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Chronique de la quinzaine - 31 août 1892

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Chronique n° 1449
31 août 1892


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




31 août.


À voir dans son ensemble, dans les diversités et les familiarités de sa vie réelle, par ces jours d’été, ce bon pays de France, on ne dirait certes pas qu’il soit porté à s’émouvoir pour les vaines querelles ou les programmes de turbulences révolutionnaires.

Il se plaît au calme bienfaisant et réparateur de la saison. La température torride elle-même aide aux trêves de la politique. La dispersion universelle des vacances, les voyages, les villégiatures pour les heureux du monde, les récoltes de toute sorte pour la masse rurale qui recueille ou attend les fruits de la terre, détournent des stériles agitations. M. le président de la république cherche la tranquillité sous les vieux ombrages de Fontainebleau avant de reprendre ces jours prochains le cours de ses pérégrinations officielles, et d’aller au pied des Alpes illustrer de sa présence le centenaire de la réunion de la Savoie, ou dans le Limousin passer la revue des corps d’armée en manœuvres sous la direction de M. le général de Cools. Les ministres se promènent, ne font que toucher barre à Paris ; ils ont de la peine à se retrouver pour tenir conseil en courant. Tout est à la paix dans les grandes affaires, — à ce repos encore animé assurément, mais régulier, que laisse l’interrègne parlementaire, — et on oublierait presque qu’il y a des chambres s’il ne se trouvait quelque député préparant et annonçant déjà ses interpellations pour la session prochaine. Oui vraiment, cette brave France ne demanderait pas mieux que de vivre encore pour quelques semaines de sa bonne vie naturelle, sans trouble et sans bruit, si jusque dans le calme de la saison il n’y avait toujours de ces incidens que suscitent à plaisir les meneurs de campagnes tapageuses : polémiques assourdissantes sur l’évolution des partis, grèves décousues et violences qui vont jusqu’à la sédition, turbulences des municipalités socialistes se démenant dans leur anarchie. La vérité est que tous ces incidens qui s’efforcent d’être bruyans et même quelquefois menaçans ne répondent à rien de profond dans le pays, qu’ils ne sont qu’une diversion limitée et factice de la saison, qu’ils restent tout au plus le signe obstiné et survivant d’un état moral depuis trop longtemps altéré.

Que les partis en soient toujours aux récriminations et aux polémiques sur leurs affaires, sur leurs succès ou leurs défaites dans les élections, sur les conservateurs irréconciliables ou les conservateurs ralliés, sur la pacification dans la république, ce n’est pas ce qu’il y a de plus grave ni même de nouveau. Les partis vivent de disputes auxquelles le pays reste souvent étranger, — et les plus extrêmes sont naturellement les plus acharnés, parce qu’ils sont les plus intéressés à prolonger les guerres intestines, parce qu’ils se sentent le plus menacés par la moindre apparence d’un apaisement des opinions ou des passions. Le mouvement ne suit pas moins son cours à travers les batailles de plume ; il s’accentue par les contradictions et les résistances, par une élection, par les discours, — et les polémiques recommencent, dès que survient quelque incident nouveau révélant les progrès de ce travail qui s’accomplit. C’est M. le marquis de Breteuil qui aura eu cette fois la fortune de mettre le feu à ces polémiques désespérées, par une lettre où il donne sa démission de député et où il explique les motifs de sa résolution. L’acte par lui-même ne manque pas d’une certaine crânerie. M. de Breteuil ne marchande pas avec la réalité des choses. Il convient sans subterfuge que tout lui semble changé depuis quelque temps dans l’état du pays, qu’il croit ne plus répondre aux vœux et aux opinions de ceux qui l’ont élu. Il avoue sans embarras que si l’on pouvait se faire quelque illusion tant que les conservateurs pouvaient compter sur la clientèle catholique, tant que la cause religieuse restait confondue avec la cause monarchique, cette illusion n’est plus possible depuis que le pape a parlé et a si hardiment dégagé l’église de toutes les solidarités politiques. Il ajoute enfin qu’à cette situation nouvelle il faut des hommes nouveaux, moins engagés, moins compromis par leur passé, — et par un sentiment de dignité personnelle, comme par un sentiment d’intérêt public, il remet son mandat à ses électeurs du petit arrondissement d’Argelès, dans les Pyrénées. Il se retire sous sa tente, en homme persuadé qu’il ne représente plus qu’un regret stérile ou une vaine espérance !

Cette curieuse lettre de M. de Breteuil a visiblement mis quelque désarroi dans le camp de la droite ou du moins parmi les irréconciliables à outrance, qui ont aussitôt rouvert le feu de leurs polémiques contre celui qui, la veille encore, était leur allié ou leur complice. Les uns ont affecté de n’attacher aucune importance à cette démission un peu bruyante d’un homme qui, à leur dire, ne comptait pas dans leurs conseils ; les autres ont traité le député d’Argelès en défectionnaire honteux, en déserteur, en homme de peu de foi rendant les armes devant l’ennemi, et ne lui épargnent ni les insinuations perfides, ni les représailles acerbes. Il y a quelques jours encore il était de tous les conciliabules secrets du parti, même des petites conjurations, on le lui a durement rappelé ; aujourd’hui, il n’est plus qu’un transfuge désavoué et honni pour une abdication d’un si mauvais exemple ! Il se peut sans doute que M. de Breteuil ne soit pas une autorité infaillible, quoiqu’il ait eu parfois les dehors d’un personnage suffisamment accrédité. Il a déjà traversé bien des camps sans trop disputer sur le drapeau, et il n’a pas même craint de se mêler aux plus obscures, aux plus louches intrigues de l’aventure boulangiste. Il paraît être un de ces politiques qui ne se laissent pas embarrasser par les scrupules, qui, après avoir tenté galamment la fortune, quittent la partie avant d’avoir tout perdu, et sa démission peut n’être que l’acte d’un homme avisé et clairvoyant qui ne s’obstine pas aux résistances inutiles. C’est possible : c’est une question à débattre entre le député d’Argelès, qui s’efface avec dextérité, et ceux qui, ne voulant pas l’imiter, s’irritent de l’exemple. La lettre que M. de Breteuil vient de publier ne reste pas moins ce qu’elle est, le signe de la désorganisation croissante de la vieille opposition, des coalitions hostiles et l’aveu dégagé d’une défaite. Elle achève de dissiper une équivoque qui a faussé toute la politique depuis dix ans, qu’on chercherait vainement désormais à prolonger. Elle caractérise à sa manière cette situation nouvelle où nous entrons. Les polémiques plus ou moins retentissantes n’y peuvent rien et ne changent pas le courant des choses. Elles ne sont qu’un bruit inutile, un incident bon tout au plus à occuper les loisirs de la saison, déjà perdu dans toutes ces agitations grévistes ou socialistes du jour qui laissent le pays indifférent ou récalcitrant, parce qu’aux revendications sérieuses se mêlent les surexcitations factices, les âpres convoitises, les chimères irréalisables.

Qu’est-ce donc en effet que cette recrudescence de grèves qui s’est manifestée un peu partout, à Carmaux, dans le Tarn, ou même à Paris, dans le centre ou dans le Nord, qui est venue troubler un instant la paix de la saison ? Les grévistes ou leurs chefs ont, en vérité, de toute façon mal choisi leur moment. Certes, s’il fut jamais un temps où il y eut la volonté ardente et presque impatiente d’adoucir ou d’élever la condition de ceux qui travaillent, de s’occuper de leur bien-être, de leurs besoins, d’étendre leurs droits, de leur assurer les garanties, les bienfaits d’une libérale équité sociale, c’est bien le temps où nous vivons. Il y a même cela de caractéristique que désormais tous les partis, tous les pouvoirs, à commencer par le pape, se confondent dans cette œuvre, qu’on ne recule pas devant les réformes les plus hardies, et que si on n’est pas parvenu à résoudre tous les problèmes du travail, à vaincre l’incurable misère, il est certain du moins que d’immenses progrès ont été accomplis dans Pétat de la masse ouvrière. La révolution française dont on ne cesse de parler, mais elle se réalise tous les jours dans les lois, dans les institutions, dans la pratique universelle ! C’est là ce qu’il y a de réel, de légitime, et de sérieux dans le mouvement contemporain. Ce qui est factice et purement anarchique, c’est cet esprit à la fois suranné et révolutionnaire qui se mêle à tout pour tout dénaturer, qui ferait des nouveaux syndicats des pouvoirs cent fois plus despotiques et plus arbitraires que les vieilles corporations ; c’est cet esprit qui ne tendrait à rien moins qu’à livrer les chefs d’industrie à leurs ouvriers, le monde tout entier du travail à la tyrannie de quelques meneurs disposant de populations fanatisées ou abusées. C’est ce qui arrive tous les jours ; c’est ce qui explique aussi, — à part la saison, — que ces effervescences périodiques restent isolées et sans écho au milieu d’une masse nationale qui ne juge ces affaires du travail qu’avec son instinct pratique, avec son bon sens. De quoi s’agit-il dans cette grève, qui a tout récemment éclaté dans les mines du Tarn, à Carmaux ? C’est bien simple, quoique vraiment bien singulier. Un ouvrier mineur qui est devenu tout à coup, à ce qu’il paraît, un personnage, M. Calvignac, a été nommé conseiller municipal, maire, puis conseiller d’arrondissement. Il a eu de l’avancement : c’est fort bien pour sa fortune politique ! Malheureusement il est plus occupé de ses propagandes que de son travail : le fait est que sur quatre-vingt-dix jours il n’aurait paru que dix-sept fois à la mine. La compagnie a fini naturellement par se lasser et s’est décidée à prévenir ce médiocre ouvrier que, s’il ne pouvait pas mettre plus de régularité dans son travail, elle serait obligée de se passer de ses services ; il n’en a tenu compte, il a même répondu assez lestement, tout en continuant à suivre ses fantaisies. Jusqu’ici rien de mieux : l’ouvrier Calvignac use de son droit de ne pas travailler, la compagnie use du sien en cherchant un ouvrier plus exact ; — et c’est une mauvaise plaisanterie de voir dans tout cela une offense pour le maire de Carmaux, pour le suffrage universel. Il s’agit tout simplement d’une exploitation de mines, d’un ouvrier qui n’est pas à son travail, et la compagnie n’avait évidemment rien de mieux à faire que de rendre la liberté à ce coopérateur inutile. Qu’arrive-t-il, cependant ? Le mot d’ordre est donné aussitôt ; une partie de la population minière, la plus inféodée aux syndicats, s’agite, se met en grève, faisant violence aux ouvriers désireux de continuer leur travail, livrant une sorte d’assaut à la direction et réclamant, avec des cris de mort, la démission du directeur. Assailli jusque dans sa demeure, traqué de chambre en chambre, seul, à peu près sans protection contre une foule ameutée, le malheureux directeur, forcé enfin dans ses derniers retranchemens, n’a bientôt plus d’autre ressource que de signer sous la menace sa démission pour échapper à la mort. Il n’a tenu à rien que la tragédie qui ensanglantait il y a quelques années Decazeville ne se renouvelât et que le directeur de Carmaux n’eût le sort de l’infortuné Watrin. Voilà le fait. Cette grève, pour le renvoi d’un ouvrier, c’est ni plus ni moins un véritable attentat contre l’ordre public, contre la liberté du travail, contre la vie d’un chef d’industrie.

Depuis, il est vrai, une apparence de calme est revenue à Carmaux. Des forces militaires ont été envoyées pour la protection de la sécurité publique et de la liberté du travail. Les chefs du parquet sont allés représenter la justice et faire des enquêtes. Quelques-uns des meneurs de l’émeute, les plus compromis, ont été arrêtés. La situation ne reste pas moins au fond assez tendue ; elle est d’autant plus compliquée que quelques-uns de ces députés, colporteurs de socialisme, qui accourent partout où paraît l’agitation, n’ont pas tardé à arriver à Carmaux pour se mêler de ce qui ne les regarde pas, pour encourager les grévistes et être un embarras de plus. De fait, les mineurs de Carmaux persistent dans leur grève, réclamant la retraite du directeur, la réintégration de l’ajusteur Calvignac, la mise en liberté des émeutiers arrêtés. La compagnie, pour sa part, sans avoir à s’occuper de l’action militaire ou judiciaire, se retranche dans son droit de maintenir son directeur et de ne pas reprendre un ouvrier dont elle n’a que faire. Les négociateurs s’ingénient à chercher une transaction qu’ils ont de la peine à trouver, qui risque fort de n’être qu’une paix précaire. On en est là à Carmaux ! — À Paris, la grève a été moins tragique, quoiqu’elle ait à peu près le même caractère et procède de la même inspiration. Ici, ce sont les cochers de fiacre qui ont voulu quitter leur siège et ont un instant menacé la population parisienne de lui refuser leurs services quelque peu tyranniques. De quoi se plaignent-ils ? que réclament-ils sérieusement ? quel motif particulier les a décidés à tenter en ce moment l’aventure d’une grève nouvelle ? Ils ont, eux aussi, reçu le mot d’ordre d’un homme qui a l’art de les faire manœuvrer et de leur persuader qu’il va faire triompher leur cause. Ils n’ont pas plus de griefs aujourd’hui qu’hier, ou s’ils ont des griefs, ce n’est sûrement pas la grève qui adoucira leur condition et leur donnera ce qu’ils demandent. Ils en sont toujours à se débattre avec leurs patrons, les entrepreneurs de voitures publiques, sur une moyenne insaisissable, sur un compteur, auquel ils tiennent d’autant plus qu’il paraît presque impossible à établir et que M. le préfet de la Seine, sans en avoir peut-être le droit, vient de décréter, — pour l’an prochain ! Le mouvement, il faut le dire, a manqué de spontanéité et d’entrain. Il n’a pas tardé à céder devant l’attitude des entrepreneurs, qui, à leur tour, ont menacé de répondre à la grève par la grève, en licenciant leur personnel, en fermant leurs ateliers et leurs établissemens. Sous cette menace, la débandade a commencé et les cochers ont repris tant bien que mal leur service ! Le moyen était héroïque sans doute, il a été efficace. puisqu’il a réussi au moins pour le moment ; il montre, dans tous les cas, l’extrémité où l’on en vient.

Ce qu’il y a de frappant dans ces mouvemens qui se multiplient et s’enveniment de jour en jour, c’est que, si les faits sont anarchiques, les idées le sont encore plus ; c’est cet artifice de polémique par lequel ceux qui abusent du droit de grève et de la simplicité des grévistes dénaturent tout. C’est entendu, désormais, dès que l’agitation se manifeste dans une mine ou dans un atelier, dès que la grève paraît, et elle paraît à tout propos, ce sont les patrons qui l’ont provoquée par leur tyrannie ! Si les entrepreneurs des voitures parisiennes refusent de subir la loi du syndicat et de souscrire à leur propre ruine, si les administrateurs de Carmaux prétendent rester maîtres de leurs services, ce sont ces chefs d’industrie qui se mettent en insurrection contre la loi, contre le droit nouveau, contre l’humanité ! Si des ouvriers ameutés saccagent une maison, menacent la vie d’un directeur de mine, c’est la faute du patronat ! On ne cesse de le répéter à des malheureux qu’on abuse. Socialistes et radicaux se plaisent à soutenir et à envenimer toutes les révoltes dont ils espèrent profiter. — Que pourraient donc faire les patrons pour n’être plus ces provocateurs, ces ennemis publics signalés aux représailles populaires ? Oh ! c’est bien simple : ils n’auraient qu’à céder à toutes les exigences, à subir la tyrannie des syndicats. C’est bien simple en effet : seulement ce serait une crise bien autrement grave par la fin de tout travail organisé, réel et sérieux, par le chômage inévitable et irréparable. Ce qui est plus curieux encore, c’est la surprise presque irritée qu’affectent parfois tous ces meneurs de grèves de se sentir isolés dans leurs agitations, de se voir si peu appuyés par l’opinion universelle. Pour un peu, ils crieraient à la conspiration réactionnaire contre le grand mouvement social ! Mais, en vérité, croit-on que la masse nationale, la population laborieuse va prendre feu pour les cochers de Paris ou pour l’ajusteur congédié de Carmaux, pour des grévistes qui saisissent toutes les occasions d’interrompre le travail et même de l’interdire aux ouvriers de bonne volonté ? On s’intéresserait sans doute à des revendications sensées, sérieuses et précises ; on ne s’intéresse pas à des turbulences stériles que l’opinion ne comprend même pas toujours, — qui finissent le plus souvent par d’inévitables mécomptes et des misères nouvelles.

Le plus clair est que, dans ces bruyantes campagnes de grèves, ce dont les chefs, les inspirateurs se préoccupent le moins, c’est de conquérir des améliorations pratiques pour ceux qui travaillent ; ce qu’ils veulent, au fond, c’est tout simplement se servir des masses ouvrières pour soumettre le capital et le patronat, pour rester les maîtres, les arbitres de toutes les industries et se créer une sorte de domination par la force aveugle et obéissante du nombre enrégimenté. Ce qui est trop évident, c’est que, jusqu’ici, avec toutes ces organisations, tous ces syndicats, ces lois qui ont la prétention d’être des réformes sociales, avec tout cela, on n’a réussi qu’à organiser la guerre, une sorte de guerre permanente, sans aucun moyen légal de pacifier les intérêts ou les passions. Rien n’est prévu pour la paix, tout est préparé et combiné pour la guerre. C’est une forme particulière de l’anarchie entre bien d’autres, — et certainement, en fait d’anarchie, un des plus rares spécimens est cette sorte d’insurrection des municipalités socialistes, qui entrent aujourd’hui en scène, qui ne sont en définitive que les alliées ou les complices des agitations grévistes.

Elles sont, à la vérité, peu nombreuses en France, ces étranges municipalités ; elles se démènent, elles font du bruit, comme si elles étaient plus nombreuses, comme si elles représentaient la nation, et elles ont du moins cela d’instructif, de curieux, qu’elles montrent d’avance ce que deviendrait le pays si elles se multipliaient. Un de leurs caractères, c’est qu’elles n’ont pas le moindre souci des lois. Elles prétendent former une fédération de petites communes indépendantes et omnipotentes, se gouvernant, ayant leur police, même leur drapeau, disposant de la force publique. De fait elles ne connaissent que leur fantaisie. Paris a eu quelque temps le privilège d’avoir presque seul un conseil municipal représentant la fleur du radicalisme révolutionnaire. Paris est en train de perdre sa couronne ! Saint-Ouen a la vaillante ambition d’éclipser l’Hôtel de Ville, de décréter des anniversaires, d’avoir son congrès où il avait déjà donné rendez-vous à toutes les municipalités socialistes françaises. Malheureusement Saint-Ouen, qui allait s’illustrer, est éclipsé à son tour par Marseille, qui veut avoir son congrès, un congrès digne de la Canebière, chargé de promulguer le programme de la révolution sociale. Ne dites pas à ces municipalités qu’elles n’ont pas le droit de se réunir, qu’elles violent les lois : elles respectent les lois puisqu’elles les tournent, elles n’en font ni plus ni moins ! Et, en attendant les congrès socialistes, Roubaix jouit déjà de tous les bienfaits pratiques du régime nouveau. Ici tout est socialiste, le maire, la municipalité, les conseillers de toute sorte, les agens. Aussi l’autre jour, un malheureux propriétaire d’un café, apparemment suspect, a vu sa maison saccagée, sa femme rouée de coups. Un ouvrier qui a voulu généreusement s’opposer à ces violences a été victime de son dévoûment d’honnête homme. Ce n’est pas tout ; un adjoint récemment élu conseiller général, marchant avec sa bande, le drapeau rouge en tête, est allé attaquer un. de ses concurrens, qui, pour avoir refusé de s’incliner devant le drapeau, a failli être mis en pièces. Et comme quelques furieux auteurs de ces excès ont été arrêtés, le maire est intervenu aussitôt auprès du commissaire de police qui a eu la faiblesse de l’écouter, pour réclamer la liberté des coupables. Le maire, on a dit le mot, s’est mis « avec les assommeurs contre les assommés. » Voilà qui est clair et qui promet ! Et c’est ainsi que risquent toujours d’être perdues les meilleures causes, et la cause des intérêts populaires trahis par des syndicats sans garanties, et la cause des libertés locales compromises par les excès de quelques municipalités anarchiques.

Comment donc tout cela est-il devenu possible ? Comment peuvent se produire en pleine paix, en plein repos des vacances, des incidens qui ne sont que des incidens si l’on veut, mais qui n’ont pas moins |leur signification et qui répondent si peu aux sentimens, aux vœux, à l’état général du pays ? C’est évidemment la suite d’une série de faiblesses, de complicités du gouvernement, de tous les pouvoirs qui ont toujours peur de ce terrible mot de réaction, qui craignent d’avouer virilement une politique. En ce moment même, M. le préfet de l’Isère ne trouve rien de mieux que d’exalter une loi qui n’est pas une loi, qui a été désavouée parle sénat, — qui compléterait la domination des syndicats et l’asservissement des chefs d’industrie. M. le préfet du Nord regarde d’un œil complaisant tout ce qui se passe à Roubaix. Il faudra bien cependant en finir : c’est le sentiment universel I Dans cette courte session des conseils-généraux qui vient d’occuper quelques jours, les discours n’ont certes pas manqué. Et M. le ministre des affaires étrangères, et M. le ministre des finances, et M. le président du conseil lui-même, et l’ambassadeur de France à Londres, M. Waddington, et M. Jules Ferry, et bon nombre de républicains ont parlé en hommes qui sentent plus ou moins la nécessité d’une politique nouvelle, plus assurée et plus libérale. Malheureusement, les paroles ne sont que des paroles, et c’est par l’action, par une action vigilante, protectrice, réparatrice, que la France paisible peut se sentir garantie dans sa sécurité, dans tous ses intérêts.

Tout se passe autrement en Angleterre, pays de génie pratique et jde vieux usages, où, quelle que soit la hardiesse des réformateurs, la sécurité nationale n’en est point atteinte. Un ministère s’en va, un ministère nouveau arrive, la politique est assurément changée ; mais telle est l’organisation des partis que la transition s’accomplit tout naturellement, sans secousse et sans trouble. Ainsi s’est passée cette dernière crise ministérielle dénouée il y a quelques jours en plein parlement entre minuit et une heure du matin par le vote de non-confiance qui a frappé le cabinet conservateur.

À dire vrai, la discussion de l’adresse à la reine, ce premier acte du nouveau parlement n’était qu’une formalité, une occasion d’explications assez vives entre les partis, entre les conservateurs et les libéraux. Le vote était prévu et connu d’avance. La majorité de quarante voix que les libéraux devaient aux élections s’est retrouvée exactement au scrutin de la chambre des communes. Lord Salisbury s’est tenu pour averti et s’est rendu aussitôt à Osborne pour remettre les sceaux à la reine qui, à son tour, a chargé M. Gladstone de constituer un ministère. Le vieux chef avait assurément ses idées arrêtées et son personnel tout trouvé. L’œuvre ne laissait pas cependant d’être assez compliquée. La difficulté était de concilier les élémens divers de cette majorité nouvelle, de maintenir dans toute son intégrité le programme libéral sans trop effaroucher le vieil esprit anglais, de faire marcher ensemble les Irlandais et le radicalisme grandissant. M. Gladstone a mis tout son art à combiner ces divers élémens entre lesquels, seul peut-être, par son autorité, il peut maintenir une cohésion suffisante. L’aristocratie libérale est représentée dans le nouveau ministère par lord Kimberley, lord Spencer, lord Herschel, lord Ripon, par lord Houghton qui devient vice-roi d’Irlande, par lord Rosebery qui s’est décidé à entrer au foreign office. D’un autre côté, M. Gladstone a réuni autour de lui les chefs les plus actifs du libéralisme, sir William Harcourt, le nouveau chancelier de l’échiquier, — M. John Morley, son premier et plus éminent lieutenant, M.Mundella, sir George Trevely an ; il n’a pas craint de s’associer des esprits hardis comme M. Henri Fowler, M. Altand qui entrent au gouvernement local et à l’instruction publique. Il n’est pas allé jusqu’à M. Labouchère, le spirituel radical qui amuse depuis quelques jours le public par ses indiscrétions sur sa candidature au pouvoir. M. Gladstone n’a pas moins réussi à compléter son œuvre ministérielle comme il l’entendait. Cela fait, les nouveaux ministres n’ont plus eu qu’à se faire réélire, et le parlement a été ajourné au mois de novembre pour être sans doute ajourné de nouveau en novembre jusqu’au mois de février. C’est déjà presque entendu !

Voilà donc le ministère libéral constitué et établi au moins pour quelques mois ! Que fera-t-il maintenant ? Il y a d’abord un point sur lequel il ne peut y avoir aucun doute. M. Gladstone n’a ni la volonté, ni la possibilité d’éluder le premier article de son programme, la grande réforme irlandaise. Il a combattu pour la politique du homerule, il arrive avec cette politique aux affaires ; il est tenu de la réaliser, non pas au hasard, avec la légèreté d’un théoricien chimérique, mais avec maturité, en homme d’État préoccupé de concilier une œuvre de généreuse réparation avec l’intérêt de l’empire britannique. M. Gladstone ne peut non plus songer à écarter toutes les revendications du radicalisme qui est son allié, qui, avec les Irlandais, est une des forces de sa majorité. Il n’ira pas sûrement aussi loin que le voudraient les radicaux, et M. John Morley n’a pas craint de risquer sa popularité, peut-être son élection, en se prononçant courageusement contre la limitation des heures de travail ; mais il y a d’autres réformes possibles, et M. Gladstone n’est pas homme à reculer devant une politique de hardie et libérale démocratie. C’est sur ces points que se livreront les grandes batailles d’hiver entre les libéraux et les conservateurs. Quant à la politique extérieure du nouveau cabinet, on savait bien d’avance qu’elle ne change pas d’un ministère à l’autre, el M. Gladstone, en tenant à s’assurer le concours de lord Rosebery, a voulu certainement donner un gage à ceux qui auraient pu craindre des volte-faces trop subites. Lord Rosebery pourra pratiquer la politique du dernier cabinet, il la pratiquera autrement, et le chef du ministère, pour sa part, en a dit assez, il y a peu de temps encore, pour laisser voir qu’il n’a aucun goût pour les alliances continentales, doubles ou triples, qu’il ne se croit que modérément solidaire des engagemens que lord Salisbury aurait pu prendre. Lord Rosebery, en rentrant au foreign office, pourrait avoir, d’ailleurs, d’autres affaires à traiter si les complications s’aggravaient dans l’Afghanistan, où l’émir, l’allié de l’Angleterre, a eu récemment des démêlés avec les Russes du côté du Pamir et a en même temps à se défendre contre des insurrections qu’il n’a pu réussir à vaincre. Il y a là de quoi occuper un ministère pour son avènement.

Nous vivons décidément dans le siècle des anniversaires, des centenaires qui se multiplient à l’infini : chaque pays veut avoir ses fêtes, ses commémorations. Il y en a de puériles ou de surannées qui ressemblent à des réminiscences archéologiques ; il y en a aussi d’un intérêt plus saisissant, et de tous les centenaires du jour, un des plus mémorables assurément est celui qu’on se dispose à célébrer un peu partout, — en Espagne, en Italie, en France comme en Amérique, — le quatrième centenaire de Christophe Colomb et de la découverte du Nouveau-Monde. Celui-là intéresse l’univers, la civilisation tout entière ; il rappelle un événement qui a livré tout un monde à l’activité humaine, au génie des vieilles races. Entre le jour où le grand navigateur génois abordait cette terre mystérieuse, jusque-là inexplorée, et cette heure du siècle où nous sommes, que de révolutions et de transformations se sont accomplies ! Tout a changé de face, à commencer par ces régions elles-mêmes où à la place des campemens indiens s’élèvent des sociétés nouvelles, des républiques agitées, filles de l’Europe et devenues à leur tour indépendantes. Ni Christophe Colomb et ses compagnons, ni ceux qui l’ont suivi depuis et ont conquis le continent, ne s’y reconnaîtraient. Le jour du quatrième centenaire se lève vraiment sur d’étranges spectacles ; il éclaire surtout cette vaste société américaine qui grandit d’année en année, et en vient à compter soixante millions d’âmes, qui a reçu et reçoit encore des alluvions de toutes les races, qui a les grandeurs des civilisations opulentes et en a déjà les crises, qui a toute la fécondité vivace d’une liberté sans limites et en connaît aussi les déchiremens.

Cette vaste union américaine, en effet, elle est, certes, puissante ; mais elle paie aussi la rançon de ses grandeurs, de la précipitation de sa croissance, de la diversité de ses races, de ses fortunes colossales, de ses excès de production, de ses mœurs industrielles, de ses habitudes de lutte à outrance. Que parlons-nous des grèves de France ou de Belgique ou d’Allemagne ? Les grèves américaines ont un bien autre caractère. Elles se succèdent depuis quelque temps, mêlées de scènes sanglantes et de pillages. Le mois dernier, en Pensylvanie, à Homestead, dans les établissemens métallurgiques de l’opulent M. Carnegie, les ouvriers se plaignaient d’une réduction de salaires et refusaient le travail. Jusque-là, c’était tout simple ; mais la grève, organisée et soulevée par le syndicat ouvrier, n’a pas tardé à s’envenimer. Pendant quelques jours, les grévistes sont restés maîtres de la ville, se livrant à tous les excès, attaquant le directeur dans sa maison, recevant à coups de fusil une police privée à laquelle on avait eu recours, interdisant les communications. Depuis, à Idaho, dans le Far-West, la grève a été bien plus grave encore, les ouvriers syndiqués ont attaqué dans une usine les ouvriers non syndiqués, qui avaient consenti à travailler à salaires réduits, et ils les ont tout simplement massacrés. Il y a eu une centaine de victimes. Plus récemment encore, les mêmes scènes de violence et de meurtre se sont renouvelées à Buffalo, aux bords du lac Érié, et aux mines de Nashville, dans le Tennessee. À Buffalo, c’est la grève des employés de chemins de fer, des aiguilleurs ; à Nashville, c’est une grève de mineurs. Partout c’est moins une grève qu’une sorte d’insurrection ouvrière accompagnée d’attaques à main armée, de pillages et d’incendies. On a été obligé d’envoyer des troupes, et de véritables batailles ont dû être livrées. On peut mettre, si l’on veut, ces scènes assez sauvages à côté des opulentes merveilles que prépare l’exposition de Chicago. C’est l’Amérique nouvelle, l’Amérique vivante, avec ses contrastes, quatre siècles après l’heureuse découverte de Christophe Colomb !

Ch. de Mazade.