Chronique de la quinzaine - 31 décembre 1884

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Chronique n° 1265
31 décembre 1884


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.



31 décembre.

Encore une fois nous voici ramenés, par l’invincible cours des choses, à la dernière heure d’une année expirante, à la première heure de l’année nouvelle, à ce moment unique, insaisissable, où il ne reste plus qu’à regretter le temps perdu et à faire des souhaits pour l’avenir.

C’est le destin des hommes et des peuples : pour tout ce qui vit, les années se succèdent et se pressent sans qu’on puisse les retenir, poussant le grand troupeau humain dissémine dans l’univers, partagé en nations de toute sorte, sur la route qui conduit vers l’éternel inconnu. A peine a-t-on franchi une étape, il faut aborder l’étape nouvelle, et tout ce qu’on peut faire avant de se remettre en marche, avant d’aller vers cet inconnu toujours fuyant, c’est de s’arrêter un instant pour mesurer du regard le chemin qu’on vient de parcourir, pour embrasser d’un dernier coup d’œil ce passé d’hier, où il y a souvent plus de bruit que d’œuvres sérieuses, plus de fautes et de mécomptes que d’espérances réalisées et de bien accompli. Ce que sera l’avenir, même l’avenir de demain, personne ne peut le dire, tant les événemens trompent parfois tous les calculs et tous les vœux ; ce qu’a été le passé d’hier, c’est déjà de l’histoire, et certes s’il y a eu dans des temps qui commencent à devenir lointains, des années heureuses, bienfaisantes, dignes de rester honorées dans la mémoire des hommes, celle qui s’achève aujourd’hui, il faut l’avouer, n’entre pas dans l’histoire d’une manière bien triomphante. Ce n’est pas qu’elle ait été marquée par des désastres caractérisés, par des crises violentes, par des guerres ou des révolutions meurtrières ; elle a passé, elle arrive à sa dernière heure sans trouble apparent. Elle n’a pas été, si l’on veut, plus malheureuse que bien d’autres que nous avons vues ; elle n’a pas été non plus assurément brillante et féconde pour la France. Cette année 1884 qui s’en va, après bien d’autres, sans gloire et sans profit, elle n’a donné au pays, impatient d’être bien servi, ni les œuvres généreuses et utiles, ni l’éclat des grands débats publics, ni le réveil moral, ni l’essor des prospérités matérielles, ni la garantie d’une politique rassurante par ses inspirations comme par ses procédés. Elle est l’année des expéditions sans direction et sans issue, d’un trouble inutile dans les institutions par une révision de fantaisie, des désordres et des embarras croissans dans les finances françaises, naguère encore si puissantes. Elle n’a pas ouvert le règne des aveuglemens et des imprévoyances inauguré depuis trop longtemps déjà par une politique qui se dit républicaine et qui n’est qu’un système de perpétuelles concessions aux idées fausses, aux passions et aux plus vulgaires intérêts de parti ; elle l’a continué en l’aggravant, et elle finit d’une façon assez piteuse, par une sorte d’aveu d’impuissance des assemblées et du gouvernement, réduits à ne pouvoir ni se décider sur les questions de l’Indo-Chine, ni donner une organisation sérieuse an sénat pour compléter la révision, ni même voter un budget à demi régulier. C’est le dernier mot de la situation de la France au moment où vient de se clore une session extraordinaire aussi stérile et aussi vaine que l’avait été déjà la session ordinaire du printemps.

La vérité est que cette médiocre année qui finit laisse nos affaires extérieures, particulièrement nos affaires de l’extrême Orient, dans une obscurité assez peu rassurante. Où en est la politique de la France avec l’Angleterre, avec l’Europe, au sujet de l’Egypte, au sujet de ces questions africaines, qui semblent être devenues le point de départ d’évolutions ou de combinaisons passablement énigmatiques ? Quel système compte-t-on suivre dans noire entreprise du Tonkin, dans nos démêlés avec la Chine ? C’est là ce qui reste plus que jamais assez obscur. On s’enveloppe de mystère comme si l’on poursuivait de profonds desseins et, en définitive, les plus récentes explications données devant les chambres n’ont rien expliqué ni rien éclairci. Assurément notre diplomatie n’est pas tenue de dire à tout propos ses secrets, de raconter heure par heure ce qu’elle fait, au risque de compromettre les plus sérieux intérêts du pays ; elle ne peut traiter les affaires avec autorité et avec succès qu’en sachant se taire quand il le faut, c’est entendu. Si le gouvernement d’aujourd’hui ne revendiquait son droit de discrétion et de réserve que pour mieux agir sans bruit, pour user résolument de sa liberté dans l’intérêt des affaires dont il est chargés, si on était bien sûr qu’il en fût ainsi, il n’y aurait pas à se plaindre. On prendrait son parti de ne rien voir, de ne rien savoir, on patienterait en attendant sans trouble un dénoûment heureux pour le pays ; mais ce qui fait justement qu’on se défie aujourd’hui du mystère, qu’on s’inquiète d’une incertitude systématiquement prolongée sur des questions où l’ascendant de la France est en jeu, c’est que, depuis l’origine, le gouvernement n’a réclamé son droit de réserve ou n’a même assez souvent déguisé la vérité que pour mieux cacher ses irrésolutions et son inaction. Lorsque l’année qui s’achève commençait à peine, il y a déjà bien des mois, on venait précisément d’obtenir des crédits d’une certaine importance pour en finir avec cette question du Tonkin. Dans tous les camps, sans distinction d’opinion, les hommes les plus sérieux, les plus autorisés par leurs services, comme M. le maréchal Canrobert, se hâtaient d’accorder au gouvernement les crédits qu’il demandait, en le pressant d’assurer d’abord à nos soldats les moyens de vaincre, de dégager ensuite la France le plus promptement possible de ces complications lointaines. Qu’est-il arrivé ? L’argent a été dépensé visiblement sans résultat. Cette année a été passée tout entière à ne rien faire, ou plutôt à avancer pour reculer, à négocier des traités peu sérieux et immédiatement violés, à engager de petites campagnes de mer ou de terre pour s’arrêter presque aussitôt, faute de forces suffisantes, à délibérer sur les moyens d’expédier des renforts sans paraître en envoyer, à flotter sans cesse entre la guerre et la paix. Avec une liberté complète de résolution, avec de larges subsides, on n’est arrivé à rien, et aujourd’hui, après une année écoulée, c’est la même scène qui recommence exactement. Des crédits plus importans encore que ceux de l’an dernier ont été récemment votés, et depuis tout est retombé dans le silence, comme si le pays n’était pas intéressé à voir clair dans ces complications où il a pour enjeu sa dignité, la vie de ses soldats et ses ressources !

Que fera-t-on cependant aujourd’hui après tant de tergiversations et de faux calculs ? La paix est à peu près impossible pour le moment, puisque la médiation anglaise parait avoir définitivement échoué et que la Chine en est venue à ce point d’arrogance qu’elle n’admet même plus le traité de Tien-Tsin. Est-on sérieusement décidé à trancher la question par la force ? Il faut alors sortir de toutes les ambiguïtés, regarder cette situation en face et ne plus se contenter de demander au commandant en chef de l’armée d’Afrique de former quelques nouveaux bataillons de tirailleurs algériens ou de la légion étrangère. Ce n’est plus là qu’un expédient insuffisant. Il faut se résoudre à envoyer un vrai corps expéditionnaire, et, par le plus étrange oubli, ni le gouvernement ni la chambre n’ont même trouvé le temps d’examiner l’organisation des forces coloniales qui a été proposée, que M. le ministre de la guerre représentait comme une mesure de première nécessité. On a voté les crédits, on n’a pas voté l’armée coloniale, et on hésiterait probablement encore, par des considérations électorales, à donner à M. le ministre de la guerre le droit de puiser dans la masse des disponibles pour remplacer les soldats de l’armée active qu’il pourrait fournir. En d’autres termes, à l’heure qu’il est, nos politiques sont peut-être plus embarrassés, plus perplexes que jamais dans une situation nécessairement aggravée. C’est là, on en conviendra, une manière de traiter les affaires qui n’est point de nature à éclairer, à rassurer le pays sur ces entreprises qu’on lui propose sans pouvoir lui dire ce qu’on veut réellement.

Un des traits caractéristiques du moment présent, en effet, c’est cette difficulté d’arriver à des résolutions précises et sérieuses, d’aboutir, selon le mot de M. Gambetta, et cette difficulté n’est pas seulement apparente dans la politique des expéditions lointaines, elle est sensible en tout, dans les propositions du gouvernement, dans les discussions, dans l’incohérence des lois, dans la façon dont on pratique le régime parlementaire. Le fait est qu’on n’aboutit pas ou qu’on n’aboutit qu’à la dernière extrémité, sous la pression d’une nécessité impérieuse. Cette loi électorale du sénat, qui a fini par être votée récemment, en est certes un des plus frappans exemples. M. le président du conseil a imaginé pour occuper les partis, pour illustrer l’année, cette savante diversion de la révision constitutionnelle. Cette révision, œuvre d’une frivole tactique, elle a commencé par être aussi bruyante que laborieuse ; elle a été néanmoins accomplie selon les vues de M. le président du conseil, et la première, la seule conséquence de cette réforme adoptée dans la confusion était la nécessité d’une réorganisation du sénat par un nouveau système électoral. Soit ; après tout, si on l’avait voulu, il restait encore assez de temps pour voter cotie loi, même une loi préparée avec réflexion et suffisamment mûrie. On a si bien fait cependant qu’on n’est arrivé à voter une loi destinée à transformer le sénat qu’à la dernière heure, à la dernière minute ; on a tout expédié au pas de course, dans la confusion, et encore a-t-il fallu, pour ne point bouleverser toutes les conditions légales, ajourner les prochaines élections sénatoriales au 25 janvier. Un premier résultat de cette manière de bâcler les plus graves affaires du pays, c’est que la session législative, qui, selon la constitution, s’ouvre avant la mi-janvier, devra s’interrompre aussitôt et qu’il y aura inévitablement un mois de travail perdu. Un second résultat, c’est qu’on n’a pas même songé, — on ne s’en est pas donné le temps, — à faire une loi sérieuse telle que le sénat ne pût en souffrir ni dans son autorité, ni dans sa dignité et son indépendance. L’unique préoccupation a été d’aller vite, de profiter de la circonstance pour faire une loi de parti, d’ouvrir le Luxembourg par un nouveau système de répartition des électeurs sénatoriaux, à une foule de candidats obscurs, députés fatigués, notaires de province, dont le seul titre est de se dire républicains. Le succès de cette tactique n’est point impossible. On en a déjà le vague instinct. Le sénat lui-même commence à se sentir d’avance diminué et affaibli. S’il échappe par le prochain scrutin au rôle modeste de chambre d’enregistrement et de consultation que M. le président du conseil, dans son libéralisme éclairé, dans son zèle pour les institutions, lui promettait récemment, il aura de la chance. De sorte que cette grande réforme improvisée dans les conciliabules de parti, après avoir commencé par du temps perdu, risque de finir en laissant le sénat atteint dans son essence constitutionnelle, dans sa force morale. Et c’est là ce qu’on appelle affermir la république ! L’œuvre est digne de cette stérile et médiocre année qui s’achève ; mais s’il y a un point où les politiques du jour viennent de montrer leur impuissance, cette impossibilité d’aboutir qui est un des signes du temps, c’est assurément le budget.

Oui, en vérité, voilà un spectacle bien fait pour édifier et rassurer la France, à qui on demande depuis quelques années plus de trois milliards de contributions ! En pleine paix, sans qu’il y ait eu une circonstance sérieuse, une apparence de crise qui ait pu détourner et absorber les pouvoirs publics, on n’a pas pu réussir à voter le budget de 1885, et pour y suppléer on n’a pas pu même arriver à observer des règles qui sont les garanties les plus essentielles de l’administration de la fortune nationale depuis un siècle.

Ce n’est point cependant que le temps ait manqué aux politiques du Palais-Bourbon : ils avaient le budget entre les mains depuis le 28 février : ils ont eu tout le temps voulu pour interroger la situation financière, pour étudier ce double phénomène de la diminution des recettes et du progrès des charges publiques, pour chercher enfin les moyens de couvrir les déficits créés par un série d’imprévoyances, par l’excès des dépenses inutiles et des entreprises ruineuses. Ce n’est pas non plus que la commission des finances ait été gênée dans son travail par des oppositions importunes et batailleuses : depuis que les républicains sont au pouvoir, ils ont inauguré une nouvelle ère de garanties libérales, ils ont systématiquement exclu des commissions financières les oppositions qui, sous d’autres régimes, avaient la place due aux minorités. Eux seuls et leurs amis ont le droit de scruter le budget dans ses mystères et d’en profiter. S’ils ont montré leur impuissance, ce n’est point du tout qu’ils aient été troublés ou ralentis par des circonstances imprévues. L’explication est plus simple, elle est dans la manière même dont la commission républicaine des finances comprend et remplit son rôle. Dès qu’elle est nommée, elle n’a plus d’autre pensée que de retenir le budget le plus longtemps possible ; elle n’est jamais pressée. C’est à peine si, au mois de juillet, on peut lui arracher les contributions directes dont les conseils généraux ont à faire la répartition. Pour le reste, par une sorte de fantaisie d’omnipotence jalouse, elle tient à demeurer jusqu’aux derniers jours de l’année maîtresse de la loi des finances, dût l’administration générale du pays en souffrir. Et, de plus, dans son travail, dans la préparation du budget, la commission ne tend à rien moins qu’à se substituer au gouvernement, changeant tous les rôles, toutes les conditions de responsabilité, ajoutant aux dépenses, supprimant au passage des services créés par des lois, introduisant ses préoccupations de parti et de secte dans les finances. C’est ainsi que, cette année même, pour couvrir un déficit de plus de 100 millions, on n’a trouvé rien de mieux que de supprimer un certain nombre de services des cultes, d’imposer les congrégations, — jusqu’à ces braves et secourables Petites Sœurs des pauvres qui, au dire d’un conseiller municipal de Paris, ont la singulière idée de recueillir des vieillards, des malheureux qu’elles ne peuvent pas nourrir ! Il en résulte que, soit lenteur calculée, soit inexpérience, soit passion de parti, la commission ne fait plus qu’une œuvre tardive et compliquée, artificielle et incohérente, qui doit nécessairement être contestée et révisée. Si le sénat se bornait à enregistrer ces belles imaginations, il ne servirait à rien, il mériterait certes de disparaître ; s’il prétend exercer son droit, au risque d’être accusé de soulever des conflits, il lui faut du temps, et, lorsque tout cela arrive à la dernière heure de l’année, il ne reste plus, si l’on veut échapper à un vote sommaire, sans garantie pour le pays, qu’à se tirer d’affaire par un expédient qui n’est qu’un aveu d’impuissance, une sorte d’abdication parlementaire. C’est ce qui vient d’arriver ; c’est la moralité d’une situation qui est tout entière l’œuvre de la politique prétendue républicaine.

Comment sortir de là ? C’était l’essentiel avant tout. Il y avait, il est vrai, un système connu, admis jusqu’ici, ces malheureux douzièmes provisoires, que M. le président du conseil, dans un jour de fierté, a appelés durement une humiliation, — qui sont, dans tous les cas, la dernière ressource des régimes dans l’embarras. C’était le moyen le plus simple, le moins compromettant ; il était, à ce qu’il parait, trop modeste : il n’a pas suffi au gouvernement, qui s’est mis à la recherche d’une autre combinaison, qui a imaginé de demander aux chambre » le budget des recettes pour l’année entière et le vote d’une somme d’un milliard pour suffire aux dépenses des trois premiers mois. Malheureusement on n’est arrivé ainsi qu’à un expédient d’un autre genre, aussi déplorable que le mal auquel il prétend remédier. Chose étrange ! parmi les garanties qu’on est occupé à rechercher, à conquérir depuis un siècle, une des premières a toujours été que le budget des dépenses devait précéder le budget des recettes, qu’il ne devait pas y avoir de dépense admise sans une recette correspondante, que chaque service devait avoir son affectation de ressources, que toutes ces choses marchaient ensemble. Paire voter aujourd’hui le budget des recettes pour l’année entière et une masse d’un milliard pour trois mois sans affectation légalement définie, c’est certainement une innovation des plus dangereuses, ou, pour mieux dire, c’est un retour au temps des procédés discrétionnaires, et, au lieu d’être en progrès, il faut l’avouer, nous voici en train de rétrograder. La politique républicaine fait de singuliers miracles ! mais il y a quelque chose de plus grave, de tout aussi périlleux du moins. Le gouvernement s’est fait allouer d’un seul coup un crédit d’un milliard. Comment M. le ministre des finances se chargera-t-il de répartir cette somme ? Quelle sera sa règle ? d’après quelles données agira-t-il ? La chambre des députés a supprimé des crédits affectée notamment à des services des cultes sur lesquels le sénat ne s’est pas prononcé, qui continuent à exister légalement, puisqu’il n’y a jusqu’ici qu’un vote partiel et incomplet. Ces services vont-ils disparaître dès ce moment ou seront-ils conservés ? Le gouvernement se propose, assure-t-il, de les maintenir provisoirement, sans les payer, en se réservant de demander au besoin, dans trois mois, des crédits supplémentaires. Et si ces services étaient définitivement supprimés dans trois mois, si les crédits supplémentaires étaient refusés, qu’en serait-il ? On n’échappe, on le voit, à une difficulté que pour tomber dans la confusion, et c’est ainsi que cette année, après avoir médiocrement commencé, finit par l’incertitude dans nos affaires de l’extrême Orient, par une loi qui menace le sénat dans son autorité, par un grand désordre et un aveu d’impuissance dans les affaires financières de la France. Pauvre héritage, que l’année nouvelle a le droit de n’accepter que sous bénéfice d’inventaire !

Des agitations pour peu de chose, des incohérences de politique et de parlement, des désordres financiers, des malaises d’industrie, des entreprises dont on ne peut encore prévoir l’issue, c’est donc là tout ce que laisse à la France, en mémoire de son passage, cette année qui s’en va. Elle n’a peut-être pas été beaucoup plus brillante ni plus féconde pour l’Europe, pour tous les pays, grands et petits, qui forment ce qu’on est convenu d’appeler la famille européenne. Elle a été, il est vrai, une année de paix continentale, et la paix est toujours bienvenue pour les peuples ; elle ne lègue pas à l’année nouvelle de trop mauvaises apparences, des menaces de conflits à courte échéance. On ne peut pas dire non plus qu’elle ait marqué son passage dans la politique par des événemens bien saillans ou bienfaisans, par des actes de diplomatie propres à remettre l’équilibre ou la clarté dans les relations générales des nations. C’est une de ces années qui ne comptent pas dans l’histoire, qui passent sans dommage et sans profit, sans changer sensiblement les situations. Des affaires, des incidens, des antagonismes avoués on inavoués, des volte-face dans les rapports des cabinets, des négociations, des médiations et des conférences, il y en a eu sans doute, il y en a toujours. Il y a eu de quoi occuper les diplomates et défrayer les curiosités qui veulent du nouveau, n’en fût-il plus au monde. De tous ces incidens qui se succèdent et se croisent, à travers lesquels se joue la comédie perpétuelle des influences rivales, les uns sont déjà passés et presque oubliés comme cette entrevue de Skierniewice, où les trois empereurs se sont rencontrés pour renouer d’anciennes amitiés, de vieux liens de solidarité dynastique ; les autres durent encore et ne sont peut-être pas près de finir. Il est certain, par exemple, que cette question égyptienne, qui a déjà passé par tant de péripéties, ne semble pas toucher à un dénoûment, qu’elle n’a point avancé d’un pas depuis la conférence qui s’est réunie cet été à Londres pour ne rien faire, que tout paraît au contraire être plus obscur et plus embrouillé que jamais. L’Angleterre en est jusqu’ici pour les propositions financières dont elle a pris l’initiative après l’échec de la conférence de Londres, et qui n’ont point évidemment trouvé auprès des cabinets un accueil des plus empressés. Des puissances comme l’Allemagne, la Russie, à leur tour, sans se hâter de répondre à l’Angleterre, se tournent vers le Caire, vers le khédive, réclamant impérieusement leur part d’autorité et d’influence dans l’administration de la caisse de la dette égyptienne. D’un côté, les Anglais poursuivent avec quelque embarras et quelque lenteur, mais avec fixité, une politique dont ils hésitent à dire le dernier mot ; d’un autre côté, un certain accord s’est fait visiblement entre les puissances du continent pour sauvegarder les droits, les intérêts européens sur les bords du Nil et maintenir, dans tous les cas, le caractère d’internationalité de l’Egypte. C’est là le fond du débat : on a de la peine à s’entendre et on ne s’entendra pas, tant que l’Angleterre n’aura pas à offrir des garanties plus précises, plus décisives à l’Europe. Avec la question égyptienne, qui était déjà un legs de l’année précédente et qui n’est pas près de finir, s’est élevée tout à coup cette question du Congo, à laquelle on ne pensait guère, il y a quelques semaines, et qui est maintenant, elle aussi, l’objet des délibérations d’une conférence réunie à Berlin sous les auspices du chancelier d’Allemagne.

On ne prévoit pas bien encore, on ne peut pas prévoir, à vrai dire, ce qui sortira de cette réunion où il s’agit de résoudre des problèmes tout nouveaux au sujet de territoires inexplorés, presque inconnus, de l’intérieur de l’Afrique, et des fleuves qui sillonnent ces contrées. Ce qu’il y a de plus clair et de caractéristique, c’est que cette conférence d’un ordre particulier réunie à Berlin n’est que la manifestation d’une idée à laquelle cèdent la plupart des gouvernemens européens, l’idée de la politique coloniale, de l’extension dans les régions lointaines par les annexions, les protectorats ou la création d’empires coloniaux. L’Angleterre jette son dévolu sur l’Egypte, qui est pour elle le chemin des Indes. La France se débat au Tonkin et à Madagascar. M. de Bismarck n’a pas été le dernier à se jeter dans cette carrière, à suivre ou à donner l’exemple, et tandis que la conférence qu’il a réunie à Berlin, qui vient de prendre quelques jours de congé avant d’aller plus loin, s’occupe du Congo et du Niger il ne s’arrête pas, il poursuit ses conquêtes ; il ne se contente pas des quelques points de l’Afrique sur lesquels il a planté le drapeau allemand, il va jusqu’en Océanie, il cherche jusqu’aux extrémités des mers des îles sur lesquelles il puisse mettre la main. De toutes parts, sous toutes les formes, c’est la même idée d’extension coloniale qui semble particulière au moment présent. Il y a là évidemment un phénomène singulier, un héritage d’inconnu que l’année qui Unit lègue à l’année qui commence. C’est pour la politique du jour un élément assez nouveau qui échappe à tous les calculs.

Est-ce donc que les gouvernemens de l’Europe qui se laissent aller avec complaisance à ces idées ou qui suivent le mouvement n’aient pas dans leur propre domaine, dans leur vie intérieure, assez à faire pour leur sécurité, pour la fortune des peuples ? De tous les vieux états du continent, depuis la Russie jusqu’à l’Espagne, quel est celui qui n’a pas ses problèmes épineux à résoudre tt pourrait se flatter aujourd’hui d’entrer sans nul souci, sans des préoccupations assez sérieuses dans l’année nouvelle ? M. de Bismarck lui-même, qui va si loin à la recherche des îles inoccupées, ne trouve pas tout facile en Allemagne avec son parlement et ses socialistes. Il ne fait pas tout ce qu’il veut et il ne réussit pas à empêcher ce qui lui déplaît, ce qui n’est imaginé et proposé quelquefois que pour lui déplaire en lui rappelant que sa puissance a des bornes. Depuis quelques semaines, depuis l’ouverture de la session, les mécomptes se succèdent pour lui, et il n’est pas plus heureux avec le nouveau parlement qu’avec l’ancien. Vainement il paie de sa personne et multiplie les discours, vainement il est arrivé à Berlin un peu pour surveiller la conférence du Congo, un peu aussi sans doute pour imposer aux partis qui s’agitent dans le Reichstag : il n’en est plus à compter les échecs parlementaires. Jusqu’ici, depuis un mois, tout ce qu’il a combattu a été adopté, tout ce qu’il a proposé a été repoussé : c’est une guerre en règle qui se poursuit et se ravive à tout propos. Lorsque les progressistes ont proposé l’allocation d’une indemnité aux députés, M. de Bismarck s’est vivement opposé à cette libéralité des membres du Reichstag à leur propre bénéfice : la proposition n’a pas moins été adoptée par une majorité intéressée qui, à la vérité, ne faisait que répondre à une mesure récente par laquelle on a supprimé aux députés les permis de circulation sur les chemins de fer, sauf entre Berlin et leur district électoral. Lorsque le chef du centre catholique, M. Windthorst, a demandé l’abrogation de la partie des lois de mai qui décrète en certains cas l’internement ou le bannissement contre les ecclésiastiques, le chancelier s’est aussitôt jeté dans la mêlée, prétendant rester armé dans l’intérêt de l’état et de l’empire : la proposition de M. Windihorst a cependant été votée. Un député de Posen a réclamé l’admission de la langue polonaise dans les débats judiciaires : les droits de la langue polonaise ont triomphé en dépit de toutes les résistances ministérielles. Il n’y a que quelques jours, M. de Bismarck s’est vu infliger un échec plus personnel encore à propos d’un crédit demandé pour le ministère des affaires étrangères. Il s’agissait tout simplement d’une modeste somme de 20 à 25,000 fr. pour le traitement d’un troisième directeur qu’il déclarait lui être nécessaire et dont on lui contestait l’utilité. M. de Bismarck a eu beau invoquer ses fatigues, l’état de sa santé, l’intérêt du service, l’extension croissante des affaires et des correspondances diplomatiques, élever presque une question de confiance : on n’a voulu rien entendre, il s’est trouvé une majorité pour refuser le crédit. Le parlement de Berlin, depuis quelques semaines s’est ainsi donné le plaisir et le facile avantage de remporter un certain nombre de victoires sur le chancelier. Il y a seulement une circonstance qui rétablit l’équilibre, c’est que le chancelier, à son tour, après un premier mouvement d’irritation, ne tient aucun compte de ce que vote le parlement.

C’est le régime constitutionnel tel qu’il est pratiqué en Allemagne ! Si les députés, dans leur sollicitude pour leurs propres intérêts, s’attribuent une indemnité, M. de Bismarck en sera quitte pour faire annuler cette résolution par le conseil fédéral. Si le Reichstag abroge d’un coup de scrutin les pénalités inscrites dans les lois de mai, il reste toujours la ressource de déposer provisoirement le vote aux archives jusqu’à ce que l’Allemagne en ait fini de ses querelles avec l’église, de ses éternelles négociations avec le Vatican. Si le parlement, par une boutade d’opposition, refuse un crédit jugé nécessaire, le chancelier trouvera bien les moyens d’y suppléer, et il a assez d’influence, assez de popularité dans le pays pour qu’il y ait eu une tentative de souscription publique qui était comme une protestation contre le vote du parlement. Que les députés usent de leur liberté de critiquer, le chancelier n’en fait ni plus ni moins. Il a un sentiment trop superbe de sa puissance pour se laisser arrêter par des coups d’épingle, parce qu’il appelle des misères imaginées pour lui rendre la vie insupportable, et il a au besoin la réplique acérée et hautaine à l’adresse de ceux qui le harcèlent trop vivement : « Votre majorité, disait-il l’autre jour encore d’un ton d’omnipotent irrité devant le parlement, votre majorité ne m’en impose pas du tout… vous ne ferez pas reculer un homme qui n’a pas reculé devant l’Europe… Je suis ici comme fonctionnaire, comme soldat au nom du roi, et que je sois blâmé ou non, cela m’est indifférent, complètement indifférent… » Le chancelier de Berlin a même trouvé le moyen, il y a quelque temps, de prendre à partie M. Gladstone et les hommes d’état anglais parce qu’ils n’entendent pas comme lui le régime parlementaire, parce qu’ils font de l’Angleterre une république aristocratique. Il prétend, lui, gouverner d’une autre façon et n’être pas à la merci d’un parlement. Après cela, avec ses députés, M. de Bismarck a toujours l’avantage de pouvoir leur dire que si on les avait écoutés, si on s’était laissé arrêter par leur veto, si le roi. Guillaume, en vrai souverain parlementaire, avait sacrifié son premier ministre à leurs défiances, l’Allemagne, n’existerait pas. L’Allemagne existe, cela n’est pas douteux, et elle existe surtout par l’indomptable volonté de l’homme qui ne l’a pas seulement créée par le fer, qui depuis quatorze ans est occupé à la consolider par sa diplomatie.

Telle qu’elle existe cependant, même encore aujourd’hui, cette Allemagne que le chancelier peut se flatter d’avoir créée, est-elle si complètement hors de péril ? On ne le dirait pas à suivre ce procès qui vient d’être jugé devant la haute cour de Leipzig, à voira combien peu il a tenu que souverain, princes, généraux Tussent emportés par une explosion de dynamite, il y a quinze mois, le jour où ils montaient au Niederwald pour inaugurer la statue de la Germania, élevée sur ces sommets en l’honneur de la résurrection allemande. M. de Bismarck a beau s’évertuer avec ses projets de socialisme d’état, qu’il prétend imposer comme le grand remède à son parlement, il peut s’apercevoir qu’il ne désarme pas les colères farouches qui grondent dans les bas-fonds de la société allemande et dont un des principaux accusés, en avouant son crime, s’est fait l’âpre et implacable interprète. Il peut voir par là qu’il y a d’autres dangers en vérité plus sérieux que les usurpations parlementaires. M. de Bismarck a réussi en tout jusqu’ici, c’est assez évident ; il a réussi dans sa politique intérieure en abusant de ses avantages vis-à-vis de son parlement, comme dans sa diplomatie, en jouant d’une main habile et hardie avec toutes les alliances, même un peu, à ce qu’il parait, avec l’alliance de la France. Il reste à savoir si cette habileté réussira jusqu’au bout ou si elle n’aura fait qu’ajourner de plus dangereuses épreuves pour l’Allemagne et pour l’Europe.


Ch. de Mazade.