Chronique de la quinzaine - 31 décembre 1846

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Chronique n° 353
31 décembre 1846


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.


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31 décembre 1846.


Les deux tribunes de Paris et de Londres s’ouvriront au même moment, ou du moins à huit jours de distance, et l’extrême simplicité des formes parlementaires chez nos voisins leur permettra non-seulement de nous rejoindre, mais de nous devancer dans la discussion des affaires. Lorsque les débats de l’adresse commenceront à la chambre des députés, les orateurs du parlement anglais se seront déjà fait entendre. Seule, la chambre des pairs, surtout si sa commission active ses travaux, aura l’initiative de la discussion. Le cabinet verra sans doute dans les débats du Luxembourg une occasion favorable d’exposer avec étendue les raisons de sa conduite dans les négociations relatives au double mariage de la reine d’Espagne et de sa sœur. Il lui sera d’autant plus facile de faire devant la chambre des pairs cette exposition calme à laquelle il paraît attacher de l’importance, qu’il ne rencontrera pas au sein de la pairie, sur cette grave question, de contradicteurs systématiques. Si, dans cette circonstance, des hommes politiques n’approuvaient pas tout ce qu’a fait le ministère, ils ne sauraient avoir, surtout au début, d’autre attitude qu’une silencieuse réserve. Quant à des partisans déclarés de la politique suivie pour les affaires d’Espagne, ils ne manqueront pas au gouvernement dans l’enceinte du Luxembourg. On désigne déjà M. le duc de Broglie comme devant apporter au ministère l’appui d’une approbation motivée. Un autre vice-président de la chambre des pairs, M. Barthe, parlerait dans le même intérêt. L’annonce d’un discours de M. le duc de Noailles pique la curiosité.

C’est à la fois pour le cabinet un avantage et une difficulté que d’établir lui-même le terrain de la discussion. En prenant la parole le premier pour poser les questions, on court risque d’indiquer soi-même à ses adversaires des côtés faibles, des points d’attaque, et de leur fournir les élémens d’un plan de campagne. Toutefois, dans les circonstances où nous sommes, la nécessité pour le cabinet de parler le plus tôt possible domine tout. Les plaintes et les protestations du gouvernement anglais ont eu un tel retentissement, que le ministère doit être impatient d’opposer à ces reproches les faits et les raisons sur lesquels il fonde l’espoir de sa justification. Il a d’ailleurs, comme nous l’avons dit, une majorité à raffermir, à éclairer : il faut qu’il lui fasse accepter et sanctionner, par une adhésion éclatante, la situation nouvelle dans laquelle il se représente aujourd’hui devant les chambres. La tache est ardue et complexe. On ne parlera pas moins à l’Angleterre qu’à la France : sans irriter davantage nos voisins, il faut leur démontrer les torts qu’a eus envers nous l’administration whig.

Il y a long-temps que le discours de la couronne n’a eu autant d’importance sous le rapport des questions extérieures. Le gouvernement y donnera la mesure de ses inquiétudes ou de sa fermeté au milieu des conjonctures délicates où nous sommes. Nous espérons trouver dans les paroles que le ministère mettra dans la bouche du roi un ton calme et digne. Il y a deux faits principaux qu’il ne faut songer ni à dissimuler ni même à amoindrir, le mariage de M. le duc de Montpensier et le coup d’état qui a frappé Cracovie. L’irritation manifestée par lord Palmerston ne saurait empêcher le gouvernement français d’attacher au double mariage toute sa valeur politique. Si on était tenté de s’exprimer sur ce point avec quelque timidité, il faut songer que, par cette faiblesse, on se compromettrait gravement, et qu’on donnerait de terribles armes aux adversaires du double mariage. Quelle est la thèse de ces derniers ? Ils disent que le résultat obtenu est fort mince, et, quand ils le comparent aux conséquences fâcheuses qu’il a amenées, ils triomphent. Ils triompheraient bien davantage si, dans le discours de la couronne, on craignait d’insister sur le caractère véritable de cette affaire. Un langage sans franchise et sans fermeté serait donc une faute sérieuse. Quant à la spoliation dont Cracovie a été la victime, comment le gouvernement français, qui depuis seize ans a montré pour une nation malheureuse une sympathie persévérante, serait-il muet aujourd’hui ? Ce silence étoufferait-il le cri de réprobation qui va retentir dans les deux chambres ? D’ailleurs, il y a là un fait nouveau qui oblige plus encore le gouvernement français d’élever la voix. Lorsqu’après 1830 Varsovie succombait, c’était les armes à la main, et la perte de sa liberté était l’inévitable conséquence de la défaite de l’insurrection. En 1846, c’est en pleine paix, sans qu’il y ait eu révolte de la part du petit état de Cracovie, qu’il a été déclaré déchu de ses droits par la fantaisie omnipotente des trois cabinets de Saint-Pétersbourg, de Vienne et de Berlin : ce n’est plus une lutte où le plus fort triomphe ; c’est un acte de bon plaisir qui outrage la justice et viole les traités. Qu’au moins la France et son gouvernement aient pour une pareille conduite un blâme qui ne craigne pas de se produire et des paroles d’une tristesse sévère.

Sur ce point, il sera curieux de comparer le langage des deux gouvernemens de la France et de la Grande-Bretagne. Lord Palmerston est dans une situation singulière. Personne en Europe n’a parlé plus haut que lui en faveur de l’indépendance de Cracovie ; il a même cet été exprimé l’espoir que bientôt les trois puissances mettraient fin à quelques mesures exceptionnelles qui entravaient cette indépendance. Entre la vivacité de ces paroles et le ton plus réservé de M. Guizot sur le même sujet, on a établi une comparaison qui était alors tout en l’honneur du ministre anglais. Aujourd’hui lord Palmerston semble s’apercevoir à peine de la catastrophe qui est venue fondre sur Cracovie. On dirait que la France seule est atteinte et bravée par la résolution des trois puissances. Nous verrons si, en face de son pays et du parlement, lord Palmerston pourra continuer d’affecter la même indifférence. C’est la question d’Espagne qui a le privilège d’attirer toute son attention. Le ministre whig se propose de publier une grande masse de documens ; il ferait, dit-on, imprimer toutes les dépêches relatives aux affaires d’Espagne depuis quelques années. Le ministère français procéderait avec plus de sobriété. M. Guizot ne doit déposer, assure-t-on, sur le bureau des deux chambres que la correspondance diplomatique échangée entre les deux cabinets de Londres et de Paris depuis la notification des mariages de la reine d’Espagne et de sa sœur.

On a parlé de mésintelligence, de tiraillemens au sein du cabinet whig. Ces bruits n’ont à nos yeux ni valeur ni consistance. Lord Palmerston a, dans le ministère que préside lord John Russell, une situation qu’il ne peut perdre par le jeu de quelque intrigue. Les partis en Angleterre ne consentent pas facilement à se priver des services d’hommes considérables ; ils les acceptent et les gardent avec leurs inconvéniens et leurs qualités. Les esprits sérieux n’ont jamais pensé que lord Palmerston pût tomber seul. C’est vers la fin de 1847 que l’Angleterre portera son arrêt sur la durée du cabinet whig ; peut-être à cette époque sortira-t-il du rapprochement et de la transformation des partis un ministère de coalition dont sir Robert Peel sera encore la tête.

Nous n’avons jamais hésité à reconnaître dans lord Palmerston un homme d’état doué d’un talent remarquable ; aussi notre jugement sur sa politique à l’égard du fils de don Carlos n’en doit-il être que plus sévère. Lord Palmerston donne ici un bien grand démenti à ses partisans, qui le représentaient, depuis sa rentrée aux affaires, comme un modèle de circonspection et de prudence. À les entendre, on aurait plutôt à lui reprocher aujourd’hui une réserve excessive. Ses rapports avec le comte de Montemolin seraient-ils par hasard un exemple de cette réserve ? Quand le fils de don Carlos arriva à Londres, il fit connaître à lord Palmerston son vif désir d’avoir avec lui une entrevue. C’en fut assez pour que lord Palmerston s’empressât de faire une visite au prétendant. Aux questions du comte de Montemolin, qui s’informait de quel œil le gouvernement anglais verrait son séjour en Angleterre, le ministre whig répondit qu’il pouvait y demeurer en toute sécurité, en toute liberté. Quelques jours après, le comte de Montemolin visita à son tour lord Palmerston, et cette nouvelle entrevue dura plus de deux heures. Nous n’avons pas la prétention de savoir en détail ce qui s’est dit entre ces deux personnages ; mais cette longue conférence avait fort éveillé l’attention, et l’on n’a pas tardé à parler dans le monde diplomatique des singulières ouvertures que le ministre whig aurait faites au prétendant. Est-il vrai, par exemple, que lord Palmerston ait proposé au comte de Montemolin de reconnaître la reine Isabelle, et de retourner à Madrid reprendre son rang comme infant, comme membre de la famille royale ? Dans la pensée de lord Palmerston, le fils de don Carlos serait ainsi devenu promptement le centre, le chef d’un parti considérable ; il aurait exercé une grande action sur les cortès et aurait pu préparer le rétablissement de la loi salique. Cette proposition n’a pas souri au prétendant ; il l’a déclinée en répondant à lord Palmerston qu’il avait refusé mieux que cela. En effet, il y eut un moment où il dépendait du comte de Montemolin, en souscrivant à certaines conditions, d’épouser la reine Isabelle. C’est ce que le prétendant a rappelé à lord Palmerston pour lui prouver qu’il ne pouvait adopter le parti qu’il lui proposait.

Le fils de don Carlos ne veut pas être traité en infant d’Espagne, car il s’en considère comme le roi. Il restera donc jusqu’à nouvel ordre en Angleterre, et là, avec l’agrément de lord Palmerston, il ourdira des intrigues, contractera un emprunt, achètera des armes, et se préparera à porter la guerre civile dans son pays. On prête au prétendant des projets sur les îles Baléares. Il tenterait de s’emparer de Minorque et s’établirait à Mahon, qui serait sa capitale, en attendant qu’il entrât à Madrid. Ce dessein ne saurait déplaire aux Anglais, qui avanceraient volontiers de l’argent au fils de don Carlos sur l’hypothèque des Baléares.

Le prétendant est dans son rôle quand il s’agite, quand il cherche à réunir, pour l’accomplissement de ses entreprises, de l’argent et des hommes ; mais lord Palmerston est-il vraiment dans le sien, est-il fidèle aux devoirs d’un ministre anglais quand il encourage les menées du comte de Montemolin ? L’Angleterre est partie contractante dans le traité de la quadruple alliance, qui garantit les droits et le trône de la reine Isabelle ; lorsqu’en 1839, don Carlos, fuyant devant Espartero, a cherché un refuge en France, il n’a été retenu à Bourges que de concert avec le gouvernement anglais, qui voulait alors la pacification de l’Espagne. À cette époque, lord Palmerston était aux affaires ; c’est lui aussi qui, en 1834, a signé avec le prince de Talleyrand le traité de la quadruple alliance, et c’est le même ministre qui, en 1846, accueille et favorise le fils de don Carlos, héritier de toutes les prétentions de son père au trône d’Espagne ! Lord Palmerston n’a pas plus oublié tous ces antécédens que son fameux discours de cet été au sujet de Cracovie ; mais c’est son caractère, son habitude de tout sacrifier à l’idée, à la passion du moment. L’étrange conseil qu’il a donné au fils de don Carlos montre bien le fond de sa pensée ; il aurait voulu mettre à côté de la reine Isabelle, dans la personne du comte de Montemolin, un prince factieux qui eût été une menace permanente pour le trône de la fille de Ferdinand VII. L’Angleterre n’eût pas paru sur le premier plan ; seulement elle aurait eu dans le comte de Montemolin un instrument comme elle en avait cherché un dans l’infant don Enrique. De cette manière, le traité de la quadruple alliance, sans être déchiré ostensiblement, eût été tout-à-fait éludé.

Entre les mains de lord Palmerston, la politique anglaise, qui, avec d’autres hommes d’état, est si réfléchie et si consistante, se porte à des extrémités, à des contradictions qui jettent le trouble dans les relations qu’on pourrait croire le mieux établies. Nous l’avons vu, en 1840, sacrifier l’alliance de la France à une apparence d’intimité avec la Russie ; en 1846, il redevient notre adversaire, et de plus il se montre l’ennemi de l’Espagne constitutionnelle. Et quelle est la cause de ce dernier changement ? Une combinaison matrimoniale qui a contrarié les vues et les désirs du ministre anglais. Plus on y songe, plus on demeure convaincu que, dans cette affaire d’Espagne, la France et l’Angleterre se trouvent surtout divisées par des questions de vanité, et encore c’est seulement l’amour-propre de lord Palmerston qui est en jeu. Depuis la mort de Ferdinand VII, l’Angleterre a constamment agi de concert avec la France pour assurer la couronne sur la tête de la reine Isabelle. Lord Aberdeen et sir Robert Peel, qui sans doute ne trahissaient pas les intérêts de l’Angleterre, n’avaient pas songé à rompre cet accord dans les négociations relatives au mariage de la reine Isabelle et de sa sœur. Parce que lord Palmerston a eu d’autres pensées ou plutôt d’autres fantaisies, la France et l’Angleterre sont-elles brouillées d’une manière irréparable ? Il serait insensé de le prétendre, surtout à une époque où l’union des deux premiers gouvernemens constitutionnels n’aurait jamais été plus utile, plus nécessaire à la cause de la civilisation et de la liberté. En Europe, l’entente sincère de l’Angleterre et de la France exercerait une influence salutaire sur l’esprit des gouvernemens absolus ; elle leur inspirerait plus de respect pour les droits garantis par les traités. Dans le Nouveau-Monde, cette entente donnerait aux intérêts européens une force, une autorité que l’américanisme, dans sa sauvage indépendance, serait bien obligé de reconnaître. Qu’on regarde ce qui se passe sur les rives de la Plata. En ce moment même, l’honneur de l’Europe y fait une loi à l’Angleterre et à la France d’agir de concert pour négocier avec Rosas ou pour le combattre. Nous ne doutons pas qu’un moment viendra où les véritables intérêts de la politique parleront assez haut pour imposer silence à des irritations que rien ne motive, à des griefs sans fondemens sérieux ; mais il faut savoir attendre ce moment avec calme et dignité.

C’est en montrant une tranquille fermeté, c’est en sachant prendre son parti d’une situation qu’on est convenu d’appeler l’isolement, que le gouvernement français maintiendra son autorité en Europe. D’ardens adversaires lui reprochent de n’avoir aujourd’hui d’alliance intime avec aucune grande puissance. D’abord quels sont les gouvernemens qui s’appuient aujourd’hui sur des alliances sincères et positives ? Est-ce l’Angleterre ? Apparemment elle ne se croit pas avec la Russie sur le pied d’une étroite amitié, et elle sait avec quelle constance l’Allemagne se défend contre l’invasion de ses produits et de ses marchandises. Entre les trois puissances qui, dans ces derniers temps, se sont entendues pour accabler la petite république de Cracovie, il y a des causes permanentes de division. La Russie pèse sur l’Autriche et la Prusse ; elle les intimide et les domine, mais, tout en subissant cet ascendant, la Prusse et l’Autriche ne se dissimulent pas tout ce qu’elles ont à craindre de cette alliée si hautaine et si exigeante. Si M. de Metternich n’était pas si vieux, le cabinet de Vienne serait moins docile envers le czar, qui prétend exercer son influence sur tout ce qui est slave. Avec plus d’énergie et de persistance dans les idées, le roi de Prusse ne se préférait pas avec tant d’empressement à toutes les convenances du cabinet de Saint-Pétersbourg, et il n’indisposerait pas contre lui l’opinion de Berlin et de l’Allemagne. Où sont donc les alliances sincères et durables ? Si la France n’a en ce moment avec aucune des grandes puissances une étroite intimité, elle est au moins dans une situation franche et normale qu’elle peut accepter sans crainte. Sans être enfermée dans une île comme l’Angleterre, elle a une configuration géographique et une concentration politique qui lui permettent de vivre par ses propres forces. C’est toujours vers la France que les états de second et de troisième ordre se tournent naturellement. Ils comprennent qu’il y a là une puissance tutélaire capable de les protéger contre d’injustes entreprises. Depuis seize ans, la France ne s’est abandonnée ni à l’esprit de conquête ni à l’esprit de propagande ; elle a montré une modération, un sage libéralisme, qui n’ont pas laissé que de lui concilier l’estime et la sympathie des populations dont elle est entourée. Cette situation est-elle donc si mauvaise ?

Qu’on la compare au rôle qu’en ce moment la Prusse a accepté dans l’affaire de Cracovie. L’ambition naturelle du gouvernement prussien est de marcher à la tête de l’Allemagne ; il ne peut s’assurer cette prééminence morale ; qu’en maintenant avec habileté l’indépendance de la nationalité germanique, tant du côté de la Russie que du côté de l’Autriche. Il a tout à perdre en montrant une aveugle soumission aux vues du cabinet de Saint-Pétersbourg, et en suivant avec complaisance la politique de M. de Metternich. C’est cependant à cet écueil que dans ces derniers temps est venu échouer le gouvernement prussien qui a oublié non-seulement toutes les raisons de politique générale qui lui défendaient de se faire le complice de la Russie, mais encore les intérêts les plus positifs de ses populations. Il ne s’est aperçu qu’après coup du dommage que l’incorporation de Cracovie à l’Autriche allait causer au commerce de la Silésie. Il est maintenant en instance auprès du cabinet de Vienne pour demander qu’on ait égard à ses tardives réclamations. Est-ce là une attitude digne de la monarchie du grand Frédéric ? Sans doute, c’est sous le coup de mille obsessions que le roi de Prusse a signé le traité qui dépouille Cracovie de ses droits. Il y a eu d’un côté les agens russes qui l’ont effrayé des prétendus progrès du communisme ; il y a eu d’un autre côté et au sein même de sa famille d’ardens détracteurs de toute alliance avec l’Occident. Ce qui manque aujourd’hui à Frédéric-Guillaume, ce sont des conseillers aussi fermes et réfléchis qu’il est lui-même mobile et léger, un homme tel qu’eût été, par exemple, Guillaume de Humboldt, tel qu’était encore M. de Bulow. Il se dit à présent dans Berlin qu’avec M. de Bulow l’on n’eût pas commis cette grande faute de laisser prendre Cracovie. M. de Canitz, au contraire, était resté trop long-temps à Vienne pour ne pas garder une déférence entière vis-à-vis de M. de Metternich. C’est en sentant le tort matériel infligé au commerce du Zollverein par l’annexion de la république polonaise à l’Autriche que le cabinet prussien s’est d’abord réveillé. La position nouvelle que le gouvernement russe menaçait et menace encore de se créer vis-à-vis du royaume de Pologne a mis le comble aux embarras du roi. Le bruit s’est répandu tout d’un coup que la Pologne entière allait être incorporée à l’empire russe, et qu’on lui ravirait jusqu’à son nom ; ce bruit a été démenti ; mais il n’en est pas moins vrai que le cabinet de Saint-Pétersbourg avait fait pressentir les puissances ses alliées sur un projet qu’il voulait avoir l’air de méditer dans l’intérêt commun, et, s’il a reculé devant une exécution immédiate à cause des répugnances soulevées par ses premières ouvertures, il poursuit du moins avec plus de vivacité que jamais l’abolition des douanes sur la frontière polonaise et la substitution d’un nouveau code au code Napoléon. On s’est sans doute trouvé fort ému à Berlin, car la première conséquence des insinuations russes aurait été une communication transmise à Londres. M. Bunsen, dans une entrevue avec lord Palmerston, aurait dénoncé la marche que prenaient les affaires sur la Vistule, et demandé si l’Angleterre comptait agir au cas où la Russie hasarderait un envahissement de plus, déclarant même avec énergie que la Prusse alors protesterait. Nous souhaiterions vivement que la Prusse, enfin éclairée sur ses plus sûrs intérêts, changeât de front pendant qu’il en est temps encore et comprit qu’elle se trompe en s’appuyant sur la Russie ; son appui naturel est à l’occident, car c’est du nord que lui vient tout son danger. Les Allemands se croient volontiers plus forts que les Russes, parce qu’ils les détestent ; mais ils ne les détestent avec cette violence que parce qu’ils les craignent. Malheureusement, et bien à tort, ils sont aussi vis-à-vis de nous en grande défiance.

Quoi qu’il en soit, ce serait après cette conversation diplomatique entre le ministre de Prusse et le Foreign-Office que le Chronicle, avec un ton d’autorité presque officielle, aurait argué de faux la nouvelle donnée par le Times au sujet de l’incorporation du royaume de Pologne ; le Chronicle réduisait les choses à leur triste réalité, disant qu’il n’était point question d’un si étrange coup de main, et que c’était là seulement la suite de cette lente conspiration contre laquelle on ne pouvait rien avec la lettre des traités. Quant au coup de main lui-même, il le proclamait impossible, tant il était insensé (unwise), et il ne voulait pas croire que la Russie s’exposât à provoquer contre elle une coalition européenne. Enfin nous avons vu dans ces derniers jours le Chronicle se joindre au Times pour répondre avec une égale virulence aux notes de l’Observateur autrichien, et les allusions menaçantes sont devenues de plus en plus directes. On s’attaque non pas à l’Autriche seule, mais aux puissances absolues en général ; on demande à l’Autriche en particulier quels argumens elle a laissés aux puissances constitutionnelles pour engager à la soumission ses sujets réfractaires au cas où ceux-ci manifesteraient désormais l’envie de secouer le joug.

D’autres symptômes modifieront peut-être, dans un avenir peu éloigné, les déterminations du Foreign-Office. Lord Palmerston a bien pu dire que c’était à la Prusse et à l’Autriche de se garder elles-mêmes contre cette immense ambition russe dont elles se sont rendues les complices, mais il le disait aussi en parlant de la suppression de Cracovie, même au temps où il feignait de ne point la croire réalisée : « Ce n’est là qu’un commencement et un prélude. » De nouveaux faits sembleraient justifier aujourd’hui ses prévisions ; les correspondances du Danube doivent donner à réfléchir ; les émissaires moscovites se remuent avec une intrépidité sans exemple en Valachie et en Moldavie. L’incorporation de ces provinces à l’empire serait, d’après eux, chose résolue et très prochaine. Le consulat anglais, inquiet de cette soudaine explosion, demande des instructions plus précises. Les boyards eux-mêmes, sans distinction d’opinion ni de parti, s’effraient plus que jamais à la pensée de devenir sujets russes, et se plaignent partout de l’audace avec laquelle on leur déclare qu’ils vont bientôt le devenir. L’écho de cette agitation est arrivé maintenant jusqu’à Londres ; M. de Brunow, interrogé, a déclaré qu’il ne savait rien. C’est justement l’art de la diplomatie russe d’avoir ainsi double langage suivant les lieux et les circonstances ; ici des agens d’intimidation qui parlent haut et menacent, là des agens de dissimulation qui se font modestes et désavouent ou démentent les premiers pour les mieux servir. Cependant on se trahit quelquefois, et il n’y a pas encore long-temps que M. de Brunow disait assez ouvertement pour que le mot passât dans le public : « Les traités ne comptent que lorsqu’ils ne gênent pas. » La raison qui rassure peut-être lord Palmerston du côté des provinces danubiennes, c’est qu’il suffit d’un ukase pour l’incorporation de la Pologne, tandis qu’il faudrait une armée pour la réduction des Moldo-Valaques. Il en est donc à penser que la Russie ne voudrait pas plus que lui ouvrir une guerre européenne.

Nous voulons croire aussi que la Russie, quelles que soient ses convoitises, n’oubliera pas la prudence dont elle a su jusqu’à présent couvrir son ambition. Elle comprendra que trop d’impétuosité, trop d’audace dans sa marche, pourraient plutôt lui nuire que la servir. Si sincère que soit en Europe le désir de conserver la paix, il y a telles entreprises qui pourraient la troubler de la manière la plus grave. La Russie ne saurait prendre ouvertement une allure conquérante sans exciter en Allemagne un cri d’indignation et de terreur ; elle ne l’ignore pas, et elle évitera, en redoublant d’habileté, de provoquer une pareille résistance. Toutefois il est incontestable que le refroidissement si marqué entre la France et l’Angleterre l’a enhardie dans ses desseins, et ce n’est pas là un des effets les moins fâcheux de la politique suivie à notre égard par lord Palmerston. À l’heure qu’il est, le ministre whig, auquel les projets de la Russie inspirent de l’inquiétude, peut reconnaître que, sans le vouloir, il a lui-même donné des encouragemens indirects à cette ambition si active. Avons-nous tort de dire que les intérêts les plus élevés, comme les intérêts les plus positifs, sont en souffrance par l’extrême froideur qui règne aujourd’hui entre la France et l’Angleterre ?

L’Espagne vient de terminer ses élections, et les amis de la monarchie représentative de la reine Isabelle n’ont pas à se plaindre du résultat. Le parti modéré a une majorité incontestable, et il y aura au sein des cortès une opposition qui sera l’organe constitutionnel du parti progressiste. Au fond, cette situation est bonne : elle dénote que dans la Péninsule des mœurs politiques commencent à se former. On a pu voir que, livrée à elle-même, l’Espagne ne voulait pas retomber dans l’anarchie. Maintenant c’est au parti modéré, qui revient en majorité aux cortès, d’organiser sa victoire, de la féconder, et il a sur ce point des devoirs d’autant plus graves à remplir, qu’il se trouve en face d’un ministère en pleine dissolution : Tout ce qu’a pu faire le cabinet présidé par M. Isturitz, ç’a été de rester debout jusqu’à la fin de l’épreuve électorale : il ouvrira les cortès ; mais, tel qu’il est, il n’a plus d’avenir devant lui. Il faut maintenant que la majorité se constitue, et que de son sein sorte un ministère qui gardera quelques hommes distingués de l’administration actuelle, en les associant à des noms nouveaux.

C’est ce que le parti modéré a compris. Déjà des réunions préliminaires ont eu lieu entre un grand nombre de députés conservateurs ; on s’y est entretenu de la nécessité, pour le parti modéré, de ne pas se diviser par des nuances, par des dissentimens impolitiques, au moment où les progressistes présentent une minorité imposante. Les progressistes auront d’ailleurs, dans les cortès, de brillans orateurs, et chez un peuple que les émotions parlementaires n’ont pas encore blasé, l’éloquence peut avoir la puissance de déplacer la majorité. M. Olozaga va reparaître sur la scène politique. Les modérés doivent donc serrer leurs rangs, et, quand ils auront étouffé toutes les divisions qui séparaient les puritains des conservateurs proprement dits, ils devront songer à porter au pouvoir un cabinet habile et fort qui sache tenir compte de toutes les modifications qu’ont subies les hommes et les choses. Les conservateurs espagnols sont appelés aujourd’hui à comprendre ce qu’a plusieurs fois reconnu parmi nous le parti conservateur : c’est que la force politique n’est pas dans l’immobilité, mais dans l’art de marcher à propos avec l’opinion d’un pays. Sur les listes qui ont déjà couru à Madrid pour la composition d’un nouveau ministère, on a toujours remarqué l’absence du nom de M. Isturitz. Le président du conseil est décidé à la retraite ; il sent qu’il s’est usé par les services mêmes qu’il a rendus. Il partage d’ailleurs aujourd’hui jusqu’à un certain point l’impopularité qui s’attache à la reine Christine, dont il a docilement accepté et suivi la direction politique. Il semblait qu’après l’éclatant dénouement du double mariage, l’opinion eût dû savoir gré à la reine Christine d’un résultat qui est en partie son ouvrage. Il n’en est pas ainsi. L’Espagne voit avec défiance et irritation la reine-mère intervenir dans le gouvernement. Elle ne lui pardonne pas d’avoir ambitionné le rang et les prérogatives des membres de la famille royale pour les enfans qu’elle a eus après la mort de Ferdinand VII, et elle n’a pas de reconnaissance pour l’habileté avec laquelle cette princesse a, dans ces derniers temps, assuré au trône de sa fille l’appui de la France. Cette habileté sera de plus en plus constatée à mesure que l’histoire du double mariage sera connue dans tous ses détails. Si la veuve de Ferdinand VII n’est pas une princesse populaire, elle aura une place parmi les reines politiques dont l’histoire garde le souvenir.

C’est une singulière guerre civile que celle dont le Portugal est le théâtre. Des semaines, des mois se passent sans que la situation des partis soit modifiée, et l’on retrouve à la même place Saldanha et Das Antas. Le gouvernement portugais, en supprimant les journaux, s’est d’ailleurs réservé le droit de ne publier que les nouvelles qui lui conviennent ; aussi à Lisbonne ce n’est que par l’Espagne qu’on apprend un peu ce qui se passe dans les provinces insurgées. Dans ces derniers temps, le parti de la reine a paru reprendre plus d’ascendant. Il arrive chaque jour à Lisbonne quelques soldats qui abandonnent la cause de l’insurrection. Il y a trois mois, les insurgés étaient presque maîtres de tout le royaume, sauf la capitale restée fidèle à la reine ; cependant, malgré cette force apparente, ils n’ont pas osé livrer de bataille décisive. Il faut ajouter aussi qu’après avoir donné l’exemple de l’ordre et du respect de la propriété, les insurgés ont fini par se livrer à des actes de barbarie qui leur ont aliéné l’esprit de la population. On aura une idée de l’état du Portugal quand on saura qu’il est fort dangereux de s’aventurer à trois lieues de Lisbonne.

La guerre civile est non-seulement pour les pays qu’elle désole un cruel fléau, mais elle accuse et montre sous un triste jour le caractère, l’état moral des peuples chez lesquels elle sévit. Nous ne sommes pas surpris de la chaleur avec laquelle le chef responsable du gouvernement grec, M. Coletti, a repoussé, dans sa réponse à une note de lord Palmerston, des allégations injurieuses pour le peuple grec. Dans une dépêche où l’on cherchait en vain quelque trace de la sympathie qu’un gouvernement comme celui de l’Angleterre devrait avoir pour la jeune monarchie constitutionnelle de la Grèce, lord Palmerston avait accusé le gouvernement grec d’encourager par l’impunité le brigandage et l’anarchie. M. Coletti a répondu avec une louable dignité à des imputations aussi étranges : « Je dois, a-t-il dit, exhorter le gouvernement de sa majesté britannique à ne pas se permettre des accusations dont l’impartialité même la plus méticuleuse fait immédiatement justice. » Il est un fait, au reste, qui répond victorieusement aux malveillantes assertions de lord Palmerston : c’est que, pendant la maladie du président du conseil, une tranquillité profonde n’a pas cessé de régner en Grèce. M. Coletti a donc su imprimer à l’administration des habitudes de vigilance et force capable de réprimer l’esprit de désordre. Il y avait eu cependant des tentatives pour ébranler la confiance des populations dans la stabilité du gouvernement. Les adversaires de M. Coletti avaient répandu le bruit que son état était désespéré, et que le roi n’aurait d’autre parti à prendre que de se jeter dans les bras de l’opposition. Sur quelques points, ce langage abusa les esprits, et l’on vit se former des bandes d’agitateurs ; elles furent promptement dispersées. M. Coletti a sans doute en ce moment repris les affaires. Pendant sa convalescence, il a reçu non-seulement du roi, mais de toute la société d’Athènes, les témoignages d’intérêt les plus honorables. La chambre des députés a consacré la première quinzaine de décembre à la discussion de l’adresse en réponse au discours de la couronne. On peut remarquer que la commission qui a rédigé l’adresse a insisté sur les progrès de l’agriculture et sur ceux de la marine marchande, « qui témoignent hautement, dit-elle, de la tranquillité intérieure et de la sécurité au sein de laquelle se développent les travaux du peuple. » C’est une nouvelle réponse aux accusations de lord Palmerston, comme l’a fait clairement entendre le rapporteur de la commission, M. Corphiotaki, qui s’est exprimé sur ce sujet délicat avec une grande convenance.

Les symptômes que nous remarquions dernièrement dans la situation financière sont restés à peu près les mêmes. Nous avons de plus à signaler le paiement des arrérages du 3 pour 100 qui vient d’avoir lieu, et les versemens dans les caisses d’épargne que l’époque des étrennes rend plus considérables. Ce sont là des motifs réels d’amélioration dans les cours, car ces fonds entrent aussitôt dans la circulation et cherchent leur placement. S’il y a eu quelques mouvemens de baisse sur la rente, les chemins de fer n’ont pas suivi cette impulsion, car les compagnies continuent d’espérer que l’administration leur viendra en aide en les dispensant de divers embranchemens et en prolongeant la durée des concessions. Il ne faudra pas s’étonner que ces nouvelles demandes des compagnies ne passent pas sans réflexions et sans critiques. Les partisans de l’exécution des chemins de fer par l’état ne négligeront pas cette occasion de rappeler les avantages de leurs systèmes. Dans les chambres, on a aussi signalé à l’administration l’inconvénient d’entreprendre trop de travaux à la fois, soit au nom de l’état, soit par l’industrie privée. Les nouvelles demandes des compagnies démontrent jusqu’à un certain point la sagesse de ces avis. Toutefois la nécessité d’achever ce qui a été commencé domine la situation. On ne peut priver des compagnies sérieuses qui ont déjà versé des capitaux considérables des secours qui leur sont indispensables pour continuer leurs entreprises. L’état ne saurait refuser sa protection à l’industrie privée après l’avoir lancée dans la carrière. Il s’est produit, dans les derniers mois de l’année qui expire aujourd’hui, un fait assez nouveau pour nos mœurs publiques. L’économie politique a érigé des tribunes dans le pays, et a tenté, dans l’intérêt de la doctrine du libre-échange, une petite agitation. C’est surtout à Paris, à Bordeaux, à Marseille, que les libres-échangistes ont été entendus avec faveur ; on compte parmi eux des économistes fort distingués, comme M. Michel Chevalier, M. Léon Faucher. De leur côté, les partisans du système protecteur n’ont pas pensé qu’ils devaient se résigner en silence à la révolution commerciale dont on les menace. Eux aussi ont formé des réunions, des associations. Sur les différens points de la France, en Alsace, en Lorraine, en Champagne, en Normandie, à Lille, à Toulouse, les protectionnistes ont élu des représentans chargés de rédiger des mémoires et des protestations en faveur de l’industrie nationale. Voilà donc une vaste discussion préliminaire organisée avant tout débat dans les chambres. C’est une enquête spontanée que les intérêts en jeu se sont eux-mêmes chargés de dresser et qui apportera au parlement d’utiles lumières. Il restera aux chambres à soumettre tous ces faits et toutes ces théories à une appréciation supérieure en se plaçant non pas à tel point de vue exclusif de l’économie politique, mais en prenant position dans les larges voies du bon sens pratique.




HISTOIRE DE LA PHILOSOPHIE MODERNE,


par M. Victor Cousin [1]

Lorsque M. Cousin entreprit, il y a quelques années, de reproduire pour le public de nos jours les leçons de sa jeunesse, plus d’un ami de la philosophie le vit avec quelque regret s’engager dans une entreprise qui paraissait plus difficile que glorieuse. Quelques-uns même étaient persuadés qu’un labeur si ingrat fatiguerait bientôt le vif esprit qui se l’était imposé, et qu’il s’arrêterait en route. M. Cousin a tenu ferme, il est allé jusqu’au bout, et ce n’est pas sans une satisfaction secrète et bien légitime qu’il présente aujourd’hui à ses amis et au public les cinq volumes où son premier enseignement reparaît tout entier à la lumière.

Parmi ces leçons, dont l’imposant ensemble forme sans contredit un des ouvrages les plus considérables de notre temps, nous signalerons particulièrement à l’attention du public philosophique celles qui composent le quatrième et le cinquième volumes, l’un consacré au père de la philosophie allemande, Emmanuel Kant, l’autre à la philosophie écossaise, représentée par trois grands personnages, Hutcheson, Adam Smith et Reid. M. Cousin prend une position très nette et très ferme en face de ces deux écoles qui ont entre elles beaucoup plus d’analogie qu’on ne le soupçonnerait au premier coup d’œil. Un premier trait qui leur est commun et qui les rattache étroitement à la pensée générale du XVIIIe siècle, c’est, à des degrés divers, une sorte d’horreur pour la métaphysique. Il faut convenir que le siècle précédent en avait singulièrement abusé. Reid et Kant, comme la plupart des grands esprits de leur temps, n’ont foi qu’à l’expérience, à l’analyse, et leur métaphysique se réduit à une anatomie plus ou moins profonde de l’esprit humain. Mais il est au sein même de l’esprit humain des idées sublimes, des aspirations puissantes, de nobles pressentimens, qui l’élèvent et l’emportent comme en dépit de lui hors des limites de l’expérience, et le conduisent à cette région supérieure où habite, avec la justice infaillible et l’éternelle beauté, le type absolu de la perfection. C’est ici que le grand moraliste qui a écrit la Critique de la Raison pratique, aussi bien que le père de la philosophie du sens commun, protestent hautement contre le sensualisme impie et dégradant de leur époque. Tous deux entreprennent d’arracher au scepticisme les vérités morales et religieuses ; mais tous deux, hélas ! et c’est un dernier nœud qui les rapproche, n’arrivent à ce noble but qu’en prenant des chemins détournés et en évitant plus d’une fois dans leur route la logique inflexible qui leur barre le passage.

Hâtons-nous de dire que ce caractère d’inconséquence est beaucoup plus fortement empreint dans la doctrine de Kant que dans la philosophie moins précise, moins systématique, et en même temps plus sobre, plus sensée, plus compréhensive des sages de l’Écosse ; mais il ne faut pas que les mérites excellens de cette école d’hommes de bien nous ferment les yeux sur ses défauts. M. Cousin, qui ne se repent nullement d’avoir été long-temps et de rester encore écossais à plus d’un titre, n’hésite pas à se tourner contre ses maîtres, quand il les voit succomber à l’esprit de leur siècle, et ne pas tenir d’une main assez ferme ce dépôt de vérités saintes que la Providence a mis sous la garde des grandes philosophies.

L’idée fondamentale de l’école écossaise, c’est de transporter dans les sciences morales la méthode des sciences physiques, et cette idée est excellente, pourvu qu’on ne l’exagère pas. Or, il est incontestable que les écossais l’ont exagérée et que cette exagération a répandu, à leur insu, au cœur même de leur psychologie, des germes de scepticisme qui n’ont pas tardé à paraître. Les sciences physiques ont en effet, depuis Newton, ce caractère distinctif, de rechercher, non les causes des phénomènes, mais simplement leurs lois. Rien de plus ; qu’elles manient l’observation ou le calcul, qu’elles se servent de l’expérimentation directe ou de l’analogie, elles ne visent jamais, si haut que l’induction les conduise, qu’à un seul but : généraliser les faits particuliers. Ce qu’il y a ou ce qu’il peut y avoir derrière les faits, pourquoi et comment ils se produisent, quel est le nombre, la nature et le mode d’action des principes invisibles d’où ils émanent, c’est ce que les sciences physiques ne se demandent pas, ce qu’elles font profession d’ignorer invinciblement. Transportez strictement cette méthode dans les sciences morales, le résultat est évident : c’est le scepticisme, du moins en matière de métaphysique. Comment une méthode qui prétend bannir de la science toute recherche sur la nature des causes pourrait-elle aborder le problème de la nature de l’ame humaine ? Et si c’est déjà pour elle une inconséquence ou au moins une témérité de rien affirmer sur cette humble cause que nous sommes, que deviendra-t-elle en face de la cause souveraine qu’un intervalle infini sépare de la région des phénomènes, et qui nous accable de l’incomparable grandeur de ses attributs ? Si les écossais eussent été parfaitement conséquens, s’ils eussent vu parfaitement clair dans leur principe, si le bon sens, qu’ils avaient pris pour maître, ne les avait pas ramenés dans des voies meilleures, loin de résoudre, comme ils l’ont fait, avec une sérénité et une candeur admirables, les problèmes métaphysiques, ils n’auraient pas même eu le droit de les poser. C’est ce que M. Cousin démontre avec une grande vigueur de dialectique, jointe à une modération de bon goût.

Il montre à merveille que, si la méthode des sciences morales a ce point commun avec celle des sciences physiques de s’appuyer sur des faits, elle en diffère de toute la différence de ces faits mêmes et des procédés qui les recueillent et les fécondent. Les sens et la physique ne sortent pas du cercle des phénomènes ; la conscience atteint les causes : elle saisit en effet dans leur opération même les facultés de l’être qu’elle observe, et non-seulement ces facultés, mais aussi le sujet dont elles sont la vie, principe un et identique dans la variété et la mobilité de ses formes, cause primitive qui devient pour nous le type de toutes les causes extérieures, pour être bientôt le solide point d’appui sur lequel la raison nous élèvera jusqu’à la cause des causes, dernier principe de tous les phénomènes et de toutes les existences.

Voilà une esquisse des différences profondes qui séparent la conscience des sens, les faits psychologiques des faits sensibles, la méthode des sciences naturelles de celle qui appartient en propre à la philosophie. L’école écossaise a proclamé la vraie méthode ; elle l’a appliquée avec sincérité, et souvent avec finesse et avec bonheur, à l’analyse des facultés de l’aine ; mais elle n’en a bien connu ni le génie propre, ni la haute portée, ni les plus grandes applications. C’est par là qu’elle se rattache, comme l’école de Kant, à l’esprit dominant du XVIIIe siècle, c’est-à-dire à un esprit d’empirisme et de scepticisme contre lequel elle proteste, mais qu’elle subit. En signalant ce commun défaut, plus ou moins déguisé, dans deux glorieuses écoles dignes de tous nos respects ; M. Cousin marque avec fermeté sa propre direction philosophique. Il emprunte à Kant et à Reid leur méthode, ou, pour mieux dire, il les rappelle l’un et l’autre à la méthode véritable, que tous deux ont héritée de Descartes, mais dont ils n’ont fait que des applications tantôt infidèles et tantôt insuffisantes. Pratiquée avec plus de largeur et d’exactitude par des philosophes élevés à la grande école de l’histoire, éclairés par les erreurs de leurs pères et affranchis désormais de leurs passions et de leurs luttes, la méthode de Descartes devient capable de fonder une métaphysique aussi ample que le cœur et l’esprit de l’homme, qui satisfasse à tous ses besoins et réponde à tous ses vœux, qui explique les orageuses vicissitudes de son passé, et justifie en la réglant son immortelle aspiration vers le bonheur et vers le bien. Telle est la pensée qui domine cette forte critique de l’école allemande et de l’école écossaise, et, en général, tout l’enseignement de M. Cousin. Les philosophes ne seront pas les seuls à goûter ses leçons : tous les amis de la langue française y admireront un style que la maturité seule d’un éminent écrivain a pu porter à ce degré de correction savante et d’exquise pureté.

— Parmi les obstacles qui s’opposent en France au progrès des études allemandes, il faut compter au premier rang la difficulté même d’une langue dont le génie capricieux se prête singulièrement aux innovations et aux témérités individuelles. Il a fallu le double concours d’une vaste érudition et d’une rare patience pour dénombrer et classer dans le Dictionnaire de l’abbé Mozin les richesses un peu confuses du vocabulaire allemand. Aujourd’hui, cependant, le fruit de tant d’efforts pouvait être perdu si on ne réussissait à mettre le Dictionnaire Mozin au niveau de la génération actuelle. Revoir et augmenter ce volumineux lexique, c’était une tâche qui pouvait à bon droit effrayer plus d’un philologue, et devant laquelle, cependant, un savant professeur de l’université de Tubingue, M. Peschier, n’a pas reculé. Grace à lui, le Dictionnaire Mozin[2] redevient un ouvrage usuel, un guide précieux pour la connaissance des deux langues. L’auteur de ce curieux travail a rendu un vrai service à tous ceux qui, sur les deux rives du Rhin, s’attachent à resserrer les rapports des littératures française et allemande. La réimpression du Dictionnaire Mozin est d’ailleurs exécutée avec le soin qui recommande toutes les publications de la librairie Cotta.



  1. Cinq volumes in-18, chez Ladrange, quai des Augustins.
  2. Dictionnaire complet des langues française et allemande, par l’abbé Mozin. 3e édition ; revue et augmentée par M. Peschier ; 4 vol. in-4°, librairie Cotta, à Stuttgart.