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Chronique de la quinzaine - 31 janvier 1859

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Chronique n° 643
31 janvier 1859


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




31 janvier 1859.

Aucun fait, nulle manifestation officielle, n’ont éclairci encore les doutes redoutables qui pèsent depuis un mois sur l’opinion de l’Europe. L’on n’a pas cessé d’ignorer s’il y a entre les gouvernemens des questions réellement posées d’où puisse dépendre la paix ou la guerre, et quelles seraient ces questions. Sans la gravité des intérêts qui sont en jeu dans cette terrible incertitude, le désarroi de l’esprit public prêterait à une peinture de comédie. Les malheureux journaux, qui ont perdu l’habitude d’allumer leur lanterne, exécutent du jour au lendemain les évolutions les plus contradictoires. Ils s’adressent à la Bourse pour conjurer la panique des intérêts. De quoi s’inquiète-t-on, grand Dieu ? Il n’y a rien ; il n’y a que la question de Servie, et sur cette question chaque puissance a dit son fait à l’Autriche, et quelques-unes, l’Angleterre par exemple, ont parlé plus haut que la France, et l’Autriche enfin a complètement capitulé devant l’article 29 du traité de Paris. À la bonne heure : la foule fait mine de reprendre confiance. « Vous n’y êtes pas ! lui crient les optimistes de la veille ; prenez garde de vous trop rassurer. » Nouvel effroi donc ; mais l’on n’en a point fini avec ces sages et fiers régens de l’opinion : voilà qu’ils font honte aux pacifiques intérêts du commerce et de l’industrie de leur pusillanimité. « La paix ou la guerre, de quoi vous mêlez-vous, bonnes gens ? Travaillez, engagez vos capitaux ; l’ignorance n’est-elle pas la meilleure condition de la sécurité ? Soit ; mais cette heureuse ignorance donne pleine carrière aux nouvellistes, et qui n’a pas eu sa part depuis un mois de cette misérable infirmité, si commune sous l’ancien régime, et dont se sont tant moqués nos moralistes classiques ? Il y a les deux courans de nouvelles, celui de la paix et celui de la guerre. « La guerre est impossible, » dit l’un ; l’ami de l’ami d’un membre du comité de remonte lui a affirmé qu’il ne se fait pas d’achats de chevaux, et que la moitié de notre cavalerie est démontée. « La guerre est certaine, » chuchote l’autre ; il tient de l’ami de l’ami d’un amiral que l’ordre d’armer des transports a été envoyé à tous nos arsenaux. Puis ce sont les commérages de clubs et de salons, les commentaires sans fin sur une creuse sentence tombée des lèvres de quelque Polonius de la diplomatie étrangère et les sagaces disqxdsitions de tel profond observateur qui a pirouetté de groupe en groupe au dernier bal des Tuileries. Et l’on va ainsi s’égarant à la chasse des petits faits, s’ahurissant et s’abètissant au radotage des’informations de vingtième main. Que d’amis ont depuis un mois les amis de ceux qui sont censés savoir quelque chose ! Mais, puisque nous parlons des impressions publiques, constatons du moins deux faits consolans : d’un côté, l’opinion, si peu instruite qu’elle soit, s’est montrée pacifique dans son expression générale et non équivoque ; la France actuelle aime la paix, veut la paix, et ne s’associerait à la guerre que si la nécessité lui en était démontrée par une agression étrangère et par une question d’honneur. D’un autre côté, tous les personnages considérables que les grandes affaires mettent en rapport avec les sources des informations officielles s’accordent à dire que les ministres veulent la paix, croient à la paix, et s’impatientent presque des inquiétudes qu’on leur témoigne. Mais peut-être allons-nous tomber nous-mêmes dans le travers que nous signalions tout à l’heure, et encourir, comme le nouvelliste dont Théophraste traçait la caricature il y a quelques milliers d’années, le ridicule « de lire les événemens sur le visage de ceux qui gouvernent. »

Dérobons-nous à ces misères. Il faut sortir de cette incohérence d’idées qu’entretiennent la manie des nouvelles et le bourdonnement des bavardages puérils. Nous n’avons pas besoin d’autres informations officielles ou d’événemens nouveaux pour savoir qu’une grande question est en ce moment posée dans le monde, la question italienne. Nous n’avons besoin ni de renseignemens personnels, ni d’indications particulières, pour examiner cette question, et en elle-même, et dans ses rapports avec la France, au point de vue de l’Italie et au point de vue des intérêts et de l’honneur français. C’est dans cette étude seule, éclairée de la connaissance de l’Europe, que nous devons chercher la solution des doutes de l’opinion, et que des intelligences viriles peuvent trouver la confirmation des craintes ou des espérances dont la paix ou la guerre est aujourd’hui l’objet.

Le bon sens et la justice veulent que l’on se place d’abord au point de vue de l’Italie pour juger la question italienne et en examiner les conséquences européennes. En fait, qu’est-ce que l’Italie ? L’unité de race et de langue semble répondre que c’est une nation ; mais le morcellement de ce pays entre divers gouvernemens d’inégale importance semble donner raison au cruel et célèbre apophthegme de l’homme d’état qui a dit : « L’Italie est une expression géographique. » Y a-t-il du moins entre les divers petits états qui se partagent la péninsule quelque relation créée par un esprit et un intérêt communs que puissent revendiquer le génie et la nationalité de l’Italie ? Aon. La plupart de ces gouvernemens, survivans et légataires d’un ordre du choses antipathique aux tendances et aux besoins des sociétés modernes, sont de médiocres gouvernemens qui refusent de se réformer, et qui s’appuient, dans leur résistance aux vœux légitimes des populations, sur une influence étrangère, campée elle-même et fortifiée sur une des plus riches portions du territoire italien : l’influence de l’Autriche. Ainsi le seul lien d’unité qui, à l’exception du Piémont, relie, à l’heure qu’il est, les divers gouvernemens de la péninsule, n’est point l’identité de race et de langage, l’affinité des véritables intérêts nationaux ; c’est la chaîne d’une influence étrangère se manifestant partout sous la forme des interventions militaires. Il est impossible, lorsqu’on demeure fidèle aux sentimens du libéralisme désintéressé, de ne pas proclamer que cette situation est mauvaise ; il est impossible de ne pas souhaiter qu’elle finisse, il est impossible de refuser ses sympathies à ceux des Italiens qui travaillent à y mettre un terme. Il y a en Italie, comme partout dans le monde moderne, des âmes et des esprits d’élite imbus de ce sentiment de la dignité de l’homme et de ce zèle de l’amélioration de la race humaine qui ne peuvent trouver que dans l’indépendance nationale et dans la liberté politique leur satisfaction et le développement de leur généreuse activité. Il y a en Italie des populations qui ont un droit imprescriptible, droit plus vivement senti que jamais à notre époque, à être équitablement et habilement administrées, à être bien gouvernées. Quel est l’obstacle que rencontrent ces impérieux besoins des peuples et ces invincibles aspirations des âmes ? À Naples, à Tome, à Modène, en Toscane, partout, c’est le même, disent les Italiens : c’est l’Autriche. C’est l’Autriche qui, dans l’intérêt supposé de la conservation de ses possessions du nord de l’Italie, soutient maladroitement les mauvais gouvernemens de la péninsule dans leurs impopulaires résistances ; c’est l’influence étrangère qui s’oppose partout aux réformes graduelles qui permettraient au génie national de reprendre conscience et possession de lui-même ; c’est cette influence qui force l’Italie dans ce dilemme odieux : Tout ou rien ; — ou la révolution avec son ingouvernable anarchie, ou le despotisme avec ses sombres désespoirs.

Nous ne cherchons pas, on le voit, à dissimuler la difficulté de la question italienne. Libéraux, nous regarderions comme une lâche désertion de nos principes toute atténuation des justes griefs des libéraux italiens ; amis pratiques de la paix, nous considérerions comme une faute puérile de masquer sous de vaines illusions la gravité de la lutte qui est engagée en Italie. Nous ne sommes point pour notre compte des ennemis aveugles et passionnés de l’Autriche : nous croyons volontiers que ses possessions italiennes sont, le Piémont toujours excepté, la portion la mieux administrée et la plus habilement gouvernée de la péninsule ; nous rendons justice aux bonnes intentions qu’elle a témoignées en plaçant l’archiduc Maximilien à la tête du royaume lombard-vénitien ; nous savons gré au jeune archiduc de l’excellent et honnête esprit qu’il a montré dans les difficiles circonstances où il a été placé. Nous nous bornons à signaler la fatalité de la situation à laquelle l’Autriche est arrivée en Italie. Il n’a pas dépendu d’elle en effet que l’Italie ne demeurât dans le dilemme que nous venons d’exprimer par ces mots : tout ou rien. L’Autriche était forte et pour ainsi dire inexpugnable dans cette position, tant qu’elle n’avait en face d’elle d’autres adversaires que des carbonari, des sectaires de sociétés secrètes et des mazziniens. Il n’en a plus été de même le jour où, grâce à l’initiative du roi Charles-Albert, il y a eu en Italie un royaume national et libéral. Ce jour-là, l’Autriche a vu se lever contre elle un antagonisme légitime ; ce jour-là il a été créé dans les luttes italiennes un juste milieu pratique. Ce jour-là aussi la cause nationale et libérale en Italie a trouvé cette force régulière qui se puise dans le droit de conservation. Le Piémont constitutionnel, avec ses chambres aux discussions retentissantes et avec sa presse libre, a pu d’un côté ouvrir un asile aux aspirations patriotiques de l’Italie, et de l’autre défendre au nom du droit incontestable de sa souveraineté, de sa conservation et de sa sécurité, ce foyer vivace et fécond des libertés italiennes. Le Piémont a pu s’adresser alors à l’opinion européenne ; il a pu lui prouver par son exemple que l’Italie indépendante n’était pas ingouvernable ; il a eu le droit de dire que les mauvais gouvernemens de l’Italie étaient non la faute des peuples, mais la faute des princes encouragés et soutenus dans leurs tristes erremens par les conseils et par les baïonnettes de l’Autriche ; il a eu le droit de dénoncer le débordement de l’influence autrichienne en Italie comme une menace perpétuelle contre sa sécurité, et comme une sorte d’attentat à sa propre indépendance. À partir de ce moment, la question italienne est entrée dans la phase dont l’opinion aperçoit l’éclat maintenant pour la première fois.

L’Autriche avec sa prépondérance absolutiste et envahissante, la Sardaigne avec sa jeune ambition et ses aspirations nationales et libérales, pouvaient-elles vivre paisiblement l’une en face de l’autre ? Il fallait inévitablement que l’une gagnât du terrain sur l’autre : quelle est celle des deux qui devait ou pouvait reculer ? Le Piémont, à peine émancipé, à peine en possession de cette indépendance, objet des vœux de si grands esprits et de si nobles âmes, depuis les de Maistre jusqu’aux Balbo et aux d’Azeglio, pouvait-il abandonner la partie avant d’avoir combattu, et sacrifier avec ses propres droits l’essor de l’Italie ? Qui oserait le dire ? L’Autriche au contraire, puisqu’elle ne peut défendre ses possessions territoriales en Italie qu’au prix de la vie d’un peuple, pouvait, sagement conseillée, préparer la fin d’une lutte funeste et peu glorieuse. Il eût été habile à elle de renoncer au rôle fâcheux qu’elle joue sans profit au-delà des Alpes depuis 1815, de conseiller de sages réformes aux gouvernemens qui écoutent sa voix, d’initier en quelque sorte le royaume lombard-vénitien à l’autonomie, de s’apprêter à lui rendre l’indépendance sous un archiduc, et de travailler ainsi à établir sans commotion, dans la péninsule redevenue vraiment italienne, une fédération de gouvernemens intelligens, progressifs et libéraux. L’Autriche a malheureusement choisi le parti contraire. Au lieu de modérer la papauté dans ses tendances rétrogrades, elle a contracté avec elle, par son dernier concordat, un pacte qui est un défi jeté à l’esprit de notre siècle. La question italienne, telle qu’elle est aujourd’hui posée, représente donc un antagonisme irréconciliable. Deux positions sont ouvertes dans cette lutte à la cause de l’indépendance italienne et au Piémont, organe et soldat de cette cause la position agressive et la position défensive. En nous renfermant dans le cercle des considérations purement italiennes, nous ne contesterions point aux partisans de l’indépendance de l’Italie le droit de prendre, à leurs risques et périls, la position agressive. Les traités lient assurément les souverains qui les ont signés ; mais ils ne sauraient être sérieusement opposés aux peuples qui n’y ont point pris part, et dont ils ont au contraire sacrifié l’indépendance. Qui oserait, par exemple, prétendre que la nation polonaise a été enchaînée elle-même par les conventions qui ont consacré le partage de la Pologne ? Si donc l’Italie pouvait s’affranchir par ses propres forces, nous croirions commettre un contre-sens ridicule en invoquant contre sa résolution le respect des traités ; mais l’Italie ne peut pas conquérir immédiatement elle-même son indépendance, et le Piémont ne saurait sans folie prendre contre l’Autriche le rôle de l’agression. L’œuvre de l’indépendance de l’Italie est d’ailleurs un travail complexe. L’idée négative de la question italienne, l’expulsion de l’étranger, est une idée simple sans doute ; mais l’idée positive, l’organisation politique à donner à l’indépendance nationale, est un problème compliqué, que la force toute seule ne peut pas résoudre ou résoudrait mal. Nous en avons eu trop souvent en ce siècle la triste expérience : les appels à la force ont presque toujours fait faire des pas rétrogrades aux questions de nationalité et de liberté. La position défensive au contraire, celle que le Piémont a lui-même choisie dans le congrès de Paris, donne à la cause italienne des avantages certains. Cette attitude, on le sait, est fondée sur le droit de conservation du Piémont et sur l’intérêt manifeste de sa sécurité. Le Piémont demande que les mauvais gouvernemens italiens ne soient plus soutenus par les interventions autrichiennes, interventions qui livrent à une puissance étrangère toutes les positions stratégiques de la péninsule. Cette politique défensive assure au Piémont la faveur de l’opinion libérale en Europe : elle lui garantit le concours et l’alliance des puissances européennes, qui, dans un intérêt d’équilibre, doivent vouloir la pondération des forces en Italie, et qui, dans un intérêt d’humanité et d’ordre général, doivent souhaiter l’amélioration des gouvernemens italiens ; elle permet à la question italienne de grandir dans le double domaine des idées et des faits, et d’acquérir cette maturité qui est l’œuvre du temps, et qui seule communique la vie et la durée aux combinaisons politiques. Enfin, si les conflits s’engageaient, elle laisserait du moins à l’Autriche l’odieux et le péril de l’agression.

Sans fermer les yeux sur les souffrances de l’Italie, sans méconnaître la légitimité des griefs des populations italiennes, sans atténuer la gravité de l’antagonisme inévitable qui se poursuit en Italie entre la politique de l’Autriche et la politique piémontaise, nous croyons donc qu’envisagée au point de vue purement italien, la question italienne, conduite avec une prudente, habile et honnête résolution, peut encore éviter l’écueil de la guerre. Si l’on considère cette question au point de vue de la France, les raisons de vouloir la paix, et par conséquent de l’espérer, sont encore plus péremptoires.

Nous osons penser que nos amis d’Italie ne se récrieront pas, si nous leur disons que la question politique qui est pour eux à bon droit la première de toutes n’occupe point le même rang dans les préoccupations de la France. 11 est sans doute d’un grand intérêt pour la France que le Piémont soit ce qu’il est aujourd’hui, un état libre et indépendant, qu’il soit soustrait à l’influence du cabinet de Vienne, et qu’il ne soit plus à notre porte des Alpes comme un avant-poste autrichien. Cet intérêt nous commande d’aider et de protéger le Piémont dans toutes les difficultés que pourrait lui susciter l’exercice naturel et légitime de son indépendance. Il importe aussi beaucoup à notre honneur et à notre crédit, puisque nous avons fait l’expédition de Rome et que nous avons jusqu’à ce jour continué à monter la garde devant le Vatican, d’obtenir du saint-père des réformes administratives et politiques qui lui permettent de vivre en tête-à-tête avec ses sujets, et de se passer de nos régimens et de ceux de l’Autriche. Si, dans la défense légitime de ces intérêts, la France, chose peu probable, car qui oserait nous chercher une querelle d’Allemand ? était traversée et attaquée injustement par une puissance étrangère, elle serait bien forcée d’accepter la guerre ; mais tant qu’une agression extérieure ne lui aura pas imposé cette douloureuse nécessité et tant qu’elle conservera son libre arbitre, c’est par la paix, non par la guerre, qu’elle devra seconder le mouvement des destinées italiennes.

Il y a si longtemps que l’Europe n’a point vu de guerres de caprice ou de système, qu’il semble qu’il y ait quelque chose de monstrueux rien qu’à poser froidement cette question : Est-ce par la paix ou par la guerre que la Franse doit chercher en Italie la satisfaction de ses intérêts et le succès de ses sympathies ? Supposer qu’ayant le choix, elle optât par caprice ou par système pour la guerre, c’est outrager la France, c’est lui prêter une folle ambition. Des raisons de toute sorte, des raisons intérieures et des raisons extérieures, rendraient regrettable pour la France une guerre même nécessaire, une guerre dont elle n’aurait pas la responsabilité morale.

Les raisons intérieures sont évidentes. Il faut bien le reconnaître en effet, la guerre a, dans le mauvais sens du mot, un caractère essentiellement révolutionnaire : elle remet à la force, c’est-à-dire à la fatalité, la conduite des choses humaines. Une politique qui recourt sans nécessité à la guerre est une politique qui abdique sa raison et son libre arbitre, — qui consent à ne plus demeurer maîtresse de la conduite de ses desseins et des conséquences de ses actes. Cette abdication est douloureuse à toute intelligence fière, même lorsqu’elle est imposée par un ennemi déraisonnable. Faite spontanément et délibérément, elle ne pourrait être que l’acte d’un joueur ou d’un désespéré. Le sens commun et des intérêts puissans mettent la France à Fabri d’une pareille témérité. Les conséquences économiques des guerres sont aujourd’hui trop bien comprises pour être négligées dans les délibérations des hommes d’état. On sait que toute guerre est une destruction de capital, que le capital est la réserve sur laquelle vivent l’esprit d’entreprise et le travail, et que toute guerre est par conséquent la dilapidation des ressources des travailleurs et une cause d’appauvrissement et de longues souffrances. Tout cela est démontré avec une certitude mathématique, et se précipiter dans une guerre qui pourrait être évitée, c’est à notre époque semer sciemment d’incalculables misères à travers les générations. Les intérêts matériels, instinctivement attachés à la paix, sont donc étroitement liés aux intérêts moraux les plus élevés. Ils pèseront toujours d’un poids immense dans la l)alance des décisions d’un gouvernement demeuré maître de ses desseins. Parmi ces intérêts, il en est d’ailleurs qui servent merveilleusement par la paix l’action extérieure de la France, et qui procurent à l’influence française des avantages plus légitimes et plus durables que ceux que les politiques du passé cherchaient dans la suprématie des armes. Telles sont ces grandes entreprises de chemins de fer que le capital français commandite depuis quelques années dans l’Europe entière. Il serait imprudent d’oublier les pertes énormes qu’une guerre gratuitement hasardée ferait subir à cet argent français qui, sur la foi d’une paix durable, est allé construira ! ou exploiter des chemins de fer, non-seulement en Russie et en Espagne, mais en Autriche et en Italie. Ce grand mouvement industriel, indépendamment des intérêts français qui y sont engagés dans de vastes proportions, servait aussi plus sûrement, quoique plus lentement, qu’une lutte violente les intérêts d’unité et de rapprochement matériel destinés à préparer et à accélérer le travail de l’unité morale de l’Italie. Enfin les questions morales en France n’ont-elles pas aussi à redouter la terrible diversion de la guerre ? I’est-ce rien chez nous que le progrès des libertés publiques, et dans ce progrès accompli en France les peuples au nom desquels on veut nous exciter à la guerre, ne trouveraient-ils pas une plus sûre garantie de leur avancement que dans les chances hasardeuses des batailles ?

Nous n’aborderons pas toutes les questions extérieures que pourrait soulever une guerre d’Italie. Il nous répugnerait surtout d’évoquer le fantôme d’alliances hostiles à la France, car ces perspectives dont on pourrait nous menacer, même dans une guerre nécessaire et juste, ne devraient pas détourner la France du sévère et courageux accomplissement de son devoir. Sans doute, dans une guerre qui aurait pu être évitée, nous aurions à craindre l’effet de cette mauvaise humeur générale qu’inspirent à la société européenne, telle qu’elle est aujourd’hui organisée par l’industrie et le commerce, ceux qui troublent la paix générale. Après le triste exemple de l’empereur Nicolas, qui la méconnut, la brava, et finit par en être accablé, tous les gouvernemens en Europe sauront tenir compte, dans leurs différends, du verdict des opinions pacifiques qui est comme un infaillible présage de la victoire ou de la défaite. Cependant, si l’on se borne à la considération des intérêts extérieurs de la France, n’est-il pas visible que la question italienne, si importante qu’elle soit, est loin d’être l’unique ou même la principale de nos préoccupations, et doit subir dans notre politique étrangère le contre-poids et le contrôle d’autres questions considérables ? Sans nous éloigner de l’Autriche, nous pouvons voir avec quels graves intérêts la question italienne doit compter dans les prévisions de la politique française. Nous admettons que nos intérêts soient opposés à ceux de l’Autriche dans les affaires d’Italie ; mais l’Autriche n’est point seulement une puissance italienne. L’Autriche a sa raison d’être dans le système européen ; elle peut rendre à ce système des services dont la France a, suivant les circonstances, beaucoup à profiter. Du côté du Danube et en Orient par exemple, dans cette vaste région où la Russie, par les affinités de race et de religion, par la confusion de nationalités enchevêtrées et imparfaites, trouverait une voie si facilement ouverte vers Constantinople, l’Autriche, sorte de Turquie chrétienne, semble prédestinée à opposer aux empiétemens russes une infranchissable barrière. Nous-mêmes, n’avons-nous pas considéré comme un des résultats politiques les plus importans de la guerre d’Orient d’être parvenus à rompre la vieille intimité des cours de Vienne et de Pétersbourg, et d’avoir fait réaliser par le cabinet autrichien ce fameux exemple d’ingratitude que le prince de Schwarzenberg avait promis de donner au monde aux dépens de la Russie ? Certes, avant de sacrifier un des plus importans résultats de cette grande et politique guerre d’Orient qui nous a coûté tant d’hommes et de millions, il y a pour la France lieu d’hésiter. Nous ne devons rien abandonner en Italie de ce que l’honneur nous prescrit d’y défendre ; mais nous avons à résoudre un problème bien délicat. Nous avons à obtenir de l’Autriche des concessions en Italie sans nous exposer à trop l’ébranler du côté de l’Orient, sans nous exposer à trop la diminuer vis-à-vis de la Russie, sans la rejeter nous-mêmes affaiblie, humiliée, désespérée, dans les bras de cette puissance. La solution d’un tel problème demande du temps et beaucoup d’art ; elle serait fort compromise par l’emploi intempestif de la violence.

Jusqu’à ce que nous soyons éclairés par des lumières qui nous manquent encore, nous sommes donc convaincus que la France conserve son libre arbitre pour la paix ou pour la guerre au milieu des complications qui existent ou peuvent éclater en Italie. Au Piémont, petit par le territoire, mais grand par le courage ; au Piémont, représentant les aspirations nationales ; au Piémont, dont le roi, seul parmi les souverains italiens, n’a pas craint d’opposer une barrière morale aux empiétemens immodérés de l’influence autrichienne, la France donne hautement son alliance et son concours moral. Elle a raison. Après un fait aussi éclatant que le mariage du prince Napoléon et de la princesse Clotilde, nous ne concevons pas l’importance attachée par certains journaux et certaines personnes à l’existence d’une prétendue convention secrète, expression de l’alliance des deux pays. L’alliance a-t-elle besoin de cette consécration notariée, et le Piémont dans les affaires d’Italie n’apportera-t-il pas désormais, outre sa propre valeur, une part au moins de la force et du prestige de la France ? Mais la France et le Piémont peuvent et par conséquent doivent garder cette position défensive qui a été prise au congrès de Paris, et qui, soutenue avec une modération habile et résolue, peut obtenir pour la cause de l’indépendance et du bon gouvernement de l’Italie des avantages d’autant plus solides qu’ils seront l’œuvre d’une politique pacifique.

Ce que la France et le Piémont demandent à Rome, aux gouvernemens italiens et à l’Autriche, peut et doit s’obtenir, disons-nous, par la paix. Quels sont en effet les vœux jusqu’à présent connus ? Des réformes dans les États-Romains et la cessation des occupations étrangères. Est-il croyable que l’Autriclie veuille résister par la guerre à des vœux si légitimes ? Non, suivant nous, et la politique autrichienne, même en regardant avec suspicion les effets de l’action concertée de la France et du Piémont, commettrait une étrange bévue, si elle engageait la guerre sur un pareil différend. La politique de l’Autriche en face des efforts qui seraient tentés pour réformer les gouvernemens italiens nous paraît devoir être une politique d’inertie, attendant du moins les événemens et les résultats de l’expérience commencée. Si rien n’est brusqué de part et d’autre, si l’on garde tous les ménagemens que chacune des puissances qui agissent moralement en Italie doit à la paix et à l’opinion générale de l’Europe, la paix aura du temps devant elle. Ce temps ne sera-t-ii pas mis à profit par les gouvernemens, qui sont tous intéressés au maintien de la paix ? On a parlé de congrès. Nous avons peu de confiance dans cet expédient. La diplomatie, on le sait, n’est point inventive, elle ne crée pas. Les congrès suivent et ratifient les combinaisons que les événemens ont déjà opérées dans les choses : ils n’ont point l’initiative de ces combinaisons, et ne les devancent pas. Si c’est le gouvernement temporel du pape qui est enjeu, comme le précédent du congrès de Paris le donne à penser, comment le congrès qui s’arrogerait le droit de trancher une question si délicate serait-il composé ? Serait-il formé exclusivement par les grandes puissances ? Mais ce serait une usurpation sur la souveraineté des puissances de second ordre. Le pape ne consentirait évidemment point à soumettre ses droits souverains à un tel arbitrage. D’ailleurs le pouvoir temporel du pape est considéré par les catholiques comme la première garantie de l’indépendance spirituelle du saint-père ; la question du pouvoir temporel du pape est donc une question religieuse, une question essentiellement catholique. Or, parmi les cinq grandes puissances de l’Europe, deux seulement sont catholiques ; la compétence d’un congrès ainsi composé serait déniée par la catholicité tout entière. L’expédient d’un congrès pour régler les affaires d’Italie avant que les souverainetés entre lesquelles l’Italie est partagée se soient mises d’accord par des négociations particulières sur les combinaisons qu’il s’agirait de soumettre à une sanction européenne est donc une chimère. Il faut revenir au seul moyen régulier, au seul qui se concilie avec les droits des souverainetés, aux négociations particulières. C’est par cette voie que le bon sens et la sagacité de la diplomatie doivent s’efforcer de trouver des combinaisons acceptables et de les faire agréer. Déjà sans doute les imaginations sont en travail. Parmi les combinaisons possibles, il en est une qui est mise en avant par quelques amis de l’Autriche, et au succès de laquelle l’on assure que s’appliquent activement des têtes couronnées ou presque couronnées. Il s’agirait de décider l’Autriche à faire des provinces lombardo-vénitiennes un royaume indépendant à la tête duquel serait placé l’archiduc Maximilien. On prétend que cette idée ne serait point nouvelle à la cour d’Autriche. Elle apporterait peut-être, si elle était adoptée à Vienne, une simplification momentanée dans les affaires d’Italie. Nous doutons pourtant que dans les circonstances actuelles elle obtienne la sanction de la cour d’Autriche, malgré l’influence et le zèle des grands personnages auxquels on l’attribue.

Devant une situation aussi extraordinaire que celle qui s’ouvre à l’Europe, toute autre affaire que la question italienne laisse l’attention publique indifférente. Turin, qui, dans cette nouvelle phase politique, prend aux yeux du monde un éclat particulier, a été depuis quinze jours occupé des préparatifs et des fêtes du mariage du prince Napoléon-Jérôme et de la jeune princesse fille du roi Victor-Emmanuel. Malgré la solennité de ces fêtes, que l’on nous permette de ne point oublier un des derniers actes du prince Napoléon avant son départ de France : nous voulons parler de sa lettre au gouverneur de la Réunion, mettant fin aux engagemens des noirs sur la côte orientale d’Afrique. Nous avons trop insisté sur les inconvéniens du système des engagemens pour ne pas féliciter le prince Napoléon d’une mesure si conforme à l’esprit de libéralisme qu’on se plaît à lui reconnaître. Le parlement piémontais a fait preuve d’une sage réserve sur les questions italiennes. Ce parlement a su empêcher ses espérances de faire explosion dans les adresses rédigées en réponse au discours du trône. L’adresse du sénat est surtout remarquable par le ton de modération qui y règne. Les chambres ont mis une sorte de soin respectueux à baisser la voix comme pour donner un retentissement plus prolongé au discours du roi Victor-Emmanuel. Peut-être nous laisseront-elles bientôt plus clairement lire dans leurs idées et dans leurs sentimens, s’il est vrai, comme on nous rassure, que M. de Cavour doive la semaine prochaine leur présenter un projet d’emprunt.

L’attente est le sentiment général aussi bien en Angleterre que sur le continent. Il serait oiseux d’étudier les appréciations et les conjectures de la presse anglaise sur la grande préoccupation du jour. L’Angleterre emploiera assurément tous les moyens qui sont en son pouvoir pour prévenir un conflit en Italie. Certes, après ses antécédens dans les affaires d’Italie, il est impossible qu’elle s’oppose aux vœux de la France et du Piémont. Lord Palmerston allait en 1848 plus loin que ce que nous connaissons de ces vœux, puisqu’il engageait l’Autriche à renoncer à sa domination anormale et onéreuse en Italie. Le gouvernement du pape ni celui du roi de Naples ne trouveront sans doute de défenseurs dans aucun parti anglais. Cependant l’Angleterre ne fait qu’obéir à la plus simple prudence en prodiguant les conseils pacifiques, parce que sa propre expérience lui a enseigné qu’il est plus facile de prévenir une guerre que d’en resserrer le théâtre, d’en empêcher les déviations, d’en maîtriser la durée et l’issue. Tel est sans doute le sentiment qui a dû inspirer lord Malmesbury dans les conseils qu’il a adressés au Piémont.

Au surplus, malgré le langage contraire de quelques journaux anglais, la gravité des questions extérieures semble devoir prolonger l’existence du ministère de lord Derby. L’on assure du moins que dans une réunion récente des membres les plus influens du parti whig il aurait été décidé que l’on ne ferait aucun effort pour renverser le cabinet tory avant d’avoir vu la tournure que prendraient les affaires du continent. Ces affaires, nous le craignons, feront également diversion aux grands débats intérieurs que devait exciter la réforme électorale. M. Bright semble être le seul homme d’état anglais que ne troublent point les préoccupations extérieures. 11 vient de prononcer, devant un nombreux meeting à Rochdale, le discours le plus chaleureux et le plus éloquent que son projet de réforme lui ait encore inspiré. Il n’y a pas d’intérêt pour des étrangers à le suivre dans les détails de son plan, qui ne paraît pas d’ailleurs avoir grande chance de succès ; mais on ne saurait lire sans émotion la péroraison de son discours de Rochdale. M. Bright y trace en quelques phrases véhémentes l’histoire de sa carrière politique. Il rappelle qu’il y a vingt ans il était dénoncé comme un factieux, lorsqu’avec Cobden, Villiers et Milner Gibson, il venait plaider la cause de la nourriture du peuple à bon marché. Le factieux a réussi à passionner son pays, à convertir ou à vaincre ses hautains adversaires, et grâce à lui des millions de travailleurs ont désormais le pain en abondance et à bas prix. Après l’alimentation physique, il a songé à assurer au pauvre la nourriture de l’esprit et de l’âme. Les journaux, grevés par les droits de timbre, n’étaient pas à la portée du peuple ; il a fini, après de longs efforts, par détruire ces droits de timbre, cet impôt dont l’intelligence du peuple était frappée, et maintenant des centaines de journaux hebdomadaires dont les exemplaires se distribuent par millions, répandent les plus utiles informations et les moyens d’instruction les plus féconds et les plus rapides au sein des classes laborieuses. Aujourd’hui que veut M. Bright ? Il veut que les intérêts, les besoins et les droits de tous ses concitoyens soient assurés d’avoir un prompt et efficace retentissement au sein de la représentation nationale ; il veut que le peuple qui souffre dans son travail immédiat de la destruction de capitaux qu’entraînent les guerres si légèrement entreprises par d’imprévoyans politiques, que le pauvre qui supporte le poids des impôts que le passif de ces guerres lègue à la postérité aient le pouvoir d’arrêter dans ces entreprises insensées un gouvernement dilapidateur du sang et de la fortune du pays. « Vous vous vantez d’avoir de nobles ancêtres, s’est-il écrié en finissant, vous vous glorifiez d’avoir eu des pères qui ont conquis la liberté ! Levez-vous donc à ma voix, et venez revendiquer votre héritage. » Ainsi parle à Rochdale M. Bright, l’orateur franc, simple, sensé et populaire. Et qui sait quel langage tient en ce moment son rival en éloquence, l’orateur lettré, subtil, ingénieux, qui a eu la fantaisie d’être pendant quelques jours lord haut-commissaire des Iles-Ioniennes et d’ouvrir un parlement grec, M. Gladstone ? Car l’Angleterre a, elle aussi, sa question lombarde en miniature à l’entrée de l’Adriatique. Les Ioniens protestent contre les traités de Vienne, qui leur ont donné l’empire britannique pour protecteurs ; ils veulent être annexés au royaume de Grèce, et demandent, eux aussi, un congrès européen. Espérons que le plus grand helléniste du parlement anglais aura su charmer et pacifier ces ambitieux Ioniens, et qu’il ne tardera point à venir prendre sa place à la chambre des communes, où lui seul peut dignement combattre les exagérations de M. Bright.

Le Nouveau-Monde en a fini depuis longtemps avec ses luttes de l’indépendance : il possède même dans la plus vivace et la plus puissante de ses républiques ces institutions démocratiques qui font envie à M. Bright. En est-il plus sage et plus moral ? Ce n’est pas ce que nous apprennent les courriers d’Amérique. Au contraire, il semble que le gouvernement de la multitude, le mob-gorvernment, tende à oblitérer de jour en jour davantage le sens moral au sein des politiques américains. L’esclavage et le flibustiérisme sont les deux tristes attributs de la démocratie américaine. On sait que la vieille démocratie, celle que représente le président Buchanan, et la jeune démocratie, celle qui a pour chef M. Douglas, sacrifient également le principe de la liberté humaine, le principe de la souveraineté populaire. Il n’y a pas de droit naturel pour M. Douglas, il vient de le déclarer dans un récent discours, qui soit supérieur au droit qu’a un état à esclaves de maintenir l’esclavage tant que cela lui plaira. À côté de déclarations semblables, placez cette proposition faite au congrès avec l’approbation de M. Buchanan, de voter une somme destinée à l’achat de l’île de Cuba, que les Espagnols ne veulent pas plus vendre que se laisser prendre, et au spectacle de ces excès de la jeune république faites un retour sur notre vieille Europe : notre moralité politique a-t-elle rien à envier à celle de l’Amérique ?

e. forcade.
REVUE MUSICALE.
LE THEATRE-ITALIEN. — LES CONCERTS.


Les jours se rallongent et les fêtes musicales se multiplient, malgré les symptômes de perturbation qu’on aperçoit à l’horizon du monde politique et du monde financier, qui en supporte le fardeau. Comme l’amour, les arts sont de toutes les saisons, et rien ne se fait sans le concours de la musique surtout, puisqu’elle intervient jusque dans la guerre que se font les hommes au nom de la justice. En attendant, le Théâtre-Italien court de belle en belle et s’efforce de mettre sous les yeux d’un public de plus en plus empressé les œuvres diverses de son vaste répertoire. M. Verdi et ses mélodrames incandescens ne pouvant plus satisfaire la curiosité dévoyée des amateurs, on revient un peu à la grande musique, à celle qui a été faite pour être exécutée par des voix humaines, et non pour des trombones ou des cornets à piston. On a donc repris, le 4 janvier, la Semiramide de Rossini avec Mme Penco dans le rôle formidable de la reine de Babylone, Mme Alboni dans celui d’Arsace, et un nouveau venu, M. Badiali, qui s’est chargé de la partie d’Assur sans en être écrasé, bien au contraire, en sorte que le succès de la représentation n’a pas été trop au-dessous de l’attente des gens difficiles, lesquels, ayant beaucoup vécu, ont beaucoup entendu et beaucoup retenu, hélas !

Le sujet de Sémiramis a été bien souvent traité par les maîtres de l’ancienne école italienne. Jomelli d’abord a écrit, vers 1753, un opéra de ce nom, puis est venu Gyrowetz, un compositeur bohème qui a joui pendant sa vie d’une grande célébrité, et dont la Semiramide, écrite pour le Théâtre-Italien de Londres dans les dernières années du XVIIIe*" siècle, a eu du retentissement. Portogallo a composé à Lisbonne, en 1802, un opéra de Semiramide pour la voix splendide de la Catalani, qui a colporté dans toute l’Europe un air bien connu : Son regina. Dans la même année, le 4 mai 1802, un savant musicien français, Catel, faisait représenter sur la scène de l’Opéra une Sémiramis en trois actes, dont le succès d’estime n’est pas oublié. De tout cela, le public ne connaît guère que le chef-d’œuvre que Rossini a composé à Venise en 1823 pour sa femme, autrefois Mlle Colbran, pour la Mariani, dont la voix de contralto égalait la beauté de l’artiste, et pour Galli, qui a créé le rôle d’Assur, de Fernando dans la Gazza ladra, et de Mustafa dans l’Italiana in Algieri. La Semiramide fut donnée à Paris pour la première fois en décembre 1825, et toutes les grandes cantatrices s’y sont produites depuis dans les deux rôles importans de soprano et de contralto. Mme Pisaroni a débuté dans le rôle d’Arsace le 26 mai 1827 avec Mme Sontag qui chantait celui de Sémiramis. Les amateurs n’ont pas oublié l’effet prodigieux de ces premiers mots du récitatif d’Arsace, à son entrée en scène : Eccomi al fine in Babilonia ! Mme Pisaroni, en les articulant avec une puissance de style qui était toute nouvelle pour les oreilles françaises, fit tressaillir la salle entière. Les défenseurs du progrès dans les arts, qui n’étaient pas plus intelligens alors qu’ils ne le sont aujourd’hui, ne se doutaient pas que Mme Pisaroni était l’élève d’une savante école de chant qui avait existé avant Rossini. Mme Malibran, dans son ardeur de conquêtes, a chanté tour à tour la partie de Sémiramis et celle d’Arsace jusqu’en 1832, époque où Mlle Grisi prit possession de ce magnifique rôle de la reine de Babylone, dont elle a été la personnification la plus splendide, car pour la femme qui doit représenter au théâtre un personnage comme Sémiramis ou Armide, c’est presque une nécessité de répondre à l’imagination du public par une stature élevée et la beauté des formes. Mlle Grisi remplissait alors toutes les conditions d’un rôle aussi difficile. La partition de Semiramide, le dernier opéra que Rossini a écrit en Italie, est trop connue pour que nous ayons besoin d’en signaler les beautés diverses. Cependant, comme nous avons entendu prononcer à cette occasion les mots de formes vieillies par quelques représentans superbes de l’idée du progrès, et que l’intelligence du public lui-même nous a paru n’être plus à la hauteur du chef-d’œuvre qu’on livrait à son appréciation, on nous permettra quelques observations sur un sujet qui en vaut certes la peine.

C’est un lieu-commun de dire que toute manifestation des sentimens et de la pensée de l’homme porte nécessairement la trace du temps et du coin de terre où il s’agite. Quelle que soit la puissance créatrice du génie, celui-ci ne peut se soustraire ni à la loi de succession qui pèse sur toutes choses, ni au milieu qui l’enveloppe de toutes parts. Comme les plantes et le chêne le plus vigoureux, le génie, aussi bien que les plus simples des mortels, vit, comme on dit vulgairement, de l’air du temps et se nourrit des sucs de la terre où il a pris racine. Le génie n’est point une force absolue qui produise partout et toujours les mêmes phénomènes ; il est une résultante de l’inspiration individuelle, du pays et du siècle qui l’ont suscité. Transportez, par exemple, le génie de Shakspeare sous la reine Anne, faites-en un contemporain de Pope et de Fielding, et vous n’avez plus les mêmes traits, le même idéal, mélange de grâce enchanteresse et de sauvagerie, de grossièreté et d’innocence, de naïveté divine et de profonde connaissance du cœur humain. Dante eût-il pu concevoir et achever son mystérieux poème, s’il n’eût été un génie italien et catholique, vivant dans un siècle de foi et d’investigations philosophiques, dans une société bouleversée par la guerre civile et des passions atroces? Evidemment non. La Divine Comédie porte bien la marque du XIIIe siècle, elle n’a pu être produite que par un contemporain et un compatriote de saint Thomas d’Aquin. Il semblerait que la musique, le plus spiritualiste de tous les arts, comme le qualifient les philosophes allemands, bien que cette qualification lui convienne moins qu’à la poésie, qui est fille de la parole, l’organe immédiat de la passion et de l’intelligence; il semblerait, dis-je, que la musique devrait être plus indépendante du temps, des mœurs et du milieu extérieur où elle se déploie. Née d’un souffle de l’âme qui n’emprunte à la nature qu’un seul élément matériel, le son, la musique devrait être aussi al)solue, aussi invariable que le sentiment dont elle est la révélation. Mais quoi! la musique, c’est l’homme qui l’a créée, elle est l’une des manifestations de sa vie, et l’homme, immuable dans son essence, se modifie incessamment avec l’âge, la société et le climat où il se développe. Il y a donc une musique qui exprime à la fois les sentimens particuliers de chaque peuple et l’individualité du génie qui s’en fait l’interprète, comme il existe une langue, une littérature, une peinture empreintes du caractère de nationalité. L’homme du Nord éprouve comme l’homme du Midi le besoin de prier, mais la prière de l’Allemand ne se traduira pas dans l’art de la même manière que la prière de l’Italien ou de l’Espagnol. Il en est de même des autres sentimens, de l’amour surtout, la passion la plus identique à elle-même qui existe dans le cœur de l’homme, et qui sera pourtant rêveuse et un peu mystique chez les poètes et les artistes allemands, vive, ardente et colorée chez les maîtres italiens. Deux illustres contemporains de la seconde moitié du XVIe siècle, Palestrina et Orlando di Lasso, tous les deux grands musiciens pour leur temps, tous les deux catholiques, employant les mêmes ressources de l’art pour rendre les mêmes sentimens, ne parviennent-ils pas à accuser, dans l’œuvre qu’ils nous ont laissée, une nuance qui révèle le pays et la race dont ils sont sortis? Il y a dans les messes, dans les motets et les madrigaux de Palestrina une sérénité grandiose, une clarté et une onction pénétrante, où se reconnaît le génie italien, et particulièrement celui de l’école romaine, qui avait déjà produit Raphaël, tandis qu’Orlando di Lasso ne peut s’empêcher de révéler qu’il est Belge et homme du Nord par une plus grande vivacité de rhythme, par un pressentiment de la modulation et de l’accent dramatique qui seront un jour les qualités saillantes de la musique allemande.

A mesure qu’on s’approche des temps modernes et que les engins de l’art deviennent plus nombreux, le caractère national s’imprime plus fortement dans les œuvres du génie musical. Sébastien Bach crée, pour ainsi dire, les formules scientifiques de la musique allemande, où dominent la profondeur des combinaisons harmoniques et le pittoresque de l’instrumentation, pendant qu’Alexandre Scarlatti, son contemporain, fonde l’école italienne, où prévaut l’idée mélodique interprétée par la voix humaine, qui restera toujours le guide du génie musical de la nation. Les Italiens veulent qu’on chante partout et constamment, aussi bien à l’église qu’au théâtre. Ils repoussent toute idée musicale qui ne peut être facilement rendue par la voix humaine et font à ce plaisir de prédilection les plus larges concessions de convenance et de logique dramatique. Les Allemands au contraire, peuple recueilli et profond, race de poètes intimes et de métaphysiciens, cherchent dans la musique ce qu’ils demandent à tous les arts : l’infini des combinaisons harmoniques, les longs développemens d’un thème donné, le pittoresque de l’instrumentation, le symbolisme de la pensée; ils veulent être savamment émus après avoir admiré l’effort du génie, après s’être assurés de la légitimité et de la complexité des moyens dont il s’est servi pour leur arracher des larmes. Une voix qui, en charmant l’oreille, retentit au fond du cœur, una voceche nell’ anima risuona, comme disent les Italiens, suffit pour exciter les transports de ce peuple délicat, qui a créé le type ineffable des vierges de Raphaël, et qui n’attend pas que la raison lui dise : Tu peux pleurer, je te le permets ! tandis qu’un Allemand veut comprendre avant de se laisser toucher, et bien s’assurer qu’on ne le trompe pas sur les causes du plaisir qu’il éprouve. De ces deux caractères de nation sont nées deux grandes écoles de musique, l’école allemande et l’école italienne, les seules qui existent et entre lesquelles s’interpose le génie timoré de la France, qui n’invente guère, mais qui s’assimile avec mesure les propriétés moyennes des autres peuples, en les combinant, en les tempérant de son goût suprême.

Il résulte de ces considérations qu’il existe positivement une musique nationale depuis le commencement du XVIIIe siècle, que la musique produite par les grands génies de l’école allemande ne ressemble pas à celle qui a été créée par les maîtres de l’école italienne, qu’aucun de ces peuples n’a le droit d’imposer à l’autre sa manière de sentir, et de se croire le seul possesseur de la vraie et bonne musique. Si vous préférez le pittoresque de l’instrumentation, les combinaisons profondes de l’harmonie, les grands développemens d’un thème donné, les effets puissans, le grandiose de la symphonie et de la poésie lyrique, vous êtes un partisan de l’école allemande, qui n’a point de rivale dans ce vaste empire de l’idéal qu’elle s’est créé. Étes-vous, au contraire, plus accessible aux charmes de la voix humaine, à sa flexibilité, à l’expression d’un sentiment aimable, aux délicatesses, aux voluptés sereines, aux concetti même, si vous voulez, d’un madrigal, d’un duo, ou d’un morceau d’ensemble plus compliqué; aimez-vous à rire et à pleurer du fond de l’âme, sans trop vous inquiéter du pourquoi; la douleur, la grâce, le caprice, le brio, la verve et l’insouciante folie, exprimés en musique d’une manière incomparable et inimitable, ont-ils pour vous de l’attrait : vous êtes un admirateur de la musique et de l’opéra italiens, qui règnent en Europe et dans le monde entier depuis cent cinquante ans. A ces deux grandes écoles vient s’ajouter l’école française, qui emprunte à l’Italie son opéra sérieux et son opéra-comique, les deux seuls genres de musique qu’elle connaisse, en les soumettant à la loi de la vraisemblance et de la logique dramatique. Ainsi se développent dans l’histoire ces trois manifestations du génie musical, qui sont l’expression de deux l’aces bien différentes, de trois tendances diverses de l’esprit humain. La France, nation latine comme les peuples italiens, puisqu’ils parlent deux langues qui sont filles de la même mère, est plus disposée à s’approprier les qualités de la musique italienne que celles de l’école allemande. L’histoire de ses deux théâtres, celle de l’opéra et de l’opéra-comique, est là pour confirmer cette étroite parenté de l’école française avec l’école italienne, qui seule est vraiment créatrice du fonds d’idées qui constitue l’art musical des peuples de l’Occident.

La variété des génies, les talens divers qui se produisent dans chacune des grandes divisions dont nous venons de parler, les emprunts successifs que se font les écoles entre elles, tout en restant fidèles aux tendances de la race dont elles représentent les propriétés indélébiles, enfin le besoin de changement, qui est une loi de la vie non moins constante que la perpétuité de nos sentimens et de nos passions : tout cela, et d’autres causes encore, modifient incessamment les formes de la musique, particulièrement de la musique dramatique, sans en altérer l’essence ni la vérité. Comme les langues, la musique, qui est la langue universelle du sentiment et de l’imagination, grandit, se développe, atteint la maturité et la perfection de se ressources, et peut-être aussi se dégrade ensuite, et tombe dans la recherche et la barbarie. A quel signe, dira-t-on, peut-on reconnaître que la musique est parvenue au terme de ses développemens réguliers? Y a-t-il une vérité, une perfection possibles dans un art aussi fugitif et aussi futile? Qui décidera si les innovations qui charment le public sont des beautés admirables ou des extravagances dignes de pitié? Le génie qui s’en va, et qui a épuisé la sève de son inspiration, jugera-t-il l’œuvre de son successeur, qui vient répondre à des aspirations que le premier ne comprend plus? Haydn n’a-t-il pas méconnu la grandeur de Beethoven? Weber n’a-t-il pas raillé l’auteur de la symphonie en ut mineur? Handel n’a-t-il pas dit de Gluck qu’il ne savait pas plus de contre-point que son cuisinier? Où est la vérité au milieu de ces contradictions? Est-ce la critique qui la dégagera, cette vérité que chacun prétend apercevoir dans l’œuvre qui a sa préférence, la critique qui, au nom de prétendus principes, et les yeux fixés sur des modèles usés, a combattu contre Gluck, Beethoven, Spontini, contre Rossini et Meyerbeer, comme elle repousse aujourd’hui M. Richard Wagner et le grand Verdi? Le beau, c’est le plaisir; le vrai et le juste, c’est le succès.

Telle est à peu près la conclusion d’un débat intéressant qui vient d’avoir lieu entre deux dilettanti de haute distinction. L’un, homme politique des plus influens et grave magistrat, a bien voulu consacrer quelques heures de loisir à exprimer l’admiration qu’il professe depuis longtemps pour le génie de Gluck, et surtout pour l’Armide de ce compositeur sublime. Si les raisons dont s’appuie M. Troplong pour affirmer la beauté de certains morceaux de la partition de Gluck ne sont pas toujours d’une parfaite évidence, si les affinités qu’il croit apercevoir entre plusieurs passages de l’Armide et les chefs-d’œuvre de Mozart sont plus que contestables, si enfin le mot qu’il inflige au génie de Shakspeare et au beau talent de Mme de Staël a paru tout aussi étrange que le jugement qu’il a porté ailleurs sur l’immortel Tacite, nous sommes très disposé à convenir cependant que l’Armide de Gluck a trouvé dans M. Troplong un appréciateur judicieux. Un dilettante plus jeune, qui siège au sénat sous la présidence de M. Troplong, M. Le prince Poniatowski, a pris l’alarme sur cette admiration excessive pour un vieux chef-d’œuvre, et d’une plume leste s’est mis à revendiquer pour les générations nouvelles l’honneur de posséder un art plus parfait et plus grandiose que celui qui régnait du temps de Gluck. Avec plus d’entrain et d’esprit que de bonnes raisons, sans définir préalablement ce qu’il entend par le progrès dans les arts, et particulièrement en musique, M. Le prince Poniatowski a signalé légèrement les chefs-d’œuvre de musique dramatique qui se sont accumulés depuis la première représentation de l’Armide de Gluck, le 23 septembre 1777, et de chute en chute a fini par tomber dans les bras de M. Verdi, en proclamant son Trovatore bien plus fort que tous les opéras du grand peintre des passions humaines. A tout péché miséricorde, mais voilà où conduit l’absence d’une critique fondée sur l’idéal : à confondre la langue d’un Stace avec celle de Virgile, à croire que les tragédies de Crébillon, et même celles de Voltaire, sont un progrès sur Britannicus, Phèdre et Athalie, à préférer un Caravage à Michel-Ange! Avons-nous besoin d’ajouter qu’il y a en musique, comme dans les autres arts, des beautés impérissables? que tel motet de Palestrina, tel madrigal de Scarlatti, tels morceaux de Pergolèse, de Léo, de Durante et de Jomelli, sont aussi beaux aujourd’hui que lorsqu’ils ont été conçus par le génie de ces maîtres immortels? La musique vieillit, comme toutes choses, dans ses parties accessoires, dans les détails de mise en scène, dans le costume extérieur et le coloris que revêt la passion, dans certaines formules où le temps et la mode marquent leur empreinte; mais des œuvres comme Alceste, Iphigénie, Orphée, Armide, qu’on chante partout en Allemagne; des merveilles comme Don Juan, les Nozze di Figaro, le Mariage secret, le Barbier de Séville, le Freyschütz, etc., sont et seront toujours jeunes. C’est le public qui vieillit, dont le goût se corrompt et finit par ne plus comprendre les beautés simples et grandioses, comme nous avons pu le constater à la Semiramide de Rossini.

Si l’auteur de Guillaume Tell avait retouché à Paris la partition de Semiramide comme il a revu celle de Moïse, nous sommes persuadé qu’il aurait écrit une autre ouverture. Celle qui existe, et que tout le monde connaît, n’est qu’une charmante fantaisie instrumentale qui pourrait être placée ailleurs sans grave inconvénient, parce qu’elle ne se rattache pas d’une manière suffisante à l’œuvre dont elle devrait résumer le caractère. L’introduction au contraire est d’une grande magnificence. Je ne connais rien de plus lumineux que ce motif de l’orchestre qui répand sur la scène et dans la salle une sonorité si ample et si joyeuse, pendant que le chœur chante, en accords plaqués, la gloire du dieu Belus? L’entrée successive d’Idreno, d’Assur et du grand-prêtre Oroë amène un trio pour un ténor et deux basses qui est un chef-d’œuvre d’expression dramatique et de beauté musicale, deux qualités que je veux toujours voir réunies et qui ne se rencontrent constamment que dans Mozart, dans Cimarosa et dans Rossini. Je repousse en musique la vérité laide, et, si le personnage que vous mettez en scène doit pousser des cris de démoniaque pour rester dans la vérité de son caractère, arrangez-vous de telle sorte que ce ne soit pas la voix humaine qui soit chargée d’exprimer les hurlemens d’Azucena. Il y a dans ce trio de l’introduction de Semiramide des successions d’harmonie d’une suprême élégance, surtout celle qui précède la conclusion, alors que la voix d’Assur descend du mi supérieur et vient heurter furtivement un ré dièse en bas appartenant à un accord de septième diminuée qui passe comme une ombre légère. Voilà des délicatesses que le public du Théâtre-Italien ne comprend plus, habitué qu’il est déjà aux cloches et au faux-bourdon de M. Verdi! Et le quatuor qui vient après entre Sémiramis et les autres personnages : Di tanti regi e popoli, comme c’est beau, splendide et d’un vaste horizon! L’allegro de ce beau morceau d’ensemble :

Trema il tempio infausto evento,


n’est pas très bien rendu par Mme Penco, dont la vocalisation est maigre et manque de force et d’homogénéité. Je passe sur la cavatine que chante Arsace, qui est plutôt un joyau de chanteur qu’un morceau de caractère, et j’en dis autant du duo qui vient après entre Assur et Arsace. Écrivant pour un public qui aime par-dessus toutes choses les sensualités d’une voix exercée, ayant sous la main les plus habiles virtuoses de son temps, Rossini a fait les concessions qu’a dû faire Mozart dans plusieurs morceaux de Don Juan et de la Flûte enchantée, concessions qu’ont faites également tous les compositeurs italiens depuis Jomelli jusqu’à Cimarosa. Gluck s’est raidi contre ces fadeurs et ces lieux-communs en disant implicitement avec Boileau :

………… Laissons à l’Italie
De tous ses faux brillans l’éclatante folie;


et Rossini a prouvé dans Moïse, dans le Comte Ory et Guillaume Tell, qu’il
savait se soumettre à des lois plus rigoureuses d’unité dramatique, sans être
pour cela moins musical, ce que Gluck n’est pas toujours. Voyez plutôt le
magnifique finale du premier acte de Semiramide, lorsque la reine de Babylone annonce aux grands de l’empire le choix qu’elle va faire d’un nouvel époux :

<poem>Giuri ognuno a sommi dei.


Un beau quintette prépare l’explosion de terreur qui forme le nœud de ce grand ensemble. Existe-t-il quelque chose de plus beau et de plus dramatique que l’andante en la bémol mineur qui exprime ces paroles :

Qual mesto gemito
Da quella tomba,
Qual grido funebre
Cupo rimbomba!


Cette phrase admirable, exposée d’abord par Sémiramis, est reprise ensuite par Idreno, et puis toutes les voix éclatent et poussent un cri lugubre et religieux, que l’orchestre répercute dans ses profondeurs. Non, il n’y a dans toute l’œuvre de Gluck rien de comparable à ce finale, que le public du Théâtre-Italien ne comprend plus. Le duo pour basse et soprano entre Sémiramis et Assur, celui entre Arsace et Sémiramis, eh ben! a te ferisci ! sont deux morceaux de demi-caractère, où le maître a fait une large part à la bravoure des virtuoses et au goût de la nation pour le bel art de moduler )a voix humaine. Quand on entend ce dernier duo au Théâtre-Italien chanté par l’Alboni et Mme Penco, on comprend que l’ancienne école italienne se soit contentée de trois ou quatre morceaux de ce genre pour exciter les transports d’un peuple sensible. Lorsqu’un chanteur comme Pacchiarotti disait cet air dans l’Armide de Jomelli :

Resta in pace, io parto, addio,

c’était plus qu’il n’en fallait pour soulever l’enthousiasme du public napolitain et le renvoyer content. Ce sont de tels prodiges qui ont empêché pendant si longtemps la réforme de l’opera seria, dont les compositeurs italiens se plaignaient bien avant l’arrivée de Gluck, témoin Benedetto Marcello dans son opuscule il Teatro alla moda. Rossini a repris son droit d’homme de génie dans l’air avec chœur que chante Assur au tombeau de Ninus et dans le beau trio final.

L’exécution de ce beau chef-d’œuvre de Rossini est, par le temps qui court, aussi bonne que possible. M. Badiali, un chanteur.de la vieille école, possède à soixante-deux ans une voix de basse aussi timbrée, aussi souple et aussi pleine que si c’était un jeune homme. Il chante avec un véritable talent le rôle d’Assur, un des plus difficiles de l’ancien répertoire. Si Mme Penco n’a pas le physique ni la puissance de voix et de vocalisation qu’il faudrait pour représenter le personnage redoutable de Sémiramis, elle supplée à ce que la nature lui a refusé par de l’intelligence et une sensibilité trop vive pour une reine de Babylone, qui ne ressemble pas à une héroïne de roman moderne. Quant à Mme Alboni, c’est la perfection vocale adoucissant toutes les aspérités du rôle d’Arsace, qui n’est pas un caractère aussi élégiaque qu’elle le représente; mais que voulez-vous exiger de plus que le plaisir exquis qu’on éprouve à entendre chanter par l’Alboni et Mme Penco le duo admirable du second acte? C’est le cas de s’écrier, avec Arsace tout ému :

Ah! tu mi strappi l’anima...

On a repris aussi au Théâtre-Italien la jolie partition de M. de Flotow, Marta, avec Mme Frezzolini, qui est revenue d’Amérique bien fatiguée, bien amoindrie, hélas! Elle chante pourtant avec un sentiment parfait la romance de la rose, un rien, un parfum des bois, une ressouvenance d’un premier et ineffable amour! Quant à la reprise de Mathilde di Shabran, qui a eu lieu tout récemment, on aurait pu se dispenser de défigurer cette jolie partition mineure de Rossini, que nous avons entendu si bien chanter, il y a quelques années, par Mmes Bosio, Borghi-Mamo, et M. Luchesi. Ni Mme Penco, ni surtout Mme Nantier-Didiée, qui veut à toute force avoir un contralto quand la nature lui a donné un mezzo-soprano, ne possèdent la voix et le genre de flexibilité nécessaires pour bien rendre cette musique, légère et transparente comme une vapeur. Que sera-ce donc avec le Don Juan de Mozart, qu’on a eu la témérité de promettre au public?

Cependant les concerts retentissent de toutes parts. La Société du Conservatoire, celle des Jeunes-Artistes, les séances de quatuor de MM. Alard et Franchomme, celles de MM. Maurin et Chevillard, de MM. Armingaud et Léon Jacquart, etc., attirent cette foule d’élite qui augmente chaque année, qui aime et qui comprend la musique pure, la musique qui vit de sa propre vie, sans avoir besoin de décors ni de prestige dramatique. Nous suivons toutes ces fêtes d’un œil vigilant, et nous rendrons à tous bonne et rigoureuse justice. Déjà nous pouvons dire que nous avons entendu un enfant digne du plus grand intérêt : c’est le jeune Henri Ketten, d’une physionomie charmante, et qui joue du piano avec une assurance, une précision et une grâce remarquables. Il a exécuté dans la salle de M. Herz un concerto de Hummel, avec accompagnement d’orchestre, d’une manière ravissante. Si on ne le fatigue pas, si on ne lui fait pas jouer imprudemment le rôle miraculeux de celui qui a été unique dans le monde et qui s’appelle Mozart, on peut espérer que le jeune Henri Ketten, qui connaît la musique comme un maître, sera un jour un grand artiste.

L’école de musique religieuse, fondée il y a quelques années et dirigée par M. Niedermeyer, a donné le 21 décembre, dans la salle de M. Pleyel, une séance pour la distribution des prix mérités par les élèves pendant l’année scolaire de 1857 à 1858. M. Le directeur-général des cultes, qui présidait la séance au nom du ministre, a prononcé quelques paroles, où il s’est efforcé de raconter au nombreux auditoire qui remplissait la salle le mouvement qui s’est fait depuis cinquante ans, en France, dans les études de l’art religieux. M. Le directeur des cultes a cité le nom de plusieurs savans dont les travaux auraient puissamment contribué, selon lui, à la restitution des grands monumens de la musique religieuse. Parmi les noms plus ou moins obscurs qu’il a signalés à l’attention publique, nous avons été bien étonné de ne pas trouver le plus illustre de tous, celui de Choron! L’oubli d’un pareil nom est d’autant plus surprenant que l’école de M. Niedermeyer n’a été fondée que pour suppléer au vide qu’avait laissé dans l’enseignement la grande école de musique classique et religieuse créée en 1816 par Alexandre Choron. Voilà pourtant comment on traite l’histoire dans les discours officiels. On semble croire que la France est née d’hier et que Rome s’est faite en un jour. Après M. Le directeur-général des cultes, M. Le prince Poniatowski, président du comité de surveillance, a clos la partie littéraire de la séance par une allocution aux élèves, où le noble dilettante s’est aventuré dans des considérations historiques qui nous ont paru être en contradiction avec l’esprit qui règne dans sa réponse à M. Troplong. Nous avons surtout remarqué le passage suivant : « Il n’y a pas de musique allemande, française ou italienne; il n’existe que deux sortes de musique, me disait dernièrement Rossini : la bonne et la mauvaise. » J’en demande bien pardon au grand maestro et à son interprète, M. Le prince Poniatowski : il y a positivement une musique empreinte du caractère national, ce qui n’empêche pas qu’on ne trouve de la bonne et de la mauvaise musique dans tout pays. Il est évident que la musique de Rossini et de Cimarosa ne ressemble pas à celle de Weber ou de Beethoven, et que cette différence tient moins au caractère de l’inspiration individuelle qu’au génie de la nation à laquelle appartiennent les compositeurs. Si nous avions pu répondre à M. Poniatowski, nous aurions trouvé parmi les morceaux qui ont été exécutés après son discours par les élèves de M. Niedermeyer un exemple frappant à l’appui de notre opinion. La Bataille de Marignan, chœur à quatre parties de Clément Jannequin, qui a été chanté avec beaucoup de verve et d’entrain par les élèves de l’école, est une composition curieuse où, avec de simples combinaisons de rhythme et sans le secours de la modulation, le musicien du XVIe siècle a pu révéler déjà d’une manière remarquable l’esprit dramatique de la nation française. A côté de la Bataille de Marignan, on a chanté avec moins d’ensemble et de justesse un Kyrie d’une messe de Palestrina, un Ave Maria, motet à trois voix de la composition de M. Niedermeyer, d’un style simple et fort élégant, et un prélude pour l’orgue de Sébastien Bach, qui a été exécuté sur le piano, avec pédalier, par l’élève Magner. Nous engageons M. Niedermeyer à ne pas oublier dorénavant que l’école qu’il dirige avec intelligence et beaucoup de soins n’est encore qu’une imitation très imparfaite de celle fondée par Alexandre Choron sous le gouvernement de la restauration, et qui lui a servi de modèle.

Un de ces bons professeurs de province qui sont obligés par leur position de tout savoir et de tout enseigner, M. Charles Dupart, organiste de la cathédrale de Belley, a fait, comme on dit vulgairement, de nécessité vertu, en trouvant une méthode pour l’enseignement simultané de tous les instrumens à vent. Qu’un maître ait à former vingt ou trente élèves à la fois, dit M. Dupart, avec le système des leçons individuelles, il ne pourra guère consacrer à chacun d’eux plus de douze ou quatorze minutes, en s’imposant à lui-même un travail abrutissant de neuf ou dix heures par jour. Il y a donc une grande économie de temps et de patience pour le professeur et les élèves qu’il dirige à les réunir dans une seule leçon que tous pourront exécuter simultanément, après avoir pris une connaissance élémentaire du mécanisme de l’instrument qu’il aura choisi. Les élèves joueront tous ensemble d’abord à l’unisson et puis à différentes parties, de manière à contracter l’habitude d’entendre les effets d’harmonie sans perdre la trace du rôle particulier qui leur est assigné. Des expériences de la méthode de M. Dupart ont été faites par les chefs de musique de la garde sous la surveillance éclairée de M. Le lieutenant-général Mellinet, qui a le droit d’être difficile en fait de bonne exécution. Ces expériences ont été favorables aux principes émis par M. Dupart, dont la méthode, formée de quatre cahiers de cent dix leçons, nous paraît destinée à atteindre le but d’utilité que s’est proposé l’auteur.

L’art musical et particulièrement la musique religieuse viennent de faire une perte douloureuse par la mort de M. Boely, artiste sérieux et probe, organiste d’un style sévère, qui avait conservé intacte la tradition de l’école de Sébastien Bach. Fils d’un professeur d’harmonie qui était resté aussi l’un des derniers défenseurs du système de Rameau, M. Boely, qui avait reçu des leçons de piano de Mme de Montgerault, se familiarisa de très bonne heure avec les œuvres des vieux maîtres tels que Frescobaldi, Couperin. Handel, et surtout Sébastien Bach, qui était le dieu qu’adorait son intelligence. D’un caractère tenace et un peu bizarre, M. Boely avait résisté à toutes les innovations qui se sont produites dans la musique religieuse depuis un demi-siècle. Voué tout entier et presque exclusivement au culte de Bach, dont le portrait ornait seul les parois dégarnies de sa pauvre demeure, M. Boely était un organiste d’un style savant, où dominaient les procédés dialectiques de la fugue et de l’imitation. Ce n’est pas le moment d’examiner si M. Boely n’avait pas exagéré un peu l’application de principes excellens, et si la résistance qu’il a apportée aux modifications exigées par le goût des nouvelles générations était toujours bien raisonnable. Vivant à l’écart et profondément pénétré de la sainteté, je dis le mot, de sa mission d’artiste, M. Boely est resté inébranlable dans sa foi et dans l’idéal qu’il s’était formé d’un organiste classique. Il est mort le 27 décembre 1858, âgé de soixante-quatorze ans, misérable, abandonné du clergé qu’il avait servi toute sa vie. Oh! que les artistes qui dépendent de l’église sont à plaindre !

Il y avait plusieurs heures que M. Boely gisait mourant sans proférer un mot, lorsqu’un ami vint savoir de ses nouvelles. C’était M. Sauzay, un artiste des plus honorables, le gendre de Baillot. M. Sauzay interpella à haute voix le moribond. — C’est moi, Sauzay... de la Société des Concerts! — En quel ton? répondit le vieil organiste en qui survivait une dernière étincelle de l’art. — En ut, répliqua M. Sauzay pour suivre la pensée expirante de son ami. — Bon... et les basses? Et le pauvre Boely rendit le dernier soupir.


P. SCUDO.


V. DE MARS.