire de 1853, des gouvernemens qui se sont succédé pendant trente ans au gouvernement actuel ! Nous ne parlons pas de la république ; déjà, dès ce moment, la transition était plus qu’à demi accomplie par le fait même des dangers où une anarchie imprévue plongeait la France. Voilà ce, qui est désormais prouvé et ce que rappelait le 15 août : c’est que la république en France contient nécessairement un empire. À côté de ces fêtes d’un jour, nous parlions des voyages, qui sont aussi un des traits politiques du moment ; en effet, le voyage de l’empereur et de l’impératrice à Dieppe n’a-t-il point ce caractère ? C’est une excursion où se manifeste, à coup sûr plus d’un signe curieux à observer, et le moins singulier n’est pas la délibération en vertu de laquelle le conseil municipal a offert en don à l’empereur l’Hôtel-de-ville de Dieppe. Rien n’était plus naturel certainement de la part du conseil municipal dieppois que d’exprimer son enthousiasme pour le chef de l’état ; seulement l’enthousiasme ne lui faisait-il pas oublier un peu de se demander s’il disposait en parfaite compétence ? Qu’eût donc fait l’empereur de l’hôtel-de-ville de Dieppe, et qu’eût fait le conseil municipal de Dieppe sans son hôtel-de-ville ? Il en est résulté que l’empereur a cru devoir refuser le don qui lui était offert, en se fondant sur ce que la liste civile ne pouvait pas multiplier à ce point les résidences impériales.

La certitude de la paix ramène, disions-nous, les esprits à leurs préoccupations ordinaires dans les diverses régions de l’activité publique. Durant ces derniers mois, la menace incessante de conflits possibles avait dû finir nécessairement par avoir son action sur un certain nombre d’intérêts matériels ; elle pesait sur les spéculations financières, sur les entreprises commerciales, sur les combinaisons de l’industrie. Chaque péripétie nouvelle se traduisait en oscillations successives dans toutes les valeurs publiques. Il n’y aurait point eu un grand malheur, si cela n’eût fait qu’amortir cette ardeur factice, cette fièvre de spéculation qui joue avec tous les ressorts de la fortune nationale jusqu’à les rompre parfois. Voici cependant qu’aujourd’hui toute cette fièvre industrielle semble renaître d’elle-même et se rallumer plus vive que jamais à la faveur des présages pacifiques. Il y a sans doute les entreprises utiles, les travaux sérieux, et telles sont en première ligue les concessions nouvelles faites par le gouvernement pour compléter le réseau des chemins de fer français : chemins de Tours au Mans, de Nantes à Saint-Nazaire, de Besançon à Belfort, de Paris à Mulhouse, de Nancy à Gray, etc. Ces nouvelles concessions, qui embrassent une étendue de 888 kilomètres, sont faites à des compagnies déjà existantes, celles de Strasbourg, d’Orléans, de Dijon à Besançon, et en réalité la dépense qui en résultera, distribuée en huit années, sera suffisamment couverte par l’accroissement des recettes de ces compagnies. Ce sont là d’ailleurs des entreprises nationales qui ont pour effet d’ajouter aux moyens et aux ressources de la France, en complétant ses voies de communication ferrées. Mais en vérité n’y a-t-il donc que cela aujourd’hui dans le monde industriel et financier’ ? Comptez au contraire les projets qui se succèdent, les plans merveilleux qui se multiplient, les combinaisons de tout genre qui ont grand soin de commencer par attirer les curieux ! Faut-il des applications nouvelles du système de crédit foncier ? Faut-il des sociétés pour prendre l’entreprise des eaux en France ? Faut-il des compagnies pour créer subitement de nouveaux quartiers dans Paris ? Quoi encore ? Tout cela se trouvera sans nul doute, tout cela fera du bruit, se constituera sous une forme quelconque, sera patroné par des noms connus, prôné par des voix intéressées, poussé hardiment par des maîtres dans l’art de travailler au succès d’une affaire. Et ce qui est pis, c’est la prétention étrange d’organiser ces entreprises de manière à les rendre accessibles à ceux qui ont peu, de les démocratiser en un mot, comme on dit. — Oui, ce n’est point assez que la fièvre du jeu se soit emparée de certaines classes douteuses, qu’il s’élève dans certaines régions de ces fortunes capricieuses et subites dues au hasard d’une spéculation audacieuse. Le beau idéal, ce sera quand l’ouvrier jouera à la Bourse, quand le paysan se fera actionnaire, quand le pauvre diable qui aura fait quelques économies ira les porter à quelque caisse voisine toujours plus ouverte pour recevoir que pour rendre, quand les uns et les autres iront risquer dans des jeux scabreux qu’ils ne connaissent pas le peu de bien qu’ils auront recueilli ou lentement amassé. Et quand ils seraient heureux, quand ils gagneraient comme tant d’autres, ils perdraient en même temps quelque chose de bien plus précieux, car ils arriveraient à mépriser le travail, qui est l’instrument des lentes et honnêtes fortunes, pour se dévouer au hasard, qui en crée de subites dont personne ne s’avise d’aller rechercher les sources. Que veut dire cela ? C’est qu’il y a de notre temps un mouvement industriel juste et légitime qui est dans l’ordre de la civilisation, parce qu’il est le fruit du travail, parce qu’il n’exclut ni la conscience ni la rectitude, parce que même, quand il n’arrive pas au succès, il reste sérieux et honnête ; et il y en a un autre dont la spéculation est le premier but, dont le jeu est l’aliment, et qui en réalité n’est que la corruption du premier. Les projets, les plans, les combinaisons ne sont pour lui que des moyens de tenter la fortune sous toutes les formes. C’est contre cette ardeur fiévreuse et factice que la sévérité morale serait nécessaire ; elle serait nécessaire surtout dans un temps d’industrie et de commerce, pour épurer et assainir cet ensemble d’intérêts et d’entreprises dont le mouvement forme le progrès matériel de notre siècle.

Un des infaillibles moyens de préparer une voie où l’instinct moral s’équilibrera plus justement avec l’instinct de tous les progrès et de toutes les facilités qu’on peut demander à la vie matérielle, ce sera toujours l’éducation publique. C’est ce qui fait qu’il s’attache une si souveraine importance à tout ce qui touche à l’instruction publique, à sa direction, aux réformes qui peuvent en modifier l’organisation ou le sens. On comprend qu’on tient par là dans sa main l’instrument par lequel les générations se transforment, et la vie, intellectuelle prend un nouveau cours. Bien des choses d’ailleurs sont nécessaires pour que cet instrument atteigne complètement son but : il n’y a pas seulement des questions de méthodes et de programmes, il y a tout ce qui constitue en quelque sorte le régime intérieur de l’éducation publique ; il y a les rapports du maître avec l’élève, il y a ces mille conditions pratiques de l’enseignement qui concourent toutes au même objet. Aux réformes qu’il a déjà réalisées dans ces matières si délicates, le gouvernement vient d’en ajouter une qui certes a son intérêt et son prix sous l’apparence d’une mesure secondaire : il vient, par un décret récent, de transformer entièrement la situation des maîtres d’étude, dans les lycées. On sait ce que sont le plus souvent aujourd’hui ces sortes de maîtres. N’ayant point de place dans la hiérarchie universitaire, dépourvus de tout caractère sérieux et par suite de toute autorité, ils se trouvent pour ainsi dire pris entre les autres professeurs, qui ne les estiment point comme leurs égaux, et les élèves, qui ne les respectent pas. Ce sont des espèces d’agens vulgaires proposés à une certaine discipline extérieure qu’ils sont fort impuissants à maintenir. Et cependant c’est peut-être là le maître dont le choix est le plus digne d’attention, parce qu’il est en rapport presque permanent avec l’enfant, parce qu’en dehors des cours il peut exercer une influence de tous les instans. Cette influence n’existe point aujourd’hui, et c’est là justement ce qu’il y a d’anormale En s’exerçant elle peut être bonne ou funeste, et c’est ce qui doit dicter des choix plus prudens. M. le ministre de l’instruction publique a supprimé les maîtres d’étude, pour les remplacer par des maîtres répétiteurs qui sont eux-mêmes des auxiliaires du professorat ordinaire et des aspirans aux fonctions plus élevées de l’enseignement. Non-seulement les nouveaux maîtres mit leur mission habituelle de discipline, mais ils ont encore leur part dans l’enseignement en coopérant au service des répétitions, des conférences ; en suppléant parfois aussi les professeurs. La condition des maîtres d’étude se trouve évidemment relevée par cette mesure pleine de sollicitude. On a bien raison du reste quand on s’occupe de tout ce qui touche à l’éducation publique et qu’on recherche les moyens de la rendre meilleure. Une bonne éducation est comme une bonne mine : quand elle a laissé quelque chose de sain et de viril dans une âme, les orages peuvent venir ; il peut y avoir des oublis et des abandons, mais l’empreinte primitive finit par reparaître, et l’intelligence, comme le cœur, se retrouve bientôt avec cette sûreté d’instinct due aux influences bienfaisantes du premier âge.

Cet ordre d’idées et de préoccupations, nous aurions pu le retrouver encore ces derniers jours à l’Académie, quoique sous des formes assez différentes et plus générales. Ne s’agissait-il point en effet de cette autre éducation morale plus libre donnée par des ouvrages de choix, par des exemples de vertu, et que l’Institut est chargé d’encourager par des récompenses particulières ? Tous les ans, L’Académie se réunit à cette époque pour décerner ses prix : prix d’éloquence, pria Montyon, pris aux œuvres les plus remarquables sur l’histoire ou la littérature. Par malheur, tous les étés ne semblent pas également favorables à l’éloquence académique : il y a pour elle des saisons stériles, si bien que l’éloquence académique n’a point eu cette fois ses couronnes ; mais tous les ans l’Académie peut distribuait ses prix aux ouvrages les plus utiles aux mœurs comme aux actes de vertu, et alors se pose cette autre question de savoir ce que c’est que l’ouvrage le plus utile aux mœurs et ce que c’est qu’un acte de vertu : question qui n’est point peut-être aussi facile à résoudre qu’on le pense, et que l’Académie tranche de son mieux, — en faisant prononcer ses jugemens par une de ces paroles supérieures et sûres qui marquent d’un trait ineffaçable tout ce qu’elles touchent. Voici bien longtemps que M. Villemain fait au nom de L’Académie ces résumés périodiques, et chaque année il semble y mettre un intérêt et un éclat nouveaux. Nul ne triomphe avec plus d’aisance de la difficulté qu’il y a à réunir des choses si différentes, à passer d’une œuvre d’histoire à un travail de philosophie, d’une étude d’économie politique à un livre de poésie, de l’antiquité à notre temps, en recueillant et fixant à chaque pas les lumières qui naissent du contraste des siècles, de la diversité des événemens, de la mobilité du spectacle humain. Ne reste-t-il pas toujours cependant cette question : — l’ouvrage le plus utile aux mœurs est-il une étude psycologique des facultés de l’âme, un essai sur les doctrines politiques d’un autre siècle, un résumé d’histoire littéraire depuis le moyen âge, un tableau de la littérature française dans les pays étrangers depuis le XVIIe siècle ? — Cela n’ôte rien assurément au mérite de ces divers travaux ; mais l’Académie ne pense pas sans doute avoir bien strictement observé son programme. Par une bizarrerie singulière, l’œuvre qui eût semblé au premier abord se rapprocher le plus, en un certain sens élevé et moral, du but proposé est celle qui a eu à essuyer les plus vives critiques : c’est une œuvre de poésie qu’on connaît, le recueil des Poèmes évangéliques de M. de Laprade. Pour tout dire, l’Académie a eu des scrupules, non point des scrupules d’orthodoxie religieuse, ce dont elle se défend bien, mais des scrupules d’orthodoxie littéraire. Quoi donc ! le contraire n’eût-il pas semblé plus vrai ? On pourrait concevoir que le respect pour les livres sacrés arrêtât la poésie et l’art, de peur qu’une inspiration trop profane ne vînt se mêler à cette inspiration sainte ; mais si ce scrupule est écarté, comment trouver surprenant que la poésie s’inspire de toutes les merveilles de l’histoire évangélique ? Reste toujours sans doute la question de l’exécution ; au fond, cela ne veut dire qu’une chose : c’est qu’il y a des poètes, comme on en a vu beaucoup, traduisant les psaumes et la bible en vers assez ridicules, tandis qu’il y a des poètes, comme M. de Laprade, qui, avec une inspiration honnête, et pure, savent puiser dans ces sources mystérieuses et profondes une poésie que tout le monde peut goûter sans péril, et même sans risquer son orthodoxie littéraire, parce qu’au respect de la chose sainte vient s’allier un art plein d’abondance et d’éclat.

C’était M. Viennet cette fois qui avait la mission de raconter les actes devenu couronnés par l’Académie, et l’auteur des Fables s’en est tiré en faisant contre les détracteurs dès prix de vertu une vive sortie qui ne convaincra peut-être personne, mais qui n’en est pas moins spirituelle et mordante, et qui allait d’ailleurs atteindre bien d’autres que ceux qui n’ont pas une foi entière à l’efficacité des couronnes académiques pour enfanter la vertu. Si M. Viennet n’avait en vue que d’opposer ces dévouemens obscurs, ces vies simples et pleines de bien pratique dont il était l’historien, au vice insolent, aux fortunes scandaleuses, aux héros de la Bourse, aux coureurs d’emplois de tous les régimes, certes rien n’était plus juste ; mais cela ne veut point dire que l’institution de récompenses pécuniaires soit la preuve d’une grande estime accordée par un peuple à la vertu. La principale raison, non pas essentiellement contre les distributions secourables faites par l’Académie, mais contre le titre un peu fastueux donné à ces récompenses, c’est qu’en réalité ce ne sont point des prix de vertu, car autrement cette prime offerte à l’accomplissement du devoir serait faite pour détruire la plus simple idée du bien. Et puis, si c’était réellement un concours ouvert aux actions vertueuses, il faudrait en conclure que la vertu n’a qu’une forme, celle du domestique fidèle à son maître, du pauvre paysan qui adopte des enfans pour les arracher au dénûment, puisque l’Académie ne couronne que ce genre d’actions : de telle sorte qu’après avoir laissé tomber l’humiliant aveu que la vertu n’est pas du côté du sexe masculin dans le dernier concours académique, M. Viennet serait conduit encore à confesser qu’elle n’appartient qu’à une classe qui n’est point la Sienne. M. Viennet propose, il est vrai, de décerner des prix à des actes plus élevés : il veut des récompenses pour les vertus civiques. Malheureusement il pourrait étendre ce cercle sans que le nombre des lauréats fût immense. Cependant qui sera le juge du concours ? Quand l’Académie réunirait tous les fonds qu’elle possède, elle ne parviendrait point à égaler ce que peut gagner en un moment un joueur de bourse ; ceux qui ont besoin de ce stimulant seront donc peu sensibles aux offres de l’Académie, et ceux qui sont habitués à puiser ailleurs la règle de leurs convictions ont encore moins besoin de ses encouragemens. Cela n’a point empêché M. Viennet de raconter avec émotion les actes de vertu couronnés par l’Académie, après avoir défendu vivement la pensée même de ces prix. Par une rencontre singulière, M. Viennet ne s’est point borné, dans ces derniers temps, à son discours académique ; il vient de publier des vers sous le titre de Mélanges de poésie, et nous devons ajouter qu’ils respirent le plus honorable parfum classique. Ce sont des vers de 1825, un poème sur les Nègres, un autre sur Parga, des dithyrambes sur Missolonghi et sur le général Foy, hélas ! et même des dialogues des morts entre François Ier et Louis XI, Charles VI et George III, sans compter Napoléon jugé par ses pairs. Le malheur des vers de M. Viennet entre plusieurs autres inconvéniens qu’on pourrait citer, c’est d’avoir un air un peu étranger dans ce pauvre monde littéraire si bouleversé et si transformé depuis que le digne académicien chantait Parga et les nègres, ou faisait dialoguer Napoléon avec Thémistocle ou Fontanes sur le mode lyrique et dithyrambique.

L’inspiration littéraire en effet a subi bien des métamorphoses depuis trente ans ; elle a traversé tous les domaines, — le drame, la poésie, le roman. Où est-elle aujourd’hui encore ? Quels signes de vie donnent les talens contemporains qui se sont manifestés dans ces divers genres ? Les Maîtres Sonneurs sont la dernière œuvre de L’auteur d’Indiana : c’est encore une histoire de paysans qui vous transporte au milieu des bûcherons et des muletiers du Berry et du Bourbonnais ; mais en réalité les paysans de Mme Sand sont-ils toujours des paysans ? N’y a-t-il pas dans leurs amours une certaine métaphysique qui revient assez fâcheusement de temps à autre, et se manifeste par des subtilités peu naturelles1 ? N’y a-t-il pas quelque chose d’étrange dans un paysan dominé par l’idée fixe de la musique et prétendant reproduire sur sa cornemuse les souvenirs de son enfance, les vallées pleines de murmures, les matinées printanières ? Notez qu’il y a une certaine fille du nom de Brulette et d’une fine oreille à coup sûr, qui prétend reconnaître toutes ces choses. Dans la donnée première, pas plus que dans le drame des passions ou la combinaison des caractères, les Maîtres Sonneurs n’offrent rien de bien nouveau et de bien saisissant. Quant au style, il faudrait être un peu plus Berrichon pour en apprécier les mérites, puisque c’est dans cette langue que le roman est écrit. Il y a cependant une réflexion indépendante de tout ceci, que suggère le livre nouveau de Mme Sand : ce qui manque le plus certainement dans les Maîtres Sonneurs, c’est le relief, c’est cette empreinte particulière qu’une imagination rigoureuse laisse toujours sur son œuvre, même quand elle se trompe. Or pour un tel talent, qui a créé André, Valentine, Mauprat, la Mare au Diable, le pire de tout, c’est d’en venir à ce point : — d’écrire moins pour exciter l’attention par le relief ou la grâce originale de l’invention que pour offrir un aliment aux curiosités oisives. Ce n’est point là, il nous semble, le genre de succès auquel peut se borner l’auteur des Lettres d’un Voyageur. Et tandis que nous parlons de ces choses vivantes de la littérature et de l’art, voici cependant un jeune homme qui s’en va de ce monde avant l’heure, et qu’une mort précoce a enlevé en quelques jours. M. Charles Reynaud avait les dons de la fortune, et il avait aussi ceux du talent. Il aimait les lettres avec toute la ferveur d’un esprit jeune et facile. Récemment encore, on peut s’en souvenir, il publiait des Epîtres et Pastorales, poésies pleines d’ardeur et de sentiment, où partout se reflétait l’image de son pays natal. C’était donc une vie heureuse et un talent distingué qui promettait plus d’une œuvre gracieuse, plus d’un récit ingénieux, comme celui qu’on a pu lire ici sur un Hiver en Corse, lorsque la mort est venue le surprendre au détour de toutes ses espérances et de ses récens succès. C’est ainsi que la mort se fait cruellement sa place même dans l’histoire des choses littéraires, moins agitée pourtant que l’histoire des choses politiques contemporaines.

Revenons à cette histoire politique, qui n’emlirasse pas seulement notre pays, mais qui s’étend à tous les peuples. L’Angleterre est assurément au premier rang de ces peuples. L’Angleterre, comme la France, a eu pour principale affaire, dans ces derniers temps, la préoccupation de la crise orientale. C’est lorsque cette crise semblait entrer dans une voie décidément pacifique, que le parlement a été prorogé ; le 20 de ce mois, il s’est séparé après avoir entendu le discours d’usage, prononcé au nom de la reine. Du reste, rien de bien particulier ne caractérise ce discours, si ce n’est que d’un côté il constate le concert politique, qui existe entre l’Angleterre et la France au sujet des affaires d’Orient, et de l’autre il exprime une sorte de juste orgueil de voir l’état florissant des revenus publics, l’accroissement incessant du commerce, le progrès de l’aisance et du bien-être dans les classes laborieuses ; résultats éclatans qui viennent à l’appui de la politique de l’Angleterre. La fin de la session laisse donc le cabinet anglais en possession à peu près incontestée du pouvoir. Ce n’est point qu’il ne soit permis de croire à certaines divergences entre les membres du ministère, à l’occasion même des crises extérieures qui viennent de se produire. Lord Aberdeen, homme de 1815, particulièrement en rapport avec les cours de l’Europe ; est évidemment plus pacifique que lord Palmerston, qui eût peut-être consenti à quelque action plus décisive contre la Russie ; mais à travers tout c’est la nécessité qui maintient l’union du ministère. Les whigs, qui seraient portés à suivre de préférence la politique plus belliqueuse de lord Palmerston, craindraient aujourd’hui de dissoudre la coalition sur laquelle repose le cabinet actuel. Quant au pays en lui-même, bien que très pacifique d’intérêts comme de croyances, il ont appuyé aisément une politique plus décidée peut-être ; mais en définitive le fond de l’opinion est d’abord pour le maintien du ministère, ou, en d’autres termes, de la situation actuelle, ce qui s’explique facilement par la prospérité surprenante dont jouit l’Angleterre, c’est là pour le cabinet une force qui en vaut bien une autre.

Les dernières crises, du reste, ont produit en Angleterre un spectacle singulier qu’il n’est point inutile d’observer. Que n’a-t-on point dit sur l’impossibilité de diriger une grande affaire de politique extérieure au milieu des discussions incessantes du régime constitutionnel ! Eh bien ! voilà une occasion qui s’est offerte ; et certes il ne s’en offrira pas de plus grave : le parlement était réuni ; il suivait naturellement les incidens successifs de ces complications ; il interrogeait le gouvernement ; cependant ; dès que le cabinet refusait de répondre dans un intérêt publie, les interpellations cessaient aussitôt. Il y a des journaux français qui ont eu la fantaisie de se moquer quelque peu de l’Angleterre, parce qu’en Angleterre, disaient-ils, on ne savait rien du gouvernement, tandis que la France avait le Moniteur. Ils auraient dû, avec un peu plus de bon sens, admirer cette ferme contenance d’un peuple libre qui s’impose à lui-même de ne point troubler son gouvernement dans la poursuite d’un intérêt de premier ordre. C’est ainsi, comme on le remarquait récemment, que l’Angleterre est arrivée à demeurer inébranlable au milieu des révolutions qui ont bouleversé l’Europe, et à rester constitutionnelle et libre au milieu des réactions que les révolutions ont enfantées. Au moment où on niait la vitalité du régime parlementaire, elle a offert le spectacle de ce régime dans toute sa puissance et dans toute sa force contenue. Un des dangers pour le gouvernement constitutionnel anglais, c’était la dissolution presque complète des partis qui se produisait dans ces dernières années. Le ministère actuel est venu justement pour arrêter cette dissolution, pour essayer de créer, par une coalition de forces diverses, une politique nouvelle, et ce n’est pas là le moindre trait du patriotisme britannique d’appuyer Le ministère dans cette œuvre. L’Angleterre l’ait des coalitions conservatrices comme nous avons fait des coalitions destructives.

Voici maintenant un autre pays constitutionnel tout occupé d’un incident d’une nature différente. Depuis quelques mois, on le sait, le mariage du prince royal de Belgique, du duc de Brabant, avec une archiduchesse d’Autriche, était décidé. Ce mariage vient de s’accomplir au milieu des fêtes et des pompes de tout genre. La jeune archiduchesse s’est retrouvée dans sa patrie nouvelle au milieu des souvenirs de Marie-Thérèse. C’est là évidemment un fait qui vient ajouter un élément de stabilité le plus à la royauté belge, d’autant plus qu’il s’appuie sur les démonstrations monarchiques les plus vives et les plus complètes de la part du pays. Est-ce bien l’heure de se demander si un tel événement entraîne un changement de politique pour la Belgique ? C’est, à ce qu’il parait, l’avis de l’auteur d’une brochure intitulée la Belgique et le mariage autrichien. Afin sans doute que le déguisement soit complet, l’auteur, signe de ces mots : Un Belge. En vérité, il y a quelque mauvais goût à venir doctoralement poser ces questions dans une circonstance semblable. Quoi donc ! la Belgique, monarchie jeune encore parmi les monarchies européennes, a trouvé l’occasion d’une alliance avec l’une des plus anciennes maisons royales ; cette alliance, elle l’a due à la sagesse de son chef, à l’habileté avec laquelle il a su diriger ses destinées, et il faut en conclure aussitôt que la Belgique est autrichienne ! Il y a pour ce pays une politique plus sage, qui consiste à n’être ni autrichien ni français, mais à être lui-même avant toute chose, consultent ses intérêts et y trouvant la règle de ses alliances naturelles. Il suffit, il nous semble, que la Belgique suive cette voie pour que, même après le mariage qui vient de s’accomplir, elle reste avec la France dans des rapports qui se fondent sur les intérêts des deux pays. C’est ce qui fait que les fâcheux présages du Belge, auteur de la brochure dont nous parlions, ne nous semblent pas peser d’un grand poids dans la balance.

Le mariage du due de Brabant n’est pas le seul qui s’accomplisse en ce moment même ; celui de l’empereur d’Autriche avec une jeune princesse de Bavière vient d’être également décidé, et, par une circonstance singulière, c’est peut-être celui-ci qui a la moins grande importance politique. Si du reste, à part le mariage du jeune empereur, l’Autriche, comme les autres pays, a été absorbée dans ces derniers temps par les préoccupations de la question d’Orient, sa politique, sur un autre point, vient de subir des modifications sensibles. La situation de la Lombardie a reçu des adoucissemens particuliers ; l’état de siège a été tempéré ; en un mot, le gouvernement autrichien s’est relâché un peu de la rigueur compressive dont il avait jusqu’ici fait usage. Il y a quelques mois déjà, le comte de Rechberg avait été chargé par l’empereur de diviser la Lombardie et de préparer les élémens d’une organisation plus régulière à donner aux provinces italiennes. C’est à la suite de cette mission qu’ont été prises les résolutions récentes. Sans doute, l’état de siège existe toujours, il continue surtout à être appliqué en matière politique ; mais il est restreint à ce genre de crimes et de délits. De plus, le gouvernement général lombardo-vénitien est divisé eu deux sections, l’une civile, l’autre militaire, sans cesser d’être sous la direction supérieure du maréchal Radetzky. Au fond, le but que poursuit le gouvernement autrichien, c’est l’assimilation lente et progressive des provinces italiennes au reste de l’empire. L’assimilation matérielle, administrative, il est toujours facile sans doute à un gouvernement fort de l’accomplir ; mais l’assimilation morale est une œuvre un peu plus difficile, quand on se trouve en présence d’un sentiment national aussi vif et aussi profond que le sentiment national italien, et dans tous les cas ce n’est point certainement par la rigueur et l’abus de la compression que le succès peut être considéré comme possible. Pendant que la politique autrichienne semblait ainsi s’adoucir sur un point de l’Italie, des bruits de conspiration couraient à Rome, et de nombreuses arrestations venaient confirmer ces bruits. Les conjurés, à ce qu’il semble, avaient débarqué clandestinement entre Civita-Vecchia et Fiumicino, et avaient réussi à s’introduire dans Rome. Divers papiers auraient été découverts ; un comité de salut public était constitué, un ministère était formé. Voilà malheureusement quels fermens d’incendie couvent sans cesse dans une portion de l’Italie et surtout à Rome. Les artisans de ces désordres et de ces conspirations ne s’aperçoivent pas qu’ils ne font que rendre la situation plus dure, la sévérité du gouvernement plus inflexible, toute réforme plus impossible, et les destinées italiennes plus difficiles à s’accomplir.

Tandis que l’Europe suit le cours de ses affaires, ou soutient comme elle peut le poids de ses complications, il y a un fait singulier qui grandit chaque jour et qui tend de plus en plus à prendre place dans la politique générale : ce fait, c’est l’ambition avouée des États-Unis de s’immiscer dans les questions qui s’agitent en Europe. Cette politique américaine, on l’a vue plus ou moins se dessiner dans diverses circonstances ; on a pu entendre, retentir au-delà de l’Atlantique toutes les déclamations en faveur des opprimés de l’ancien monde. Une circonstance récente vient de fournir encore à cette pensée l’occasion de se produire dans des conditions, certes assez remarquables, qui prouvent que, si les États-Unis entendent faire reconnaître leurs droits comme grande puissance, c’est en respectant aussi peu que possible les droits des autres.

Comme on sait, depuis l’avènement du général Franklin Pierce au pouvoir, M. Soulé, l’un des chefs principaux du parti démocrate américain, a été nommé ministre à Madrid. C’était déjà une mesure étrange, car le nouveau ministre des États-Unis s’était signalé par les plus violentes sorties contre l’Espagne au sujet de Cuba ; mais ce n’est pas tout encore. Il y a peu de temps, M. Soulé était sur le point de partir pour l’Europe, et avant son départ il était l’objet d’une ovation singulière ; celui qui était à la tête de cette ovation était un exilé de Cuba. Or que répondait M. Soulé au discours qui lui était adressé ? Il répondait par les plus ardentes protestations en faveur de tous les opprimés de l’ancien continent, en y ajoutant qu’il était du devoir d’un citoyen et d’un ministre américain de leur venir en aide. Quant à Cuba même, les allusions étaient assez transparentes. Voici donc le représentant des États-Unis transformé en une sorte d’agent de propagande américaine en Europe ! Maintenant la question est de savoir comment l’Espagne entendra qu’on pratique chez elle cette propagande, et surtout à l’égard de Cuba. Les manifestations de M. Soulé pourront devenir pour lui un singulier embarras à Madrid ; quand le gouvernement espagnol refuserait de le recevoir, comme on le lui conseillait ces derniers jours, comment ne serait-il pas approuvé par les autres cabinets agissant dans un sentiment de solidarité élevée ? Si les instructions données à M. Soulé étaient conformes aux paroles qu’il a prononcées à New-York, il faudrait évidemment s’attendre à des complications nouvelles. Ces complications fussent-elles écartées d’ailleurs, on voit quelles perspectives ouvre l’ambition de la politique américaine.

Chose étrange ! les États-Unis tint la grande prétention d’écarter l’Europe du règlement des graves questions qui peuvent s’élever sur le continent américain. Ils considèrent comme une usurpation, non-seulement une occupation territoriale, mais encore le moindre acte d’influence. On peut se souvenir de toutes les discussions qui ont eu lieu, il y a quelques mois, à ce sujet dans le sénat de Washington ; C’est cependant avec ce sentiment si étrangement développé et si exclusif de leurs propres droits et de leurs prérogatives que les États-Unis prétendent intervenir dans les affaires de l’ancien monde. C’est ainsi que l’Europe se trouve aujourd’hui entre ces deux menaces redoutables, — l’une venant de la Russie, l’autre venant du coté de l’Atlantique.


CH. DE MAZADE.