Chronique de la quinzaine - 31 janvier 1844

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Chronique n° 283
31 janvier 1844


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.


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31 janvier 1844.


Les débats provoqués par le dernier paragraphe de l’adresse, et le vote de ce paragraphe après deux épreuves douteuses, ont tellement modifié la situation générale, qu’ils sont devenus l’évènement dominant, le seul sur lequel dans ces jours de vive émotion, ait consenti à s’arrêter l’attention publique. Une majorité relative de 14 voix, une scission soudaine au sein de la chambre, l’union de la gauche et de la droite devenue désormais régulière et presque légitimée : ce sont là en effet des choses d’une assez grande importance pour absorber toutes les préoccupations du pays.

Il ne faut pas néanmoins oublier ce qui a précédé ces grandes scènes et cette péripétie singulière. Pour tracer avec quelque exactitude le tableau de la situation nouvelle qui tend à se dessiner, il faut remonter plus haut, il faut, en dehors des débats si tristement dramatiques des deux dernières journées, se rendre un compte exact des résultats acquis par la discussion générale du projet d’adresse.

Cette discussion, d’autant plus longue qu’elle n’a porté sur aucun point nettement défini, a offert un spectacle que la France seule est en mesure de donner au monde. Magnificence de la parole, éclat de tous les talens, rien n’a manqué à ces débats, et pourtant, jusqu’à l’incident final qui a ouvert soudain tant de perspectives inattendues., le pays s’en était peu ému, trop peu ému même, à notre avis. Il a cru par momens assister à une lutte purement oratoire. À en juger en effet par cette universelle tiédeur, par cette substitution de la stratégie parlementaire aux convictions ardentes d’un autre temps, on aurait pu croire que les ambitions et les vanités personnelles avaient tari chez nous la source de toutes les passions profondes.

Ce jugement supposerait pourtant une appréciation bien superficielle. Le débat général de l’adresse a peu saisi l’opinion, parce qu’il ne pouvait, dans aucune de ses parties, aboutir à un résultat immédiat mais pour les esprits réfléchis, il a nettement caractérisé la position, et par cela même il l’a changée. La chambre a été tellement ferme sur les principales questions extérieures, qu’il n’y a désormais aucune illusion à entretenir sur la possibilité de tourner ces graves difficultés, et que le cabinet doit accepter la politique de la chambre dans l’esprit et dans les termes même où elle entend qu’elle soit faite. D’un autre côté, des hommes considérables de l’opposition ont exposé, sur les grands intérêts du pays, des vues entièrement nouvelles. Ce sont là des tendances vagues encore, mais qui ne peuvent manquer de se préciser plus nettement ; ce sont des germes que le temps développera et que l’avenir fera éclore.

On ne saurait nier que le cabinet n’ait ouvert la session dans les conditions les plus favorables pour rallier et accroître la majorité qui l’appuie depuis trois ans. La tranquillité est profonde, les lois sont partout obéies, aucun intérêt n’est en souffrance, et nulle complication extérieure n’est venue, depuis six mois, susciter d’embarras sérieux au ministère. Le cabinet a fait annoncer aux chambres dans le discours de la couronne l’établissement de l’équilibre financier, annonce que les explications données par M. Lacave-Laplagne ont confirmée de la manière la plus satisfaisante. Aucune question de réforme n’est arrivée à maturité et la gauche était contrainte de vivre sur des redites qui enlèvent à ses journaux toute action puissante.

Dans un tel état de choses, l’avantage était assuré au cabinet dans le débat intérieur. Aussi, en abordant la tribune après dix-huit mois de silence, M. Thiers s’est-il gardé de réclamer de générale du gouvernement. Il s’est beaucoup moins occupé du pays que de la chambre, et s’est attaché à établir, par les précédens de la session dernière, que le ministère ne possédait pas dans le parlement une base d’opérations assez large pour exercer une action utile et puissante. Après avoir constaté que la majorité le laissait vivre sans lui permettre de gouverner, il a montré l’importance qu’aurait pour le pouvoir lui-même et pour la liberté de son action l’union des deux centres, si elle pouvait un jour être réalisée dans des conditions qui n’imposassent de sacrifices d’honneur ou de principe ni à l’un ni à l’autre. Ne voulant pas s’engager dans des développemens que sa position personnelle aurait rendus plus difficiles, l’habile orateur s’est borné à prendre pour devise l’association de la pensée du progrès à celle de la conservation.

Si M. Thiers avait développé ce thème à la session dernière, il aurait été de nature à faire une grande impression à la chambre, et peut-être à déplacer immédiatement la majorité. La législature était nouvelle, les engagemens n’étaient pas pris, les fautes commises dans de récentes transactions diplomaties étaient alors un embarras fort sérieux, et pouvaient paraître un obstacle aux négociations dont la chambre avait imposé le principe au cabinet comme une condition formelle de son concours : tout cela était de nature à décider un changement qui eût détendu la situation sans la modifier profondément. Mais, lorsque les hommes indépendans de la majorité se trouvèrent placés entre le silence de M. Thiers et les paroles de M. Dufaure, entre l’impossibilité de compter sur un concours indispensable et l’obligation de prendre pour drapeau la réforme électorale ; lorsque, parmi les ministres du 12 mai, les uns se furent déclarés impossibles et que les autres se furent rendus tels, il n’y eut plus qu’un parti à prendre, celui de sacrifier loyalement les questions de personnes aux questions de choses, et de rentrer dans les rangs du parti conservateur, dont on n’avait jamais entendu se séparer.

C’est dans cet état de choses que s’est ouverte la session actuelle. Depuis la crise des fonds secrets en 1843, le ministère du 29 octobre compte une année de plus, une année pacifique et prospère, dont on ne saurait sans injustice refuser de lui tenir compte. Ce qui était possible l’année dernière aux yeux d’un certain nombre de membres de la majorité avait cessé de l’être cette année, et, avant les complications inattendues de ces derniers jours, le moment semblait passé de poser au sein du parti conservateur de simples questions de personnes. Ceci explique pourquoi le premier discours de M. Thiers, si habile et si spirituel qu’il soit, a produit sur la chambre une impression beaucoup moins décisive que sa belle allocution sur les affaires étrangères ; ceci fait comprendre l’effet des paroles de M. le ministre de l’intérieur, et le rejet de la question de confiance posée sous un double aspect, mais dans un même but, par MM. G. de Beaumont et Billault.

Cependant, si au milieu du débat général de l’adresse il paraissait impossible d’admettre une scission au sein de la majorité pour un simple intérêt de portefeuille, il est des questions d’un ordre fort supérieur, où celle-ci s’est réservé une indépendance que chaque jour vient attester d’une manière éclatante. Ces questions-là sont les plus dangereuses pour l’existence du cabinet. C’est ce terrain que choisira l’opposition, dans le double intérêt de son avenir et de la dignité du gouvernement représentatif. Ces questions se résument dans trois idées très nettes et parfaitement comprises de tous, à savoir : la reprise officiellement annoncée de l’alliance anglaise, les négociations arrêtées pour la révocation des traités de 1831 et 1833 sur le droit de visite réciproque, enfin les conventions commerciales à passer directement avec la Grande-Bretagne, ou à consentir à son profit au-delà des Pyrénées.

On peut affirmer, sans crainte d’être démenti par l’évènement, que telle sera pour long-temps la base de tous les débats sérieux au sein de La chambre on peut aller plus loin, et prédire qu’une crise ministérielle ne s’ouvrira probablement que sur l’un ou l’autre de ces trois grands intérêts, quelque faible que soit le chiffre de la majorité ministérielle depuis le vote final de l’adresse, à moins que des fautes de conduite ne viennent tout à coup imprimer aux affaires un aspect nouveau et imprévu.

Le ministère était en mesure d’aborder la discussion des affaires étrangères avec quelques résultats favorables. L’Angleterre avait donné au gouvernement et à la dynastie de 1830 un témoignage de royale courtoisie dont l’effet n’a pas été sans importance en Europe. De grands évènemens s’étaient accomplis en Espagne, en dehors de l’action de la France, mais assurément à son profit. Le cabinet était en mesure de garantir le maintien de l’œuvre de Louis XIV, et la cour de Naples, pour la première fois depuis 1830, se séparant hautement de l’Autriche, secondait les vœux du cabinet des Tuileries en consentant à retirer son éclatante protestation contre la violation de la loi salique. En Grèce, une révolution fort imprévue avait rétabli un accord momentané entre la France et l’Angleterre : un nouvel état constitutionnel venait augmenter la liste des gouvernemens libres, alliés naturels de la monarchie de 1830 ; l’Orient continuait à dormir de ce sommeil agité qui précède les grandes crises, et la France avait obtenu des réparations rigoureusement suffisantes pour les insultes adressées à son pavillon par un fanatisme plus imbécile encore que sauvage.

Si le cabinet n’était en mesure de se prévaloir d’aucun acte éclatant consommé dans l’intervalle de la session, il n’avait non plus à répondre d’aucune faute, et la Providence le mettait dans le cas de recueillir le fruit des heureux évènemens survenus au-delà des Pyrénées. Elle avait voulu que la France, en quelque sorte en dépit d’elle-même, retrouvât en Espagne une influence indispensable au salut de ce malheureux pays.

C’était là une bonne situation, et l’opposition n’avait aucune chance raisonnable d’en enlever le bénéfice au ministère. Celui-ci l’aurait recueillie d’une manière beaucoup plus entière, s’il ne l’avait compromise par le ton quelque peu emphatique du discours du trône. La chambre aurait reconnu sans difficulté le bon accord actuel entre la France et l’Angleterre, elle n’aurait pas hésité à en féliciter la couronne dans l’intérêt de la paix du monde. Mais passer de là à une déclaration d’entente cordiale et d’association intime, revenir aux termes et aux souvenirs de l’époque antérieure à 1840, rédiger le paragraphe de manière à laisser croire que cette manifestation n’était pas circonscrite à certains faits déterminés, qu’elle était la formule même de la politique française, c’était se créer des embarras faciles à éviter, c’était s’exposer à s’affaiblir dans le pays en espérant se fortifier en Europe.

L’acte précipité de décembre de 1841 avait eu de cruelles conséquences pour le cabinet. Il avait failli provoquer une crise entre l’Angleterre et la France, bien loin de rapprocher les deux peuples : n’était-il pas à appréhender que des déclarations intempestives et des expressions trop bienveillantes ne vinssent encore augmenter les embarras, au lieu de les faire disparaître ?

L’opposition s’est emparée de ce thème ; elle l’a développé avec habileté, et souvent avec succès. En parlant à la chambre une langue que celle-ci écoutera toujours avec une vive sympathie, celle d’une politique, non pas hostile à l’Angleterre, mais indépendante de l’influence britannique, M. Billault a fait preuve de facultés de tribune qui le placent désormais au nombre des hommes qui comptent par eux-mêmes, et non plus comme appoints d’une combinaison principale. M. Billault, ainsi que. M. Jules de Lasteyrie, dans un discours trop peu écouté, ont établi qu’en Grèce, comme en Espagne, la bonne harmonie était le résultat de circonstances accidentelles, et nullement le fruit d’une identité d’intérêts entre le cabinet de Londres et celui de Paris. A Athènes, l’Angleterre a dû s’entendre avec la France pour ne pas livrer la révolution grecque à la Russie et pour conserver la prépondérance que lui donne le triomphe du parti constitutionnel, qui est le sien ; à Madrid, il serait difficile de prétendre que l’entente cordiale existât la veille de la chute d’Espartero ; si elle a commencé le lendemain, c’est qu’il est de première nécessité pour l’Angleterre de refaire, sur ce théâtre, sa position, si gravement compromise, et que le concours de la France lui est utile pour cela. Quant à l’avenir, la Grèce et l’Espagne sont deux puissances maritimes dont l’Angleterre ne peut souhaiter ardemment le progrès, puisqu’elles sont l’une et l’autre nos alliées naturelles. La Grèce et l’Espagne sont appelées à choisir entre deux modes d’existence, le système industriel et le système agricole. Il faut que l’Espagne redevienne grande puissance coloniale, ou qu’elle accepte les conditions du Portugal ; il faut que le traité de Méthuen s’étende à toute la Péninsule, ou que celle-ci ferme ses marchés et ses ports à l’importation et à la contrebande anglaises. Dans une situation aussi clairement indiquée, conclure d’un accord d’un moment à une harmonie permanente, c’est, ou se résigner d’avance à de grands sacrifices, ou manquer de pénétration en face des complications que ne manquera pas d’amener un très prochain avenir.

Ces observations, présentées par M. Billault avec un remarquable talent de parole, ont fortement impressionné les diverses parties de la chambre. La majorité a paru se préoccuper surtout de la crainte de nous voir acheter dans la Péninsule, au prix d’un traité de commerce déguisé sous une modification de tarifs, la concession qui nous est faite relativement au mariage de la reine Isabelle II, mariage qui devra appeler au trône d’Espagne l’un des descendans directs de Philippe V, ce qui implique toutes les branches de la maison de Bourbon, excepté celle qui règne en ce moment sur la France. Il n’a fallu rien moins que les affirmations réitérées de M. le ministre des affaires étrangères pour dissiper les inquiétudes de la chambre relativement à la Péninsule, et surtout pour la rassurer contre l’éventualité d’une négociation commerciale directe entre la France et l’Angleterre. Sur ce point, les déclarations de M. Guizot ont été si formelles, que la plus extrême défiance pourrait seule désormais soupçonner ses intentions. Sir Robert Peel en sera donc pour ses discours et ses vaines assurances au parlement britannique. Nous verrons bientôt comment il expliquera les uns, et se justifiera des autres.

Ici se présente une des difficultés que va bientôt rencontrer le cabinet français. A l’ouverture du parlement britannique, le chef du gouvernement anglais sera mis en demeure de s’expliquer sur ses rapports avec la France. Il devra exposer dans quel sens et dans quel esprit a pu être accepté le principe de la négociation relative au rappel des traités de 1831 et 1833 ; il devra dire ce qu’il attend, dans l’intérêt du travail national, de l’intimité établie avec la France. Les assurances antérieures de sir Robert Peel seront pour lui une source d’embarras dont il y aurait de sa part bien du désintéressement à ne pas rejeter une partie sur notre propre cabinet. Les whigs et les radicaux entendent entreprendre cette année une campagne des plus sérieuses. L’état alarmant de l’Irlande, le développement de la grande ligue des céréales, la nullité des résultats obtenus par les tories, les torts, les griefs et les malheurs du temps, vont devenir le thème d’accusations spécieuses. En protégeant le cabinet français, force sera donc à sir Robert Peel et à lord Aberdeen de songer fort sérieusement à se protéger eux-mêmes. Sous ce rapport, les débats du parlement anglais ne pourront manquer d’exercer une grande influence sur les discussions de notre chambre.

Dire ce que M. le ministre des affaires étrangères a déployé de ressources et de talent dans cette lutte magnifique, serait chose difficile ; il faut avoir assisté à ce spectacle pour s’en faire une juste idée. Une épreuve plus délicate était réservée à M. Guizot : c’était de lutter directement contre M. Thiers sur cette grande question des alliances, qui résume en elle seule la politique tout entière. Tout dans un tel débat était d’un intérêt saisissant : les difficultés, les situations respectives, le contraste des talens, la portée d’un tel duel dans la chambre et dans l’opinion.

M. Thiers a pris son parti avec une décision remarquable. Moins soucieux de défendre toutes ses opinions antérieures que de se créer une situation forte et nouvelle, il a présenté l’alliance anglaise comme une sorte d’épisode et d’accident transitoire dans la politique générale de la France et dans l’histoire du gouvernement de 1830. L’alliance intime avec la Grande-Bretagne n’est plus en janvier 1844, pour l’illustre orateur, ce qu’elle était en janvier 1840, lorsqu’il inaugurait par une brillante apologie l’avènement du cabinet du 1er mars ce n’est plus une pensée systématique et immuable, une sorte de religion politique. Si cette association temporaire était commandée par l’isolement où la révolution de juillet avait jeté la France, elle était naturellement destinée à s’affaiblir du jour où cette révolution se trouvait assez forte et assez sûre d’elle-même pour contenir toutes les passions qui aspiraient à la détourner du cours de ses destinées régulières et pacifiques. Pendant six années, l’Europe n’eut guère à vider que des questions sorties du grand ébranlement de 1830 : ce fut le bon temps de l’alliance anglo-française, car les deux pays, liés par une communauté de principes politiques, poursuivaient alors une œuvre vraiment commune, le maintien de la paix du monde. Mais dès l’année 1836, ce travail était terminé, car le sol européen avait cessé de trembler. La force des choses amena dès-lors les deux alliés à porter des vues particulières et distinctes dans les combinaisons poursuivies jusqu’alors en commun, quelle que fut d’ailleurs la loyauté des deux gouvernemens et la sincérité de leur dévouement à l’alliance. Ebranlée sur les affaires d’Espagne, celle-ci se trouva un jour rompue sur les affaires d’Orient, et la paix subit en 1840 la plus redoutable épreuve qu’elle ait traversée depuis plus de vingt-cinq ans. Au sortir de cette crise, l’intérêt manifeste de la France, autant que le soin de sa propre dignité, lui commandait une politique réservée, indépendante, une politique en rapport avec la situation nouvelle que les évènemens lui avaient faite. Cette indépendance était d’autant mieux indiquée, que, selon la judicieuse observation de M. Thiers, les points qui pouvaient réunir la France et l’Angleterre avaient, dans les principales questions européennes, fait place aux intérêts destinés désormais à les diviser. L’instinct public avait recommandé cette attitude d’isolement et d’attente ; cette attitude avait reçu l’assentiment non équivoque de la chambre, elle avait été hautement acceptée par le gouvernement lui-même. La convention des détroits et le traité du 20 décembre 1841 furent une double dérogation cette pensée universellement accueillie par l’opinion publique, et cette dérogation même a créé pour le cabinet les embarras contre lesquels il se débat. De ce vaste ensemble de faits et d’idées M. Thiers a conclu qu’il fallait revenir à la pensée de 1841 et donner pour base à la politique pacifique, que tout le monde aspire à maintenir, non plus une alliance impossible, mais la modération même des vœux de la France, et l’entière liberté de son action extérieure.

Une telle déclaration dans la bouche de l’ancien président du 1er mars est un véritable évènement. C’est un programme et un engagement pour l’avenir. Jusqu’à-ce jour, M. Thiers n’avait donné ni l’un ni l’autre, et hors du cercle d’intimité où sa véritable pensée avait pu se produire dans sa liberté, elle restait incertaine et obscure pour le pays. Une déclaration aussi générale que celle qu’il vient de faire ne suffit pas sans doute pour fixer le sens d’un grand nombre de questions, et ne saurait servir de base à la composition immédiate d’un cabinet ; mais c’est un système qui se révèle, et dans ce sens on doit louer l’acte de M. Thiers comme un éclatant hommage aux véritables principes du gouvernement constitutionnel n’est pas d’homme sérieux, à quelque opinion qu’il appartienne, qui ne doive s’en féliciter hautement.

Le résultat instantané de cette déclaration a été d’amener le chambre et le cabinet à définir d’une manière plus nette et plus précise le sens et la portée des négociations qu’on paraît avoir acceptées à Londres pour la révision des traités de 1831 et de 1833. Ce que la chambre veut, c’est replacer le plus promptement possible la marine française sous la protection exclusive du pavillon national. C’est à cette condition qu’elle subordonne la cordiale entente et la reprise de ses relations amicales avec l’Angleterre ; ce qu’elle réclame, ce n’est point une modification aux formes de la visite en mer, mais la suppression solennelle de ce droit exorbitant. Telle est la pensée à laquelle le ministère, par l’organe de M. Guizot, s’est vu conduit à donner un entier assentiment. Toute négociation ouverte à Londres sur une autre base que celle-là serait contraire à l’intention formellement manifestée par le parlement français avec l’assentiment des membres du gouvernement, et deviendrait le texte d’une accusation légitime contre le ministère. L’avenir du cabinet actuel repose donc principalement sur cette question : on doit le comprendre à Londres comme à Paris. La majorité ne reculera pas sur ce point ; c’est à la fois dans le pays sa force et son honneur. Elle se respecte trop pour livrer l’une, et elle n’est pas assez insensée pour sacrifier l’autre.

De tous les reproches qu’on peut adresser à cette majorité, le moins fondé est assurément celui d’être une majorité sans indépendance. S’il y a dans le parti conservateur une masse inerte, dénuée d’initiative et d’esprit politique, une sorte de lest gouvernemental qu’on a pu, avec quelque vérité, qualifier de mobilier ministériel, rien ne serait plus mal fondé qu’une telle désignation, appliquée à la fraction nombreuse de l’opinion conservatrice qui forme l’appoint nécessaire de la majorité ministérielle. Tant de lois rejetées l’année dernière l’ont constaté jusqu’à l’évidence. Nous craignons fort que les échecs du même genre ne viennent le constater encore cette année. Peut-être même faut-il s’inquiéter un peu de cette tendance d’une opinion gouvernementale marcher selon ses caprices et à se créer une facile popularité aux dépens du ministère qu’elle maintient néanmoins aux affaires. Un des torts véritables du cabinet est d’avoir accepté, sans la combattre, cette dangereuse disposition. La majorité pèse d’un poids immense sur la politique étrangère par le veto tacite qu’elle s’est réservé : les négociations de Londres pour la révocation du droit de visite ne sauraient manquer de provoquer de sa part une intervention décisive à une époque peu éloignée. Elle est en mesure d’exercer une action non moins souveraine sur les points les plus délicats de la politique intérieure.

Le ministère n’a pas assez compté avec ses scrupules et ses habitudes d’indépendance, en se refusant, malgré les avertissemens d’un grand nombre de ses amis politiques, à toute modification dans le dernier paragraphe de l’adresse. Accepter une atténuation quelconque d’un texte devenu en quelque sorte sacramentel par l’adhésion unanime de la commission était peut-être une résolution grave, et qui pouvait soulever des objections. On s’exposait à donner ainsi une sorte de triomphe à un parti fort disposé à accepter les succès factices en compensation de ceux que l’opinion lui refuse, on perdait jusqu’à un certain point le bénéfice de l’accablante victoire de M. le ministre des affaires étrangères sur l’éloquence éclipsée de M. Berryer, et l’on relevait un peu les hommes que la chute d’un grand orateur avait entraînés dans sa ruine. Mais que de considérations puissantes ne venaient pas se placer en face de celles-là ! Livrer une seconde bataille, était-ce s’assurer une seconde victoire ? Était-il prudent de rompre sur une telle question le faisceau des opinions dynastiques dans la chambre, et le maintien d’une expression que personne ne défendait en elle-même, tant elle dépassait la juste mesure, valait-elle une si profonde et si funeste division ? Quel eût été l’effet moral de la loi de régence votée, après deux épreuves, avec 190 boules noires au fond de l’urne ? Ne fallait-il pas aussi tenir grand compte de l’effet moral qu’allait produire un tel débat sur la portion inoffensive et modérée du parti légitimiste, sur celle qui, dans presque toutes les circonstances, prête au gouvernement de 1830 un concours loyal et sincère ? Légitimer l’association électorale de la droite et de la gauche, donner une apparence de justification aux folles théories de certains publicistes, amener enfin l’opposition constitutionnelle à couvrir de son vote et de sa protection le parti dont elle était jusqu’ici le plus énergique adversaire, c’est là une résolution qui déplace dans le pays et dans la chambre presque toutes les positions anciennes, et dont la portée ne peut être mesurée en un jour. De plus, voir une telle résolution passer après deux votes incertains, par l’effet seul de l’abstention des légitimistes, c’est en perdre tout le bénéfice moral pour n’en recueillir que les conséquences dangereuses. Et combien la responsabilité ne s’aggrave-elle pas encore lorsqu’on songe la légèreté avec laquelle cette rédaction malheureuse a été accueillie, la faiblesse avec laquelle elle fut un instant abandonnée, à l’inexplicable entêtement avec lequel elle a plus tard été reprise et soutenue ! Ceci est un grief sérieux dont la commission de l’adresse porte sa lourde part avec le cabinet lui-même.

Une scission dans la majorité, que les provocations quotidiennes d’un dévouement plus fougueux qu’éclairé peuvent rendre plus profonde encore, tel est le résultat immédiat de ce déplorable épisode du grand débat de l’adresse. Cette scission a amené plusieurs boules noires dans l’urne ; elle a éloigné du vote définitif quelques hommes plus consciencieux ou plus timides, et une majorité ne s’est rencontrée pour répondre au discours de la couronne que grace aux amis restés fidèles à la bannière isolée de M. Dufaure. Le concours silencieux porté par celui-ci au ministère n’est peut-être pas de nature à rassurer beaucoup le cabinet.

Dans une telle situation, il n’est pas étonnant que la confiance publique soit quelque peu ébranlée, et que la possibilité de combinaisons nouvelles ait sérieusement préoccupé les esprits. Nous dirons sur ce point toute notre pensée. Le ministère est sans doute affaibli dans la chambre mais là n’est pas le péril, là n’est pas du moins le principe d’une chute immédiate. Il se peut qu’aux yeux d’un autre pouvoir le cabinet ait aussi perdu sa force morale et commence à devenir une difficulté. Si cela était, le danger serait plus imminent, et la crise ne serait plus suspendue que, par la difficulté de pourvoir aux nécessités du lendemain.

Le cabinet va faire sans doute de grands efforts pour se rasseoir sur un terrain si soudainement ébranlé ; c’est son droit et son devoir. Il a dans son sein d’assez grands talens et d’assez hautes renommées pour entreprendre une pareille tâche, quelque difficile qu’elle puisse paraître. Le droit et le devoir de l’opposition modérée, aux mains de laquelle une éventualité plus ou moins prochaine peut faire passer les affaires, seront aussi de se préparer à ce grand changement par des alliances et des rapprochemens honorables, par des projets utiles et des vues hautement avouées devant la chambre et le pays. Il importe peu à la France que le portefeuille soit aux mains de tels ou tels hommes. Ce qui lui importe, c’est que le pouvoir soit respecté, que son action soit efficace, et qu’aucune des conditions du gouvernement représentatif ne soit méconnue. Ceci nous amène, malgré nous, à parler du fait qui depuis vingt-quatre heures occupe particulièrement l’attention publique. Un homme, que sa loyauté a fait estimer de tous les partis, trouve, par suite d’un vote consciencieux, conduit à se démettre de ses fonctions diplomatiques. Des circonstances connues de tous aujourd’hui contraignent M. de Salvandy à protéger sa liberté morale par un sacrifice qui, une telle circonstance, lui aura peu coûté. On dit qu’en recevant cette triste nouvelle, la chambre a été profondément émue. Des interpellations, qu’il sera malheureusement difficile de contenir dans les bornes des convenances, seront, dit-on, adressées au cabinet par des membres de la gauche sur un fait où un grand nombre de fonctionnaires publics voient un précédent fort significatif pour eux-mêmes. L’honorable ambassadeur du roi à Turin n’est pas le seul agent du gouvernement qui, après de vaines instances près du ministère pour obtenir une modification au dernier paragraphe de l’adresse, ait ostensiblement voté contre ce qui lui paraissait moins une condamnation qu’une injure ; on assure même qu’après avoir ainsi satisfait à sa conscience, M. de Salvandy a publiquement déposé une boule blanche lors du vote sur l’ensemble de l’adresse. Une conduite aussi mesurée, qui n’est pas un moment sortie des limites de ce vote silencieux reconnu par tout le monde comme l’attribut inaliénable du fonctionnaire-député, n’était pas de nature à faire prévoir la pénible situation faite à l’un des vice-présidens de la chambre, et cet incident peut devenir une complication fort sérieuse. Nous nous abandonnons à ces réflexions avec d’autant plus de liberté, qu’à nos yeux la démission de l’honorable M. de Salvandy est tout-à-fait un cas de responsabilité ministérielle. Comment en effet, ne pas penser que la royauté, d’ordinaire si équitable et si bienveillante envers les hommes dont elle ne saurait mettre en doute le dévouement, n’ait pas, dans ces circonstances, reçu des impressions fâcheuses, agi d’après certaines suggestions ? Nous croyons enfin que le cabinet lui-même n’a pas assez calculé la portée d’un acte qui a blessé si vivement l’indépendance parlementaire.

Résumons en quelques mots la situation que ces derniers jours ont préparée, et que l’évènement d’hier à plus nettement dessinée : au moment où la majorité avait accepté le cabinet, et ne faisait plus de réserves que sur quelques questions de politique étrangère, il se trouve qu’une conduite irréfléchie fait perdre au ministère le bénéfice de trois années de durée, et remet les personnes en discussion plutôt encore que les choses. Il y a huit jours, le cabinet pouvait redouter le contre-coup des débats du parlement britannique, entamées à Londres, en un mot des périls graves sans doute, mais éloignés par leur nature même : aujourd’hui se trouve compromis par des faits d’un ordre secondaire, il est vrai, mais d’une portée immédiate, et des fautes bien faciles à éviter menacent de lui être plus funestes que les coups de ses plus redoutables ennemis.

CHARLES NODIER.




La mort est à l’œuvre et frappe coup sur coup. Hier la tombe se fermait sur Casimir Delavigne, elle s’ouvre aujourd’hui pour Charles Nodier. La littérature contemporaine, qu’on dit si éparse et sans drapeau, ne se donne plus rendez-vous qu’à de funèbres convois. La mort de Charles Nodier n’a pas semblé moins prématurée que celle de Casimir Delavigne, et quoiqu’il eût passé le terme de soixante ans, ce qui est toujours un long âge pour une vie si remplie de pensées et d’émotions, on ne peut, quand on l’a connu, c’est-à-dire aimé, s’ôter de l’idée qu’il est mort jeune. C’est que Nodier l’était en effet ; une certaine jeunesse d’imagination et de poésie a revêtu jusqu’au bout chacune de ses paroles, chaque ligne échappée de lui ; le souffle léger ne l’a pas quitté un instant. Quand il n’était point brisé par la fatigue et succombant à la défaillance, il se relevait aussitôt et redevenait le Nodier de vingt ans par la verve, par le jeu de la physionomie et le geste même par l’attitude. Il y a de ces organisations élancées et gracieuses qui ressemblent à un peuplier : on a dit de cet arbre qu’il a toujours l’air jeune, même quand il est vieux. Dans des vers charmans que les lecteurs de cette Revue n’ont certes pas oubliés, Alfred de Musset, répondant à des vers non moins aimables du vieux maître [1], lui disait, à propos de cette fraîcheur et presque de cette renaissance du talent :

Si jamais ta tête qui penche
Devient blanche,
Ce sera comme l’amandier,
Cher Nodier.

Ce qui le blanchit n’est pas l’âge
Ni l’orage ;
Cest la fraîche rosée en pleur.
Dans les fleurs.


Nous-même, nous n’avions pas attendu le jour fatal pour essayer de caractériser cette veine si abondante et si vive, cet esprit si souple et si coloré, ce merveilleux talent de nature et de fantaisie [2]. On ne trouvera pas que ce soit trop d’en rassembler encore une fois les traits si regrettables et plus que jamais présens à tous, en ce moment de mystère et de deuil où le moule se brise, où la forme visible s’évanouit.

Charles Nodier était né à Besançon, en avril 1780 ; il fit ses études dans sa ville natale, et, sauf quelques échappées à Paris, il passa sa première jeunesse dans sa province bien-aimée. Aussi peut-on dire qu’il resta Comtois toute sa vie ; au milieu de sa diction si pure et de sa limpide éloquence, il avait gardé de certains accens du pays qui marquaient par endroits, donnaient à l’originalité plus de saveur, et l’empreignaient à la fois de bonhomie et de finesse. Sa jeunesse fut errante, poétique, et, on peut le dire, presque fabuleuse. Là-dessus les souvenirs des contemporains ne tarissent pas ; quand une fois le nom de Nodier est prononcé devant le bon Weiss (aujourd’hui inconsolable), devant quelqu’un de ces amis et de ces témoins d’autrefois, tout un passé s’ébranle et se réveille, les histoires, les aventures s’enchaînent et se multiplient, l’odyssée commence. Combien elle abondait surtout aux lèvres de Nodier lui-même, dans ces soirées de dimanche où debout, appuyé à la cheminée, un peu penché, il renonçait à sa veine de whist décidément trop contraire ce soir-là, et consentait à se ressouvenir ! Bien que dans ses Souvenirs de Jeunesse, et dans cette foule d’anecdotes et de nouvelles publiées, il n’ait cessé de puiser à la source secrète et d’y introduire le lecteur, on peut assurer que, si on ne l’a pas entendu causer, on ne le connaît, on ne l’apprécie comme conteur qu’à demi. Sa jeunesse donc essaya de tout, et risqua toutes les aventures, politique et sentimentale tour à tour, passant de la conspiration à l’idylle, de l’étude innocente et austère au délire romanesque, mais arrêtant, coupant le tout assez à temps pour n’en recueillir que l’émotion et n’en posséder que le rêve. Nul plus que lui n’évita ce que les autres prudens recherchent et recommandent si fort, la grande route, la route battue ; mais il connut, il découvrit tous les sentiers. Que de miel, que de rosée à travers les ronces ! En ne songeant qu’à pousser au hasard les heures et à tromper éperdument les ennuis, il amassait le butin pour les années apaisées, pour la saison tardive du sage. Nous en avons joui à le lire, à l’écouter ; lui-même en a joui à y revenir.

De toutes ses vicissitudes, de tous ses travaux, de tous ses essais, de toutes ses erreurs même, il était résulté à la longue, chez cette nature la mieux douée, un fonds unique, riche, fin, mobile, propre aux plus délicates fleurs, aux fruits les plus savoureux. De toutes ces aimables sœurs de notre jeunesse qui nous quittent une à une en chemin, et qu’il nous faut ensevelir, il lui en était resté deux, jusqu’au dernier jour fidèles, deux muses se jouant à ses côtés, et qui n’ont déserté qu’à l’heure toute suprême le chevet du mourant, la Fantaisie et la Grace.

Aucun écrivain n’était plus fait que Nodier pour représenter et pour exprimer par une définition vivante ce que c’est qu’un homme littéraire, en donnant à ce mot son acception la plus précise et la plus exquise. Nos hommes distingués, nos personnages éminens dans les grandes carrières tracées, ne se rendent pas toujours bien compte de ce genre de mérite compliqué, fugitif, et sont tentés de le méconnaître. L’exemple de Nodier est là qui les réfute aujourd’hui, et de la seule manière convenable en telle matière, c’est-à-dire qui les réfute avec charme. Être un esprit littéraire, ce n’est pas, comme on peut le croire, venir jeune à Paris avec toute sorte de facilité et d’aptitude, y observer, y deviner promptement le goût du jour, la vogue dominante, juger avec une sorte d’indifférence et s’appliquer vite à ce qui promet le succès, mettre sa plume et son talent au service de quelque beau sujet propre à intéresser les contemporains et à pousser haut l’auteur. Non, il peut y avoir dans le rôle que je viens de tracer beaucoup de talent littéraire sans doute,.mais l’esprit même, l’inspiration qui caractérise cette nature particulière n’y est pas. Tout homme né littéraire aime avant tout les lettres pour elles-mêmes ; il les aime pour lui, selon la veine de son caprice, selon l’attrait de sa chimère : Quem tu Melpomene semel. Il laisse la foule, si elle lui déplaît, et s’en va égarer ses belles années dans les sentiers. Les sujets qu’il choisit, et sur lesquels sa verve le plus souvent s’exerce, ne lui arrivent point par le bruit du dehors et comme un écho de l’opinion populaire ; ils tiennent plutôt à quelque fibre de son cœur, ou il ne les demande qu’à l’écho des bois. Ce sont parfois des poursuites, des entraînemens singuliers dont les hommes positifs, les esprits judicieux et qui ne songent qu’à arriver ne se rendent pas bien compte, et auxquels ils sourient non sans quelque pitié. Patience ! tout cela un jour s’achève et se compose. Cet intérêt qui manquait d’abord au sujet, le talent le lui imprime, et il le crée pour ceux qui viennent après lui. Ce qui n’existait pas auparavant va dater de ce jour-là, et l’élite des générations humaines saura le goûter. Qui donc plus que Nodier a prodigué en littérature, même en critique, ces créations piquantes, imprévues, non point si passagères qu’on pourrait le croire ? elles s’ajouteront au dépôt des pièces curieuses et délicates, dont les connaisseurs futurs, les Nodier de l’avenir s’occuperont.

Nous disons que Nodier fut toujours le même jusqu’à la fin, toujours le Nodier des jeunes années : nous devons faire remarquer pourtant que sa vie littéraire se peut diviser en deux parts sensiblement différentes. Il ne vint s’établir à Paris qu’au commencement de la restauration, et, pendant ces années politiques ardentes, il n’aurait point fallu demander à cette imagination si vive le calme souriant où nous l’avons vu depuis. En usant alors à la hâte ce surplus des passions dont le milieu de la vie se trouve souvent comme embarrassé, il se préparait à cette indifférence du sage, à cette bienveillance finale, inaltérable, à peine aiguisée d’une légère ironie. Fixé à l’Arsenal depuis 1824, il put, pour la première fois, y asseoir un peu son existence, si long-temps battue par l’orage sa maturité d’écrivain date de là. Il était de ces natures excellentes qui, comme les vins généreux, s’améliorent et se bonifient encore en avançant. Plus sa destinée continua depuis ce premier moment de s’établir et de se consolider, plus aussi son talent gagna en vigueur, en louable et libre emploi. Nommé il y a dix ans à l’Académie Française, il y trouva une carrière toute préparée et enfin régulière pour ses facultés sérieuses, pour ses études les plus chéries. Ce qu’il avait entrepris et déjà exécuté de travaux et d’articles pour le nouveau Dictionnaire historique de la langue française ne saurait être apprécié en ce moment que de ceux qui en ont entendu la lecture ; ce qui est bien certain, c’est qu’il gardait, jusque dans des sujets en apparence voués au technique et à une sorte de sécheresse, toute la grace et la fertilité de ses développemens ; il n’avait pas seulement la science de la philologie, il en avait surtout la muse.

Pour nous qui ne le jugions que par le dehors, il ne nous a jamais paru plus fécond d’idées, plus inépuisable d’aperçus, plus sûr de sa plume toujours si flexible et si légère, qu’en ces dernières années et dans les morceaux mêmes dont il enrichissait nos recueils, fiers à bon droit de son nom. Il avait acquis avec l’age assez d’autorité, ou, si ce mot est trop grave pour lui, assez de faveur universelle pour se permettre franchement l’attaque contre quelques-uns de nos travers, ou peut-être de nos progrès les plus vantés. Le docteur Neophobus ne s’y épargnait pas, et ceux même qui se trouvaient atteints en passant ne lui gardaient pas rancune. Le propre de Nodier, son vrai don était d’être inévitablement aimé. Il faut lui savoir gré pourtant, un gré sérieux, d’avoir, en plus d’une circonstance, opposé aux abus littéraires cette expression franche, cette contradiction indépendante qui, dans une nature de conciliation et d’indulgence comme la sienne, avait tout son prix.

Le dernier morceau qu’il ait donné cette Revue, le dernier acte de présence de Nodier, ç’a été ses agréables stances à M. Alfred de Musset :

J’ai lu ta vive Odyssée
Cadencée,
J’ai lu tes sonnets aussi,
Dieu merci !…


On peut dire de cette jolie pièce mélodieuse, touchante, et dont le rhythme gracient, mais exprès tombant et un peu affaibli, exprime à ravir un sourire déjà las, qu’elle a été le chant de cygne de Nodier :

Mais reviens à la vesprée
Peu parée,
Bercer encor ton ami
Endormi.


Nodier, depuis bien des années, et même sans qu’aucune maladie positive se déclarât, ressentait souvent, des fatigues extrêmes qui le faisaient se mettre au lit avant le soir, chercher le sommeil avant l’heure. Il aimait le sommeil comme La Fontaine, et il l’a chanté en des vers délicieux, peu connus, et que nous demandons à citer, comme exemple du jeu facile et habituel de cette fantaisie sensible.

LE SOMMEIL

Depuis que je vieillis, et qu’une femme, un ange,
Souffre sans s’émouvoir que je baise son front ;
Depuis que ces doux mots que l’amour seul échange
Ne sont qu’un jeu pour elle et pour moi qu’un affront ;

Depuis qu’avec langueur j’assiste à la veillée
Qu’enchante son langage et son rire vermeil,
Et la rose de mai sur sa joue effeuillée,
Je n’aime plus la vie et j’aime le sommeil :

Le sommeil, ce menteur au consolant mystère,
Qui déjoue à son gré les vains succès du temps,
Et sur les cheveux blancs du vieillard solitaire
Epand l’or du jeune âge et les fleurs du printemps.

Il vient ; et, bondissant, la jeunesse animée
Reprend ses jeux badins, son essor étourdi ;
Et je puise l’amour à sa coupe embaumée
Où roule en serpentant le myrte reverdi.

Comme un enchantement d’espérance et de joie..
Il vient avec sa cour et ses chœurs gracieux,
Où, sous des réseaux d’or et des voiles de soie,
S’enchaînent des esprits inconnus dans les cieux ;

Soit que dans un soleil où le jour n’a point d’ombre,
Il me promène errant sur un firmament bleu,
Soit qu’il marche, suivi de sylphides sans nombre
Qui jettent dans la nuit leurs aigrettes de feu :

L’une tombe en riant et danse dans la plaine,
Et l’autre dans l’azur parcourt un blanc sillon ;
L’une au zéphyr du soir emprunte son haleine,
A l’astre du berger l’autre vole un rayon.

C’est pour moi qu’elles vont ; c’est moi seul qui les charme,
C’est moi qui les instruis à ne rien refuser.

Je n’ai jamais payé leurs rigueurs d’une larme,

Et leur lèvre jamais ne dénie un baiser.

Ah ! s’il versait long-temps, le prisme heureux des songes, Sur mes yeux éblouis ses éclairs décevans ! S’il ne s’éteignait pas, ce bonheur des mensonges, Dans le néant des jours où souffrent les vivans !

Ou si la mort était ce que mon cœur envie, Quelque sommeil bien long d’un long rêve charme, La nuit des jours passés, le songe de la vie ! Quel bonheur de mourir pour être encore aimé !… </poem>


Ainsi pensait-il depuis que s’étaient enfuies les belles années dans lesquelles le poète s’accoutume trop à enfermer tout son destin. Le souvenir, la réminiscence, le songe, venaient donc à son aide, et lui obéissaient au moindre signe, comme des esprits familiers et consolans. Plus d’une fois, nous l’avons vu, le matin, à quelque réunion d’amis à laquelle il était convié et dont il était l’ame ; il arrivait au rendez-vous, fatigué, pâli, se traînant à peine : aux bonjours affectueux, aux questions empressées, il ne répondait d’abord que par une plainte, par une pensée de mort qu’on avait hâte d’étouffer. La réunion était complète, on s’asseyait ; c’est alors qu’il s’animait par degrés, que sa parole facile, élégante, retrouvait ses accens vibrans et doux, que le souvenir évoquait en lui les ombres de ce passé charmant qu’il redemandait tout à l’heure au sommeil ; le conteur-poète était devant nous ; nous possédions Nodier encore une fois tout entier. Depuis des années, il avait si souvent parlé de la mort, et nous l’avions en toute rencontre retrouvé si vivant par l’esprit, qu’on ne pouvait se figurer qu’il ne s’exagérât pas un peu ses maux, et à lui aussi on pourrait appliquer ce qu’on disait de M. Michaud, que la durée même de nos craintes refaisait à la longue nos espérances. On était tenté surtout de répéter avec M. Alfred de Musset :

Ami, toi qu’a piqué l’abeille,
Ton cœur veille,
Et tu n’en saurais ni guérir
Ni mourir.


Mais non, il y avait plus que la piqûre de l’abeille ; l’aiguillon fatal était là. C’est trop long-temps insister et nous complaire à de gracieux retours que la gravité de la fin dernière vient couvrir et dominer. Nodier est mort en homme des espérances immortelles, en homme religieux et en chrétien. Ces idées, ces croyances du berceau et de la tombe, étaient de tout temps demeurées présentes à son Imagination, à son cœur. Entouré de la famille la plus aimable et la plus aimée, d’une famille que l’adoption dès long-temps n’avait pas craint de faire plus nombreuse, de ses quatre petits-enfans qui jouaient la veille encore, ne pouvant rien comprendre à ces approches funèbres, de sa charmante fille, sa plus fidèle image, son œuvre gracieuse la plus accomplie, Nodier a traversé les heures solennelles au milieu de tout ce qui peut les soutenir et les relever ; si une pensée de prévoyance humaine est venue par momens tomber sur les siens, elle a été comprise, devinée et rassurée par la parole d’un ministre, son confrère, l’ami naturel des lettres. Les témoignages d’intérêt et d’affection, durant toute sa maladie, ont été unanimes, universels ; il y était sensible ; il croyait trop à l’amitié qu’il inspirait pour s’en étonner. Il exprimait pourtant, parfois, et de son plus fin sourire, du ton d’un Sterne attendri, combien tout cela lui paraissait presque disproportionné avec une vie qui lui semblait, à lui, avoir toujours été si incomplète et si précaire. Ainsi l’auraient pense d’eux-mêmes Le Sage ou l’abbé Prévost mourans[3].

Nodier allait être déjà un mort illustre. C’est un honneur de ce pays-ci et de cette France, on l’a remarqué, que l’esprit, à lui seul, y tienne tant de place ; que, dès qu’il y a eu sur un talent ce rayon du ciel, la grace et le charme, il soit finalement compris, apprécié, aimé, et qu’on sente si vite ce qu’on va perdre en le perdant. Comme le disait une femme de goût, ce serait un grand seigneur ou un simple écrivain, le duc de Nivernais ou Nodier, on ne ferait pas autrement : en France, à une certaine heure, il n’y a que l’esprit qui compte. Oui, l’esprit charmant, l’esprit aidé et servi du cœur. L’intérêt public, celui du monde proprement dit, celui du peuple même (on l’a vu aux funérailles de Nodier), cet intérêt d’autant plus touchant ici qu’il est plus désintéressé, éclate de toutes parts ; le nom de celui qui n’a rien été, qui n’a rien pu, qui n’a exercé d’autre pouvoir que le don de plaire et de charmer, ce nom-là est en un moment dans toutes les bouches, et tous le pleurent.

S.-B.


  1. Revue du 1er juillet et du 15 août 1843.
  2. Revue du 1er mai 1840.
  3. Je glisse au bas de la page ce mot humble, ce mot touchant, que je préfère à d’autres mots plus glorieux, parce qu’il sent l’homme à cette heure de vérité, ce mot toutefois qu’il faudrait être lui pour prononcer comme il convient, avec sensibilité et ironie, avec un sourire dans une larme ; il s’agissait de ces marques d’affection et d’honneur qui lui arrivaient en foule et ne cessèrent plus, dès qu’on le sut en danger : « Qui est-ce qui dirait, à voir tout cela, que je n’ai toujours été qu’un pauvre diable ? » — Comme Cherubini dans le tableau d’Ingres, il ne voyait pas la Muse immortelle qui debout était derrière.