Chronique de la quinzaine - 31 janvier 1847

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Chronique n° 355
31 janvier 1847


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.


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31 janvier 1847.


La pratique du gouvernement représentatif, tout en étant favorable à la paix, porte inévitablement une certaine agitation dans les relations diplomatiques. Entre des peuples qui ont une tribune, toute guerre qui n’aurait pour elle ni la nécessité ni la justice est impossible. Quand le bon sens public et l’intérêt général ont la parole et disposent du budget, il est interdit à qui que ce soit d’entraîner un pays sans son aveu dans de périlleux hasards. C’est là un des principaux bienfaits du régime constitutionnel, et en même temps, néanmoins, la publicité des débats politiques tient de peuple à peuple les esprits en éveil, et leur inspire une susceptibilité qui va parfois jusqu’à l’irritation. Si on interroge au fond les dispositions de la France et de l’Angleterre à l’égard l’une de l’autre, on les trouve plus pacifiques que jamais. Assurément, des deux côtés, on tient plus à la paix qu’il y a seize ans. On en a constaté tous les avantages, et tous les intérêts en ont fait entrer la durée dans leurs calculs ; mais ce n’est pas tout que de conserver la paix : on entend aussi l’exploiter à son profit, et surtout n’y pas trouver de mécomptes. Lorsque la France apprit la convention du 15 juillet 1840, lorsqu’un an après elle eut connaissance du traité relatif au droit de visite, elle protesta vivement, et non sans raison. Cependant, en 1843, en 1844, les deux gouvernemens échangèrent d’éclatantes démonstrations de bienveillance et d’amitié. Aujourd’hui, est-ce vraiment le tour de l’Angleterre de se plaindre de nous ? Sans la séparer de son gouvernement, tout en reconnaissant que le ministère whig est en ce moment le représentant légitime de la Grande-Bretagne, il est permis d’affirmer que les récriminations consignées dans les dépêches de lord Palmerston ne sont pas l’expression d’un ressentiment national. S’il en était autrement, n’eussions-nous pas trouvé dans le discours prononcé par la reine d’Angleterre, à l’ouverture des chambres, un indice, un écho des sentimens du peuple anglais ? Si la nation n’eût pas été si indifférente, le cabinet whig eût été moins réservé.

Dans l’affaire des mariages espagnols, il n’y a aucun intérêt légitime de l’Angleterre qui soit menacé, rien ici n’est en jeu que l’amour-propre de sa diplomatie, ce qui revient à la question de procédés, que nous posions il y a quelques semaines. Nous n’éprouvons aucun embarras à la traiter à fond et avec franchise, en présence des documens français et anglais distribués aux parlemens des deux pays, documens qui embrassent une période de cinq ans, depuis le 16 mars 1842 jusqu’au 25 janvier 1847. Cette dernière date est celle d’une note toute récente de M. Guizot en réponse à lord Palmerston, note qui est en ce moment même communiquée aux deux chambres. Nous allons bientôt y venir.

Le gouvernement français a-t-il manqué de procédés envers l’Angleterre ? A-t-il été avare de ces ménagemens, de ces concessions qui témoignent d’un sincère désir d’entretenir avec un allié des relations vraiment amicales ? Dès l’origine des négociations, le chef de la dynastie de 1830 renonce de son propre mouvement à la main de la reine d’Espagne pour un de ses fils. Puisqu’il est question de procédés, en voilà un, ce nous semble, dont il est difficile de nier la valeur. Beaucoup d’Espagnols souhaitaient que M. le duc d’Aumale épousât la reine Isabelle ; à ce sujet, le gouvernement français fut sollicité vivement : il résista à ces instances et à la tentation de couronner presque un autre Philippe V. Pouvait-il donner à l’Angleterre un gage plus certain de la politique conciliante et modérée qu’il se proposait de suivre ? Voici un autre fait qui n’est pas moins considérable pour juger la question des procédés. A toutes les époques, dans toutes les phases des négociations, nous voyons la France proposer à l’Angleterre l’action commune ; notre gouvernement avait cette pensée, et cela ressort de tous les documens diplomatiques, que la France et l’Angleterre ayant ensemble conclu le traité de la quadruple alliance, ayant ensemble garanti le trône de la reine Isabelle, devaient ensemble l’affermir, en agissant de concert dans l’importante affaire du double mariage de la reine et de sa sœur. Lord Aberdeen, dans sa loyauté, reconnaissait que cet accord était le moyen le plus sûr de prêter à l’Espagne un concours vraiment efficace, et d’éviter les difficultés qui pourraient surgir de l’action isolée des deux cabinets. Seulement lord Aberdeen réservait toujours l’indépendance de l’Espagne, et, sur ce point, il n’était pas contredit par le gouvernement français, qui la reconnaissait hautement. L’été dernier, le duc de Sotomayor s’avisa de demander à lord Aberdeen, quelques jours avant que ce dernier quittât les affaires, ce que ferait l’Angleterre dans le cas où l’Espagne choisirait pour époux de la reine un autre prince qu’un Bourbon, et où la France, blessée de ce procédé, chercherait à contraindre la libre action du gouvernement espagnol. La question était singulière ; la réponse de lord Aberdeen fut pleine de sens. Il déclara la cour des Tuileries trop éclairée et trop juste pour concevoir l’idée d’une intervention comme celle que l’on supposait, il repoussait la supposition comme impossible ; toutefois, si, contre toute probabilité, cette hypothèse se réalisait, il affirmait que l’Espagne aurait pour elle les plus vives sympathies, non-seulement de la Grande-Bretagne, mais de toute l’Europe. A coup sûr, avec un pareil langage, lord Aberdeen ne se compromettait guère, et ne risquait pas de blesser le gouvernement français, qu’il ne pouvait soupçonner de nourrir contre l’Espagne des projets violens comme ceux de Napoléon.

Tant que lord Aberdeen a été aux affaires, il y a eu entre les deux cabinets de Londres et de Paris échange de bons procédés. Nous en trouvons les principales preuves dans les conversations du château d’Eu, dans le memorandum du 27 février 1846, par lequel le ministre français instruisait le gouvernement britannique de la marche nouvelle qu’il allait suivre, si telle éventualité se réalisait ; enfin dans la loyale conduite de lord Aberdeen, lorsque ce dernier avertit M. Guizot des ouvertures de Marie-Christine au duc de Cobourg pour marier le prince Léopold à la reine Isabelle. Voilà bien l’attitude d’alliés sincères qui ne songent pas à se causer l’un à l’autre le désagrément d’une surprise ou l’amertume d’un déplaisir.

Nous croyons avoir suffisamment établi que lord Palmerston, dès son retour au pouvoir, se montra animé d’un autre esprit. Veut-en une preuve nouvelle de la différence de sa politique d’avec celle de son prédécesseur ? Qu’on lise les documens anglais. Le 13 juillet, lord Cowley, qui était encore le représentant officiel de la Grande-Bretagne à Paris, adressait à lord Palmerston une dépêche qui, parmi toutes les pièces de ce procès politique, mérite au plus haut degré l’attention des hommes impartiaux. On voit que lord Cowley s’est attaché à y résumer toute l’affaire d’Espagne pour l’instruction du ministre whig, qui n’était pas aux affaires pendant le cours de cette négociation si longue, et en même temps il lui fait connaître le dernier état de la question. À ce propos, il s’exprime ainsi : « La nouvelle qu’une proposition ait été faite pour une alliance avec un prince de la maison de Cobourg a occasionné ici la plus grande consternation. M. Guizot m’a dit que, si on persistait dans ce projet, il recommanderait au roi de mettre en avant le duc de Montpensier comme candidat à la main de la reine. » Voilà qui est sans équivoque. La nouvelle que la cour d’Espagne pouvait songer à une alliance avec un prince de la maison de Cobourg consternait le gouvernement français, qui ne cachait pas à l’ambassadeur britannique les desseins auxquels pourrait le déterminer cet incident. Lord Palmerston était donc averti ; il reçut cette dépêche le 15, et le 19, en envoyant des instructions à M. Bulwer, il mettait le prince de Cobourg au premier rang des candidats ! En agissant ainsi, que faisait-il autre chose que de rouvrir volontairement la porte à toutes les difficultés qu’avait prévenues jusqu’alors la bonne intelligence des deux cabinets de Londres et de Paris ?

Ce rapprochement si frappant des deux dépêches de lord Cowley et de lord Palmerston ne pouvait échapper à notre diplomatie, et nous le voyons indiqué dans la dernière note de M. Guizot en date du 25 janvier. Nous avons la confiance que cette note fermera définitivement un débat qui n’a déjà que trop duré. En répondant, le 22 novembre dernier, à lord Palmerston, M. le ministre des affaires étrangères exprimait l’espoir que sa dépêche clorait la discussion. Lord Palmerston ayant gardé le silence pendant tout le mois de décembre, on pouvait croire les deux gouvernemens d’accord sur la convenance de terminer une controverse qui entame toujours un peu la considération de ceux qui l’alimentent. Malheureusement, le 8 janvier, lord Palmerston reprit la plume au Foreign-Office, et quelques jours après lord Normanby communiquait à M. Guizot cette réponse si tardive. M le ministre des affaires étrangères remarque que le ministre anglais n’a pas mis moins de quarante-cinq jours à lui faire parvenir sa réplique. M. Guizot a été plus expéditif, car le 25 janvier il adressait à M. le comte de Saint-Aulaire une note où il examine avec netteté et mesure la valeur de certaines assertions qu’il était impossible de ne pas relever. Le rédacteur de la note du 25 janvier n’imite pas lord Palmerston ; il ne reprend pas tous les détails de la question, il s’attache aux points saillans. Lord Palmerston ne cesse de prétendre qu’il a suivi la même politique que lord Aberdeen. M. le ministre des affaires étrangères montre ce dernier blâmant, le 28 mai, M. Bulwer d’avoir approuvé la démarche du gouvernement espagnol au sujet de l’alliance avec un prince de Cobourg, et deux mois après lord Palmerston mettait cette candidature au premier rang. Pour ce qui concerne l’infant don Enrique, lord Aberdeen, le 22 juin, hasardait son nom timidement ; le 22 août, lord Palmerston appuyait cette candidature de la manière la plus positive. A entendre ce dernier, M. Guizot aurait implicitement reconnu que les enfans de M. le duc de Montpensier devaient être exclus du trône d’Espagne. C’est précisément le contraire qu’a soutenu le ministre français, et il fait remarquer à cette occasion qu’on ne peut renoncer pour ses descendans à des droits qu’on ne possède pas soi-même. Enfin lord Palmerston ne se justifie pas des insinuations inconvenantes dirigées contre le roi des Français, en citant quelques passages où M. Guizot a parlé lui-même du chef de la dynastie de 1830. Il a oublié que la personne royale ne doit jamais être nommée pour être attaquée ; il est singulier que ce soit un ministre anglais qui ait méconnu le principe que le roi ne peut mal faire.

C’est que lord Palmerston a pris, dans ses communications diplomatiques, la fâcheuse habitude de porter sur la politique, sur les actes des gouvernemens étrangers, des jugemens dont ils ont vraiment raison de se trouver blessés. Il y a quelques semaines, le gouvernement grec, chambres et ministère, protestait contre l’appréciation injurieuse qu’il avait faite de la situation des affaires dans le royaume d’Othon. Dans la dépêche du 19 juillet, où il mettait en première ligne la candidature du prince de Cobourg, le ministre whig ne dressait-il pas contre le gouvernement espagnol une sorte d’acte d’accusation ? En effet, il lui attribuait un système de violence et d’arbitraire qui, selon lui, pouvait excuser jusqu’à un certain point les excès des partis. « Lorsque les ministres de la couronne, — nous citons les paroles textuelles de lord Palmerston, — foulent aux pieds les lois qui garantissent la sûreté du peuple, on ne saurait s’étonner que le peuple cesse enfin de respecter les lois qui garantissent la sûreté de la couronne. » Telles sont sur l’Espagne les opinions du gouvernement britannique, et lord Palmerston invite M. Bulwer à les faire connaître. Cependant il affirme qu’il est entièrement éloigné de tout ce qui pourrait ressembler à une intervention. Qui espère-t-il persuader par ce langage ? Fait-il autre chose, quand il est au pouvoir, que de mettre la main, d’intervenir partout où éclatent des troubles, des symptômes d’anarchie ? Ces troubles, ces symptômes, il les croit favorables à l’extension de l’influence de, l’Angleterre, à ses invasions commerciales ; il pense qu’en se mêlant de tout, on finit toujours par gagner quelque chose. Telle est la politique de lord Palmerston ; qu’il ne cherche pas à s’en défendre, et qu’il accepte au moins la responsabilité de ses opinions et de ses actes.

En face de lord Palmerston, le gouvernement français n’a pas suivi la même politique qu’en face de lord Aberdeen ; M. Guizot n’a pas eu avec lord Normanby le même abandon qu’avec lord Cowley. Ce n’était pas là un manque de procédés, mais l’accomplissement du plus strict devoir. Au mois de juillet, le gouvernement français voyait tout conspirer pour la réussite de la combinaison qui devait donner la main de la reine Isabelle au prince de Cobourg. C’étaient, d’une part, l’impatience et les démarches de Marie-Christine, qui voulait arriver à un dénoûment, et procurer au trône de sa fille l’appui de l’Angleterre ou de la France ; c’était, de l’autre, la connivence du gouvernement anglais. Mais, dit-on, il y a eu un moment où lord Palmerston paraissait plus favorable aux prétentions de don Enrique qu’à celles d’un Cobourg ; c’est vrai : inquiet des difficultés que devait rencontrer cette dernière candidature, il se tourna vers le second fils de don François. Si cette combinaison eût réussi, il eût été le maître de la situation, et nous aurions pu le voir, six semaines après, marier Léopold de Cobourg à l’infante doña Luisa. Ici la finesse de lord Palmerston fut déjouée par la vivacité de la reine Christine. Cette princesse ne pouvait accepter don Enrique, chef avoué des progressistes ; elle lui substitua son frère, et offrit à l’ambassadeur de France la main de l’infante pour M. le duc de Montpensier, en y mettant pour condition que les deux mariages se feraient en même temps. M. Guizot nous a appris à la tribune de la chambre des pairs que M. le comte Bresson, dans l’engagement qu’il avait signé le 28 août avec M. Isturitz, n’avait consenti à cette condition de simultanéité que sous la réserve de ces mots : « Autant que faire se pourra. » L’habile diplomate maintenait autant qu’il était en lui la liberté de son gouvernement. Le 1er septembre, M. Guizot annonçait à lord Normanby la conclusion, entre les gouvernemens de France et d’Espagne, des deux mariages de la reine et de l’infante, et à la question s’ils seraient célébrés en même temps, il répondit d’une manière négative. Pourquoi ? Parce que sur la simultanéité le gouvernement français n’avait pas encore pris un parti définitif. Cependant le 2 et le 3 arrivèrent des courriers expédiés par M. le comte Bresson, qui représentait la situation pleine de périls en cas d’hésitation et de nouveaux délais. Des insurrections pouvaient éclater. Au lieu d’une pacification générale, l’Espagne allait peut-être retomber en pleine guerre civile ; si on manquait cette occasion de tout terminer, on ne la retrouverait plus. C’est alors que le 4 une dépêche télégraphique autorisa M. le comte Bresson à accorder la simultanéité des deux mariages. Y a-t-il là, pour le fond et pour la forme, manque de procédés envers le gouvernement anglais ? Pour le fond, nous ne faisions qu’user de la liberté que par sa conduite nous avait rendue lord Palmerston ; et quant à la forme, le gouvernement français ne pouvait instruire lord Normanby le 1er septembre d’une résolution qu’il n’a prise que le 4. Quand, le 25 septembre, lord Normanby se retrouva en présence de M. Guizot, il lui apportait une protestation en forme de lord Palmerston, et dès-lors la situation respective des deux gouvernemens était bien changée. Lord Palmerston blâmait hautement les engagemens contractés le 28 août entre l’Espagne et la France, et il entreprenait de nous y faire renoncer. Dans cette situation, eût-on voulu que notre gouvernement mit l’ambassadeur britannique dans la confidence de ses intentions, de ses projets ? S’il eût eu cette imprudence, s’il ne se fût pas tenu sur ses gardes, s’il eût continué de jouer cartes sur table avec lord Palmerston comme avec lord Aberdeen, que de reproches ne mériterait-il pas ? Enfin la meilleure réponse à l’accusation de manque de procédés envers l’Angleterre n’est-elle pas dans ce fait, qui reste évident en dépit de l’opiniâtreté de lord Palmerston à le méconnaître : c’est que la simultanéité des deux mariages, loin d’être sollicitée par la France avec une précipitation qui eût pu choquer le gouvernement anglais, n’a été accordée par elle que sur les instances vives, réitérées, et dans l’intérêt formel de l’Espagne ?

C’est donc la volonté de l’Espagne qui a prévalu, comme cela était naturel, dans la question des mariages espagnols, et en même temps la combinaison désirée par la France, et qui était la plus conforme à ses intérêts, a triomphé. Pour la première fois depuis 1830, la France a seule, et par sa propre influence, résolu au dehors une grande question. Ce résultat est assez considérable pour mériter l’approbation de tous ceux qui ont à cœur l’affermissement de notre autorité morale en Europe. Tel est le sentiment qu’a hautement manifesté la chambre des pairs, soit dans le sein de la commission de l’adresse, soit dans les débats de la tribune. Les hommes politiques les plus éminens, appartenant aux nuances diverses de l’assemblée, se sont réunis dans la commune pensée d’apporter en une semblable occasion leur concours au gouvernement. C’est ce qu’a fait avec autant de noblesse que de franchise M. le comte Molé, qui présidait la commission : deux autres ministres du 15 avril, M. Barthe, qui était rapporteur, et M. le comte de Montalivet, ont donné la même adhésion à la politique suivie dans les affaires d’Espagne. Aussi M. le ministre des affaires étrangères a pu se féliciter justement d’avoir l’appui non-seulement de ses amis, mais d’hommes qu’il s’honorerait d’appeler ses amis, et qu’il était heureux de ne pas rencontrer comme adversaires en cette circonstance. M. le duc de Noailles, qui avait sa part dans cette courtoise allusion, s’est montré plein de sens et de loyauté en approuvant une politique où il retrouvait les traditions et la pensée constante de la maison de Bourbon. Il n’a pas caché ses préférences pour le fils de don Carlos ; il eût mieux aimé que la reine Isabelle eût donné sa main au comte de Montemolin. Toutefois, en présence d’un résultat qui maintient la couronne d’Espagne dans la lignée de Philippe V, il n’a pas hésité à louer une solution conforme aux principes séculaires de la politique française. Exemple utile et rare à opposer aux injustices de l’esprit de parti.

On a beaucoup parlé, trop parlé du traité d’Utrecht depuis cinq mois, et personne, il faut l’espérer, ne sera tenté d’y revenir après le discours de M. le duc de Broglie, qui a épuisé la démonstration. Le véritable esprit du traité, le but qu’il a atteint, le sens légitime des renonciations qui l’accompagnent, les conséquences raisonnables de ces renonciations, celles qu’il serait absurde d’en vouloir tirer, tout cela a été établi par M. de Broglie avec cette supériorité qu’il porte d’ordinaire dans les grandes questions internationales. En lui succédant à la tribune, M. le ministre des affaires étrangères a considéré cette question comme tout-à-fait vidée, et il a porté sur d’autres points la puissance de sa parole. Comme il l’a dit, il n’avait à combattre personne ; il avait à exposer au pays, à l’Europe, à l’Angleterre, cette grande question qui remonte à 1842. Cette vaste exposition a prouvé que, depuis cinq ans, le gouvernement français avait persévéré dans la même idée, dans les mêmes principes, et que la conclusion de l’affaire d’Espagne était conforme aux prémisses posées : en un mot, nous avons fait ce que nous avons annoncé, mais nous n’avons fait que ce que nous avons dit. N’est-ce rien que de pouvoir, dans une négociation épineuse, s’honorer de cette persévérance et d’une semblable modération ? Aussi, quand le dénoûment a été connu, les trois puissances qui étaient restées étrangères aux affaires d’Espagne ont bien témoigné, par la réserve de leur attitude, qu’elles n’avaient aucun grief à élever contre la France, car elles connaissaient d’avance, par nos communications spontanées, le but que s’était assigné notre politique.

Il est une obligation à laquelle aujourd’hui en Europe aucun gouvernement ne saurait échapper, c’est de justifier la légitimité de ses entreprises et la moralité de ses actes. Si puissant que l’on soit, on se trouve cité au tribunal de l’opinion, et l’on reconnaît si bien sa compétence, qu’on se défend après s’être permis l’arbitraire et la violence. Il est vrai qu’on se défend mal. Toutefois ces plaidoiries faibles et sophistiques sont un nouvel hommage rendu à la majesté de la conscience publique. La France a eu souvent l’honneur d’être l’organe de cette conscience générale de l’Europe, et elle ne parait pas disposée aujourd’hui à renoncer à ce rôle. Nous trouvons dans le projet d’adresse au roi, présenté par la commission de la chambre des députés, l’expression ferme et sévère d’un blâme mérité sur l’incorporation de la république de Cracovie à l’empire d’Autriche. On ne pouvait concevoir de doute sur l’approbation que la majorité donnerait au mariage de M. le duc de Montpensier, mais on ignorait le degré d’énergie qu’elle voudrait donner aux sentimens que la spoliation de Cracovie lui inspirerait. La majorité a consigné sa pensée dans le projet d’adresse sans hésitation, sans déguisement. Elle est restée en-deçà de l’exagération et de la forfanterie, mais elle est allée jusqu’aux dernières limites d’une franchise grave et digne. Les traités ont été violés, la majorité le constate et proteste contre cette violation, dans laquelle elle voit une nouvelle atteinte à l’antique nationalité polonaise. La majorité déclare vouloir deux choses, le respect de l’indépendance des états et le maintien des engagemens. Ces deux points sont fondamentaux pour le repos et l’équilibre de l’Europe. La France fait preuve de modération, et donne un nouveau gage de son amour de la paix, quand elle réclame le maintien des engagemens, car elle aurait le droit de considérer comme onéreuses pour elle plusieurs des transactions politiques conclues depuis trente ans ; mais, en même temps, elle élève la voix pour réclamer l’indépendance des états. Sur ce dernier point, elle est fidèle à la politique qu’elle a proclamée dès les premiers momens de 1830. Point d’empiétement sur la liberté des états, point d’intervention arbitraire dans leurs affaires : tels sont les principes que soutenait avec fermeté le gouvernement de 1830 au moment où il repoussait les fausses doctrines de la propagande révolutionnaire.

Rappeler ces principes était, pour nous servir d’une expression de l’adresse, un impérieux devoir dont la chambre a voulu pleinement partager l’accomplissement avec la couronne, et la France se trouve ainsi opposer avec franchise ses doctrines à celles des puissances absolutistes. Jamais ce contraste n’aura paru plus vif, plus saillant, et il est l’inévitable résultat de la force des choses. Il faut bien se pénétrer de ce que la situation a de sérieux, et, jusqu’à un certain point, de nouveau. A la solennité du coup d’état qui en pleine paix a frappé Cracovie, la France oppose un blâme non moins solennel : la réprobation n’est pas moins éclatante que l’attentat. Les trois puissances ont pu accabler une petite république sans défense, mais elles n’étoufferont pas les réclamations retentissantes qui partiront de la tribune française en faveur du droit opprimé. Ces réclamations seront comme le résumé de toutes les plaintes, de tous les griefs, de toutes les appréhensions, que nous avons signalés sur tous les points de l’Europe, en Italie, dans les provinces danubiennes, et dont nous retrouvons un nouvel écho dans la protestation inattendue du roi de Suède. C’est qu’en violant sur un point les droits acquis, on alarme, on ébranle tous les autres. C’est cette noble cause des droits acquis, ce respectable patronage que la majorité semble vouloir aujourd’hui prendre en mains. Son propre intérêt lui conseille cette générosité. Autant la France a dû, en 1830, décliner tout contact, toute solidarité avec les mauvaises passions de la démagogie partout où elles éclataient, autant elle doit aujourd’hui maintenir, défendre les garanties et le drapeau de la justice, du droit et des principes constitutionnels. En agissant ainsi, elle ne fera pas de propagande ; elle exercera une magistrature. Le parti conservateur comprend, et nous l’en félicitons, qu’en raison même de ses antécédens il peut et doit protester sans équivoque contre l’absolutisme européen. Quand on a combattu l’anarchie, on a qualité pour condamner l’arbitraire. Il appartient donc à la majorité conservatrice, au milieu de la gravité des circonstances, de s’affirmer elle-même avec décision et mesure. La commission de l’adresse et son habile rapporteur, M. Vitet, ont caractérisé la politique qui convient aux intérêts moraux et matériels de la France dans des termes auxquels il serait difficile de ne pas adhérer. Il s’agit maintenant d’y conformer la pratique des affaires tant au dehors qu’au dedans.

Quelle sera l’attitude de l’opposition ? Il n’a jamais été dans nos habitudes de recueillir et de commenter tous les bruits qui, à l’ouverture de chaque session, se répandent sur l’attitude que prendra tel homme, tel parti, qui certes ont bien le droit de n’être jugés que sur des actes accomplis. Nous dirons seulement que toute manifestation qui aurait pour résultat d’affaiblir l’autorité morale de l’opposition serait à nos yeux chose fâcheuse. Si dans les conditions théoriques du mécanisme constitutionnel l’opposition est un élément nécessaire, en fait et dans les circonstances où nous sommes, son action est indispensable. Nous avons vu avec regret qu’elle ne fût pas représentée dans la commission de l’adresse. Quand le gouvernement n’a pas en face de lui une opposition active et pouvant influencer l’opinion, il est disposé à moins veiller sur lui-même. L’union de ses membres et le choix des questions sur lesquelles elle doit diriger sa critique, telles sont, pour l’opposition, les deux conditions principales sinon de son triomphe, du moins de son crédit. Nous désirerions que sur ces deux points il ne se fît rien d’inhabile au sein de l’opposition. Pour ne parler que des choses, des questions, nous signalerons un écueil contre lequel nous ne voudrions pas voir se heurter des hommes éminens : c’est la tentation de trouver partout des fautes à ses adversaires. Il y a sans doute pour le talent, quand il est extrême, des ressources infinies. Nous concevons qu’on puisse faire du coup d’état de Cracovie un point d’attaque contre le cabinet, et lui reprocher d’avoir compromis l’alliance anglaise au moment où elle allait lui devenir nécessaire contre les trois puissances du continent. Si l’accusation est portée, nous pèserons les réponses qui lui seront faites ; mais déjà il en est une dont on ne peut nier la gravité, c’est l’assentiment général du pays à la conclusion des affaires d’Espagne. La France a vu avec satisfaction que cette fois son gouvernement, dans les relations et les débats diplomatiques avec l’Angleterre, n’avait pas eu’ le dessous. Il y a là un sentiment national dont il faut tenir compte. L’opposition laissera-t-elle à la majorité l’honneur d’exprimer sur ce point la pensée du pays ? À notre sens, si elle était bien inspirée, elle s’attacherait, tant au sujet des mariages espagnols qu’à propos de Cracovie, à reproduire cette unanimité dont, pour la question du droit de visite, la chambre, il y a quelques années, donna le patriotique spectacle : accord imposant par lequel tout le monde grandissait, opposition, gouvernement, majorité.

En dehors de la sphère parlementaire, la situation intérieure est pour tous le sujet des préoccupations les plus graves. Ces préoccupations ne sont pas politiques. Elles n’ont pour objet ni la réforme parlementaire ni la réforme électorale. Le publiciste éminent qui vient de traiter ces questions, M. Duvergier de Hauranne, reconnaît que, pour publier son travail, il eût pu attendre des circonstances plus opportunes. En effet, les esprits sont occupés ailleurs. Au reste, lorsque ces questions reviendront à l’ordre du jour, le livre remarquable de M. Duvergier sera nécessairement une des pièces de l’instruction, et nous y avons retrouvé les qualités connues de l’écrivain, son argumentation claire, spirituelle, incisive. Toutefois ces qualités ne peuvent dissimuler un défaut de proportion sensible entre les affirmations contenues dans ce travail et les conclusions. La peinture que fait M. Duvergier de la corruption politique est effrayante, il semble que le corps social soit près de tomber en dissolution. Or, à ces maux, quels remèdes indique-t-il ? M. Duvergier a trop de sens et de raison pour être le partisan du suffrage universel ; il ne veut pas non plus, et sur ce point nous sommes aussi de son avis, il ne veut pas, pour l’avenir, de l’élection à deux degrés. Il se borne à demander qu’on augmente le nombre des députés, en attribuant cette augmentation aux collèges nombreux, qu’on élève au chiffre de quatre cents électeurs le minimum nécessaire pour former un collége, et qu’on admette quelques capacités. Ces changemens à la législation électorale peuvent être utiles, et nous louerons M. Duvergier d’avoir voulu respecter les habitudes établies, les idées dominantes, les positions faites. Seulement, quand on arrive à une conclusion si modeste, on se demande comment la société sera guérie par de pareils moyens, si elle est si profondément corrompue. Entre le mal et le remède, n’y a-t-il pas désharmonie ?

Mais nous ne saurions songer aujourd’hui à suivre l’honorable député dans ces questions de droit politique qu’il éclaire toujours par de piquantes comparaisons tirées de l’histoire d’Angleterre. Nous sommes ramenés à d’autres pensées par le souvenir de ces populations nombreuses qu’ont égarées des craintes sur leur propre existence. Sans doute ces craintes étaient le résultat de l’ignorance, mais aussi elles étaient sincères et jusqu’à un certain point respectables. C’est sur les endroits du territoire dont la fécondité assurait le plus de grains au marché que les désordres ont éclaté ; la circulation et l’exportation des grains étaient regardées comme de véritables attentats. Dans les parties du royaume, comme les départemens de l’est, où la production est à peu près en rapport avec la consommation, l’ordre n’a pas été troublé. Il faut joindre encore à l’ignorance des populations les passions mauvaises, les penchans pervers qu’on trouve toujours dans les bas fonds de la société, et qui ne manquent jamais de remonter à la surface, pour peu que l’orage se déclare. Enfin on doit aussi faire la part des fausses théories, des enseignemens coupables, qui, on le sait, prennent toutes les formes pour pénétrer dans les esprits. La situation est donc sérieuse, difficile et complexe. On n’a vu se produire sur aucun point une de ces grandes émeutes dont les instigateurs arborent hautement le drapeau de l’anarchie, et qui appellent une répression éclatante. Les désordres ont été partiels, inégaux, amenés par des causes diverses. Un pareil état de choses fait une loi au gouvernement d’une vigilance continue, pleine de fermeté et de tact. L’ignorance de bonne foi doit être éclairée ; l’esprit anarchique qui passe du pillage à l’assassinat, châtié sévèrement. Le gouvernement a demandé à la chambre un crédit extraordinaire pour accroître l’effectif de l’armée dans les divisions territoriales de l’intérieur. Cet accroissement doit mettre en activité dix mille hommes de plus. Est-ce assez ? Nous en doutons, si nous songeons à toutes les éventualités qui peuvent se produire au dehors et au dedans. A l’intérieur, la répression, faute de troupes, n’a pas été aussi rapide, aussi décisive qu’elle devait l’être. Qui peut répondre que, dans un avenir plus ou moins éloigné, la France ne devra pas faire quelque manifestation, quelque déploiement de forces ? Les gouvernemens n’ont pas de meilleure défense, de meilleure garantie de la paix que la prévision qui prépare pour les momens de crise d’imposantes ressources.

En ne proposant qu’une si faible augmentation dans l’effectif, il est probable que le ministère s’est préoccupé des intentions d’économie manifestées par la chambre. La commission de l’adresse a exprimé la ferme résolution de ne laisser introduire aucune dépense nouvelle que ne justifierait pas une évidente nécessité. Elle se propose donc aujourd’hui de porter dans les détails du budget un examen sévère, et de demander un compte exact des résultats obtenus par les crédits considérables qu’elle a alloués. Pour répondre aux justes exigences du parlement, M. le ministre de la marine a fait distribuer à la chambre une note préliminaire qui donne une idée des efforts de la marine pour s’organiser et se préparer à employer avec fruit les ressources que le pays met à sa disposition. Sur un point aussi essentiel, l’impatience de la France est naturelle ; toutefois il faut songer qu’on ne fait pas des marins comme des soldats, et des équipages de vaisseaux comme des régimens. Il faut considérer aussi que ces préparatifs doivent se faire en mène temps qu’on pourvoit à un service courant de plus en plus actif et compliqué. En effet, au moment de commencer de nombreuses constructions nouvelles et de fournir les magasins d’approvisionnemens considérables, il importait d’organiser fortement dans les ports une comptabilité de matières dont l’imperfection et l’obscurité excitaient depuis long-temps de justes réclamations ; il fallait aussi distribuer, dans l’administration centrale, la direction des services de manière à ce que cette comptabilité des matières pût être l’objet d’une surveillance plus attentive. De pareils préparatifs frappent peu les yeux, et ne se révèlent que par les résultats qu’on obtient plus tard. C’est ce qu’explique la note préliminaire. On y voit qu’après ces premières bases jetées, l’administration de la marine va poursuivre avec ardeur l’achèvement de l’ceuvre que lui impose le vœu du pays, c’est-à-dire le développement de la force active de la flotte. « Le but final de l’organisation des arsenaux, dit la note, c’est la flotte active de la France. » Le but est clairement défini ; nous espérons que l’administration de la marine y marchera avec décision, avec persévérance. Elle doit se sentir aiguillonnée par la générosité des chambres et par l’espoir que le pays met dans ses travaux.

Il y a quinze jours, nous signalions l’élévation du taux de l’escompte comme la seule mesure que dût prendre la Banque de France, si ses craintes la forçaient à changer quelque chose dans ses opérations. Cette mesure a été prise en effet, et a déjà produit une forte augmentation dans la réserve de la Banque. De 60 millions, cette réserve est remontée à 90 millions, et les escomptes du 31 janvier ont été moins forts que la somme des billets à encaisser. La position plus satisfaisante de cet établissement doit réagir d’une façon sensible sur le commerce de Paris. Nous ne croyons pourtant pas qu’avant quelques mois la situation générale des affaires soit beaucoup plus rassurante. La confiance ne renaîtra entièrement que devant l’apparence d’une bonne récolte et devant les mesures que prendront les chambres pour venir en aide aux porteurs d’actions des chemins de fer votés dans la session dernière.

En attendant, les régens de la Banque discutent toujours, mais n’adoptent pas encore la création de billets de 250 francs et même de 100 francs. Ce serait là pourtant une grande facilité accordée à la circulation et l’un des plus efficaces remèdes à la rareté du numéraire. Il semble même que la Banque devrait être conduite à adopter promptement ce parti, par suite d’une faute grave qu’elle aurait commise. En effet, on avait repris quelque confiance dans ses ressources, à l’annonce d’un emprunt de 30 millions, en lingots, contracté par elle avec la banque d’Angleterre, et remboursable à quatre-vingt-dix et cent jours, en ses acceptations. Est-il vrai que tout l’espoir qu’on avait dans cette mesure serait venu échouer devant une impossibilité matérielle ? Est-il vrai que la Monnaie de Paris ne convertit en espèces que 5 à 600,000 francs par jour, tandis qu’en disposant des ressources que lui offre la fabrication de la monnaie d’or et des pièces divisionnaires, il lui serait aisé de porter à plus d’un million le chiffre de sa fabrication quotidienne ? À 500,000 francs par jour, il faudra deux mois pour avoir rendu liquides les 30 millions de l’emprunt ; si on y ajoute les délais du transport, les jours de non travail, on arrive facilement au terme de quatre-vingt-dix jours, dont il est juste de prendre la moyenne, soit quarante-cinq jours. Cette conversion de lingots en numéraire ne pourrait donc pas augmenter de beaucoup la circulation. En réalité, l’emprunt aurait amené du numéraire sur la place pendant six semaines seulement, et la monnaie n’en aurait pour ainsi dire été battue que pour faire la provision du paiement de la Banque. Cela aura été, d’une part, un palliatif au lieu d’un remède efficace ; de l’autre, une mauvaise opération pour la Banque, qui aura à supporter des frais de transport et de commission. Les bruits qui ont circulé à ce sujet, ceux qu’on a fait courir sur une décision des banques d’Angleterre, qui seraient résolues à élever le taux de leur escompte pour arrêter l’exportation de leur argent sur le continent, ont amené les plus brusques variations à la Bourse : les spéculateurs à la baisse prêchent plus que jamais la nécessité d’un emprunt. Cependant nous ne sachions pas qu’un emprunt soit urgent, et nous croyons qu’une simple émission de bons du trésor à un taux plus élevé ferait affluer beaucoup d’argent, car, s’il y a encore des preneurs à 2 et demi pour les bons à six mois et à 3 pour 100 pour ceux à un an, il est hors de doute que de nombreuses demandes auraient lieu pour les bons à 3 et demi pour 100, et même à 4 pour 100.

De gaves préoccupations pèsent sur l’Angleterre comme sur la France. Telle est la situation de l’Irlande, que les mesures proposées par le gouvernement pour remédier à des maux si affreux ont à peine été discutées et n’ont pas même été combattues. Et cependant, de quoi s’agissait-il ? imposer au peuple anglais des charges dont on ne peut encore bien mesurer toute l’étendue, donner de nouveaux développemens à ces lois des pauvres qui, soit à propos de l’Angleterre, soit à propos de l’Irlande, ont toujours provoqué d’interminables débats, supprimer sous forme provisoire les derniers restes de l’ancienne législation des céréales, suspendre ce fameux acte de navigation qui a fondé la grandeur maritime de la nation, ébranler enfin, par une atteinte toute nouvelle, les droits jusqu’alors absolus et inviolables de la propriété aristocratique, ce sont là, certainement, de hardies entreprises, et peut-être auraient-elles coûté cher au cabinet qui les eût risquées en d’autres circonstances. Elles ont aujourd’hui passé sans obstacle, et c’est l’un des grands momens qu’il faudra compter dans l’histoire de cette lente révolution qui change peu à peu l’ordre social fixé par la vieille constitution britannique. L’état est investi d’un véritable droit d’expropriation sur les terres substituées ; c’est un point qu’il eût fallu remarquer plus qu’on ne l’a fait, parce que c’est un nouveau progrès de cette autorité générale et centrale de l’état qui s’élève insensiblement, de l’autre côté du détroit, au-dessus de toutes les résistances de privilèges et de localités. La destinée de l’Irlande semble être justement de pousser l’Angleterre, par une invincible nécessité, dans ces voies du gouvernement et de la société modernes pour lesquelles son organisation primitive lui inspirait plus de répugnance que d’attrait. L’émancipation des catholiques n’a-t-elle pas été l’une des causes qui ont le plus aidé à l’accomplissement de la réforme parlementaire, et le système d’éducation nationale qui fonctionne depuis quinze ans en Irlande n’a-t-il pas contribué beaucoup à répandre chez les Anglais la notion vraiment démocratique d’un état enseignant, le dégoût chaque jour plus marqué pour l’impuissance des associations particulières (volontary system) en face d’une tache si vaste ? Qui sait si un jour il n’en sera pas de même des abus de la propriété, des vices du régime ecclésiastique ? Qui sait par exemple si, quand on aura payé les prêtres catholiques d’Irlande, comme le veulent tous les hommes sensés des deux pays, on n’arrivera pas naturellement à tenir la même conduite vis-à-vis de ces dissidens dont le nombre ne cesse de croître en Angleterre ? Et alors, que deviendrait l’antique édifice, church and state ? La grande propriété n’est pas sans doute en Angleterre ce qu’elle est en Irlande, elle a pour se maintenir sa vraie sagesse et sa popularité ; elle a, par-dessus tout, l’indispensable contrepoids de la grande industrie, mais qui sait enfin si, dans des conjonctures moins heureuses, les griefs encore considérables qu’elle provoque ne s’autoriseraient pas, pour réclamer, des procédés auxquels on est obligé de recourir contre les landlords irlandais ?

Il s’en faut que la pitié de l’Angleterre pour le Kingdom-Sister soit absolument bénévole ; il n’y a pas là question de sentiment ; jamais charité n’a été faite avec moins d’illusion, parce que jamais indigence n’a été ni moins reconnaissante ni jusqu’ici plus incorrigible. Nous n’entendons point parler ainsi de ces masses déshéritées auxquelles on ne saurait guère imputer la responsabilité de leur misère, parce qu’elles ont été trop cruellement sacrifiées pour se relever à elles seules ; nous parlons de ceux à qui la responsabilité remonte, des propriétaires de tous les rangs qui, sauf d’honorables exceptions, n’ont jamais voulu s’appliquer sérieusement à mettre en valeur les merveilleuses ressources de leur pays, Ils ont toujours plus ou moins pensé que l’Angleterre était obligée de nourrir l’Irlande, et, par un singulier patriotisme, ils envisageaient cette obligation comme une expiation légitime et permanente de tous les maux que l’Irlande avait soufferts dans des temps qui ne sont plus. L’Angleterre donnant à manger au paysan, le paysan payait régulièrement sa rente, et la fortune du landlord se trouvait ainsi mieux servie et plus sûre dans les mauvaises années que dans les bonnes. La détresse de tout un peuple devenait donc un bénéfice pour son aristocratie. Aussi, qu’ont demandé les chefs des partis irlandais, M. S. O’Brien comme M. O’Connell ? Toujours la même chose : que l’Angleterre achetât des denrées à son compte au prix actuel des marchés du monde, et vint elle-même les revendre à bas prix dans tous les villages d’Irlande. Cependant le gouvernement ne pouvait, comme l’a fort bien dit lord John Russell, substituer son action absorbante aux transactions de l’industrie privée ; c’eût été hausser tous les prix, généraliser et perpétuer la disette, sous prétexte d’y parer en un lieu et dans un temps donné. Le gouvernement s’est donc vu réduit à chercher des travaux dont le salaire, quel qu’il fût, fit du moins vivre cette foule à laquelle il ne pouvait ni ne devait lui-même ouvrir directement des greniers. Il a obtenu du parlement des sommes considérables pour être employées en grandes constructions, routes, canaux, etc. C’était un débouché nouveau qu’il préparait à tous ceux auxquels les exploitations particulières ne pourraient fournir des moyens d’existence, à tous ces misérables qui, n’étant point occupés au service des propriétaires ou des fermiers les plus riches, vivaient, dans les années ordinaires, des fruits, cette fois anéantis, du coin de terre qu’ils sous-louaient. Qu’est-il arrivé ? Les propriétaires, au lieu de multiplier les travaux dans leurs domaines, se sont croisé les bras, comme si le gouvernement avait pris la charge de leurs ouvriers, et la population s’est jetée sur les travaux du gouvernement avec une affluence qui a rendu tout aussitôt le système insuffisant.

Le lord lieutenant voulut détourner cette masse d’affamés qui encombrait les ateliers publics. Il en appela au plus clair intérêt des landlords ; il convertit les avances du trésor en encouragemens pour l’amélioration des domaines particuliers, au lieu de les réserver uniquement pour les ouvrages d’utilité générale dont le rapport n’était ni aussi immédiat, ni aussi fécond. Les landlords ont enfin reconnu tout le parti qu’ils pouvaient tirer de ces prêts que le gouvernement anglais leur avait toujours offerts, soit pour défricher, soit pour dessécher les vastes terrains que leur incapacité laissait improductifs. Ils ont montré dans ces derniers temps beaucoup d’empressement à demander les secours qui doivent leur permettre de relever la culture en Irlande, et de procurer ainsi une base plus large à l’alimentation publique. Les personnages les plus éminens du pays, des hommes de toutes les opinions et de toutes les croyances, ont formé un parti irlandais qui semble abandonner les chimères politiques pour satisfaire aux nécessités plus urgentes et peut-être là plus morales de l’ordre matériel. Cependant les paysans continuent leurs achats d’armes, et la jeune Irlande se montre plus violente que jamais dans ses assemblées. « Ce matin, disait dernièrement un orateur de parti dans un meeting monstre tenu à Dublin, ce matin il y a eu réception au château ; des courtisans sont allés adresser leurs hommages au représentant du royalisme (loyalty). Nous sommes ici ce soir pour prêter serment à la liberté. Que les Anglais votent les millions qu’ils voudront pour faire face à la détresse dont la charge doit peser sur eux, nous persisterons toujours à réclamer le rappel : on ne peut accepter d’eux les places qu’ils offrent et rester repealer… S’il vous vient sur les hustings un partisan de lord John Russell, allez à sa rencontre en prenant pour drapeau le linceul d’un paysan mort de faim. » C’est animé du même esprit qu’un jury d’enquête, récemment assemblé pour constater la cause du décès d’une de ces malheureuses victimes, accusait solennellement d’homicide le chef du cabinet anglais.

Telles sont les circonstances au milieu desquelles lord John Russell a exposé les mesures qu’il croyait les plus propres à réparer tant de maux, mesures transitoires, mesures permanentes. Quant aux premières, la suspension des droits sur les céréales aura certainement un effet immédiat, quoique lord John Russell n’ait pas semblé lui-même en attendre beaucoup. Dans un moment de disette presque générale, une différence dans le prix offert, si minime soit-elle, suffit pour détourner d’un point sur l’autre des denrées demandées partout avec la même insistance. L’acte de navigation était un obstacle plus évident encore à l’approvisionnement en grand des marchés anglais : on sait que cet acte interdit aux étrangers d’importer en Angleterre toute marchandise qui n’est pas un produit direct de leur sol ou de leur industrie ; c’est le fondement sur lequel Cromwell établit la puissance britannique. Or, sous l’empire de cette prohibition, le fret était monté de 60 ou 70 pour 100 dans les ports de la mer Noire ; il avait doublé dans les ports d’Amérique. Comment en eût-il été autrement, quand, de ces deux régions devenues les greniers presque exclusifs de l’Europe, il ne pouvait rien arriver en Angleterre, si ce n’est sous le pavillon même des deux nations qui les occupent ? La libre pratique étant maintenant accordée à tous les pavillons, les profits de la commission multiplieront à coup sûr le nombre des chargemens, et appelleront une concurrence qui fera baisser le fret.

Les mesures permanentes adoptées par lord John Russell présentent tout d’abord un double caractère ; elles offrent un large appui aux propriétaires désireux d’améliorer leur fortune en améliorant à la fois la fortune publique, et elles réservent cependant une action efficace au gouvernement contre ceux qui, ne remplissant par leurs promesses, se déroberaient aux devoirs nouveaux de la propriété. La première chose à faire, c’était de leur laisser les instrumens de travail, l’argent et les bras. En vue de ce résultat, le gouvernement les décharge d’une moitié des sommes qu’il avait avancées pour l’exécution des ouvrages d’utilité publique, et il s’engage à délivrer aux paysans des ressources en nature sans les astreindre à ces ouvrages qui les écarteraient de la culture des champs. Il introduit même dans la loi des pauvres la faculté du secours à domicile, jusqu’alors interdit en Irlande, et il permet ainsi dans certains cas à l’indigent de rester encore utile en vivant hors du workhouse. D’autre part, le gouvernement facilite des emprunts réguliers aux propriétaires, à la seule condition qu’ils en emploieront l’argent soit à acheter des semailles, soit à mettre leurs biens en valeur. Voilà les services rendus à l’aristocratie irlandaise, voici maintenant les garanties que l’on se ménage contre elle. Les propriétaires qui ne pourront rembourser ces avances ainsi faites seront autorisés à vendre tout ce qu’il faudra de leurs domaines pour liquider leurs dettes. S’ils laissent passer sans s’acquitter deux termes de suite, le gouvernement lui-même pourra vendre en leur none et malgré eux. Enfin, si des terrains vagues restent un certain nombre d’années sans produire plus de 2 shillings 6 deniers par acre, le gouvernement aura droit de s’en emparer moyennant finance, et défrichera, desséchera lui-même, ou louera par petits lots. Lord John Russell ne se cache pas de vouloir établir en Irlande cette classe de petits propriétaires qui disparaît peu à peu du sol anglais ; la petite propriété lui semble là le seul remède aux maux qu’a produits la grande.

Ce n’est pas ici le coup d’œil isolé d’un homme d’état, c’est le vœu général de l’opinion anglaise. S’il y a dissidence dans la presse, ce n’est ni sur l’à-propos, ni sur la justice de ces lois d’expropriation, c’est sur l’immensité des déboursés que la misère de l’Irlande coûte au trésor : les uns, et nous partageons leur avis, soutiennent que ces déboursés doivent rapporter un intérêt suffisant à l’Angleterre en créant enfin des capitaux sérieux et une direction intelligente dans un pays dont la richesse ne peut manquer d’être une richesse anglaise ; les autres, plus enclins à partager les rancunes populaires, plus irrités contre la longue inertie des propriétaires irlandais, souhaitent bien sans doute que l’état se mette à leur place, mais ils voudraient peut-être la dépossession encore plus complète, ils la voudraient surtout moins onéreuse ; rien n’est plus piquant que certaine sortie du Times à cet endroit-là : « L’Irlande va maintenant avoir son chapitre au budget, comme l’armée, comme la marine ! Les Celtes seront cette nation de gentlemen qu’ils veulent être, et les Saxons tomberont au rang qui leur convient, artisans, boutiquiers et manœuvres. Est-ce qu’un Anglais est né pour autre chose que pour travailler ? et un irlandais est-il au monde pour autre fin que pour rester assis à la porte de sa cabane, lire les discours d’O’Connell et injurier les Anglais ? L’Anglais fera tout ce qu’on voudra pourvu qu’au bout il aperçoive un but. Voilà comment les propositions de lord John Russell ont été accueillies avec de si unanimes transports. Sir Robert Inglis, la chère ame, imaginait bien quelque chose comme un but secret, quand il s’agissait de donner tant d’argent. Il rêvait une Irlande convertie en un vaste collége de pensionnaires qui, nourris par les aumônes britanniques, mangeraient, boiraient, dormiraient, prieraient et se laveraient en bons chrétiens. Dulcis insania ! » Ce n’est pas là seulement de l’humour, de l’esprit en l’air, c’est tout un côté de la vérité dans la situation actuelle de l’Angleterre par rapport à l’Irlande ; c’est le vieil esprit anglais critiquant ou approuvant à sa manière ce qu’essaie avec tant de force et de modération l’esprit nouveau qui gouverne.


V. DE MARS.



REVUE SCIENTIFIQUE

Il y a trois mois, l’annonce d’une nouvelle substance explosive, appelée communément coton-poudre, venait à peine d’éveiller l’attention des chimistes. L’appréciation équitable et sérieuse de cette découverte, d’abord enveloppée de mystère, puis accueillie par d’amères critiques, est aujourd’hui devenue possible, et, en essayant cette appréciation, nous avons à nous féliciter de n’avoir pas voulu nous associer dès l’origine aux oppositions peu motivées parfois qu’a soulevées une invention qui, certes, ne manque pas d’importance ni d’utilité.

La transformation du coton ordinaire en une matière explosive avait à peine été annoncée par M. Schoenbein, que dans presque tous les laboratoires on a cherché le mode de préparation que le chimiste allemand s’est toujours plu à nous laisser ignorer. Grace à ses réticences, la découverte est devenue française, car M. Schoenbein a déclaré que son procédé n’est pas celui qu’ont imaginé nos compatriotes. C’est à M. Morel, ingénieur civil, qu’appartient l’honneur d’avoir le premier en France présenté le coton-poudre aux sociétés savantes. Huit jours seulement après la première annonce de cette découverte, le 12 octobre 1846, il déposait à l’Académie des sciences un paquet cacheté renfermant le mode de préparation dont il avait fait usage. Cependant des recettes sur la préparation du coton-poudre étaient publiées en Allemagne par MM. Otto, de Brunswick, par le docteur Knopp, préparateur au laboratoire de l’université de Leipzig, et par le docteur Bley, à Bernburg ; elles furent livrées à, la connaissance des chimistes français le 26 octobre par l’organe de M. Dumas, et dans la même séance, MM. Pelouze, Piobert et Morin donnaient les résultats de leurs recherches, le premier en rappelant le papier inflammable qu’il avait préparé huit ans auparavant, les seconds en exposant les essais tentés par eux, malgré le vague des renseignemens obtenus jusqu’alors. Dès les premières communications de M. Schoenbein, M. Pelouze avait, à la vérité, appelé l’attention sur des résultats antérieurs qui paraissent se rapprocher de ceux qu’avait obtenus le chimiste allemand. C’est en raisonnant dans l’hypothèse que la poudre-coton n’était autre chose qu’une substance découverte en 1833 par M. Braconnot, de Nancy, que le savant académicien a cherché la préparation du coton-poudre. En conséquence, il a imprégné d’acide nitrique (qu’on appelle vulgairement eau forte) diverses substances végétales : le papier, le coton et le chanvre. Dès-lors, la xyloïdine (c’est le nom donné à la substance du chimiste de Nancy) fut regardée comme la substance explosive par excellence, en raison surtout de l’excessive combustibilité dont elle est douée. M. Pelouze avait déjà constaté que les substances végétales, après avoir été soumises à l’action de l’acide nitrique, prenaient feu à une température qui n’est pas très élevée (à la température de 180 degrés), brûlaient presque sans résidu et avec une grande énergie ; mais il n’avait point songé, comme M. Schoenbein, à les substituer dans les armes à la poudre à canon. Bientôt une nouvelle analyse le conduisit à penser que le coton-poudre n’était pas identique avec la xyloïdine de M. Braconnot. L’étude attentive et comparée de ces substances a prouvé en effet qu’elles ont des propriétés différentes. Aussi les chimistes n’ont-ils pas tardé à désigner par un nom nouveau (celui de pyroxiline) le nouveau composé explosif’ dont nous parlons.

Le mode de préparation du coton-poudre est très simple ; on peut se le procurer de différentes manières. Suivant M. Otto, il suffit de laisser baigner pendant quelques minutes une substance végétale dans l’eau-forte concentrée. Après l’avoir retirée, on la lave immédiatement à grande eau et l’on fait dessécher le produit. Il vaut mieux cependant employer un mélange de deux acides (nitrique et sulfurique) qui sont très communs, et dont on fait un continuel usage dans divers arts. Le produit est d’autant meilleur, que les deux liquides employés sont plus purs ; aussi n’est-il pas indifférent qu’ils soient préalablement dépouillés d’un corps qui affaiblit la puissance de la nouvelle poudre (les chimistes le désignent sous le nom d’acide hypoazotique), et qui se trouve souvent mêlé aux deux premiers. Pour préparer le papier-poudre, on emploie de préférence ce papier assez grand et un peu épais qu’on appelle papier ministre. On doit plonger les feuilles une à une et successivement, pour qu’elles ne se collent point ensemble. Un bain de quelques minutes suffit. Les trois opérations principales qu’il faut effectuer pour avoir une bonne substance explosive sont : l’immersion dans l’acide, le lavage et la dessiccation. Supposons que l’on ait des appareils commodes et convenablement disposés, et l’on concevra quelle prodigieuse quantité de papier-poudre une personne, même peu expérimentée, pourrait fabriquer en peu de temps. Si l’on opère sur le coton, il faut prendre le coton travaillé de préférence au coton brut ; car, dans l’état naturel du coton, chaque brin, chaque poil est revêtu d’une sorte d’épiderme qui offre un certain obstacle à l’action de l’acide. Il faut aussi que la substance qu’on veut rendre explosive soit entièrement plongée dans cet acide. Le lavage, qui a pour objet d’enlever l’acide qui resterait adhérent à la substance végétale, doit être renouvelé à plusieurs reprises avec de l’eau pure et ne demande pas de soins particuliers.

La dessiccation, qui doit être complète et qui ne s’obtient qu’à l’aide de courans d’air chaud, est entourée de dangers. De grandes précautions sont imposées à l’opérateur, car cette chaleur même qui sert à sécher la substance explosive peut, dans certaines circonstances, déterminer l’explosion et produire des accidens graves. C’est ce qui est déjà arrivé plusieurs fois, même à une température peu élevée et dans des circonstances qui ne semblaient admettre aucun accident. Nous ne citerons qu’un seul fait à l’appui de notre assertion. MM. Combes et Flandin avaient placé une demi-livre de coton-poudre sur une claie au-dessus de deux bouches de chaleur d’un poêle ; le thermomètre suspendu au milieu de l’air chauffé ne marquait que 60 à 65 degrés centigrades. Tout à coup une forte explosion se fait entendre : la fenêtre, les portes de la chambre sont brisées ; l’une de ces portes, qui était d’un bois très solide, est arrachée de ses gonds ; les meubles, particulièrement trois corps de bibliothèque adossés à la cloison séparative de la pièce voisine et opposés au poêle, sont renversés ; la cloison même est repoussée d’une manière notable ; enfin trois personnes, qui surveillaient l’opération, ont été blessées. Pour obvier à de pareils accidens et prévenir de plus grands malheurs, on devrait disposer les appareils à dessiccation de telle façon que la chaleur fût uniforme et au-dessous de la température de l’eau bouillante. Le moyen le plus favorable pour atteindre ce but serait d’établir des courans de vapeur libre ou d’eau chaude dans des tubes placés à quelque distance de la nouvelle poudre.

Le coton ainsi transformé diffère peu du coton ordinaire qui n’a pas subi l’action chimique de l’eau-forte ; il est peut-être plus rude au toucher. Inaltérable dans l’eau, il pourrait subir sans avaries de longs voyages sur mer. Quand on l’enflamme, il détonne sans laisser de résidu et sans noircir le papier ordinaire sur lequel il est placé ; le feu ne se communique pas même à la poudre à canon placée sous lui. La grande légèreté en rend le transport facile. La fabrication de cette substance est peu dispendieuse : 240 livres (170 kilogrammes) coûteraient, à part la main-d’œuvre, 317 francs. La nouvelle poudre, préparée avec le papier et surtout avec la pâte de papier, serait beaucoup moins coûteuse encore ; car 200 livres ne s’élèveraient guère qu’au prix de 97 francs. D’ailleurs, le coton explosif étant généralement reconnu comme produisant trois fois plus d’action que la poudre à canon, on conçoit quelle économie résulterait de l’emploi de cette substance.

A tous ces titres, le coton-poudre devait être accueilli avec faveur. Il pourrait être utilisé dans les arts, si jusqu’à présent des inconvéniens manifestes n’en contre-balançaient en partie les avantages. L’emploi de la nouvelle poudre n’est peut-être pas même dénué de certains dangers : des mortiers d’épreuve de fonte et de fer ont été brisés par des charges assez faibles et ont blessé grièvement les personnes qui assistaient à l’expérience. Cela vient de ce que, dans certaines circonstances du moins, le coton-poudre devient fulminant. Cela tient aussi et surtout à la trop rapide combustion de cette substance. La poudre ordinaire, on le sait, peut produire des effets analogues, lorsqu’elle a été trop comprimée. Pour la nouvelle poudre, il faudrait surtout plus de lenteur dans la combustion. Si la chimie atteint ce perfectionnement, elle aura rendu un grand service, et l’on pourra, sans avoir autant à redouter le bris des armes, substituer le coton explosif à la poudre ordinaire. Du reste, M. Piobert ayant démontré qu’en donnant à une masse de poudre la forme d’une sphère, on ralentit l’inflammation, suivant une certaine loi dépendant du diamètre de la sphère, M. Séguier est parti de là pour étudier l’influence du rapprochement des fibres du coton sur la durée de la combustion dans les armes. Il a été constaté que le coton en tissu brûle moins vite que le coton cardé, et qu’il est, par conséquent, préférable. D’ailleurs, l’usage en est plus expéditif. Comme le filage mécanique assigne des poids sensiblement égaux à des longueurs déterminées de fils, on peut couper des étoffes de coton par portions telles, qu’une certaine quantité de ces tissus fasse précisément le poids de la charge jugée nécessaire pour le tir. En préparant à l’avance autant de petits paquets de coton qu’on devrait tirer de coups, on serait dispensé de peser à chaque instant la matière explosive.

Ce qui fait le danger de l’emploi du coton-poudre dans les armes à feu est un avantage pour l’exploitation des mines. Il faut ici une très grande puissance et une instantanéité très vive dans l’inflammation du corps qui doit, au lieu de produire un effet réglé, briser des rochers. Des essais ont été faits dans une carrière de calcaire grossier, sur le territoire d’Issy. Le nombre en est encore trop restreint pour qu’on puisse émettre à cet égard des conclusions certaines ; mais les résultats obtenus sont satisfaisans, et des blocs énormes ont été fendus dans toute leur épaisseur.

Il est d’autres effets avantageux qu’on pourrait tirer de l’emploi du coton-poudre. De toutes les fabrications, la plus dangereuse, sans aucune espèce de comparaison, et l’une aussi des plus insalubres, est celle des amorces employées aujourd’hui pour les armes à feu. On sait qu’il entre une substance mercurielle (qu’en chimie on appelle le fulminate de mercure) dans les préparations dont on se sert. Il serait bien utile de la remplacer par une autre sans dangers pour les ouvriers. Peut-être la nouvelle poudre est-elle destinée à la solution de ce problème. Les tentatives qui ont été faites reposent sur la propriété qu’a le coton explosif de détonner sous l’influence d’un choc. Cependant toute la matière ne brûle pas, quand elle est placée dans une capsule de cuivre et percutée dans une arme à piston ; la portion qui n’est pas entrée en ignition obstrue la cheminée, et l’inflammation ne se communique point à la charge. Le soufre, le charbon, la poudre à canon, comprimés avec le coton fulminant dans des capsules ordinaires, obvient à cet inconvénient en favorisant la combustion de toute la poudre. Des amorces formées avec un mélange de coton explosif et une faible quantité d’un sel appelé le chlorate de potasse, sont tout aussi vives, tout aussi bonnes que celles dont nous nous servons depuis long temps. D’autres sels métalliques ont, au contraire, la propriété de ralentir la combustion du coton-poudre et de donner à la flamme des colorations favorables aux effets des feux de couleur. Nul doute que cette particularité ne soit un jour mise à profit pour les feux d’artifice.

Les produits de la combustion de la poudre-coton ont été analysés. Quelques-uns d’entre ces produits (principalement la vapeur d’eau ordinaire qui se dégage en grande quantité au moment de l’explosion) paraissent devoir apporter quelques obstacles à l’emploi général et constant de la nouvelle poudre dans les armes à feu. Espérons que les efforts des chimistes parviendront à neutraliser ces fâcheux résultats. La découverte de la nouvelle poudre date à peine de trois mois, et, si l’on songe aux progrès qu’elle a faits dans un laps de temps si court, on peut lui prédire de glorieuses destinées. Un siècle après que la préparation de la poudre à canon fut connue en Europe, elle n’était pas arrivée au degré de perfection que le coton-poudre a atteint en quelques jours. Il a grandi si vite que plusieurs gouvernemens en ont pris ombrage. En Bavière, en Prusse, en Russie, la fabrication en a été soumise aux lois qui régissent celle de la poudre ordinaire. Les gouvernemens ont senti le danger de la préparation si rapide, si facile d’une substance qui pourrait devenir dangereuse entre les mains d’un criminel. Si l’on se rappelle, d’autre part, combien, dans les grandes guerres de la révolution, il était difficile d’avoir du salpêtre ; si l’on se souvient que cette difficulté a failli compromettre alors le succès de nos armes, on verra que le coton-poudre est une garantie de plus donnée aux peuples qui auraient à résister à une soudaine agression, et l’on comprendra que c’est là sans contredit une des plus importantes découvertes dont nous soyons redevables à la chimie moderne.

Un mot encore avant de quitter ce sujet. Le coton-poudre de M. Schoenbein présente-t-il les mêmes avantages et les mêmes inconvéniens que celui des chimistes français ? Si l’inventeur allemand, au lieu de faire un secret de sa découverte, nous avait communiqué le mode de préparation qu’il emploie, on ne serait point incertain aujourd’hui sur une question dont la solution aurait peut-être déjà profité aux intérêts de la science et des arts.

Nous ne pouvons passer sous silence une autre découverte qui préoccupe en ce moment presque tous les chirurgiens des hôpitaux de Paris, et qui a été l’objet de nombreuses communications au sein des académies des Sciences et de Médecine. On sait à quelles tortures sont condamnes les malheureux qui, frappes d’une maladie incurable, doivent subir des opérations chirurgicales. Il s’agit de les plonger dans un sommeil qui, sans compromettre la vie des malades, émousse la sensibilité générale, et leur épargne ainsi la douleur. Si la science moderne atteint ce but, l’humanité lui devra sans aucun doute un grand bienfait. Ce n’est pas que l’idée d’engourdir la sensibilité des malades soit entièrement neuve. Au XIVe siècle, les chirurgiens eurent recours à l’opium, mais l’emploi de ce médicament présentait trop de dangers, et il fallut y renoncer. Aujourd’hui la substance employée n’a point encore amené d’accidens. C’est l’éther en vapeur que l’on introduit dans les poumons avec l’air qui les pénètre pendant la respiration.

L’action de ce médicament sur l’économie est depuis long-temps connue ; le Traité de Toxicologie du savant doyen de la Faculté de médecine de Paris en fait loi. On sait aussi qu’il provoque chez l’homme tantôt une grande hilarité, tantôt un profond sommeil. Ce qui constitue la découverte dont nous parlons, c’est donc ta nouvelle application et le mode d’introduction du médicament dans nos organes. Nous en sommes redevables à M. Jackson de Boston. À peine ce chimiste avait-il fait connaître les propriétés des vapeurs d’éther qu’un dentiste de la même ville, M. Morton, les employa avec succès sur des malades confiés à ses soins. Dès le mois de novembre dernier, une lettre sous pli cacheté, déposée par M. Élie de Beaumont dans les bureaux de l’Académie des Sciences, garantissait à M. Jackson la priorité de cette découverte que l’on a connue plus tard en France par les journaux américains. La nouvelle en a été accueillie d’abord parmi nous avec une sorte d’incrédulité. Les premières tentatives des chirurgiens français avaient été malheureuses, apparemment à cause de l’imperfection des instrumens ; mais le zèle et l’habileté de nos fabricans ont bientôt aplani les difficultés.

L’appareil se compose d’un flacon large vers le fond et destiné à recevoir l’éther. De la partie supérieure partent deux tubes, l’un qui laisse pénétrer l’air dans le flacon, l’autre qui se termine par une partie évasée et conduit la vapeur d’éther. Or, deux voies sont ouvertes à l’entrée de l’air dans les canaux respiratoires, la bouche et le nez. Il suffit de fermer les narines pour que l’air passe par la bouche, et par conséquent aussi les vapeurs éthérées, si la partie évasée du tube de l’instrument a été appliquée sur les lèvres. Un dernier obstacle se présentait : il fallait imaginer un mécanisme au moyen duquel la vapeur d’éther pût arriver dans la bouche pendant l’inspiration, sans que l’air extérieur y pénétrât ; il fallait aussi que ce mécanisme, en empêchant les gaz chassés de la poitrine pendant l’expiration d’aller dans l’intérieur du flacon, leur offrit une issue au dehors. C’est ce qu’on a obtenu au moyen de deux petites soupapes qui s’élèvent et s’abaissent alternativement pendant les mouvemens d’inspiration et d’expiration.

Dès que les chirurgiens des hôpitaux de Paris ont eu à leur disposition ces appareils, auxquels cependant de grands perfectionnemens doivent encore être apportés, l’efficacité des inspirations d’air éthéré a été reconnue de tous. Aujourd’hui les succès sont très nombreux ; nous ne citerons que les plus remarquables. Il y a quelques jours, M. le docteur Laugier pratiquait à l’hôpital Beaujon une amputation de la cuisse. La jeune fille condamnée à cette mutilation avait été préalablement assoupie par l’éther ; elle ne sentit nullement le tranchant du couteau, et, revenue parmi les hommes, elle s’écria avec étonnement : « Est-ce que ma cuisse a été coupée ? » En quelques instans l’opération avait été terminée, en même temps que cessait l’extase de la jeune fille qui se croyait au ciel, près de Dieu et des anges. — A l’hôpital de la Charité, un malade portait une tumeur de nature cancéreuse ; M. le professeur Velpeau a pu l’extirper et faire le pansement avant que l’ivresse fût dissipée. Et au bout de quatre minutes : « Vous avez pris la meilleure méthode, » dit le malheureux revenu à lui. Il était juge compétent, car il avait déjà subi deux fois la même opération.

La découverte de M. Jackson n’est pas seulement précieuse pour la pratique médicale ; elle l’est aussi pour les physiologistes et les philosophes. M. le professeur Gerdy, le premier, a étudié les phénomènes que détermine sur l’homme sain l’introduction de la vapeur d’éther ; c’est lui-même qu’il a pris pour sujet de ses expériences, bien différent en cela d’un élève de l’école vétérinaire d’Alfort qui n’a pas craint de blesser avec un instrument tranchant un de ses camarades assoupi par les vapeurs d’éther. Pour recevoir dans la poitrine l’air éthéré, on doit respirer largement. A peine le médicament a-t-il pénétré dans les voies aériennes, qu’il produit dans l’arrière-gorge un picotement et bientôt une toux convulsive très fatigante. Il faut une certaine énergie pour vaincre la gène que causent les premières inhalations. Quelques personnes s’agitent et repoussent avec force la main qui tient appliqué sur leur bouche le pavillon du tube ; mais bientôt l’engourdissement commence, et les inspirations qui suivent se font avec calme et régularité. L’éther absorbé circule avec le sang, versant à la fois dans les membres une douce chaleur et un sommeil agréable. Les pieds et la tête d’abord, puis les jambes et les bras, sont le siège d’un engourdissement très prononcé, qui se propage du côté du cœur ; le corps entier frémit sous l’influence d’un fourmillement, d’un tremblement analogue à celui que communique au doigt une cloche qui résonne. Au bout de quelques instans, la sensibilité générale est éteinte, et c’est alors que le fer du chirurgien peut diviser les tissus sans causer de douleurs. Au milieu de cet anéantissement général, les sens veillent encore. La vue n’est pas sensiblement altérée ; les paupières sont pesantes comme au moment où se fait sentir le besoin du sommeil. L’ouie est quelquefois le siége de bourdonnemens, niais les sens du goût et du toucher conservent leur intégrité. Chez quelques-uns, la pensée est nette, l’intelligence libre ; d’autres perdent complètement la conscience d’eux-mêmes, et tombent dans une sorte d’extase. Beaucoup racontent avoir éprouvé un sentiment de bien-être auquel ils se seraient volontiers abandonnés pour toujours ; un petit nombre accusent une fatigue dont ils sont heureux d’être délivrés à leur réveil ; mais tous ceux qui ont inspiré l’éther conservent un malaise, un embarras général, une migraine qui dure un temps plus ou moins long. M. le professeur Roux a observé du délire et des hallucinations immédiatement après l’introduction de l’éther dans l’économie ; un malade auquel M. Velpeau enlevait une tumeur rêvait du jeu de billard ; un troisième était sous le poids d’un chagrin profond auquel il avait été récemment en proie. Chez d’autres personnes enfin, l’ivresse s’est manifestée sous la forme d’une gaieté folle, accompagnée de longs éclats de rire. Quel que soit l’état dans lequel on se trouve après l’enivrement par l’éther, les phénomènes physiologiques qui l’accompagnent présentent un caractère bien remarquable. D’abord les sons paraissent moins éclatans, puis ils deviennent lointains. Les objets extérieurs semblent aussi s’éloigner peu à peu. Quand l’ivresse commence à se dissiper, les sons, les corps se rapprochent ; ils deviennent plus nets, plus distincts ; l’horizon se dessine, et les rapports naturels avec le monde extérieur sont rétablis. Ce retour à la vie se fait doucement, sans secousses, et non sans un certain charme.

La perte de la sensibilité générale causée par l’inspiration d’un air éthéré est maintenant un fait acquis, incontestable. Il est également vrai que l’ivresse qui en résulte ne présente pas toujours les mêmes caractères. Gaie ou triste, paisible ou agitée, elle est probablement en rapport avec le genre de vie, le caractère des individus. Nous sommes portés à croire qu’une volonté ferme peut neutraliser l’action du médicament. La durée de l’assoupissement, les limites jusqu’où l’on peut le pousser sans danger, sont encore indéterminées. Le nouvel emploi de l’éther n’a pu être encore assez étudié pour qu’on puisse aujourd’hui le présenter comme un moyen qui doit passer dans la pratique générale. Attendons beaucoup du temps et de l’expérience, car la découverte de M. Jackson nous parait devoir être féconde en heureux résultats.