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Chronique de la quinzaine - 31 août 1887

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Chronique n° 1329
31 août 1887


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




31 août.

Les incidens passent, les manifestations se dissipent, les polémiques s’épuisent dans le vide : que reste-t-il de tous ces bruits, de ces agitations et ces querelles, vieilles histoires du mois dernier, des dernières semaines ? On ne s’en souvient déjà plus. C’est la saison du repos, des dispersions et des voyages : c’est la trêve universelle.

A peine voit-on à Paris une ombre de gouvernement. M. le président de la république a dès longtemps pris son congé, s’en allant à Mont-sous-Vaudrey comme d’autres vont à Gastein ou à Kissingen. M. le président du conseil voyage modestement en Suisse, se reposant des interpellations obstinées, des harangues de parlement ou de banquet, et il a le mérite de ne pas occuper le monde de ses excursions. M. le ministre de l’instruction publique est sur tous les chemins, portant dans sa valise des discours pour toutes les distributions de prix et toutes les inaugurations de statues. M. le ministre des affaires étrangères l’ait de la diplomatie au Mont-Dore ou à la Bourboule, avec l’ambassadeur de Russie, M. le baron de Mohrenheim, qui a passé, lui aussi, en Auvergne. M. le ministre de la guerre, après avoir visité les Alpes, est tout entier à son essai de mobilisation, qui se fait décidément dans les régions du Languedoc, autour de Toulouse, et qui est certainement le plus vrai, le plus sérieux intérêt du jour, où sont les autres ministres ? On ne le sait jamais ; ils sont peut-être au nord ou au midi, au Havre ou à Tarbes, visitant des digues ou des haras, s’instruisant dans leur métier. C’est l’histoire du moment. La politique sommeille un peu ou a l’air de sommeiller ; elle se réveillera, qu’on en soit sûr, avant qu’il soit longtemps. On se remettra à batailler sur les intentions du gouvernement, sur les alliances des partis, sur la réaction, sur la république, — sur l’équivoque, cette belle invention des polémistes radicaux. Qu’est-ce que l’équivoque ? Ce n’est pas, à ce qu’il paraît, bien facile à saisir et à définir, encore moins à dissiper, puisque M. le président du conseil a beau, depuis trois mois, y mettre toute sa bonne volonté, il se retrouve toujours dans cette alternative singulière : s’il se tait, on lui reproche son silence comme une conspiration, comme une tactique préméditée pour perpétuer l’équivoque, pour se ménager l’alliance de la droite ; s’il parle, s’il donne tous les èclaircissemens possibles, on lui répond que ce n’est pas sérieux, qu’il parle pour ne rien dire et qu’on ne le croit pas. Et, en définitive, aujourd’hui comme hier, dans ce temps de trêve comme dans les effervescences du mois dernier, la situation reste ce qu’elle est, telle que les circonstances l’ont faite, avec ses contradictions et ses faiblesses sans doute, comme aussi avec ses garanties momentanées d’apaisement dans un pays las d’agitations, affamé de repos et de tranquillité.

Que malgré tout il reste d’une certaine manière une équivoque dans cette situation, c’est bien possible. Elle tient à ce que les partis qui se sont sentis évincés et déçus dans les dernières crises, qui gardent l’amer ressentiment de leur déconvenue, ne veulent pas se rendre à la vérité des choses, ne peuvent se résigner à subir un ministère qui a accepté la mission de n’être pas leur serviteur, de porter au pouvoir une pensée d’équité conciliatrice et libérale, de s’occuper avant tout des affaires du pays. Ce n’est pas, dans tous les cas, la faute de M. le président du conseil, qui, depuis trois mois, n’a laissé échapper aucune occasion d’avouer nettement, résolument, toute sa politique. Puisqu’on le voulait, il s’est exécuté encore une fois, il n’y a que peu de jours, avant de partir pour la Suisse, dans un banquet qui lui a été offert à l’hôtel Continental, par des commerçans et des hommes d’affaires, bijoutiers et fabricans de jouets. Il a parlé simplement, librement, comme parlent les ministres anglais dans les banquets de ce genre.

Il y a deux choses dans ce discours de l’hôtel Continental. Il y a un programme économique tracé avec autant d’art que de mesure, avec une singulière intelligence des questions les plus délicates et les plus complexes. M. Rouvier s’est expliqué sur tout, sur les économies du budget, sur les réformes administratives et fiscales, sur une répartition plus équitable des impôts ; il a tout abordé en homme d’une expérience avisée. Les réformes sérieuses et pratiques, celles qui peuvent être une amélioration réelle sans risquer de devenir un bouleversement, il est prêt à les réaliser, — si on lui prête vie ; celles qui ne sont que des chimères puériles ou périlleuses, il les désavoue sans détour. Il n’a pas caché ses répugnances pour un système d’impôt sur le revenu, qui, au mépris des plus saines traditions de la révolution française et des mœurs nationales, procéderait par d’irritantes inquisitions, par des investigations vexatoires dans le domicile et dans les affaires des contribuables. Il n’a pas craint d’avouer que, dans sa pensée, une réforme comme celle des octrois aurait pour les masses laborieuses un intérêt autrement pressant que la séparation des églises et de l’état. Il y a aussi dans le discours de l’hôtel Continental une partie toute politique, et, sur ce point, si M. le président du conseil n’est pas bien nouveau, il est du moins parfaitement clair. Une fois de plus, il a déclaré qu’il n’entendait pas être un gouvernement de combat, qu’il était au pouvoir, non pour entrer en guerre avec une partie de la représentation nationale, avec une partie du pays, mais pour garantir à tous la liberté, pour assurer l’impartiale exécution des lois, pour ouvrir la république à toutes les bonnes volontés sans distinction. Il a, en un mot, renouvelé le programme d’un gouvernement modéré. M. le président du conseil, en revendiquant pour son ministère le caractère républicain, s’est plu, il est vrai, à désavouer toute idée d’une alliance avec la droite, d’un partage du pouvoir avec les conservateurs. C’était visiblement une concession, — et même une concession inutile, puisque la droite ne lui demande pas une part de pouvoir. N’importe, il en avait trop dit pour ceux qui ne le provoquaient tant à parler peut-être que pour lui tendre un piège, pour l’amener à prononcer quelque parole compromettante. — Un vrai ministère républicain ne peut pas avouer qu’il n’est pas un gouvernement de combat contre les conservateurs ! Les promesses libérales sont une naïveté ! Le respect des croyances, c’est presque une trahison, au profit du cléricalisme ! Déclarer qu’on ne veut ni persécution ni violence, qu’on veut ramener les dissidens « par l’attraction qu’exercent la modération, la justice, le respect des libertés, » c’est permettre à la droite de continuer son jeu, de voter pour le ministère ! Et c’est ainsi qu’après comme avant le discours de l’hôtel Continental, l’équivoque subsiste toujours. Au dire des radicaux, rien n’est changé : on pouvait s’en douter !

Que faudrait-il donc pour dissiper l’équivoque, pour désintéresser ou tranquilliser les radicaux effarouchés des tendances du ministère ? Les paroles ne suffiraient pas apparemment sans les actes. Il faudrait sans doute commencer par reprendre la guerre des délations et des vexations contre tout ce qui est conservateur ou modéré, même dans le parti républicain. Il faudrait aussi et surtout se prêter à toutes les fantaisies qui peuvent passer dans des têtes de radicaux, et on pourrait certes aller loin à voir ce qu’ils font là où ils ont un peu de pouvoir. Les exemples sont aussi nombreux que significatifs, et les plus récens ne sont pas les moins curieux. Il y a aux portes de Paris une petite commune, Saint-Ouen, qui a l’avantage d’être gouvernée par une municipalité du radicalisme le plus accentué. Cette commune a naturellement des écoles, et à la dernière distribution des prix, qui ne date que de peu de jours, les municipaux de Saint-Ouen, le maire en tête, ont imaginé de donner en récompense à de pauvres enfans toute sorte d’ouvrages baroques de littérature démagogique, de « socialisme pur, » selon le mot du maire : la Femme et la Révolution, l’Insurgé de M. Jules Vallès, les Mémoires de Louise Michel, la Critique sociale de Blanqui, etc. ! Oui, ces étranges gardiens de l’instruction de la jeunesse n’ont pas craint de distribuer à des jeunes filles, à des enfans de douze ans, des livres où on leur enseigne qu’il faut « implanter l’union libre sur les débris de la vieille société, » que « le mariage, fût-il même contracté par amour, ne constitue pas moins une action immorale et contraire à la nature, » que « c’est à l’institution de la famille qu’il faut attribuer l’éducation défectueuse des enfans ! .. » Et tout cela enveloppé de papier rose, sous le sceau du maire, avec l’inscription : Académie de Paris ! Vainement les parens ont protesté contre l’outrage des libéralités municipales : le mal était fait, le scandale était produit. Voilà à quelles influences l’instruction primaire peut être livrée dans une commune gouvernée par le radicalisme ! Faut-il donc que M. le ministre de l’instruction publique, quand il sera revenu de ses voyages, couvre ces indignités de sa tolérance pour le plaisir de n’être pas suspect de cléricalisme, de connivences avec la droite ? Est-il admissible que le gouvernement mette le respect des croyances dans ses discours et laisse le plus vulgaire, le plus brutal esprit de secte infester les écoles ? C’est là que serait pour le coup l’équivoque.

Autre exemple : le conseil municipal de Paris est assurément un autre personnage que le conseil municipal de Saint-Ouen. Il n’en est pas pour sa part à entreprendre la révision des livres scolaires pour les expurger de tout venin religieux ou simplement spiritualiste. Il n’y a pas même bien longtemps encore qu’il se livrait à la plus plaisante des discussions pour savoir s’il fallait laisser ou biffer le nom de Dieu dans une fable de La Fontaine que toute la jeunesse française apprend depuis deux siècles ; mais ce n’est pas de cela qu’il s’agit pour le moment. Le conseil municipal de Paris est de force à s’occuper de tout à la fois, et même à braver les lois aussi bien que le bon sens. Il a imaginé, il y a quelques semaines, de convoquer à l’Hôtel de Ville, sous prétexte de célébrer l’anniversaire de 1789, un congrès composé de délégués de toutes les communes de France. C’était la fédération des communes ! On a fait observer, il est vrai, aux municipaux parisiens qu’ils n’avaient pas le droit de voter une motion de ce genre : ils ont répondu que cela leur était bien égal. « Vous avez beau déclarer notre délibération illégale, ont-ils dit, nous la voterons quand même. » La délibération a été annulée, et le conseil municipal n’a pas moins suivi son idée : il a invité par lettres patentes les conseils des 36,000 communes françaises à envoyer leurs délégués, le 22 septembre prochain, à l’Hôtel de Ville. Cet étonnant congrès est appelé tout simplement « à établir le bilan du siècle dont le terme approche, à donner une forme aux aspirations comprimées par les réactions successives et à rappeler quel est le chemin du droit, du devoir, de la justice sociale et humanitaire, en un mot, à compléter l’œuvre de la révolution… » Ce sera fait en cinq jours, ni plus ni moins ! Voilà qui est entendu. Malheureusement, M. le ministre de l’intérieur, après avoir annulé le premier vote du conseil municipal de Paris, s’est fait un devoir de prévenir toutes les communes de France que leurs délibérations sur cette question seraient également annulées et que l’Hôtel de Ville leur serait pour sûr fermé. — Eh bien ! aurait-il fallu que le gouvernement laissât le conseil municipal de Paris violer les lois, s’ériger en organisateur d’une fédération communale, pour échapper au soupçon de pactiser avec la droite, pour dissiper cette équivoque dont on se plaint ? La vérité est que s’il y a une équivoque, elle serait plutôt dans cette illusion que le ministère peut encore, avec des ménagemens, apaiser ou ramener les radicaux qui lui out déclaré la guerre. M. le président du conseil aura beau faire, il ne ramènera les radicaux qu’en se soumettant à eux ; il ne les désarmera qu’en reprenant à leur profit la politique de combat qu’il a désavouée, et, pour lui, ce qu’il y a de mieux encore, ce qu’il y a de moins équivoque, c’est d’accepter, avec ses responsabilités, ce rôle qu’on lui fait d’un pouvoir modéré, allié de tous les modérés, dans une république tolérante et libérale.

Qu’en sera-t-il de l’Europe, de l’état du monde, d’ici à quelques années, d’ici à quelques mois peut-être ? Les plus habiles, ceux qui passent pour diriger ou décider les événemens, ne sauraient eux-mêmes le dire. S’il y a une chose évidente, c’est que partout, dans tous les pays, on n’a que le choix des difficultés extérieures ou intérieures, c’est que rien n’est assuré, que ces jours de paix dont nous jouissons ressemblent à des jours de répit, que tout dépend d’un accident, de la vie d’un souverain chargé d’années. Avec un peu de philosophie, on peut se consoler sans doute en se disant que ce n’est pas d’aujourd’hui qu’on en est là, qu’il en est ainsi depuis longtemps, et que le monde n’est pas perdu pour cela. C’est possible, il ne faut jamais désespérer. Il n’est pas moins certain que les affaires de l’Europe, au lieu de s’arranger avec le temps, ne font que s’envenimer ; que de toutes les questions qui pèsent depuis quelques années sur la paix, il n’en est pas une à demi résolue, et qu’il suffit de la moindre aventure pour raviver le sentiment de l’instabilité des choses, pour dévoiler ce qu’il y a de faux, d’incohérent et de précaire dans les relations des peuples, dans les alliances des gouvernemens. C’est le prince Ferdinand de Saxe-Cobourg qui a aujourd’hui l’avantage d’être le héros de l’aventure la plus récente et la mauvaise chance de remettre l’Europe en désarroi avec sa campagne en Bulgarie à la poursuite d’une ombre de royauté. On n’a pas oublié peut-être qu’à l’époque où le prince Alexandre de Battenberg venait d’être élu, il y a quelques années, par les Bulgares, M. de Bismarck, en lui conseillant d’accepter, lui aurait dit d’un ton narquois que les voyages formaient la jeunesse, qu’il aurait après tout un épisode intéressant à mettre un jour dans ses mémoires. Le prince Ferdinand de Saxe-Cobourg, élu à son tour par les Bulgares, sera-t-il plus heureux que le prince Alexandre de Battenberg, ou en sera-t-il quitte pour avoir, comme son prédécesseur, un intéressant épisode de jeunesse à raconter plus tard dans ses mémoires, selon la railleuse prédiction du chancelier de Berlin ? Toujours est-il qu’après avoir paru hésiter jusqu’au dernier moment, il a fini par céder à la tentation d’une couronne, et il s’est jeté la tête la première dans cette aventure. Le nouveau prince est parti pour la Bulgarie, où régens et ministres l’attendaient et l’ont reçu avec toutes les pompes officielles. Il s’est arrêté à Tirnova, où la Sobranié qui l’a élu se trouvait réunie, et il a pris définitivement possession de sa couronne. Il est allé à Sofia, il est allé en Roumélie, à Philippopoli. Il a fait des proclamations, il a prononcé des discours ; il a eu aussi, bien entendu, sur son passage, les ovations et les acclamations qui ne manquent jamais. Le voilà prince régnant ! Jusque-là, rien de mieux. Malheureusement c’est ici que les difficultés commencent pour lui, et ces difficultés sont certes aussi graves que nombreuses. D’un côté, à l’intérieur, la Bulgarie est visiblement livrée à une assez grande confusion. De quelques manifestations que le prince Ferdinand ait été l’objet, il ne peut se méprendre sur le dangereux état d’un pays où le prince Alexandre de Battenberg a gardé ses partisans, où la Russie a sa clientèle orthodoxe, où les partis sont divisés par des haines irréconciliables, et la preuve la plus frappante, la plus significative de ce qu’il y a d’anarchique dans cette situation, c’est la peine qu’a eue le nouveau souverain à composer un ministère, qui n’est peut-être pas même encore formé. D’un autre côté, à l’extérieur, le prince Ferdinand de Cobourg a eu beau essayer de se mettre en règle en annonçant son arrivée à la puissance suzeraine, à la Porte, et en notifiant son élection aux cabinets de l’Europe, il n’a pu se faire longtemps illusion. Il sait bien la position qu’il s’est créée en acceptant la couronne bulgare sans l’assentiment des puissances, en se mettant en dehors du droit international défini par les conventions de Berlin, et, en réalité, dès son arrivée à Sofia, il s’est trouvé complètement isolé. La Porte a retiré le commissaire extraordinaire qu’elle avait envoyé comme état suzerain. La Russie n’en est pas à témoigner son implacable animadversion contre tout ce qui se passe en Bulgarie depuis deux ans, et elle n’admet pas plus le prince récemment débarqué que l’assemblée qui l’a élu et les régens qui l’ont appelé. Tous les agens diplomatiques se sont abstenus de reconnaître le nouveau pouvoir. De sorte que, du premier coup, le prince Ferdinand de Cobourg se trouve placé entre la menace des explosions anarchiques qui peuvent se produire dans l’intérieur de la Bulgarie et le désaveu des puissances qui, avec des dispositions assez différentes peut-être, sont néanmoins obligées de maintenir provisoirement l’autorité du traité de Berlin.

C’est un singulier début de règne. Comment tout cela peut-il finir ? C’est là aujourd’hui la question, et s’il n’y avait eu cause que la couronne du prince Ferdinand de Cobourg, elle deviendrait ce qu’elle voudrait ou ce qu’elle pourrait, elle irait rejoindre la Couronne du prince Alexandre de Battenberg sans qu’il y eût à s’en émouvoir ; mais la gravité, le danger de cet incident bulgare est évidemment dans les antagonismes qu’il réveille, dans les conflits d’influences dont il est l’occasion ou le prétexte, dans tous ces troubles de l’Orient qui peuvent si aisément devenir les troubles de l’Occident. En apparence, il est vrai, les puissances ont l’air de s’entendre au moins sur un point : elles protestent, les unes et les autres, contre la violation des traités, elles ont toutes le sérieux et sincère désir de la paix. Au fond, il est bien clair qu’elles ne s’entendent qu’à demi, et elles s’entendraient bien moins encore s’il s’agissait de donner une sanction à des protestations communes, de prendre des mesures pour rétablir dans les Balkans l’ordre créé il y a près de dix ans au congrès de Berlin et si peu respecté depuis. L’Angleterre, l’Italie, l’Autriche, en reconnaissant, comme tout le monde, l’illégalité, l’irrégularité de ce qui se passe à Sofia, à Philippopoli, ne vont pas au-delà de déclarations assez platoniques, et ne seraient peut-être pas trop éloignées d’entrer en transactions avec les faits accomplis. La Russie, qui a son ascendant traditionnel à défendre dans les Balkans, met son habileté à identifier Sa cause avec l’intégrité de l’ordre légal Institué par la diplomatie européenne en Bulgarie. Sans sortir jusqu’ici de la politique <f expectative sévère qu’elle s’est faite depuis deux ans à l’égard des révolutions bulgares, elle est visiblement prête à l’action, et il faut convenir qu’il n’est pas facile de lui répondre lorsqu’elle dit que, si le traité de Berlin existe encore, il doit être respecté à Sofia comme ailleurs, que s’il est abrogé en Bulgarie, il est abrogé partout, et elle est elle-même déliée de Ses engagemens. La Russie est un puissant empire, qui poursuit ses desseins en Orient avec une singulière fixité de vues, en sachant au besoin les ralentir ou les subordonner aux intérêts supérieurs de sa politique en Europe, mars sans dévier jamais. De ce qu’elle fera dépend en grande partie le dénoûment de ces nouvelles complications bulgares et de l’aventure du prince Ferdinand de Cobourg. La France semble, pour le moment, marcher d’intelligence avec la Russie dans les affaires bulgares, comme elle a été d’accord avec elle dans l’affaire de la convention anglo-turque, — et, chose plus particulière, l’Allemagne, dans cette circonstance, parait se séparer de l’Autriche pour passer dans l’autre camp, pour soutenir la politique russe dans la principauté balkanique. M. de Bismarck, qui n’en est pas à une évolution près, a visiblement, depuis quelques jours, changé de ton dans sa diplomatie, et semble tourner ses calculs vers d’autres combinaisons.

On ne peut s’y tromper, en effet : cet incident bulgare est devenu rapidement le point de départ d’une sorte de changement de l’échiquier européen, ou plutôt il n’a fait que dévoiler une fois de plus ce qu’il y a d’inconstant et d’artificiel dans toutes ces combinaisons qui s’appellent tantôt l’alliance de l’Europe du centre, tantôt l’alliance des trois empereurs. Il n’a pas sensiblement modifié, si l’on veut, les rapports généraux entre les grands états ; il crée peut-être pour quelques-uns une situation assez nouvelle. Évidemment, depuis quelque temps, les rapports entre l’Allemagne et la Russie ont été quelque peu tendus. Les deux empires n’ont cessé de se poursuivre sur leurs frontières d’une petite guerre de représailles, de mesures d’exclusion et de police dont les populations ont payé les frais. Il y a eu des momens où les Allemands se sont sentis violemment irrités des relations que la Russie semblait nouer avec la France, de l’attitude énigmatique et menaçante qu’elle prenait en face des conflits qui pouvaient éclater, et les journaux du teutonisme ont même engagé toute une campagne de polémiques acerbes contre le crédit financier de l’empire russe. On aurait dit deux adversaires se préparant au combat. Aujourd’hui, tout est changé, le rapprochement est accompli, ou tout au moins commencé. M. de Bismarck a cru trouver dans les affaires bulgares une occasion favorable pour regagner l’amitié russe, et il l’a saisie sans plus de façon, sans craindre de fausser compagnie à l’Autriche. Le chancelier de Berlin, qui ne fait rien pour rien, a certainement compté en finir d’un seul coup, par son évolution hardie, avec ce mirage ou cette obsession d’une alliance éventuelle de la Russie avec la France. Il a plus d’une fois joué de ces parties, il les a souvent gagnées ; il a du moins réussi à déconcerter l’opinion, et ce qu’il y a de plus curieux, c’est le puéril étonnement de quelques Français, improvisés diplomates, patriotes des manifestations bruyantes, qui, après avoir pensé trouver à Moscou et à Saint-Pétersbourg l’alliée ou la complice de leurs rêves, après être allés porter leurs hommages au tombeau de M. Katkof, ont cru s’apercevoir bientôt qu’ils avaient peut-être pris leurs fantaisies pour des réalités, qu’ils en étaient pour leurs démonstrations : c’est ce qu’on pourrait appeler la note comique dans des affaires sérieuses.

La vérité est que, s’il y a quelque chose de manifestement changé par le retour calculé du chancelier de Berlin vers le cabinet de Pétersbourg, le changement n’est peut-être pas aussi grand qu’on le dirait, qu’il n’y a pas plus d’alliance entre l’Allemagne et la Russie aujourd’hui qu’il n’y avait, il y a quelque temps, d’alliance entre la Russie et la France. Il y a une situation où toutes les politiques sont libres, où, à défaut d’alliances précises, permanentes, il peut toujours y avoir entre de grands états comme la France et la Russie des rapprochemens utiles, et ces rapprochemens, ce ne sont pas les démonstrations vaines qui les préparent, ce sont les intérêts communs qui les font au moment voulu.

Ce n’est point de la Bulgarie que l’Angleterre est le plus occupée aujourd’hui, quoiqu’elle ait assurément son rôle, comme toutes les autres puissances, dans ce nouvel imbroglio oriental. Ce n’est pas non plus pour l’Egypte qu’elle s’inquiète : depuis l’échec définitif de la convention qu’elle avait signée avec le sultan, elle laisse un peu sommeiller ces affaires égyptiennes qu’elle reprendra sans doute un jour où l’autre, qu’elle pourra reprendre dans des conditions meilleures, si elle veut bien reconnaître que la France a, elle aussi, ses intérêts sur le Nil. Ce n’est pas la politique extérieure qui trouble les Anglais : le chef du cabinet s’exprimait dernièrement, à un banquet du lord-maire, en homme plein d’une confiance peut-être un peu optimiste dans la durée de la paix en Europe. C’est de l’Irlande et toujours de l’Irlande que gouvernement et parlement sont encore occupés dans cette fin de session, où la chambre des communes, au dire de lord Salisbury, semble avoir été reprise, « avec complication, d’une maladie déjà ancienne, dont les principaux symptômes sont l’abus des discours et l’absence de travaux utiles… » Il en est ainsi, en effet : cette session anglaise se prolonge au-delà de toute mesure, elle ne finit pas, et c’est toujours l’Irlande qui est en cause, qui reste l’obsession du parlement, l’embarras croissant du ministère. Plus que jamais la lutte est maintenant engagée, et on ne sait certainement pas comment elle se dénouera. Le gouvernement, armé comme il l’a été par le bill de répression, a définitivement pris une grande mesure, dont le vice-roi d’Irlande, lord Londonderry, est chargé d’être l’exécuteur. Une proclamation a été publiée, mettant pour ainsi dire hors la loi la ligue nationale irlandaise, qui est déclarée association illicite et dangereuse pour l’état. Dès ce moment, le lord-lieutenant peut la supprimer d’une manière générale et sommaire, ou partiellement, comme il l’entendra ; il adroit de vie et de mort sur une association qui embrasse la plus grande partie, la partie la plus vivace du peuple irlandais. Avant qu’on en vint là cependant, une nouvelle et dernière discussion était inévitable, et elle s’est effectivement engagée. C’est M. Gladstone lui-même qui s’est chargé de mener le combat avec son infatigable ardeur. Après lui, tous les orateurs, adversaires ou amis du cabinet, M. Balfour, M. Goschen, lord Hartington, sir William Harcourt, se sont mêlés au débat, qui s’est terminé au profit du gouvernement. Rien n’était sans doute plus facile que d’user de représailles avec M. Gladstone, de le mettre en contradiction avec lui-même, en lui rappelant qu’il avait supprimé, lui aussi, la ligue agraire ; mais, en définitive, à quoi servent les récriminations ? Maintenant que le cabinet a sa victoire, la situation en est-elle meilleure ? N’est-il point à craindre qu’à l’association publique qui va être supprimée ne succèdent les sociétés secrètes, que la sévérité des répressions ne réveille les passions criminelles, les fureurs meurtrières en Irlande ?

Ce qu’il y a de sûr, c’est que cette campagne qui recommence contre le sentiment national irlandais peut être pleine de difficultés, de périls de toute sorte, et que le ministère lui-même risque de s’user à cette œuvre ingrate. Les libéraux unionistes qui l’ont soutenu jusqu’ici, qui lui ont assuré une majorité, ne lui manqueront probablement pas ; malgré quelques réserves, lord Hartington lui reste fidèle. Déjà, cependant, M. Chamberlain et quelques-uns de ses amis se sont refusés à voter la suppression de la ligue, et dans la masse du peuple anglais on peut remarquer de curieuses perplexités ou même d’étranges retours d’opinion. Depuis quelque temps, les élections se sont succédé à Spalding, à Coventry, ces jours derniers encore à Northwich, et partout les conservateurs ont été remplacés par des libéraux, par des amis de M. Gladstone. La politique du home-rule, vaincue dans le parlement, semble retrouver faveur au scrutin populaire. Si, par un prodige bien imprévu, le ministère, d’ici à la session d’hiver, devait réussir à pacifier l’Irlande, il triompherait assurément, il reprendrait l’avantage sur ses adversaires ; si, au contraire, la lutte qu’il engage n’a fait que s’envenimer, si l’Irlande reste l’éternelle révoltée, défiant les compressions, le cabinet de lord Salisbury est exposé à reparaître plus que jamais affaibli devant le parlement. C’est là la question qui n’intéresse pas seulement un ministère, qui intéresse l’empire britannique tout entier.

Si dans le brouhaha européen, dans cette perpétuelle mêlée de toutes les questions, de toutes les ambitions et de tous les intérêts, il est un pays dont la politique garde d’habitude une allure placide, c’est la Hollande. Ce n’est point sans doute que les Hollandais n’aient, comme d’autres peuples, leurs luttes intérieures, et peut-être leurs périls extérieurs. La Hollande elle-même a ses socialistes qui se réveillent de temps à autre, et se livrent à quelque turbulente manifestation. Elle se sent aussi parfois vaguement menacée dans son indépendance, et exposée à être prise un jour ou l’autre dans le redoutable engrenage des grandes crises de l’Europe ; mais les tentatives de propagande socialiste ont eu jusqu’ici peu de succès dans un pays de bon sens, et le danger extérieur ne deviendrait possible que s’il y avait une conflagration universelle où se déploierait de nouveau l’esprit de conquête. La Hollande, fort heureusement pour elle, n’en est point à ces extrémités. Elle peut être tout entière à ses travaux, à ses affaires, qu’elle traite en nation positive. Elle procède méthodiquement, régulièrement aujourd’hui à la réforme de ses institutions. Voici déjà quelques années, en effet, que ministère et parlement sent occupés d’une révision de la constitution de 1848, et ce n’est qu’il y a peu de jours que les états-généraux, première et seconde chambre, ont donné la consécration d’un premier vote aux projets présentés par le gouvernement. Reste encore l’épreuve d’une seconde lecture, qui ne viendra qu’après la dissolution déjà décidée des deux chambres et des élections toutes prochaines, à une session nouvelle.

Tout cela se passe fort paisiblement, non certes sans contestations et sans débats entre les partis, mais sans agitation sérieuse. Cette révision d’une constitution qui date de près d’un demi-siècle n’a d’ailleurs nullement le caractère d’une œuvre de théorie et d’innovation chimérique. Elle reste une œuvre toute pratique et limitée. Elle se borne à préciser quelques-unes des conditions de la successibilité au trône, à donner au parlement plus de liberté dans l’organisation de la défense nationale et à étendre le droit électoral. Ce sont les points principaux, objets de la réforme constitutionnelle récemment votée à La Haye. — L’extension du droit électoral n’a pas été ce qu’il y a eu de plus difficile à régler. Jusqu’ici, d’après la constitution, le droit de vote ne pouvait appartenir qu’à ceux qui payaient une certaine somme d’impôts directs variant suivant les localités. Désormais la constitution laisse au pouvoir législatif la faculté d’augmenter le nombre des électeurs, de fixer les conditions de capacité ou de bien-être qui peuvent être acceptées comme des garanties suffisantes ; et de fait, d’après les règlemens nouveaux qui accompagnent la réforme constitutionnelle, il y aura en Hollande trois cent mille électeurs de plus. C’est, si l’on veut, un succès de libéralisme. Le parlement conquiert aussi par la révision un droit nouveau, plus complet, sur l’organisation de la défense nationale. Cette extension des prérogatives parlementaires n’est pas cependant sans avoir rencontré dans le pays, même parmi des hommes sérieux comme l’ancien ministre de la guerre, M. Reuther, une opposition assez vive. On redoute l’abus qui peut être fait de cette liberté ; on craint les entraînemens de parlement, l’introduction dans les lois militaires du service personnel et obligatoire, fort peu populaire en Hollande, les aggravations pour les finances publiques, il en est résulté que ce qui ressemble à une conquête parlementaire n’a obtenu dans la première chambre, la plus libérale des deux, qu’une majorité restreinte, qui serait insuffisante à une seconde lecture, quand il faudra les deux tiers des voix. Il est clair qu’on ne serait pas fâché de laisser sous la sauvegarde de l’inviolabilité constitutionnelle les principes qui ont réglé jusqu’ici l’organisation de l’armée. En revanche, les conservateurs, catholiques et protestans, auraient voulu faire éliminer de la constitution un certain article 194 qui consacre le principe de la neutralité religieuse des écoles dans l’enseignement primaire. Il y a eu entre conservateurs et libéraux des tentatives de compromis ; ces tentatives ont fini par échouer devant la première chambre, qui, sans méconnaître la valeur et les services de l’enseignement confessionnel, a tenu à laisser inscrit dans la constitution le principe de la neutralité religieuse des écoles. C’est maintenant au pays à en décider dans les élections.

De toutes ces questions qui viennent de s’agiter à La Haye, à propos de la révision constitutionnelle, cependant, la plus grave, la plus délicate, est certainement celle de la succession au trône, qui a même été à l’origine le point de départ de la réforme. Bien que le roi Guillaume soit toujours vivant et ait de son dernier mariage une jeune fille appelée à recueillir la couronne, les Hollandais n’en sont pas à se demander ce qui arriverait dans des circonstances faciles à prévoir. Depuis quelques années déjà, ils sont préoccupés de l’extinction toujours possible de la descendance directe du roi, de l’avènement éventuel des lignes collatérales, du mariage des princesses de la maison d’Orange avec des princes étrangers. L’intervention du parlement dans ces affaires de transmission de la couronne avait été proposées elle a été écartée dans l’intérêt et au profit du droit monarchique. On s’est borné à rappeler et à préciser des principes adoptés autrefois, en 1815. La question est plutôt éludée ou ajournée que résolue ; elle reste d’autant plus grave qu’elle se complique des droits de règne de la maison d’Orange sur le Luxembourg, et que par là pourraient naître de périlleuses difficultés. Évidemment, le jour où il y aurait une vacance du trône, une crise de dynastie, l’Allemagne ne négligerait rien pour se mêler de l’affaire, pour favoriser les combinaisons qui lui assureraient une sorte de protectorat. Elle a déjà ses prétendans, elle ne cache pas ses ambitions. Les Hollandais prévoyans savent bien que c’est là une épreuve pour leur pays, et s’ils n’attachent pas un grand prix au lien tout personnel qui relie le Luxembourg à la couronne de Hollande, ils tiennent à leur indépendance de nation, qu’ils défendraient sûrement avec d’autres armes qu’un simple article de constitution plus ou moins révisée pour la circonstance.


CH. DE MAZADE.