75%.png

Chronique de la quinzaine - 31 janvier 1883

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Retour à la liste

Chronique n° 1219
31 janvier 1883


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




31 janvier.

Qui aurait dit, il y a quelques semaines, an seuil de cette année inaugurée par les deuils et les émotions, que tout allait se précipiter si étrangement, que l’esprit de violence et de vertige allait si promptement se déchaîner dans les affaires de la France ? C’est pourtant ce qui arrive, et ces morts, autour desquelles on a fait un moment tant de bruit, semblent en vérité n’avoir été que la préface d’une vaste confusion publique. A peine le parlement s’est-il rouvert sous l’impression encore vive de cette disparition imprévue de quelques hommes, la crise la plus bizarre â éclaté. Elle a commencé par la publication inattendue d’un manifeste bonapartiste et par l’arrestation du prince Napoléon ; elle a continué par des paniques de parlement et de gouvernement, par la proposition effarée de mesures d’exception étendues à tous les princes des anciennes familles régnantes, par une sorte d’obscurcissement universel de tout sens politique, même du sens commun dans les régions officielles ? elle finira maintenant comme elle pourra, elle n’est pas au bout. Ce qu’il y a de clair et de certain dans cette crise indéfinissable qui se déroule depuis quelques jours, c’est que tout le monde a visiblement perdu la tête. On est à la merci des incidens qui échappent à toute prévision, des passions aveugles auxquelles on n’ose pas résister, des partis extrêmes avec lesquels on craindrait de rompre. On ne sait plus ce qu’on fait ni où l’on va, et au spectacle décourageant de ces confusions, de cette déraison présidant aux affaires publiques, de ces effaremens dans la chambre des députés, dans les conseils, le premier mouvement de ceux qui réfléchissent un peu ou même de ceux qui n’écoutent que leur instinct est de se dire : Puisqu’au moindre prétexte, pour un incident sans importance réelle, les hommes chargés des destinées du pays perdent si aisément tout sang-froid, toute mesure, que serait-ce donc s’ils avaient à faire face à quelque grande crise extérieure ou intérieure, à de sérieux et redoutables dangers ? Quelle confiance peuvent-ils inspirer dans la durée et l’autorité de la république, lorsque de cette république ils font eux-mêmes un régime d’instabilité et d’incohérence, lorsqu’à la plus légère alerte ils ne voient de salut que dans des lois d’exception ?

Assurément, dans ces quelques jours qui viennent de passer, on a fait du chemin sans le savoir. On a accumulé assez de fautes, assez de folies, il faut bien dire le mot, pour compromettre parlement et gouvernement dans des entreprises sans issue comme sans raison, pour créer une situation désormais aussi dangereuse que compliquée. Et tout cela, à quel propos ? quelle a été la cause ou, si l’on veut, l’occasion de cette espèce d’explosion de violence et d’imprévoyance qui s’est produite dans le monde officiel ? L’occasion ou la cause, c’est tout simplement un manifeste que le prince Napoléon s’est cru obligé, il y a quelques jours, de faire afficher sur les murs de Paris. Le prince Napoléon, répétant ce que les journaux publient soir et matin, a jugé à propos de dire dans son affiche que « la France languit, » qu’elle n’a plus ni influence extérieure, ni garanties de sécurité intérieure, que le gouvernement est affaibli et impuissant, que les chambres sont sans direction et sans volonté, que nos finances sont en péril, etc. L’auteur de l’affiche du 16 janvier a dit tout cela et bien d’autres choses, en invoquant les droits du peuple, la souveraineté nationale, et il a pris soin de rappeler qu’il est l’héritier du seul nom qui ait réuni sept millions de suffrages, dans huit plébiscites, de 1800 à 1870 ; il a négligé naturellement d’ajouter qu’entre tous ces plébiscites, il y a eu trois invasions dont le souvenir reste attaché au nom de l’empire. Le prince Napoléon a fait à sa manière œuvre de polémiste, même, si l’on veut, de prétendant, qui se contenterait au besoin de la présidence de la république à défaut de la couronne impériale. Soit ! que restait-il à faire en présence de ce manifeste qui, après tout, ne disait rien de nouveau ?

Il y avait à choisir entre deux systèmes de conduite. Le premier, le plus prudent, le plus politique était évidemment de ne pas prendre feu aussitôt comme on l’a fait ou de ne pas montrer une sorte d’ahurissement. Le prince Napoléon n’est populaire ni dans le pays ni dans son propre parti ; il n’est pas même accepté par beaucoup d’impérialistes comme le vrai représentant des traditions napoléoniennes. Il n’aurait pas tardé à être livré aux polémiques impitoyables des bonapartistes, qui l’ont déjà renié, et qui n’auraient pas laissé passer l’occasion d’exercer sur lui leurs représailles. Une fois de plus, les divisions du parti auraient éclaté, et bientôt, de ce manifeste accueilli partout avec indifférence, il ne serait plus resté que le souvenir d’une affiche éphémère, d’un acte peu sérieux échappé à l’impatience d’un prince embarrassé de son rôle. Si, à la rigueur, pour une raison ou pour une autre, on se croyait obligé de recourir à quelque mesure de répression ou de précaution, il n’y avait qu’une manière de procéder, c’était de prendre résolument la responsabilité de conduire le prince Napoléon à la frontière et d’aller immédiatement demander aux chambres la sanction de la mesure d’exception à laquelle on se serait décidé. Les chambres se seraient vraisemblablement empressées de donner le bill d’indemnité qui leur aurait été demandé dans ces circonstances, et la question se trouvait tranchée pour le moment sans que la situation politique fût compromise.

On n’a malheureusement rien fait de ce qu’on aurait pu faire. Le gouvernement ne s’est senti ni assez fort pour montrer une longanimité d’ailleurs sans péril, ni assez hardi pour prendre l’initiative d’un acte d’énergie qui eût peut-être relevé son ascendant devant les chambres. Le ministère a évidemment manqué de sang-froid, de décision, et, en croyant tout concilier par l’arrestation bruyante du prince Napoléon, par une sorte d’instruction judiciaire qui ne peut conduire à rien, il s’est exposé à compliquer, à aggraver les difficultés. Il s’est jeté d’abord tête baissée dans des discussions de légalité inextricables : car enfin si le prince Napoléon est poursuivi pour ses affiches, pour un délit de presse, il ne pouvait, d’après les nouvelles lois, être arrêté préventivement et encore moins être retenu pendant quinze jours ; s’il est poursuivi pour attentat ou tentative d’attentat contre la sûreté de l’état, l’accusation paraît tellement démesurée qu’elle ressemble à un expédient imaginé pour pallier une méprise, pour se tirer d’affaire. Le ministère ne s’est pas aperçu de plus qu’en donnant le retentissement d’une poursuite à un manifeste probablement destiné à rester sans écho, il allait doublement contre son but : il exagérait la signification, le danger d’un acte dont l’auteur ne s’attendait pas sans doute à faire tant de bruit et il offrait, d’un autre côté, un prétexte aux partis intéressés à susciter, à entretenir les inquiétudes pour les exploiter. Il n’a pas vu qu’en perpétuant une question irritante, il courait le risque de la retrouver bientôt devant lui, envenimée, grossie, dénaturée par les passions ; il autorisait par une première concession, par une sorte de demi-complicité un mouvement qu’il ne pourrait plus peut-être contenir, devant lequel il serait réduit à se retirer ou à s’humilier. Il ouvrait enfin la voie aux agitations, aux entreprises violentes, aux accusations et aux suspicions de toute sorte.

Qu’est-il arrivé, en effet ? Si le ministère avait cru pouvoir se flatter d’en finir rapidement avec un incident importun, de limiter la répression au prince Napoléon et à son manifeste, il n’a pas tardé à s’apercevoir qu’il s’était singulièrement trompé, que ce n’était 15, au contraire, que le commencement d’une crise bien autrement grave. A peine l’arrestation du prince Napoléon a-t-elle été accomplie, tout s’est trouvé changé d’un instant à l’autre, une étrange campagne s’est ouverte. Un véritable esprit de vertige s’est emparé des partis extrêmes, du monde parlementaire, et, par une conséquence instantanée, le mouvement dont le manifeste napoléonien déterminait l’explosion a été aussitôt tourné par les tacticiens du radicalisme contre tous les princes des familles qui ont régné sur la France. Une occasion était manifestement attendue avec impatience : l’affiche du prince Napoléon est venue fort à propos ! Dès ce moment, il a été démontré dans les journaux révolutionnaires, dans les conciliabules radicaux de la chambre, que la conspiration était partout, non-seulement parmi les impérialistes, mais bien plus encore parmi les royalistes. Si bizarre que cela puisse paraître, c’est pourtant ainsi : la conspiration est partout ! les nouvellistes lancés à la découverte l’ont dit, et ils le savent apparemment. Ils ont compté homme par homme les légionnaires de la prochaine insurrection organisée en Bretagne et en Vendée. Ils savent au plus juste le nombre des millions recueillis et déposés en Angleterre pour les besoins de la cause. Ils ont vu M. de Charette présidant au défilé nocturne de ses zouaves en pleins Champs-Elysées et distribuant des poignards ornés d’un crucifix. Ils ont assisté sans se montrer au dernier conseil intime tenu par des personnages considérables qu’ils désignent par leurs noms et dont ils répéteraient, si on les pressait, tous les discours. Les plans, les ressources, les mots d’ordre, les signes de ralliement, les détails les plus secrets, ils savent tout, rien ne leur échappe. On en est là depuis quelques jours, on vit de ces hallucinations, de ces fables, auxquelles on finit par croire et dont on fait sérieusement des thèmes d’accusation. Ce qu’il y a d’étrange, de tristement étrange en tout cela, c’est cette grossière et révoltante naïveté avec laquelle la délation se déploie, et ce qu’il y a de plus curieux encore peut-être, c’est cette crédulité mêlée d’hébétement avec laquelle on accueille dans un certain monde toutes ces inventions. On a créé une atmosphère telle que les contes les plus ridicules ont quelque chance de passer au bout de quelques jours pour des vérités et d’être représentés comme la preuve authentique des menées ténébreuses des prétendans.

La conspiration est partout, c’est entendu, c’est le mot d’ordre, et voilà pourquoi M. Floquet, appelé visiblement à sauver la république, devait nécessairement se hâter de faire une proposition, de demander tout simplement l’expulsion des princes, le rétablissement des lois d’exil abrogées il y a douze ans par l’assemblée nationale. Voilà pourquoi aussi M. Lockroy, M. Ballue et quelques autres, pour témoigner leur zèle, ne pouvaient faire moins que d’imaginer à leur tour des propositions destinées à frapper les princes de peines ou d’exclusions variées : radiation immédiate et sommaire des cadres de l’armée, privation des droits politiques, inéligibilité à toute fonction publique. Il y avait manifestement péril. L’urgence a été réclamée, elle a été votée sur l’heure, et une commission s’est mise aussitôt au travail pour décider ce qu’on allait faire des prétendans.

A la vérité, le gouvernement a paru comprendre un instant ce qu’il y avait de dangereux dans ce débordement de violences, dans l’état moral ou mental dont tous ces projets étaient la maladive et inquiétante expression. Le chef du cabinet, qui était encore M. Duclerc, n’a pas caché que la proposition de M. Floquet lui paraissait aussi excessive que blessante pour le gouvernement, que s’il avait, lui vieux républicain, voté contre l’abrogation des lois d’exil, il considérait aujourd’hui comme un acte d’équité, de libérale politique, de respecter une situation créée depuis douze ans. Le ministre de l’intérieur, M. Fallières, a déclaré nettement à la commission devant laquelle il a comparu que tous ces bruits de conspiration dont on étourdissait le public n’étaient qu’une « fantasmagorie, » une mystification dont on connaissait l’origine, qu’il n’y avait rien à craindre. Le ministre de la guerre à son tour s’est expliqué sans détour. Il n’a pas déguisé que l’état de discipline et d’obéissance où vivait l’armée tenait surtout au respect d’une stricte et loyale justice à son égard, qu’on s’exposait à la troubler profondément, qu’on n’expropriait pas ainsi des officiers, fussent-ils des princes, d’un grade qu’ils tenaient de la loi, dont ils avaient la propriété. M. le général Billot s’est fait honneur en se montrant jusqu’au bout résolu à garantir contre les représailles et les entreprises de parti ce qu’il a appelé la charte de l’armée. Il a tenu à rester le défenseur de l’intérêt militaire, de même que le ministre de la marine, M. l’amiral Jauréguiberry, est demeuré invariablement, depuis la première heure, le ferme protecteur des intérêts de l’armée navale placée sous ses ordres. Oui, sans doute, le langage, l’attitude de quelques-uns des membres du cabinet n’ont eu rien que de juste, de rassurant. Malheureusement le ministère n’était peut-être plus dans les meilleures conditions pour faire face à des difficultés croissantes. Il a résisté assez pour montrer ce qu’il y avait à ses propres yeux d’exorbitant dans les mesures d’exception et de persécution qu’on voulait lui imposer ; il n’a résisté ni assez tôt, ni assez énergiquement pour empêcher d’abord la déclaration d’urgence sur la proposition Floquet, pour arrêter ensuite le torrent de passions aveugles qui le pressait. Il a tenté dans cette phase nouvelle ce qu’il avait déjà essayé à l’occasion du manifeste napoléonien. Au 16 janvier, il y a quinze jours, il a pensé se tirer d’affaire par une poursuite qui n’a été, qui n’est encore qu’un embarras ; Cette fois, il a cru détourner l’orage en opposant à la proposition Floquet un projet par lequel il demandait pour le gouvernement le droit discrétionnaire d’expulser éventuellement les princes, de mettre en disponibilité ceux qui ont des grades dans l’armée. Seulement le ministère n’a pas vu que cette concession de sa part équivalait à un commencement de capitulation, qu’il se désarmait devant un de ces essais de transaction qui surviennent souvent à la dernière heure. C’est ce qui est arrivé en effet. Entre la proposition Floquet et le projet du gouvernement est apparue cette combinaison à laquelle un professeur, M. Fabre, a donné son nom, que la commission de la chambre s’est appropriée et qui a trouvé des complices dans le ministère lui-même.

Ainsi en peu de jours, à propos d’une question qui n’existait pas il y a un mois, qui est née d’une agitation toute factice, il y a eu jusqu’à trois projets : proposition. Floquet, proposition du gouvernement, proposition Fabre. A vrai dire, malgré certaines nuances toutes ces combinaisons se ressemblent plus ou moins. La proposition Floquet est la proscription sans phrases ; le projet du gouvernement est une loi de suspicion qui fait des princes des résidens conditionnels, tolérés et surveillés ; la proposition Fabre, sous l’apparence d’une prétendue transaction, combine toutes les rigueurs : radiation de l’armée, inéligibilité, en laissant, il est vrai, au gouvernement, c’est-à-dire à des ministères qui passent, le droit éventuel et permanent d’expulsion. Au fond, quelles que soient les formes, tout ce qu’on a pu imaginer procède d’une même pensée de défiance haineuse et menaçante atteignant indistinctement, sur un soupçon, des personnes à qui on ne peut reprocher que leur naissance, leurs services et leurs talens : de telle sorte que, dans cette voie où l’on est entré, c’est le prince Napoléon qui a donné des griefs plus ou moins sérieux contre lui, ce sont les princes d’Orléans qui se trouvent le plus directement atteints dans leurs droits, dans leurs intérêts, dans leur sécurité, dans leur situation en France !

On a beau s’en défendre, quelle que soit l’issue de ces discussions qui sont aujourd’hui engagées dans le parlement, ce qui se passe est une grande tentative de résurrection des lois d’exception, des mesures de sûreté générale si souvent, si justement reprochées à l’empire. Qu’un régime établi ait toujours le droit de sauvegarder sa sécurité, de ne se laisser mettre ni en péril ni en doute, pas plus par des princes que par les plus simples citoyens, oui certainement on ne le conteste pas. Encore cependant faudrait-il savoir se servir des lois sans trouble, sans violence arbitraire, sans chercher une garantie dans des proscriptions qui n’ont jamais rien sauvé, qui, le plus souvent, n’ont prouvé que la faiblesse des proscripteurs. Pour recourir à des mesures particulières de défense, il faudrait au moins qu’il y eût des motifs saisissables, il faudrait qu’il y eût des « actes, » selon le mot d’un sénateur, M. Feray, qui a contribué à fonder la république. Et ces actes, où sont-ils dans la vie que les princes d’Orléans mènent depuis douze ans en France ? Oh ! sans doute, ils ont leur part dans tous ces complots fantastiques dont on parle depuis quelques jours. Imaginez donc ! M. le duc d’Aumale a la passion des choses militaires, qu’il connaît mieux que tout autre. Il aime à se trouver. avec des généraux qu’il a connus depuis trente ans, avec des officiers dont il a été le chef. Il a aussi parfois des chasses à Chantilly, et il envoie du gibier à ses amis. Est-ce que tout cela ne constitue pas une redoutable propagande ou, pour parler l’élégant langage d’aujourd’hui, un vaste et dangereux « embauchage ? » M. le duc de Chartres, qui est colonel de cavalerie, qui a gagné sa position militaire dans la défense nationale de 1870, profite d’un congé régulier pour visiter un camp d’instruction, pour aller assister à des manœuvres de cavalerie : autre preuve évidente de conspiration orléaniste ! Est-ce tout ? Il paraît bien aussi que, dans les relations de société et de monde, il y a encore des gens bien élevés qui n’ont pas perdu l’habitude de donner aux princes le titre de « monseigneur, » et c’est là assurément un fait grave propre à appeler toutes les méditations de M. Floquet ; mais quoi ! M. Thiers disait bien un jour, dans l’assemblée nationale, qu’il avait l’habitude de donner ce titre de « monseigneur » aux princes des familles qui avaient régné. On n’a qu’à demander à M. le président de la république lui-même, à M. Jules Grévy en personne, de quel titre, de quelle expression il s’est servi lorsqu’il a reçu M. le duc d’Aumale comme membre de l’Académie ou lorsqu’il a eu l’occasion de faire appel à la bonne grâce du prince pour sa réception comme chevalier de la Toison d’or. M. le président de la république serait donc, lui aussi, un conspirateur pour avoir donné sans embarras ce titre de « monseigneur » à un prince appartenant à une famille dont l’histoire se confond avec l’histoire de la France ? Et voilà cependant à quelles puérilités on descend, quels commérages on recueille et on colporte dans des commissions prétendues sérieuses pour en venir à dépouiller des princes du droit de vivre en France, à leur enlever des grades que M. le ministre de la guerre déclare inaliénables, à leur appliquer enfin sous toutes les formes la rigueur des lois d’exception !

C’est, en vérité, une étrange chose. A part même toutes les questions de droit, d’équité souveraine que soulèvent toujours ces mesures d’exception, il semblerait que des républicains intelligens, à demi prévoyans, loin de prendre ombrage de la présence des princes, devraient, au contraire, y voir un avantage. Ils devraient considérer comme un intérêt et un gage de sécurité pour la république de voir des princes éclairés, instruits, se mêler à la vie française, servir le pays dans l’armée, entrer dans les assemblées locales ou législatives, honorer les lettres par de brillans récits sur les plus mémorables époques de l’histoire. Les princes d’Orléans n’ont jamais prétendu, que nous sachions, à une situation exceptionnelle et privilégiée. Ils sont restés toujours soumis aux lois, évitant même avec une extrême réserve tout ce qui pourrait ressembler à un acte d’opposition ou de parti. Ceux qui, en 1848, quittaient de grands commandemens dont ils étaient fiers sur un ordre du gouvernement provisoire de Paris, ceux qui, pendant vingt ans, ont subi l’exil, les spoliations et les représailles haineuses de l’empire, ne peuvent sans doute être sérieusement accusés d’être des hommes de coups d’état ou de guerre civile. Ils ont fait leurs preuves, et, à ne considérer que ce côté tout pratique des choses, il est certain que leur présence sur le sol français est pour la république elle-même une garantie de plus contre les tentatives impérialistes. Ils n’aideront pas sûrement à refaire l’empire, ils le combattraient sans doute au besoin, et pour le combattre ils n’auraient pas à aller chercher un autre drapeau que celui sous lequel ils ont toujours servi. Par leur caractère, par les habitudes de leur vie par les traditions libérales de leur jeunesse, ils ne peuvent donc être un danger intérieur ; mais il y a une autre raison dont les républicains un peu prévoyans devraient se préoccuper. Ce n’est pas une raison intérieure, c’est une considération extérieure. Pourquoi ne pas dire ce qui est ? La république est légalement établie sans doute ; elle est depuis longtemps reconnue par tous les gouvernemens, et avec quelques-uns elle a des relations faciles qui pourraient devenir cordiales. Elle ne peut cependant se dissimuler qu’elle est toujours l’objet d’une certaine surveillance ou, si l’on veut, d’une certaine attention curieuse de l’Europe, qu’elle inspire parfois des doutes auxquels notre diplomatie est obligée de répondre, et la présence paisible des princes en France était justement jusqu’ici un de ces faits que nos représentans pouvaient invoquer comme la meilleure preuve de l’existence d’un régime régulier. On pouvait, avec quelque habileté, se prévaloir de ce phénomène nouveau d’une grande république continentale ouverte à tout le monde, désavouant toutes les proscriptions et les exclusions, donnant des commandemens à des princes empressés à les accepter. Nous nous sommes même laissé raconter que M. Gambetta, dans les hardiesses un peu confuses de son esprit, n’était pas insensible à cette considération, que sans craindre de se faire traiter d’orléaniste, il avait eu un jour, peut-être une minute, la pensée assez inattendue de proposer à M. le duc d’Aumale d’aller représenter la France au couronnement de l’empereur de Russie. C’est pour le coup qu’il y aurait eu des surprises, et après tout, si cela avait été possible, ce n’est pas la république qui s’en serait plus mal trouvée en Europe.

Eh bien ! c’est cette situation qu’on veut changer en fermant sans façon aux princes le « territoire légal » et le « territoire géographique, » comme on le dit, en revenant par un mouvement de colère aux lois d’exception et de proscription. On ne s’aperçoit pas que cette question des prétendans qui n’existait pas, on la fait revivre tout entière en restituant par la proscription le caractère dynastique à des princes qui ne demandaient qu’à vivre en paix au foyer commun de la patrie. On ne veut pas voir qu’au lieu de témoigner de la force et de servir la république, on la diminue devant le pays et devant l’Europe par des actes qui ne sont que la démonstration incohérente d’une faiblesse agitée, qui vont réveiller partout les doutes et les incertitudes, Tous les régimes ont fait ainsi et ont eu leurs lois d’exil, répète-t-on sans cessé. Ils l’ont fait, c’est bien possible, c’est même certain, et ils n’ont pas été mieux garantis, à ce qu’il semble. Ils n’ont pas moins péri, parce que pour tous les régimes, quels qu’ils soient, monarchies et républiques, le plus grand péril n’est pas dans des conspirations toujours assez factices, dans des prétentions princières qui n’ont pas par elles-mêmes la puissance de soulever, d’entraîner l’opinion ; il est dans le mal que ces régimes se font à eux-mêmes par leurs fautes, par leurs passions, par leurs violences, par les incohérences qu’ils accumulent jusqu’au jour où ils ne savent plus comment en sortir.

Évidemment c’est là la vérité vraie aujourd’hui. Il faut « défendre la république, non par des expulsions, mais par de la bonne politique, » disait tout récemment avec une certaine naïveté M. le ministre de l’intérieur, Rien certes de plus juste, et c’est précisément parce que depuis assez longtemps on a dévié de cette « bonne politique, » non parce qu’il y a des complots et des prétentions princières, qu’on est venu par degrés à cette situation singulièrement critique, où l’on se débat à l’heure qu’il est. Lorsqu’il y a quelques années de cela, avec l’avènement de M. le président Grévy la république passait définitivement aux mains de ceux qui se décernaient complaisamment à eux-mêmes le titre de vrais républicains, de républicains purs et privilégiés, rien n’était encore compromis. La république avait pour elle, outre l’impossibilité de tout autre régime, la popularité dans le pays, l’adhésion du suffrage universel, une prospérité matérielle évidente, un certain mouvement de confiance publique. On n’en est plus tout à fait là, il faut en convenir, et si tout est assez tristement changé, à qui la faute si ce n’est à ceux qui ont cru pouvoir impunément abuser de l’autorité publique qu’ils venaient de conquérir pour satisfaire leurs passions et leurs préjugés de parti, pour jeter le trouble dans les croyances et dans les intérêts comme dans toutes les institutions par une politique agitatrice et dissolvante ? Les adversaires du régime nouveau n’y sont manifestement pour rien.

La situation financière, telle que la trouvaient, il y a quelques années, les ministres républicains, était assurément florissante, et elle pouvait garder longtemps sa puissance, à la condition d’être prudemment ménagée. Elle n’a plus au même degré cette puissance, cela est certain, — et si, au lieu des ménagemens nécessaires, il y a eu de l’imprévoyance ; dans l’administration de la fortune publique ; s’il y a eu des dépenses follement engagées, des abus de crédit pour des travaux démesurés, et le résultat de cette étrange politique a été un embarras déjà sensible, la menace du déficit dans le budget, le danger d’une crise financière ; s’il y a tout cela aujourd’hui à la place de la prospérité qu’on avait trouvée, est-ce la faute des conspirations imaginaires et des anciennes familles régnantes ? On a voulu toucher à tout, réformer particulièrement la magistrature, et ce ne sont point à coup sûr les projets qui ont manqué, pas plus que les discussions. Qu’arrive-t-il cependant ? Au mois de juin de l’an passé, la chambre votait la suppression de l’inamovibilité et l’élection des juges ; ces jours derniers, dans une discussion nouvelle sur la réforme judiciaire, elle a voté tout le contraire, et maintenant tout est à recommencer. La vérité est qu’on n’a réussi à rien, si ce n’est à ébranler la magistrature dans son autorité, dans son indépendance, en réveillant autour d’elle toutes les suspicions, et si on n’a su rien faire de mieux, est-ce encore la suite des menées ténébreuses des princes ? Lorsqu’il y a quinze jours, le gouvernement a été surpris par le manifeste du prince Napoléon, il s’est aperçu tout à coup qu’il était complètement, » désarmé par la dernière loi sur la presse et il s’est même hâté de joindre à son projet sur les prétendans un projet modifiant les conditions légales de l’affichage, rendant aux tribunaux correctionnels le jugement de certains délits. Le projet sera voté ou ne sera pas voté ; mais, dans tous les cas, si le gouvernement est impuissant, c’est qu’il a été désarmé par ceux dont il ne dédaigne pas l’alliance, par les républicains qui ont fait la loi sur la presse, qui ont voulu l’impunité de toutes les provocations affichées ou publiées sous prétexte qu’elles n’étaient qu’une « opération de l’esprit humain. » Ce ne sont pas apparemment les prétendans qui ont fait cela ! S’il y a depuis quelques années un phénomène frappant, c’est le déclin rapide de toute autorité, de toutes les forces, de toutes les traditions du gouvernement dans l’altération croissante de toutes les conditions, de toutes les garanties du régime parlementaire. L’impulsion, la direction ne sont plus nulle part, ni dans le parlement, ni dans le pouvoir. Tout semble livré au hasard des passions et des incidens, et s’il en est ainsi, s’il n’y a plus en réalité de gouvernement, est-ce encore et toujours la faute des princes qui sont dans un régiment ou à Chantilly ? C’est évidemment bien plutôt la faute d’une chambre dévorée de passions médiocres, de ministères sans cohésion, sans initiative, un peu aussi de M. le président Grévy, qui, en blâmant tout, laisse tout faire, — et le dernier mot de cette décomposition est ce qui se passe en ce moment même où les questions les plus graves s’agitent devant un parlement incohérent, avec une ombre de cabinet.

Rien de plus singulièrement, de plus tristement significatif, en effet, que cette histoire d’aujourd’hui, que cette éclipse soudaine ou cette transformation d’un ministère qui n’a pu aller jusqu’au bout de la crise où il s’est trouvé entraîné sans y songer. Ce ministère Duclerc avait pourtant réussi à vivre depuis le mois d’août, et, à la session de décembre, il avait même paru prendre une certaine consistance. Il a eu le sort de tous ces ministères qui se succèdent depuis quelques années, qui disparaissent au premier accident imprévu. L’accident cette fois a été cette question des prétendans, qui a fait éclater les divisions ministérielles, qui a créé pour ainsi dire deux camps dans le gouvernement. D’un côté, M. le président du conseil, M. le ministre de la guerre, M. le ministre de la marine ont tenu à garder quelque mesure ; d’un autre côté, un certain nombre de membres du cabinet se sont montrés visiblement disposés à subir les exigences des agitateurs, des prescripteurs du parlement. Sur ces entrefaites, M. le président du conseil a eu la mauvaise fortune de tomber malade, et pendant ce temps quelques-uns des ministres, sans consulter leur chef, se sont prêtés à cette prétendue transaction qui a pris le nom de proposition Fabre, que M. Duclerc a refusé de ratifier de concert avec M. le général Billot et M. l’amiral Jauréguiberry. La crise se trouvait dès lors flagrante, et par une particularité bizarre, ce qui s’était passé il y a deux ans pour M. de Freycinet vient de se renouveler encore aujourd’hui. Dans une question toute politique, c’est encore une fois le chef du cabinet qui disparaît avec les deux collègues ralliés à son opinion ; ce sont les partisans de la transaction Fabre, les dissidens, M. le ministre de l’intérieur, M. le garde des sceaux et les autres qui restent maîtres du terrain, qui demeurent chargés pour le moment du pouvoir, qui représentent ce qui survit de gouvernement.

Un ministère s’est brisé, on a voulu n’en pas laisser perdre les morceaux : soit, c’est bien heureux ! Seulement, à parler en toute franchise, tout ce qui vient de se passer est bien peu sérieux et n’est plus même de la politique. C’est faire un peu trop bon marché de la dignité des institutions et de la France elle-même que d’envoyer devant un parlement, dans des circonstances graves, un cabinet de passage, sans caractère, sans signification, sans ministre des affaires étrangères, sans ministre de la guerre. Comment va finir cet imbroglio ? Ce qui est certain, c’est que cette situation ne peut se prolonger et que si avant peu on n’a pas retrouvé une majorité, un gouvernement, il ne restera plus d’autre ressource que de recourir à une dissolution, d’appeler le pays lui-même à se prononcer sur ses intérêts, sur les conditions de sa sécurité et de sa politique, sur son avenir.


CH. DE MAZADE.