Chronique de la quinzaine - 31 août 1860

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Chronique n° 681
31 août 1860


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




31 août 1860.

L’action exerce sur les esprits un attrait vainqueur. Là où l’on agit, là est la vie. Le spectateur reçoit les reflets, les effluves de vie de lecteur. Nous autres Français, pour le moment nous sommes des spectateurs, spectateurs plus ou moins satisfaits, mais prodigieusement attentifs et absorbés, du drame émouvant que joue en Italie Garibaldi. La chose qui nous intéresse le plus, sinon uniquement, c’est de suivre dans son héroïque et surprenant vagabondage le curieux et prestigieux condottiere qu’avec l’imprévoyante étourderie qui nous distingue, nous étions ardens à combattre et fiers de vaincre à Rome, il y a onze ans. Attendre et conjecturer ce qui va se passer en Italie, voilà, à cette heure toute la vie morale de la France. Quel est l’homme d’affaires qui peut conduire ses opérations, régler ses comptes, l’homme d’état qui peut préparer ses mesures, l’homme d’imagination qui peut achever son rêve, l’homme du peuple qui peut distraire une pensée de son travail, sans se demander chaque jour : Qu’a fait Garibaldi, et que va-t-il faire ? Qu’il soit pour vous un cauchemar ou la figure lumineuse, d’une légende inespérée, il est votre maître. Potentats superbes qui êtes si jaloux d’occuper l’enfantine imagination des peuples, il vous détrône ; poètes politiques qui avez tant sacrifié pour avoir votre jour dans la vie d’une grande nation, avouez que la journée présente est à lui. Ce que l’on vend dans les foires de nos villages, c’est son portrait. Dans dix ans, gardez-vous d’en douter, et vous verrez si les récits des voyageurs du temps nous démentiront, son image sera trouvée dans les huttes des rois sauvages de la Polynésie et de l’Afrique ce qui est comme on nous l’a enseigné depuis notre enfance, le plus grand témoignage que puisse obtenir de sa supériorité un héros ou un grand homme. Si par aventure l’Europe entière avait en ce moment à faire autour d’un nom une manifestation collective de suffrage universel, le nom qui sortirait triomphant des urnes du suffrage universel européen serait, qui oserait en douter ? celui de Giuseppe Garibaldi.

Que les esprits chagrins veuillent donc bien nous pardonner si nous faisons comme tout le monde, si nous cédons à une si extraordinaire fortune, si notre première pensée est pour Garibaldi et les condizone présentes de l’Italie. Notre prudence a été mise en défaut : nous y sommes habitués. les événemens que nous eussions voulu détourner, éloigner, ajourner, se sont accomplis comme nous nous y attendions, avec cet irrésistible entraînement de la fatalité que nous avons signalé depuis longtemps. On n’a rien voulu ou rien pu faire pour conjurer la révolution du royaume de Naples ; l’on n’a pas jugé à Turin qu’il fût assez beau de laisser se former à Naples une monarchie constitutionnelle qui ne se serait établie que par la grâce du Piémont et n’eût pu vivre que par son alliance, qui aurait donné à l’Italie du nord les avantages, sans aucun des dangers imminens de l’annexion. Le parti d’action l’emporte, le mouvement unitaire va triompher. Il ne nous reste des réflexions que nous avons présentées, pour ouvrir les yeux des Italiens sur les chances périlleuses de cet état de choses, que le droit stérile de pouvoir dire plus tard, quant les difficultés éclateront : « Nous l’avions prévu. « Aujourd’hui nous n’avons plus qu’à regarder en face la situation nouvelle et à tenir compte des conséquences qui en peuvent découler prochainement.

On ne nous trouvera pas trop téméraires si nous considérons dès à présent comme consommée la révolution napolitaine, et l’on nous dispensera de dire notre sentiment sur les tristes incidens qui accompagnent la dissolution du royaume des Deux-Siciles. Il paraît maintenant certain qu’il n’y aura pas de lutte sérieuse entre l’armée napolitaine et l’armée de Garibaldi. Malgré ce qu’il y a de pénible dans cet abandon d’un régime légal qui ne sait pas se défendre et dans cette décomposition d’une organisation militaire accomplie par l’état-major même de l’armée, nous croyons qu’il faut se féliciter qu’une effusion de sans, qui d’ailleurs ne pourrait plus bien changer à l’issue des événemens, soit épargnée. Il y a cependant à tirer de la fin de la royauté napolitaine des leçons que plus d’un état en Europe ferait bien de s’appliquer. La politique absurde et outrée de l’ancien roi de Naples avait consommé d’avance la dissolution qui se manifeste aujourd’hui. La politique à outrance a partout ce même effet. cette politique divise en deux parts la nation qu’elle opprime : d’un côté des séides et des fonctionnaires, de l’autre la masse indifférente, condamnée à se désintéresser des affaires du pays, et une opposition latente, également inexpérimentée, qui n’a pour pâture que ses passions refoulées. tant qu’aucun incident ne vient déranger la machine gouvernementale, les flatteurs et les imbéciles extatiques proclament la force du pouvoir, et les intérêts égoïstes (si nous osons nous servir d’une expression d’un récent discours impériale que nous compléterons en les appelant aussi les intérêts aveugles) se réjouissent de la conservation de l’ordre apparent. Ces régimes à outrance ne n’aperçoivent pas qu’ils corrompent et qu’ils usent par leur durée même toutes les forces d’un peuple. Ils usent les forces du cercle étroit de leurs principaux agens et de leurs fonctionnaires en les déshabituant de la lutte régulière, en les énervant par une trompeuse confiance dans l’omnipotence, en les exposant à une impopularité croissante et trop longtemps bravée ; ils corrompent la portion du pays éloignée du pouvoir en la laissant dans l’oisiveté politique, en ne lui permettant point de s’initier aux conditions pratiques du gouvernement, en empêchant les hommes distingués qu’elle renferme d’acquérir la légitime autorité due partout à l’union du talent et du patriotisme, en abandonnant les exclus aux tentations désespérées de la haine et de la vengeance. Ceux qui en présence de la chute de ces régimes s’écrient, comme vient de le faire M. de Larochejacquelein devant son conseil-général : « Le mot fatal : il est trop tard, ne portera donc jamais ses enseignemens ! » en parlent bien à leur aise. Il n’est trop tard pour les concessions que quand il est trop tard déjà pour la résistance. Les gouvernemens dont nous parlons reçoivent à la même heure cette terrible révélation, qu’ils sont impuissans à résister et qu’ils n’ont rien à espérer des concessions.

Qu’on y réfléchisse : pour que les gouvernemens se rajeunissent et se vivifient par d’utiles rénovations, il faut que l’opportunité des concessions leur soit annoncée et la nécessité des réformes imposée par le mécanisme des institutions libres ; il faut que la faculté de rénovation soit pour ainsi dire une des vertus de la constitution elle-même et des mœurs politiques formées dans la nation par la pratique d’une constitution vraiment progressive. Hors de là, il n’y a que la honteuse et cruelle alternative du despotisme et des révolutions. Quand un gouvernement pourrait céder dans sa force, on a-t-on jamais vu que ceux qui l’exploitent en aient eu le désir et lui en aient donné le conseil ? Quand arrive l’heure inévitable de sa défaillance, où a-t-on vu les insolens adulateurs de sa prospérité passée tenir ferme contre la mauvaise fortune, et n’être pas au contraire les premiers à prendre l’épouvante et la fuite ? C’est alors que l’on aperçoit, comme à Naples, dans sa hideuse réalité l’œuvre de destruction accomplie par le despotisme. Il ne reste plus rien : plus d’administration, plus d’armée, plus de marine, plus de nation. Toutes les forces intermédiaires ayant été comprimées, atrophiées, anéanties entre le pouvoir et le peuple, il n’y a plus de compromis, plus de transaction possible. Le pouvoir ne trouve plus d’agens efficaces, parce que le peuple ne reconnaît pour chefs que les organes les plus exaltés de sa propre passion. Ce fécond ciment des sociétés saines, la libre confiance, a disparu. Les scrupules honorables deviennent des obstacles, les bonnes intentions n’enfantent que des maladresses, et l’on assiste à la douloureuse impuissance de la vertu. Quant à nous, rien ne nous étonne dans la ruine qui s’accomplit à Naples, ni les indécisions du jeune roi sous le poids de l’héritage qu’il a reçu, sous la pression des scrupules d’une conscience qui lui veut du mal, comme on le disait de Jacques II, et entouré d’une famille funeste, ni la versatilité du peuple napolitain, de cette démocratie des lazzaroni, sur laquelle l’ancien roi croyait avoir appuyé son despotisme ennemi de la bourgeoisie comme sur une base inébranlable, ni les trahisons ou la démoralisation d’une marine et d’une armée qui n’ont plus de chefs, ni la faiblesse du ministère constitutionnel, composé de membres bien intentionnés, honnêtes, éclairés, mais sans ascendant sur les hommes et sur les choses, qui ont obéi au sentiment du devoir en essayant, contre toute espérance, d’obtenir l’adhésion du Piémont à la conservation de l’autonomie napolitaine régénérée par des institutions libérales, et qui vraisemblablement ne poursuivent plus qu’une tâche, peu glorieuse sans doute, mais honnête : faire en sorte que la transition au nouvel ordre de choses s’accomplisse sans effusion superflue de sang italien, en évitant de donner des prétextes au débordement des passions vindicatives et des férocités populaires.

Il n’y a donc plus à s’occuper du sort de Naples. On n’a pas voulu ou on n’a pas pu contenir la révolution unitaire avant le passage du Phare ; la question imminente qui va se présenter est celle-ci : une fois la révolution accomplie à Naples, que fera le gouvernement piémontais ? Jusqu’à présent, le gouvernement piémontais est demeuré officiellement étranger à l’entreprise de Garibaldi ; le roi Victor-Emmanuel a même désapprouvé cette, entreprise par une lettre rendue publique ; ses ministres ont toléré le départ des corps de volontaires ; ils ont négocié avec les chefs du mouvement pour détourner des états romains la direction de ces corps ; ils en ont tour à tour interdit ou autorisé le départ ; ils ont semblé vouloir décourager le mouvement par les circulaires de M, Farini. Tant que l’issue de l’entreprise était incertaine, la décence ou l’habileté commandait de louvoyer ainsi ; mais quand le roi aura quitté Naples, quand Garibaldi sera à la veille d’y entrer, les choses changeront de face. On s’engagera alors dans une crise grave ; il faudra prendre un parti tranché. Les deux partis entre lesquels on aura le choix sont les suivans : ou l’on se conduira vis-à-vis de Garibaldi à Naples comme on s’est conduit envers lui en Sicile, on le laissera s’emparer de la dictature et agir sous sa responsabilité, — ou bien le gouvernement piémontais interviendra officiellement à Naples, il y fera proclamer et exécuter le plus promptement possible l’annexion ; il recueillera le fruit du mouvement, et par cela même il prendra officiellement devant l’Europe la responsabilité des actes accomplis et des événemens ultérieurs. L’un et l’autre parti sont hérissés de telles difficultés que l’on ne peut attendre sans anxiété la décision à laquelle s’arrêtera le gouvernement piémontais.

Faut-il laisser Garibaldi maître à Naples comme il l’a été en Sicile ? La question doit paraître bien grave aux hommes d’état de Turin. S’ils s’y résignent, ils se condamnent à un effacement plus humiliant encore que celui où ils végètent depuis trois mois. Garibaldi même à Naples, bien plus qu’en Sicile, sera le chef véritable de l’Italie militante. Il y aura toutes les ressources d’un riche royaume ; il y disposera d’une armée considérable, au moins par le nombre dès soldats ; il y établira le centre et le foyer d’attraction de la nouvelle Italie. Le Piémont et les provinces du nord ne résisteront pas à cette influence et à ce prestige. Le gouvernement régulier deviendra plus difficile que jamais au cabinet de Turin. Il devra subir toutes les conséquences des desseins de Garibaldi, il sera compromis par ses nouvelles entreprises, sans avoir au moins la compensation de contrôler ces desseins et de décider de ces entreprises. Sans parler de l’intérêt d’ordre et aussi d’humanité qu’il y aurait à empêcher que le royaume de Naples ne tombât pas dans un état d’anarchie, en se plaçant au point de vue général de l’Italie comme au point de vue particulier de la sécurité du Piémont, du prestige et de l’ascendant du roi Victor-Emmanuel en Italie, il semble impossible que de cabinet de Turin se résigne à un tel effacement de lui-même et à un tel agrandissement de Garibaldi. Pour la paix de l’Europe, pour l’intérêt du gouvernement régulier d’un peuple de dix millions d’âmes, pour que la direction de la révolution italienne puisse être contenue et modérée elle-même par les responsabilités d’un gouvernement régulier, » tilt semble que l’on doive désirer que l’autorité réelle du roi Victor-Emmanuel s’établisse à Naples le jour où s’y sera évanoui le fantôme de la royauté de François II. Nous ne sommes pas étonnés des desseins que l’on prête à cet égard à la cour de Turin : nous trouvons naturel même que cette cour ait pris ses dispositions en vue d’une telle éventualité, et que les quinze cents hommes de troupes de débarquement que porte l’escadre sarde soient déjà destinés à occuper Naples le jour où cette capitale restera sans gouvernement. Nous ne serions pas même surpris que, devant une nécessité si impérieuse, des puissances qui ont blâmé la conduite du Piémont dans ces affaires fussent bien aises de voir une prompte occupation piémontaise s’effectuer à Naples et y conjurer les désordres et les périls d’une révolution.

Mais des difficultés d’un autre ordre, et qui ne paraissent guère moins périlleuses, sont attachées pour le Piémont à cette résolution. Comment concilier la juxtaposition dans le royaume de Naples d’une autorité piémontaise officielle et de l’autorité extra-officielle de Garibaldi appuyé sur ses vingt-cinq mille volontaires, sur une partie au moins de l’armée des Deux-Siciles et sur le peuple napolitain ? Garibaldi consentira-t-il à se subordonner à Turin ? Cela parait peu probable, à en juger par ses derniers antécédens. Garibaldi s’est donné pour mission de délivrer et d’unifier l’Italie ; c’est pour n’être point troublé dans l’accomplissement de cette œuvre par les scrupules diplomatiques prêtés par lui au cabinet de Turin qu’il a ajourné l’annexion effective de la Sicile : c’est pour n’être point dérangé, contrarié, traversé dans ses desseins qu’il n’a plus voulu être l’agent responsable du gouvernement de Turin, et qu’il s’est fait le dictateur indépendant d’une révolution. s’il refuse de se replacer à Naples sous l’autorité et la contrainte officielle, que fera le cabinet de Turin ? Osera-t-il lutter avec Garibaldi ? Le pourra-t-il ? Cette rupture devant laquelle il a reculé lorsque Garibaldi n’était encore qu’en Sicile, l’accomplira-t-il devant le dictateur si prodigieusement grandi par la possession de Naples ? Mais ce serait la guerre civile entre des Italiens également partisans de l’indépendance et de l’unité de l’Italie ! Si les hommes d’état de Turin étaient capables de s’arrêter à cette pensée extrême, seraient-ils en mesure de la pousser jusqu’à l’action ? L’Italie agissante pourrait bien les abandonner et passer tout entière du côté de Garibaldi.

Au point où les choses sont arrivées, à quoi bon s’abuser ? Le maître de la situation, c’est Garibaldi. Il n’y aurait plus de prudence, et il y aurait un danger véritable pour l’Italie, à tenter de lui résister par la force. Ce n’est donc qu’avec l’assentiment de Garibaldi que le Piémont peut entrer officiellement à Naples et y rester. Les hommes d’état de Turin sont obligés de s’allier ouvertement avec Garibaldi ; mais, en admettant que le chef des volontaires consente à cette alliance, il est évident que c’est lui qui en dictera les conditions, et que ces conditions seront qu’il demeurera le général de l’Italie militante et le maître de la direction du mouvement. Le gouvernement piémontais ne peut conclure l’alliance qu’en acceptant tout de suite d’énorme compromissions, et en prenant à son compte le programme de Garibaldi. On voit que les inconvéniens et les périls du parti de l’abstention et du parti de l’action se balancent presque pour le Piémont. Pourtant, puisqu’il faut opter, il nous semble que la prudence, la franchise et l’honneur conseillent au cabinet de Turin de se concerter, si c’est possible, avec Garibaldi. Certes il eût mieux valu, nous l’avons assez dit, ne point se laisser acculer à telle extrémité ; mais puisqu’on s’est laissé entraîner dans un de ces dangereux défilés au bout desquels on se trouve en présence d’une faiblesse ou d’une folie, mieux vaut encore la témérité courageuse qu’une circonspection qui mène sans honneur aux mêmes périls. Le cabinet de Turin, — et il n’est pas après tout en mauvaise compagnie, puisque toute l’Europe en est là, — ne doit plus compter que sur le bon sens, la sagacité, la bonne foi de Garibaldi, et sur l’influence qu’il pourra exercer sur ce tribun armé pour conjurer, atténuer, ajourner les périls que provoque l’entreprise à laquelle il s’est voué.

La nécessité d’une entente ouverte et franche entre le ministère piémontais et Garibaldi nous paraît nécessaire, car c’est encore par là et ce n’est plus que par là qu’il sera possible au Piémont de coordonner non pas complètement, mais à quelque degré le mouvement italien : c’est ainsi et seulement ainsi qu’il pourra résister au débordement des passions qui le pressent. Nous venons d’avoir, par le dernier manifeste de M. Mazzini, la révélation saisissante du bouillonnement intérieur qu’excite la marche triomphante de Garibaldi ; bien que l’on nous assure que M. Mazzini a peu d’influence sur le mouvement actuel, bien qu’après avoir saisi d’abord ce manifeste, le ministère piémontais l’ait livré à la publicité, soir pour faire montre du dédain que lui inspire l’initiateur fanatique de l’idée unitaire, soit peut-être pour convaincre l’Europe de la nécessité où il est de s’unir au mouvement afin de n’en pas laisser la direction aux sectaires, il nous est difficile de croire que les accens de M. Mazzini ne retentissent pas profondément au sein des bataillons garibaldiens. Jamais l’ancien triumvir n’a été plus perfide, plus habile, moins mystique, plus pratique et plus éloquent que dans cette brûlante déclamation. C’est à la circulaire de M. Farini, destinée à restreindre le mouvement des volontaires, que répond M. Mazzini. Il considère cette circulaire comme dirigée contre le parti d’action, et s’empresse de relever le gant en se mettant à la tête de ce parti. « A paroles claires, dit-il, claire réponse. » Il traduit ainsi la dépêche ministérielle : « Nous tenterons, comme toujours, d’étouffer toute initiative en Italie. Nous aviserons à profiter de toute victoire italienne, quand elle aura été remportée par d’autres. Et quant à la politique intérieure, quiconque accepte cette règle est avec nous, quiconque la rejette est un sectaire. » Il reproche au ministère sarde d’avoir détourné l’expédition que l’on voulait diriger contre les états romains pour faire une diversion favorable à la descente de Garibaldi sur le continent napolitain ; puis il s’écrie : « Nous ne sommes point une secte ; nous sommes la conscience de la nation… Nous cherchons, nous voulons la patrie. Vous la voulez, vous aussi ? Vous voulez vraiment, comme vous le murmurez à l’oreille de nos amis, quand vous cherchez à leur persuader la patience, le triomphe de cette idée ? — Laissez-nous faire. — Que craignez-vous de nous ? La république ? Non. Vous savez que nous avons dit : La veille du jour où nous croirons de notre devoir de conspirer de nouveau pour la république, nous vous avertirons, et toute notre vie vous oblige à nous croire. L’accaparement des places ? Non. Vous savez que, l’unité monarchique de l’Italie une fois proclamée, les uns parmi nous reprendront le chemin de l’exil, les autres celui de la solitude. Le partage de la gloire ? Nous n’y aspirons pas. Dans les entreprises auxquelles nous travaillons, nos noms sont soigneusement celés par nous-mêmes. Laissez-nous sauver l’Italie, nous écrirons que c’est vous qui l’avez sauvée. — Laissez-nous faire. — Vous êtes retenus par les ménagemens que vous devez aux diplomaties étrangères ; vous êtes obligés de préserver à travers les tempêtes le royaume sarde, vous êtes liés par vos peurs et vos amitiés. Nous, nous n’avons ni peurs, ni chaînes… Nous ne sommes liés qu’au pays et à notre conscience ; nous pouvons annexer sans vendre, et nous aurons égard à votre triste situation. Nous sauverons les apparences ; nous ferons une œuvre sainte avec les ruses dont on se couvre pour commettre un délit. En outre, quand en 1848 vous vous êtes décidés, après cinq jours de combat et après la victoire populaire, à entrer dans les plaines lombardes, ne disiez-vous pas aux gouvernemens de l’Europe : Si nous ne remuons pas, nous sommes renversés ; nous marchons pour vous préserver avec nous de l’insurrection républicaine ? Dites aujourd’hui aux gouvernemens : Ne voyez-vous pas monter la marée ? L’Italie veut l’unité. Si nous résistons, nous tombons. Vous direz vrai. — Laissez-nous faire… Que vous importe ?… Si l’entreprise réussit, vous savez que vous n’avez qu’à en accepter les fruits pour qu’ils vous appartiennent ; si elle ne réussit pas, démontrez votre innocence en poursuivant ceux qui l’ont tentée. Nous ne vous demandons qu’une chose, poursuivez après, non avant. » Il nous est impossible de cacher la pénible impression que laissent en nous cette véhémente invective et cette sanglante ironie. Nous voudrions que le gouvernement piémontais eût montré en effet assez d’énergie depuis trois mois pour avoir vraiment mérité les accusations de M. Mazzini. Nous sommes réduits aujourd’hui à attendre avec une perplexité douloureuse que ce doute soit résolu : Lequel aura le plus d’ascendant auprès de Garibaldi, de M. Mazzini ou de M. de Cavour ? Nous ne le saurons qu’après la chute de la royauté napolitaine.

Puisque Garibaldi est maintenant le seul arbitre des destinées italiennes, Dieu fasse qu’il comprenne les difficultés que les nouveaux arrangemens de l’Europe opposent à la réalisation complète de ses desseins, et qu’il se laisse modérer par les avertissemens que de toutes parts les amis les plus dévoués et les plus autorisés de l’Italie ont récemment donnés aux Italiens ! L’Angleterre elle-même, par l’organe de quelques-uns de ses hommes politiques et de ses principaux journaux, a signalé à Garibaldi l’inexcusable témérité d’une attaque prochaine contre l’Autriche. Ce concert de représentations a ému quelques Italiens éminens. On nous assure qu’il faut compter non-seulement sur la simple droiture de Garibaldi, mais encore sur l’autorité avec laquelle il peut contenir les plus ardens de ses compagnons d’armes, sur le bon sens pratique avec lequel il saura attendre les circonstances favorables ou éviter de se heurter contre l’impossible. Nous souhaitons, dans l’intérêt de l’Italie, qu’on dise vrai. Malheureusement les Italiens n’ont guère eu l’air, depuis quelque temps, de faire grand cas des avertissemens les plus désintéressés qui leur sont venus de France. Les Italiens ont des torts envers les opinions indépendantes de notre pays ; ces torts, peut-être trop vivement ressentis chez nous, ont éclairci les rangs de leurs partisans. Ils ont cru parfois faire acte d’habileté en méconnaissant les sympathies qu’ils avaient conquises parmi les divers partis français pour rapporter uniquement au gouvernement les services qui leur ont été rendus par la France. Cette tactique a été peu adroite : il reste parmi nous des esprits éminens qui méritent d’être ménagés, et dont les opinions auront toujours un grand poids dans les affaires de l’Europe. Cette réflexion nous venait à l’esprit en lisant le dernier Entretien de M. de Lamartine, consacré tout entier à la situation actuelle de l’Italie. Cette belle étude, où parfois M. de Lamartine a retrouvé l’inspiration de ses meilleurs jours, a produit dans un public d’élite une vive sensation. Nous sommes loin de partager la plupart des idées de M. de Lamartine. L’illustre écrivain, voulant juger l’ensemble des choses italiennes, les distribue par grandes masses, et commet des erreurs de fait qui altèrent, contre son intention, l’équité de ses jugemens. Une de ces erreurs, qui vient d’être relevée avec un honnête empressement par M. Jules Bastide, est celle que M. de Lamartine a commise à propos du général Cavaignac. M. de Lamartine attribue par inadvertance au général Cavaignac, qu’il appelle un dictateur, l’expédition de Rome, entreprise plusieurs mois après la sortie du pouvoir, de l’honorable général M. Bastide, ministre des affaires étrangères sous le général Cavaignac établit péremptoirement par la publication de ses dépêches, d’abord que le général n’était point un dictateur, puisqu’il réservait à l’assemblée nationale la décision des mesures qu’il y aurait à prendre à l’égard de la révolution romaine, ensuite que le gouvernement républicain de cette époque avait donné pour instruction à ses ministres de ne point intervenir dans les affaires de Rome, et de se borner à protéger la personne du pape. Mais à côté de ces inexactitudes de fait, et à travers un excès de sévérité contre la politique piémontaise, on est saisi des lumineuses intuitions du poète et des éloquens aperçus du grand orateur politique. M. de Lamartine est ouvertement contraire à l’unité de l’Italie ; il indique avec profondeur les tendances républicaines du génie italien, et croit que ces tendances et les traditions historiques de la péninsule ne peuvent trouver, leur satisfaction légitime que dans une organisation fédérale. Nous ne dirons pas que M. de Lamartine nous a convaincus, mais nous avouerons qu’il nous a vivement émus. Sans céder aux idées systématiques du grand poète, les Italiens peuvent trouver dans cet écrit des avertissemens qu’une sagacité vraiment politique saurait mettre à profit. Il en ressort du moins un enseignement de prudence singulièrement opportun ; à l’heure où le mouvement italien, dans sa marche préméditée contre l’Autriche est en train d’accomplir sa seconde étape et va se trouver tenté d’entreprendre la troisième, l’invasion des états pontificaux.

Nous avons si souvent déjà dénoncé aux italiens les énormes difficultés qu’ils soulèveront contre eux dans le monde en attaquant les états de l’église, que nous, appesantir sur ce sujet serait tomber dans d’oiseuses redites. Nous voudrions leur présenter seulement une observation ; s’ils persistent à attaquer les états romains, ils vont directement froisser des intérêts, des sentimens français, et affaiblir de gaieté de cœur ces sympathies françaises qui leur ont été si profitables, La France a, dans la question des états de l’église, des intérêts de plus d’une sorte. Parmi ces intérêts, l’intérêt catholique, attaché à la conservation du pouvoir temporel du pape occupe une telle place qu’il n’est pas nécessaire d’en définir de nouveau l’importance ; mais il est une autre considération, secondaire sans doute, une considération d’honneur politique qui nous touché de très près, et à laquelle on fera bien de prendre ; garde à l’avance. Il y a des troupes françaises à Rome, et l’on dit qu’on les renforce encore d’un régiment en ce moment même. Se figure-t-on, les volontaires ayant envahi les états de l’église, l’impression que produira en France et en Europe la vue de cette troupe française enfermée, immobile dans Rome, comme dans une île enveloppée d’une mer garibaldienne ? La marée des volontaires respectera la limite tracée par nous pour la protection personnelle du saint-père : elle n’ira pas plus loin, mais de toutes parts elle viendra déferler sur l’enceinte marquée par nos drapeaux. Nous enfermés dans Rome et Garibaldi tenant sous nos yeux la campagne, ce sera, sinon la contre-partie exacte, du moins le plus étonnant contraste de la situation de 1849. Que l’on se place au point de vue catholique ou anti-papiste, jamais, il faut en convenir, notre époque n’aura assisté à un plus surprenant spectacle. Nous ne saurions nous représenter exactement les sentimens qu’excitera une épreuve si neuve ; nous désirons seulement par prudence qu’elle nous soit épargnée. Enfin pouvons-nous oublier que les forces du saint-père sont commandées par un général français ? On peut porter des jugemens divers sur la résolution qui a poussé le général Lamoricière à la défense du pape ; mais si Garibaldi va l’attaquer, peut-il y avoir pour des témoins français une situation plus dramatique ? Sous l’émotion de cette scène, y aura-t-il parmi nous, dans notre armée, des spectateurs assez froids pour ne se souvenir que des divergences politiques, pour oublier qu’il s’agira de l’honneur, de la vie peut-être d’un de nos plus glorieux officiers, d’un général de l’âge héroïque et poétique de nos guerres africaines ? Qui osera alors en France, et parmi ces soldats français qui du haut des remparts de Rome pourront suivre les chances du combat, qui osera souhaiter que Garibaldi soit le vainqueur et Lamoricière le vaincu ? Nous présentons ces observations aux Italiens, certes sans animosité contre leur cause et, nous le croyons profondément, dans leur intérêt véritable. Qu’ils ménagent l’honneur de la France, des Français illustres, des sentimens français. En vérité, est-ce trop exiger d’eux que de les inviter, pour l’amour de leur cause surtout et un peu aussi par égard pour la France, à s’arrêter un moment et à réfléchir devant ces graves perspectives ?

Voilà ce qui nous frappe dans les événemens qui, depuis quelques mois emportent l’Italie. Tout est prévu, tout est noté. On dit d’avance : telle chose arrivera et elle arrive. Ce qui est prévu depuis longtemps et n’est point encore accompli conduit à des conséquences désastreuses que les plus puissans politiques semblent avoir à cœur de vouloir conjurer. Que nous manque-t-il donc pour arrêter le torrent ? Ce n’est pas la prévoyance ; elle est si aiguisée, si subtile ; elle rapproche tant le mal du regard, qu’elle devient une fatigue, une obsession, une maladie. Ce n’est pas la puissance ; nous passons tout notre temps à la célébrer dans nos discours de gala. Ce ne sont pas les bonnes intentions : nous en sommes pavés. Ne serait-ce pas la volonté ? Nous entendons une de ces volontés fortes et persuasives, une de ces volontés qu’anime la puissante conception des combinaisons politiques, la vue complète des moyens par lesquels on les fait réussir, et cette déclaration ferme et hardie des desseins arrêtés qui enlève tout prétexte à ceux qui se croient intéressés à perpétuer les ambigüités, et s’exprime par des mots décisifs et souverains comme l’action elle-même.

Nous voudrions, pour nous détourner du triste spectacle des affaires extérieures, avoir du moins la diversion de la vie politique intérieure. Cette compensation nous fait défaut. Il y a eu, depuis quelques jours, les élections municipales : elles ont surtout constaté la triste indifférence du corps électoral. Viendra-t-il donc un temps où, sur ce vieux sol gaulois, il faudra employer la force pour décider les citoyens, comme autrefois les curiales des municipes romains, à s’occuper de leurs affaires ? L’empereur accomplit son voyage dans les nouveaux départemens. On espérait que ses discours jetteraient quelque lumière sur la situation extérieure. Nous n’avons vu jusqu’à présent que le discours de Lyon, lequel ne nous apprend rien sur les affaires étrangères, réitère les assurances pacifiques si souvent données, et, par quelques expressions caractéristiques, trahit un chagrin que l’empereur n’est point seul à éprouver. La session des conseils-généraux s’achève à peine. Quelques discours prononcés à l’ouverture de ces assemblées nous ramènent encore aux préoccupations extérieures. Parmi ces harangues, la plus importante est celle de M. de Persigny. La sécurité et la confiance rentreraient à coup sûr dans les esprits, si cela dépendait de notre ambassadeur à Londres. L’excès de son optimisme a nui à l’effet favorable que M. de Persigny devait attendre de son discours. Les paroles prononcées par lord Palmerston vers la fin de la session, le discours de clôture du parlement, présentaient aussi un contraste trop marqué avec les appréciations confiantes de M. de Persigny. Comme il était trop aisé de le prévoir, les récentes déclarations de lord Palmerston ne sont point une réplique courtoise à la lettre de l’empereur. Si nous étions une république, si nous étions directement associés à la conduite de notre politique étrangère, et si par conséquent nous avions le droit de prendre pour nous les observations de lord Palmerston sur la politique française, il nous semble que nous aurions lieu d’en être blessés ; mais nous n’avons pas qualité pour nous montrer à cet égard plus susceptibles que M. de Persigny. Lorsque pourtant notre ambassadeur affirme que la chute de l’empire ottoman ne serait point une occasion de guerre européenne et ne fournirait matière qu’à des négociations diplomatiques, il nous sera permis de nous récrier sur la nouveauté d’une telle opinion, de rappeler que lord Palmerston a exprimé récemment à plusieurs reprises un avis tout à fait contraire, et que l’opinion de lord Palmerston est, en pareille question, d’une autorité incontestable. Nous croyons que l’état de la Turquie est peut-être pour les intérêts pacifiques un sujet d’inquiétudes plus menaçant encore que la condition de l’Italie. Un autre président de conseil-général, M. de La Guéronnière, a, dans son discours, abordé la plus intéressante des questions intérieures, la question de liberté. « Les vrais amis de la liberté, a dit l’orateur, ne sont pas ceux qui la flattent, mais ceux qui la modèrent. » Nous le voulons bien ; mais la question serait de savoir si la liberté n’est pas en ce moment plus modérée en France que flattée. Ses flatteurs ne sont ni nombreux, ni dangereux à coup sûr, car où sont, grand Dieu ! les faveurs que la pauvre liberté serait en mesure de leur donner ? M. de La Guéronnière ne trouve-t-il pas qu’en remplaçant un mot par un mot, liberté par autorité, sa phrase exprimerait un principe plus applicable à notre temps ? Mais M. de La Guéronière nous fait espérer, et nous l’en remercions, que nous arriverons par degré « à ce qu’une voix auguste a appelé le couronnement de l’édifice. » Voilà, croyons-nous, le grand moyen et le plus efficace qui puisse être employé pour rajeunir la politique intérieure et rétablir ce sentiment de la sécurité extérieure. Parmi les mots célèbres qui servent de thème aux discours officiels, c’est celui qui nous plaît le plus. Nous aimons mieux encore entendre parler du couronnement de l’édifice que d’entendre répéter : L’empire, c’est la paix ! N’est-il pas naturel que l’on préfère au mot qui rappelle un fait connu celui qui donne une espérance ? e. forcade.





REVUE LITTÉRAIRE.

LES ROMANS D’HIER ET D’AUJOURD’HUI.

Ce serait peut-être une fantaisie prétentieuse aujourd’hui de rappeler une vérité qui luit pour tout le monde, et qui risque étrangement de s’obscurcir depuis que tant d’autres vérités plus commodes ont été découvertes : c’est qu’il ne suffit pas vraiment, pour faire une œuvre d’art, — que ce soit un poème, un roman ou un drame, — de dérouler le tissu des images banales, de découper des scènes et de promener au hasard des personnages dans une action vulgaire, de même que ce n’est point assez, pour faire un tableau, de rassembler et d’étendre des couleurs, observât-on d’ailleurs toutes ces règles qui sont le bagage ordinaire de toutes les écoles et de toutes les poétiques. Il faut encore et par-dessus tout cette autre chose que rien ne remplace, une idée, une inspiration sincère et communicative, une situation de l’âme ou un caractère à dépeindre. Un coin de la vie humaine à ressaisir et à reproduire. De toutes les œuvres qui se succèdent ou se mêlent au courant d’une littérature, quelles sont celles qui marquent réellement et qui restent comme les témoignages de l’esprit d’un temps ? Ce sont justement celles où il y a une pensée, une parcelle de vie morale. Que la forme soit sérieuse ou légère, qu’importe, si l’œuvre procède d’une idée inspiratrice, si elle a cet intérêt vivant qui tient à la vérité de la conception ou de l’observation ? La fantaisie la plus éclatante elle-même est moins capricieuse qu’on ne croit dans ses subtiles et prodigieuses inventions. C’est ce qui fait la grande et suprême différence de l’art et du métier dans le domaine de l’intelligence. L’art donne une seconde vie à tout ce qu’il touche. Il ne combine pas des élémens au hasard et ne marche pas à l’aventure ; il exprime une idée, il donne une forme nouvelle à une disposition de l’âme humaine, ou il fait jaillir la flamme d’une situation observée avec sagacité ; il choisit surtout et dirige même le caprice. Le métier se sert de tout ce qu’il trouve, et, sans idée comme sans puissance, il mêle, il brouille, il arrange des élémens qui lui échappent ou dont il ne saisit que les côtés superficiels et vulgaires. Il y a enfin entre l’artiste véritable et l’homme de pur métier cette différence essentielle : le premier ne se met à écrire un livre que parce qu’il lui semble qu’il a quelque chose à dire ; le second commence par prendre la plume en se disant qu’il a un roman ou un drame à écrire : il ne lui reste à trouver que le sujet, et dans ce monde, dans ce vaste monde qui se déploie devant nous, c’est bien le moins qu’il découvre de quoi suffire à la besogne de quelques jours qu’il s’est tracée. Le choix ne vient point de l’esprit, il vient d’un goût passager, d’un engagement public ou du hasard, ce libéral dispensateur de tous les sujets de romans et de drames.

On ne peut guère en douter, ce n’est pas l’art qui a la primauté aujourd’hui et qui règne sur les esprits du droit de supériorité charmante. Un des traits les plus sensibles du temps présent au contraire, c’est la prédominance du métier sur l’art. Et qu’on y songe bien, le métier ne consiste pas spécialement dans la profession d’écrire, de faire des romans et des drames pour vivre, suivant une triste et maussade expression qui ne touche en rien à l’honneur des lettres ; il consiste bien plus encore dans tout un ensemble de procédés familiers, connus d’avance, facilement accessibles, imaginés pour suppléer à l’originalité de la pensée et de l’observation. Ce quelque chose d’entièrement indéfinissable, qu’on nomme la grâce en religion, et qui s’appelle l’inspiration en littérature, ce qui fait en un mot le poète, l’artiste, a diminué d’une alarmante façon pour faire place à une activité vulgaire et inépuisable. À défaut de la qualité, qui commence à se faire rare, qui est réduite à une défensive énergique en attendant de reprendre l’ascendant, vous avez la quantité, et si la compensation vous semble insuffisante, à qui faut-il s’en prendre ? Est-ce au public ? Est-ce à l’écrivain ? A l’un et à l’autre, je le veux, mais avant tout, peut-être à une cause plus générale et plus profonde.

Il y a eu un moment en effet, et ce moment n’est point encore si éloigné. de nous, où il s’est, produit un phénomène extraordinaire : c’est ce que j’appellerai l’irruption de la démocratie dans le domaine de l’intelligence et des arts. Le nombre des lecteurs s’est accru dans une proportion incalculable. Il s’est levé tout à coup, un public affamé d’une certaine nourriture d’imagination, affichant presque par vanité aristocratique le goût des arts, poursuivant les satisfactions d’esprit à bon marché et se jetant sur tout ce qu’on lui offrait, sans distinction, et sans choix, avec l’inexpérience d’un enfant excité et surpris. Les lois essentielles de l’art n’ont point changé par ce fait même et n’ont point cessé d’être ce qu’elles étaient ; mais toutes les perspectives se sont trouvées interverties et confondues, et il s’est formé dès ce moment, une littérature à l’image de cette démocratie nouvelle, une littérature qui a ses lois et ses règles, ses procédés et ses mœurs. C’est ainsi que s’est développée cette situation étrange, où on pourrait dire que tout s’écrit et que tout se lit, où le succès n’est nullement en raison de la supériorité de l’art, et où la littérature, sous prétexte de se populariser, s’abaisse elle-même sans élever assurément le niveau intellectuel de ceux à qui elle n’offre qu’un aliment banal. Le résultat, c’est l’invasion de la médiocrité bruyante et puérile, ayant sa place au soleil, satisfaite d’elle-même, et se prenant quelquefois au sérieux, parce qu’elle trouve des lecteurs. Dans cette marche aventureuse et, bizarre, sans doute le public surmené se plaint quelquefois des écrivains, et les écrivains à leur tour se plaignent du public, ou, d’une manière plus générale, de leur temps… Ni les uns ni les autres n’ont tort peut-être. Seulement le public se plaint, se sent vaguement pris pour dupe, et il achète, il dévore tout ce qu’on lui offre. Bien mieux, il a parfois d’incompréhensibles caprices et il met une sorte d’amour-propre à courir au-devant de la tromperie. La véritable, la sincère et modeste inspiration, il la dédaignera pour se laisser subjuguer par les habiletés, d’artifice et de spéculation. Comme il est infiniment, plus nombreux qu’autrefois et qu’il n’y a rien de plus dangereux que les foules anonymes et irresponsables, il se donnera le luxe de toutes les fantaisies, battant des mains à tout, sauf à tout oublier le lendemain et à se plaindre lui-même, créant par aventure, non certes des renommées durables, mais des notoriétés qui courent les rues un moment, idoles équivoques et éphémères du suffrage universel en littérature. Les écrivains à leur tour ne voient pas qu’ils sont eux-mêmes pour quelque chose dans l’aggravation du mal, les uns par complaisance intéressée, les autres en ne portant pas le fer et le feu dans la plaie, en ne rudoyant pas les faux succès, en ne montrant pas au public la puérilité ou la folie de ses goûts. Il s’ensuit que tout te monde a l’air de subir une fatalité qui est un peu l’œuvre de tout le monde.

C’est peut-être la crise inévitable et douloureuse d’un temps de démocratie où tout se transforme et où la pensée littéraire elle-même passe au feu de l’épreuve commune. Il viendra bien un jour où un peu d’ordre se fera dans cette mêlée obscure et confuse, où tout ce qui fait la force de intelligence retrouvera son prix et son action. En attendant toutefois, c’est une lutte bizarre entre la qualité et la quantité, entre le nombre envahissant et l’élite débordée ou envahie, entre l’art véritable et le métier, et nulle part plus que dans le roman cette lutte n’est visible. Il en devait être ainsi, car si rien n’est plus difficile à faire qu’un vrai, un bon roman, nulle forme littéraire n’est aussi plus accessible à la médiocrité et ne se prête mieux à ces combinaisons faites pour alimenter ou exciter une curiosité vulgaire. On fait des romans avec tout et avec rien, avec des ombres de personnages et de caractères, avec des lambeaux d’histoire et des vanités intimes, avec l’événement du jour et la mode d’une saison. Ce qu’il y a de plus grave, c’est que le trouble de toutes les conditions littéraires porte souvent à l’esprit des mieux intentionnés eux-mêmes et leur fait illusion par une certaine facilité de succès qui n’est qu’un piège, il est vrai, un livre aura peut-être le succès du jour, et demain il aura disparu comme une étoile filante. On en parlera un soir dans un salon, il soulèvera des opinions contradictoires, ou plutôt, car c’est là tout, il excitera des impressions confuses, et bientôt on n’en parlera plus ; il ressemblera aux neiges de l’an passé ou au beau temps que nous avons perdu, et que nous ne connaissons plus. Il retombe au rang des choses qui n’ont plus de nom. Les bibliographes ont constaté sa naissance, ils n’enregistrent même pas sa mort, car les livrés ne meurent pas, ils s’éclipsent.

De quoi viens-je parler ici ? De bien des œuvres assurément, de bien des romans que vous connaissez et de bien d’autres que vous ne connaissez pas. Je ne voudrais nullement appliquer tout ceci à M. Laurent Pichat et a son dernier livre, à ce Gaston qui vient aujourd’hui nous conter une histoire nouvelle. M. Lauréat Pichat est un esprit ardent et sérieux qui cherche et s’inquiète d’un certain idéal, qui se trompe souvent et recommence. Il a écrit ainsi un certain nombre de romans qui, à travers tout, et au milieu de. bien des tâtonnemens, révèlent ce que j’appellerai une tension vers le mieux. L’esprit de M. Laurent Pichat, qu’on me passe ce terme, ressemble un peu à un arc toujours bandé qui ne part pas, ou qui n’atteint pas le but quand il lance la flèche, mais qui s’en rapproche. Son nouveau livre, Gaston, est-il de ceux qui appartiennent à l’art véritable, ou de ceux qui se rattachent encore au groupe bariolé des inventions de tous les jours ? Il y a du moins une idée, et cette idée en elle-même ne manquait ni d’élévation ni de force. De quoi s’agit-il en effet ? C’est l’histoire d’un nom qui va finir, d’une vieille race aristocratique qui va s’éteindre ; c’est la lutte d’un vieux sang de grand seigneur qui se révolte à l’idée qu’il ne va plus couler dans d’autres veines qui le transmettront à leur tour. L’auteur, je pense, aurait pu trouver bien d’autres manières de finir pour les races aristocratiques ; mais il a imaginé son histoire à lui, et il a pris pour héros un homme de vigoureuse trempe qui n’a qu’un défaut, celui de flotter toujours entre l’héroïsme et les excès qui conduisent à l’échafaud ou au bagne. Ces Simore-Sabaillan qui ont trouvé en M. Laurent Pichat un historien fort indulgent, sont de mon pauvre Midi, qui n’en fait jamais d’autres, et ils ont pour dernier représentant ce personnage même du roman nouveau, ce terrible marquis que vous n’avez point connu assurément, et qui a été tout ce qu’on peut être : bandit ou chef de partisans pendant l’émigration du temps de l’empire, grand seigneur tout-puissant sous la restauration, et même encore pair de France sous Louis-Philippe. Il n’a pour le moment qu’une passion, celle de se voir renaître, de voir son sang refleurir en quelque rejeton qui aura du moins le bonheur de vivre dans de meilleurs temps où l’aristocratie reprendra ses vieux droits. Malheureusement il n’a qu’un fils qui s’épuise dans l’abrutissement et la débauche, et qui impose le martyre de son impuissant voisinage à une infortunée jeune femme dont les enfans meurent l’un après l’autre, comme des branches sans vie qui se détachent du tronc.

Le descendant des Simore-Sabaillan lutte pourtant en désespéré, en homme qui ne recule devant rien, pas même devant le crime. Il a été accoutumé à briser tous les obstacles ; il est brisé par le destin en voyant mourir son fils idiot et fou. Il reste pour la première fois déconcerté lorsque tout à coup il trouve devant lui un jeune homme, un médecin qui soigne ses petits-fils, qui admire le dévouement héroïque de la comtesse de Sabaillan, aime cette jeune femme et s’en fait aimer, et ce médecin, ce Gaston Gélas, n’est autre qu’un enfant égaré du vieux marquis, le fruit oublié d’une ancienne séduction. Le vieux marquis se jette aussitôt sur ce dernier espoir : il veut reconnaître et adopter ce jeune homme ; mais celui-ci se relève dans sa fierté et ne veut pas de cette reconnaissance tardive. Le vieux marquis mourra décidément sans postérité, et le jeune homme restera dans son isolement, n’épousant pas même la comtesse de Sabaillan, dont il est séparé par des souvenirs plus terribles que l’illégitimité. Gaston Gélas, c’est, je suppose, la démocratie qui s’élève sur la tombe de l’aristocratie expirante. Que voulez-vous ? il faut bien qu’il y ait un peu de démocratie dans les romans de M. Pichat. La conception, à tout prendre, était sérieuse sans être absolument neuve, et les élémens d’intérêt étaient nombreux dans Gaston. Il n’y a qu’un malheur, c’est que ce récit, dont je ne fais que ressaisir le fil, s’égare en toute sorte d’aventures rétrospectives, et que la valeur morale de la donnée est souvent compromise par l’excès des couleurs. L’histoire des races qui finissent ne serait pas moins démocratique quand il y aurait un peu moins de souillures et de crimes, elle n’en serait même que plus éloquence en restant plus vraie. M. Laurent Pichat en dira ce qu’il voudra, il lui manque une chose essentielle, l’art de conduire une action, de peindre dans une juste mesure les caractères et les situations, de raconter simplement.

Une idée, il y avait pourtant une idée : c’est ce qui intéresse dans ce récit nouveau, et c’est vraiment ce qui manque dans les aventures de Monsieur et Madame Fernel que raconte M. Louis Ulbach. On a, dit-on, parlé de Monsieur et Madame Fernel tout un soir, et c’est beaucoup ; d’autres, plus hardis, ont voulu voir dans le roman de M Ulbach presque un événement littéraire ou une révélation, et ce serait ou une complaisance singulière pour l’auteur, ou une sévérité bien outrée pour tant d’autres romans d’hier et de demain, qui ne valent pas moins, s’ils ne valent pas plus. La vérité est que cela peut bien être le thème d’une conversation fugitive au bout de laquelle personne n’est d’accord, et qui retombe comme un léger linceul d’oubli sur une œuvre éphémère. Quelle a été la pensée de l’auteur ? A-t-il voulu retracer un tableau de la vie provinciale ? a-t-il voulu décrire le contraste d’une femme vivant dans un intérieur bourgeois, au milieu de tous les soins du ménage, et d’une femme formée dans la chaude atmosphère de Paris, accoutumée à tous les succès de salon ? Mieux encore, s’est-il proposé de décrire les effets produits par une de ces merveilleuses et pétulantes Parisiennes tombant dans un monde de province qu’elle enflamme et bouleverse au passage ? Je ne saurais le dire au juste. M. Ulbach, on le dirait en lisant Monsieur et Madame Fernel, est un de ces écrivains à qui il arrive, non d’écrire un roman parce qu’ils ont une idée, mais de chercher une idée parce qu’ils veulent écrire un roman, et qui pensent qu’ils n’ont qu’à jeter un regard sur le monde. Oui, sans doute, le monde est grand et contient dans son sein d’inépuisables élémens d’intérêt ; il y a des luttes obscures et poignantes, des complications infinies de mœurs et de caractères, des drames qui se nouent ou se dénouent sans cesse. Seulement ces drames, ces complications, ces luttes, il faut les voir, les condenser, les replacer sous leur vrai jour, en leur laissant cet accent humain qui les rend intéressans, et c’est ce que ne fait pas M. Louis Ulbach dans Monsieur el Madame Fernel. Les tribulations des deux bourgeois de Troyes, dont le ménage est si étrangement mis en émoi par l’arrivée de cette pétulante Parisienne, Mme Huard de Soligny, ces tribulations ont je ne sais quoi d’artificiel et de froid.

Le livre de M. Louis Ulbach laisse une impression singulière et indécise comme tout ouvrage d’imagination où il n’y a point réellement de sujet. C’est toujours, à vrai dire, la même situation, l’histoire de deux femmes rivales sans le savoir et sans le vouloir, se disputant un homme sans se l’avouer au fond du cœur. L’histoire se promène de la petite chambre à coucher de Mme Fernel au salon de l’ancien notaire, et de la maison Fernel jusque dans les salons de la préfecture de Troyes, mais elle est toujours la même. Et il n’y a point de situation dans Monsieur et Madame Fernel parce qu’il n’y a point de personnages humains et vivans. Ce sont des caractères entièrement factices, des ombres de personnages s’agitant dans une fiction sans point de départ et sans but. Ils ne se révèlent point par leurs actions, par le relief de leur nature au milieu du monde où ils vivent et des événemens qu’ils traversent, on ne les connaît que par ce qu’en dit l’auteur, qui prodigue les descriptions et se porte garant des caractères qu’il a l’intention de mettre en lumière. Mme Fernel est-elle une touchante matrone de province, le type de la vertu dans la beauté ? j’attendrai d’autres preuves que son habileté dans l’art de faire des lessives, de confectionner des friandises en collaboration avec sa cuisinière, ou de raccommoder les uniformes de ses enfans. Ses luttes mêmes contre la passion n’ont rien de particulièrement dramatique et de très concluant. C’est une honnête femme, qui y met bon ordre, et dont l’auteur grossit évidemment les perplexités intimes. Le journaliste Jules Regnault est un petit être, demi-homme d’esprit, demi-amoureux, demi-ambitieux, qui se hausse sur ses petits pieds sans se grandir, et si Mme de Soligny trouve en lui un consolateur de son veuvage, c’est qu’elle n’est vraiment pas difficile. Point n’était besoin d’aller à Troyes pour trouver un héros de cette taille. Et le médecin, le docteur Bourgoin, est-il un génie dépaysé ? Il a véritablement des qualités bien supérieures, médiocrement employées à pousser la fortune des journaliste de sa province, à réconcilier les ménages bourgeois et à tourmenter les sœurs de charité. Ce sont des personnages de paravent qui jouent un proverbe un peu long. On s’arrêterait volontiers à mi-chemin, et la promenade qu’on fait à Troyes avec la capricieuse Mme Huard de Soligny deviendrait monotone si de temps à autre elle n’était relevée par un certain esprit de détail. Ce qui fait défaut, c’est la force d’invention ou d’observation servant à féconder une idée juste prise au plus vif de l’âme humaine. Cette force manque dans le livre de M. Ulbach et dans bien d’autres. Il en résulte cette absence de toute originalité qui est trop souvent le caractère des œuvres contemporaines, et c’est ce qui fait que le roman dégénère si souvent en banales peintures au lieu de rester l’histoire familière et émouvante, le poème à la fois idéal et réel de toutes les luttes, de toutes les affections, de toutes les vicissitudes intimes de ce monde.

La littérature romanesque d’aujourd’hui en effet manque de ce souffle de vie et de vérité qui donne une expression toute-puissante aux œuvres de l’esprit. À quoi tiennent la séduction, le charme et la jeunesse toujours nouvelle de tant de fictions qui, depuis la Princesse de Clèves, ont captivé et captivent encore les intelligence ? C’est que, sous des formes diverses, avec une inépuisable fécondité de nuances et malgré des inégalités secondaires, elles reproduisent des types vrais et naturels ; elles sont l’expression dramatique d’un état de l’âme ou d’une idée : elles découpent dans la réalité humaine de ces tableaux émouvans ou moqueurs qu’une observation juste combine, que l’art fixe en traits durables. Je ne choisis pas : un jour c’est René, un autre jour Valentine, ou Colomba, ou la Maison de Penarvan, ou bien même quelqu’une de ces scènes qui échappent confusément à l’imagination ambitieuse et inégale, quoique puissante, de Balzac. En est-il ainsi maintenant ? Le roman, depuis quelques années, s’en va à la dérive faute de puiser à cette source de méditation et d’étude où l’esprit d’invention s’agrandit et se renouvelle sans cesse. Pour tout dire, il court les aventures. Dépossédé de cette force créatrice qui l’élève au niveau des formes les plus exquises de l’art littéraire, abaissé dans son idéal et dans ses procédés, il se réduit à une sorte d’à peu près en toute chose, — à peu près de sentimens et de passions, à peu près de mœurs et de caractères, et même à peu près de style. Au lieu d’étendre ses conquêtes dans le vaste champ de la vie morale, au lieu de contempler le vrai monde et l’être humain, qui l’anime, il s’est jeté dans la peinture des mondes spéciaux et des demi-mondes. De là vient ce qu’ont d’artificiel ou d’équivoque tant de romans contemporains. C’est ce qui explique aussi ce phénomène étrange de succès, qui retentissent bruyamment dans centaines sphères, et que le reste du public ne peut comprendre quelquefois. — Vérité saisissante ! disent les uns. — Débauche d’esprit, fantaisie ou mensonge ! disent les autres., — Tous ont raison, car les œuvres autour desquelles se fait ce bruit éphémère ne peignent réellement qu’une partie de la société contemporaine, de cette société où, à défaut de classes, il reste malgré tout des régions différentes, dont chacune a ses goûts, ses manières d’être et sa physionomie. Ce qui est vrai pour l’une de ces régions ne l’es pas pour l’autre, ou n’a que ce degré de vérité relative et excentrique qui excite la curiosité bien plus que l’intérêt, et c’est ainsi que, descendant de sa hauteur, le roman s’est trouvé plié à une condition subalterne, échangeant les larges horizons de la vie humaine pour les petits horizons, se perdant dans la minutie des détails superficiels ou vulgaires, et appliquant à tout ce procédé de réduction qui s’appelle le réalisme.

Ce mot, de réalisme a été inventé de nos jours, où l’on a inventé tant de choses. Il s’est introduit comme une nouveauté dans le domaine des arts, et il est devenu soudainement de mot d’ordre de toute une école de peintres et de romanciers qui a reconnu Balzac pour dieu, et dont M. Champfleury, l’auteur des Amis de la Nature, est un des prophètes. Oui, vraiment, le monde se partage, à ce qu’on nous apprend, entre ceux qui ont peur de la réalité, qui craignent d’effleurer du regard, les vrais élémens de la nature humaine, et ceux que rien n’effraie, qui d’un œil tranquille et pénétrant scrutent les plus secrètes profondeurs. Il y a deux écoles : l’une est celle des esprits ordonnés, méthodiques, satisfaits, comme Dante, Virgile, Milton, habiles architectes si l’on veut, mais dont les œuvres, ont une beauté convenue, sans qu’on puisse y trouver une notion nouvelle ou en tirer une acquisition pour le cerveau, et le cœur ; l’autre école est celle des forts et des puissans, des chercheurs infatigables et des révélateurs, de Cervantes, de Molière, de Lesage, d’Hoffmann, — de Balzac… et de M. Champfleury. Une des faiblesses de M. Champfleury, qui est un homme d’observation et de talent, est de se laisser décerner, de ces rôles qui risquent de lui assigner un ridicule plus réel et aussi étrange que tous ceux qu’il décrit dans ses romans. Et pourquoi M. Chamfleury est-il arrivé à ce sommet de l’art ? Parce qu’il a fait les Bourgeois de Molinchart et les Souffrances du Professeur Delteil, les Aventures de Mademoiselle Mariette et les Amis de la Nature : œuvre étonnante du XIXe siècle, épopée merveilleuse de comique saisissant et de force observatrice ! Par exemple, le style laisse quelque peu à désirer ; mais c’est l’inégalité d’une nature concentrée dans la création, et d’ailleurs c’est inséparable du genre réaliste. M. Champfleury mériterait d’avoir d’autres amis, car enfin il réussit quelquefois, quand il oublie qu’il a un système, quand il se laisse aller simplement à son inspiration, et ce n’est pas une raison, parce qu’on raconte les aventures de M. Gorenflot ou de M. Boisdhyver, pour mépriser complètement les aventures de Françoise de Rimini, pour ranger Dante parmi les satisfaits.

Le réalisme par lui-même d’ailleurs est-il donc une si surprenante nouveauté, et ouvre-t-il des routes si fécondes à l’esprit d’invention ? Il n’y a qu’un malheur c’est que, dépouillé de ses oripeaux équivoques et réduit à sa plus simple expression, le réalisme n’est rien ; il est vieux comme le soleil, vieux comme l’esprit humain, ou il n’est qu’un non-sens, une corruption de l’art. Dans sa véritable et juste acception, il est de tous les temps et de toutes les littératures. Tous les conteurs, tous ces historiens familiers de la vie, qui ont entrepris successivement de représenter par l’imagination la nature, les mœurs et les caractères, étaient-ils dénués du sentiment de la réalité des choses ? Cette réalité, ils la peignaient sous mille formes, émouvantes ou ironiques, avec son mélange de passions, de vices et de ridicules. Ils ont observé la vie de haut, et ils l’ont représentée d’autant plus vraie qu’ils ont su choisir et combiner les élémens de leurs tableaux, que dans la profusion de leurs peintures ils ont laissé apparaître les traits essentiels et permanens. Au-delà de cette frontière naturelle fixée par les intelligences les plus vigoureuses, le réalisme, transformé en système, pratiqué comme il l’est aujourd’hui, est une puérilité prétentieuse et une altération de l’art. C’est la substitution d’un calque servile à l’interprétation libre et féconde de l’imagination, c’est le culte du détail mis à la place de l’étude large et supérieure des phénomènes caractéristiques du monde moral ; c’est l’anéantissement des facultés créatrices de l’esprit dans un travail patient, tyrannique et stérile d’imitation. Et dans cette émulation singulière d’exactitude photographique, où s’arrêtera-t-on ? Il faudra aller jusqu’aux dernières limites de la vulgarité la plus crue ou la plus banale. On ne remarque pas que tout ce qui existe en ce monde et dans la nature n’a point un intérêt égal. On ne voit pas surtout que la beauté, la vérité, tout ce qui charme, tout ce qui émeut dans une œuvre littéraire ou dans un tableau, tient moins à l’exactitude d’une reproduction judaïque qu’à un juste rapport des choses, à un ensemble de traits fondus et combinés par un art intelligent. Si votre œuvre n’est qu’une transcription obstinée et minutieuse, vous n’égalerez jamais la nature ; si cette fidélité matérielle d’imitation est l’unique objet, l’unique mérite du roman, ce n’est que la vieille théorie de l’art pour l’art compliquée d’un goût inquiétant pour tous les spectacles vulgaires de la vie.

Un des sectateurs de M. Champfleury, — puisque M Champfleury a des sectateurs et des panégyristes, — lui attribue un mérite exceptionnel, celui d’exceller à saisir la couleur particulière que donnent aux passions et aux instincts l’habit bourgeois et la soutane du prêtre, les crânes dénudés et la perruque des vieillards, les extrémités languissantes de la province et le centre actif de Paris avec le prisme de la vie artistique. C’est là justement le caractère du roman réaliste : la couleur particulière voile l’essence humaine. L’homme disparaît, vous avez devant vous tout un monde confus, bariolé et tourbillonnant, de personnages excentriques plus reconnaissables à leur habit, à leur visage systématiquement accentué par le peintre, à leur geste et à leur langage, qu’à l’originalité vivante de leur nature morale. Ils ont existé peut-être, et cependant ils ne sont pas vrais de cette vérité humaine qui donne à une œuvre droit de cité parmi les créations de l’esprit. C’est peut-être une galerie de types excentriques ce n’est point le roman dans sa large et sérieuse acception. Les Amis de la Nature ne sont qu’un chapitre de plus dans l’histoire du réalisme contemporain. L’auteur, M. Champfleury, a un goût tyrannique et redoutable pour les bizarreries et les étrangetés d’un ordre subalterne, pour les ridicules, les manies, les faiblisses, les vices les plus crus ou les plus vulgaires, et, sous l’empire de cette fascination particulière à certains esprits, il croit trop aisément que tout le monde doit avoir le même goût. Il se trompe, car enfin où est l’intérêt humain, où est la comédie dans les mésaventures de M. Gorenflot, le mercier retiré, qui passe son temps à prendre possession de la forêt de Grateloup, à ouvrir des sentiers, à dessiner des flèches bleues sur les rochers, et qui s’attire des affaires avec l’administration forestière, même avec les tribunaux, devant lesquels il paraît escorté des amis de la nature, le philosophe Bougon, le loustic Bigle, le peintre Lavertujeon ? Qu’on y ajoute Mme Gorenflot avec ses jalousies de mercière et ses querelles, l’intérêt ne sera pas sensiblement augmenté, et les Amis de la Nature ne seront pas moins un tableau d’une fantastique vulgarité, un assez maussade travestissement dont il faut peut-être avoir le secret pour en goûter tous les mérites. Et pourtant M. Champfleury est un des maîtres du genre !

Si le réalisme n’était que le caprice de quelque esprit à la recherche de la nouveauté, ce ne serait rien. Il faut en convenir, il règne aujourd’hui ou il aspire à régner dans les arts, dans la littérature ; il se laisse voir dans une multitude d’œuvres qui se ressemblent par l’identité du procédé, bien qu’elles diffèrent par la nature du sujet. Le réalisme ! où ne se glisse-t-il pas maintenant ? Il est dans l’analyse des passions, dans la description des mœurs, du luxe, des élégances équivoques d’une certaine vie mondaine, comme il est quelquefois dans la peinture d’un terne foyer bourgeois ou dans des histoires de paysans. Il y a le réalisme aux allures semi-poétiques, semi-aristocratiques, et le réalisme recherchant la simplicité, la trouvant de temps à autre et l’affectant plus souvent encore. C’est évidemment au premier de ces réalismes que se rattachent ces pages récentes sur le Monde des Eaux où l’auteur, M. Tony Revillon, a voulu peindre certains côtés des mœurs contemporaines, et où s’enchevêtrent et s’enchaînent des histoires diverses peuplées de personnages élégamment corrompus. Ouvrez la plupart de ces récits qui ressemblent au Monde des Eaux, il s’en dégagera aussitôt un parfum capiteux de corruption ; il y a inévitablement la place des courtisanes et des joueurs.

Quand je lis ces pages écrites souvent par des hommes jeunes, racontant des histoires de jeunesse et d’amour, je ne sais pourquoi je songe involontairement à ces autres jeunes gens d’un temps passé, à ce jeune René qui, dans sa mélancolie un peu emphatique, exprimait éloquemment les angoisses. d’une génération, au jeune bourgeois Werther avec ses gaucheries naïves, ses troubles profonds et ses timidités singulières en présence de Charlotte. Nos héros, je veux dire les héros du roman réaliste d’aujourd’hui, ne sont pas de cette race. Ce sont des personnages plus dégagés qui connaissent mieux leur monde, et n’ont pas de ces élans d’ardeur exaltée, de ces vapeurs sombres et inutiles. Leurs passions n’ont le plus souvent rien d’idéal ; elles sont d’un ordre infiniment moins élevé. Je ne sais si Werther avait des prétentions au réalisme ; ce n’est pas lui qui eût point Charlotte comme le héros d’un autre roman d’hier, les Victimes d’amour, peint la femme qu’il prétend aimer tout à l’heure. « Figure-toi une tête un peu petite,… un front haut et bombé se creusant au-dessus de deux sourcils noirs et épais,… des yeux Habituellement ternes et voilés ; mais qui dans de certaines circonstances concentrent une puissance extraordinaire de vie et de passion, un nez droit d’un tissu aminci et transparent, des lèvres charnues et sanguines, des joues imperceptiblement duvetées… Et pour porter cette tête, mon ami, un torse admirable ; une poitrine large et développées, des épaules pleines, blanches et grasses, des seins fermes et droits ; et des bras durs et modelés comme s’ils étaient de marbre. » Je passe la manière de marcher. Et comment pensez-vous que l’auteur exprime les perpléxités morales de son héros en présence de sa maîtresse, à qui il craint de dire son secret ? « Le mot amour lui paraissait de feu, comme la robe de Marguerite lui paraissait de plomb ; il n’osait prononcer l’un, et se croyait trop faible pour relever l’autre. » Voilà, ce me semble, qui est aller droit au fait et dire le dernier mot. Il est vrai que cette belle personne ne valait guère d’autres adorations, comme le reste de l’histoire le montre surabondamment. Cela prouve que les deux amans étaient très dignes l’un et l’autre de devenir des héros du roman réaliste. Cette crudité de peinture est en quelque sorte la marque originelle d’un récit où se révèle pourtant un talent qui a de la verve, de la jeunesse et des dons heureux.

Ce n’est pas dans ce monde aux élégances douteuses, aux agitations frivoles, aux amours faciles, que l’auteur de Véronique, M. Eugène-Muller, puise son inspiration et cherche les élémens de ses récits. Il va au loin, dans le village, à la découverte des drames obscurs des campagnes. Au fond, c’est l’instinct réaliste se manifestant dans d’autres conditions et sous une autre forme. L’auteur s’était déjà révélé par un premier récit du même ordre, qui, en dénotant du talent, n’était point assurément le poème des mœurs populaires et rustiques. C’était plutôt une œuvre de bonne intention et d’inexpérience. M. Eugène Muller est-il plus heureux dans Véronique ! L’inexpérience n’a point disparu, pas plus que la bonne intention, et l’essai continue, ce me semble. Dans le roman nouveau, on pourrait dire qu’il y a deux choses, un cadre et un tableau. Le tableau, c’est l’histoire de Véronique ; le cadre est une fiction qui ressemble à toutes les fictions du roman moderne, qui en a l’exagération, les couleurs criantes et confuses. C’est un jeune homme, noble de naissance, ayant usé et abusé de tout, perdu de désordres et de vices, ruiné, flétri d’âme et d’esprit, et qui, tombant un jour chez un oncle, dans un village de la Loire, se donne, pour se désennuyer, le passe-temps de séduire une jeune fille qu’il rend mère. Il a cru s’amuser seulement, et tout à coup il sent en lui-même une transformation intérieure au contact de cette passion naïve et ardente qu’il inspire. Il se reprend à la vie par l’amour ; au moment où il ne parle de rien moins que de vivre désormais avec la jeune Véronique, de se créer une existence par le travail, une fatalité sépare ces deux invraisemblables amans, et le jeune séducteur ne reparaît que vingt ans après, lorsque la destinée de Véronique s’est accomplie, lorsque la jeune fille a eu le temps d’épuiser toutes les amertumes attachées à une faute. C’est cette destinée de Véronique qui est le fond du tableau. Qu’arrive-t-il en effet ? Dans le premier instant d’abandon, Véronique, le cœur navré et obstiné dans son amour ; se sent perdue : elle est l’objet des railleries grossières des jeunes gens ; son maître ne veut plus la garder dans sa maison. Elle n’a plus qu’à mourir, comme une autre jeune fille trompée qui a laissé sa légende dans le pays, et dont l’histoire obsède son esprit. elle n’est retenue et sauvée que par l’instinct maternel qui s’éveille ; mais elle est obligée de fuir de village en village, pressée par la faim, mettant son fils au monde dans la misère et dans les larmes, cherchant à travailler et ne le pouvant, luttant enfin avec une candeur singulière. Elle finit par se résoudre à revenir dans son pays, et là, par des miracles d’honnêteté et de travail, elle parvient à désarmer tous les préjugés, à se faire estimer et aimer, jusqu’au moment où elle meurt, frappée au cœur par la mort de son fils, qui était soldat. Celui qui l’avait séduite, et qui la croyait morte depuis longtemps, arrive pour assister à ce deuil, devant lequel s’arrêtent ses réparations tardives.

Le fond de l’histoire vaut mieux que le cadre, disais-je. Le jeune comte Franz de Sugny, qui a ouvert le drame et qui reparaît grisonnant, est un personnage qui a des emphases vulgaires et les attitudes mélodramatiques d’un don Juan converti. Le caractère de Véronique a seul de l’intérêt sans être d’une nouveauté bien frappante. Dans le récit de cette destinée de jeune fille, il y quelques pages vraies, humaines et d’une touchante simplicité, et par une singularité remarquable c’est la partie la mieux écrite de l’histoire de M. Eugène Muller. Le style de l’auteur semble regagner par la simplicité une correction qu’il n’a pas toujours ; il s’engage dans des figures étranges et dans des défilés fort scabreux. Un personnage dira : «…Vous paraissez goûter la vie, vous, moi, je m’y ennuie… — Il n’y a qu’un amour sur lequel je n’ai pu jamais mettre le cœur… — Ne sentant pas en moi la force grande nécessaire à ce labeur de Sisyphe… » Franz de Sugny, pour dépeindre son oncle, a un luxe de couleurs réalistes qui feraient envie à M. Champfleury ; il le compare à un agaric collé à un chêne, à une de ces fongosités qui, par une certaine macération, se transforment en amadou, » et il ajoute aussitôt, dans une langue baroque : « De celle à faire subir a mon oncle-agaric s’est chargée et se charge encore quotidiennement demoiselle Eulalie, etc…" Ce qu’il faut remarquer au surplus, c’est que ces façons d’écrire, ne sont point particulières à M. Eugène Muller ; elles se retrouvent dans beaucoup de ces récits du temps et même dans ceux auxquels on fait parfois de capricieux accès. Il semble que dans le roman la correction et la pureté de la langue ne soient qu’un bagage incommode, un lien importun pour le génie de nos inventeurs contemporains. Et cependant, quand la langue s’obscurcit, se surcharge et devient incertaine n’est-ce point le signe de l’obscurité, de l’indécision et de la faiblesse de la pensée ?

Ainsi se succèdent les romans qui fleurissent aujourd’hui comme ils fleurissaient hier, comme ils fleuriront demain ; moisson périodique et toujours nouvelles d’inventions, de contes, de récits, qui offrent moins une large et forte image de la vie contemporaine que des reflets, des mirages, des fragmens inachevés. Quand l’été s’avance, on secoue les arbres, et les fruits tombent pressées sur le sol ; parmi ces fruits, il en est de bons et de savoureux qui sont arrivés à une heureuse maturité ; il en est un plus grand nombre qui déjà sont à demi gâtés et perdus ; quelques-uns, avec des apparences magnifiques, ont cette piqûre, ce point noir qui dénote le germe de la corruption intérieure : ils ressemblent aux fameuses pêches à quinze sous de M. Alexandre Dumas fils. Il en est un peu ainsi de l’imagination humaine, qui a ses œuvres choisies et savoureuses à côté de celles qui ne mûriront pas ou sont déjà flétries, qui a aussi, plus que jamais peut-être, de ces œuvres au point noir, de ces pèches à quinze sous de la littérature et de l’art. Ces œuvres, on ne peut s’y tromper, ne sont pas seulement un phénomène littéraire : elles sont le signe d’un certain état de société par les goûts, les idées, les habitudes morales qu’elles reflètent et qu’elles propagent ; elles passeront cependant comme cette crise même dont elles sont à la fois un des élémens et l’expression, et c’est justement parce qu’elles sont éphémères qu’il est du devoir de tous les esprits doués de jeunesse et de vie de ne point s’attarder dans ces régions aux attraits trompeurs et aux succès d’un jour, d’aller droit à la grande carrière où fleurissent les œuvres d’une virile et saine inspiration.


CH. DE MAZADE.


LA PHILOSOPHIE DE LEIBNITZ, par M. NOURRISSON.

Lorsque Maine de Biran exposa la doctrine de Leibnitz, il y avait près d’un siècle qu’elle était presque oubliée en France ; elle n’y avait plus trouvé d’admirateurs depuis Diderot et Rousseau, et les railleries de Candide paraissaient être le dernier mot des Français sur le philosophe de Hanovre. Maine de Biran eut le mérite de faire cesser cette distraction, pour ne pas dire cette ignorance ; mais comme il semblait y avoir en Leibnitz deux hommes, — un savant et un métaphysicien, — il laissa le savant de côté, et pensa que le métaphysicien pouvait être examiné à part. C’est ce point de vue restreint qu’ont adopté ceux qui ont, depuis lors, interprété ce grand système en France ; c’est dans cette vue aussi que l’Académie des sciences morales et politiques proposait, il y a trois ans, comme sujet de concours, la philosophie de Leibnitz. Les concurrens devaient rechercher d’abord où Leibnitz était parvenu en philosophie et dans les diverses parties des connaissances humaines avant son séjour à Paris, puis établir quelle part le cartésianisme et la France peuvent réclamer dans les développemens de son génie ; ils devaient examiner aussi le caractère nouveau introduit dans les discussions philosophiques par l’intervention de l’histoire même de la philosophie, négligée et ignorée jusqu’à lui. Enfin l’ensemble des théories de Leibnitz, ce qu’on appelle son éclectisme, devait être exposé et jugé. L’Académie ne parlait pas de ses travaux mathématiques, les jugeant sans doute étrangers à la question. Envisagé ainsi, Leibnitz pouvait encore être le sujet d’un ouvrage intéressant, quoique étroitement conçu, tel enfin que celui qui vient d’être publié par M. Nourrisson, et qui a été couronné par l’Académie.

L’auteur met tous ses soins à établir la parenté intellectuelle de Leibnitz et de Descartes. — Instruit dans les principes de la scolastique, Leibnitz avait seize ans lorsqu’il commença à lire Bacon, Kepler, Campanella, Galilée, Descartes surtout, qui dès lors le préoccupa sans cesse. Le souffle de l’esprit nouveau le saisit, et tout en gardant à Aristote une fidélité raison-née, il se mit à la recherche de l’harmonie secrète qu’il pensait devoir exister au fond entre les anciens et les modernes. Tel était l’objet de ses méditations dans ce fameux bois de Rosentlml, près de Leipzig, consacré aujourd’hui par son souvenir. Il ne faisait qu’entrevoir confusément l’idée qu’il cherchait, lorsqu’en 1762, — il avait vingt-six ans, — une mission diplomatique le conduisit à Paris, où il exposa à Louis XIV le projet d’une expédition dans l’Égypte, destinée, selon lui, à devenir la Hollande de l’Orient. Descartes était mort, mais il n’était bruit que de la doctrine cartésienne. Les sectateurs de la nouvelle théorie, Arnauld, Nicole, Malebranche, Huygens, Spinoza même, que Leibnitz vit à La Haye en revenant à Hanovre, développèrent et mûrirent ses jugemens. Il avait dès longtemps adopté la méthode de Descartes, qui tirait de la conscience humaine le principe de la certitude. La proposition célèbre : Je pense, donc je suis, était déjà, comme on l’a bien observé, une protestation victorieuse de la personnalité humaine contre le mot de Louis XIV : L’état, c’est moi ; mais Descartes, en affirmant que l’essence de l’âme est dans la pensée et l’essence du corps dans l’étendue, faisait du monde, soit intérieur, soit extérieur, un composé d’étendue et de mouvement dénué d’activité propre et obéissant à de pures lois mécaniques sous une impulsion une fois donnée. Partant de cette notion affaiblie de l’être, Malebranche avait été conduit à établir que les substances créées sont essentiellement passives. Enfin Spinoza, de conséquence en conséquence, professait que les créatures ne sont pas des substances, et méconnaissait absolument la valeur indépendante et positive de chacune d’elles. Leibnitz alors, reprenant l’œuvre que Descartes avait laissée trop incomplète, releva la dignité de l’être créé en montrant qu’il était plus qu’une machine bien ordonnée, qu’il était une force vive, une cause ayant par elle-même la vertu, la puissance, l’incessant besoin d’agir. Rehausser ainsi la valeur de l’homme, c’était préparer la reconnaissance des droits de l’homme, c’était faire un pas vers la révolution. Cette substitution d’une dynamique vivante à une mécanique inerte est la plus importante des conceptions de Leibnitz.

Ce n’est pas que cette étroite affinité avec Descartes le disposât envers lui à des sentimens de déférence ni même de justice : on le vit constamment lié avec les adversaires du grand chef d’école, Huet entre autres. Ce qui l’irritait particulièrement était l’esprit de secte des cartésiens ; il se révoltait contre leur maître, le regardant comme une sorte de César ambitieux ; dangereux pour la république philosophique ; peut-être aussi, on est forcé d’en convenir, avait-il ressenti quelque jalousie contre l’autorité immense prise par ce nom si nouveau ; enfin il repoussait en lui l’influence française, que son patriotisme allemand, offusqué par la puissance de la maison de Bourbon, était vivement porté à combattre sous toutes les formes. Néanmoins Leibnitz est bien un cartésien, quoi qu’il en ait, et il appartient bien à la France ; non-seulement il lui a emprunté sa langue pour écrire la plupart de ses ouvrages, non-seulement il a pris chez elle le goût de la clarté, l’horreur de la technologie, l’ambition de se faire entendre des femmes d’élite de l’époque, mais, chose plus importante, sa méthode n’est autre que celle de Descartes, qui part du doute pour arriver à la certitude : or tout Descartes est dans sa méthode.

Du reste, le système ingénieux qui, élevé pièce à pièce par ce génie sans cesse en progrès, ressort de l’ensemble de ses écrits, n’a guère de nos jours qu’une valeur historique, si on le transporte, comme l’a fait M. Nourrisson, sur le terrain purement métaphysique où l’école s’est retranchée, rompant tout pacte avec les autres sciences. Conçu dans des proportions plus vastes, fondé sur ces sciences mêmes où l’université ne veut point se risquer, l’édifice n’apparaît dans son harmonie que si on le mesure, — qu’on me passe l’expression, — avec un compas plus ouvert. Aux yeux du psychologiste en effet, Leibnitz, génie tout mathématique, emploi trop exclusivement les procédés de l’ontologie et de la logique : porté aux abstractions et aux systèmes, il va droit à l’absolu, et sur les premiers principes il élève, ce que l’Allemagne appelle des constructions, c’est-à-dire des créations idéales, des théories bien liées, mais que la nature ne se croit pas obligée de réaliser toujours. S’il rencontre des vérités, c’est sur la route aventureuse de l’hypothèse ; il ne raisonne pas, il calcule, et l’on sait à quelles faussetés peut conduire cette inflexible langue des chiffres, quand on l’emploie hors de propos ; mais quiconque ne saura pas s’en servir comme lui ne pourra jamais expliquer comment et pourquoi le faux se trouve mêlé au vrai dans ses théories. La monadologie ouvre de merveilleux horizons : chaque être est un abrégé du monde, un raccourci d’abîme, selon le mot de Pascal ; il n’y a point de portion de matière si petite qu’elle ne contienne un monde infini de créatures ; l’infini est partout autour de nous et en nous ; tout est vivant, comme l’avait dit Pythagore, tout est plein d’âmes, depuis la matière brute, où palpite une vie confuse, jusqu’à l’homme illuminé par la conscience ; nul esprit n’est sans corps, nu corps sans esprit. Tout être est impérissable ; mais cet être, quelle en est la nature ? Rien n’est moins clair pour ceux qui veulent, comme M. Nourrisson, voir dans le monade une entité métaphysique, et qui repoussent la lumière que répand sur cette conception toute mathématique le calcul infinitésimal. La monadologie a du reste en elle-même des parties vicieuses ; prises telles quelles et acceptées avec les attributs imaginaires que Leibnitz se hasarde à leur supposer, les monades, étant incapables d’être influencées l’une par l’autre, et n’étant en rapport qu’avec le Créateur, ne peuvent avoir pour loi que l’égoïsme. C’est ainsi que Goethe, profondément pénétré de cet doctrine, ne faisait guère état des êtres aimans qui l’entouraient, et, ne voulant point laisser son âme se troubler au contact de la leur, les sacrifiait au commerce exclusif qu’il entretenait avec l’idéal. De même la loi de continuité, tirée de l’oubli par Leibnitz, et en vertu de laquelle il n’y a aucune interruption dans la série des êtres, paraît menacer la liberté humaine en ce qu’elle représente tous nos actes comme s’engendrant inévitablement les uns les autres ; mais d’autre part, cette idée, portée dans les régions scientifiques, crée le calcul infinitésimal et donne à la physique des lois vérifiées par tous les savans modernes, depuis Buffon jusqu’à Geoffroy Saint-Hilaire. D’après ce simple aperçu, l’on voit que M. Nourrisson n’a pas eu tort en reprochant à Leibnitz d’avoir trop employé en métaphysique l’hypothèse, procédé exclusivement mathématique, et dont l’usage ne saurait être étendu sans péril ; mais si, comme il est incontestable, la racine du système leibnitzien est précisément dans les mathématiques, n’est-ce pas fermer les yeux sur le côté le plus puissant du philosophe que de se refuser à étudier le mathématicien ? n’est-ce pas être injuste envers son œuvre que de se placer hors du terrain le plus solide où elle se fonde, et de se borner à la prendre en flagrant délit d’empiétement lorsque les rameaux de cette plante vigoureuse excèdent une juste portée ? Ne voit-on pas combien est étroite cette méthode, qui ne trouve pas de meilleure garantie contre ce qu’on pourrait nommer les abus de pouvoir de la science que l’exclusion presque complète de la science elle-même de tout le domaine philosophique ? J’ai dit presque complète, car le programme académique reconnaît, à la vérité, l’importance de l’histoire en philosophie, et l’on sait d’ailleurs que M. Nourrisson appartient à cette école observatrice qui, épiant les moindres manières d’être de l’âme humaine, fait sur elle une sorte de clinique, comme disait l’un des bons esprits de notre temps ; mais la philosophie, trouve-t-elle donc là ses limites ?

La théodicée, couronnement du système de Leibnitz, a été jugée par Hegel, qui l’appelle un roman métaphysique. L’optimisme, auquel elle aboutit, est une doctrine noble et consolante, mais trop commode, pour les âmes satisfaites et trop peu capable d’exciter ces héroïques élans de la volonté par lesquels l’homme, dans ses révoltes méritoires, rajeunit parfois la face du monde et refait sa propre destinée. Elle s’accorde bien d’ailleurs avec l’époque, et surtout avec le milieu où elle est conçue. Les sombres perspectives ouvertes par le XVIIIe siècle ne sont point soupçonnées encore au temps de Leibnitz ; on est, même au-delà du Rhin, en plein siècle de Louis XIV ; les princesses, donnant la main aux philosophes, les accompagnent dans les sphères éthérées où fleurit l’idéalisme. Pareils aux géomètres qui opèrent sur des triangles supposés parfaits, les penseurs, en étudiant l’être, le nettoient pour ainsi dire de ses réalités peu élégantes, et lui donnent les formes abstraites et correctes exigées par l’étiquette de la métaphysique du temps. C’est dans ce monde fictif, où aucun choc, aucune contradiction n’est possible, où rien ne se passe sans raison suffisante, que vit l’esprit de Leibnitz, en compagnie des objets illustres de ses amitiés intellectuelles. Comment le génie lui-même, flatté ainsi dans ses instincts les plus délicats, saurait-il résister à des séductions aussi raffinées, et conserver en ce doux état cette force mélancolique de l’esprit qui affronte les tristes problèmes de la douleur et du mal ? Comment des théories amères pourraient-elles naître dans ce rare et charmant milieu ?

Leibnitz, considéré sous cet aspect, est le père de l’éclectisme moderne. ; il domine la grande révolution cartésienne ; il résume le passé, et il ouvre l’avenir ; il figure parmi les ancêtres spirituels de tous les philosophes venus après lui. Mais le plus grand côté, sans aucun doute, de ce beau génie, celui que M. Nourrisson a eu le tort de négliger, celui qu’aucun livre français ne nous a encore exposé, c’est le côté mathématique. Ce que la postérité a recueilli dans l’œuvre de Leibnitz, c’est la conception toute scientifique qu’il s’est faite de la philosophie. De la métaphysique, comme celle de Descartes, bien peu de chose a survenu ; le reste s’en est allé où vont, depuis que l’homme rêve et pense, les rêves qui s’élèvent comme une fumée du milieu de sa pensée en travail. Le Leibnitz dont M. Nourrisson s’occupe, l’indocile ami des jésuites, l’auxiliaire de Bossuet dans la thèse soutenue en faveur des idées obscures, le rêveur de l’harmonie préétablie, n’a plus sujet d’émouvoir beaucoup aujourd’hui ; c’est surtout le disciple de Kepler, le rival de Newton, le prédécesseur de Lagrange qui est immortel. Et qu’on ne dise pas que cette face du système leibnitzien est étrangère à la philosophie Leibnitz répond lui-même à l’objection, lorsqu’il signale par exemple les progrès que fera faire à la logique le calcul des probabilités. Les Allemands, qui tiennent aujourd’hui le sceptre de la haute spéculation, ne sont pas si exclusifs sur ce point que l’est en France l’université : Kant a écrit sur l’algèbre, Schelling était un mathématicien consommé, et ainsi des autres. Il est bien vrai que Leibnitz est tombé dans l’erreur quand il a voulu appliquer les lois mathématiques à certains objets que gouvernent d’autres lois ; mais suit-il de là qu’il faille faire de la philosophie un petit domaine isolé, du philosophe un spécialiste sui generis ne touchant pas, par prudence, aux mathématiques, à la philologie, à la religion, à l’économie politique, à la physiologie, à l’étude enfin de tout ce qui concerne l’homme ? Non certes ; il faut au contraire que toutes les sciences, se limitant les unes les autres, concourent à former la philosophie, cette science des sciences. Tel était le grand principe de Leibnitz, dont l’idée capitale était de restituer à la philosophie le caractère qu’elle avait dans l’antiquité, alors qu’elle consistait dans la recherche du vrai à travers l’universalité des connaissances humaines. C’est par là qu’il est le plus digne d’être étudié, et qu’il est pourtant le moins connu en France ; c’est ce côté de son génie que devrait enfin faire paraître au grand jour l’un de ces philosophes véritables qui sont aussi des savans.


ALBERT BLANC.


ESSAIS ET NOTICES.


DE LA MUSIQUE CHINOISE.

Il nous arrive souvent de recevoir des lettres de personnes inconnues qui s’intéressent aux questions que nous traitons habituellement dans la Revue. Il est extrêmement rare que ces lettres, nombreuses et diverses de ton, qui nous arrivent de diverses parties de l’Europe, et même de plus loin, ne soient pas favorables aux principes que nous défendons ici, et qu’elles n’aient pour objet d’encourager nos faibles efforts à poursuivre l’erreur et à maintenir haut la critique d’un art puissant sur lequel il s’écrit tant de pauvretés. Nous nous sommes souvent reproché d’avoir laissé la plupart de ces lettres sans réponse, entraîné que nous sommes par tant de choses sérieuses ou futiles de l’heure présente, qui absorbent forcément notre attention. C’est un tort, car il nous semble que lorsque cette correspondance, souvent anonyme, touche à des sujets d’un intérêt général pour l’art, il y a profit pour tout le monde à la soumettre au jugement du public, et à débattre devant lui le point qui nous attire, à discuter soit des contradictions qui méritent une réfutation, soit des éloges qui s’élèvent plus haut que notre personne. C’est ce que nous voulons essayer aujourd’hui à propos d’une lettre que nous adresse de la Chine une personne qui occupe un rang élevé dans l’armée française.

Nous devons la connaissance de la personne honorable qui nous écrit de Shang-haï à son goût très éclairé pour l’art musical, et particulièrement à un travail qui a paru dans la Revue il y a quelques années : le Chevalier Sarti[1]. Lorsque l’expédition de Chine fut décidée par le gouvernement, nous reçûmes la visite de notre correspondant, qui arrivait de Rome, et que nous voyions pour la première fois. Il nous parla du long voyage qu’il allait entreprendre et du plaisir qu’il aurait à nous adresser les observations qu’il pourrait faire dans un pays aussi curieux que la Chine. En acceptant avec reconnaissance cette offre gracieuse, nous priâmes la personne qui se mettait ainsi à notre disposition de vouloir bien porter toute son attention sur la musique des Chinois. Quelques explications sont ici nécessaires.

On s’accorde à croire que la plupart des peuples de l’Orient possèdent chacun une gamme différente de celle qui nous est familière en Europe depuis la chute de l’empire romain. Les Indiens, les Arabes, les Persans, les Mongols, les Chinois admettent dans la série des sons élémentaires qui forment la base de leur tonalité des intervalles plus petits ou plus grands que ceux qui entrent dans nos deux seuls modes : majeur et mineur. Les Chinois par exemple posséderaient une gamme qui correspondrait à celle, que nous pourrions construire en partant de la note fa jusqu’au mi supérieur, et sans le si bémol, en sorte que dans cette gamme singulière, au moins, pour nos habitudes, il n’y aurait qu’un seul demi-ton, celui du troisième au quatrième degré étant supprimé.

Sans vouloir entrer aujourd’hui dans une discussion qui nous mènerait trop loin, nous nous permettons seulement de dire que nous ne sommes pas disposé à croire à l’existence pratique de ces prétendues gammes, et qu’il pourrait bien y avoir là un immense malentendu historique. Par des raisons philosophiques dont quelques-unes ont été déjà exposées ici même, nous sommes porté à croire que la théorie de l’art musical chez les peuples de l’Orient, comme chez les anciens Grecs et pendant notre moyen âge, renferme des subtilités doctrinales dont l’art vivant n’avait point à s’occuper. En un mot, nous pensons que, s’il existe réellement des chants populaires et religieux contenant des intervalles ou des accens mélodiques qui blessent nos habitudes et s’éloignent de la tonalité européenne, ce sont là des faits curieux de la sensibilité qui se perpétuent par la tradition, mais qui n’ont pas leur raison d’être dans un principe général de la nature humaine. Nous n’ignorons pas que cette manière de voir pourra fort étonner ceux de nos lecteurs qui sont au courant de la question que nous soulevons ; mais aussi, nous émettons cette opinion comme un a priori de notre esprit, sans prétendre l’appuyer par des faits contraires à ceux qui sont généralement admis par les historiens de la musique, principalement par M. Fétis.

La première chose donc que nous avons recommandée à l’attention de notre correspondant, c’est d’examiner la gamme, la tonalité surtout, de la musique des Chinois, « Ne vous occupez pas de la théorie exposée dans les livres, lui avons-nous dit, écoutez les chants populaires et les morceaux que les gens du métier pourront exécuter devant vous, et rendez-vous bien compte de la sensation physique que vous en éprouverez. Assurez-vous si les musiciens chinois ont conscience des effets qu’ils produisent, analysez ces effets, et veuillez nous dire s’ils vous paraissent appartenir à une échelle différente de notre gamme européenne. »

La lettre que nous avons reçue de Shang-haï porte la date du 28 mai 1860 ; elle ne contient encore qu’un aperçu général des mœurs du pays, des plaisirs, des fêtes et du théâtre des Chinois, sans toucher d’une manière précise aux questions que nous avons posées. Notre honorable correspondant nous promet plus tard de plus amples renseignemens. Laissons-lui un moment la parole :

«… Je ne vous parlerai de notre navigation de cinq mois que pour vous dire que dans nos différentes relâches au Cap, à Batavia, à Singapore et à Hong-kong, on lit beaucoup la Revue des Deux Mondes. La musique de chambre y est très cultivée par les Européens, parce que c’est la seule distraction qui rappelle la patrie… Je ne vous dirai rien des instrumens chinois qui sont connus en Europe et signalés par les auteurs qui ont écrit sur cet étrange pays mais les théâtres méritent une mention spéciale. Il y en a un grand nombre qui donnent des représentations en plein jour, aux abords des pagodes et sur les places publiques. On y représente des drames en beaux costumes et sans décors. Les acteurs se placent à l’ouverture des galeries de la cour, où il se fait une musique bruyante accompagnée de tam-tam qui ne plaît pas même aux indigènes. Dans les grandes villes, j’ai assisté à des représentations du soir dans de petites salles qui ressemblent un peu aux nôtres. Il n’y a pas de loges dans ces salles, mais des bancs disposés en amphithéâtre. De quatre heures de l’après-midi à minuit, on y représente ce qu’on pourrait appeler des opéras-comiques, on chante et on parle successivement, et le chant est accompagné d’un orchestre qui se tient au fond de la scène. Cet orchestre, composé d’un quatuor, lance des sons aigus et discordans sans préparation ni résolution, et qui m’ont fait penser au dernier opéra de Verdi, que j’ai entendu à Rome : il Ballo in Marchera. Les hommes chantent en voix de fausset pour imiter la voix des femmes, qui ne sont pas admises sur la scène chinoise. Les costumes sont magnifiques, un grand nombre de comparses animent la scène. Les pièces en général peuvent se comparer à notre ancien mélodrame, dont M. Pixérécourt est le Corneille. Ce sont des scènes attendrissantes, des combats, des bouffonneries, entremêlés de marches et de chant. Les décors sont dans l’enfance de l’art. De grosses enluminures couvrent le fond du théâtre ; il n’y a ni coulisses ni rideau. Sur le devant de la scène se trouve un petit autel couvert de fleurs, dédié au dieu de la folie. Vous voyez, monsieur, qu’il y a là une assez grande analogie avec le théâtre grec, avec l’autel de Bacchus et le chœur qui défilait autour. Le goût du spectacle est inné chez les Chinois. Chez tous les gens riches, il y a un petit théâtre, un assortiment de costumes et d’armes pour la scène.

« Notre armée vît au milieu des Chinois comme en France. Je me suis promené à Canton et à Shang-haï, dans l’intérieur de villes immenses, sans être inquiété ; au contraire notre uniforme est très bien vu des habitans, car nous les protégeons contre l’invasion des rebelles, qui de temps en temps viennent rançonner les habitans des villes du littoral. Une excursion dans ces rues où la foule vous coudoie et vous entraîne, au milieu de riches magasins si bien ordonnés, le silence de ce peuple qui ne s’occupe que de son industrie, tout cela produit sur vous un effet voisin du vertige. Il faut se faire porter en palanquin pour bien traverser ces rues, car les courses sont interminables dans des villes qui renferment deux millions d’habitans. Ce qu’il y a de plus curieux pour un étranger, ce sont les pagodes, les temples de Confucius et de Bouddha, les bonzeries où vivent les moines, et les charmans jardins de. plaisance, où les établissemens de thé et les restaurans sont aussi nombreux que sur les boulevards de Paris. »

En attendant, de nouveaux détails sur le sujet qui nous occupe, nous pouvons déjà tirer de cette lettre quelques données intéressantes sur ce vieux peuple rusé et corrompu qui possède une civilisation bizarre, où l’inexpérience la plus naïve, se combine avec le pédantisme d’une science toute scolastique, Ainsi, les Chinois ont un théâtre où tous les genres sont confondus dans un mélange inextricable de bouffonneries et de scènes attendrissantes, de chant, de danse, de beaux costumes et de marches triomphales et symboliques, théâtre qui a beaucoup d’analogie avec le drame romantique inventé de nos jours. Otez le génie de Shakspeare, et le canevas qu’il a rempli des types admirables de son imagination puissante et gracieuse ne s’élèvera pas au-dessus, de l’enfance de l’art dramatique et du théâtre populaire des Chinois. Il est bon aussi de savoir que le genre de l’opéra-comique, né du développement de l’ariette et du vaudeville, ce mélange très naturel de chant et de dialogue, de, mélopée et de libre parole, d’expansion lyrique et de raisonnement, qu’on croyait avoir été inventé par la France après l’Italie, remonte un peu plus haut dans l’histoire, et que les Chinois, qui ont connu la poudre et l’imprimerie avant l’Europe, n’ont point ignoré l’art de plaisanter en chantant. Il nous reste à apprendre sur quelle gamme ils chantent tout cela, Ici nous pouvons devancer un peu les informations de notre correspondant.

Sans nier même l’existence pratique des différentes gammes, des peuples de l’Orient, et en admettant les tonalités diverses qui en résultent, il resterait toujours, à expliquer d’une manière satisfaisante un tel phénomène de sonorité en le rattachant à une loi de l’histoire qui lui assignerait une place dans le développement de l’art et dans la hiérarchie de nos plaisirs esthétiques. Or ce problème, à notre avis aucun historien de la musique ne l’a encore parfaitement résolu, car il faut bien savoir que les variété des intervalles qui peuvent entrer dans la composition d’une gamme quelconque ne peut pas être infinie, et que cette variété, même est toujours renfermée dans l’octave, qui semble être l’unité primordiale de la nature, où s’agitent et sont contenus le caprice de la sensibilité physique et la puissance créatrice de l’imagination, en sorte qu’il n’est pas rigoureusement juste de dire que la musique est tout entière dans l’homme, et qu’il n’emprunte rien au monde extérieur pour créer ses chefs d’œuvre. Il lui emprunte le son, qui est une combinaison de la matière. Il reçoit de la nature l’organe merveilleux qui perçoit la sonorité, et la sonorité musicale mesurée par l’unité de l’octave, que l’homme n’a pas créée, non plus n’occupe qu’un très petit espace dans l’échelle immense des bruits de la matière. Un fait qui a été surtout mis en évidence par la sagacité de M. Fétis, c’est que l’harmonie de succession, l’harmonie attractive des sons simultanés, pour adopter l’heureuse expression de cet écrivain, n’est possible qu’avec notre gamme européenne. Voilà pourquoi M. Fétis a pu affirmer, mais, selon nous, d’une manière trop absolue, que les Grecs et les peuples de l’Orient n’ont pu connaître les effets qui résultent de la science harmonique des sons simultanés, parce que le genre d’intervalles qui entraient dans la composition de leurs tétracordes la rendaient impraticable.

Quoi qu’il en soit de ces questions épineuses, qui seront résolues le jour où les faits qui constatent la variété des échelles auront pu être mieux étudiés, nous sommes disposé à ne voir dans ces gammes multiples et bizarres que des formules mélodiques qui se transmettent par la tradition orale, des espèces de dialectes qui précèdent la formation de la langue générale, qui est notre gamme européenne. Cette langue générale une fois existante, les dialectes qui ont servi à la former disparaissent, et leurs variétés d’accens sont absorbées dans l’unité savante de l’art, c’est-à-dire que l’unité de l’octave se substitue aux différens intervalles qui la divisent chez les Arabes, les Persans, les Indiens, les Chinois. On pourrait ainsi appliquer aux différens modes que possédaient les anciens Grecs, et aux gammes accidentées des peuples de l’Orient, ces belles considérations de M. Renan, dans son Histoire des Langues sémitiques ; sur la multiplicité des dialectes primitifs avant la formation de la langue générale : « Il semble, au premier abord, que rien n’est plus naturel que de placer l’unité en tête des diversités, et de se représenter la variété dialectique comme sortie d’un type unique et primitif ; mais des doutes graves s’élèvent quand on voit les langues se morceler, avec l’état sauvage et barbare, de village en village, je dirai presque de famille en famille. Le Caucase et l’Abyssinie par exemple présentent, sur un petit espace, une immense quantité de langues entièrement distinctes. La nature et la variété des dialectes de l’Amérique frappèrent d’étonnement M. de Humboldt… Les langues qu’on peut appeler primitives sont riches, parce qu’elles sont sans limites. L’œuvre de la réflexion, loin d’ajouter à cette surabondance, sera toute négative !… »

Tel nous paraît être aussi le principe de développement historique qui explique l’existence d’une grande variété de séries sonores, de formulés mélodiques, qui peuvent entrer dans l’unité naturelle de l’octave, variété qui ne peut pas être infinie, et qui dès lors suppose une loi qui préside à la perceptibilité de l’organe auditif. Quelle est cette loi ? Ni la science, ni l’histoire ne l’ont encore bien définie. Ce qui est certain, c’est que l’harmonie des sons simultanés n’est possible qu’avec notre gamme européenne, et que la large tonalité qui résulte du contact et de la fusion de ces deux élémens fécondés par le rhythme exclut les nombreuses échelles primitives, qui ne peuvent se maintenir que sous la forme de série mélodique. C’est là le résultat des progrès de l’art et de la marche de l’esprit humain, qui en toutes choses vise à la simplification des procédés, à l’élimination des variétés, comme dit M. Renan, au profit de l’unité savante qu’exige la civilisation. C’est par la science de l’harmonie, par les artifices de la modulation, que l’art retrouve parfois le vague, l’indéfini, et la variété des tonalités primitives. Tel nous paraît être un des caractères de l’œuvre de Chopin, de Mendelssohn, et d’autres compositeurs modernes. Ces idées, que nous ne faisons qu’effleurer aujourd’hui, seront un jour l’objet d’une étude développée.


P. SCUDO.


V. DE MARS.

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  1. Revue du 1er janvier, 15 août 1854, 1er et 15 août 1855, 15 avril et 1er juin 1856.