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Chronique de la quinzaine - 31 décembre 1875

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Chronique n° 1049
31 décembre 1875


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




31 décembre 1875.

Le temps passe vite même pour les nations engagées dans les plus laborieuses épreuves. Tout bien compté, voilà la cinquième année qui s’achève depuis que la France, accablée sous les désastres, s’est vue réduite à se ressaisir pour ainsi dire elle-même jour par jour, à se dégager de toutes les funestes étreintes. De toute façon, c’est une heure sérieuse, presque émouvante, puisqu’avec cette année qui expire l’assemblée qui a si longtemps représenté la puissance nationale achève, elle aussi, de vivre. Elle prend son dernier congé, et ne se retrouvera plus à Versailles qu’un instant au mois de mars pour disparaître aussitôt devant les chambres qui vont être élues d’ici là. Dès ce moment, elle a rempli sa mission, elle a terminé sa carrière.

Qui aurait dit à cette assemblée, lorsqu’elle se réunissait pour la première fois à Bordeaux, le 12 février 1871, qu’elle avait devant elle une si longue existence ? Elle le croyait si peu elle-même que deux ans lui semblaient un terme presque démesuré. Qui lui aurait dit surtout que le jour viendrait où malgré elle, de guerre lasse, sous l’influence d’une nécessité impérieuse, elle serait conduite à laisser comme testament politique à la France la république organisée et constituée ? C’est pourtant l’histoire de ce long parlement français, dont la destinée singulière a été de vivre au-delà de toutes les prévisions, et de ne pas savoir toujours ce qu’il voulait ou ce qu’il pouvait faire. Assurément, si exorbitante qu’ait pu paraître quelquefois la durée de cette omnipotence exceptionnelle dans un provisoire trop prolongé, ces cinq années n’ont point été stériles ; elles ne sont point perdues pour le raffermissement de notre pays. La paix reconquise au prix de sacrifices aussi douloureux qu’inévitables, l’insurrection la plus criminelle vaincue et dispersée, le territoire délivré de l’occupation étrangère, le crédit retrouvé par le travail et par la bonne foi, les finances relevées, la réorganisation de nos forces commençant par les lois militaires et par les libéralités du budget, c’est là l’œuvre du patriotisme préparée ou accomplie par le dévoûment de l’assemblée, hardiment inaugurée par M. Thiers, dont le nom reste attaché à cette renaissance nationale. Le malheur des fractions monarchiques de l’assemblée a été de ne point s’en tenir là, de ne pas comprendre que, facilement unies dans tout ce qui intéressait le patriotisme, elles étaient trop divisées pour tenter cette entreprise d’une restauration royale. Leur erreur a été de ne point savoir prendre leur parti à propos, de se perdre dans les irritations et les vaines stratégies, au risque de ne plus former qu’une majorité incohérente de résistance inutile. Elles n’ont pas pu rétablir la monarchie comme elles le voulaient, elles ont été obligées de souffrir l’organisation de la république qu’elles ne voulaient pas, et, en fin de compte, cette dernière année qui s’achève aujourd’hui n’a été pour elles qu’une série de déceptions depuis le vote de la constitution du 25 février jusqu’à la récente élection des sénateurs. Là où elles pouvaient garder une position presque prépondérante en échange d’un concours dont le prix n’était pas méconnu, qui pouvait être décisif, elles sont restées vaincues, évincées du sénat, trahies même par quelques-uns de leurs anciens alliés de l’extrême droite et de l’appel au peuple qui jusqu’au bout ont aidé au succès des listes de la gauche comme pour offrir un suprême exemple de la confusion des partis.

Quoi qu’il en soit, cette élection sénatoriale qui couronne l’œuvre politique de l’année, qui est le dernier acte constitutionnel de rassemblée, est définitivement accomplie. Elle assure dès ce moment au centre gauche et à la gauche une majorité considérable parmi les inamovibles du sénat. Que les vaincus de la droite et du centre droit aient ressenti quelque irritation, qu’ils n’aient point considéré comme une satisfaction absolument suffisante pour leur amour-propre l’élection exceptionnelle de M. le ministre de la guerre ou de M. le ministre de l’instruction publique et qu’ils aient laissé éclater leur amertume, ce n’est pas surprenant ; c’est l’épilogue de l’élection sénatoriale. A la première circonstance qui s’est offerte, M. le vice-président du conseil lui-même n’a point dédaigné d’ouvrir le feu en lançant des traits ironiques contre la gauche, qui s’est résignée à triompher avec l’aide des bonapartistes, et contre la complaisance toute gratuite des bonapartistes, qui ont tout donné sans rien recevoir. M. le duc de Broglie, provoqué par M. Raoul Duval, a parlé à son tour de la coalition des ressentimens et de la haine. Malgré tout, on aurait pu se dispenser peut-être de ces représailles pour plusieurs raisons. D’abord, s’il y a toujours vingt-quatre heures pour maudire les jugemens parlementaires comme les jugemens de toute sorte, les vingt-quatre heures étaient passées, et c’était montrer un peu trop la profondeur de la blessure qu’on avait reçue. En outre, les chefs de la droite et du centre droit auraient pu s’avouer à eux-mêmes que, par leurs combinaisons trop habiles ou trop exclusives, ils avaient contribué à la défaite qu’ils venaient d’essuyer, et enfin ils n’ont pas vu que par leurs récriminations ils provoquaient une réflexion toute naturelle : si la gauche a eu tort d’accepter sans conditions le concours des voix bonapartistes, le 24 mai a eu tort aussi sans doute d’accepter ce concours en le payant libéralement, en rouvrant aux partisans de l’empire la porte des conseils, de l’administration tout entière. À vrai dire, c’est M. le garde des sceaux qui seul, en parlant de ces malheureux sénateurs, a prononcé le mot juste : « Pour moi, nommés régulièrement en vertu des lois constitutionnelles, ils sont la seconde partie de ce personnel gouvernemental que j’appelle de mes vœux : la première est M. le maréchal de Mac-Mahon nommé par vous, la seconde ce sont les soixante-quinze sénateurs que vous avez élus. À ce titre, je ne distingue pas entre eux, je leur voue tout mon respect. Je les reconnais comme des membres du gouvernement définitif de mon pays. » Voilà qui est parler simplement, pratiquement, avec une entière correction constitutionnelle !

C’est à l’occasion de la loi sur la presse et sur la levée de l’état de siège que se sont produits tous ces commentaires contradictoires, parfois irritans ou puérils des élections sénatoriales. Évidemment la loi de la presse n’a été que le prétexte d’une dernière mêlée de partis, d’une dernière intervention de M. le vice-président du conseil à la veille des élections. Par elle-même, il faut l’avouer, la question était assez mal engagée, elle venait tardivement, et elle n’a pu prendre une certaine importance que par la manière dont elle s’est posée, par le caractère politique de la situation tout entière. De quoi s’agissait-il donc ? une loi sur la presse était-elle bien nécessaire, même comme condition de la levée de l’état de siège ? Ce n’est point assurément que les dispositions présentées et soutenues avec fermeté dans leur partie juridique par M. le garde des sceaux soient bien dures ou bien menaçantes. Elles n’innovent guère, elles ne créent ni des délits nouveaux ni des peines nouvelles ; elles rendent tout au plus à la police correctionnelle des délits qui en 1871 avaient été soumis au jury sur un rapport remarquable de M. le duc de Broglie. Ce n’est en aucune façon une atteinte sérieuse à la liberté de la presse, mais c’est une chose curieuse à observer : toutes les fois que les gouvernemens éprouvent des embarras qu’ils se créent le plus souvent, toutes les fois qu’ils ne savent plus que faire, ils se tournent vers la presse comme vers l’unique auteur de tout le mal qui désole le monde, comme si les journaux avaient seuls le monopole de la violence de langage.

Des lois nouvelles sur la presse, en vérité à quel propos ? en quoi peuvent-elles donner au gouvernement des armes plus efficaces que celles dont il dispose ? Ce ne sont point à coup sûr les lois qui manquent, il y en a de toute sorte, de tous les régimes ; elles forment une tradition enrichie périodiquement d’inventions nouvelles ; elles se succèdent depuis ces belles lois de 1819 qui restent un modèle de législation, vers lesquelles on revient sans cesse, et, si l’on voulait agir sérieusement, il n’y aurait qu’une chose à faire, ce serait d’instituer une commission supérieure indépendante chargée de revoir, d’épurer, de coordonner toutes ces dispositions et de former une loi unique, une sorte de code fondamental fait autant que possible pour rester invariable au milieu de toutes les oscillations de la politique. On éviterait du moins ainsi de se perdre dans toute sorte de combinaisons qui déroutent la magistrature. Ce n’est point aujourd’hui, nous en convenons, qu’on peut songer à un travail de ce genre, et une loi partielle de plus, une loi de circonstance de plus n’était point certainement nécessaire, si ce n’est pour ajouter à la confusion. D’un autre côté, il n’est point impossible, que cette question même de l’état de siège, qu’on s’est efforcé de lier à la loi sur la presse, n’eût perdu de sa gravité ou de son opportunité, si elle eût été replacée sur son vrai terrain, si on avait voulu y voir une garantie de vigilance extérieure, non une affaire de répression intérieure, si on s’était préoccupé un peu plus des frontières, un peu moins de Paris, de Lyon ou de Marseille. Il est bien clair que l’état de siège n’est point un régime régulier ni salutaire, même pour ceux qui l’exercent et qui sont souvent les premiers à être trompés. Il n’y a qu’un intérêt supérieur de sécurité nationale qui aurait pu faire admettre que, par une sorte de consentement silencieux, le gouvernement restât armé, sous sa responsabilité, pour des circonstances imprévues et uniquement pour ces circonstances ; mais ceci évidemment suppose la garantie vivante d’un ministère subordonnant tout à une direction générale, gagnant la confiance par un esprit de franche et libre conciliation, évitant de s’alarmer outre mesure, d’alarmer le pays sur des dangers intérieurs qu’il se sent de force à dominer, et donnant à tous l’exemple de la netteté dans l’affirmation, dans la défense de ce qu’on pourrait appeler la politique de la situation, la seule politique possible de la France au moment présent.

Cette politique, qu’on a certes intérêt à connaître aujourd’hui plus que jamais à la veille des élections, est-elle donc si difficile à définir ? Elle est partout, elle apparaît sous toutes les formes, elle se présente d’elle-même dans ses traits essentiels. Il y a des choses qui ne sont pas même en question. Ainsi l’autorité de M. le maréchal de Mac-Mahon n’est l’objet d’aucune contestation, elle reste au-dessus de tous les conflits d’opinions, de toutes les polémiques. M. Laboulaye traçait l’autre jour tout un programme dans ces simples mots, qu’il prononçait devant l’assemblée : « le maréchal et la république ! » Et de fait, dans les révolutions sans nombre dont la France a fait la triste et meurtrière expérience, il n’y a point eu un pouvoir plus sincèrement, plus universellement accepté. Que la politique qui met sur son programme le nom et l’autorité de M. le maréchal de Mac-Mahon doive être en même temps conservatrice, qu’elle soit tenue de garantir fermement la paix intérieure, sans laquelle il n’y a ni vie régulière, ni travail, ni prospérité, aucun esprit réfléchi ne le met en doute. Les républicains sensés eux-mêmes ne méconnaissent pas le danger des agitations, la nécessité de désintéresser le sentiment conservateur du pays, et c’est là encore un point qui n’est contesté que par le radicalisme révolutionnaire ; mais en même temps cette politique, qui se dégage de toute une situation, de tous les instincts, de tous les besoins du pays, cette politique prend nécessairement aujourd’hui une forme et un nom plus précis : c’est la politique constitutionnelle.

On peut en dire ce qu’on voudra, cette constitution du 25 février a du moins le mérite d’être née de la force impérieuse des choses, de l’impuissance des partis, qui ont essayé tour à tour et inutilement d’imposer leurs prétentions. Elle a l’avantage de réunir les garanties conservatrices les plus essentielles, sans enchaîner la souveraineté nationale comme aussi sans la condamner fatalement à une révision que les partis ennemis se promettent de transformer en révolution. Œuvre de transaction, de prévoyance et de raison, elle est comme un traité de paix entre les esprits modérés, et en définitive c’est l’interprétation universellement acceptée. C’est le langage que tient le centre gauche dans un manifeste où il raconte ce qu’il a fait, ce qu’il a voulu faire, où il caractérise justement les institutions nouvelles, en répudiant les « traditions trop fameuses » de la république de 1793. C’est le résumé du programme parfaitement net que M. le ministre des finances vient de signer avec M. Feray et M. Gilbert-Boucher en se présentant pour le sénat aux élections de Seine-et-Oise. Rien de plus simple : « adhérer sans réserve à la constitution et respecter scrupuleusement les pouvoirs conférés à M. le maréchal de Mac-Mahon, — regarder la clause de révision comme une porte ouverte aux améliorations du gouvernement, républicain et non comme un moyen de le renverser. — Faire tous nos efforts pour préserver notre pays d’une révolution, quelle qu’elle soit. » Que disent de leur côté M. Waddington, M. Henri Martin, M. de Saint-Vallier, dans la circulaire qu’ils adressent en commun au département de l’Aisne ? « Nous soutiendrons l’autorité légale du maréchal-président de la république ; nous défendrons fermement la constitution contre les attaques des partis, dont le succès amènerait une nouvelle guerre et peut-être une nouvelle invasion de notre patrie. » Sous des formes diverses, c’est toujours la même pensée : respect du pouvoir de M. le maréchal de Mac-Mahon, politique libéralement conservatrice, union de tous les esprits modérés dans la fidélité à la constitution. C’est un programme qui n’a certes rien de menaçant et qui de plus est assez net, qui se présente sous des traits précis et saisissables. Est-ce la politique que M. le vice-président du conseil a développée plusieurs fois depuis quelques jours, sur laquelle il est revenu jusqu’au bout avec une énergique obstination en lui donnant le nom d’union conservatrice et en ayant toujours l’air de dire, comme l’ancien duc de Broglie : « Est-ce clair ? »

Non, malgré tous les efforts et peut-être à cause de ces efforts, ce n’est pas trop clair. M. le vice-président du conseil est évidemment persuadé que sa politique est d’une complète netteté, et en effet elle en a tout au moins l’apparence. La parole de M. le ministre de l’intérieur est volontiers tranchante et impérieuse, elle ne redoute pas les affirmations hautaines, et, par une sorte d’entraînement, elle devient aisément provocatrice. Au fond, ce qu’il appelle sa politique n’est qu’un ensemble d’instincts tout négatifs, un appel impatient et désespéré aux anciens partis qu’il s’efforce de rallier aux approches du scrutin. M. Buffet, nous en convenons, n’a depuis quelque temps aucune raison de ménager les bonapartistes, qui lui créent des difficultés, et il a même déclaré lestement l’autre jour qu’il n’était pas leur obligé ; il ne met pas moins un calcul visible dans son langage à leur égard, et ce n’est pas de ce côté que vont ses paroles les plus acerbes. M. le vice-président du conseil se flatte qu’en écartant quelques-uns des chefs les plus compromis, ceux qu’on décore du nom de militans, qui élèvent trop haut le drapeau de l’empire, il pourra rallier le gros de l’armée, ceux qu’il appelle des conservateurs disposés à se rattacher à tous les gouvernemens qui les protègent ; mais c’est là son erreur, c’est là que commence la désastreuse équivoque de sa politique. À quoi veut-il donc rallier ces honnêtes conservateurs de tous les partis sur lesquels il paraît tant compter ? Il leur présente un gouvernement auquel il semble ne pas croire lui-même, dont il s’efforce de dissimuler le nom et de voiler le caractère. La république, il n’en faut pas parler, M. le ministre de l’intérieur ne la connaît que parce que le chef de l’état porte le nom de président de la république. Quant à la constitution, oui sans doute il faut la respecter, puisqu’elle est faite, puisqu’elle est la loi du pays ; après tout cependant, on ne doit pas s’en exagérer l’importance. Ceux qui l’ont le plus étudiée seraient fort embarrassés de dire que « c’est le dernier mot de la sagesse politique. » Peu de publicistes, peu d’hommes d’état, pourraient prévoir « quel sera l’effet dernier de certaines combinaisons de cette constitution. » Attendons l’expérience, bien téméraire serait celui qui oserait affirmer que cette expérience sera favorable à la constitution ! Ce serait a émettre une assertion qu’il serait impossible de justifier. »

Soit, la constitution du 25 février n’est pas flattée : M. le vice-président du conseil est assez clair quand il le veut. C’est là cependant, on en conviendra, une étrange manière d’attirer d’honnêtes conservateurs pleins de perplexités que de leur présenter un régime politique sous cette figure. M. le ministre de l’intérieur le fait à bonne intention, il ne veut pas les décourager dans leurs espérances, pas plus qu’il ne veut, comme il l’assure, les blesser dans leurs souvenirs, dans leurs regrets et dans leurs affections. Seulement il s’expose à ce que ces alliés, auxquels il adresse un si touchant appel, lui répondent qu’ils aiment autant garder leurs anciennes opinions, qui triompheront infailliblement à la prochaine révision, puisque le régime actuel est si médiocre et si précaire. Avouons-le, c’est probablement la première fois dans l’histoire qu’un ministre se charge de traiter ainsi une constitution dont il est le gardien et l’exécuteur, c’est la première fois qu’un chef de cabinet donne l’exemple de cette défiance ironique à l’égard de la loi qu’il a la mission de faire respecter. Non, cela ne s’est jamais vu ; on a bien vu quelquefois des hommes d’état promettre à leurs créations politiques la perpétuité, M. Buffet est le premier qui commence par mettre de la cendre au front de la constitution qu’il a contribué à faire en lui rappelant sa fragilité et la brièveté probable de ses jours. Et si M. le vice-président du conseil croit si peu lui-même aux institutions qu’il sert, qui sont la force légale du gouvernement auquel il appartient, comment peut-il avoir l’autorité morale de la persuasion sur le pays, qui n’est d’aucun parti, qui ne comprend rien à toute cette casuistique, qui ne demande qu’à entendre des paroles nettes et à voir clair ?

Que peut penser le pays ? Il est nécessairement porté à être d’autant plus perplexe qu’il voit la contradiction partout, même dans le gouvernement. M. le garde des sceaux s’incline, comme il le doit, devant le voté qui a fait les sénateurs, de même qu’il s’est incliné devant le vote qui a fait la présidence de M. le maréchal de Mac-Mahon ; M. le vice-président du conseil déclare presque la guerre, une guerre d’épigrammes si l’on veut, à la partie inamovible du nouveau sénat, et il fouille le scrutin pour atteindre l’élection dans son origine. M. Dufaure, en défendant la loi sur la presse, dit simplement sans détour : « Nous voulons protéger la république constitutionnelle ! » M. Buffet met une affectation évidente à éviter de prononcer ce mot, et il ne se sert du nom de M. le président de la république que pour en faire une menace. M. le ministre de la justice dit avec un loyal bon sens que, si un candidat, dans les élections prochaines, lui assurait dès ce moment que la constitution est mauvaise, il lui refuserait sa voix parce que ce candidat, devenu député, ne ferait pas une expérience sincère du nouveau régime ; M. le ministre de l’intérieur ne dit pas précisément que la constitution est détestable, et il se garde encore plus de dire qu’elle est bonne, il reste dans le doute, faisant par son attitude, par son langage, la propagande de la désillusion et de la défiance au profit de l’union conservatrice opposée à l’union constitutionnelle. Sérieusement à quoi peut s’arrêter le pays au milieu de toutes ces contradictions dont les préfets sont chargés de dire le dernier mot dans le choix des candidatures privilégiées ou recommandées ?

Que M. le vice-président du conseil soit un conservateur, même un conservateur ardent, qu’il se préoccupe avant tout des nécessités de défense sociale, du danger des agitations révolutionnaires, des propagandes radicales, et qu’il se fasse un devoir de combattre la sédition sous toutes ses formes, soit, on ne peut pas s’en étonner. Là n’est pas la question, ou du moins on ne fera pas à M. le ministre de l’intérieur un crime de sa vigilance ; mais le meilleur moyen de servir les intérêts conservateurs à l’heure où nous sommes, ce n’est point évidemment d’exagérer le péril, d’assombrir passionnément, systématiquement la situation et d’appauvrir l’armée conservatrice de toutes les forces que peuvent lui offrir les partisans du nouveau régime. C’est le double piège où tombe à chaque instant M. le ministre de l’intérieur. Oui, sans doute, le radicalisme est un péril ; qu’on le combatte sans faiblesse, ce n’est pas seulement un intérêt conservateur, c’est aussi un intérêt libéral. Après cela, il est bien clair qu’un peu de sang-froid, ne gâterait rien, et c’est peut-être une étrange manière d’accréditer notre pays devant l’Europe que de le représenter comme un volcan toujours prêt aux éruptions. A entendre M. le ministre de l’intérieur, la guerre civile serait partout prête à éclater, les bandes insurrectionnelles seraient menaçantes et n’attendraient qu’une défaillance des pouvoirs publics pour se précipiter sur nous. Le radicalisme révolutionnaire est à l’œuvre dans l’ombre des sociétés secrètes. Nous serions toujours, comme aux plus mauvais temps, entre l’anarchie et la dictature ! Pour un peu d’agitation électorale qui se prépare, le pays risquerait d’être pris de vertige, « affolé de terreur ! » C’est une triste tactique ou une dangereuse méprise de parler ainsi. La France est plus calme, et les révolutions ne la tentent pas. Il peut Y avoir des foyers incandescens, des régions plus faciles à enflammer, plus accessibles aux propagandes radicales ; la masse du pays est essentiellement modérée, attachée à ses intérêts, avide de paix et de travail. Il suffit pour la diriger, pour la rassurer, d’avoir un peu de fermeté et surtout une bonne politique. La France n’est révolutionnaire que par accès, elle est conservatrice par essence, bien entendu dans la limite de la société moderne et de tout ce que représente ce mot de société, moderne.

D’un autre côté, si tant est qu’il y ait péril, est-il bien prudent de procéder sans cesse par ce système de défiance et d’ombrage que M. le vice-président du conseil érige presqu’en dogme dans tous ses discours, de déclarer presque la guerre même aux partisans les plus modérés de cette constitution que M. le ministre de l’intérieur est censé représenter au pouvoir ? M. Buffet, dans une conversation rapportée par un journal anglais, aurait dit, assure-t-on, qu’il doutait sérieusement qu’on pût être du centre gauche et conservateur, que cela lui semblait incompatible. Authentique ou non, le mot résume ce système d’exclusion et d’élimination passionnée. Aux yeux de M. le ministre de l’intérieur, il n’y a de vrais conservateurs que ceux qui pensent comme lui : tout le reste est radical, plus ou moins révolutionnaire, et voilà un certain nombre d’honnêtes gens en France qui sont en train de passer radicaux sans y songer. Des hommes comme M. Casimir Perier, M. Laboulaye, M. Léon de Maleville, M. Léonce de Lavergne, M. l’amiral Pothuau, le général Chanzy, qui ont été nommés sénateurs, sont évidemment des radicaux ! M. le ministre de l’intérieur prétend former son armée à sa manière, avec ceux qui s’inquiètent fort peu de la constitution, qui gardent « les affections et les regrets » des anciens partis, bonapartistes ou légitimistes. À ceux-là et à ceux-là seuls, M. Buffet réserve le nom de conservateurs, sans se demander à quoi il s’engage.

Eh bien ! avant d’aller plus loin, M. le vice-président du conseil pourrait relire avec fruit les pages que M. le comte de Montalivet consacrait ici même, il y a deux ans, à l’illustre Casimir Perier et à son ministère en 1831. Il verrait là ce que c’est qu’un vrai ministre conservateur vivant dans les circonstances les plus difficiles, luttant sans trêve, sans faiblesse et sans peur, mais sans recourir jamais à des mesures extraordinaires et à des lois d’exception, ayant à se défendre non-seulement contre les excès révolutionnaires, mais contre les emportemens de réaction, non-seulement contre ses adversaires, mais encore contre ses amis, et livrant à la discussion de tous les jours ces fortes maximes, qui restent des règles : « À force de s’épurer, on s’isole. — Il faut respecter les lois, puiser dans l’ordre légal et dans la force morale qui en découle les moyens d’action et d’influence. — Il n’y a que les gouvernemens faibles qui recourent aux moyens exceptionnels. Toutes les fois que vous nous confierez l’arbitraire, nous refuserons d’en profiter. — Ce qui perdrait aujourd’hui la France, ce serait cette incrédulité qu’on chercherait à lui inspirer par de sinistres présages qui jetteraient le découragement dans les esprits, la défiance dans les intérêts, la lâcheté dans les cœurs. — Le gouvernement se fait un devoir d’être impartial envers tout le monde et de n’épouser les passions d’aucun parti. » Et avec ces pensées viriles Casimir Perier contribuait plus que tout autre à fonder un régime qui a donné dix-huit années de paix à la France. Si M. le vice-président du conseil s’inspirait de cette hardie et libérale politique, il renoncerait à son union conservatrice restreinte, qui n’est fondée que sur des antipathies et des malveillances communes ; il contribuerait lui-même à créer cette union constitutionnelle plus large où se rencontreraient tous les modérés, où auraient trouvé naturellement leur place au premier rang ces princes d’Orléans qui se retirent aujourd’hui de la vie publique, qui déclinent au moins toute candidature dans les élections prochaines. M. le duc d’Aumale et M. le prince de Joinville, en écrivant aux électeurs de l’Oise et de la Haute-Marne qu’ils vont cesser volontairement de représenter, ont-ils obéi à des scrupules honorables, à un sentiment délicat d’une position exceptionnelle ? Toujours est-il qu’en se retirant des assemblées, où ils auraient sûrement retrouvé leur place, ils restent les serviteurs du pays, et aujourd’hui comme hier ils ne refuseraient pas leur appui à cette modération libérale qu’on rend parfois difficile dans le conflit des passions, des prétentions contraires.

M. le vice-président du conseil peut être tranquille, si cette politique de modération et de libéralisme qui doit être la politique de la France était menacée, il ne serait pas seul à la défendre, il trouverait des auxiliaires dans tous les partis sérieux. Il a pu le voir récemment lorsqu’au milieu d’une de ces séances confuses, tumultueuses, qui ont marqué la fin de l’assemblée, M. Naquet a eu l’étrange idée de proposer une amnistie en faveur des condamnés de l’insurrection de 1871. Des membres de la gauche eux-mêmes se sont empressés de réclamer la question préalable en accusant le protecteur des insurgés de se livrer tout simplement à une manœuvre électorale, et M. le ministre de la marine n’a rencontré que de la sympathie en prouvant que, si les déportes de la Nouvelle-Calédonie ne sont pas satisfaits de leur sort comme on l’a dit assez naïvement, ils n’ont à essuyer d’autres rigueurs que celles que comporte leur position. Le député radical a été un peu impatient, il aurait du attendre quelques jours de plus : sa proposition d’amnistie, par une douloureuse coïncidence, eût trouvé une justification complète dans cette cérémonie funèbre qui vient d’avoir lieu aux Invalides pour honorer la mémoire du général Lecomte et du général Clément Thomas, assassinés à Montmartre le 18 mars 1871. Voilà qui pouvait figurer dans l’exposé des motifs de l’amnistie !

À vrai dire, la réponse décisive à M. Naquet est dans les travaux de la commission des grâces pour ceux des condamnés qui ont mérité l’indulgence ; pour les autres, pour ceux qui subissent encore l’expiation, elle est dans les ruines qui encombrent encore Paris, dans les souvenirs lugubres, sanglans, de ce grand crime national accompli en présence et au profit de l’étranger. La réponse, elle est aussi dans le rapport que M. le général Appert vient d’adresser à l’assemblée sur les opérations judiciaires qui ont suivi l’insurrection de 1871. Là point de déclamations, point d’esprit de parti : c’est la simple série des faits, c’est la tragédie complète en chiffres, en statistiques. C’est le résumé d’une longue et patiente instruction, et le rapport de M. le général Appert, qui a présidé lui-même à cet immense travail, ce rapport a un double mérite : il prouve tout à la fois la libérale attention que mettait le gouvernement à maintenir toutes les règles protectrices et le soin scrupuleux, impartial, avec lequel ces opérations si compliquées ont été poursuivies jusqu’au bout par la justice militaire. Oui certes, ce fut le plus grand, le plus criminel des attentats, qu’aucune amnistie générale ne peut couvrir, qu’on ne peut oublier, et qu’il faut expliquer aussi par un de ces concours de circonstances qui ne se produisent pas deux fois au courant de plusieurs siècles. C’est à une politique de fermeté patriotique, d’équité supérieure, de réparer ce qu’il y a de réparable, et le meilleur souhait dont on puisse saluer, pour nos affaires intérieures, cette année qui va s’ouvrir, est tout entier dans ces mots du dernier manifeste du centre gauche : « notre programme, c’est la formation d’une majorité nouvelle fondée sur le respect de la loi, c’est la consolidation de la république que nous avons décrétée, c’est l’avènement d’un grand parti constitutionnel et national qui emporte enfin toutes nos divisions intestines dans un large courant d’opinion. »

La paix, la paix intérieure et extérieure, c’est le premier des biens, le premier des besoins dans notre pays et dans tous les pays. Elle triomphera sans doute parmi nous dans les élections qui vont s’accomplir, qui organiseront les pouvoirs réguliers et définitifs du régime constitutionnel de la France. Elle sera aussi, il faut le croire, maintenue en Europe ; elle sortira encore une fois victorieuse de toutes ces complications dont la plus grave est celle qui est née des affaires orientales. Assurément tout n’est point fini ; l’Herzégovine n’est point pacifiée, les bulletins racontent chaque jour des combats dont l’issue varie naturellement selon que la dépêche vient de Constantinople ou du camp insurgé. Les populations slaves, spectatrices de cette lutte, sont toujours agitées et inquiètes comme si leur sort allait se décider. La Turquie n’est pas sortie des inextricables embarras au milieu desquels elle s’est fait depuis longtemps une habitude de vivre. Le dernier mot de tous ces incidens qui se sont succédé dans ces derniers mois, de toutes ces négociations énigmatiques qui se sont nouées entre les grandes puissances n’est point dit encore. À la rigueur, c’est une crise intime qui continue, qui se développe lentement, mystérieusement. Après tout cependant une chose est bien certaine, cette crise ne s’aggrave pas, elle est jusqu’à, un certain point atténuée d’avance par les intentions ostensiblement pacifiques de tous les cabinets. Elle s’est tout au plus compliquée récemment d’un incident diplomatique qui, à la vérité, peut paraître assez embarrassant au premier abord, mais qui en réalité ne peut avoir une influence décisive sur le dénoûment de ces étranges affaires. C’est le comte Andrassy, on le sait, qui s’est chargé de préparer le programme de réformes que les trois empires du nord, après s’être entendus avec les autres puissances, devaient proposer au sultan. Or pendant que le premier ministre autrichien était à ce travail, qu’il parait avoir déjà communiqué à Saint-Pétersbourg, le cabinet turc de son côté publiait spontanément un firman par lequel il promet une fois de plus toutes les réformes possibles. Qu’en sera-t-il de ces réformes spontanées ou des réformes qui allaient être proposées ? Comment conciliera-t-on l’acte souverain de la Porte et le programme sur lequel les cabinets du nord sont occupés à délibérer ? C’est là aujourd’hui la difficulté. De toute manière, entre la proposition ou la promulgation des réformes et l’exécution il y aura toujours loin en Turquie.

À vrai dire, la seule question sérieuse est celle des garanties, et sur ce point les gouvernemens du nord s’entendront sans doute avec les cabinets de l’Occident, comme ils n’ont cessé d’en témoigner l’intention. En un mot, la question rentrerait dans le domaine des affaires européennes soumises à une délibération commune. Ce serait ce qu’il y aurait de mieux. Là évidemment la paix inspirerait toutes les résolutions. Elle aurait pour garantie non-seulement les sentimens des puissances du nord, qui se sont réservé jusqu’ici un rôle distinct, mais les efforts combinés de la France, de l’Angleterre et de l’Italie, qui n’hésiteraient point à concerter leur action. Est-ce qu’en effet tout ce qui se passe dans le monde, tout ce qui peut menacer la sécurité universelle, n’est pas de nature à renouer, à resserrer l’alliance des nations occidentales ? est-ce que tout n’indique pas la nécessité, l’utilité de cette alliance pour l’honneur et le bien de tous ? On a pu s’émouvoir un instant en France de l’affaire de Suez ; aujourd’hui cet incident est éclairci ; il était ramené récemment encore par lord Derby à ses vraies proportions, et la France n’a point à s’alarmer d’un acte de prévoyance de la nation anglaise. D’un autre côté, on disait récemment en Angleterre : « Le temps viendra où les circonstances exigeront que la France reprenne sa situation en Europe… » Ces sentimens communs aux deux pays sont une des meilleures garanties de la paix, qui est dans le désir et sans doute dans la volonté de tous, qu’il faut souhaiter à l’Orient et à l’Occident, à nos amis et à nos ennemis, aux Slaves, qui cherchent à conquérir une condition meilleure, comme à l’Espagne, qui se prépare à porter le dernier coup à la guerre civile. Puisse donc cette année qui s’ouvre dans la paix se clore dans la paix !

CH. DE MAZADE.