Chronique de la quinzaine - 31 janvier 1836

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Chronique n° 91
31 janvier 1836


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.


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31 janvier 1836.


Depuis quinze jours que M. Humann a jeté au milieu de la chambre des députés l’ardente question de la réduction des rentes, le ministère s’est senti fortement ébranlé et a eu peine à respirer un moment. On ne peut se dissimuler, et le ministère lui-même ne se dissimule pas que la retraite de M. Humann a laissé dans le cabinet un vide qui est loin d’être comblé par M. d’Argout. M. d’Argout a beau prendre au sérieux sa nomination improvisée au ministère des finances ; au château, à la chambre, dans les bureaux, on ne la prend pas ainsi. M. d’Argout ne peut rester au ministère des finances dans un moment de crise ministérielle, pas plus qu’il n’eût été possible de le laisser au poste de ministre de la marine, au moment d’une guerre maritime ; ceci sans attaquer en rien le mérite personnel de M. d’Argout.

Le ministère se sent donc incomplet ; mais il n’ose bouger et chercher à se compléter par l’adjonction de quelque capacité spéciale, de peur de s’écrouler et de tomber en poussière sous cet effort. Au moment de l’explosion de cette grosse question des rentes, soulevée d’une manière si inattendue, on s’est compté, on s’est examiné réciproquement, avec plus d’attention que jamais, dans le ministère, et le résultat de cet examen a fait branler les têtes les plus sages. M. de Broglie, qui s’est hâté si imprudemment et si loyalement à la fois, de se dessiner à la tribune contre la proposition de M. Humann, qui a déclaré avec tant de franchise que le cabinet qu’il préside est formellement opposé à la mesure et décidé à ne pas prendre d’engagement à cet égard pour l’avenir, qui a rendu toute transaction impossible, et qui, non content d’avoir parlé à cœur ouvert et sans restriction, a terminé par ce mot qui restera : Est-ce clair ? M. de Broglie s’est déjà vu plusieurs fois sur le point de signer sa démission. De son côté, M. Guizot, qui n’a rien dit, qui semble même avoir posé quelques réserves dans le Moniteur du Commerce, où la réduction des rentes a été approuvée chaleureusement, M. Guizot ne survivrait pas cependant au suicide politique de M. de Broglie. L’adoption de la proposition de M. Gouin entraînerait toute cette partie du cabinet, c’est-à-dire le cabinet tout entier, dont M. de Broglie et M. Guizot sont le gouvernail et la pensée. Ce serait à la fois la réduction de la rente et la réduction du ministère que la défection et la retraite de M. Humann auraient entraînées.

Dans cet état de choses, le ministère resterait à M. Thiers, qui le recomposerait à son gré, et qui arriverait ainsi, plus tôt qu’il ne le pensait lui-même, à la réalisation de ses plus chers projets. M. Thiers serait président du conseil, ou chef du cabinet sous une présidence factice. Il deviendrait véritablement ministre, ce qu’il n’est pas aujourd’hui. Du fond du ministère de l’intérieur où ses collègues actuels se plaisent à le voir occupé de bahuts et de tableaux, ou absorbé par quelques grandes combinaisons industrielles, encore fort ténébreuses, M. Thiers, débarrassé une bonne fois de ses deux pédagogues, affranchi de la tutelle politique sous laquelle il se cabre chaque jour, gouvernerait enfin à sa guise. Et dans quel moment viendrait cette divine et bienheureuse toute-puissance à M. Thiers, et à ses industrieux et habiles amis ? Au début d’une ère nouvelle d’agiotage et d’un immense mouvement de fonds créé par la nouvelle loi des rentes, lorsque cette révolution financière se trouvera encore activée par l’effet du mouvement imprimé au crédit, grace à la réalisation de tous les projets de chemins de fer, dont les études ont été alimentées par les 500,000 francs de crédit accordés, il y a trois ans, à M. Thiers, à cet effet. Il ne s’agit plus ici de quelques misérables constructions de bois et de toile peinte, d’un vaisseau de juillet, de barraques, et d’arcs de triomphe provisoires ; on peut voir déjà toute cette foule d’agioteurs et d’entrepreneurs de toute espèce, qui assistent au lever du ministre de l’intérieur, et dont la présence a été révélée publiquement par maint scandale judiciaire, se presser plus étroitement que jamais autour du maître futur du cabinet, et dévorer de l’œil toutes ces gigantesques affaires, tous ces larges gains qui leur apparaissent sous les coupons de l’emprunt et les innombrables actions des chemins de fer.

On n’a peut-être pas oublié la pensée qui présida à la formation du ministère tel qu’il est aujourd’hui. Les scandales dont nous parlions tout-à-l’heure, et quelques actes plus graves encore, avaient fait sentir, en haut lieu, la nécessité de la retraite du maréchal Soult, et une sorte de revirement dans le cabinet. Le maréchal Gérard y fut appelé pour effacer, par l’éclat et la pureté de son renom, quelques-unes de ces taches qu’on avait cru devoir faire disparaître ; et depuis on s’attacha surtout à mettre à la tête du conseil des hommes qui le couvraient d’une haute réputation de délicatesse et d’intégrité. Ce fut la grande qualité du malheureux duc de Trévise, et son titre à la présidence ; M. de Broglie, qui lui a succédé, est l’expression bien manifeste d’une semblable pensée.

Personne ne l’a nié, des désordres de tous genres avaient eu lieu dans plusieurs ministères. Le renvoi de quelques employés, et une enquête faite dans les bureaux, par ordre du maréchal Gérard, ailleurs un procès fâcheux, ont suffisamment attiré l’attention sur ces faits. L’opinion publique se tint pour avertie. Elle fut écoutée, et on lui fit droit en cette circonstance. Nous ne disons pas qu’il y eût au ministère de l’intérieur autre chose que de l’incurie et un défaut de surveillance, coupable néanmoins ; mais il n’est pas moins vrai que cette incurie, cette insouciance, de quelque nom que vous vouliez l’appeler, nécessita l’appel successif de deux ou trois noms propres à couvrir cette avarie, et que cette nécessité, commandée jusqu’à trois fois, fit sortir M. de Broglie de sa retraite et l’amena dans le conseil.

Bien que nous vivions, Dieu merci, dans le pays de l’oubli, cette nécessité présiderait encore, il faut l’espérer, à la formation d’un nouveau cabinet, s’il y avait lieu à reconstituer le ministère. Ce n’est pas, il faut le croire, au moment où la surveillance, où l’ordre, et l’esprit de désintéressement le plus élevé, où le besoin de ne compter autour des ministres que des hommes sûrs, éprouvés, à l’abri du soupçon d’agiotage et de spéculation, seraient plus nécessaires que jamais, qu’on mettrait la direction du cabinet sous des influences qu’on s’est vu forcé de circonscrire ou d’écarter. Aussi ne croyons-nous pas aux bruits de reconstitution ministérielle, bien vagues, il est vrai, qu’on a fait courir cette semaine.

La position nouvelle que M. Thiers a prise dans le ministère, a sans doute occasionné ces bruits. M. Thiers a blâmé hautement M. Humann de sa conduite. Cette manifestation de l’opinion particulière d’un ministre, faite à la tribune, et en opposition directe avec les sentimens de la majorité du conseil, lui semblait avec raison choquer tous les principes du gouvernement constitutionnel. M. Thiers blâmait donc M. Humann ; il le blâmait surtout en présence de ses collègues, et ne trouvait pas de termes assez forts pour qualifier un procédé si inouï. Mais dans les conversations de la chambre, au milieu des députés partisans de la mesure, et dans son salon, le ministre approuvait fort la mesure en elle-même ; il s’en déclarait le partisan le plus dévoué, et il semblait n’aspirer qu’à l’honneur de la proposer. Sans doute, en ce moment, M. Thiers ne songeait pas que c’était soupirer pour l’éloignement de ses collègues de l’instruction publique et des affaires étrangères.

La position que M. le ministre de l’intérieur a prise est, ce nous semble, une position assez forte. Que la proposition de M. Gouin succombe ou soit ajournée, M. Thiers, qui n’a pas imité M. Hamann, et qui s’est rangé officiellement à l’avis du cabinet, restera tranquillement ministre, et tous ses soins, ainsi que ceux de ses amis, se concentreront sur les chemins de fer, jusqu’à de meilleurs jours. Que l’opinion de M. Humann l’emporte au contraire, que la chambre s’enflamme pour les économies promises par la réduction projetée, M. Thiers, qui est l’homme des économies, le partisan de la réduction, l’ennemi des gros intérêts et du taux élevé de l’argent, M. Thiers prend la place qui lui convient dans le nouveau ministère, il y fait valoir sa spécialité financière, qui date de ses essais sur Law, comme il ferait valoir, au besoin, sa spécialité militaire, qui date de ses récits stratégiques des guerres d’Allemagne et d’Italie. Qui sait ? M. Thiers, qui a certainement tous les titres du monde à diriger un cabinet, sera peut-être ministre des finances et président du conseil, à moins que le portefeuille du ministère de l’intérieur ne lui semble bon à garder en ce moment. Mais la présidence lui échoierait infailliblement, et, dans l’un ou l’autre cas, nous aurions en lui ou M. de Villèle ou Casimir Périer.

Mais il est à craindre que M. Thiers reste tout simplement M. Thiers, car la chambre commence à s’attiédir et à voir avec un peu plus de circonspection les avantages prétendus de la conversion des rentes. La chambre d’abord ne songe pas à renverser le ministère ; les plus ardens partisans de la conversion voudraient la concilier avec le maintien du cabinet, et ils ont vu avec effroi que la prise en considération de la proposition forme déjà un noyau d’opposition prise dans toutes les nuances de la chambre. Ainsi M. Laffitte se trouve, par ce fait, rapproché de M. Giraud, et M. Thiers, qui est aussi partisan de la mesure que qui que ce soit, se trouverait naturellement amené à prendre sa place dans un ministère de conversion, où figurerait M. Laffitte. De leur côté, les journaux de l’opposition, qui s’étaient si habilement ralliés au maréchal Gérard quand il entra dans le cabinet, s’introduisent de nouveau dans la place, par cette brèche de la conversion. Ils poussent M. Humann en avant bien malgré lui, le digne homme ; ils lui crient qu’il ne tient plus à lui de reculer, qu’il a proposé la mesure et qu’il la soutiendra, et ils semblent vouloir le faire ministre à toute force, à peu près comme on fit Sganarelle médecin. M. Humann lui-même est presque effrayé de sa position, et se demande d’où lui viennent tant d’amis si obligeans et si inattendus.

La question elle-même, dégagée de tous les bouleversemens politiques qu’elle entraîne, offre déjà moins de séductions à la chambre, depuis qu’un commencement de discussion l’a montrée sous son véritable jour.

Il ne s’agit pas de savoir si l’état a droit ou non de rembourser, si n’ayant pas à sa disposition les trois milliards de capital qu’il faudrait pour faire face au remboursement des cinq pour cent, il peut dire aux rentiers : Vous subirez une loi qui vous force à reprendre votre argent, que je ne pourrais vous restituer, si vous vouliez le reprendre réellement. — La question de droit a peu d’influence en pareil cas ; chaque fois que l’intérêt de l’état l’a commandé, on a foulé aux pieds bien d’autres droits ; mais l’intérêt de l’état veut-il cette mesure ? Il y a huit jours encore, la chambre n’en doutait pas. Aujourd’hui elle hésite à le croire, et demain peut-être elle ne le pensera pas. Nous ne parlons pas de quelques banquiers et de quelques agioteurs qui ne sont pas la chambre.

Il est évident, pour ceux qui réfléchissent, que le résultat de la réduction de l’intérêt de la rente sera un emprunt. L’état empruntera pour rembourser les rentiers. Au lieu de trente mille rentiers qui affectionnaient un ordre de choses où leurs créances étaient respectées, et leurs revenus fidèlement conservés, l’état aura pour créanciers dix banquiers qui réaliseront les bénéfices de l’emprunt, sous forme de commission, d’escompte et de frais de toute sorte. Trente mille fortunes auront été atteintes et ébranlées pour augmenter quelques fortunes qui sont déjà assez belles. Les trente-huit millions épargnés sur l’intérêt de cinq pour cent, iront dans d’autres coffres que dans ceux de l’état, et le gouvernement, qui a aujourd’hui sur les bras la grosse question du monopole, se trouvera moins que jamais en état de la résoudre, au profit des masses qu’il a tant d’intérêt à ménager, car les banquiers, les agioteurs auront conquis une nouvelle force et une nouvelle puissance.

Une de ces questions importantes qui mûrissent chaque jour, c’est la législation actuelle sur les sucres. Les délégués des colonies françaises qui se voient menacées par les principes de la métropole, et à la veille de subir la suppression de l’esclavage, se sont habilement jetés sur les prohibitions et les droits excessifs dont on frappe les denrées des colons. Cette question ne laisse pas que d’être embarrassante pour un gouvernement qui se pique de principes philantropiques et libéraux.

— Vous vous élevez contre l’esclavage ! nous disent les colonies ; vous voulez établir partout l’égalité devant la loi, reconnaître les droits de tous ; rien de mieux. Bien que nos intérêts souffrent de ces principes, que notre sécurité même soit en péril, si on se hâte de les mettre à exécution, nous baisserons la tête quand ce principe qui gouverne la métropole nous commandera d’obéir. Mais vous-mêmes, ne comptez-vous pas subir ce principe dans toute son étendue ? Sommes-nous donc aussi inférieurs à vous que les nègres semblent inférieurs aux colons, que vous ayez pour nous une législation commerciale et un tarif exceptionnels ? D’où vient que nos sucres sont frappés d’un droit que ne supportent pas les vôtres ? Eh quoi ! vos sucres indigènes n’ont pas seulement l’avantage de ne pas nécessiter les frais d’un long transport maritime, ils sont encore exempts des droits que nous payons pour les nôtres dans vos ports ? Sommes-nous donc des étrangers pour vous, que vous nous traitiez ainsi ? Sommes-nous des nègres, et non pas des Français comme vous ? Frappez-vous d’un droit exorbitant les marchandises que les Français du Hâvre adressent aux Français de Bordeaux ? Frappez vos sucres d’un droit égal, ou affranchissez les nôtres !

Voilà ce que disent les colonies par l’organe de leurs délégués, dans une lettre officielle adressée à la fois aux ministres des finances, du commerce et de la marine. Elles ajoutent que, si cette demande leur est refusée, elles sommeront la métropole de leur accorder la liberté du commerce avec le monde entier, et le droit de libre exportation de leurs produits. Ces questions sont embarrassantes, sans doute, si on veut les résoudre par la justice et le droit ; les colons, attaqués sur leur côté faible, ont répondu par une attaque habile ; ils ne demandent pas à la France de renoncer à ses principes de libéralisme en leur faveur, mais ils exigent qu’elle ne se départisse pas de ses principes en ce qui concerne les colonies. Que fera le ministère ? Ces considérations, élevées par les délégués des colonies, méritent bien qu’on y songe avec quelque attention.

La question des chemins de fer mériterait bien aussi un examen sérieux ; nous ne parlons pas des études et des plans des ingénieurs, mais de la constitution des sociétés, qui paraît éprouver de grandes difficultés. Aujourd’hui on annonce que la société du chemin de fer de Paris à Bruxelles vient de renoncer à son projet qui était très avancé. On parle de conditions exorbitantes que les actionnaires n’auraient pas voulu supporter. Il ne nous convient pas d’aller au fond de ces motifs qu’on ne tardera sans doute pas à connaître d’une manière plus formelle.

On nous adresse une question. M. d’Argout est à la fois gouverneur de la banque et ministre des finances. Si la banque, comme il est arrivé fréquemment, se trouvait en contestation avec le ministère des finances, qui serait juge de la question ? Le métier de Maître-Jacques a ses inconvéniens.

M. Dosne, beau-père de M. Thiers, a été enfin élu régent de la banque, comme nous l’avions annoncé.



C’était une soirée charmante, samedi dernier, à l’Opéra-Comique. À voir le public élégant et choisi, on se serait cru aux Bouffons, et vraiment l’illusion aurait pu se prolonger, non sans quelque raison et ne pas être seulement pour les yeux, car on allait entendre Mme Damoreau, une vraie Italienne pour la coquetterie et l’art merveilleux de chanter ; Mme Damoreau, qui débutait dans un rôle de son goût, dans un rôle selon la voix et la mesure de son talent ; c’est dire assez que la partition nouvelle était de M. Auber.

J’ignore si Actéon servira beaucoup à la gloire de M. Auber ; mais ce que l’on peut dire, c’est que toute cette musique est vive, pétulante, spirituelle ; qu’elle bondit, sautille, danse et court d’un pied si léger, qu’elle finit par disparaître sans laisser la moindre trace de son passage. N’importe, elle atteint son but, car elle amuse et réjouit fort les gens distraits qui l’écoutent. M. Auber affectionne surtout les petits airs, les petites chansons, et toutes ces choses délicates et gracieuses de la musique aussi dans ses œuvres les plus charmantes, dans Actéon par exemple, il n’y a ni ouverture, ni introduction, ni duos, ni quatuors, mais de petits motifs légers et pétulans que l’on chante à deux ou trois ou quatre voix, selon qu’il convient mieux. Vous trouvez à chaque instant des phrases presque imperceptibles qui s’inquiètent fort peu du sentiment et de la situation, et seraient fort embarrassées de vous dire pourquoi elles tiennent Cette place plutôt que telle autre, tant elles sont insouciantes et semées au hasard. M. Auber est un homme d’une facilité prodigieuse ; reste à savoir s’il faut l’en complimenter, ou lui en faire un tort. Là s’élève une grave question que l’avenir décidera, ou plutôt qui pourra bien demeurer éternellement incertaine, car je doute fort que l’avenir s’en occupe. L’imagination de l’auteur du Philtre et de la Bayadère est une source intarissable de motifs ingénieux et jolis. Sitôt que M. Auber s’assied à son clavier, la musique se répand et déborde. Certes, on ne peut guère lui faire un crime de son inspiration. La seule chose qui soit à lui reprocher, c’est de prendre tout sans trier, et de jeter l’or et la paille dans le creuset de sa partition. Aussi, quand on vient me dire que M. Auber a écrit une œuvre en dix-huit jours, ce qui m’étonne, c’est qu’il ait mis tant de temps à la faire. Lorsqu’il s’agit d’une facilité semblable, toute chose paraît possible ; je croirais volontiers quelqu’un qui m’affirmerait que M. Auber a composé un opéra en dormant et l’a trouvé tout écrit à son réveil ; mais, par exemple, j’avoue que je n’accueillerais pas avec autant de confiance un homme qui me conterait une pareille histoire de Beethoven. Quoi qu’il en soit, cette facilité dont M. Auber a tant de fois abusé d’une déplorable façon, donne souvent à sa musique cette apparence mélodieuse qui en fait la fortune. Si M. Auber n’avait d’autre mérite que celui d’écrire une partition en quinze jours, et de combiner laborieusement les ressources instrumentales selon les règles de la scolastique qui s’apprend au Conservatoire, M. Auber passerait à juste titre pour un musicien vulgaire, et certes il s’en faut de beaucoup que cela soit. L’auteur du troisième acte de la Muette n’est pas un homme à confondre avec les imitateurs ordinaires de l’école italienne. Les compositions de M. Auber, écrites avec simplicité, mais toujours avec élégance et correction, portent en elles quelque chose d’ingénieux, de vif, de pétulant et de français, qui les rehausse et les distingue de tout ce qui les entoure ; et cette originalité d’afféterie (car c’en est une) appartient en propre à M. Auber. Nulle part ces qualités dont je parle n’abondent plus que dans cette petite pièce d’Actéon.

La Muse de M Auber n’aime ni les bois druidiques ni les grands horizons, ni les solitudes profondes ; elle se perdrait dans les palais de marbre de Babylone ou de Venise ; il lui faut un petit jardin entouré d’une haie de rosiers, une petite chambre bien close ; plus le sujet s’amoindrit, plus elle devient heureuse. Aussi c’est merveille comme elle se trouve à son aise dans Actéon, qui est un vrai bijou d’opéra comique. Il faut voir Mme Damoreau jouer cela avec une gentillesse extrême ; il faut entendre cette voix si flexible s’épuiser en gazouillemens inouïs, en folles cadences, en trilles merveilleux, et dépenser des richesses sans nombre, avec une insouciance qui épouvante les chanteuses ordinaires de l’endroit ; pour comprendre combien ces deux talens sont étroitement liés l’un à l’autre, combien la voix de Mme Damoreau est sœur de la musique de M. Auber, et combien elles doivent toutes les deux s’aimer et s’appeler sans cesse. — Actéon était destiné d’abord à l’Académie royale de Musique ; les anciens directeurs, homme de tant de goût, en avaient deviné le succès et l’auraient représenté immédiatement après le grand ouvrage de M. Meyerbeer, dont les répétitions vont se prolongeant toujours ; par malheur les évènemens en ont autrement disposé ; je dis par malheur, car, en passant de la rue Lepelletier au théâtre de la Bourse, l’opéra de M. Auber a dû renoncer à ses plus charmans effets de mise en scène. Les belles filles de l’Opéra, avec leur taille haute et svelte et leur jarret si souple, auraient fait meilleure contenance sans doute que ces pauvres figurantes qui semblent tout étonnées de se voir si nues et grelottent de froid et de pudeur sous la peau de tigre des nymphes de Diane. Mais, après tout, qu’importe ? l’ouvrage de M. Auber devait suivre la fortune de sa cantatrice, et pour peu que l’on veuille y réfléchir, on verra que ce qu’il a perdu est chose bien chétive auprès de ce qu’il pouvait perdre.

Je le répète, ce qui fera le succès d’Actéon, c’est Mme Damoreau.

Mme Damoreau est à l’Opéra-Comique comme la prima donna dans les théâtres d’Italie ; tant qu’elle parle ou chante, on écoute, on applaudit, on se passionne ; sitôt qu’elle se retire et laisse la place au ténor, toutes les têtes rentrent dans les loges, les causeries reprennent leur cours, et l’on oublie Actéon, pour les bals de lord Granville, et les soirées de M. le duc de Fitz-James. Ce sera une nouvelle gloire à Mme Damoreau d’avoir introduit en France cette manière italienne, la seule d’entendre la musique.

Ce qu’il y a de remarquable dans la carrière musicale de Mme Damoreau, c’est qu’au rebours des autres cantatrices, à mesure que son talent grandit, et que sa réputation augmente, elle descend à plaisir d’un degré l’échelle dramatique. Ainsi, quand elle n’était encore qu’une petite fille ignorée et tremblante, Mme Damoreau chantait au premier théâtre de Paris, au Théâtre-Italien ; plus tard sa voix se développa, son talent se forma à la fréquentation de Mozart et de Paisiëllo, de Paër et de Rossini, et de ce faite où l’écolière s’était maintenue, non sans honneur, l’artiste descendit à l’Opéra ; aujourd’hui que sa renommée est au comble, comme son talent, qu’elle n’a qu’à se montrer pour que tous les bouquets d’une salle tombent à ses pieds, voilà qu’il lui prend fantaisie de se réfugier à l’Opéra-Comique, le troisième théâtre dans la hiérarchie, si toutefois il y a une hiérarchie pour les théâtres. Qui sait ? c’est peut-être là une coquetterie de Mme Damoreau ; quoi qu’il en soit, sa présence ouvre des temps nouveaux pour l’Opéra-Comique ; ce vieux sol portera des fruits, pourvu qu’on le déblaie avec persévérance. Renvoyez en province, où vous avez été les prendre, vos chanteurs et vos chanteuses d’autrefois ; qu’ils emportent dans leurs bagages autant d’ariettes que Philidor et Marsollier ont pu en écrire ; engagez à prix d’or une basse comme Lablache, un ténor comme Dupré ; commandez des opéras à Meyerbeer, à Donizetti, à Auber, à Rossini, s’il daigne vous en faire, et le grand monde fréquentera votre maison, et Mme Damoreau se croira toujours sur le premier théâtre de Paris.

— M. Scribe a été inauguré dans son fauteuil d’académicien par une éloquente réponse de M. Villemain. Jamais M. Scribe n’avait été aussi finement critiqué, aussi spirituellement loué. M. Scribe est accoutumé aux succès ; mais celui-là doit compter assurément parmi les plus flatteurs. M. Scribe a été sévère pour la presse ; la presse aurait bien voulu répondre, mais elle rit encore des charmantes épigrammes de M. Scribe.

— La confédération germanique vient de rendre un décret qui oblige tous les gouvernemens allemands à intenter des poursuites contre les auteurs et éditeurs de l’association dite la jeune Allemagne, à laquelle appartient, selon la diète, M. Henri Heine. Ce brillant écrivain a réclamé contre cette décision par une lettre pleine de convenance, insérée dans le Journal des Débats. M. Henri Heine se défend, dans cette lettre, des tendances dont on l’accuse, et demande à la diète la faculté de se défendre par la presse allemande. Malheureusement, la devise de M. Dupin, libre défense des accusés, n’est pas en honneur auprès de la diète.

— Nous apprenons avec surprise qu’un article inséré dans la Revue du 15 janvier 1835, sous le titre des Indiens de la Pampa a donné lieu à une réfutation à peu près officielle de la part du gouvernement de Buénos-Ayres. Les expressions injurieuses ne sont pas ménagées. Nous étions loin de penser qu’un article, écrit avec aussi peu de prétention que de partialité, dût exciter tant de colère. En admettant que des erreurs involontaires s’y fussent glissées, au moins ne peut-on pas s’empêcher d’y reconnaître l’absence la plus complète de haine ou de mauvaise foi.

Plusieurs phrases de l’article ont été mal interprétées ; on a affecté, par exemple, de donner un sens général et absolu à ce qui était tout-à-fait particulier ; on a pris certains mots dans une acception entièrement fausse ; ainsi, la réfutation s’irrite de ce qu’on a osé dire que le pays n’est pas cultivé ; or, d’après nos idées européennes, appelle-t-on cultivé un pays consacré à l’éducation des bestiaux, mais dans lequel on ne trouve plus de charrues ni de champs ensemencés, hors des limites toujours fort circonscrites des banlieues respectives de chaque ville.

Mais le malentendu porte spécialement sur ce que l’armée de Buénos-Ayres, sous le commandement du général Rosas, aurait rendu d’immenses services à la république. Alors il faut en conclure que les affaires ont changé de face depuis l’époque dont il est question dans l’article, époque suffisamment déterminée par des faits exacts que la réfutation n’attaque pas. Il est dit dans l’article incriminé que les trois divisions ne se réunirent point, et que le but de l’expédition fut manqué. Si l’une des trois armées, isolée, séparée des deux autres, est parvenue à faire à elle seule ce qu’il était difficile d’espérer de leurs forces réunies, ce dut être à une époque ultérieure, impossible à prévoir ; qu’on veuille donc bien se rappeler qu’il y eut un moment de démoralisation et de crainte, lorsque deux des divisions revinrent dans leurs quartiers, l’une rappelée par une révolution, l’autre par des motifs qui nous sont restés étrangers.

Si, en effet, les Indiens sont refoulés dans leurs déserts, on doit une grande reconnaissance aux généraux dévoués qui se chargèrent de ces expéditions difficiles et dangereuses, et nous serons les premiers à les en féliciter ; mais encore une fois, ce but n’était pas encore atteint en septembre 1833 ; et les choses rapportées dans l’article ne vont pas au-delà. Dans ce cas d’ailleurs, la plus grande gloire reviendrait à la seule armée de Buénos-Ayres, et non à l’expédition ; et c’est de celle-ci seulement qu’il était question.


— Sous le titre de Trésor de la Poésie Française[1], MM. Danton et Cantan ont récemment publié un choix de morceaux classiques avec notes et commentaires. Si les Arts poétiques et les Rhétoriques peuvent souvent servir à constater l’état des partis et des opinions en littérature, ce petit livre n’est pas sans intérêt, comme exprimant et renouvelant la doctrine classique des écrivains de la Décade, en poésie, dans son extrême rectitude. Les jugemens de Ginguené, de Garat, de Fontanes, y sont cités et discutés, comme d’hier ; les moindres nuances sont précieusement gardées. On y retrouve des morceaux peu connus de poètes qui brillèrent au commencement de ce siècle, particulièrement des fables, des fragmens de discours en vers ou de description, par Victorin Fabre. Cela fait regretter que ces pièces, en partie inédites ou dispersées, pièces remarquables par l’étude, souvent par l’éclat, et surtout par l’élévation, n’aient pas été recueillies dans leur ensemble. Nous avons appris du moins avec plaisir, depuis qu’il a été parlé, dans la Revue, de ce regrettable écrivain, que le grand ouvrage politique auquel furent consacrées ses dernières années, n’est pas aussi inachevé que nous l’avions craint, et que des circonstances plus favorables en pourront amener une publication que nous voudrions annoncer comme prochaine.

— La quatrième édition de l’ouvrage de M. de Tocqueville, de la Démocratie en Amérique, vient de paraître[2]. Le succès de ce beau livre va toujours croissant, et on nous assure qu’il a produit chez nos voisins d’outre-mer, une vive sensation. Voici le jugement qu’en porte, dans son dernier numéro, la Revue de Londres, recueil nouvellement fondé par quelques-uns des hommes les plus notables du parlement.

« Le livre dont nous venons d’esquisser le plan a été exécuté d’une manière digne d’un si noble sujet. Déjà il a pris place parmi les plus remarquables productions de notre temps. C’est un livre que doivent approfondir, tant pour les faits qu’il constate que pour les spéculations qu’il présente, tous ceux qui ont le désir ou la mission d’exercer quelque influence sur leur époque ; il contribuera à donner un caractère nouveau aux débats qui s’agitent parmi nous. Jusqu’à ce jour, l’aristocratie et la démocratie ont été jugées tout d’une pièce, exaltées comme excellentes ou repoussées comme détestables dans leur ensemble. Le temps est venu de les examiner de plus près, et de porter sur elles un jugement plus impartial. Parmi les partisans de la démocratie, M. de Tocqueville a été le premier qui l’ait analysée, qui ait distingué les uns des autres ses traits particuliers, qui ait montré celles de ses tendances qui en elles-mêmes sont bonnes ou mauvaises, et la liaison plus ou moins nécessaire de chacune d’elles avec toutes les autres ; qui enfin ait dit jusqu’à quel point ses impulsions peuvent être arrêtées ou affaiblies, soit par le hasard, soit par de sages prévisions. Afin de fournir sa course, il a pris pour terrain une grande nation ; ce terrain, il l’a d’abord examiné avec un soin extrême, faisant, avec un discernement dont nous n’avions jamais eu d’exemple, le choix des faits fondamentaux, puis portant sur ces faits la lumière de ses observations, qui attestent une grande expérience et une profonde maturité. Nous n’admettons pas toutes ses conclusions, mais nous les croyons toutes dignes d’être sérieusement méditées, parce qu’elles ont toujours au moins un grand fonds de vérité. Le génie de l’auteur nous paraît ressembler, surtout parmi les écrivains français, à celui de Montesquieu. Le livre de la Démocratie en Amérique est tel que l’eût écrit Montesquieu, si, avec son génie, il eût eu les lumières qui sont nées d’une période dont on peut dire qu’en cinquante années on a vécu des siècles. » (Voyez London Review, n° 3, pag. 94)

— Le nouvel ouvrage de M. Alfred de Musset, la Confession d’un Enfant du siècle, paraît aujourd’hui, 1er février.




  1. Mathiot, rue de l’Hirondelle.
  2. Librairie de Gosselin, rue Saint-Germain-des-Prés, 9.