Chronique de la quinzaine - 31 décembre 1890

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

Retour à la liste

Chronique n° 1409
31 décembre 1890


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




31 décembre.

Lorsqu’il y a un an, à pareil jour, à pareille heure, le rideau mystérieux derrière lequel se dérobe le passé s’abaissait sur la scène publique, on peut dire qu’il tombait sur une belle et rare représentation. C’était la dernière heure d’une année unique qui venait d’avoir, avec ses spectacles de tout genre, ses agitations, ses incidens et ses péripéties.

Le centenaire, s’il n’y avait eu que le centenaire, eût été peut-être une fête un peu abstraite, un peu froide, avec ses processions au Jeu de paume, ses cérémonies de circonstance et ses harangues banales. Il serait resté la fête officielle des évocations et des souvenirs d’un siècle de révolutions qui est encore livré à toutes les contestations, dont on ne sait pas le dernier mot ; mais le centenaire disparaissait dans la prodigieuse magie d’une Exposition qui avait, six mois durant, fixé la curiosité du monde et attiré des millions d’hommes autour du plus merveilleux assemblage de toutes les œuvres de l’industrie et des arts. Le centenaire était complété et illustré ou transfiguré par cette Exposition, qui résumait ce qu’il y a eu de plus fécond dans la révolution française, le progrès de la race humaine par le génie du travail émancipé. Et comme si ce n’était pas assez, au milieu de tous ces spectacles d’un intérêt universel, on venait d’avoir les élections et la tragi-comédie qui les avait préparées, et le procès d’un héros d’aventure et les luttes passionnées d’opinions où la France, qui aurait pu d’un seul coup perdre la liberté, la dignité et la paix, restait heureusement maîtresse d’elle-même par le scrutin. Que fallait-il de plus pour une grande représentation de la vie contemporaine ? Aujourd’hui une année de plus s’est écoulée, élargissant l’intervalle entre ce passé déjà lointain et le présent. Le centenaire est oublié, — il ne reviendra plus que dans un siècle ! L’Exposition a laissé un souvenir éblouissant, et, à part ce souvenir, il n’en reste plus que ce qu’on peut voir au Champ de Mars : cette haute tour solitaire et froide, avec quelques-uns de ces édifices demeurés debout, un peu disparates, qui n’ont plus la vie et qu’on cherche à approprier aux usages les plus ordinaires. Les élections elles-mêmes, ces élections préservatrices, expression souveraine des vœux d’apaisement du pays, sont loin d’avoir tenu tout ce qu’elles promettaient. — Le rideau tombe encore une fois ; mais pour aujourd’hui, vraiment, il ne tombe plus que sur une année assez médiocre, où l’on n’a peut-être fait ni tout le mal ni tout le bien qu’on aurait pu faire, où gouvernement et partis semblent n’avoir eu d’autre souci que de vivre avec leurs vieilles passions, avec leurs vieux préjugés, sans avoir le courage des résolutions décisives.

C’est en effet le caractère de cette année 1890 qui finit aujourd’hui, — qui a suivi l’année de l’exposition et des élections, — d’avoir été une période d’indécision et de halte, de s’être traînée sans éclat et sans accident jusqu’au bout. Elle a eu sans doute cela d’heureux qu’elle n’a rien aggravé, qu’elle n’a eu ni agitations nouvelles, ni complications violentes ; elle n’a été marquée, non plus, par aucune amélioration sensible, décisive dans les affaires publiques, dans l’état moral des partis. On en est encore à s’observer, à se défier, à se débattre sous la pression de cette grande manifestation électorale qui est restée bon gré, mal gré, le point de départ d’une situation nouvelle. S’il y eut jamais cependant un scrutin significatif dans son ensemble, c’est ce scrutin de 1889, avec lequel on a tant rusé depuis. Le pays avait parlé aussi clairement, aussi distinctement qu’il pouvait parler dans le vacarme universel dont il était assourdi. Il avait mis dans son vote ce qu’il sentait intimement, ce qu’il pensait, ce qu’il voulait, — et ce qu’il voulait était bien simple. D’un seul coup, il avait balayé à peu près les agitateurs et les aventuriers, ceux qui se flattaient d’exploiter ses griefs et ses mécomptes pour l’entraîner dans tous les hasards, les fauteurs d’anarchie et les fauteurs de dictature. Il avait de plus attesté à sa manière ses instincts conservateurs, ou si l’on veut ses répugnances pour toutes les révolutions, en consacrant pour ainsi dire une fois encore par son vote, les institutions sous lesquelles il vit depuis vingt ans,

— la république ; mais en même temps, à n’en pas douter, il s’était prononcé contre la politique de parti et de secte qui l’avait conduit à une crise redoutable, contre les guerres religieuses, contre les abus de domination, contre l’anarchie parlementaire et les confusions financières. De cette grande manifestation, en un mot, se dégageait une pensée d’apaisement, de conciliation et d’ordre. C’était si bien là l’état moral du pays, que la plupart des républicains eux-mêmes s’étudiaient à ménager l’opinion, à atténuer leurs programmes, à désavouer les violences persécutrices, — et à parler d’économies dans les finances ; ils étaient les premiers à déclarer que le moment était venu d’en finir avec les questions irritantes, de mettre la stabilité et la prévoyance dans le gouvernement, de songer aux affaires de la France, — et d’être sages !

On n’a qu’à interroger leurs programmes, dont M. Barodet s’est fait l’historiographe : ils sont instructifs, ils respirent la modération ! Malheureusement, avec le péril, la sagesse de circonstance a disparu ou à peu près, et on n’a pas tardé à avoir de nouveau ce spectacle de partis, effrayés la veille, revenant le lendemain à leurs passions les plus jalouses, à leurs préjugés les plus exclusifs, à leurs tactiques les plus stériles. Qu’est-ce que cette année qui s’achève aujourd’hui ? Elle se résume tout entière dans cette situation nouvelle où, en définitive, faute d’un sentiment supérieur des choses et d’un peu de résolution, on se débat sans réussir à retrouver une politique, une majorité, une direction fixe et assurée. Ce n’est pas que les républicains, ou du moins une partie des républicains, n’aient gardé des dernières crises un goût vague de l’ordre, de la paix morale et surtout de la stabilité ministérielle : c’est même la seule chose qu’ils aient gardée ! Seulement, ils comprennent la paix et l’ordre à leur façon. Ils subissent l’influence des radicaux, qu’ils craignent et dont ils n’osent se séparer. Ils se sentent particulièrement liés par la passion antireligieuse, et, après avoir désavoué les persécutions aux élections, ils en sont venus, de peur de se brouiller avec le radicalisme, à prétendre imprimer le sceau de l’inviolabilité constitutionnelle à des lois qui n’ont été et ne sont encore que des lois de guerre. C’est ce qu’ils appellent la paix ! Ils font aussi de leur mieux, sans doute, pour ne pas ébranler le ministère, — à condition pourtant de ne lui laisser ni l’autorité morale, ni la liberté sans lesquelles il n’y a que des pouvoirs sans force et sans durée. Le ministère, pour sa part, ne demanderait peut-être pas mieux quelquefois que de secouer cette tutelle, et même de se montrer modéré, — d’autant plus qu’il sait bien que la modération serait aujourd’hui plus que jamais la plus habile des politiques ; mais il se sent à la merci d’un vote de hasard, et il craindrait de jouer son crédit en parlant avec quelque fermeté le langage de la raison, dès qu’il s’agit d’imposer une laïcisation, fût-ce par les gendarmes. Il est réduit à acheter chaque jour de son existence par des concessions. Le sceptique et habile ministre de l’intérieur, M. Constans lui-même, ne se risquerait pas dans une affaire de laïcisation ; il hausserait peut-être les épaules et ne soutiendrait pas moins ses fonctionnaires allant à l’assaut d’une école !

Le résultat est qu’avec tout cela, quinze mois après les élections, on n’est pas plus avancé, qu’il n’y a ni la stabilité réelle du gouvernement, ni la fixité d’une majorité de bien public, ni la liberté nécessaire pour s’occuper sérieusement et efficacement des affaires du pays. On se traîne dans une situation pour ainsi dire nouée. On vit comme on a vécu depuis un an, en faisant le moins possible, en évitant les questions difficiles, en se donnant tout au plus le passe-temps de voter des lois socialistes qui seraient la ruine de l’industrie si elles devenaient définitives. Le plus clair de la besogne législative de l’année, au demeurant, est encore le budget, que la chambre des députés a mis cinquante jours à discuter et que le sénat a été obligé d’expédier en quelques heures; c’est cette loi des finances où M. le ministre Rouvier n’a réussi à introduire sa réforme de l’unification budgétaire qu’en se prêtant à toute sorte de fantaisies, et où M. Brisson, au dernier moment, a fait entrer l’esprit de secte sous cette triste figure d’une fiscalité abusive à l’égard des congrégations religieuses.

Il y a ici deux points. C’est d’abord, on en conviendra, un fait extraordinaire que, par un calcul obstiné, le budget de la France, qui devrait être l’œuvre des deux chambres, reste huit mois dans l’une des assemblées, et doive être voté en trois jours par l’autre assemblée, par celle qui réunit le plus de lumières et d’expérience. C’est une des formes les plus sensibles, les plus périlleuses, de cette altération incessante de toutes les garanties parlementaires qui fait du régime lui-même une fiction. Que le budget, malgré tout, soit toujours soumis à une étude attentive au Luxembourg ; que le dernier budget en particulier ait été l’objet d’une savante et lumineuse controverse entre des hommes comme M. Blavier, M. Buffet, M. Lacombe et M. le rapporteur-général Boulanger, oui, sans doute. Il n’est pas moins vrai que tous les ans les finances de la France ne peuvent être examinées que sommairement, au pas de course, par le sénat, et c’est une garantie perdue pour le pays. — C’est la chambre qui par ses retards rend impossible, au moins très difficile, tout contrôle sérieux; c’est le sénat qui est accusé de susciter des conflits, s’il prend un jour de plus pour remplir ses devoirs.

On en est toujours là, rien n’est changé sur ce point comme sur bien d’autres; mais à part l’importance des questions qui se rattachent à la loi des finances, ce qu’il y a de particulier cette fois, c’est cette taxe sur les congrégations qui imprime au budget comme un caractère nouveau, qui pèse encore sur les esprits. M. le rapporteur Boulanger souffre d’entendre appeler ces taxes, — interprétées et appliquées comme elles le sont, — des confiscations. C’est cependant un fait: la confiscation est démontrée, avérée, constatée. Et quelles sont les victimes de ces excès de fiscalité? Ce sont les communautés les plus utiles, les plus secourables. On crée des fantasmagories de millions possédés par les ordres religieux. La vérité est que tous ces religieux et ces religieuses, les sœurs de Saint-Vincent de Paul, les filles de la Charité, les Maristes, les Lazaristes n’ont rien par eux-mêmes, que ces millions représentent surtout des maisons consacrées aux malheureux, aux vieillards, aux enfans abandonnés, à toutes les infirmités humaines, aux écoles d’Orient pour l’honneur de la France. C’est donc sur le bien des pauvres que cette triste dîme est prélevée, et on se souvient involontairement de cette parole indignée que M. de Serre laissait échapper autrefois à propos de confiscations réclamées par d’autres hommes de parti : — « Notre trésor peut être pauvre, mais qu’il soit pur ! » — Il n’est plus pur si le bien des pauvres y est entré. Il y a, s’il faut tout dire, quelque honte à puiser à cette source. Cela est si vrai que le gouvernement lui-même s’en est ému, qu’il s’est senti un peu troublé devant la révélation précise, saisissante de faits dont il ne se doutait pas ; M. le ministre des finances n’a point hésité à déclarer qu’il se réservait d’examiner de nouveau la question, qu’il la résoudrait de toute justice, et ce n’est peut-être même que par cette déclaration qu’il a arrêté au sénat le vote d’un amendement proposé par M. Bardoux, à l’exemple de l’amendement proposé par M. Clausel de Coussergues à l’autre chambre. M. Brisson, qui est un inquisiteur sévère, n’a pas été content des ménagemens de M. le ministre des finances et il a laissé entrevoir une menace d’interpellation. Soit ; il interpellera, et le gouvernement peut certes se donner le beau rôle en défendant la raison, l’équité, le droit contre le fanatisme de secte.

Chose curieuse ! Voici, au même instant, deux hommes embarrassés de leur importance oisive, qui s’efforcent de reprendre position par les mêmes moyens, en cherchant la complicité des fanatismes sectaires. M. Brisson, qui est un personnage un peu oublié depuis un stérile passage au pouvoir, que M. le ministre des finances lui rappelait malicieusement l’autre jour, a trouvé les taxes d’accroissement sur les congrégations, M. Jules Ferry, qui brigue une place au Sénat dans les Vosges, n’a trouvé rien de mieux que d’appuyer sa candidature par un discours où il renouvelle les vieilles déclamations radicales sur les lois scolaires, sur la loi militaire, sur les laïcisations. L’un et l’autre, M. Brisson et M. Jules Ferry, sans être précisément des alliés, se flattent probablement de réparer une popularité un peu délabrée, en réchauffant à leur profit les ardeurs anticléricales. Réussiront-ils ? C’est possible : ce n’est peut-être pas aussi sûr qu’ils le croient. Sans doute, dans le monde officiel, il y a toujours la vieille passion de guerre religieuse prompte à se réveiller ; il y a les républicains qui suivent le courant, qui crient avec les radicaux, de peur d’être suspects. Même dans les chambres, pourtant, on sent comme une vague impatience, comme une fatigue intime de toutes les violences de parti, et il n’en aurait pas fallu beaucoup l’autre jour pour que l’amendement de M. Clausel de Coussergues fût adopté. Et puis, en dehors des chambres, il y a toujours le pays, étranger aux tactiques des partis, plus que jamais dégoûté et lassé de toute cette politique d’agitation et d’irritalion. Ce qu’il voulait au moment des élections, il le veut encore, et, aujourd’hui comme il y a un an, il ne demande pas qu’on le divise, qu’on le trouble, qu’on mette aux prises toutes les passions ; ce qu’il attend, c’est la paix, non pas cette prétendue paix sous laquelle on déguise la guerre, mais une vraie paix morale, qui lui permette de rester la France, libre, reconciliée et puissante devant le monde.

A travers ce fracas des affaires publiques, cependant, l’imprévu nous réserve parfois de cruelles surprises. 11 nous réservait pour aujourd’hui un deuil bien fait pour attrister cette fin d’année. La mort, l’inexorable mort, vient d’enlever à la France un de ses plus brillans écrivains, — elle nous enlève, à nous, un de nos plus anciens, un de nos plus chers collaborateurs, un de nos plus illustres compagnons de la vie littéraire. M. Octave Feuillet vient de quitter ce monde après de douloureuses souffrances, dont nous avions le chagrin de voir les traces sur sa personne bien récemment encore, mais dont on ne voulait pas croire le terme si prochain. Avec lui disparaît un esprit rare, un maître dans les fictions du roman et du théâtre, un inventeur aimable qui alliait la grâce de l’homme à l’éclat du talent. Lorsqu’il y a déjà plus de quarante ans, tout près d’un demi-siècle, il entrait dans la carrière, il laissait entrevoir dès ses premiers essais, dès ses premiers proverbes et ses premières nouvelles, tous les dons qui, en se développant, devaient l’illustrer. Il n’était pas, dans ce siècle, de la première génération des Lamartine, des Hugo, des Musset, des Sand, des Balzac, des Dumas, des Mérimée. Il venait quelques années après eux ; il avait sûrement subi le charme de leur génie, il ne leur ressemblait plus. Il avait son originalité à lui, toute faite de délicatesse et de force, de poésie et d’observation juste, de fantaisie et de sagacité spirituellement honnête, de finesse industrieuse et de hardiesses piquantes, de mesure élégante et de liberté. Et c’est ainsi que dans cette carrière, aujourd’hui demi-séculaire, il a prodigué, sans parler de ses aimables proverbes, toutes ces œuvres ingénieuses ou fortes, et la Petite Comtesse, et Dalila, et le Roman d’un jeune homme pauvre, et Monsieur de Camors, et Sibylle, et Julia de Trécœur, et un Mariage dans le monde, et l’Histoire d’une Parisienne, jusqu’à ce dernier récit encore récent. Honneur d’artiste, où il gardait certes toute la vivacité ingénieuse de son talent. M. Octave Feuillet avait une qualité supérieure : comme il avait le respect de lui-même dans ses actions, il poussait jusqu’au scrupule le plus raffiné le respect de son esprit. Il avait eu tous les succès, il les avait mérités, sans rien sacrifier au faux goût, sans se faire le complice des corruptions et surtout des vulgarités de l’imagination contemporaine. Il nous quitte aujourd’hui pour notre chagrin, pour le deuil des lettres françaises. Il aura des successeurs : personne ne laissera de plus doux souvenirs et n’aura mieux représenté jus.ju’au bout l’honneur dans la vie, la supériorité dans un art charmant.

Les années passent pour les états comme pour les hommes, pour toutes les nations de l’Europe et du monde comme pour la France. Elles se succèdent rapidement, affairées, agitées, — elles ne se ressemblent pas toujours.

Elles laissent l’Europe tour à tour à demi rassurée ou inquiète du lendemain, parce que depuis longtemps elle vit sous cette perpétuelle obsession d’une crise jusqu’ici heureusement ajournée, mais toujours possible, toujours redoutée. 11 n’y a qu’une compensation : c’est qu’on finit par s’y accoutumer, par se dire que ce qui a duré déjà vingt ans pourrait durer encore, que s’il y a bien des élémens inflammables répandus à la surface du continent européen, il y a aussi dans les intérêts, dans le sentiment universel des peuples une force de préservation contre les grands conflits. Rien, d’ailleurs, n’indique pour le moment que cette année qui finit, qui s’est passée en paix, doive être suivie d’une année de troubles extérieurs et de guerre. Nations et gouvernemens semblent trop occupés de leurs entreprises lointaines ou de leurs affaires intérieures, pour songer à une politique d’agression et d’agitation. Ce n’est sûrement pas la France, quelles que soient ses blessures intimes, qui peut être suspectée d’être un trouble-fête : elle n’a jamais été plus mesurée dans ses actions et dans son langage. La Russie, sans cesser d’être recueillie dans sa force, a donné depuis quelques années des gages si évidens de sa modération dans les affaires d’Orient qu’elle ne peut être accusée de chercher les conflits. L’Angleterre, si jalouse qu’elle soit de défendre ou d’étendre son empire sur tous les conlinens, tient certainement plus que toute autre nation à prolonger la paix européenne. L’Autriche a chez elle, dans ses provinces, en Bohême, jusqu’en Hongrie aujourd’hui, toute sorte de difficultés intimes qui suffisent à occuper sa politique. L’Allemagne elle-même, il faut l’avouer, a des airs assez pacifiques, avec tous ses projets de réformes intérieures, — elle a un peu moins souvent de ces accès de fièvre belliqueuse que M. de Bismarck lui donnait à volonté, quand il en avait besoin. Nations et gouvernemens, en un mot, semblent d’accord pour éviter les querelles et les incidens. Il en sera sans doute de l’avenir ce qui pourra, ce que voudront les augures qui ne disent pas toujours leurs secrets. Pour l’instant, on n’en est pas là, et, par le fait, cette année qui s’achève pacifiquement aujourd’hui aura été moins une année de grands et dangereux débats européens qu’une année d’expériences intérieures, de tentatives réformatrices, de luttes d’opinions, d’élections, même de révolutions ministérielles dans plus d’un pays.

Évidemment, il y a depuis un an quelque chose de changé en Ailemagne, comme dans le Danemark du temps du jeune Hamlet. L’empereur Guillaume II, à ce qu’on assure, aurait dit récemment à M. le professeur Dessausen, qui venait d’accoucher l’impératrice, que cette année 1890 lui avait été heureuse, qu’elle lui avait donné un prince de plus, le sixième, et un nouveau territoire allemand, l’île d’Héligoland. Qu’un HohenzoUern de plus vienne au monde, qu’un rocher de la mer du Nord inutile à l’Angleterre ait été cédé par la reine Victoria à son petit-fils, ce sont là sans doute des événemens qui ont leur importance. On ne peut cependant pas oublier qu’il y a eu depuis quelque temps en Allemagne d’autres vicissitudes de la fortune, que cette année qui finit reste précisément l’année de l’éclipsé, ou pour dire plus vrai, de la déposition de M. de Bismarck. Qui aurait dit encore au 1" janvier 1890 que le premier chancelier de l’empire allemand reconstitué, le ministre qui depuis vingt-cinq ans remuait l’Allemagne à son gré, tenait l’Europe en suspens, occupait le monde de sa personne et de ses boutades, que ce prépotent sacré par le succès disparaîtrait autrement que par la mort ? Il a disparu cependant par une disgrâce éclatante, sous le regard impérieux du jeune homme couronné qui peu auparavant le désignait comme le porte-étendard de l’Allemagne. Il a si bien disparu que quelques mois à peine après sa chute il est presque oublié. De temps à autre encore il s’agite, il essaie de faire parler de lui. Il a son journal de Hambourg, à qui il confie ses griefs, ses censures acerbes de tout ce qui s’est fait après lui:on sent qu’il n’est plus rien, et même qu’il s’amoindrit par son humeur morose, qu’il s’amoindrirait encore plus en reparaissant. Il comptera sans doute dans l’histoire, il ne compte plus dans le présent. Il est bien clair que son omnipotence était de trop, que Guillaume II a voulu de propos délibéré s’émanciper. C’est la moralité de l’événement de l’année, et l’impatient souverain s’est eftectivement émancipé ; il s’est hâté de s’emparer de la scène, au risque de prodiguer un peu trop les monologues et de créer une situation qui n’est peut-être plus à l’heure qu’il est aussi facile qu’on le croirait.

Le fait est que la situation est assez nouvelle et commence à devenir singulière, que le jeune empereur, sans trop tenir compte des difficultés pratiques de son gouvernement, continue ses expériences, ses prouesses de parole. Il ne veut être ni éclipsé, ni devancé ! Il n’y a que quelques semaines, il ouvrait à Berlin une sorte de conférence scolaire par un discours d’une vivacité originale et impétueuse sur la réforme des méthodes, de l’esprit même de l’enseignement; ces jours derniers, il a clos les travaux de la conférence par un discours nouveau oîi il accentue encore plus ses hardiesses, en donnant libre carrière à son imagination. Ce jeune prince qu’on ne croyait pas si savant a trouvé la formule de la réforme scolaire. Il ne veut plus de la routine qui jusqu’ici conduisait la jeunesse allemande, dans ses études historiques, « des Therraopyles jusqu’à Rosbach et Vionville ; » il veut qu’on remonte « de Gravelotte par Leuthen et Rosbach jusqu’aux Thermopyles. » En d’autres termes, il prend l’histoire à rebours, comme l’a dit un journal inspiré par M. de Bismarck. A la bonne heure, c’est une expérience intéressante à suivre. En réalité, ce qu’il y a de plus curieux, c’est l’accent personnel que Guillaume II met de plus en plus dans tout ce qu’il dit, dans tout ce qu’il fait. Il vient d’envoyer à son ministre de l’instruction publique, à M. de Gossler, son portrait avec cette fière et impérieuse devise : Sic volo, sic jubeo ! Il veut être le réformateur scolaire comme il s’est institué par ses rescrits le réformateur socialiste. Dans un de ses derniers discours, il s’est proclamé aussi le summua episcopus dans les affaires de religion. Il a l’œil et la main à tout. Il veut rester à la tête de son siècle, le représentant de l’esprit nouveau comme il est le chef de son église, le représentant de l’esprit chrétien, — et c’est ainsi qu’il entend continuer la mi^^sion de sa maison, qui de tout temps, on le sait, fut la messacrère de l’esprit nouveau en Prusse ! Guillaume II va vite en paroles et depuis qu’il a inauguré son règne, il a déjà réformé bien des choses dans ses discours.

Ce n’est malheureusement pas d’une réalisation toujours facile, et tandis que l’empereur pérore, promulgue ses réformes sociales, ses réformes scolaires, la marche pratique des affaires n’est pas aussi aisée. Les maîtres de l’enseignement ne laissent pas de regimber sous la férule impériale et de se défendre contre des expériences qui leur semblent visiblement assez chimériques. Les ministres eux-mêmes, chargés du poids du gouvernement devant les chambres, ne laissent pas de rencontrer depuis quelque temps d’assez sérieuses difTicultcs dans le Landtag de Prusse. Le ministre de l’instruction publique, celui qui a reçu le sic volo impérial, M. de Gossler, s’est créé des embarras avec un projet de réforme des écoles primaires qui soulève les susceptibilités les plus vives. Le nouveau ministre des finances, M. Miquel, malgré tout son talent, a de la peine à faire accepter son impôt sur le revenu, ses projets financiers qui touchent à une multitude d’intérêts vivaces. Le ministre de l’intérieur surtout, M. de Herrfurth, qui a proposé une réforme communale, rencontre une résistance décidée, opiniâtre de tous les hobereaux intéressés à défendre leurs privilèges locaux. Une commission du Landtag, où les conservateurs dominent, a déjà adopté un amendement qui dénaturerait àpeuprès complètement la loi, et M. de Herrfurth, qui n’a pas la faveur des conservateurs, a riposté avec une rudesse un peu hautaine. Le chancelier lui-même, M. de Caprivi, s’est cru obligé d’intervenir comme chef du ministère, menaçant le Landtag d’une dissolution. On en était là à la veille des vacances de Noël, de sorte que, si l’empereur multiplie les discours retentissans, les affaires parlementaires de la Prusse n’en vont pas ïnieux ; elles restent assez énigmatiques pour un avenir prochain.

A la vérité, ce n’est pas seulement à Berlin que les affaires parlementaires semblent un peu troublées à ce moment où l’année finit, où ¥a commencer une année nouvelle. Elles le sont peut-être encore plus d’une certaine façon, dans des pays où les partis sont le plus fortement organisés, où les libertés publiques se déploient avec le plus de puissance. L’Angleterre elle-même, pour le moment du moins, depuis quelques semaines, est dans une crise singulière qui ressemble à du désarroi, et ce qu’il y a de plus bizarre, c’est que ce désarroi est dû uniquement à un homme, à ses mésaventures personnelles, à ses malencontreuses galanteries. C’est M. Parnell qui, par son orgueil et son obstination, met la division partout, le trouble dans les partis anglais, une sorte de guerre civile en Irlande. Avec un peu de réflexion et de désintéressement patriotique, M. Parnell, après les débats de la court-divorce de Dublin qui ont divulgué ses aventures, aurait dû sentir la nécessité de s’éclipser temporairement ; il aurait compris qu’il y avait même peut-être de sa part une certaine habileté à laisser passer le déchaînement du pharisaïsme anglais avant de reparaître. Au lieu de s’effacer par un calcul habile si ce n’était par un sentiment moral plus relevé, il s’est cru de force à tenir tête à tout le monde. II ne s’est pas borné à défier la sévérité puritaine de M. Gladstone et des chefs les plus éminens du libéralisme anglais qui ont décliné désormais toute alliance avec lui, il a résisté aux supplications de ses amis qui se sont crus obligés de mettre l’intérêt de leur cause au-dessus des leur attachement à leur ancien chef. Il a bravé le clergé irlandais qui se prononçait contre lui. Il n’a rien écouté, il a voulu à tout prix ressaisir son ascendant compromis. Il s’est jeté à corps perdu dans cette malheureuse Irlande, parcourant le pays, cherchant les ovations, provoquant les manifestations populaires, poursuivant une guerre désespérée contre ses anciens alliés, les libéraux anglais, contre ses anciens amis. Jusqu’ici, depuis quinze ans il avait mis un art supérieur de tacticien à apaiser et à discipliner l’Irlande, à la faire entrer dans la voie des revendications régulières. Maintenant, pour sa propre cause, il a changé de langage ; il s’est mis à réveiller et à irriter toutes les passions, à faire appel aux sociétés secrètes, au fenianisme, aux violences révolutionnaires. Il a tout tenté, au risque de provoquer des agitations, des troubles où il a failli lui-même être victime d’une sorte d’attentat.

Qu’a-t-il gagné, en définitive, à cette campagne qui a remis l’Irlande en feu ? Il a eu une occasion récente d’essayer ses forces, de montrer ce qu’il pouvait encore. Une élection se préparait dans le nord de l’Irlande, à Kilkenny, où se trouvaient en présence un candidat nouveau de M. Parnell lui-même, et un de ses amis d’hier, un dissident d’aujourd’hui, sir John Pope Hennessy. Jusqu’au dernier moment, M. Parnell s’est flatté d’enlever le succès pour son candidat, et il ne s’est fait faute de signaler comme un traître, comme un faux patriote M. Hennessy, qu’il présentait naguère comme un fidèle Irlandais. Au jour du scrutin, cependant, M. Hennessy a eu une immense majorité ! C’est évidemment la preuve du déclin de la popularité du « roi non couronné. » Cette crise, ces divisions fomentées et envenimées par M. Parnell dans un intérêt personnel, n’ont pas moins pour résultat de compromettre la cause irlandaise en Angleterre auprès d’une partie des libéraux eux-mêmes, des amis de M. Gladstone. Elles ont ruiné peut-être pour longtemps la politique du home-rule ; elles ont tout au moins suspendu un mouvement d’opinion favorable qui allait en grandissant, et rien ne le prouve mieux que la récente élection de Bassettlaw, dansleNottinghamshire, où les libéraux croyaient pouvoir compter sur un succès qu’ils n’ont pas eu. De sorte que, pour ses passions, pour sa vanité, M. Parnell compromet son pays en le divisant, en le troublant et en refroidissant l’opinion anglaise, déjà à demi gagnée aux revendications irlandaises. Et maintenant comment tout cela tournera-t-il ? C’était évidemment ce que le ministère conservateur pouvait désirer de mieux pour son intérêt, pour sa sûreté. 11 peut suivre tranquillement, non sans une certaine ironie, cette malheureuse crise où il est obligé d’intervenir par sa police pour séparer des combattans. Ses ennemis font ses affaires et le fortifient provisoirement par leurs divisions.

Il n’aurait rien à craindre pour sa situation parlementaire, ni peut-être même pour les élections qui viendront bientôt, si, d’ici là, tous ces incidens ne pouvaient avoir leur contre-coup dans les combinaisons des partis et déterminer d’autres scissions ou d’autres évolutions. Déjà, en effet, un des alliés du ministère, un des principaux unionistes, M. Chamberlain, a laissé entrevoir la pensée de rapprocher dans un parti nouveau une fraction des conservateurs, les libéraux dissidens qui ont soutenu le ministère, et une partie de l’armée de M. Gladstone, que les derniers événemens détachent un peu de la cause irlandaise. Ce n’est qu’une coalition de plus, dira-t-on ; oui, sans doute, comme la majorité ministérielle elle-même est une coalition, comme la majorité qui soutiendrait les libéraux, s’ils revenaient au pouvoir, ne serait qu’une coalition. Cela prouve une incertitude universelle, d’où l’imprévu peut toujours sortir.

Et au-delà des Alpes, les affaires parlementaires de l’Italie ne sont pas non plus sans avoir eu leur épreuve avant que l’année ait fini. Elles ont eu d’abord la crise des élections, le mois dernier ; elles ont aujourd’hui à s’éclaircir et à se préciser dans le nouveau parlement, que le roi Humbert a inauguré, sans se compromettre par son discours. A première vue, il y a sans doute un fait dominant qui semblerait tout décider ; M. Grispi reste le grand victorieux du scrutin ; il a obtenu une immense majorité favorable à son gouvernement, à sa politique. A y regarder de plus près cependant, ce ne serait plus, à ce qu’il semble, aussi simple ; la réalité ne répondrait pas absolument aux apparences, et il resterait bien des obscurités, bien des nuages dans la situation ministérielle comme dans la situation parlementaire. Il est certain, dans tous les cas, qu’il y a eu, avant l’ouverture du parlemeni, des incidens successifs qui ont déterminé l’éloignement ou la retraite de plusieurs ministres. C’est d’abora le ministre des finances, M. Seismit-Doda, qui a été assez brutalement congédié. Puis, à la veille même de la session, c’est un autre ministre des finances, M. Giolitti, le ministre des économies, qui a été remplacé à l’improviste par M. Grimaldi, connu autrefois pour ses programmes de dépenses excessives, de taxes nouvelles. Et toutes ces petites crises, qui tiennent tantôt à des désaccords sur la politique extérieure, sur l’irrédentisme, tantôt à des dissentimens sur la manière de faire face aux difficultés financières, ces crises ont eu naturellement, dès la première heure, leur retentissement dans une chambre qui semble elle-même assez divisée, assez indécise. Sans doute, M. Grispi a la majorité qui lui a déjà donné des votes de confiance, il n’a pas eu de peine à avoir raison des interpellations de M. Imbriani, de M. Pantano, soit sur les dernières crises ministérielles, soit sur la politique extérieure. Il ne reste pas moins dans me situation difficile en face d’une chambre très partagée, où même parmi ceux qui votent pour lui, il y a les amis douteux, les tièdes, les incertains, les censeurs secrets ou timides de sa politique. G’est là le péril pour lui.

Par une tactique qui n’a rien de nouveau et qui n’est plus même sérieuse, M. Grispi, quand il est serré de trop près, en est encore à recourir aux procédés les plus usés : il évoque le fantôme extérieur I Il disait récemment, pour justifier sa diplomatie, que les alliances de l’Italie avaient empêché des actes nuisibles pour les intérêts italiens, et lorsqu’on lui a demandé à quoi il faisait allusion, il aurait répondu, dans une conversation, qu’il s’agissait de Tripoli. Ge qu’il y a de plus curieux, c’est que tantôt on parle, pour se donner des émotions, de roccupation de Tripoli par la France, tantôt on parle des craintes qui se seraient manifestées en France au sujet des desseins de l’Italie sur la Tripolitaine. Il y aurait même, dit-on, une interpellation prochaine destinée à provoquer des explications nouvelles. Quand donc les Italiens sensés, qui ne manquent pas au-delà des Alpes, cesseront-ils d"être les dupes de ces puérilités ? La vérité est qu’on ne s’occupe guère de Tripoli en France, pas plus pour le prendre que pour craindre sérieusement de voir l’Italie l’envahir, par cette raison bien simple que la Tripolitaine est une province de l’empire turc à laquelle on ne peut toucher sans réveiller la question d’Orient tout entière. Ce ne sont là que d’oiseuses polémiques. C’est perdre en discussions vaines ou irritantes un temps que les hommes d’état de Rome pourraient mieux employer à s’occuper de leurs finances épuisées, de leur commerce, qui décroît sans cesse, d’une situation économique de plus en plus cruelle pour l’Italie. Ce serait certes là un programme encore suffisant pour un parlement nouveau, pour une année nouvelle !

cil. DE WAZADË.