Chronique de la quinzaine - 31 décembre 1845
31 décembre 1845

La session est ouverte ; quel en sera l’avenir ? Le ministère a-t-il à craindre dans cette session les orages qui l’ont assailli l’année dernière, et qui ne l’ont pas renversé ? Que fera l’opposition ? que fera le gouvernement ? Le discours de la couronne peut être considéré comme le programme de la session du côté du ministère. Le programme de l’opposition se développera dans la discussion. On peut cependant dire dès ce moment que l’opposition devra surtout s’attacher à suppléer aux nombreuses réticences du discours de la couronne.
Ce discours, en effet, est fort explicite sur les questions que nous appellerons les faits accomplis ; il est court et timide sur les faits en cours d’exécution, et il cherche à éluder la discussion. Ainsi, toutes les questions qui se rattachent à l’indissoluble union de la famille royale et de la France, et qui sont, grace à Dieu, des questions gagnées depuis long-temps, sont un des sujets sur lesquels le discours s’étend avec le plus de complaisance, et sur ce point l’adresse des deux chambres pourra s’étendre aussi avec une prédilection toute nationale. Les acclamations des deux chambres ont même, dès hier, fait la réponse la plus douce, nous n’en doutons pas, aux oreilles du roi, car c’est surtout quand il a parlé de ses fils, qui portent partout avec honneur le nom de la France, c’est surtout alors que les acclamations ont été vives et universelles. Nous espérons que, dans l’allusion que le discours de la couronne et les acclamations de la chambre ont faite au voyage du duc de Montpensier en Orient, il y a une pensée politique.
Il est temps, en effet, que la France s’occupe de l’Orient, et surtout du Liban, si l’on veut que dans ce malheureux pays il reste encore quelques chrétiens. Quel spectacle que celui de la Syrie depuis 1840 ! Que de sang répandu, que de villages brûlés et détruits, que de populations anéanties ! Et tout cela à la face de l’Europe chrétienne, et par la faute de l’Europe ! En Europe, les dissentimens de la diplomatie n’aboutissent qu’à des notes plus ou moins amicales échangées entre les cabinets ; dans le Liban, ces rivalités diplomatiques aboutissent aux violences de la guerre. Les Druses et les Maronites se battent et se détruisent parce que le consul anglais et le consul français ne paraissent pas avoir les mêmes sentimens et le même langage. Nous ne voulons pas rappeler ici toutes les déceptions et tous les désappointemens successifs de la politique française en Syrie depuis 1840 ; nous nous contenterons de faire une remarque et de noter les faits les plus récens de la triste histoire de la Syrie.
La remarque que nous voulons faire, c’est que la question de la Syrie est une de celles qui sont entrées dans le cercle des questions parlementaires depuis le discours de la couronne en 1843. À cette époque, le cabinet se félicitait de l’arrangement des affaires de la Syrie. Le débat sur ce paragraphe fut long ; le ministère eut grand’peine à l’emporter, et, depuis ce temps, les chambres ont droit de demander compte au ministère de l’état d’un pays et du sort de populations qui ont toujours regardé la France comme leur protecteur naturel. À la fin de la session dernière, M. de Montalembert, à la chambre des pairs, appela l’attention du gouvernement sur le malheur des populations catholiques du Liban, et M. Guizot promit que la France interviendrait seule, si elle ne trouvait pas, dans les autres puissances européennes, les dispositions qu’elle avait droit d’attendre : c’est à ce moment aussi que M. Guizot disait qu’il y avait en Turquie un parti qui défendait la politique barbare et astucieuse de la vieille Turquie, et que c’était ce parti qui était l’auteur des désordres et des malheurs de la Turquie ; mais ce parti, ajoutait-il, n’a aucun représentant dans le divan à Constantinople. Voilà sur quelles paroles et par quels engagemens finit la session. Qu’est-il arrivé depuis en Syrie ? Un membre du divan de Constantinople, Chekib, ministre des affaires étrangères, un des membres du parti libéral et modéré, qui représente la jeune Turquie, a été envoyé dans le Liban, comme une sorte d’ange pacificateur, escorté par les vœux et les espérances de la diplomatie française. Il devait réprimer les excès, il devait punir le meurtrier du père Charles, supérieur du couvent d’Abbey, près de Beyrouth ; il devait pacifier les Druses et les Maronites. Voici ce qu’a fait Chekib, qui, sans doute, n’est libéral qu’à Constantinople, parce que c’est là que se joue, sous les yeux de la diplomatie européenne, la comédie de la civilisation turque : Chekib a laissé impuni le meurtrier du père Charles, et il a désarmé les montagnards du Liban, qui se sont trouvés livrés sans défense aux brutalités de la soldatesque turque.
Ne nous y trompons pas, en effet. Le désarmement des populations est une bonne mesure de pacification, quand il y a des lois équitables, exécutées par une autorité équitable et ferme ; mais quand c’est tout le contraire, quand le pouvoir est injuste et fanatique, quand, pour exécuter ses ordres, il n’a que des satellites fanatiques et indisciplinés, alors le désarmement devient une véritable trahison. Il faut dans ce monde être protégé par la loi ou par la force. Ces deux principes se sont partagé le monde : en Europe, c’est la loi qui protège, la loi équitable et forte ; en Orient, point de loi : la force seule peut protéger l’individu. Je sais bien que la Turquie a eu sa fameuse charte de Gulhané ; mais aux portes même de Constantinople, et à plus forte raison en Syrie, une bonne paire de pistolets est une protection plus sûre et plus efficace que la charte de Gulhané. C’est cette protection que le désarmement ôte aux catholiques du Liban. En Europe, le désarmement est une mesure pacificatrice ; en Orient, le désarmement est la manière de livrer le faible aux outrages du fort.
Voilà comment les espérances de la diplomatie française ont été déçues, voilà comment les engagemens pris par M. Guizot sont devenus illusoires. Quel est le moyen de faire respecter en Syrie le nom et la protection de la France, ou plutôt l’humanité ? Le capitaine d’une frégate sur les côtes de Syrie a montré de quelle manière il fallait s’y prendre pour obtenir justice. Un drogman français avait été arrêté près de Beyrouth, maltraité par les soldats turcs et retenu captif. Le capitaine français, sans faire de protocoles, envoya à terre son lieutenant avec quelques matelots et quelques soldats, qui délivrèrent le drogman des mains des Turcs. Ce coup de hardiesse a fait plus pour relever l’autorité et le crédit de la France en Syrie que vingt notes diplomatiques.
Au mois de juillet dernier, un comité s’était formé en France pour secourir les chrétiens du Liban. Nous espérons que ce comité ne cessera de presser le gouvernement de venir en aide à nos frères chrétiens d’Orient. La tribune des deux chambres le secondera dans ce pieux office.
Les affaires de Syrie ne sont pas la seule réticence du discours de la couronne, réticence excusable, puisque aucun acte diplomatique n’est intervenu dans les affaires de Syrie, et surtout réticence concevable, puisque toutes les espérances de la diplomatie française ont été cruellement déçues dans cette occasion.
Le discours de la couronne ne dit rien non plus de l’expédition qu’on paraît vouloir faire contre Madagascar. Nous ne contestons pas l’opportunité de cette expédition, après le mauvais succès du coup de main que nous avons fait récemment de concert avec les Anglais ; mais il faut que ce soit une expédition, et non une conquête. Cette expédition, du reste, a ses difficultés politiques. La ferons-nous de concert avec les Anglais ? devons-nous, même à Madagascar, adopter l’entente cordiale ? Nous n’avons pas grand goût, nous l’avouons franchement, pour ces coopérations perpétuelles ; nous pensons qu’il est bon que la France, hors de l’Europe et dans ses rapports avec les peuples de l’Afrique et de l’Amérique, agisse seule et ne prenne conseil que de ses intérêts et de ses droits.
Voyez en effet à quoi nous a servi, dans la question du Texas, de marcher de concert avec l’Angleterre, de souhaiter avec elle le maintien de l’indépendance de cet état démembré du Mexique. M. Guizot a fait à la tribune une grande théorie sur l’équilibre qu’il fallait établir entre les diverses puissances américaines. L’équilibre européen, en effet, est aujourd’hui malheureusement une théorie ruinée et démentie par les faits. Voilà pourquoi peut-être on l’avait transportée en Amérique, pour voir si elle n’y réussirait pas mieux. L’expérience n’a pas été heureuse. Le Texas a été annexé aux États-Unis, en dépit des réclamations de la France et de l’Angleterre : un nouveau mode de conquête, l’annexion, s’est trouvé introduit dans le droit public de l’Amérique, et dans son message M. Polk n’a pas manqué de protester en termes violens contre la prétention qu’avait l’Europe d’établir en Amérique un équilibre entre les divers états, entreprise qui a toutes sortes d’inconvéniens : celui d’abord de blesser la fierté américaine, et cet autre encore, de viser à l’impossible. On ne peut, en effet, maintenir l’équilibre entre les divers états d’un continent qu’à la condition de trouver entre ces divers états une certaine égalité de forces. L’équilibre ne s’invente pas, il se trouve ; on peut le maintenir quand il existe, mais on ne le crée pas. Or, en Amérique, il eût fallu le créer, car il n’existe pas. Quelle égalité de forces y a-t-il entre le Mexique et les États-Unis ? quel équilibre établir ? à quoi bon vouloir ce qu’on ne peut pas ? à quoi bon blesser, par une malveillance impuissante, les sentimens d’un peuple ami de la France ? La faute de conduite que nous avons faite dans l’affaire du Texas tient à cette solidarité de politique et à cette communauté d’action que l’on veut établir entre la France et l’Angleterre.
Non pas que nous soyons ennemis de l’alliance anglaise, non pas que nous ne reconnaissions avec plaisir l’union chaque jour plus étroite qui se fait entre les deux peuples. L’alliance des intérêts cimente et consolide cette union. Les deux bourses de Londres et de Paris vivent aujourd’hui de la même vie ; elles respirent de la même haleine. Or, de notre temps, la destinée des peuples semble se faire à la Bourse. Nous avons même à remarquer le témoignage que l’Angleterre nous a donné récemment du besoin et du désir qu’elle a de vivre en bonne entente avec la France : nous voulons parler de l’obstacle qui a empêché la formation du ministère whig. L’Angleterre de 1845 n’a pas pu pardonner à lord Palmerston de l’avoir brouillée avec la France en 1840. Lord Palmerston est un homme d’état éminent, un habile orateur ; mais il est une difficulté. Voilà ce que la Bourse de Londres n’a ni oublié ni pardonné ; voilà ce qui a surtout empêché le ministère whig de se constituer. Nous ne méconnaissons pas la signification politique d’un pareil fait, et nous croyons même qu’il a plus de portée qu’on ne le croit en général ; mais ce que nous voulons dire, c’est que ce fait était complètement imprévu, c’est qu’en France personne ne pensait que l’Angleterre ressentît à ce point la nécessité de vivre en sympathie avec la France : il y a donc entre les deux pays une communauté de vie qui est incontestable. Mais c’est précisément pour ne pas compromettre et gâter cette communauté naturelle qu’il est important de ne pas l’exagérer et de ne pas se jeter dans des coopérations qui peuvent aisément devenir des collisions. Laissez les sentimens et les intérêts des deux peuples se rapprocher et s’unir chaque jour davantage par les voies naturelles de la civilisation et du commerce ; mais ne visez pas à une communauté d’action politique ou à un concert d’expédition soit à Madagascar, soit en Amérique pour le Texas et pour l’Orégon ; car là, la coopération que vous acceptez peut devenir ou peut paraître une dépendance. Songez combien cette coordination que vous voulez établir sur tous les points entre la politique des deux pays gêne notre action et affaiblit notre ascendant ; songez à ce qui nous est arrivé l’année dernière pour le Maroc.
Nous ne croyons pas qu’il soit nécessaire, dans la discussion de l’adresse, de revenir sur le traité de Tanger, et nous conseillerions volontiers à l’opposition de ne pas rouvrir un ancien débat. Cependant personne ne peut contester que le ministère n’ait fait la faute de considérer, l’année dernière, la question du Maroc comme une question anglaise, au lieu d’en faire simplement une question africaine. Ce point de vue a tout compliqué. On dit que, dans la prochaine discussion, M. Guizot, avec cette hardiesse qui lui sied si bien à la tribune, compte rouvrir lui-même le débat sur ce point, et soutenir que nous avons bien fait de beaucoup accorder à l’Angleterre dans la question du Maroc, parce que ces concessions, qui ont prouvé notre sagesse, nous donnent le droit cette année d’agir avec une entière indépendance contre le Maroc, et que ce droit est pleinement reconnu par l’Angleterre. Cet argument, s’il est fait, nous semble dangereux. Si notre indépendance a besoin de l’aveu de l’Angleterre, si notre droit d’agir doit être reconnu par quelqu’un dans le monde, nous craignons que l’arbitre que nous choisissons ne soit pas toujours impartial ; nous craignons surtout que nous ne soyons trop empressés à mériter sa bonne volonté.
Y aura-t-il une grande discussion sur les affaires de l’Algérie ? Nous ne le pensons pas. La guerre pèsera sur la tribune et la contiendra. Il faut, en ce moment, pourvoir aux nécessités de la guerre ; voilà le premier besoin du pays. Cependant nous ne pensons pas que le ministère puisse tout-à-fait se cacher derrière ces nécessités, et dérober ses fautes au grand jour des débats. Il a mal exécuté une paix qu’il avait mal faite, et il est curieux de voir comment, par un abaissement progressif, nous avons passé de la gloire de la bataille d’Isly à l’honneur douteux du traité de Tanger, et de là aux désappointemens successifs de l’inexécution de ce traité. Cette inexécution a eu surtout ce caractère, que le ministère a semblé y consentir de bonne grace. On eût dit qu’il s’y attendait, et que, fort content d’avoir pu bâcler un traité tel quel, et de l’avoir fait approuver par les chambres, il s’inquiétait peu de savoir comment il était exécuté.
La prise d’armes d’Abd-el-Kader et les désastres qui ont suivi cette prise d’armes ont averti la France du danger qu’il y avait à ne pas retirer de la victoire tout le profit qu’on peut en tirer immédiatement, et à compter sur le bon effet que produira la modération des vainqueurs. Toutes ces idées, qui sont à peine de mise en Europe, sont en Orient complètement fausses. Malheureusement ç’a été le tort du traité de Tanger, qu’il a été fait pour l’Europe, tort immense, parce que, depuis ce traité, nos affaires d’Afrique sont entrées plus ou moins dans le cercle des questions européennes. Il fallait maintenir énergiquement leur isolement. On a fait le contraire, de telle sorte qu’on aura dorénavant deux choses à faire, et qui se nuiront mutuellement, la guerre en Afrique, et la diplomatie en Europe.
Quelles que soient les fautes du ministère dans la question du Maroc, nous ne croyons pas cependant que la discussion puisse être bien vive à ce sujet à la chambre des députés : non pas que nous pensions que le ministère puisse faire grand fonds sur l’apparition de l’ambassadeur marocain, quoiqu’il ait, dit-on, tout ce qu’il faut pour plaire, et que ce soit un véritable Abencerrage ; mais il y a bien long-temps que les Maures de M. de Florian sont passés de mode, ainsi que ses bergers. Les préoccupations de la guerre sont, à notre avis, la première cause de la modération probable de la discussion sur les affaires de l’Algérie ; outre cette cause spéciale, il y a une raison plus générale qui modérera, selon nous, toute la discussion.
Cette cause, ce sont les chemins de fer et la spéculation qui s’y rattache. Pour l’Afrique, ce sera la guerre qui contiendra la tribune ; pour tout le reste, ce sera la Bourse, et le frein ne sera pas moins puissant. Comment, en effet, voulez-vous qu’il y ait une politique vive, sérieuse, animée, patriotique, quand il y a une préoccupation si ardente des intérêts matériels, quand il y a sur la place près d’un million d’actions, qui sont loin d’être consolidées, qui flottent à tous les vents de la spéculation ? Chacun sait que la moindre agitation politique amènerait une crise fâcheuse. De là un sentiment instinctif de prudence qui est au fond de tous les esprits. Nous ne le croyons bon ni pour la moralité, ni pour la liberté du pays ; mais nous le constatons, et nous sommes convaincus que le calme des premières opérations de la session tient à cet état. Nous irons plus loin ; nous sommes persuadés que les efforts de la discussion la plus vive et la plus ardente triompheraient difficilement de ce calme vide et mou où nous sommes pour le moment, et qu’il faut laisser passer. La réaction est infaillible, et même elle est plus prochaine que ne le croit le cabinet, qui s’applaudit de cette atonie. Peut-on hâter cette réaction par des combinaisons de stratégie parlementaire ? Nous ne le croyons pas, et, pour dire ici toute notre pensée, nous souhaitons que l’opposition échappe également au découragement et à l’exagération. Si elle reste hardiment et fermement sur la brèche, si elle dénonce les fautes du ministère selon la mesure même de ces fautes, si elle s’adresse aux bons et généreux instincts du pays, et si elle met ces bons instincts en parallèle avec les penchans du ministère, si elle ne fatigue pas la majorité par des propositions intempestives qui n’auraient d’autre effet que d’unir et de serrer les rangs de cette majorité par l’habitude de la victoire, si enfin elle accepte hardiment le combat partout, sans le chercher témérairement, nous ne doutons pas que l’opposition ne reprenne l’attitude que semblent devoir lui ôter les premiers évènemens de la session. La victoire que doit chercher l’opposition n’est pas dans les chambres, mais en dehors des chambres, devant les colléges électoraux. La session doit, dès les premières discussions, prendre un caractère électoral : c’est à l’urne électorale qu’il faut viser, et non plus à l’urne parlementaire, car la destinée du pays est dans les élections et non dans les chambres.
Les cortès espagnoles ont été ouvertes le 15 décembre. Le ministère se félicite à bon droit, dans le discours de la reine, de la tranquillité dont jouit le pays et de l’insuccès qu’ont rencontré partout les tentatives des perturbateurs. Jamais, en effet, réformes n’ont été accueillies avec plus de calme que les réformes opérées depuis deux ans, et jamais cependant, depuis 1833, l’état politique de l’Espagne n’avait subi des remaniemens plus profonds. Un fait caractéristique de la situation actuelle, c’est qu’à peine revenu aux affaires, le parti modéré a pu impunément entreprendre et mener à bonne fin cette réorganisation des municipalités dont la simple annonce avait été, en 1840, le signal de sa chute. Sans doute, la déclaration de la majorité de la reine n’a pas peu contribué à une transformation si complète de l’esprit public en restituant à la royauté l’initiative qu’avaient accidentellement usurpée les partis ; mais il faut reconnaître aussi que trois ans de mécomptes ont rendu l’ancienne opposition plus circonspecte : elle commence à comprendre que sa force, son avenir, résident, non pas dans l’émeute, non pas dans des essais d’usurpation qui n’aboutissent qu’à la déconsidérer et à la désarmer au profit de quelques ambitieux, mais bien dans le jeu normal des institutions parlementaires. La dictature militaire enfin, cette théorie qui a si long-temps fermenté au fond du vieux levain ayacucho, ne paraît plus possible. Après l’expérience qu’en a faite Espartero, et, dans un pays où l’armée pourrait constituer à elle seule une majorité, l’absence de cet élément de troubles doit être compté pour beaucoup. Voilà, à notre avis, la triple garantie sous laquelle s’abritent les plans réformateurs du gouvernement modéré.
Ce n’est pas à dire que toutes les difficultés soient épuisées ; il en reste une surtout contre laquelle le parti placé aujourd’hui à la tête des affaires peut venir inopinément se briser : nous parlons de la réduction des tarifs de douane, dont les cortès vont être saisies. S’il est une réforme indispensable, capitale, c’est assurément celle-là : finances, avenir industriel, progrès agricole, amélioration morale du pays, tout en dépend. Le chiffre exorbitant des tarifs actuels offre un tel appât à la contrebande, qu’on peut calculer que les neuf-dixièmes des produits importés en Espagne y pénètrent en fraude. Ruineux pour le trésor, cet état de choses paralyse de plus tout essor industriel : le bon marché résultant de la fraude ne permet pas aux fabricans indigènes de soutenir la concurrence des similaires de l’étranger. L’agriculture n’en souffre pas moins. La protection chimérique derrière laquelle l’Espagne s’est retranchée autorise les autres pays à grever de droits proportionnels les matières premières de la Péninsule. L’étranger sait très bien profiter de la contrebande ; mais il n’en tient pas compte dans les arrangemens commerciaux, qui sont toujours basés sur les chiffres officiels. La contrebande est enfin un foyer permanent de démoralisation ; elle entretient la monstrueuse vénalité des agens du fisc ; elle dresse les populations au mépris des lois : de la contrebande à main armée aux guerillas factieuses il n’y a pas loin. Elle compromet la sûreté des particuliers tout autant que celle du gouvernement : un bandit contumace n’à qu’à s’affilier à la contrebande pour continuer impunément ses brigandages ; la connivence intéressée des douaniers et des assureurs de fraude lui permet d’aller et venir en toute sécurité.
La réforme que médite le gouvernement espagnol est donc l’élément obligé, le véritable point de départ de la réorganisation du pays ; mais ici les obstacles naissent en foule. Tant de capitaux, tant de bras sont engagés dans la contrebande, au-delà des Pyrénées, que l’abaissement des tarifs douaniers y équivaut à un bouleversement social. Voilà le grand, voilà peut-être le seul problème politique de la Péninsule. Pour quiconque étudie la révolution espagnole sans idées préconçues, elle est toute là. Pourquoi, par exemple, les provinces basques, moins façonnées que le reste du pays aux traditions du despotisme, sont-elles devenues, il y a douze ans, le centre de la réaction absolutiste ? Parce que la révolution, à son début, n’avait pas assez dissimulé ses plans de centralisation. Converties, de temps immémorial, en entrepôt de contrebande, grace à la franchise de leurs frontières-nord, les provinces basques auraient tout à perdre à un système de nivellement qui, tôt ou tard, les engloberait dans le cercle douanier. Si, plus récemment, les exaltés, après avoir déblatéré six ans contre la dictature militaire, ont fini par l’introniser avec l’ex-régent, si ces mêmes exaltés, qui avaient opéré le soulèvement de 1840 au cri de : meurent les Français ! se sont insurgés, en 1842-43, au cri de : meurent les Anglais ! c’est qu’ils étaient le prête-nom de la coterie des contrebandiers. L’avènement d’Espartero ajournait tout traité de commerce avec la France, comme plus tard sa chute prévenait le danger plus imminent encore d’un traité avec les Anglais. Aussi, est-ce dans les villes du littoral, et principalement à Barcelone, que les deux mouvemens ont pris naissance. Le projet dont vont être saisies les cortès sera donc un vrai coup de partie pour le juste-milieu espagnol. Le ministère n’en méconnaît pas l’importance, car il réserve la question des cotons, autour de laquelle se groupent de préférence les susceptibilités menaçantes qu’il se prépare à combattre. C’est assez dire qu’il ne veut marcher qu’à pas lents dans la voie périlleuse où la nécessité l’engage. Le temps est d’ailleurs le plus sûr auxiliaire de la réforme des tarifs. La France, l’Angleterre, la Belgique, l’Allemagne, envoient annuellement en Espagne quelques spéculateurs hardis qui, pour tenir tête au monopole des contrebandiers, font participer l’acheteur aux bénéfices de la fraude, en basant leur prix de vente sur le prix réel de revient. Quelques années encore, et les importateurs indigènes subiront, bon gré, mal gré, cette impulsion. Le commerce interlope retombera insensiblement dans les conditions de l’importation légale, et peut-être que, tôt ou tard, il sera réduit à réclamer lui-même ces réformes douanières dont il est aujourd’hui l’adversaire acharné.
Quelle que soit d’ailleurs l’issue de la partie engagée par le cabinet espagnol, les obstacles ne lui viendront pas du côté du congrès. M. Castro y Orozco, candidat du ministère, a été élu président à une majorité de 94 voix contre 51, données au candidat de l’opposition, et cela en l’absence d’environ cinquante députés ministériels, soumis à la réélection, comme ayant accepté des fonctions salariées, et dont on n’avait pas encore vérifié les pouvoirs. La situation est bonne, on le voit, pour le gouvernement modéré ; mais de cette situation même naissent pour lui des devoirs qu’il saura remplir, il faut l’espérer, en tenant tête avec une fermeté prudente aux intrigues des coteries comme aux violences des factions.
On ne sait encore rien de positif sur la nouvelle convention conclue entre la France et la Belgique ; les renseignemens donnés à cet égard par la presse ministérielle de Bruxelles sont trop suspects de partialité pour être pris au mot. On peut cependant les accepter comme l’expression exacte des prétentions et des besoins de la Belgique, et, à ce titre, ils méritent une attention sérieuse.
Voici, d’après ces renseignemens, quels seraient les avantages faits à la Belgique. Le droit sur ses machines serait réduit. Le tarif différentiel du 6 mai 1841 (12 pour 100) serait conservé à ses fils pour deux millions de kilogrammes, maximum des quantités importées depuis 1840. Ce droit ne serait augmenté que de 5 pour 100 en-deçà de trois millions, et de 8 pour 100 au-delà, c’est-à-dire que, dans la limite d’importation la plus reculée, les fils belges ne paieraient que la moitié du droit de 40 pour 100 frappé sur les similaires anglais par l’ordonnance du 26 juin 1842. Enfin, et voici la concession la plus importante, l’amendement introduit, sur la proposition de M. Delespaul, dans la loi du 6 mai 1841, au sujet de l’emploi du compte-fil, serait modifié, ou pour mieux dire annulé au profit des toiles belges. Aux termes de cet amendement, toute fraction de fil, même la plus ténue, est assimilée à un fil entier, de sorte qu’une pièce de toile qui devrait être imposée, par exemple, à 36 fr., tarif des toiles à huit fils, devient passible du droit de 65 fr., si la douane française aperçoit à la loupe cette imperceptible fraction, effet possible de la simple inégalité du fil en un seul point, surtout quand il a été travaillé à la main. C’est là du moins ce que reprochent, depuis deux ans, les tisseurs belges à l’amendement Delespaul. D’après la nouvelle convention, les fractions de fil ne seraient comptées comme fil entier que tout autant qu’on en constaterait l’existence sur toute l’étendue de la pièce. En un mot, toutes les concessions faites à la Belgique par la convention de 1842 seraient maintenues, et on y joindrait des faveurs nouvelles.
Que nous accorderait de son côté la Belgique ? Le maintien des réductions stipulées, en 1842, au profit de nos vins et de nos soieries, le retrait de l’arrêté du 14 juillet 1843 en ce qui concerne nos fils de laine, et l’adoucissement, rien que l’adoucissement des dispositions de cet arrêté en ce qui concerne nos tissus de laine, c’est-à-dire qu’en échange d’avantages nouveaux la Belgique ne nous restituerait même pas les avantages anciens. Qu’on ne l’oublie pas, la France avait acheté, par des concessions exclusives, le dégrèvement de ses vins et de ses soieries ; elle avait droit à un traitement réciproque, et cependant le 28 août, moins de deux mois après l’échange des ratifications, ce dégrèvement était étendu « gratuitement et à titre d’essai » aux similaires du Zollverein. Peu sensible à l’égard de nos soieries, l’effet de cette assimilation a été désastreux pour nos vins, qui, de quatre millions et demi de francs, moyenne de leur importation avant la convention du 16 juillet, sont descendus, après la convention et sous l’empire de l’arrêté du 28 août, à trois millions et demi. Est-ce là rester dans l’esprit de la convention ? Est ce là ce que nos voisins appellent le maintien des faveurs stipulées en 1842 ? Quant à cet arrêté du 14 juillet, dont on nous marchande l’adoucissement, qu’est-il encore ? Un acte d’hostilité, postérieur à la convention et que rien n’a motivé de la part de la France, un manque d’égards d’autant plus inexcusable, qu’il coïncidait avec la prorogation des faveurs gratuites accordées à notre détriment au Zollverein. La Belgique n’aurait pas le droit de nous présenter comme une concession l’abrogation intégrale de cet arrêté, encore moins l’abrogation partielle, qui nous laisse bien loin de l’état de choses consacré par la convention du 16 juillet.
En établissant les griefs de la France, nous n’entendons nullement nous associer aux susceptibilités de la coterie prohibitioniste. L’alliance belge a toujours eu, à nos yeux, une haute importance, que nos voisins s’exagèrent peut-être, mais que, tous les premiers, nous reconnaissons. Nous dirons plus, les bases assignées par les journaux de Bruxelles à la nouvelle convention sont très incomplètes, très inégales ; mais, prises isolément, chacune d’elles peut être acceptée sans détriment pour notre industrie. La réduction du droit sur les machines sera toujours d’une bonne politique commerciale. Le maximum de deux millions, assigné à l’importation des fils belges, est rassurant plutôt qu’alarmant pour les filateurs français, qui, en 1842, craignaient de voir la concurrence belge dépasser ce chiffre. En supposant, d’ailleurs, que les fils belges pussent affronter, au-delà de ce maximum, 5 pour 100 et 8 pour 100 de surtaxes successives, la lutte ne serait qu’entre eux et les similaires anglais. Il suffit de jeter un coup d’œil sur le tableau des importations linières de la Belgique et de la Grande-Bretagne, de 1836 à 1844, pour se convaincre que ces deux catégories d’importations se compensent annuellement, c’est-à-dire que, lorsque l’une décroît, l’autre augmente, sinon dans une proportion mathématique (cette précision n’est pas possible dans les faits commerciaux), du moins dans une proportion approchante, sans que les fluctuations éprouvées par chacune d’elles réagissent d’une façon sensible sur la production du concurrent français. Les concessions faites à l’égard des fractions de fil ne nuiront pas davantage aux toiles françaises. La Belgique importera un peu plus de toiles provenant de fils à la main, et un peu moins de toiles provenant de fils à la mécanique : voilà tout. Les premières seront plus estimées du consommateur, mais elles sont plus chères, ce qui laissera toujours l’avantage à nos toiles, dont la presque totalité emploie le fil à la mécanique. Quant aux faveurs accordées par la Belgique à nos vins et à nos soieries, il faut se résigner à les accepter telles quelles. La France a trop présumé de la délicatesse de ses voisins, en n’introduisant pas dans la convention une clause qui interdît l’extension de ces faveurs aux similaires des autres pays ; mais le mal est fait, et on ne peut pas raisonnablement exiger de la Belgique le retrait, le retrait immédiat surtout, des concessions faites aux vins et aux soieries du Zollverein, aujourd’hui qu’un traité les consacre. Nous n’avons pas d’ailleurs intérêt à isoler la Belgique, car c’est dans son isolement même que réside le principal obstacle à son union avec la France. Le jour où la Belgique pourra nous offrir, soit par le transit vers la Hollande et le nord de l’Allemagne, soit par la réexportation de nos produits vers ces pays, une compensation à l’infériorité de son marché vis-à-vis du nôtre, l’union sera chose facile. Le maintien partiel de la surtaxe dont la Belgique a frappé nos tissus de laine, par l’arrêté du 14 juillet 1843, peut seul donner lieu à des contestations sérieuses. Nous pouvons cependant affirmer que cette quasi-prohibition n’a pas fait grand tort à nos fabricans, qui sont en mesure d’offrir les tissus, rendus à Bruxelles, à l’ancien droit de 180 francs par 100 kilogrammes. Les assureurs du Hainaut se contentent, pour l’importation en fraude des mousselines, des mérinos et des stofs français, d’une prime qui varie entre 6 et 11 pour 100. Nous ne nous applaudissons pas de ce fait ; mais nous le consignons pour l’édification des protectionistes belges. Envisagées chacune à part, ces bases sont donc acceptables ; mais encore une fois elles sont incomplètes, et nos chambres, qui seront appelées, dit-on, à donner un avis préalable sur la nouvelle convention, ne devront pas le perdre de vue. La Belgique nous doit une compensation, et pour le préjudice que nous a causé son arrêté du 28 août 1843, et pour les concessions nouvelles qu’elle réclame au profit de ses tissus de lin. C’est le moment ou jamais, pour la France, de stipuler des garanties en faveur de la seule industrie qui soit restée en dehors de tous les arrangemens commerciaux conclus, depuis quinze ans, entre les deux pays. On le devine, c’est de la librairie que nous parlons.
On a depuis long-temps épuisé tout ce qui restait à dire sur les droits de la propriété littéraire comme sur la moralité de la contrefaçon. Les deux gouvernemens et les deux pays sont d’accord là-dessus. On n’invoque en faveur de cet inique trafic que la difficulté de le détruire ; mais, qu’on le sache bien, cette difficulté n’est pas aussi grande que le prétend le ministère belge et que le croit le ministère français. Les deux partis belges déplorent également, quoiqu’à différens points de vue, le maintien de la contrefaçon : les catholiques, parce que, à la faveur du bon marché, elle inonde les classes populaires de productions dont ils redoutent l’esprit philosophique ; les libéraux, parce qu’elle tue l’essor intellectuel du pays. Grace à la contrefaçon, la Belgique ne compte que deux ou trois écrivains marquans. Si ces deux partis ont jusqu’à présent toléré, quelquefois même protégé la contrefaçon, c’est qu’ils voulaient s’en faire un bouclier contre la France : le premier, dans une pensée d’isolement systématique ; le second, dans l’intérêt de ces étroites susceptibilités qui long-temps lui ont fait voir dans chacune de nos exigences une menace, et dans chacun de nos essais d’union commerciale l’arrière-pensée d’absorber la Belgique politiquement. Néanmoins ce double préjugé s’est singulièrement modifié dans ces derniers temps. Les catholiques reviennent de leurs aberrations prohibitionistes, comme le témoigne leur récente adhésion au projet de loi qui vient d’ériger Anvers en entrepôt franc. Les catholiques ne sont plus d’ailleurs prépondérans. Quant au parti libéral, il commence à trouver ridicule ce rôle de débiteur ombrageux qu’il a pris si long-temps à l’égard de la France. Quatre ans d’opposition à la politique teutomane de M. Nothomb l’ont habitué à étudier et à prôner la nécessité de l’alliance française. Il vient de se passer à cet égard un fait très significatif. Un journal catholique ayant reproché, le mois dernier, à MM. Lebeau et Rogier d’avoir refusé, en 1840, l’union avec la France, que leur offrait M. Thiers, les journaux qui reçoivent d’habitude les inspirations de ces deux hommes d’état se sont récriés très vivement contre cette accusation : preuve évidente que MM. Lebeau et Rogier ne visent plus à la mériter. Après tout, à défaut de la bienveillance et de la bonne foi, nous pouvons invoquer la nécessité. Au mois de juillet 1844, une députation déclarait au roi Léopold que l’industrie linière belge ne pouvait exister que par le maintien des traités avec la France. Sachons nous en prévaloir. Ce sera dès-lors aux chambres belges de décider si une quinzaine de contrefacteurs, employant tout au plus un millier de bras, ont des droits plus sacrés qu’une industrie qui, outre onze filatures à la mécanique, fait vivre 280,396 fileuses et 94,700 tisserands.
Comme nous le disions il y a quinze jours, la fin de l’année, pour la Bourse, a été avancée d’un mois. Depuis la liquidation de novembre, les affaires ont pris un aspect plus rassurant, et enfin les adjudications des chemins de Creil à Saint-Quentin et de Lyon sont venues rendre à la place la vie et l’espérance, qui semblaient presque l’avoir abandonnée. Si rien ne disparaît plus rapidement, rien aussi ne renaît plus vite que la confiance des spéculateurs. Hier encore on tremblait, on se défiait, on revenait des illusions des chemins de fer ; aujourd’hui le vent a changé ; à l’effroi succède la faveur, et voici les promesses d’actions aussi recherchées qu’elles étaient abandonnées la veille. Faut-il se féliciter beaucoup de retours aussi brusques ? Cet engouement qui succède si vite à la défiance ne trahit-il pas beaucoup d’irréflexion, de légèreté, et une bien faible connaissance du fond des choses ? Il faut reconnaître néanmoins qu’en ce qui touche le chemin de Lyon ce revirement subit peut s’expliquer. Par les conditions favorables de son adjudication, et par les avantages évidens de sa ligne, ce chemin mérite les espérances qu’il inspire. Les actions provisoires de ce chemin se sont élevées jusqu’à 135 francs de prime, et tout fait penser qu’elles augmenteront encore. Elles ont eu ce qui a manqué au chemin du Nord, un début modeste, qui offre aux spéculateurs les chances d’une hausse probable, et aux capitalistes, au public prudent, un placement garanti contre les chutes qu’amènent des cours exagérés.
— Le deuxième volume de l’Essai sur la Métaphysique d’Aristote, par M. Félix Ravaisson, vient de paraître in-8o[1]. Ce volume est la suite et non la fin d’un ouvrage tout-à-fait remarquable dont nos lecteurs connaissent déjà la première partie. Chemin faisant, M. Ravaisson a vu la carrière s’étendre devant lui, et il ne s’est pas refusé à la parcourir tout entière. L’auteur termine aujourd’hui l’histoire de la philosophie ancienne dans ses rapports avec Aristote : nous avons retrouvé dans cette partie intéressante les brillantes qualités de l’écrivain philosophe, et nous les avons retrouvées mûries et fortifiées par le temps et l’étude. La Revue s’occupera de cet important travail.
— L’activité renaît dans le haut enseignement. À la Sorbonne comme au Collége de France, plus d’un cours important s’est déjà rouvert. Il y a là, à côté des régions bruyantes que fréquente trop volontiers notre littérature, une arène plus calme et plus haute, qui demeure ouverte aux libres efforts de la critique comme aux paisibles travaux de la science. Pour une ou deux voix imprudentes qui se sont adressées aux passions de la foule, les vraies traditions de l’enseignement gardent là encore plus d’un représentant fidèle qui recherche les sympathies sérieuses et qui les obtient. M. Saint-Marc Girardin, par exemple, ne retrouve-t-il pas chaque année un auditoire nombreux prêt à applaudir sa mordante parole et son inflexible bon sens ? La voie où il marche n’est pas celle des ovations faciles, et cependant M. Saint-Marc Girardin n’y est pas seul. Au Collége de France, M. Philarète Chasles, qui avait à créer devant un public plus habitué aux concessions l’enseignement des littératures du Nord, a compris de même les devoirs de sa chaire ; c’est par l’unique ascendant d’une critique élevée et d’une érudition solide qu’il a conquis son auditoire. Cet auditoire est sympathique et empressé, M. Chasles a pu s’en convaincre à la leçon d’ouverture du cours de cette année, où il a nettement indiqué le but à la fois noble et utile qu’il marque à ses efforts. C’est à concilier l’étude des littératures du Nord avec les exigences du génie français qu’il s’appliquera surtout. M. Chasles admire Shakspeare et Goethe, mais il n’entend leur sacrifier ni Rabelais ni Montaigne. Le sujet qui doit l’occuper cette année, c’est l’influence exercée par la lutte de l’Angleterre et de Napoléon sur le développement du génie britannique. De tels rapprochemens font plus qu’animer l’histoire littéraire, ils la complètent. En appuyant son enseignement sur une base aussi large, M. Chasles a pu s’étonner que des esprits aventureux se soient trouvés à l’étroit dans les limites d’un enseignement analogue. Il a prévenu ses auditeurs en souriant qu’ils ne trouveraient pas dans sa chaire le plus petit messie. On ne pouvait les convier plus spirituellement au culte désintéressé des lettres, et d’unanimes applaudissemens ont prouvé au professeur qu’il était compris.
- ↑ Chez Joubert, libraire-éditeur.